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le grand ego, celui qui recherche liberté, sagesse, calme et silence et regarde l’autre, le petit ego de tous nos soucis. » Cette dualité, Charles Carson en est à la fois conscient et victime. Pour s’adapter à la routine quotidienne, à ses contraintes, à ses joies aussi, admet-il, il lui a fallu revenir sur des pans de sa vie, leur trouver un sens. En d’autres mots, atteindre une espèce de maturité en mettant derrière lui ce qui a failli le détruire… Sur ce passé où il a grand peine à revenir, des éclats de voix lui parviennent quelquefois, des images floues comme des photos pâlies dormant au fond d’un tiroir. Dans des moments de tristesse, Charles ouvre ce tiroir, il sait ce qu’il va y trouver; parmi les photographies, se trouve celle de l’un de ses frères, Marcel, le plus aimé. Alors Charles cherche quelque chose dans son visage, dans sa tenue, quelque chose qui aurait dû l’avertir du danger. Sa souffrance devant cette impossibilité de remonter le temps s’est assoupie, mais pas pour toujours. Alors, il reste là à rêver devant ce portrait fané évoquant celui avec qui il pêchait, celui avec qui il se sentait bien. Ce frère portait en lui une forme d’exaltation qui se traduisait, entre autres, par le culte d’Elvis Presley. Le pantalon à pattes d’éléphant, la chemise moulante, les cheveux gominés, le spectacle en valait la peine et les deux frères en riaient de bon cœur. – Viens m’écouter. Je vais te chanter Don’t be cruel. Et il s’installait dans la cour arrière sur le balcon à faire semblant que c’était une scène, un simulacre de micro entre les mains. Une foule hystérique face à lui. La foule, c’était Charles. Charles qui l’applaudissait et sifflait. « Je pense que ce qui nous unissait, c’était le plaisir pur de faire des choses ensemble, sans se juger, sans se jalouser. » Ce plus jeune frère était aussi « un grand cœur », un hypersensible. Et puis un jour, Marcel s’est marié, est devenu père. C’était pour lui le plus grand des bonheurs. Mais la fragilité créée par le remous des relations conjugales, le risque de perdre l’amour de sa vie, son enfant, a fait de lui un homme pétri de douleur, incapable de se battre. Il macérait dans sa mélancolie et son impuissance. De mauvaises influences, la drogue ont eu raison de son désir de vivre. – Il est allé voir le film Kramer vs Kramer, il en est sorti bouleversé, se souvient Charles. Déjà il laissait entendre qu’il voulait mettre fin à ses jours. – On ne le prenait pas au sérieux, évidemment, reconnaît-il, la gorge nouée. Il assistait impuissant à la détérioration du courage de son frère. De ses forces vives. Inconscient de l’éminence du drame. Marcel se confiait par bribes sans jamais aller vraiment au fond de son cœur : les mots sont si rares quand la souffrance est trop grande. Qui pouvait lire dans une boule de cristal que le jeune homme avait tout planifié? Surtout quand on Le grand chêne, 17 x 22 po, acrylique sur toile, carsonisme

Profile for Charles Carson

L'Art De Vivre - Charles Carson sa vie son oeuvre  

Anne Richer nous révèle un être surprenant et attachant. Un peintre sans frontière, né au Québec, qui a vécu 10 ans en Amérique du Sud et qu...

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