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L'État de droit à l'épreuve des techniques d'interrogatoire renforcées : le cas du waterboarding Remarques préliminaires 1ère remarque : les débats autour de la torture ont été relativement peu traités par la littérature scientifique. La recherche « torture » sur le moteur de recherche Scopus donne 4.500 résultats seulement, quand par exemple « terrorism » donne 5 fois plus de résultats. Certes ce moteur de recherches est plutôt axé sur les sciences dures, mais on voit malgré tout avec cette comparaison que la torture est un sujet relativement peu étudié. 2e remarque : ce constat tend à évoluer puisque les articles concernant la torture sont chaque année plus nombreux depuis 2001 (322 articles en 2012, contre 110 par an en moyenne entre 1999 et 2002). 3e remarque : sur Scopus, ces articles sont en majorité publiés dans des revues traitant de médecine ou de physique ; à peine un tiers (34%) des articles se trouvent dans des revues de sciences sociales. Quand on cherche à représenter à la fois les termes les plus utilisés et les journaux qui ont le plus publiés, on constate que la recherche se concentre sur les victimes qui ont survécu à la torture (voir carte), leurs symptômes médicaux-psychiques.


1ère étape : affinement de la recherche Les résultats qui traitent plus précisément de la torture vue sous l’angle des techniques sont rares. Seuls 325 articles scientifiques associent les termes « torture » et « techniques » (Scopus).

Pour des soucis de pertinence, on préfère réduire cette carte à la période 2011 à aujourd’hui.

Ce graphique nous informe des termes les plus récurrents parmi ces 325 articles. On peut noter en tirer deux enseignements précieux : - Si les résultats sur les techniques de torture existent depuis longtemps, des termes encore jamais associés se sont rapprochés dernièrement : « enhanced interrogation » ou « war and terror ». Ce sont des appellations données par l’administration dans le contexte de la guerre contre le terrorisme depuis 2001. Cela prouve l’influence de l’administration : la terminologie qu’elle utilise est puissante et s’est imposée dans la littérature scientifique. - Les articles liés aux droits de l’homme et à la politique occupent une place importante à partir de 2005/2006 ce qui correspond aux premières fuites d’information concernant les techniques d’interrogatoire

Dans un deuxième temps, nous avons choisi de regarder les articles liant le terme « torture » avec cette construction politique, qu’on ne peut distinguer de notre sujet : la terreur (« terror »). Cette association de concepts affiche 645 résultats sur Scopus. On peut observer une carte affichant les termes les plus utilisés dans ces articles. Quels champs d’investigation pour nos recherches ?


- Cette recherche a un avantage majeur : elle a permis d’éliminer les approches de la torture qui ne nous concernent pas. - On peut mettre en évidence trois champs d’investigation clairs : 1) l’usage de la torture : un usage étatique et centralisé est mis en avant (« war on terror », « government officials », « foreign policy », « task force ») ; 2) les conséquences de ces actes : les conséquences humanitaires sont régulièrement citées (« human rights abuses », « post-traumatic stress disorder ») ainsi que les conséquences politiques pour les auteurs de ces actes (« dirty hands », « issue of torture », « torture debate ») ; 3) les implications juridiques : les violations de droit de l’homme, les crimes de guerre. Les autres champs ont peu d’unité ou sont peu pertinents pour notre sujet. Ces champs d’investigation sont autant de domaines que nous creusons au cours de notre enquête. Cependant, cette carte ne nous donne que très peu d’indications scientifiques sur le sujet : le débat sur les seuils de souffrance n’apparaît pas, et la controverse sur la simulation de noyade non plus. Cette carte est donc assez vagues, et ne produit pas les résultats espérés


