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la culture vous

r e g a r d e 4


~ édito ~

ceci n’est pas un édito/ « Derrière chaque grand homme, il y a une femme. »

L’âme conquérante… sans doute parce qu’énervé. Épuisé par ces faux-semblants et airs d’escrocs inconscients, je me dis qu’il y a du travail. Que nous n’avons pas terminé de nous battre contre les volontés sans doute mégalomanes qui cherchent à se donner de l’importance en s’autoproclamant peintre, sculpteur, dessinateur, auteur… Évidemment que tout cela est galvaudé. Évidemment que la démarche associée est erronée. Évidemment que cela reflète une société pourrie, fondée sur des faux-semblants et des paillettes sans saveur. Évidemment qu’il n’y a pas de hasard… Nous avons la culture que nous méritons, il ne faut pourtant pas oublier. Ne pas oublier, comme pouvait le dire Malraux, qu’elle ne s’hérite pas, mais se conquiert. Rien n’est perdu. On pensera alors que nous sommes fous ou entêtés. Nous le sommes d’ailleurs, sûrement. Impossible d’être sages et résignés pour tout ça, bien que les uns n’empêchent pas les autres. Ceci n’est pas un magazine. Ceci n’est pas un édito. Moi n’est pas moi. Cet artiste n’en est pas un. Celui-là si. Ce mot n’est pas un mot. Cette mort n’en est pas une. Ceux-ci ne sont pas des hasards. Choisissons notre voie. Excellons. Levons-nous. Crions notre hasard, notre chance, notre destin. Ne désespérons pas. Livrons-nous à eux. Jetons-nous dans leurs bras. Même s’ils n’existent pas.

Antoine Guillot - Directeur de Publication

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S O M M A I R E

réfléchir 8

et tout reste à créer

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une utopie subversive

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cela doit suffire

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jusqu’au mythe

dossier

rencontrer 39

claude brozzoni

43 neeskens 47

marcel crozet

51

marc petit

28

la saveur de la fleur d’oranger

30

certitude textuelle

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je n’ai rien laissé au hasard


raconter 58 l’héritage 60 lontskogo 62

alors, il se mit à pleuvoir

galeries 67

katia krief

69 jidé 71

claire bettinelli

73

françois deneulin

art de vivre 79

to be or not to be

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l'exigence de l'excellence

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de la science, de l'art

h a s a r d


réfléchir


Attraction - Marcel Crozet.


Antigone – The Living Theatre, Brecht – Performance au Théâtre 140 (Bruxelles) en 1967.

et tout reste à créer/ Penser d’abord à tous ceux qui, pour de vrai, jettent leur vie, leur destin au hasard de chemins semés de pièges mortels. Que nombre d’entre eux ne surmonteront pas. Dominique Oriol – Spectatrice, critique et confidente artistique 10


~ théâtre ~

T

rop faibles pour résister aux perversités de ce Une vérité. monde. Tragédies de notre temps qui font mesurer à quel point le destin est fragile, aléatoire. « Je les Le ton est donné : le hasard dans sa modalité baroque – dans ai comptés de un à moi, ils se sont noyés comme le théâtre de répertoire comme pour le théâtre actuel  – a les selles dans les eaux chassées des latrines, je les ai comptés beaucoup à voir avec la déraison, la folie, apporte sa contribuun œil dans leurs quatre-vingt-dix-huit yeux blancs et l’autre tion à tous les jeux de transformations, miroirs, étrangetés qui œil sur terre d’en face  », Alain Kamal Martial – Épilogue des recouvrent le monde d’un costume bigarruré, en active l’opanoyés. Et parmi ces victimes, combien de créateurs livrant leur cité des signes qui sont à décrypter. D’où cette floraison de vie à la fortune des éléments et des caprices des dirigeants ? coups de théâtre, coups de foudre et autres coups du hasard «  Il faut qu’une porte soit affranchis des contraintes ouverte ou fermée », Alfred du rationnel et de la code Musset. Un jour elle est Le théâtre ne cesse de questionner le hérence. Le hasard sous ouverte et le mouvement ses différents avatars vient peut continuer d’aller. rapport au monde ; il est fait de tensions, alors déjouer le cours norUne minute après elle est mal des choses et introduit fermée  : la ligne s’arrête. se nourrit de frictions. une autre logique que celle Il fallait arriver plus tôt  ! de la froide raison : celle du Alors, que faire face à ces scandale. Formidable momurs que ne cessent de dresser les hommes les uns contre teur de transgression et de libération, il incite le spectateur à les autres ? S’arrêter ? Continuer ? « Dans la vie je choisis en envisager d’autres possibles, d’autres mondes derrière une répermanence  ; en art je ne décide pas  », Joël Pommerat. Ne alité apparente bien souvent uniforme car trop prévue, donc pas trancher mais ouvrir ces innombrables possibles sur le trop prévisible. Si La Vie est un Songe, Calderón, et le monde réel comme autant de fenêtres susceptibles de décaler nos un mystère à explorer, un nom s’impose, emblématique de regards pour agiter nos consciences. Nul doute que les tra- ces hasards, moteurs de l’illusion, qui font jaillir des mondes gédies qui se jouent là vont susciter des créations qui nous pailletés de coïncidences ou connexions inattendues : Shakesquestionneront sur le rôle du hasard ou de la prédestination. peare, maître dans l’art prolifique d’être ou n’être pas, tout en étant sans être tout à fait cependant, joyeusement ou tragiComme le théâtre l’a toujours fait. quement. « Gentils auditeurs, peut-être êtes-vous étonnés de Une tension. ce spectacle ? Restez-le donc jusqu’à ce que la vérité vienne tout expliquer. » Le Songe d’une Nuit d’Eté. Étonnement voire Penser le hasard est une démarche elle-même bien hasar- admiration face au monde et à l’énigme humaine dont nous, deuse : tout évènement identifié comme hasard peut s’avérer spectateurs, sommes les dépositaires actifs. après coup – au théâtre comme dans la vie – n’en être pas un mais correspondre à un horizon d’attentes qui en atténue sensiblement l’aspect aléatoire, non nécessaire. Les scientifiques le savent bien, eux qui dans leur démarche, livrent leurs théories aux hasards des expérimentations et accidents qui viendront détruire, infléchir ou confirmer la prédiction. Et cependant, la connaissance est en constant mouvement. Cela s’appelle l’évolution et ce processus repose sur des dispositions requises  : ouverture, inventivité, créativité... Autant de propriétés de la démarche théâtrale dans ce qu’elle a de plus libre, surprenant, subversif. Le théâtre ne cesse de questionner le rapport au monde ; il est fait de tensions, se nourrit de frictions, de contradictions. Dès l’origine, se révèle une tension fondamentale entre deux aspirations : un théâtre apollinien de la mesure, de l’harmonie fondée sur l’ordre ; un théâtre dionysiaque de l’excès, de l’outre-mesure ouvert à toutes les occurrences inédites. Des deux côtés le hasard est partie prenante mais envisagé au sein d’une vision du monde idéologiquement opposée. Soit il est absorbé par une intention ayant en ligne de mire l’ordre à confirmer ou à redresser. Il est alors l’évènement nécessaire qui dénoue l’intrigue en préservant les impératifs du théâtre dit classique. Soit il est celui par qui le scandale arrive, venant William Shakespeare - Martin Droeshout. troubler l’ordre de la ligne simple et ruiner les idéaux convenus. Tel un Ariel ou un Puck facétieux ou cruel, il est l’agitateur, La Vérité ? Mais laquelle ? Puisque précisément, une conceple trublion passeur de l’ironie joyeuse ou tragique propre à la tion nourrie de ce pouvoir des hasards heureux ou malheuvision baroque. « Prodigieux sont les évènements que ce vieux reux, de leur capacité à faire bifurquer, extravaguer les lignes fou de destin, régisseur de tant de tragédies, représente sur le dramatiques, thématiques, artistiques préconçues, s’inscrit grand théâtre du monde », Tirso de Molina. dans une contestation de l’autorité surplombante. 11


préconçues, de faire jaillir des pépites et révélations extra ordinaires, hors des chemins battus d’un monde muselé par le principe de réalité. C’est la sublime et subtile révélation rencontrée par André Breton dans Nadja : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas », lors d’errances dans Paris. « Je ne sais pourquoi c’est là, en effet, que mes pas me portent, que je me rends presque toujours sans but déterminé, sans rien de décidant que cette donnée obscure, à savoir que c’est là que se passera cela (?) ».

Une voie royale s’ouvre à la création, où l’on voit les jeux du hasard venir titiller et désordonner les tendances à anesthésier le sens dans ce qu'il a consensuel, trop attendu, convenu, prévu. Qu’on se saisisse du théâtre comme terrain d’observation et d’expérimentation pour remettre en question les valeurs figées sur lesquelles repose une société, dénaturant les valeurs naturelles, perturbant les règles du jeu social et de la roue de la fortune. Ou que s’exprime dans l’art une force de libération vitale plus radicale à mesure que le réel échappe au propre de l’humain, muselé par la mécanique politique, économique, marchande. À tous égards, cette volonté, liée à une profonde défiance, intègre toutes les forces susceptibles d’opposer à cette réalité une autre réalité inédite. Le hasard est alors conçu comme un véritable promoteur du vivant, révélateur d’un ailleurs, comme un filon gisant sous la chape d’un réel domestiqué. Le mouvement surréaliste, temps fort de la rupture de l’art avec la logique, érige le hasard en principe consacré par l'objectivité convoquée pour désordonner le sens. Allons sous l’étoile du hasard de la réalité à la surréalité. Ce hasard est éprouvé comme une nécessaire libération, cultivé à travers des jeux, des états, des rencontres fortuites d’objets matériels, collages ou grattages, des parcours buissonniers. Expériences d’émancipation susceptibles, en l’absence de tout contrôle et sans intentions

Augusto Boal – Instituto Boal.

Loin du simple n’importe quoi, n’importe comment, cette aspiration à autre chose que le hasard viendrait libérer, pourrait être estampillée par tout un pan de la création théâtrale actuelle. En résistance à une pensée soumise aux impératifs de cohérence pré-écrite qu’il s’agirait de reproduire, les intentions et processus de création mis en œuvre se livrent au hasard de l’invention spontanée. Confronté au vivant de la scène, ouvert aux découvertes et rencontres de l’imprévisible, l’art est « une pensée auto-évasive. Il dépasse le cadre du convenu. On arrive quelque part ou non, ce n’est pas grave, mais déjà on traverse des paysages », Dieudonné Niangouna. Cette traversée dont on espère qu’elle débouche sur des territoires inédits, fait la part belle au hasard et donne au spectateur de quoi regarder autrement le réel. Il s’associe alors à une démarche intuitive à laquelle nombre de créateurs se vouent à tout moment du processus. D’entrée de jeu, le geste créatif peut naître de coïncidences, de rencontres fortuites. Démarche qui est activée quand la représentation n’est pas sentie comme maîtrise d’une forme à transporter d’un lieu à l’autre, mais comme geste vivant à éprouver dans une sorte d’enfance de l’art. Hors des cadres rassurants centrés sur l’autorité d’un texte prédéterminé et de ses codes, un courant nourri de Antonin Artaud, des aventures des happenings, du Living Theatre, d’Augusto Boal... œuvre à déjouer le spectacle conventionnel et son immobilisme. Conscient de la nécessité de tourner le dos à tout académisme, ce théâtre ose s’aventurer aux hasards du plateau. « Je ne connais le contenu d’une création qu’en la créant », Ali Moini. Autrement dit, avancer nu dans un processus ouvert aux aléas, au tour imprévisible que peut prendre l’évènement. « Je ne sais pas du tout quelle sera la modalité de la représentation. Je ne veux même pas le savoir, je pense que ça ne peut se fabriquer que sur le corps des comédiens », Daniel Jeanneteau. Et tout ce que cela suppose d’aventures et d’explorations des marges. Belle victoire du hasard dans un monde étouffé par le calcul, la froide mécanique des prévisions et objectifs.

Man Rey Antonin Artaud (détail) – 1926 – Paris, Centre Pompidou.

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BONLI E U S C È N E N A T I O N A L E ANNECY 15•16 WWW.BONLIEU-ANN ECY.COM

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PARLE 13

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Jazz– Raymond Beardall.

une utopie subversive/ Quelle est la part de hasard dans la création musicale ? Certains aventuriers s’amusent à lancer les dés mais la musique n’est pas qu’un jeu. Karine Daviet - Étudiante en musicologie 14


~ musique ~

R

À Vienne, d’autres compositeurs (Schoenberg, Berg et Webern) cherchent à aller au-delà de la tonalité en élaborant un système qui marque les débuts de la musique contemporaine : l’atonalité. La hiérarchisation entre les notes est abolie grâce au principe de la série, qui donne une importance égale à chaque note en réorganisant leur succession dans le temps : l’ordre des notes n’est désormais plus régi par un code précis mais il est décidé arbitrairement par le compositeur. Le mécanisme de tension et détente sur lequel repose le système tonal en est bouleversé. La succession des notes n’étant plus aisément prévisible, les dissonances sont acceptées comme éléments stables du langage (alors qu’elles conduisent nécessairement à la consonance dans le système tonal) ; tout cela déroute les auditeurs. L’écoute devient moins intuitive : ces musiques sont étranges, souvent désagréables pour qui n’est pas initié. La musique, au début XXème siècle, est à un tournant.

ien, en musique, n’est indéterminé, puisque la musique est un langage, c’est-à-dire un système régi par des codes précis. Le hasard n’y a donc pas sa place : un élément aléatoire devrait nécessairement pouvoir être justifié à l’intérieur du code qui a été fixé, sans cela, il échapperait à toute logique et introduirait une faille. S’échapper de ce système codifié n’est possible qu’à condition de fonder un nouveau langage et donc une nouvelle musique. C’est pourquoi la question du hasard, si elle a toujours fasciné les compositeurs, n’a vraiment été explorée qu’au XXème siècle, lorsque toutes les potentialités de ce langage ont été épuisées.

Le système tonal : naissance et déclin d’un langage.

