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n°02 - hiver 2014 / sillon alpin

LE TEMPS Carnet d’Art 1


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l’éditorial/ « L’art est court et le temps est long. » Charles Baudelaire - Le guignon

Ne t’en fais pas, je me suis promis de ne pas écrire ce mot une seule fois. Il n’est pas assez fort pour ce que je veux dire. Il est bien trop mal utilisé par ceux qui prétendent le connaître. Il est bien trop beau pour les poètes. Il est bien trop vieux pour nos ancêtres. Il est trop fort pour l’amour. Il passe et ne revient pas, il est pourtant ce qui détermine le présent et construit l’avenir. Il est notion, nous en avons fait un concept, sans doute pour nous rassurer. Il faut maintenant faire face à l’essence même de notre existence, « parce qu’on ne saigne pas quand on est mort ». Je t’en prie. Ne me laisse pas. Ne me laisse pas te voir partir dans cette rivière que tu connais déjà, celle qui a forgé ton regard d’homme, de force et de détresse. Oui, carapace de la nature, forgée par l’érosion de cailloux trop pratiqués, par les racines d’arbres trop installés. Fléaux d’une vie qui n’en est plus une. Retrouver ce que tu n’as jamais connu. Que tu n’as jamais pu connaître parce qu’on t’a coupé d’une réalité dès la naissance. Violé, drogué, niqué, buté… Comment te faire comprendre que tu mérites le nom d’Homme, mais qu’il te faut traverser un dernier fleuve tumultueux de souffrances pour arriver à cette chose qui est la seule à pouvoir construire ton avenir ? Comment t’accompagner dans cette traversée ? Comment te dire que d’où je suis, je le vois cet avenir, qu’il est beau, que nous sommes capable de déplacer des montagnes et d’aspirer les nuages pour dessiner le pays dont tu n’as pas encore osé rêver. Comment t’aimer pour que tu comprennes que pour ça, il suffit de porter les plus lourdes mais plus belles choses de la vie ? L’amour, l’espoir, l’envie, le rêve… et la folie de tout ça.

Antoine Guillot Directeur de publication Metteur en scène

Carnet d’Art 3


[ Sommaire ]

08 28

Réfléchir

10 12

06 L’invité

06

vieillir les mots de ma vie.

4 Carnet d’Art

autant en emporte le vent

prédire la mode les fils du temps.

14 les femmes

le temps, l’histoire et...

la syrie des temps lointains.

18 20

Dossier

la conquête de l’homme.

disaster movies la fin du monde au cinéma.

edward hopper ce peintre de l’attente.

30

atteindre l’universalité

32

la temporalité de l’art

34

histoire et roman

38

l’exil

l’œuvre intemporelle.

un apprentissage culturel.

objet ou sujet.

passé, présent, futur.


[ Sommaire ]

72 Raconter

42 Rencontrer

44

faber

50

philippe carry

56

jacques pion

62

eric prowalski

69

donner forme à la matière brute.

la mécanique du temps.

écrire la vie avec la lumière.

les trésoms, gastronomie incontournable.

fauve le cri musical de plusieurs générations.

74

l’année

76

façades

81

miroirs blancs

84

calixte

86

disparition

88

la lyre du rapshode

90

sinon je meurs

nouvelle.

photographies.

nouvelles.

poème.

92

poème.

Carnet

poème.

hommage.

95

christian guex au-delà des apparences.

Carnet d’Art 5


Salon du livre de Paris - Bernard Pivot

VIEILLIR, C’EST CHIANT

6 Carnet d’Art


[ L’invité ]