Les recherches sur le terme « waterboarding » Une ultime recherche dans Scopus confirme les limites d’une approche scientométrique classique de notre sujet. Le terme « waterboarding », absolument central dans notre controverse puisque c’est cette technique « border-line » qui est au cœur des débats, ne génère que très peu de résultats (70 environ sur scopus). Les chercheurs ne se sont pas penchés sur cette technique d’interrogatoire, pourtant très ancienne.dddddddddddddddddddddddddddddddddddddddddddd De plus les outils comme Scopus référencent très mal la notion (d’une part, selon le processus de recherche, on n’a pas le même nombre de résultats ; d’autre part certains articles n’apparaissent pas en utilisant le moteur). Ce constat nous a conduit à constituer un corpus à la main, au moins en partie. Grâce à l’aide du docteur en science politique M. Chopin, nous avons isolé quatre revues spécialisées où notre sujet serait certainement traité avec un temps d’avance sur le reste de la recherche : Intelligence and National Security, Survival, Journal of Intelligence et Security Studies. Après vérification, ces revues comptaient à peu près une dizaine d’articles traitant partiellement ou entièrement de waterboarding. Ces articles n’apparaissaient dans Scopus que lorsqu’on tapait le titre de l’article, mais n’étaient pas référencés lorsqu’on menait une recherche lexicale ! Une fois ces articles rassemblés, agrégés, nous avons pu constituer un nouveau corpus de quelque 90 articles. Un volume trop faible pour tirer des conclusions statistiques sûres, mais tout de même une première base sur laquelle s’appuyer pour voir ce que disent les premiers chercheurs autour de cette notion émergente dans la littérature scientifique : le waterboarding. Ces articles sont pour la plupart publiés en 2012. Ce qui est guère surprenant puisque les documents déclassifiés entre 2008 et 2010 ont eu le temps d’être analysés par les chercheurs, et leurs conclusions sont alors publiées. Les enseignements : - l’aire géographique : une majorité des articles est publiée aux Etats-Unis, mais la GrandeBretagne n’est pas en reste. Il serait donc judicieux de voir si les services de Sa Majesté ne sont pas impliqués eux-aussi dans la controverse.


- les années citées : les années les plus citées sont : 2005, 2006, 2007, 2008, qui sont les années où la controverse s’est déployée. Ce ne sont pas les années où précisément le waterboarding a été effectué, où les mémos ont été publiés. Le cœur des débats est souvent la guerre politique qui se mène aux Etats-Unis au fur et à mesure que les informations sortent. Bon nombre d’articles de sciences politiques s’intéressent davantage à ces enjeux qu’à ce qui s’est passé dans les années où tout était secret.

Si on regarde la tendance d’évolution, les publications récentes semblent montrer que l’on s’intéresse toujours plus aux faits récents, c’est-à-dire à l’actualité (en 2013 : moins de citations de 2004, de 2005, mais davantage de 2010, 2011, 2012). On a une littérature scientifique qui est ancrée dans l’actualité semble-t-il. Pourquoi ?


- les journaux cités : la réponse à la question posée précédemment nous est donnée par ce graphique. En réalité, les articles scientifiques publiés dans les revues susnommées sont rarement le résultat de recherches empiriques appuyées, mais d’articles publiées dans des journaux d’investigation, ou plus simplement des grands titres américains d’actualité nationale et internationale. Le voile de l’information est levé par ces journalistes d’investigation, proches des sources du pouvoir et de l’armée. Notre controverse montre en effet que la presse a eu un rôle important, en particulier quand elle est le terrain d’expression des lanceurs d’alerte puis des acteurs politiques comme Diane Feinstein.

Malgré une recherche scientométrique limitée par les contours peu communs du sujet, nous avons pu mettre en évidences des tensions intéressantes du sujet. Tout d’abord, nous constatons un des principaux enjeux de cette controverse : le secret qui caractérise des institutions comme la CIA, et la dissimulation (et la révélation) volontaire d’informations. Par ailleurs, une autre tension réside dans la chronologie de la controverse ; la littérature scientifique confirme l’intuition de notre travail : beaucoup de choses se passent entre 2001 et 2005, mais le déploiement de la controverse se passe ultérieurement, guère plus tôt qu’entre 2010 et 2012. Les graphiques nous en donnent une confirmation éclairante. Enfin, peu d’informations ayant réellement du poids scientifiquement ne sont révélées par les chercheurs, il est peut-être trop tôt. Beaucoup d’ONG ont mobilisé des experts médicaux ou juridiques, mais pour le moment aucun travail foncier d’analyse scientifiques n’a été réalisé sur le waterboarding, les conséquences médicales, les seuils de souffrance.

Atelier de scientométrie waterboarding  

Cartes imbattables de Vincent

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