Depuis le début du XVIIème siècle en Occident, la musique savante s’est développée autour du système tonal, qui consiste à hiérarchiser les rapports entre les notes de musique sur le plan vertical (la superposition de notes jouées simultanément) Algorithmes et aléatoire : les musiques stochastiques. et horizontal (leur enchaînement dans le temps). Certaines ont un rôle essentiel – elles structurent le discours –, tandis que les Si le hasard n’est pas encore très présent chez ces composiautres servent simplement de liant ou d’ornement esthétique. teurs, il va prendre une place de plus en plus importante. Pour Ces rapports inégaux induisent des phénomènes de tension et trouver des idées nouvelles et s’affranchir définitivement du de détente  : la tension qui système tonal, les comporésulte de la friction entre siteurs (Boulez, Xenakis, deux notes dissonantes (insÀ la fin du XIXème siècle, il n’était Stockhausen) ont recours tables) appelle sa résolution à des processus stochaspar la détente lors du retour plus possible de chercher à pousser plus tiques  : ils intègrent le havers la consonance (stable). sard et l’aléatoire au cœur La systématisation de ce loin le langage tonal sans en sortir. de l’acte créatif. Cela passe phénomène permet même d’abord par des procédés à l’auditeur d’anticiper la réartisanaux  : génération de solution de la dissonance. Cela est particulièrement perceptible suites de chiffres grâce à un dé ou calculs de probabilités rudià la fin d’une phrase musicale, la cadence ayant pour fonction mentaires qui doivent au final indiquer au compositeur quels de résoudre toutes les tensions accumulées au cours du déve- notes ou rythmes utiliser. Ces procédés sont améliorés grâce loppement et de clore le discours. Son absence laisserait un aux ordinateurs, dont les capacités sont utilisées pour génégoût d’inachevé. rer des algorithmes complexes. Ils permettent également au compositeur d’avoir une vision globale, générant ainsi de nouLes règles qui régissent le système tonal se sont précisées au velles formes d’organisation au sein de l’œuvre. Ces nouvelles fil des siècles pour créer un langage de plus en plus complexe. méthodes placent les mathématiques au cœur de la compoL’affranchissement progressif des compositeurs à l’égard de sition, en faisant un acte scientifique. Le compositeur est libre toute tutelle (mécène, Église) leur a permis de créer librement d’adapter les résultats obtenus grâce aux procédés stochasune œuvre singulière, élargissant toujours plus le champ des tiques pour avoir un rendu plus musical, mais cette approche possibles. La nécessaire émulation entre compositeurs, l’idée intellectuelle et non-intuitive de la musique n’est pas du goût que le système tonal était toujours à améliorer ont petit à petit de ceux pour qui l’acte créateur est d’abord empirique : basé conduit à une impasse. À la fin du XIXème siècle, il n’était plus sur l’écoute et non sur des calculs mathématiques. possible de chercher à pousser plus loin le langage tonal sans en sortir, les règles qui le régissent  – hiérarchisation entre les L’empirisme à la faveur des accidents. notes, alternance entre tension et détente – se trouvant annulées par la complexité du système. Grâce aux progrès techniques qui permettent aux compositeurs d’utiliser des moyens nouveaux (bandes magnétiques, Explorer : ce qu’il y a après la tonalité. synthétiseurs, microphones), certains vont privilégier une approche sensorielle et expérimentale de la création. Plutôt Certains compositeurs se tournent alors vers des musiques exo- que d’imaginer un son à partir de formules, ils vont travailtiques, trouvant en elles les ressources nécessaires pour fonder ler à partir de sons captés dans leur environnement (c’est un langage singulier. C’est notamment ce que fera Debussy, qui la musique concrète) et ensuite les modifier à l’aide de mapuise son inspiration dans les musiques orientales, en particu- nipulations empiriques. Ceci va les amener à faire des délier le gamelan (ensemble de percussions et de flûtes) de Bali couvertes sur la nature du son ou la manière dont on peut et Java. Plutôt que de centrer ses recherches sur le développe- le transformer pour créer des illusions sonores (c’est le cas ment du système tonal, il se tourne vers la question jusqu’alors par exemple du déphasage, technique très utilisée par Terry marginale des sons et du timbre des instruments. Riley et Steve Reich. Cependant, si une certaine part de 15


hasard intervient lors de la manipulation du matériel sonore, l’œuvre est ensuite fixée sur un support (bande magnétique, disque). Son exécution est donc immuable. Pour pallier cette rigidité de l’exécution, les interprètes et les compositeurs vont réintroduire de l’aléatoire. Dans le courant des musiques vivantes, les interprètes créent en direct, refusant le caractère figé des œuvres fixées sur bande. Le but est de redonner sa dimension sauvage à la musique, et c’est pourquoi ce courant concerne les artistes d’avant-garde issus aussi bien de la musique contemporaine que du rock. Les joueurs de guitare électrique, par exemple, utilisent les accidents que sont la distorsion et le larsen (sifflement aigu très désagréable) pour salir le son naturel de leur instrument. Cette volonté de subvertir l’ordre musical et les institutions amène notamment à redonner une place centrale à l’improvisation.

L’improvisation en musique contemporaine. Les compositeurs de musique contemporaine mettent ainsi en place des dispositifs pour laisser une part de choix aux exécutants, ce qui revient parfois à minimiser le rôle du compositeur dans l’acte créatif. John Cage ouvre ainsi dans certaines de ses œuvres des champs d’indétermination, ce qui fait que chaque exécution présente toujours une nouvelle facette de l’œuvre. Stockhausen parle quant à lui de musique intuitive pour son œuvre Aus den sieben Tagen (Venu des sept jours). Plus que d’improvisation, il s’agit pour lui de laisser les musiciens accéder à leur intuition grâce à une mise en condition spirituelle à partir d’un texte. Cela leur permet de créer, autant que possible, en dehors de tout déterminisme culturel et musical. L’improvisation n’est en effet que partielle. Si le refus d’un langage déterminé constitue un des marqueurs de la musique contemporaine, il est impossible pour les musiciens de s’affranchir de toute influence. Ainsi, l’improvisation ne donne que l’illusion d’une intervention du hasard.

L’improvisation dans le jazz. Cela n’est guère différent dans le jazz, dont l’improvisation est un élément structurant, à ceci près que l’utilisation d’un langage musical particulier est ici entièrement assumée. Pour être bonne, une improvisation doit s’inscrire à l’intérieur d’un cadre très strict. Le musicien doit d’abord montrer sa connaissance parfaite du thème qu’il exécute avant de pouvoir s’en éloigner pour donner une interprétation plus libre et personnelle. Mais même à ce moment, le hasard n’est pas présent. Hors éventuel accident échappant au contrôle du musicien, chaque note est anticipée avant d’être jouée et il est rare que l’improvisation s’éloigne vraiment des codes musicaux du jazz. L’auditeur sait toujours à quoi s’attendre.

Bud Not Buddy – Haley Evans.

plus arides de la musique contemporaine, l’album Free Jazz d’Ornette Coleman présente un long moment d’improvisation collective. Le résultat est anarchique, à la limite de la cacophonie, mais certaines logiques, subtiles, peuvent encore être décelées. En effet, les musiciens ne se contentent pas de faire n’importe quoi en même temps : ils jouent ensemble, se répètent, se répondent. Le chaos n’est donc que partiel, davantage esquissé que réalisé. Finalement, le seul genre musical où le contrôle échappe au compositeur autant qu’à l’interprète est celui du paysage sonore. Cette expérience consiste à se promener dans un espace selon une trajectoire choisie par le compositeur en écoutant les bruits environnants. Il est alors certain que ceux-ci sont largement indéterminés. Si leur nature est prévisible selon l’environnement (urbain, champêtre, forestier), le moment de leur apparition et leur fréquence sont totalement hasardeuses. Mais s’agit-il encore de musique ?

L’improvisation à son paroxysme : free-jazz et paysage sonore. Certains jazzmen ont cependant tout essayé pour s’affranchir des codes musicaux et des normes sociales. Réintroduisant la subversion comme élément essentiel du jazz, les pionniers du free-jazz ont tenté d’improviser avec un minimum de contraintes. Déroutant au même titre que les œuvres les 16


Toujour s a u ta nt d e page s ind é p e nda nt e s.

L’information hebdomadaire. Les valeurs d’un territoire.

La vie de votre région. 17 w w w.hebdo - des-savoie.com


Le Baiser de l'Hôtel de Ville (1950) - Robert Doisneau.

cela doit suffire/ C’est une belle torsion ou pose chère à beaucoup de photographes de prétendre que leurs prises sont le fruit du hasard. Pour eux, celui-ci semblerait bien faire les choses et donnerait des photos cuites à point d’emblée. Jean-Paul Gavard-Perret - Écrivain et critique

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~ photographie ~

I

l faut remettre en perspective le hasard lorsqu’il s’agit de création photographique, même si parfois des accidents interviennent dans le processus de l’imaginaire. L’essentialiser est non seulement une erreur mais souvent un mensonge. De fait le consentement, la soumission au hasard restent une vue de l’esprit. Le réel pris sur le vif suppose bien autre chose que la rencontre fortuite. Toute construction est le plus souvent une reconstruction. Le vif, le vivace et le bel (ou l’horrible) aujourd’hui méritent une autre prise que le jeu de l’accident. Tout effet de réel instantané est recomposé. Doisneau est l’exemple même de cette falsification de l’idée de la saisie « à cru  ». Le photographe s’est d’abord complu à prétendre au hasard avant d’accorder que des instantanés ne l’étaient pas. Étant soumis à une demande de droit à l’image de ses fameux amoureux, il a dû faire le point sur son esthétique en remisant la part d’aléa qui aurait présidé à ses travaux.

Pendant dix-huit ans le photographe espagnol s’est plongé dans ce Nicaragua post-sandiniste, un « pays incroyable qui a beaucoup souffert mais plein de magie et de joie de vivre ». Partout on tente d’y oublier les dernières traces de la guerre civile et la misère toujours présentes. La vie palpite, intense. Trobat photographie apparemment sur le vif les gens de la rue et ceux de la haute société, la mer et le carnaval, la vie et son contraire. Il dit lui-même « partir à la recherche du hasard ». Mais il ajoute « qu’il a soin de le provoquer ». Car si la photographie est une histoire d’instants décisifs et fugaces qu’il faut savoir solliciter, son impression de vie volée tient d’un travail de postproduction. Les visages sont graves ou rieurs suivant le type de cérémonie et la scénarisation que l’artiste propose.

En photographie le hasard est toujours assisté. Et c’est même là un euphémisme. Sachant que pour La Bruyère « une image vaut mille mots  », photographes, médias et galeristes diffuseurs ont compris l’intérêt qu’ils avaient à tirer de ce beau mensonge. Il donne à la photographie une vérité qu’aucun autre art ne pourrait lui disputer. Élevé au rang de vertu, le hasard touche à la jouissance que produit cette incertitude.

Du hasard à la reprise.

Maître de la composition et du noir et blanc, les portraits de Trobat sont autant des images sociales et mystiques que sensuelles. Peintre refoulé, il a choisi la photographie pour sa Certes arguer de la bonne fortune donne au photographe de forte empreinte sur le réel dans une époque où trop souvent reportage comme à celui qui se veut créateur une sorte d’aura. la peinture ne peut parler que d’elle-même. Le noir et blanc Il s’agit d’une autocélébration prouvant autant le courage que impose un rythme à la construction et permet de se préocla vivacité de réaction de l’artiste. Mais de fait, dans la création cuper de l’essentiel : la saisie des corps et des regards. Mais photographique comme dans les autres arts, il existe toujours le hasard n’est que secondaire ; Trobat déclenche l’obturateur un coup de dé pipé capable d’abolir le hasard. Celui-là fait pas- lorsque le thermomètre des sensations est au plus haut et que ser d’une situation où tout les poses sont adéquates. pourrait se laisser voir à Il est à ce titre un des plus une autre où l’art donne au Le réel pris sur le vif suppose grands portraitistes et perréel une dimension particumet de montrer du regard lière. Héroïque par exemple, bien autre chose que la là où la réalité se dédouble comme avec ces fameuses par effet de noir et blanc. photographies dites de rerencontre fortuite. Existe là une manière de portages de guerre où des transformer l’invisible dans soldats américains d’un le visible avant que le vicôté, russes de l’autre, plantent leur fanion national, les uns sur sible ne se perde dans l’invisible. Le réel en haillons se métaune pile du Pacifique, les autres sur les toits en ruines de Ber- morphose parce que le hasard premier n’est que la semence lin. On sait désormais que ces photographies n’ont rien d’ins- pour un travail de reprise et de pose. Par celui-ci les fantômes tantané et répondent à une scénarisation des plus précises. s’hallucinent. Qu’importe leur zéro de conduite. Nyctalopes ou non, ils vivent soudain d’une autre vie : l’artiste la recrée, Vivre d’une autre vie. laissant au hasard une partie des plus minimes.

L’éclat de la photographie ne tient jamais au reflet premier que son fomenteur rencontre. Emmenant dans ses périples ses propres bagages (savoir, technique, esthétique, appareillage) il remonte l’étrangeté rencontrée. Sans eux elle n’aurait rien d’explosif. Au lâcher-prise que les conjonctures font rencontrer doit succéder un travail de reprise pour leur accorder sens et puissance. Ce qu’on nomme hasard s’investit dans l’entreprise esthétique de manière congrue plus qu’incongrue. Seule l’action qui consiste à animer et à éclairer un moment transforme la temporalité de la rencontre en éternité. L’instant de l’imprévu doit se métamorphoser en remontrance pour rappeler l’être à la présence par la transcendance de toute prise. Même les photographes expérimentaux qui appellent le hasard comme vecteur de présence ne s’en contentent pas. Lorsqu’une Lydie Calloud photographie au hasard des images télévisuelles, seule l’idée de l’écran, comme filtre du réel, semble retenir son attention. « Il sert à désubstantialiser l’image  ». Mais à partir d’un mouvement d’abord aléatoire, et comme elle le prise : « J’opère une mise en scène élaborée. Ces mises en scène servent à pa-

L’éclat de l’aléatoire n’est qu’une feinte. Mais il donne en apparence à l’art une force de traversée et de résurrection. Celle-ci passe pourtant par bien d’autres combines. En témoigne le travail de Rafael Trobat. Au Nicaragua, sur une plage de Managua, une jeune fille s’abandonne dans les bras d’un amant. Plus tard dans une boîte de nuit deux autres s’étonnent des exploits sportifs d’un artiste porno dans une soirée privée entre filles. On est entre le luxe et la misère. Cette dernière est souvent plus belle au soleil… Et la splendeur des corps reste inséparable de la jeunesse. Tout semble fruit de rencontres sur le vif et permet de signifier, dans le mystère du fortuit, une confrontation de l’amour et de la mort, de la croissance et de la décadence. 19


Aqui, Junto Al Agua – Rafael Trobat, Centre andalou de la photographie.

rien sans lui, elle le transforme en sanglots ardents ou en verts paradis. C’est là le photographique comparable au filmique que Barthes demandait au cinéma : à savoir l’essence d’un langage propre au médium dont le hasard reste (au mieux) la portion congrue.

rasiter le déroulement visuel et à provoquer des ectoplasmes visuels. Je sors l’image des limites des écrans pour façonner sa réalité ». L’artiste introduit la mutation de la mutation. La transformation de l’image sublime en quelque sorte le hasard. C’est une boucle, un échange entre lui et l’art mais où ce dernier garde le dernier mot. Surgissent par lui les échos d’une fête aussi païenne que sacrée sur la voie lactée de l’inaccessible. L’image ne sort de sa chrysalide qu’à ce titre. Elle devient l’efflorescence, l’éclat d’une magie et d’une inquiétude aux fascinants miroirs. Le caché est transmué en prélude.Il s’agit à la fois d’occulter et d’agrandir le royaume du hasard. D’en retenir moins le fugace que les possibilités poétiques qu’il engendre et qui doivent se travailler pour en offrir l’exaltante beauté et la sidération rencontrée.

La photographie est l’ascension incarnée et remixée du hasard. Il convient donc à un photographe de ne pas faire du fortuit un objet. Sinon sa prise n’est rien, n’est pas. Elle ne peut ouvrir de sidération et plus profondément de mémoire. Pour preuve toutes ces images prises à coups de téléphones portables par des amateurs. Elles n’abritent qu’un vide et demeurent le miroir du simulacre. Elles sont sans désir, sans charme : un objet absent et sans quête sinon celle du voyeurisme ou de l'avidité. Reste à trouver une autre propension qui différencie le jeu du prédateur de pseudo-scoops du travail de l’artiste qui absorbe l’aléa, le fend comme un oiseau fend l’air.

L’ascension remixée, l’épreuve de survivance. Le fortuit ouvre donc des possibilités. Il permet d’accéder parfois à ce qui normalement s’emballe à la vitesse de la lumière. Mais la magie de la photographie n’en fait que sa matière première sur laquelle l’artiste travaille pour en retenir l’avalanche. La photographie est donc l’ascension incarnée et remixée du hasard. Seuls la technique et le travail de l’imaginaire donnent aux circonstances imprévues leur consistance et leur renaissance :  «  Rosée en mille roses pour une aube sans épines  », écrit Claire-Marie Gosselin.

C’est donc par-delà l’aubaine de l’accident que l’image photographique trouve son sens, son horreur ou sa beauté. Si le fortuit accorde la promesse de nouveaux lointains soudain si proches, seul le processus de création permet de lui donner forme de pierre vivante, image par excellence non seulement de la survivance mais de la sur-vivance.