vieillir/ « les mots de ma vie » . Bernard Pivot - Homme, Auteur, Animateur, Journaliste, Vieux... Parce que Carnet d’Art est un souffle de cette nouvelle vague artistique déferlant sur cette société en mutation, nous tissons des liens avec les valeurs sûres du paysage culturel actuel. Bernard Pivot nous offre ce texte « Vieillir », extrait du livre les mots de ma vie, éditions Albin Michel, 2011. Vieillir, c’est chiant. J’aurais pu dire : vieillir, c’est désolant, c’est insupportable, c’est douloureux, c’est horrible, c’est déprimant, c’est mortel. Mais j’ai préféré « chiant » parce que c’est un adjectif vigoureux qui ne fait pas triste. Vieillir, c’est chiant parce qu’on ne sait pas quand ça a commencé et l’on sait encore moins quand ça finira. Non, ce n’est pas vrai qu’on vieillit dès notre naissance. On a été longtemps si frais, si jeune, si appétissant. On était bien dans sa peau. On se sentait conquérant. Invulnérable. La vie devant soi. Même à cinquante ans, c’était encore très bien. Même à soixante. Si, si, je vous assure, j’étais encore plein de muscles, de projets, de désirs, de flamme. Je le suis toujours, mais voilà, entre-temps – mais quand – j’ai vu le regard des jeunes, des hommes et des femmes dans la force de l’âge qu’ils ne me considéraient plus comme un des leurs, même apparenté, même à la marge. J’ai lu dans leurs yeux qu’ils n’auraient plus jamais d’indulgence à mon égard. Qu’ils seraient polis, déférents, louangeurs, mais impitoyables. Sans m’en rendre compte, j’étais entré dans l’apartheid de l’âge. Le plus terrible est venu des dédicaces des écrivains, surtout des débutants. « Avec respect », « En hommage respectueux », « Avec mes sentiments très respectueux ». Les salauds ! Ils croyaient probablement me faire plaisir en décapuchonnant leur stylo plein de respect ? Les cons ! Et du « cher Monsieur Pivot » long et solennel comme une citation à l’ordre des Arts et Lettres qui vous fiche dix ans de plus ! Un jour, dans le métro, c’était la première fois, une jeune fille s’est levée pour me donner sa place. J’ai failli la gifler. Puis la priant de se rassoir, je lui ai demandé si je faisais vraiment vieux, si je lui étais apparu fatigué. « Non, non, pas du tout, a-t-elle répondu, embarrassée. J’ai pensé que… »

Moi aussitôt : « Vous pensiez que…? – Je pensais, je ne sais pas, je ne sais plus, que ça vous ferait plaisir de vous assoir. – Parce que j’ai les cheveux blancs ? – Non, c’est pas ça, je vous ai vu debout et comme vous êtes plus âgé que moi, c’a été un réflexe, je me suis levée…– Je parais beaucoup, beaucoup plus âgé que vous ? – Non, oui, enfin un peu, mais ce n’est pas une question d’âge… – Une question de quoi, alors ? – Je ne sais pas, une question de politesse, enfin je crois… » J’ai arrêté de la taquiner, je l’ai remerciée de son geste généreux et l’ai accompagnée à la station où elle descendait pour lui offrir un verre. Lutter contre le vieillissement c’est, dans la mesure du possible, ne renoncer à rien. Ni au travail, ni aux voyages, ni aux spectacles, ni aux livres, ni à la gourmandise, ni à l’amour, ni au rêve. Rêver, c’est se souvenir tant qu’à faire, des heures exquises. C’est penser aux jolis rendez-vous qui nous attendent. C’est laisser son esprit vagabonder entre le désir et l’utopie. La musique est un puissant excitant du rêve. La musique est une drogue douce. J’aimerais mourir, rêveur, dans un fauteuil en écoutant soit l’adagio du Concerto n° 23 en la majeur de Mozart, soit, du même, l’andante de son Concerto n° 21 en ut majeur, musiques au bout desquelles se révèleront à mes yeux pas même étonnés les paysages sublimes de l’au-delà. Mais Mozart et moi ne sommes pas pressés. Nous allons prendre notre temps. Avec l’âge le temps passe, soit trop vite, soit trop lentement. Nous ignorons à combien se monte encore notre capital. En années ? En mois ? En jours ? Non, il ne faut pas considérer le temps qui nous reste comme un capital. Mais comme un usufruit dont, tant que nous en sommes capables, il faut jouir sans modération. Après nous, le déluge ? Non, Mozart.

Carnet d’Art 7


On The Grid - Alison Mc Cauley

[ Réfléchir ]

Passent les jours et passent les semaines … Ce tatouage exquis sommeille dans les replis de l’art, pour en constituer sa moëlle intime, peut-être sa raison d’être. Accélérer parfois, suspendre souvent, garder toujours… Les mots, les gestes, les sons et les images n’ont sans doute que cette fin. Tuer le temps.

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[ Réfléchir ]

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autant en emporte le temps

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prédire la mode

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le temps, l’histoire et... les femmes

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disaster movies

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edward hopper

la conquête de l’homme.

les fils du temps.

la syrie des temps lointains.

la fin du monde au cinéma.

ce peintre de l’attente.