La photographie est une image au-delà du hasard. Elle est l’objet d’un créateur agissant, cherchant dans l’accident le sens de la présence. L’artiste élève donc l’occurrence première. Un rien dénaturée, drôle, surprenante ou tragique, elle s’en trouve métamorphosée. Échappant au hasard tout en n’étant 20


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Spiral Jetty – Robert Smithson.

jusqu’ au mythe/ Peut-on croire au hasard lorsque celui-ci est convoqué ? À travers des figures majeures de l’art contemporain, observons quelques gestes précurseurs qui ont autorisé l’expansion de la notion d’art. Marion Lemoult – Critique d'art 22


~ arts plastiques ~

L

Le jeu de l’éphémère.

’art du XXème siècle, qui remet en cause l’objet d’art comme finalité, donne une dimension nouvelle au processus créateur. Vers des œuvres de plus en plus éphémères et dématérialisées, le hasard semble s’imposer comme élément constitutif de l’œuvre.

Observons maintenant deux pratiques extrêmement différentes : l’une se constitue en marge de la société tandis que l’autre interroge le langage social. Dans ces deux espaces artistiques, le hasard joue un rôle significatif à différents instants du processus créateur.

Jeter la peinture.

À partir de 1947, Jackson Pollock déverse la peinture sur la La première vague du Land art apparaît à la fin des années toile sans intermédiaire. Cette dernière est posée au sol, l’ar- 1960, se manifestant notamment dans les espaces désertiques tiste peut interagir avec elle depuis ses quatre extrémités. Le de l’Ouest américain. Les œuvres les plus monumentales ont châssis est supprimé : l’artiste doit définir le périmètre de son été produites in situ grâce à des équipements de construction œuvre, à l’inverse des peintres classiques qui composaient à appelées Earthworks (terrassements). partir du cadre imposé. Pollock verse la peinture directement sur la toile : en contrôlant la fluidité, il délimite l’épaisseur des Parmi les plus monumentales, la célèbre Spiral Jetty réalisée en lignes. Avec cette technique appelée dripping (to drip : égout- 1970 par Robert Smithson dans le Great Salt Lake (Utah). L’arter), et correspondant plus justement au pouring (to pour  : tiste donne naissance à une spirale de 457 mètres de long qui déverser), l’artiste ne pense plus sa peinture en une articu- s’enroule dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Mélation d’éléments narratifs lange de cristaux de sel, de construits dans un cadre. roche de basalte, de boue et Son corps fusionne avec la Le hasard transforme ces bois, la Spiral Jetty apparaismatière picturale pour resait originellement noire sur une eau rougeâtre. Engloucouvrir la toile dans sa togigantesques interventions tie subitement en 1972 par talité. Ce All over percute les une brusque montée des modes de création, donnant en memento mori. eaux, la spirale est restée une nouvelle dimension au submergée pendant plus de geste artistique. Influencé par des artistes tels que Picasso ou Janet Sobel qui déjà trente ans. En 2003, une nouvelle sécheresse fait réapparaître avaient interrogé les procédés d’exploitation de la peinture, l’œuvre pendant une année. Elle est aujourd’hui partielleJackson Pollock est celui qui introduit dans le monde de l’art ment recouverte. Sa viabilité est soumise aux aléas du temps l’action painting, l’art de créer en mouvement. L’artiste met en et du site, qui s’imposent comme coordonnées plastiques de lumière le processus, détrônant la production finale au profit l’œuvre. Tour à tour altérée, effacée, magnifiée, transformée, la de l’instant. Le photographe Hans Namuth fixera ce temps de dialectique entre nature et culture se transpose dans cet escréation à plusieurs reprises, permettant d’en témoigner et de pace-temps esthétique. Smithson incite le spectateur à suivre le révéler. la spirale partant de la rive jusqu’en son centre. En plaçant l’individu au cœur de l’œuvre et par extension au cœur de la naNé en 1912 dans l’Ouest américain, les rites chamaniques des ture, Smithson invite à repenser la vision anthropocentrique. sociétés amérindiennes ont fortement influencé l’œuvre de Pollock. L’un d’eux consiste à réaliser une peinture au sol avec Les œuvres monumentales issues de la première vague du Land des éléments tels que des pétales ou du pollen, et au centre art font toutes l’éloge de la fragilité, du transitoire et de l’éphéde laquelle est placé l’individu malade. À la fin de cette céré- mère. Le hasard est constitutif et transforme ces gigantesques monie, la peinture est jetée pour éloigner la maladie. Il s'agit interventions en memento mori. En choisissant de travailler in donc d'un processus dont le résultat final n’est pas conservé. situ, avec des éléments naturels, les land artists acceptent de soumettre leur œuvre à une influence variable et hasardeuse. Si l’artiste s’intéressait déjà peu au titre en sélectionnant des pro- A contrario, le hasard peut s’inviter dans le parcours d’une positions soumises par les critiques et les spectateurs, il attribue œuvre jusqu’à échapper totalement au contrôle de l’artiste. dès 1948 une numérotation aléatoire à ses œuvres, radicalisant l’importance donnée au hasard dans sa pratique. Les nombres Performer l’instant. sont neutres et permettent de se focaliser sur la peinture, sa trajectoire, le rythme impulsé par les mouvements du corps. En 1974, Marina Abramović réalise Rythm 5 à Belgrade, dernière d’une série de performances. Allongée au centre d’une En repensant le mode de production d’une peinture – avec étoile enflammée à cinq branches, l’artiste fait resurgir la une création-action qui s’émancipe du pinceau donc d'une tension politique entre abandon et contrôle. Or, les flammes maîtrise impulsive de la matière –, Pollock soumet son œuvre consomment tout l’oxygène présent à l’intérieur de l’étoile au hasard d’un acte plus instinctif que calculé. Le processus et forment un espace clos empêchant son renouvellement. devient œuvre, le corps en action devient œuvre. Avec l’action Abramović perd connaissance. Sa position déjà allongée empainting, Jackson Pollock crée un lien viscéral entre matière pêche le public de constater un quelconque changement au sol et corps. Il autorise la nouvelle génération d’artistes à d’état. C’est lorsque qu’une flamme touche sa jambe sans aubousculer les modes de création de la peinture et plus large- cun mouvement de l’artiste que le public intervient, interrompant prématurément la performance. ment de l’art contemporain. 23


choisit de documenter son travail avec une sélection de deux photographies qui vont devenir iconiques. Comme l’explique Burden, ces artefacts « ne sont pas considérés comme un enregistrement fidèle de la totalité de l’événement. (Mon) espoir était que (mes) photographies uniques soient assez fortes et belles pour devenir emblématiques de toute la performance. ».

Du hasard au mythe. Qu’il s’agisse des photographies de Hans Namuth saisissant Pollock dans l’action, des photographies commandées par les land artists comme traces d’une œuvre éphémère, ou celles aléatoires des artistes de performance, toutes se font le témoin d’une réalité contée. Comme l’explique Roland Barthes « si la photographie est considérée comme un enregistrement parfaitement réaliste et objectif du monde visible, c’est qu’on lui a assigné (dès l’origine) des usages sociaux tenus pour "réalistes" et "objectifs". » C’est cette authenticité présumée qui fonde la croyance collective en l’autorité du document. Nous avons vu que si hasard il y a, il reste maîtrisé. Ainsi, le document est produit ou utilisé par les artistes avec une intention, en tenant compte du rapport établi entre leur corps (ou leur œuvre) et le médium documentaire. Ces artistes sont parmi les premiers à user et interroger l’impact du médium documentaire (photographique ou vidéo) comme média de masse. Au-delà de la réflexion inhérente à leur œuvre, ils jouent sur son influence à travers ses modalités de monstration et réception.

Dripping – Jackson Pollock.

Le hasard qui a provoqué l’état d’inconscience de l’artiste participe de la postérité de cette performance, et de la série. Si par la suite Abramović prendra toujours plus précisément la mesure de ses actes, son travail repose sur le dépassement de soi – physique et mental – et implique par conséquent une forme de découverte au moment de la performance. La performance est une forme radicale de l’art contemporain. Lorsque le corps devient partie active du processus de création qui fait œuvre, l’impact est d’autant plus fort. De nombreux artistes vont également introduire le corps du spectateur comme élément actif de la performance. Habituellement passif, il devient à son tour compositeur de l’œuvre. Yoko Ono réalise en 1964 pour la première fois Cut Piece dans le contexte de la guerre du Viêt Nam. Assise à genoux, elle tient une posture et porte des vêtements traditionnels. Une paire de ciseaux est mise à disposition du spectateur, invité à s’en emparer. Son attitude n’est pas sous le contrôle de l’artiste, elle relève du hasard. Les vêtements de Yoko Ono sont mis en pièce. L’artiste est dénudée sur scène face à la masse des spectateurs. Au-delà de l’écho à la violence de la guerre et de l’impuissance d’un peuple face à l’intrusion massive, Yoko Ono révèle le pouvoir des masses contre la subjectivité, le mépris de la tradition et de l’histoire, les violences faites aux femmes comme autant de dérives sociales...

RHYTHM 10 – Marina Abramović.

Si le hasard est l’un des ingrédients majeurs de cette performance, lorsque l’artiste livre son corps aux impulsions du spectateur, elle le met en scène. Ainsi, il n’y en a pas dans la réception de l’œuvre. L’artiste choisit sa documentation et la compose.

La maîtrise du hasard dans la performance contemporaine transforme l’action en mythe, la fiction en réalité. Si le hasard existe, l’hypermédiatisation choisit de l’extérioriser ou de l’effacer. Le hasard ne peut donc exister, il est un outil du discours authentifié par le document. Le document détruit le hasard au moment où il pérennise un instant éphémère. Et le document est exposé – ou non – avec une intention. Au récepteur des discours et images de choisir d’accepter – ou non - leur potentielle véracité. Peut-on croire à un hasard que l’on n’a pas expérimenté ?

Des artistes ont poussé à l’extrême l’usage du hasard dans leur performance, à l’instar de Chris Burden. En 1971, dans une action intitulée Shoot, l’artiste demande à un ami de lui tirer dessus. Inexpérimenté, il atteint l’artiste au bras gauche. Ce dernier 24


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UNE GRANDE SAISON THÉÂTRE 4 • RODRIGO GARCIA MER.20 | JEU.21 JAN. 26

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dossier


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Paysage 62 - Marcel Crozet.


la saveur de la fleur d’oranger/

Le hasard et la chance me sont intimement liés par le sang de la mixité culturelle. Souhir Saadaoui - Chargée de communication Photographie de Jacques Pion

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ourquoi cette familiarité, cet amalgame entre les deux sens ? D’où vient le hasard ? De l’arabe zhar qui signifie chance et de l’ancien français chéance. Hasard et chance, deux faux-frères, l’un arabe – d’origine, l’autre français – de souche.

Le contre-sens se développe dans un territoire propice : celui de celles et ceux qui, comme moi, française d’origine maghrébine, naviguent entre deux eaux linguistiques. Ils sont nés bilingues et bi mères avec pour première langue maternelle la mère patrie, le français, et pour deuxième langue maternelle, la mère partie. Ce parlé, cette langue dialectale et orale est venue avec nos pères et nos grands-pères après la guerre pour reconstruire la France. C’est un arabe qui se parle entre les murs de la fratrie, en famille : une langue d’intérieur. Un arabe mitigé, pétri de mots français, berbères, infiltré d’italien, comme l’arabe tunisien, parfois d’espagnol, pour l’arabe marocain. Un arabe maghrébin nuancé, sucré, salé, fleuri, guttural ou doux, un souk aux accents d’ici et d’ailleurs, avec ses spécificités de prononciation selon les pays, les régions, les familles. Dans cet arabe parlé, il y a le mot hasard : el zhar qui en serait l’origine. D’ailleurs, qui n’a jamais écrit hasard avec un Z ? Le hasard signifie la chance en arabe. On ne traduit pas hasard en arabe car il n’existe pas. Tout est écrit : c’est mektoub, du lever au coucher du soleil, tout évènement est conditionné par la volonté de Dieu. Quoi qu’il advienne, de bon ou de mauvais augure, l’arabe répond que c’est mektoub ; qu’on le veuille ou pas, cela ne nous appartient pas.

C’est mektoub, du lever au coucher du soleil, tout évènement est conditionné. Petite fille, quand mon père rentrait du chantier avec des bonbons achetés au bureau de tabac, sitôt le portail du jardin franchi, il me lançait : « ya binti, andek zhar » – « Ma fille, tu as de la chance ». Zhar, qui viendrait du nom d’un jeu de dés est aussi le nom que l’on attribue à une fleur, dont on produit une eau précieuse pour la pâtisserie orientale entre autres : el zhar, l’eau de fleur d’oranger. Un homonyme, un hasard certainement, car la pâtisserie orientale ne doit rien au hasard, ni à la chance, mais à un savant dosage d’eau de fleur d’oranger. En croquant dans une corne de gazelle, qui ne l’a jamais trouvée bonne mais un peu trop parfumée à son goût ? Un comble. Dans mon esprit aujourd’hui la comparaison est fortuite mais bien compréhensible : j’ai de la chance en arabe, mais en français le hasard est une opération non déterminée. Pourtant, on y peut bien quelque chose à ce hasard arabe, car c’est bien mon père qui a déterminé ma chance de petite fille : d’exister et, qui plus est, de recevoir un paquet de bonbons. Alors, comment dit-on chance en arabe, si ce n’est pas zhar ? Chance se dit forsa : chance, mais aussi opportunité. Il y a bien sûr un mot qui définit le hasard : sadaqat en arabe littéraire, ou sotfa, en dialecte tunisien, qui relève plus de l’imprévu, du hasard heureux, que l’on peut aussi traduire par… chance. Alors, finalement, zhar, c’est de la chance et la chance est un heureux hasard, celui de recevoir des bonbons quand on ne s’y attend pas, presque tombés du ciel.

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certitude textuelle/

Tout récit est ordonnancement d’un monde, lutte à mort contre la contingence. De la causalité aristotélicienne aux drogues poétiques. Timothée Premat - Étudiant en Lettres Photographie de Julie Poncet 32


C

’est le vieux serpent de mer de l’Histoire de la Littérature : de Boileau à Zola, on se déchire pour savoir si c’est du vrai qui a l’air faux ou du faux qui a l’air vrai que l’on doit donner au lecteur. Tout cela vient d’Aristote, de sa mimèsis  : l’imitation, la reproduction de la nature considérée comme fonctionnement nécessaire et central de toute œuvre. Aristote est logicien ; pour lui, la nature ne procède que par combinaisons logiques : s’il y a effet, c’est qu’il y a cause. Depuis lors, en littérature, on veut que le récit ait l’air vrai, ou soit vrai, et pour cela, il doit montrer ses entrailles mécaniques. Il n’y a pas de récit hasardeux, tout doit être logique, motivé : pas d’acte gratuit. Seulement un jeu de causes et d’effets, de psychologie apparente des personnages. Ça n’est pas propre à la littérature : c’est propre à l’acte de langage. Et ce dès le grec ancien et ses très vieilles étymologies : plus d’un millénaire avant J.C., parler se dit lego, et lego, c’est la parole envisagée sous l’angle de la sélection d’éléments disparates et de leur organisation cohérente. La grammaire ne supporte pas l’incohérence. Toute phrase est un défi lancé au hasard de l’existence, une tentative de le mettre en ordre. Du magma informe du dictionnaire, le locuteur fait émerger l’ordre rassurant d’un monde intelligible. Au fond, chaque énoncé est une lutte contre Khaos – chaque locuteur rejoue l’émergence de Gaïa et l’apparition du monde. Et puis, pour les Grecs, le langage élaboré est définitoire de l’humanité face à la barbarie, qui ne dispose, elle, que d’un mot onomatopéique (bar-bar) simulant un langage animal, fait de cris : c’est en contrant le hasard de l’énonciation que l’homme s’élève au-dessus du règne bestial.

Il n’y a pas de récit hasardeux, tout doit être logique, motivé : pas d’acte gratuit. La littérature va plus loin, avec la narration, qui est ce qu’on pourrait appeler un « hyper-logos » : l’organisation de plus petites formes linguistiques (les phrases) elles-mêmes pré-organisées. C’est le chemin défini d’un point A à un point B, c’est un parcours de lecture borné, le plus souvent depuis le désordre vers le retour à l’ordre – stéréotype du schéma narratif toujours plus ou moins suivi. Il n’y a ni hasard de lecture ni hasard d’écriture. C’est l’anankè des tragédies grecques et d’Hugo, le fatum des Latins : la nécessité que les choses se passent. Seulement voilà : tous les auteurs ne sont pas serviles de la vraisemblance et des entrailles logiques apparentes. Ainsi, André Gide, dans Les Caves du Vatican, fait développer par Lafcadio une mystique de l’acte gratuit  : il doit être capable d’agir sans motif pour se prouver sa liberté. Il commet le meurtre d’une parfaite inconnue, contre laquelle il n’a rien  – c’est pure gratuité. Il est libre. Mais Gide n’est pas dans la gratuité la plus totale, il est encore dans une motivation partielle : la recherche de liberté absolue. Le fonctionnement reste logique, peut être résumé à ce syllogisme : a) Lafcadio doute de sa liberté, b) pour se prouver sa liberté, il doit agir sans motif, c) il choisit donc d’agir sans motif. Il est d’autres chemins : faire parler un esprit a-logique, celui du subconscient ; c’est l’entreprise des surréalistes et de l’écriture automatique. Ce sont Les Champs Magnétiques d’André Breton et Philippe Soupault, guidés par la volonté de reproduire la liberté des énoncés qui se forment aux moments de transition entre sommeil et éveil. Mais là encore, il est question de liberté et pas de hasard. C’est une autre logique qui se met en place, incompréhensible. Là où le hasard semble revenir, c’est avec William S. Burroughs et la Beat generation, avec la pratique du cut-up, mélange de textes préexistants selon des règles de découpage et de collage. Burroughs est dans la quête d’un véritable lâcher-prise, il conçoit son écriture comme un combat contre cette propriété du langage : l’organisation apparente, factice de la réalité. Face à cela, le chaos manifeste des cut-up est censé faire émerger le même rapport à la réalité que celui qu’induisent les substances que consomme Burroughs : c’est par l’altération de la cohérence que la vraie réalité doit advenir. C’est dans le hasard que serait le vrai, et pas dans la logique. 33


je n’ai rien laissé au hasard/

Il est 19h13. Demain sera important. Le ciel est légèrement couvert comme l’avait prédit Météo France. Mon rythme cardiaque est, d’après mon Apple Watch, normal. Je me prépare à m’organiser. Loïc Folleat - Professeur de Littérature Photographie de Christian Ferraris 34


L

es doigts sur les touches tendres du clavier, j’ouvre Google Maps, entre ma destination, lance l’itinéraire, choisis le chemin le plus rapide, le plus court et le moins cher. Je regarde à l’aide de Sreet View les couleurs de la façade, l’apparence de la porte, l’allure de la rue, ce que je peux deviner derrière les vitres ou lire dans leurs reflets. Je screenshot les horaires de la ligne de bus et sa trajectoire. Je compte mon temps, mets mon réveil, en avance, minute douche, madeleine trempée dans le café. Mon sac est prêt. Mes vêtements pour le lendemain, pliés et repassés, attendent sur le valet de chambre. Le rendez-vous est pris depuis des jours. J’ai vérifié ses goûts sur Facebook, ses opinions sur Twitter. Certaines de ses photos m’ont étonné. Je m’y suis habitué. Mon iPhone est en charge, la playlist enregistrée. Les astres me seront favorables. Tout est sous contrôle : mon angoisse est muselée. La technologie n’est-elle pas l’ennemi du hasard ? Son progrès n’est-il pas de faire reculer l’incertitude ? Elle outille, appareille, elle médiatise, intercale entre le monde et mes sens des filtres et des amplificateurs. Je ne vois plus, je prévois. Anticipons le pouvoir de nos black mirrors : Google Glass, enregistrement continu, mémoire absolue ; pression médiatique, massification de l’information ; eugénisme ; contacts bloqués, fréquentations triées ; refus du deuil, les morts ressuscités. L’angoisse parfaite : la mort et son indétermination. Du bétail égorgé sur les autels, de l’herméneutique astrale, du bois que l’on touche, des échelles que l’on évite, des dieux que l’on prie aux profils de rencontres géolocalisés, aux sondages d’opinions, aux graphiques projectionnistes, coucous suisses, et sismographes, nous soufflons sur nos existences l’air glacé d’un futur à posséder. Nous mortifions nos vies, calculées, frigorifiées ; absents par anticipation. Voyageurs dans le probable, fantômes des temps présents. Névrosés et illusoires maîtres et possesseurs de la Nature.

Les astres me seront favorables. Tout est sous contrôle : mon angoisse est muselée. Toujours, la mort surprend. Les bourses s’effondrent, les crises adviennent, surgissent les imprévus. Je suis désarmé. J’avais tout pensé et l’impensable survient. Je reste sur le carreau. Mon Iphone m’est arraché des mains, le chemin s’efface. La façade a été repeinte depuis les photographies satellitaires, je ne reconnais plus rien. Une attaque cardiaque a emporté mon rendez-vous dans la nuit. La perfection m’a pris par la main, assise sur le siège d’à-côté, dans le bus. Mon réveil n’a pas sonné et mon rêve ininterrompu m’a offert le sujet de mon prochain récit. Chacun sait que l’imprévisible gagne toujours. Nous nous obstinons. Nos chercheurs fouillent nos cellules, nos passés, nos territoires, nos flux, nos puces, nos pensées. Ces pensées qui enferment. Nos oreilles se clôturent, nos paupières se ligaturent : nous nous embullons dans la peur. Indisponibles. On manque de hasard. S’offrir des déconnexions, des errances. Je me perds dans un monde qui ne m’attend pas, inattendu. Je m’ouvre. Je deviens pur réceptacle, feuille de carbone sensible sur laquelle les choses se témoignent. Je ne veux pas arriver au but, je me laisse pénétrer par les humeurs, par l’entour. Je me dépossède des prévisions, des météos, des indices, des programmes, des autoroutes. Souple comme le cavalier suivant les mouvements de sa monture animale. Fatiguer notre pouvoir et nos peurs : lâcher prise. Je n’ai rien laissé au hasard, et le hasard m’a réveillé, quelque fut la dureté de mes armures, l’aiguisement de mes appareillages technologiques. Lunettes télescopiques, sonotones, déambulateurs GPS, prothèses avec diodes clignotantes et SIRI, je reste déséquilibré, vivant et mortel.

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Victoria Chaplin & Jean‑Baptiste Thierrée Orchestre des Pays de Savoie Quatuor Béla Olivier Mellano Cie Alexandra N’Possee Rachid Ouramdane William Forsythe Emanuel Gat Ballet de l’Opéra de Lyon David Bobée Joël Pommerat Cie TPO Ludovic Lagarde André Dussolier Robert le Magnifique Fanny de Chaillé Josette Baïz Grupo Compay Segundo David Gauchard Cie (Mic)zzaj Philippe Ramette Laetitia Shériff Turak Théâtre L’amicale de production Yael Naim Moondog Jaco van Dormael François Chaignaud Phia Ménard Anne-James Chaton Sébastien Barrier Benoît Bonnemaison-Fitte Nicolas Lafourest Cheptel Aleikoum Omar Porras Chloé Moglia Mathurin Bolze Bérangère Jannelle Orchestre symphonique de Mulhouse Veronika Silva…

Espace Malraux scène nationale de Chambéry et de la Savoie 37 04 79 85 55 43 www.espacemalraux‑chambery.fr


rencontrer


Paysage 72 - Marcel Crozet.


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claude brozzoni/ Le mystique

Il est le metteur en scène qui aspire à une verticalité. Il veut transcender sa condition d’être humain autant qu’il veut généreusement inscrire les comédiens avec lesquels il travaille dans une attraction vers les étoiles. Offrir aux spectateurs l’expérience unique d’un cérémonial moderne.

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Claude Brozzoni - Grégory Dargent.


J’ai plein de grigris qui ne sont pas nécessaires, je n’arrive pas à faire le pas pour m’en débarrasser.

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’histoire commence quand Peter Turrini est dans une chambre noire. Il raconte son enfance. Quand il était petit, il a eu un empoisonnement du sang à cause du lait qu’on lui donnait, il a été hospitalisé pendant plusieurs mois ; il a failli mourir. Sa mère n’a pas pu le voir durant un certain temps et quand elle est revenue, il était devenu gros et gras. Il lui souriait, mais il a toujours eu l’impression d’être mort à ce moment-là. Alors qu’il se trouve dans un hôpital de province pour une opération du cœur – un pontage –, le spectacle C’est la vie est en création. L’opération s’est bien passée, mais il y a une sorte d’invisible qui se dessine autour de la pièce, comme une incroyable harmonie.

Votre enfance décrite rapidement, ce serait quoi ? À l’âge d’un an et demi, j’ai failli mourir. Ma mère m’a envoyé chez mes grands-parents en Italie où je suis resté durant près de deux ans. Quand je suis revenu et jusqu’à l’âge de cinquante-six ans, j’ai fait une sorte de blocage sur mes parents. J’ai certainement souffert du syndrome de l’abandon. Je ne comprenais pas que ma mère m’envoie dans ce pays d’où ma famille était partie en traversant clandestinement la frontière avec une valise. Mes parents habitaient dans une espèce de cave, un endroit qui n’était pas très sain. Mon père envoyait de l’argent à sa famille en Italie, ma mère avait déjà perdu sa fille et elle était en train de perdre son deuxième bébé. Je n’ai jamais eu de relation d’amour filial avec ma mère. Ce n’est que depuis peu que j’ai compris la douleur des femmes qui perdent leurs enfants mais je n’avais jamais projeté cela sur elle.

Est-ce que cela influe sur vos choix de textes et de mises en scène ? Mes choix sont très intuitifs. On peut me dire que ce serait bien de travailler sur telle ou telle chose mais mes projets naissent le plus souvent dans une sorte de continuité, comme pour Paradis sur Terre ou lorsque je suis parti à Saint-Jacques-de-Compostelle et que j’ai écrit mon histoire. Je suis croyant, je prie pour être dans la sagesse. Je pense que dans la vie, on a tous une main qui nous guide.

C'est la Vie - Isabelle Fournier.

Croyez-vous au hasard ? Oui, le hasard existe, mais il a un sens. Aujourd’hui, à soixante ans, je me rends compte que ce sont trente-cinq ans de théâtre qui ont guidé ma vie. Il a vraiment évolué à côté de la lecture des Évangiles et de la Bible, entre le verbe du théâtre, le verbe de la foi et le verbe que l’on a ensemble.

Pourrait-on traduire le hasard par la chance ? Je crois que lorsque l’on cherche, on trouve. Être dans une quête de soi ou des autres, être attentif au monde font que les choses en viennent à se construire. Le monde dans lequel nous vivons est très généreux, rempli par 42

l’amour même s’il ne se voit pas toujours. Je pense qu’il y a une main qui nous accompagne. Souvent, on rêve de devenir quelque chose de grand, par exemple de devenir un grand metteur en scène. La vie n’amène pas nécessairement à cet endroit-là, mais à quelque chose de similaire. J’ai eu la chance de rencontrer des gens qui m’ont permis de comprendre cela ; c’est du hasard habité plus que de la chance.

Quelle serait la différence entre le metteur en scène d’il y a trente ans et celui d’aujourd’hui ? La gestion, l’énergie, la sagesse et l’expérience. Aujourd’hui, je n’entre plus dans mes projets comme je le faisais à trente ans. J’ai la chance d’être né dans un


~ théâtre ~ endroit où je peux faire ce que je veux faire. Je suis quelqu’un de généreux, je n’en tire pas de gloire : je suis généreux comme le lion est carnivore et comme la vache est herbivore. Je suis heureux de ma vie, heureux de cette aventure que je partage avec les artistes et avec le public. Chacun a ses contradictions et peut être pris entre deux forces, obscures ou lumineuses, ce qui n’est ni mal ni bien mais plutôt comme une navigation entre ce qui attire et ce qui guide. Je travaille avec des auteurs qui sont des poètes ayant compris le monde et qui transmettent quelque chose. À chaque génération il y a cette parole non-entendue  – elle ne l’est que dans des moments de paix mais quand c’est la guerre, c’est interdit, on la censure, on ne veut pas parler de ça. Quand je fais une pièce de théâtre aujourd’hui, je franchis le premier pas et pour la suite je ne sais pas.

Le premier pas est-il la rencontre des comédiens avec le texte ? Tout d’abord, c’est la découverte de la personne, arriver à la compréhension de l’un et l’autre par celui qui ouvre toujours la porte, le texte. Il ne se comprend pas du premier coup, il est un fil conducteur qui se découvre par étapes, c’est un assez long voyage. Le principe n’est pas d’entrer tout de suite dans le jeu, il vient après. L’important est de donner sa place au texte, d’avoir confiance en lui jusqu’à ce qu’il restitue toute la confiance et tout le travail fait avec lui. Quand je travaille avec un acteur, je n’ai pas de schéma de mise en scène, je travaille autour de lui.

Quelle est la place de la musique dans vos spectacles ? La musique a toujours été présente dans mes spectacles ; elle peut très rapidement casser les oreilles, faire pleurer ou rire. Ce qui est difficile avec la musique, c’est de ne pas se laisser aller, elle doit apporter un rythme, une transe et une profondeur d’âme  ; elle peut faire voyager dans une passion, une violence, voire rentrer dans un cercle sacré et invisible. La musique dans les spectacles sert à amener de la distance par rapport à ce qui est dit, elle est l’expression d’un souffle profond et des racines de l’être humain.

À chaque génération il y a cette parole non-entendue. Quelle musique vous caractériserait le mieux ? Les chants et la danse soufis que l’on trouve chez les derviches tourneurs ou les chamans  ; ce sont des chants qui partent doucement et qui montent. Ils font grandir l’énergie collective et ils regroupent des communautés. C’est très habité et mystique.

Pourquoi avoir choisi le théâtre ? J’étais un jeune garçon révolté, ma mère voulait que je sois ingénieur et j’ai fait des études techniques qui ne

Tsongor - Denis Vallon.

m’intéressaient pas. Quand elle est décédée, j’avais dix-neuf ans et j’ai tout arrêté. J’ai rencontré par hasard un ancien professeur qui m’a proposé de faire du théâtre. Au début c’était drôle, nous étions comme une communauté, nous faisions de la musique et au bout de trois ans, je me suis rendu compte que le théâtre me happait, je ne me voyais plus faire autre chose.

Quel serait le mot pour vous définir ? L’ours. C’est un animal très paisible qui met beaucoup de temps à se mettre en colère. Il se replie sur lui-même quand il ne va pas bien. C’est l’animal qui est le plus proche de l’homme, qui marche sur ses deux pattes. J’aime bien sa douceur, il représente pour moi l’amour enfantin, l’amour délicat et en même temps, il est puissant, curieux, cela se voit à sa façon de regarder, de chasser.

Est-ce que vous avez des objets fétiches ?