RÉFLÉCHIR

Carnet d’Art 9


[ Réfléchir - Art ]

autant en emporte le temps/ la conquête de l’homme. Christelle Saillet - Rédactrice « Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus, et que j’occupe peu de place devant cet abîme immense du temps. », Sermon sur la mort, Bossuet, 1662. A la mesure de ses instruments. Depuis l’aube de son histoire, l’humanité n’a eu de cesse de s’approprier et de structurer la fuite du temps en dotant celui-ci d’instruments pour le mesurer. Le dompter, l’ordonner, le matérialiser, le sacraliser : le temps a toujours été un défi pour l’homme, conscient du caractère éphémère de son existence. Pascal écrivait « L’homme est grand en ce qu’il se connait misérable ». En le maîtrisant, l’être humain garde sa dignité. Une flèche tendue entre le passé et l’avenir. Du pieu planté dans la terre dont on suit le déplacement de l’ombre, en passant par le sablier, des clepsydres jusqu’à l’invention de l’horloge atomique et son temps universel coordonné, un nombre considérable de systèmes ont été imaginés et construits depuis des millénaires. Cette évolution témoigne du génie humain à observer l’univers, utiliser les éléments qui se présentent à lui, développer des sciences mathématiques, astronomiques et en concevoir des outils pour le calculer. « Le soleil est la plus grande horloge du monde », écrivait Voltaire. Le jour, le mois, l’année. L’homme distingue d’abord le jour et la nuit. L’alternance du lever et du coucher du soleil produite par la rotation de la

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Terre sur elle-même. Il remarque les phases de la Lune, de la nouvelle jusqu’au dernier quartier. Il observe les ombres qui diminuent le matin et augmentent l’après-midi. Il contemple le ciel, repère ces constellations et comprend le mouvement des planètes. Enfin, l’homme perce le mystère de la rotation de la Terre autour du soleil en un cycle annuel, découpe les saisons, les équinoxes et les solstices. Le calendrier est né et avec lui la première forme de temps social. Reliant le temps cosmique au temps vécu, le temps calendaire devient selon le philosophe Paul Ricœur, « un tiers-temps ». De nature économique tout d’abord, à visée pragmatique et quotidienne, les calendriers déterminent la réussite des cultures en régulant le travail aux champs, de la semence à la récolte mais aussi celui de l’élevage et assurent ainsi la survie des populations. Ces rythmes astronomiques élaborés par des savants, astronomes, mathématiciens et philosophes ont une importance capitale pour chaque civilisation. Quelle soit sumérienne, chinoise, grecque ou romaine, chacune invente son propre calendrier lunaire puis solaire avec le même ordre établi : le passé en arrière, le futur en avant et l’introduction des rites et des cérémonies. En Amérique du Sud, quatre à six mille ans avant notre ère, des cadrans solaires et des sites d’observation astronomique dont le très médiatique calendrier à roue maya ont été construits puis retrouvés par les archéologues, témoignant du besoin fondamental qu’éprouve l’homme à conquérir


La Persistance de la Mémoire - Salvador Dali, MoMa, New York

[ Réfléchir - Art ]

le temps. La combinaison des deux computs longtemps utilisée cède au VIème siècle à Athènes avec la réforme de Clisthène qui introduit un temps en plus, politique celui-là. Le temps politique. Le calendrier évolue au fil de l’histoire et des évènements politiques. La période de la révolution française par exemple, fait apparaître une nouvelle nomenclature de calcul des jours et des mois. Conçu selon le poète Fabre d’Églantine, le calendrier révolutionnaire entre en vigueur le premier vendémiaire an I qui correspond au 22 septembre 1792. Il sera utilisé jusqu’en 1806 en remplacement du traditionnel calendrier grégorien. Quand l’histoire s’emballe sous l’action des hommes, selon Walter Benjamin dans son célèbre texte Sur le concept d’histoire : « les classes révolutionnaires ont, au moment de leur entrée en scène, une conscience plus ou moins nette de saper par leur action le temps homogène de l’histoire […]. Le jour qui inaugure une chronologie nouvelle a le don d’intégrer le temps qui l’a précédé […] ». Le temps de Dieu. L’homme partage jusqu’au Moyen-Âge les heures, en douze pour le jour et douze pour la nuit. Mais confronté à l’inégalité des durées, différentes entre l’été et l’hiver qui rendent les heures imprécises, les couvents et les monastères imposent les heures canoniales et créent synchroniquement des cadrans solaires gravés sur le mur sud des églises ou des chapelles. Simples et épurés, ils fragmentent la journée au rythme des prières et louanges au Seigneur. Cette nouvelle façon d’établir le temps en Europe en l’articulant en périodes correspond aux sept offices selon la règle de Saint Benoit : laudes, prime, tierce, sexte, none, vêpres et complies. Le temps devient alors religieux ponctué d’évènements commémoratifs, de rites et de cérémonies en lien avec la vie pour chaque religion. C’est ainsi que le 5 mai