Iliade - Sandra Bariller. 43

J’ai une poche droite qui est mystique : un petit chapelet et une petite croix orthodoxe. Sur ma table de travail, j’ai plein de grigris qui, je le sais, ne sont pas nécessaires, mais je n’arrive pas à faire le pas pour m’en débarrasser.


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neeskens/ Le sincère

Musicien et chanteur, Neeskens livre la belle intimité du monde dans lequel il vit. Il joue avec les sentiments, les sensations des spectateurs lors de ses concerts. Honnête et juste, l’homme comme la musique sont touchants dès le premier regard.

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Neeskens - Raphaël Susitna


Je lutte pour ne m’enfermer dans rien et pouvoir être le plus juste possible avec moi-même. La musique a-t-elle toujours été présente dans votre vie ? J’ai baigné dans l’univers musical depuis mon enfance. Ma mère donnait des cours de piano, j’ai donc naturellement appris à jouer de cet instrument. Entre dix et quinze ans, j’ai commencé la guitare puis j’ai chanté dans un groupe vers dix-huit ans. Mes études terminées, j’avais toujours la musique en tête de manière évidente. Pour moi, ce n’est pas une échappatoire, elle fait partie de moi, je suis obligé de faire avec.

C’est lorsque vous chantez que vous vous sentez vrai ? Je pense que j’ai deux personnalités en moi. La musique est différente d’un loisir normal  : personne ne me pousse mais je ne pourrais pas arrêter d’en faire, même si parfois c’est difficile. La musique contribue à un certain équilibre, elle me permet de me sentir bien. C’est en rencontrant une formation musicale qui s’appelle Hymne que j’ai découvert que la musique pouvait être un travail. Vers l’âge de vingt-six ans, je me suis retrouvé seul. À ce moment-là, j’ai repris la guitare en accompagnement et le piano pour pouvoir composer mes chansons. Afin de vivre de mon art, j'ai fait un EP, j’ai autofinancé un album, assuré sa promotion pour faire découvrir ma musique au travers d'une centaine de concerts. Faire des émissions comme The Voice ou Taratata ont été des opportunités qui m'ont permis de profiter de vitrines afin de toucher un plus large public. Aujourd’hui, je n’ai pas de regrets, même si c’est encore difficile d’en vivre pleinement. J’ai de plus en plus de plaisir à faire de la musique et j’essaye de me recentrer sur l’essentiel, qui est de composer des chansons. Un de mes plus grands plaisirs est de faire des concerts, de rencontrer le public dans une atmosphère

Raphaël Susitna. 46


~ musique ~ chaque soir différente. J’ai du mal à avoir du recul sur ce que je fais, j’aime ce moment où je crée, je me dois de faire vivre mes chansons. Il y a tellement de belles choses partout que je me demande où je me place. J’essaie de me concentrer sur mes compositions et de ne pas regarder plus loin, c’est comme ça que j’arrive à faire le plus de choses authentiques. J’ai l’impression que pour arriver à faire des choses personnelles, il ne faut rien écouter, il faut s’enfermer dans une bulle mais c’est compliqué. Je suis dans une période charnière de ma carrière où je ressens le besoin de faire les bons choix et d’avoir les bonnes idées. C’est compliqué de faire face à tout cela et de garder la fraîcheur de l’écriture. Quand je pense à tout ce qui est à gérer à l’extérieur, cela parasite quelque peu l’écriture ; c’est anti-musical. J’ai besoin d’être bien entouré, de pouvoir vivre les choses pour la musique, pour m’enrichir et pouvoir faire de belles chansons. Je recherche un label ou un manager qui comprenne ce que je veux faire. Je pourrais chercher à faire le single de l’été prochain ou le carton de l’année, mais ce n’est pas ma direction musicale. Par contre, j’aimerais que mes prochains projets puissent s’inscrire dans la durée. Le public qui m’a découvert à la télévision et les gens qui viennent me voir en concert sont très attentifs, ils sont passionnés de musique, ils veulent vivre des émotions. L’important est que le public aime ce que je fais. Il n’y a pas de bon ou de mauvais public. L’émotion est un des rôles que je donne à la musique. Chaque époque nous fait vivre des choses différentes mais la constante, c’est la musique, comme l’écriture. Au départ, on ne fait pas de la musique pour gagner sa vie.

Est-ce que vous livrez toute votre intimité au travers de vos textes et de vos chansons ? On peut penser que c’est simple de parler de sa musique, de ses chansons, de ses textes, mais ça ne l’est pas. On me demande souvent d’où vient la musique que j’écris mais je ne sais pas répondre, c’est compliqué de parler de cela. La meilleure façon de parler d’une chanson est de la chanter. Par contre, je peux raconter les textes car je n’ai pas l’impression d’avoir fait des choses très person-

Raphaël Susitna

nelles. Certains textes me touchent plus que d’autres car ils sont issus de mon vécu. Après avoir parlé d’expériences de vie, d’une rupture amoureuse, de notre société ou de l’environnement, on peut recommencer en prenant d’autres mots, mais pour ne pas se répéter, il faut aller chercher au fond de soi quelque chose de très intime. C’est une autre dimension dans la musique et dans l’expérience de l’écriture.

À mesure que votre travail avance, votre sincérité envers le public grandit-elle ? C’est un peu la chance du débutant, il y a des choses qui viennent avec la fraîcheur du commencement – parmi mes plus belles chansons, certaines sont les toutes premières. Il est rare de se bonifier en vieillissant. Généralement, on se fait rapidement étiqueter et catégoriser. Je voudrais ne pas avoir à faire du Neeskens toute ma vie. Justement, je lutte pour ne m’enfermer dans rien et pouvoir être, au fur et à mesure du perfectionnement, de la maîtrise de la scène et des instruments, le plus juste possible avec moi-même. L’expérience permet d’avoir un discours plus étoffé mais j’essaie d’avancer en gardant un maximum de fraîcheur.

Dans cette quête, est-ce que vous préférez des salles intimes ? Toutes les salles sont différentes. J’aime être proche des gens en jouant au même 47

niveau que le public. Jouer dans de grandes salles s’apprend, la technique est différente. Depuis deux ans, l’essentiel de mes concerts se fait en groupe. Je leur amène les idées et le texte mais leur accompagnement est une force au quotidien. Le nombre de représentations varie entre trente et cinquante par an. C’est un rythme bien équilibré.

Pourquoi avoir choisi ce pseudonyme : Neeskens ? C’est un hommage à mes origines néerlandaises, je me sens bien avec ce nom. Au départ, je ne voulais pas jouer sous mon nom parce que je ne savais pas vraiment où je voulais aller. Avec le temps, il s’est avéré que nous jouons bien sûr ma musique, mais c’est un réel travail de groupe que nous faisons.

Comment voyez-vous l’avenir ? J’ai confiance en mon avenir car j’ai accepté le fait que faire de la musique est une évidence, j’en ai envie et je vais continuer. Dans dix ans, j’espère que j’aurai fait plusieurs albums, que j’aurai toujours autant de fraîcheur. J’espère devenir un bon batteur, un meilleur pianiste et faire de belles chansons. J’ai souvent l’impression de toucher du doigt de très belles compositions, mais elles ne se concrétisent pas à la hauteur de ce qu’elles pourraient être. J’ai envie d’exploiter le maximum de ce que je peux donner.


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marcel crozet/ L’humble

Photographe entre deux. Humaniste autant qu’humanitaire, il photographie les âmes les plus éloignées de nos pays occidentaux ou s’échappe dans une recherche de l’image abstraite. Il met en lumière le moindre petit détail de ces zones abandonnées par l’Homme qui en gardent pourtant une trace vieillissante, résistante au temps. 49

Marcel Crozet - Aung Lwin.


Au travers du regard accordé par une personne, une complicité qui ne passe pas par les mots naît.

Célestia Droite.

Est-ce que le premier clic a été un hasard pour vous ? Mes parents étaient des passionnés de photographie. À l’âge de deux ans, j’ai cassé leur appareil photo. Ils ont eu la bonne idée de me le laisser, c’est devenu mon doudou mais je n’ai découvert que bien plus tard que je pouvais mettre une pellicule dedans. Dès six ou sept ans, je me suis rendu compte que la photographie me permettait de réaliser des rêves. Mon goût pour cet art est venu du contact physique avec un appareil. Très jeune, je faisais les photos des fêtes de famille, communions, baptêmes ou mariages. J’aime faire des images qui témoignent de quelque chose, j’ai besoin de les associer à un évènement réel. On peut écrire seul face à son clavier mais ce n’est pas le cas avec la photographie, il faut être en contact direct avec les personnes et

les situations ; j’aime l’adrénaline et les rencontres. Mon engagement photographique a toujours été présent. En 1986, j’ai couvert le conflit entre l’Iran et l’Irak, puis je me suis retrouvé à couvrir un évènement avec le Pape, entouré de centaines de journalistes. À l’époque, j’étais un photographe semi-professionnel mais c’est à ce moment-là que j’ai senti que c’était un travail fait pour moi. Je me suis toujours senti attiré par les reportages engagés.

Est-ce que la photographie est une histoire de défi ? Non, car lorsque l’on sent que quelque chose est fait pour soi, on peut le faire en sécurité. Quand on se lance un défi, on se met, avec d’autres, en danger. Il y a des choses qui se sentent par rapport au contact, au terrain et à l’expérience. C’est un instinct qui peut ouvrir certaines 50

portes et en fermer d’autres. Quand je suis parti à Bagdad, je ne me suis jamais demandé ce que je faisais là-bas, j’ai tout de suite senti que ce genre de reportage était essentiel. Une des choses qui m’a profondément bouleversé fut la condition des enfants dans les situations de guerre. Dans certaines zones de combats, les gens n’ont absolument plus rien. Je ne peux pas être détaché de tout cela, car si on l’est on devient froid. Les images servent à témoigner et j’ai senti intrinsèquement que j’avais envie de les mettre à disposition. Si elles ne sont pas vues, elles ne servent à rien, ce n’est que de l’adrénaline. En photographie, il faut savoir se faire oublier, être immatériel. Au travers du regard accordé par une personne durant l’espace d’un instant, une complicité qui ne passe pas par les mots naît. C’est ce regard qui est transmis : je suis un transmetteur.


~ photographie ~ très épurée, design, minimaliste. Un univers photographique totalement à l'opposé de mes images faites sur le terrain pour les Nations Unies. Mon déclic pour cette forme artistique s’est fait aux ÉtatsUnis. Il venait de pleuvoir. Sur les dalles mouillées, il y avait une tache d’huile dans laquelle se reflétaient l’eau, le soleil, le ciel : j’avais l’impression de voir un paysage de Magritte. Je l’ai cadrée en coupant tout repère de dimension. Depuis, je recherche ces empreintes abstraites laissées sur la matière par l'érosion et le passage du temps. Ces images me permettent de garder intacte une part de rêve et de poésie.

Quelle est votre démarche avec la photographie abstraite ?

Aqua Lumia.

Que pensez-vous des photographies qui sont de nos jours surmédiatisées et dont on dira peut-être, plus tard, qu’elles auront marqué l’Histoire ? Je pense que certaines photographies sont prises sans réflexion. Aujourd’hui, le réflexe de chacun est de tout partager très vite sur les réseaux sociaux – il n’y a pas de recul. Je préfère des évènements où l’on a le temps d’avoir un contact avant d’appuyer sur le déclencheur. Après l’Irak, j’ai senti que j’avais besoin de faire des reportages de fond avec les enfants. Je suis allé à Calcutta durant six mois pour faire un reportage sur les enfants des rues et pour rencontrer Mère Teresa, qui me fascinait par son engagement. C’est là-bas que j’ai eu l’occasion de faire la connaissance d’un grand photographe américain. En le voyant travailler, j’ai eu un déclic extraordinaire, cela a

changé mon œil. Il m’a appris à être plus proche des gens, sans barrière, sans violence, et donc à travailler avec la lumière, avec la complicité. Il m’a fait comprendre qu’il y a des moments que l’on vit qui ne se reproduisent jamais, qui sont uniques.

Comment décririez-vous votre engagement photographique ? Pendant trois ans, j’ai été au service photo de l’Organisation Mondiale de la Santé et depuis 2000, je travaille comme photographe au Bureau International du Travail, ce qui m’a permis d’intervenir après la plupart des catastrophes naturelles et de couvrir de nombreux reportages sur le travail des enfants, les enfants soldats ou les maladies émergentes. En dehors de mon travail, pour moi et peut-être pour me vider la tête, petit à petit, j’en suis venu à la photographie abstraite : 51

Ce qui est important, c’est de trouver le détail, l’évocation d’un objet qui va transporter l’imagination. Peu importent sa forme, sa texture, c’est une recherche qui n’est pas esthétique au départ ; elle le devient par la suite, par la prise de vue et le travail sur la couleur. Un tirage est quelque chose d’inerte, la photographie, qui signifie «  écrire avec la lumière  », perdrait de son sens une fois tirée. Pour que l’image puisse retrouver son sens étymologique, j’inclus des pigments qui réagissent en fonction de la lumière du jour de sorte que l’on ne verra pas toujours les mêmes teintes et que l’on pourra découvrir d’autres petits détails. Cela permet de garder la poésie de ce mot.

Vos photographies sont accessibles au plus grand nombre, font-elles le tour du monde ? Cet été, j’ai réalisé un triptyque sur le thème de la liberté qui sera exposé à Guernica, Bilbao, Berlin et Paris. Ce n’est pas encore un tour du monde mais ces photographies sont déjà présentes dans les collections privées de sept pays différents et ont été primées cinq fois lors de concours mondiaux. J’ai été très surpris de l’intérêt suscité par ce projet né il y a seulement deux ans. Plus de 20 000 personnes ont déjà visité l’exposition, que ce soit cet été, à l’Orangerie du Sénat, ou aux Nations unies dans le cadre de la Journée mondiale de l’environnement. Cet hiver, l’exposition Abstraction naturelle sera présentée au Bourget, sur le site même de la COP21 où sont attendus 100 000 personnes. Alors, qui sait ?


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marc petit/ Le tragique

La sculpture de cet homme n’est pas triste, elle n’est pas dramatique, elle est cruellement vraie. Elle nous oblige à regarder en face notre condition, à accepter notre mort, à voir l’être de chair et d’os que nous sommes pour pouvoir vivre dignement notre vie d’humain et mordre jusqu’au dernier morceau l’espace qui nous est donné.

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Marc Petit - Sylvain Crouzillat.


Comme notre condition, simplement tragique, c’est un sourire qui s’éteint. Que racontent vos sculptures ? Rien. Une fois qu’une pièce est terminée, je peux raconter des histoires à son propos, mais cela ressemble à de la broderie. J’espère seulement que mon travail génère une émotion : si ce n’est pas le cas, il n’a aucune valeur. Mon rêve est de penser qu’ un jour peut-être, dans trois mille ans, une personne sera touchée par ma sculpture comme j’ai pu l’être quand j’ai vu Le Scribe accroupi au musée du Louvre. Je sais qu’à terme, je ne serai plus là pour la défendre, il faudra qu’elle se débrouille seule.

Quel est votre rapport au temps ? Le rapport au temps est présent dans mon travail. Le fait de me savoir mortel me donne de l’énergie. Si ma sculpture contient un semblant de message, c’est : «  Mange tant que tu es encore en vie, embrasse tant que tu es encore en vie, vis tant que tu es encore en vie, car un jour tout s’arrête.» Certains artistes travaillent des matériaux pauvres et font de l’art éphémère ; moi je fonds en bronze pour que mes sculptures me survivent. Je sais qu’elles dérangent certains mais cela ne me gêne pas, même si elles ne sont pas faites pour cela. Le rôle de l’artiste est de poser des questions et de ne pas y répondre. C’est ce qui inquiète le plus. Je suis à rebours des affirmations, des certitudes d’aujourd’hui. Notre société aseptise tout et refuse de voir certaines choses. La plus belle femme que j’ai croisée avait plus de quatre-vingtdix ans. Ma sculpture vous montre tel que vous êtes et non comme vous rêvez de vous voir. L’important est de savoir, bien au fond de soi, que l’on va mourir. Cela donne de la force.