2013, pour la première fois en Terre Sainte, catholiques et orthodoxes ont fêté Pâques ensemble selon le calendrier Julien. Les communautés des territoires de Jérusalem et Bethléem continueront à suivre le calendrier grégorien pour respecter les dispositions de statut-quo imposées dans les lieux saints et préserver celui de forte affluence des pèlerins à cette période. Une belle démonstration d’entente entre communautés religieuses et de respect entre différents temps calendaires existants. Le temps présent. L’homme perçoit fréquemment le temps comme une ligne, reflet de sa propre finitude, inéluctable. Même s’il se soumet aux cycles de la nature, il confère au temps un début et une fin : « Rendre l’homme, maître et possesseur de la nature », écrivait Descartes. Jusqu’au XVIème siècle, l’homme occidental éprouve une certaine familiarité pour la mort. Cette emprise de la mort sur la vie et l’inquiétude qui en découle, tend à les pousser vers l’instrument principal, le temps. Les œuvres d’art traduisent cette quête d’éternité des hommes face à leur destin. Edward Munch peint Entre l’horloge et le lit deux semaines avant sa mort. La volonté des peintres de figer la beauté éternelle des personnages sur la toile conditionne certaines œuvres qui voyageront à travers les âges du temps sans aucune ride. Selon plusieurs penseurs contemporains, notre époque se distinguerait par la toute-puissance de la vitesse, l’accélération. Selon le philosophe Paul Virilio ou le sociologue Hartmut Rosa, plus nous sommes équipés d’appareils technologiques censés nous faire gagner du temps, plus l’homme a le sentiment d’en manquer. Notre vie quotidienne serait marquée par l’urgence, que ce soit dans les relations sociales, dans la vie intime ou en politique. Le triomphe de l’instantané rendrait impossible la vie au présent. Les calendriers sont désormais figés dans la plupart des civilisations actuelles, ne représentant plus vraiment d’enjeux politiques en opposition à l’emprise totale du temps sur l’homme occidental. Les artistes contemporains invitent par leur regard sur le temps à une réappropriation personnelle et à son ré-apprivoisement par l’homme. Ils figent le temps, soulignent son caractère apprivoisé et son écoulement uniformisé. Une série d’œuvres d’On Kawara intitulée Date Painting est là pour en témoigner. Laissons le temps faire son oeuvre et n’oublions pas que « le temps peint aussi », Renoir.

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[ Réfléchir - Mode ]

prédire la mode/ les fils du temps. Karen Turck - Étudiante Bien naïf celui qui pense pouvoir annoncer quelle sera la tendance de demain ! Car, à notre époque, et particulièrement dans la mode, demain, n’est-ce pas déjà hier ? Et pourtant, on ose encore se raccrocher à l’idée que la mode est un éternel recommencement. Quand bien même le renouveau serait irréversible, peut-on être certain que cette dynamique procyclique soit véritablement réglée comme du papier à musique ? Rien n’est moins sur. La mode-ritournelle fait le printemps. Parce qu’il n’y a que la mode qui se démode, on pourrait aisément la réduire en l’assimilant à une spirale infernale représentant à la perfection la « destruction créatrice » de Schumpeter. Prédire la mode reviendrait alors à déterminer la date de naissance ou de renaissance d’un phœnix ! Ce ne serait en rien impossible mais a priori vain, car inexorablement elle est vouée à se renouveler, et ce perpétuellement. La mode est un éternel recommencement dit-on ! Voilà la raison par excellence pour laisser en désuétude au fond de son placard un vieux T-shirt difforme ou un pantalon taille haute rouge placé sur un cintre comme une relique des années fastes. Cela en priant pour que les mites ne leur fassent pas un sort. Tel serait le postulat auquel il est bien aisé d’adhérer, si effectivement, on se contente d’observer la réapparition sporadique et brouillonne de looks d’époques en tous genres. Car il est vérifié qu’en l’espace de quelques mois vous redécouvrez le pull-over marron, ou chocolat pour les puristes, voire orange pour celles qui osent et bottes en cuir camel de préférence, pour un style seventies, après la robe à pois en tissu léger et fluide, taille haute, pour vous replonger dans les années 50, sans omettre d’ajouter à votre garde-robe de revêtir un look masculin-féminin, et ainsi renouer avec l’androgynie des années 80. Enfin pour éviter tout anachronisme et assurer un retour vers le futur en toute sérénité, les modistes choisiront de qualifier de vintage la tenue qui contrecarre la tendance du