Dessinez-vous avant de sculpter ? Je dessine beaucoup, mais ces dessins sont autonomes, ce ne sont pas des projets de sculpture. C’est un travail parallèle qui la nourrit et qui se nourrit d’elle. Le Frêle Esquif. 54


~ sculpture ~ Quel est votre sentiment face à votre notoriété ? La notoriété est un poids qui entraîne des obligations. J’espère ne pas décevoir le public quand je monte une exposition. Par contre quand je rentre à l’atelier, je ne pense qu’à ma sculpture et ne me préoccupe pas d’éventuels futurs spectateurs.

Qui sont vos pairs ? Ils sont nombreux mais j’ai une grande affection pour Germaine Richier. On me compare souvent à Giacometti mais nos démarches sont opposées. On a l’impression que chez lui, tout va devenir poussière alors que chez moi, mes sculptures conservent et contiennent tout de leur enfance.

Est-ce qu’il y a une musique qui pourrait vous définir ? Je suis très éclectique en musique : du rock au classique, d’Arno à Mozart… Je n’en écoute pas quand je sculpte (j’écoute la radio) mais quand je dessine, j’en ai besoin. Le dessin c’est comme une danse, il ne faut pas réfléchir le trait, il faut trouver un rythme. Par contre, on ne danse pas avec du plâtre ou de la terre – c’est un combat, c’est plus charnel.

Aelya.

généraient un espace qui créait un vide insupportable. En plaçant une boule de terre pour le combler, j’ai fait avec mes pouces, sans m’en rendre compte, deux trous qui m’ont fait penser à des orbites. C’est devenu un crâne qui a adouci la sculpture en éliminant ce vide terrible. Le hasard est là mais il faut que ce qu’il offre soit maîtrisé dans un second temps.

que ma sculpture sera là pour quelques temps car si elle n’existait qu’avec moi, je vivrais mon travail comme inutile. La vie est un investissement. Je ressens un grand bonheur quand je suis en adéquation totale avec le travail que je fais mais pour arriver à ressentir cette satisfaction, il faut donner beaucoup de temps et d’énergie et cela ne garantit pas le résultat.

Il ne faut pas se satisfaire trop vite. Pour faire une sculpture, il faut se remettre en cause. En étant trop habile, j’ai peur de tomber dans un système qui produirait du « Marc Petit ». Je ne fais pas de la sculpture en dilettante, pour amuser, pour décorer des appartements. Il y a un vrai enjeu et l’habileté le met en danger. J’essaie de rester vigilant et questionne sans cesse mon travail. La difficulté est d’avancer vers un mieux possible. Tout est question d’honnêteté et j’essaye de ne pas tricher.

Abordez-vous vos sculptures de la même manière que ce soit une petite ou une grande pièce ?

Que vous évoque le hasard ?

Quel est le mot qui pourrait vous définir ?

Faire de la sculpture, c’est être dans une quête de quelque chose qui sera plus haut et il faut creuser pour voir plus profond, c’est paradoxal. C’est pourquoi, je ne crois qu’aux rides que je vois dans ma glace le matin. Ma sculpture montre notre vérité, avec tout ce que cela comporte de dérangeant parfois. J’espère quand même que mon travail a une petite influence pour quelques spectateurs et qu’il leur donne plus d’envie, plus de confiance et même de la joie. Le visiteur a un rôle à jouer, il est partie prenante de ce qu’il voit. Mes sculptures sont accessibles à tous ceux qui acceptent ce partage mais personne ne verra avec mes yeux et je ne verrai pas avec les leurs. Mon travail n’est pas sombre, il est comme notre condition, simplement tragique, c’est un sourire qui s’éteint.

Pourquoi l’habileté n’est pas forcément une bonne chose ?

Dans ma sculpture tout est issu du hasard mais l’important est de savoir ce que l’on en fait. Par exemple, la première fois que j’ai modelé un crâne, c’était sur une sculpture dont les deux mains descendant entre les jambes

Chaque format pose ses propres problèmes. Pour les grandes pièces, il faut être en forme car c’est physique. Pour les petites, la question est de savoir de quelle manière il faut les aborder pour leur donner suffisamment de grandeur afin qu’elles aient le statut de sculpture. Un petit format ne doit pas être un bibelot.

Peut-être « nostalgie  ». Je considère que demain n’existe pas alors je m’arrime au temps vécu. Je ne suis pas tourné pour autant vers le passé mais vers le vivre, le présent. J’espère toutefois 55


8 Déc 2015

11 Déc 2015 BALLET

COMÉDIE

13 JAN 2016

20 Déc 2015

HUMOUR

JEUNE PUBLIC

27 JAN 2016

29 JAN 2016 COMÉDIE

JAZZ

3 FéV 2016

12 FéV 2016 CLASSIQUE

COMÉDIE

26 FéV 2016

3 MARS 2016 CONTEMPORAIN

CONTEMPORAIN

19 MARS 2016

22 MARS 2016

29 MARS 2016

31 MARS 2016 DANSE

CLASSIQUE

5 AVRiL 2016

8 AVRiL 2016 HUMOUR

CONTEMPORAIN

9 AVRiL 2016

3 MAi 2016 CLASSIQUE

CONTEMPORAIN

13 MAi 2016

18 MAi 2016 HUMOUR

CLASSIQUE

24 MAi 2016

Et toutE la saison, rEtrouvEz lEs opéras du MET DE NEw-YoRk Et lEs ballEts du BoLchoï DE MoScou En dirEct sur grand écran au cinéma victoria, dans dEs conditions optimalEs !

CLASSIQUE

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Crédits photos : CoffeeAndMilk-Istock / Denis Rouvre / Emanuele Scorcelletti / Thibault Stipal / Photo Lot / Hélène Pambrun

COMÉDIE

CLASSIQUE


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raconter


Envol - Marcel Crozet.


l’héritage/ Najet Youssef-Aïssa Photographie de J. Chevallier 60


~ nouvelle ~

I

l aura suffi ce jour-là que le tireur soit remplacé au pied levé par un autre, bien plus jeune, disons vierge de tout ; que la cible, l’un des cinq fils de la maison, ressemble grandement au patriarche ; que la visibilité soit mauvaise à cause d’une couche de nuages noirs dont on ne savait s’ils évitaient au village de subir la pluie ou inversement, tant ce dernier était le plus désolant de la contrée. Il aura suffi que le patriarche, ce soir-là, préfère allumer son cigare avant le souper et non après ; que le dernier des fils ne soit âgé que de onze ans, et s’emploie donc à défier la maison en jouant encore dehors à cette heure-là, très au-delà des frontières de la véranda. Il aura suffi que le jeune tireur se trompe de cible et, sans pour autant rater son coup, propre, net, déclenche une agonie – la balle lovée sous la clavicule gauche ; que l’enfant soit le seul témoin de la scène, et qu’il reste tout aussi seul après l’arrivée des autres ; que des gémissements difficiles à décrire émanent des visages déformés par le choc des quelques femelles de la famille  – sauf la mère, une marâtre. Il aura suffi que le petit garçon grandisse dans l’image muette de ce soir-là, sans plus de mots que « balle perdue » ou de caresses ; avec, en remplacement de la figure paternelle évaporée, de grands frères nourris à la petite concurrence de quartier et aux aspirations étroites comme les rigoles souillées qui imbibaient leur terrain d’ennui. Ce n’était pas faute d’avoir signé, longtemps plus tôt, un accord secret avec la joie de vivre. Allez savoir où passent ces documents-là lorsque le plus imprévisible se produit ; qui en soi les récupère, qui ou quoi en nous fait en sorte que nous nous levions un jour identique aux autres en ayant parfaitement oublié. Il aura suffi que le désormais jeune homme, du nom d’Abdelaziz (qui signifie drôlerie, « serviteur du Tout-Puissant »), rencontre vers ses 24 ans une jeune fille qui en avait dix de moins ; qu’ils doivent attendre un âge décent, un âge convenant aux esprits normaux, soit 19 ans tout frais, pour la demander en mariage ; qu’il l’embarque, toutes bénédictions données, dans le tourbillon d’une vie nouvelle, opulente, paisible, sinon toujours joyeuse du moins toujours heureuse  ; qu’ils fassent vite deux beaux enfants, un garçon, une fille, blonds aux yeux clairs, leurs anti-portraits idéaux, formant avec eux une famille enviée ; qu’ils aient, onze ans plus tard, un troisième enfant, un petit garçon, bien brun, lui, enfin leur portrait, presque craché, sur les quelques racontars qui subsistaient à propos de la paternité d’Abdelaziz. Il aura suffi qu’un jour, ce dernier perde son commerce prospère et emploie ses belles économies à faire vivre cette famille durant quatre longues années, mais que tout cela ne suffise pas, et qu’ils soient

contraints de quitter le pays. Sept heures trente dans une 4L beige pour passer la frontière ; les démarches sans terme, les papelards et le regard noir des flics aux costumes rembourrés de pots-de-vin… Passer la frontière donc ; dans ce nouveau pays ne pas être les bienvenus à cause d’une sombre histoire de territoire saharien disputé, n’y connaître personne, et alors s’emmurer, à cinq, dans un appartement d’une austérité choquante pour la mère qui avait grandi dans une ambiance de chant et de danse, chaque jour après le déjeuner. Il aura suffi que, terrifié à l’idée de ne pas s’en sortir sur ce territoire hostile, chacun épouse sa terreur ; que le père se confonde avec son travail, convaincu que ce dernier les mettrait lui et les siens à l’abri de tout, et qu’il se mette à vivre plus au bureau qu’à la maison ; que la mère, loin de ses frères et sœurs aimants, laissée seule dans ce foyer où tout était à faire, tombe dans une dépression qui allait durer dix ans ; que la sœur perde sa passion dans une jeunesse petite. Il aura suffi que l’aîné, alors au seuil de son adolescence, choisisse sans que nul n’y prête attention la mauvaise porte, celle qui mène aux rugissements, aux menaces, à l’hypernuit ; que le benjamin grandisse là, petit tas d’innocence brillant dans l’aveuglement et la fatigue de tous devenu le jouet favori du lion ; qu’au seuil de son adolescence il choisisse, sans que nul n’y prête attention, la porte la plus mystérieuse de l’appartement, celle de sortie, pour parcourir 1 855 km, et qu’à un moment donné, alors qu’il survolait un peu de mer, il comprenne subitement qu’il ne ferait jamais marche arrière, et que tout à présent reviendrait à réinventer son patronyme. Il aura suffi qu’il vive, ou croie vivre – cela évidemment suffit – une décennie quelque peu dodue loin des siens, puis se lève un jour identique aux autres en ayant parfaitement oublié ; qu’il tente quand même, parce qu’il adorait repérer les ornières qui mènent au noyau de toute chose, de reprendre la parole, « renouer le dialogue », disent-ils, avec cet Abdelaziz qui n’avait finalement pas tant été un père absent qu’un fils abandonné. Il aura suffi que ce dernier n’y entende rien, trop vieux maintenant ; qu’au seuil de la mort il choisisse, sans que nul n’y prête attention, la porte dérobée de l’échec, celle qui accueille puis enferme. Il aura suffi que le désormais jeune homme, définitivement parti, puisse ainsi saisir que savoir d’où l’on vient ne nous dit pas où l’on va, heureusement ; que toute destination digne de ce nom doit être une surprise à l’échelle du monde, et que tout parcours s’invente, opposément à l’inertie qui se transmet. Il aura suffi qu’il saisisse cela, c’est-à-dire qu’il signe un accord secret avec la joie de vivre, pour qu’un soir, par hasard, il fasse ta belle rencontre. À Julien.

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lontskogo/ GrĂŠgoire Domenach Photographie de Thierry Clech 62


~ nouvelle ~

O

n progressait dans l’enceinte de la prison, empruntant des escaliers cernés par un grillage rouillé. Oleg me montrait les cellules aux parois matelassées, où l’on enfermait les détenus affectés de problèmes psychiatriques. Dans une salle, il y avait des photographies de femmes enterrant leur mari, leur frère, leur père ou leur fils – fusillés contre le mur de la cour. Ce mur-là que je pouvais voir à travers la fenêtre… Elles venaient chercher les dépouilles aux chemises maculées de sang, leurs corps criblés de balles. Ces photographies de mauvaise qualité, en noir et blanc, étaient atroces et stupéfiantes. L’une d’elles représentait une scène d’exécution ordinaire : une dizaine de cadavres étendus sur le sol de la cour, les uns près des autres, comme s’ils se tenaient la main… Et à deux pas de ces corps inertes, un groupe de condamnés qui attendaient en costume noir, debout, leurs yeux tournés vers les morts à leurs pieds. Les vivants à la verticale, les fusillés à l’horizontale : dans les yeux noirs des premiers se lisaient le renoncement, la peine, la peur, tandis que sur le visage des morts se déposait une lumière pâle, comme un suaire, un lambeau de soleil… D’autres photos montraient des fosses communes remplies de cadavres pêle-mêle, avec des hommes en guenilles qui se tenaient sur le rebord de terre noire : tous avaient un mouchoir sur le nez, tandis que des femmes au visage couvert d’un châle chassaient les mouches à l’aide d’un journal, époussetaient la terre sur les habits des victimes. Sur un autre cliché jauni, une jeune femme très belle, en robe blanche et aux longs cheveux épais, portait la main à sa poitrine ; elle avait le visage fendu par la souffrance. Elle semblait avoir trouvé le cadavre recherché dans le charnier. Je déambulais au milieu de ces funestes photographies qui me serraient le cœur. On ne pouvait pas sortir de l’image. Elle faisait de nous des prisonniers de l’histoire. Je me suis arrêté devant un cliché représentant un homme voûté, vêtu d’une tenue grisâtre, à genoux, attendant qu’un officier de la Gestapo vienne lui loger une balle dans la nuque. Un autre près de lui, agenouillé aussi, avait le visage tuméfié, les yeux noirs et les joues bleuies par les ecchymoses. J’ai arrêté de regarder ces clichés ; le téléphone portable d’Oleg a sonné et il s’est éloigné pour répondre. Seul dans l’enceinte de la prison, j’errais en silence, empruntant des couloirs sinueux et ouvrant des cellules au hasard dans un bruit grinçant de charnière métallique, puis je suis descendu par les escaliers jusqu’au sous-sol. C’était comme si le noir m’attirait, me happait, comme si j’étais guidé vers ces ténèbres et les profondeurs du crime. Il n’y a aucune lumière. Le sol est humide, glacial, les trainées de salpêtre rampent sur les parois. En face de moi, une cellule sans soupirail est ouverte. Appuyée contre le chambranle, dans l’obscurité, une silhouette se dessine presque, avec son visage décharné en clair-obscur, squelettique… Je m’approche : l’ombre a reculé dans la nuit pour disparaître. Tout au long du couloir, les ombres glissent leurs têtes osseuses rongées par la barbe, où de lourds yeux noirs se perdent dans leurs orbites. Elles reculent, s’évanouissent à mon approche… Je fais quelques pas supplémentaires avant de pénétrer dans l’une des cellules… Je distingue mal le recoin des murs, j’aperçois soudain les formes grossières d’un lit avec ses lattes en fer et ses barreaux verticaux ; mes yeux s’habituent à la pénombre. Il n’y a aucune fenêtre. Le béton est partout, il entre et coule jusqu’en nous-mêmes… Je suis là, seul, assis sur les barres grinçantes de ce lit d’époque. Je n’arrive pas à effacer de mon souvenir les visages sur les photographies. Toutes ces miettes de vie écrasées par l’Histoire… Sur la paroi en face de moi, à un mètre seulement tant les cellules sont exiguës, je déchiffre des traits, des croix, des mots gravés en cyrillique, signalant sans doute des jours de détention, des noms de femmes et de frères aimés. Dans l’encadrement de la porte, les fantômes et les chimères de la prison passent encore leur tête comme des animaux apeurés. Extrait de Pysanka, roman paru chez Carnet d’Art Éditions.

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alors, il se mit à pleuvoir/ Loïc Folleat Photographie de Alison McCauley 64


~ nouvelle ~

O

paline, l’eau était montée. Depuis longtemps, la guerre avait cessé. J’étais devenue grosse et vieille. J’en imposais. Voix lyrique. Je n’étais plus qu’une énorme caisse de résonance. J’avais chanté dans tous les opéras. Une attraction que j’étais devenue, un phénomène de foire. J’ai porté les longues robes noires, miroitantes dans la lumière des projecteurs. Dans des décors antiques, dans des châteaux bretons ou des palais florentins, tous les costumes m’ont travestie : oracle, prêtresse, guerrière viking. C’était pourtant toujours le même chant. La flamme s’était amenuisée. Le cynisme m’avait gagnée et avait mis sous chape l’irradiant feu qui palpitait en moi. Pourtant, je fascinais les foules des spectateurs venus écouter le même chant, un chant inaudible, un chant arabe. Ils n’en comprenaient rien mais se dressaient, ondulaient, hypnotisés comme les serpents des fakirs. Ils étaient ahuris, abêtis par un mystère qui les dépassait. L’air se faisait lourd. Ces hommes dont les oreilles sifflaient encore des coups de canon, ces hommes devenus muets, dévastés, troués fermaient leurs yeux troubles. Hypnose collective. Ma voix pénétrait en eux. Elle abolissait le temps, figeait les souvenirs. Puis ces hommes reprenaient leur chapeau délicatement posé sur l’accoudoir du fauteuil en velours rouge, le fixaient avec exactitude sur leur tête et sortaient par les portes à battants. Ils regagnaient la rue, le bruit, montaient dans des autobus ou des taxis, amnésiques. Et moi, je regagnais la coulisse, sans visage et sans voix. J’étais l’augure que la vie ne visite que sur scène. En dehors, je suis sans existence.

Les combats avaient assemblé les hommes, cousu les individualités sous un même manteau. Plus que compagnons, plus que frères, ils étaient devenus la même matière. Foule unie dans le rituel. Vaguement humaine, absente, grise, irrémédiablement. Ces hommes-là avaient tout vendu : les rêves, l’intégrité, leur voix, les souvenirs du passé, un devenir ; au grand hypnotiseur qui les berçait comme la lune les marées. La ville est un cimetière qu’inondent ces feux follets sans histoire, ses rues sont sans cesse tapissées de ces êtres qui ont instinctivement oublié la vie, errant spontanément et collectivement : collectivement. Flot d’automates que pourtant tout émeut  : indistinctement. Et sans manifestation visible. Qu’ils étaient réceptifs, réceptacles troués, ouverts au seul présent, à l’émotion la plus immédiate. Des vibrations muettes traversaient la masse : une pluie fine les rendait offerts aux éléments, les parfums des échoppes les arrêtaient, transis, un chant les saisissait, mon chant. Mon chant comme vestige de l’individu, comme résistance à la marée.

Ce chant me hante et lui je l’ai perdu. Je cours les foires, les opéras, je chante, pour les vétérans. Et quand ils déchirent leur ticket et sortent dans la rue, je suis sans visage et je suis sans voix. Je l’ai perdu. La pluie était tombée, la nouvelle de son départ pour le fro nt, nous qui en étions si éloignés. Et l’eau a commencé à monter. Je me suis évadée, j’ai chanté à m’en époumoner et me suis réfugiée dans les théâtres des villes illuminées. Et plus on allumait les chandelles des lustres de cette vie de carton, plus je sentais ma flamme vaciller. Cohortes d’hommes gris, en ville, en procession, agglutinés autour de monuments dressés, babéliques, aux centaines, aux milliers de noms impeccablement gravés, alphabétiquement ordonnés. Des milliers, les sacrifiés. Des milliers, les revenus, les revenants, les amochés, les silencieux. Ceux-là, la boue, ils l’avaient encore collée sous les souliers, jusqu’aux genoux, à vie.

On croit pouvoir se choquer avec le monde. En venir à bout. Lutter. Mais on se trompe. On s’arrange de nos faiblesses, de nos lâchetés. On négocie sans cesse, avec la fierté crasse des faux sauveurs qui reviennent avec un improbable accord de paix. On croit pouvoir se choquer au monde mais sans vague. En venir à bout mais sans crime. Lutter mais sans s’épuiser. On veut la mort, l’héroïsme, la mort sans puanteur, la mort sans cadavre suintant. On veut une mort de carte postale et on se traîne indolents, excessivement plastiques. Le monde absorbe tout. Le monde et nous sommes trop flasques. Pas de choc. Le monde marche, vous le suivez. Je laissais le temps s’égrener lentement, sans moi. Je ne croisais plus que des yeux vides, des êtres dilués.

Mais le gris de leurs chemises, le gris de leurs yeux vides commençaient à grignoter la bigarrure de mes robes de scène, bigarrure équivoque. Quelque chose de leur absence, son absence, se fichait dans mon âme. Ce monde las ne résistait plus, l’eau envahissait tout. La terre s’était réduite à quelques îlots, des villes sans racine, suspendues, menacées des vagues. La pluie continuait sa grande œuvre d’anéantissement. Je fatiguais aussi.

Je veux la vie.

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galeries


Dreamline - Marcel Crozet.


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katia krief/ Regard figé, silence hypnotique. La peinture de Katia Krief nous plonge dans une profonde intimité où le temps n’a plus cours. Les corps représentés, principalement féminins, semblent figés dans une sorte d’attente silencieuse, énigmatique voire hypnotique. Habillés de robes de mariée, de simples taffetas ou d’élégants kimonos, ces êtres de chair parfois enfantins avec une candeur et une naïveté ambigüe, parfois jeunes femmes épanouies, d’influences asiatiques qui en réalité ne le sont pas, dégagent une nostalgie, heureuse ou mélancolique. Nous sommes confrontés à une écriture très personnelle, une façon totalement unique d’écrire le visage de ces personnages. Cette démarche parle par l’image et non par les mots. La récurrence que nous pouvons percevoir au premier regard de cette peinture dévoile en réalité une variation extraordinaire. L’enfermement de Katia Krief n’en est pas un. La finesse de la toile et du geste dévoilent des variations immenses. Cette écriture personnelle semble sous contrôle mais ne l’est pas. Elle peint et se laisse surprendre par la matière. Elle laisse avec grâce son instinct faire les choses et prend des risques, se laisse aller dans le sillage de la volonté du hasard. L’artiste se livre à une grande liberté, une grande magie, dans une continuité instinctive. Ces choses qui lui ont complètement échappé, qu’elle a confiées à sa matière après avoir creusé l’inspiration. La construction d'une grande démarche picturale.

Quelles seraient les premières images qui vous ont interpellée ? Dans le domaine de la peinture, mes premiers souvenirs marquants sont les visages et les corps à l’encre de l’artiste sud-africaine Marlène Dumas que j’ai découverte au Centre Georges Pompidou. Ce fut pour moi un vrai choc esthétique. J’ai également été interpellée par Yan Pein Ming et ses grands portraits saturés de noir, de blanc et de gris ; je ne pensais pas que l’on pouvait faire cela en peinture. Ces premières images ont été des déclencheurs qui ont en quelque sorte nourri et amorcé ma démarche artistique. Tout a commencé il y a environ dix-sept ans, après la naissance de ma fille. J’ai fait une licence d’arts plastiques par correspondance à l'université de Paris Sorbonne, ce qui m’a permis d’une part, d’apprendre des techniques et d’autre part, de contextualiser ce qui était en train de germer en moi.

Quel rapport à vos toiles avez-vous ? J’ai commencé à dessiner des bébés sur papier et j’ai très vite évolué vers la peinture de figures féminines : fillettes, jeunes filles ou femmes adultes. Je ne cherche pas à les distinguer ou à les catégoriser par leur âge, comme je ne cherche pas à les enfermer. C’est pour cela que mes toiles n’ont pas de titres. Mon travail évolue au fil du temps, tant par l’apport de différentes textures que dans les couleurs, au début je n’utilisais que du noir et blanc, puis j’ai progressivement incorporé du rouge ou du jaune par exemple. En revanche, la femme demeure dans mes toiles comme une nécessité, ces portraits s’imposent à moi.

sans titre à la robe jaune

Rencontre réalisée par Kristina D’Agostin. Katia Krief est représentée par la Galerie Au-delà des Apparences. 69

(89x130cm).


antonella masetti-lucarella

(détail)

de novemBre à déCemBre 2015

maja polackova

de janvier à février 2016

perspectives

de mars à avril 2016

profumo di donna

Parmi les artistes nouveaux en 2016 :

jean-louis bernard

jidè (résumé de Jean-David)

suzel galia

Pierre gangloff

30 rue Basse du Château, 73000 Chambéry, tél. 04 79 44 11 70 / 06 80 72 48 98 - du mercredi au samedi de 14h30 à 19h, contact@galerieruffieuxbril.com

www.galerieruffieuxbril.com


jidé/ Entre béance oculaire et question de paysage.

U

n paysage n’existe que s’il retourne la vue, interroge le regard qui est censé le voir. De l’œil au regard s’introduit donc un glissement : celui qui fissure les certitudes de la contemplation fétichiste et de la possession carnassière des images. Jidé le sait : sa pratique tient de la sélection d’un regard qui se met à bouger. La nature acquiert des bizarreries là où, a priori, tout est en place mais où en réalité tout glisse. Reprenant l’histoire du paysage là où Poussin et Elsheimer, Vernet et Wolf l’avaient laisée, Jidé joue de diverses ruptures de pentes et de plans. Nous sommes impliqués dans un cycle biologique et tectonique où le paysage en mutation devient le guetteur des âmes d’improbables et minuscules passeurs qui le traversent çà et là. Par un effet de couleurs distribuées selon placages et plans contrastés, l’œil qui souvent butine et virevolte, toujours pressé, est obligé de s’arrêter. Face à lui, Jidé ouvre le paysage à son extraterritorialité. Émane alors un récit plutôt que la nature elle-même, puisqu’avant de la représenter, celle-ci devient langage et subvertit les notions de décor, d’ornementation et d’apparence. Le paysage mute de la simple représentation vers la « re-présentation ». Entre les deux le pas est immense. Elle différencie le travail du faiseur et celui du créateur, comme celui du deuil et celui de la mélancolie. Une telle peinture oriente vers on ne sait quels abîme ou faille. Elle est là, sous les paupières. Preuve que Jidé est peintre « du » paysage et non « de » paysages. Le regardeur sort du simple décor par ce retournement qui le conduit du dehors au dedans, entre extase et détresse.

Pourquoi cet attrait pour le paysage ? Le paysage est un peu comme l’écoute d’une musique, le regarder procure directement une émotion et ouvre le champ des possibles.

Qu’envisage votre peinture ? Les personnes qui voient mes toiles ont tendance à faire un parallèle avec mon métier d’architecte. Personnellement, ce que je perçois dans ma peinture est un plaisir similaire entre la composition et l’équilibre des formes, entre les couleurs et la lumière. En architecture, je tente de les fabriquer et en peinture de les reproduire. Mais il est vrai que je suis assez fasciné par les plans de cadastres : ce sont les parcelles qui façonnent le paysage des Hommes. Mes collages peuvent également être vus, d’une certaine manière, comme de petites parcelles qui façonnent mes toiles. Je mets toujours au moins un personnage dans mes tableaux ; il représente en quelque sorte le lien que je peux avoir avec eux. Le personnage est le témoin de ce que je voulais faire au départ, de l’intention que je voulais mettre sur la toile et de ce qui, au final, s’y trouve et qui peut être assez éloigné de l’envie initiale. Souvent, des collages incongrus se fondent aussi dans le tableau, comme une chaise dans un champ ou un voilier dans un ciel.

Le dernier (60x60cm).

Pour comprendre réellement ce qu’ils sont, il faut prêter une attention particulière. C’est en quelque sorte ma façon de dire qu’il y a plusieurs manières de regarder une même chose. C’est comme cela que j’aime regarder le monde.

Votre peinture serait-elle différente des autres arts par la perception du monde qu’elle propose ? En comparaison avec les autres arts, je dirais que la musique est une émotion brute, la sculpture apporte un plaisir sensoriel, la photographie capture l’instant et la danse, à laquelle je suis parti71

culièrement sensible, procure le simple plaisir d’être vivant. Ma peinture est un moyen d’expression pour dire toute la beauté que je perçois et ainsi raconter mes envies d’espace.

Quel lien extérieur existe-t-il avec vos toiles ? Il existe un lien particulier qui peut se créer entre celui qui regarde et la toile. Le dehors et le dedans sont intimement liés et prennent sens dans une interrogation subjective. Rencontre réalisée par Jean-Paul Gavard-Perret. Jidé est représenté par la Galerie Ruffieux-Bril.


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claire bettinelli/ Terre utopique. Elle est une utopiste comme on en croise rarement. D’une finesse incroyable, Claire Bettinelli s’attaque, à travers ses céramiques, à un artisanat qu’elle fait devenir art à part entière. Artiste peintre à ses débuts, elle combine habilement ces deux arts pour nous offrir, que ce soit dans ses tableaux ou installations, une projection bienveillante vers l’avenir. Réussir l’impossible, s’émerveiller simplement devant le beau, le blanc. Voyager subtilement dans ses Fleurs de Macadam ou face à ses rêves les plus environnementaux. Elle est sans doute à la recherche de la beauté parfaite, de l’œuvre des œuvres, en sachant qu’elle ne l’atteindra jamais. Ne nous méprenons pas, il s’agit bien de finesse. Loin de l’image que porte la céramique, un peu comme l’artiste, on peut qualifier de sensible mais pas de fragile l’œuvre que modèle Claire Bettinelli.

Comment avez-vous découvert la céramique ? Je suis autodidacte, j’ai commencé la peinture il y a une dizaine années. J’ai fait des expositions à Paris et en Essonne, j’ai découvert la céramique bien après, par hasard. J’ai fait une formation et passé un CAP de tourneur céramiste. J’ai eu l’occasion de travailler dans les ateliers de Grégoire Scalabre et de Christophe Bonnard qui sont de grands artistes. J’admire Grégoire Scalabre et son œuvre extraordinaire, notamment Astrée. Il utilise une multitude de pièces pour ses créations et je me suis beaucoup inspirée de son travail. Même si je me revendique comme n’ayant pas de modèles et ne voulant pas en avoir pour garder ma liberté, je peux être très touchée par le travail d’autres artistes.

Souhaitez-vous redonner ses lettres de noblesse à votre art ? Au-delà de la poterie, j’aimerais que la terre devienne un art à part entière. Avec la terre, on a plutôt tendance à tomber dans l’artisanat et l’utilitaire alors que l’on peut en faire quelque chose de magique. Je suis sans cesse à la recherche du beau. On ne maîtrise jamais totalement la technique de la céramique, il faut des années d’apprentissage. C’est toujours la terre qui décide, en passant par la transformation avec le feu, le résultat est souvent le fruit du hasard. On ressent parfois de la frustration mais c’est l'un des moteurs qui me fait continuer et avancer.

Fleurs de macadam (détail).

Que véhiculeraient vos œuvres ? La blancheur de la porcelaine, la pureté de la matière s’allient avec ma quête du beau. Les fleurs de macadam, fleurs de porcelaine enracinées dans le béton, posent la question de l'avenir des générations futures en matière environnementale. 73

En réponse au côté individualiste de la société, j'ai aussi envie de délivrer un message positif et d'offrir au regard du public la plus belle des intentions : des fleurs éternelles, impérissables.

Rencontre réalisée par Antoine Guillot. Claire Bettinelli est représentée par la Galerie Chappaz.


Images du printemps - photographies avec Cathy Peylan, Emilie Jouvet et Jeanne Erre du 06 février au 26 mars 2016

Muriel Moreau - gravures

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du 07 au 30 avril 2016

Bruno Leray - peintures du 07 mai au 05 juin 2016

Ruytchi Souzouki - cahiers de dessin un japonais à Paris de 1920 à 1985 du 11 juin au 09 juillet 2016

200, grande rue - 38530 Barraux - www.deneulin.fr - galerie@deneulin.fr 74 ouvert du mardi au samedi de 14h00 à 18h00 ou sur rendez-vous les autres jours

Photo : F. Deneulin - Atelier de Bruno Leray 2015

DENEULIN


françois deneulin/

A

L’art vu du Fort.

près des études en arts plastiques et en histoire de l’art à Lyon, puis deux ans à la DRAC de Rhône-Alpes, François Deneulin a travaillé dans le milieu industriel avant de rencontrer la danse. Grand collectionneur, il entasse des tableaux et autres objets pendant des années avant d’ouvrir sa galerie à Barraux en 2009, tout en restant codirecteur artistique, avec Annabelle Bonnéry, de la compagnie de danse contemporaine Lanabel. Les choix artistiques du galeriste restent fidèles au caractère pluridimensionnel de sa vie. Il permet par exemple de découvrir, dans une de ses plus récentes expositions, Marie Duchesne. Dans le cadre de son travail au sein de la compagnie Lanabel, François Deneulin recherchait des assiettes pour le spectacle Exquises présenté au Théâtre National de Chaillot. Marie Duchesne en a créé quatre-vingt en émaux bleus et le galeriste a été sensible à l’approche scientifique, empirique et esthétique de la céramiste. Il propose un ensemble d’émaux produits à partir de cendres des foins de la Chartreuse, de châtaigniers et de vignes. Dans une optique différente, le galeriste expose un artiste majeur, Antonio Virduzzo. Le peintre italo-américain, né à New York en 1926, est mort à Rome en 1982. Partant d’une géométrie du paysage, il s’était orienté vers l’abstraction, elle-même géométrique, jusqu’à aller vers son éclatement et une atomisation totale annonciatrice de l’Op Art. Il utilisa pour cette déflagration picturale diverses techniques : collages, lithographies et sculptures qui deviennent monumentales. L’artiste a participé à plus de neuf cents expositions personnelles ou collectives tout au long de sa carrière. Ces deux exemples illustrent combien le galeriste ne cesse d’élargir le champ des découvertes en proposant d’autres images plus essentielles, naïves ou complexes. Surgissent du Fort de Barraux de continuelles expérimentations. Il ne s’agit pas de proposer des chimères mais de permettre plus pour la vision de ce que Beckett a écrit dans son ultime texte : « voir – entrevoir – croire entrevoir – vouloir croire entrevoir – folie que de vouloir croire entrevoir quoi où – là – là-bas – à peine. » Cette folie, François Deneulin la caresse, la propose et la prolonge.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?

Qu’est-ce qui vous distinguerait des autres galeristes ?

Mes rêves ne sont pas très loin, juste là, près de moi. En principe – ou par principe –, je ne me retourne pas, préférant vivre le présent et projeter le futur.

Nous sommes à la fois tous différents et semblables dans nos différences. Ma différence serait peut-être d’avoir été dans la création depuis l’âge de seize ans et d’avoir vécu dans la chair la difficulté de tenir cette position.

À quoi avez-vous renoncé ? J’ai renoncé à devenir un grand chanteur ou musicien et plus globalement à être artiste dans ce monde. Il faut beaucoup de prétention pour être artiste aujourd’hui, avant aussi sans doute  ; il faut savoir se mettre soimême en avant, plus que son travail. Ce jeu avec l’ego ne me convient pas, il est trop difficile à vivre.

Quels sont vos critères dans le choix des artistes ? Tout part de la rencontre avec un travail, avec une personne, sa modestie et son parcours qui dénoteront une recherche à long terme.

Quelle est la première image qui vous a interpellé ?

Qu’avez-vous reçu en dot ? Je pense à une certaine forme de solitude. La dot est plutôt transmise par les parents mais je me suis construit grâce à une multitude de rencontres. De mes parents, j’ai reçu une vision humaniste, chrétienne de gauche  ; de mes rencontres adolescentes, une vision quelque peu anarchiste de la manière de vivre sa vie ; de mon par-

Ruytchi Souzouki – Page d’un carnet de dessin.

cours d’adulte, un grand désespoir non pas face à l’intelligence humaine mais face à sa capacité à ne pas être paresseux ; et de ma vie de père, une inquiétude sur ce que mes enfants vont devenir et sur l’héritage que nous leur laissons.

Ma mère en train de dessiner. Il m’est toujours difficile de donner une référence car je ne fonctionne pas sur une accumulation de références mais sur des rencontres qui modifient un parcours de réflexion. Je ne garde donc que peu de choses en mémoire, préférant construire une forme d’instinct artificiel. Rencontre réalisée par Jean-Paul Gavard-Perret.

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art de vivre


Paysage 51 - Marcel Crozet.


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to be or not to be/ J’écoute la poésie, Chante par-dessus mon épaule et écoute l’écho de ma voix par delà les montagnes. Je sculpte la matière noire. Rends vie à ce rêve insensé qui, tous les matins, me fait me lever. Estime mon intime pour le rendre meilleur et lui donner forme. Je lève le poing pour asseoir le partage, le droit au plaisir. Je n’ai rien à dire, ils parlent pour moi. À mes gourmands, mes enfants. Au feu glacé des flocons de flammes. À la voix de ceux qui pensent à ça lorsqu’ils pensent à eux. À la vie consacrée à ces gestes de traditions. À l’expérience des souvenirs les plus juvéniles. Au bras tendu pour porter ces créations. À l’esprit cette passion qui reste habile. Je sculpte le chocolat comme je pourrais le faire de l’écorce du bois. Je me réveille tous les matins pour une journée à partager. Je me réveille tous les matins et, sans me poser la question, j’éprouve cette dichotomie éternelle. Maître chocolatier, artiste ou artisan.

Par Antoine Guillot pour Sébastien Fautrelle. 81


design S.Fossier 06 12 46 79 83 / Photo Alexandre Kauder

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EXCEPTION CULINAIRE, EXCELLENCE ET PARTAGE Bienvenue à la Rotonde des Trésoms par Éric Prowalski

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Truffes d'Alba - Studio K


l'exigence de l'excellence/ On peut respirer l’énergie qui se dégage des cuisines d’Éric Prowalski. On peut sentir la tension particulièrement attentive à l’exigence de l’excellence. On ressent dans la recherche du Chef des Trésoms la volonté de rencontres authentiques. Par rencontres authentiques entendons sincérité, ce mot si précieux qu’il cultive avec soin. Et c’est bien parce que la qualité nécessite la sincérité qu’il en prend soin. Être vrai dans un partage sans concession, dans une générosité purement altruiste. Cette qualité offerte aux clients nécessite l’écriture d’une véritable histoire avant la mise en œuvre d’une recette. Des produits sélectionnés minutieusement grâce aux rencontres humaines. Le Chef exige des autres autant qu’il s’exige à lui-même. Il s’agit d’une envie, voire même d’un besoin essentiel de livrer de soi-même. D’être, par la recette comme un auteur peut le faire avec des mots, en délivrance de soi à l’autre. Un Chef n’est pas un magicien, il ne peut exister sans bons produits. Un Chef peut sublimer la matière, toujours dans cet entre-deux entre tradition et modernité, parce que Dominique Griot et ses fleurs de crocus de Salanjines ou Gilbert Hugou et sa terre dans le Var ne font qu’un avec leur culture. Griot obtient du safran et Hugou des truffes en reproduisant des gestes ancestraux modelés par une envie commune avec celle du Chef, la finalité du partage et du plaisir de celui-ci. Éric Prowalski s’inspire des démarches et parcours originaux de ces producteurs authentiques pour sublimer ces produits et les allier, par exemple, à un foie gras et à des poires. Plat qui se retrouvent alors dans l’assiette avec une histoire incroyablement riche de celles de ces hommes et ces femmes qui œuvrant pour la douceur de l’excellence dans ce monde qui leur oppose tout. Tous ces artisans sont en réalité les artistes fondateurs de notre bien commun en société. L’art de vivre soi-même pour l’art de vivre ensemble. Par Antoine Guillot. 85


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ενέργεια 2015 - Pedro Studio.


de la science, de l'art /

I

l faut se rendre compte que le Professeur Rolf-Dieter Heuer, Directeur Général du CERN, dirige une entreprise d’environ quinze mille personnes autour de recherches à la pointe des avancées scientifiques nucléaires mondiales. Environ un milliard de francs suisses pour ce laboratoire de recherche qui s’ouvre depuis quelques années à l’excellence de démarches d’artistes venus de la planète entière.

Pour Rolf-Dieter Heuer, l’artiste et le scientifique sont tous les deux rêveurs, créateurs et curieux. Le dispositif CERN Art permet à l’institut de démocratiser l’excellence de sa recherche en la plaçant au centre des préoccupations de ce qui fait de nous des êtres humains. Il se crée alors un dialogue et une ouverture entre la science et l’art. Les deux démarches touchent à une culture universelle de l’homme. L’artiste invité au CERN est plongé dans les centaines d’informations concernant les processus de recherche afin de s’en nourrir et d’en faire transpirer son art. Il s’agit là presque d’un processus de digestion. Le travail de l’artiste ne peut pas diriger la recherche du scientifique mais peut lui offrir un recul sur la décomposition d’étapes et son lien direct avec l’humanité. En réalité, nous pouvons dire que pour le Professeur, ce dispositif d’échanges permet de mettre en lumière le véritable sens humain de l’avancée scientifique. Non loin de l’imaginaire du savant fou enfermé dans son laboratoire secret, Yan Zoritchak est artiste sur verre depuis plusieurs décennies et profite de l’invitation de Rolf-Dieter Heuer pour expérimenter ses dernières créations. Il utilise ainsi des produits de recherches scientifiques déjà exécutés en récupérant les déchets de certaines expériences. Zoritchak recycle ces matériaux au coût très important et aux propriétés particulières. Il s’agit de déchets de verre optique agrémentés d’un système de luminescence pour matérialiser l’expérience faite sur les particules. Ainsi, il ne faut pas gâcher mais détourner ces déchets. Que ceux-ci deviennent source et ressource. Serein, l’artiste a conscience d’avoir l’histoire de l’humanité à ses côtés, en faisant référence à l’état de la planète, cette mère porteuse magnifique lorsque l’on sait l’utiliser, ou encore à nos ancêtres utilisant la cendre et le sang des morts pour peindre les fresques préhistoriques sur les parois des grottes. Du haut de ses plus de cinquante années d’expérience, Yan Zoritchak analyse le processus de collision des particules effectué à grande échelle par le CERN pour le reproduire dans son atelier. Il s’agit en réalité, à une échelle infiniment plus petite, de créer un contraste thermique avec le verre chauffé à une température extrême qui est soudainement mis en contact avec le froid en rendant ainsi cette énergie visible, esthétique et poétique dans une sculpture de verre optique de lumière.

Voilà donc, au hasard d’une rencontre lors d’un vernissage à l’ONU, la fusion de démarches opposées à première vue et pourtant profondément liées puisque le scientifique du CERN ou l’artiste Zoritchak sont tous deux dans la quête infinie de contrôle du hasard face à l’immensité de l’infiniment grand ou de l’infiniment petit. Par la cryo-technologie on peut préserver les ovocytes et la vie, et aussi rendre l'énergie poétique, ce n'est pas le hasard.

Le phénomène physique est alors reproduit à échelle de un à un milliard, à travers deux approches différentes. Le sculpteur s’engouffre dans l’expérience de création par intuition alors que le scientifique effectue minutieusement la même expérience, à une échelle différente, dans un but d’analyse et de compréhension du phénomène. Ainsi les deux démarches se retrouvent face à un résultat équivalent. L’artiste ne peut pas directement influencer le scientifique mais le hasard rencontré par la démarche de création de l’œuvre peut inspirer la recherche. La rencontre et le dialogue peuvent alors amener des découvertes nouvelles, chacun des partis poursuivant dans sa direction. Tous deux sont créatifs et créateurs dans leur domaine. ENERGIA 2015 - Pedro Studio.

Par Antoine Guillot. 89


l'équipe

Jean-Paul Gavard-Perret / Edmond Guillot / Techatorn Sopathanundorn / Sylvie Guillot Yvette Carton / Timothée Premat / Marion Lemoult / Thierry Clech Célia Di Girolamo / Dominique Oriol / Souhir Saadaoui / Grégoire Domenach / Kristina D'Agostin

éditeur Amistad Prod

Directeur de publication (et des égos) Antoine Guillot

info@amistadprod.com www.amistadprod.com

Responsable d'édition (sas princesse) Kristina D’Agostin

Média Carnet d’Art

Création graphique Killian Salomon

contact@carnetdart.com www.carnetdart.com 31, chemin de Saint-Pôl - BP 415 73104 Aix-les-Bains - France +33(0)7 81 59 56 95

Les portraits publiés dans ce magazine sont le fruit de belles rencontres et d'un travail collaboratif de l'équipe de rédaction de Carnet d'Art. Ce magazine est imprimé dans l'Union européenne (en Bulgarie, avec l'étroite collaboration de Lachezar B.) en novembre 2015. Il est distribué gratuitement et ne peut être vendu. ISSN  :  2265-2124. Carnet d’Art est une marque déposée à l’INPI par Amistad Prod SAS. La rédaction ne se tient pas pour responsable des propos tenus par les invités faisant l’objet de portraits ou d’articles et remercie Alphabet pour sa collaboration passive. La reproduction partielle ou totale des publications est fortement conseillée tant que Carnet d’Art est mentionné. 90


Marcel Crozet / Karine Daviet / Loïc Folleat / Benjamin Lecouturier Christian Ferraris / Julie Pecorino / Najet Youssef-Aïssa / Jacques Pion Antoine Guillot / Alison McCauley / Julien Chevallier / Julie Poncet / Killian Salomon

Merci à ceux qui font ce magazine : nos annonceurs, nos distributeurs, nos partenaires, nos rédacteurs, nos photographes, nos correcteurs, nos lecteurs, nous et Boubou.

Rédacteurs & Auteurs Dominique Oriol Grégoire Domenach Jean Paul Gavard Perret Karine Daviet Loïc Folleat Marion Lemoult Najet Youssef-Aïssa Souhir Saadaoui Timothée Premat Photographes

Relecteurs

Alison McCauley Christian Ferraris Jacques Pion Julie Poncet Julien Chevallier Marcel Crozet Thierry Clech

Benjamin Lecouturier Célia Di Girolamo Edmond Guillot Julie Pécorino Sylvie Guillot Techatorn Sopathanundorn Yvette Carton

Abonnez-vous ! 20€/an M.

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« La culture... ce qui a fait de l’homme autre chose qu’un accident de l’univers. » André Malraux

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Carnet d'Art n°06 - Le Hasard  

La culture... ce qui a fait de l'homme autre chose qu'un accident de l'univers. André Malraux.

Carnet d'Art n°06 - Le Hasard  

La culture... ce qui a fait de l'homme autre chose qu'un accident de l'univers. André Malraux.

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