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moment. La mode, plus qu’un éternel recommencement, vivote au rythme d’allers-retours frénétiques dans le temps. Raviver la nostalgie, préférer le renouveau au véritable nouveau, telle est la clef des succès commerciaux. La mode n’a rien de prêt-à-porter. Mais parle-t-on bien ici de mode ? Les produits du prêtà-porter ne tiennent en fait de la mode que le nom. En ce sens, il est envisageable de rendre la mode prévisible, si on la réduit à cette incessante succession de styles préconisés, à une course folle dont les vainqueurs seraient

L’IMPRÉVISIBLE GÉNIE DU CRÉATEUR assurément ceux qu’on qualifiait dans les années 2000 de fashion victimes ou le fou de la mode pour reprendre les propos du philosophe Georg Simmel. Cette conception mercantile rend bien inconsistante la préoccupation de prédire la mode, car le meneur est au fond le mené et ne fait que répondre à la recherche individuelle d’une ornementation de soi.


[ Réfléchir - Mode ]

Instrument commercial, apanage du modiste, création sacrée, la mode aurait ainsi pour représentation globale un spectre comprenant aux extrêmes la mode-futilité et la mode du quasi-divin. Alors pour déterminer à quelle échelle l’appréhender, il devient nécessaire d’admettre une variable fondamentale : le destinataire de la mode. Le fruit a-t-il un sens, s’il est uniquement défini comme le produit fini d’un arbre ? Car, tout vient à point à celui qui sait attendre, on le sait fruitarbre. Car on le croque à pleines dents, on le sait plein de saveurs. De même que le fruit, la mode ne peut exister en tant que pure création. « L’existence précède l’essence », avait affirmé Sartre. La mode est un humanisme. La mode prend toute son ampleur, dès lors qu’elle fait l’objet d’une réception, d’une appropriation. A vrai dire, la mode dépend tout autant de l’habit, que de la manière de le porter. Si le couvre-chef a longtemps été de rigueur, il était à quitter dans la maison du Seigneur. Les exemples de ce genre

Photo : Maël Baussand

Pareille solution mérite d’être battue à plate couture ? Car elle risquerait de négliger l’essence même de la mode : la création. La mode est a priori l’œuvre d’un créateur. En cela, prédire la mode devient plus complexe, car quoi de plus imprédictible que la créativité. Reconsidérer ce rapport intime entre l’œuvre et son créateur doit bien nous faire admettre que vouloir prédire la mode prend alors des allures quasi-mystiques. Il semble invraisemblable que le profane puisse atteindre les hautes sphères de la création et en révéler les projets lui-même. Toute tentative de prédiction relèverait purement de l’impossible, tant la mode-création est dictée par l’imprévisible génie du créateur.

sont innombrables et rappellent que la mode est le reflet d’une culture. Parce qu’on considère les us et coutumes, les traditions vestimentaires et les codes hiérarchisant la société, balayés par la mondialisation, on estime que la mode est devenue uniforme et comme aisément prévisible ; toute société mondialisée est vouée à se vêtir à l’occidentale et à sacraliser le folklore dans des musées.

son impériosité régulatrice, la mode ne peut rester figée puisqu’elle est substantiellement rebelle. Avec la mode, la conformité supporte mal la banalité. « La mode appartient à ce type de phénomène qui, dans l’intention, vise une diffusion toujours plus étendue [...], mais qui se contredirait et s’anéantirait en parvenant à ce but absolu », écrivait Georg Simmel en 1895.

Une telle affirmation est aussitôt mise en échec, dès lors qu’on cesse d’observer uniquement l’habit ou l’accessoire comme produit de la mode pour considérer la manière de le porter, de le montrer. Car à l’uniformité la mode allie l’individualité. Elle tend constamment à satisfaire cette double exigence sociale de lien, de rattachement au groupe et de distinction, de séparation, de « niveau et de barrière » si on se réfère aux travaux du sociologue Edmond Goblot. Malgré

Ainsi à quoi bon vouloir prédire la mode ? Toute établie semble-t-elle, elle appelle à l’émergence d’un contre-courant. Tout cela fait le pendant de la dialectique entre conformisme et marginalisme, voire entre diktat de l’instantanéité modiste et putsch vestimentaire des contestataires. Prédire la mode revient à s’aventurer dans une quête aussi vaine que définir les tendances contradictoires du genre humain.

Carnet d’Art 13


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le temps, l’histoire et… les femmes/ la syrie des temps lointains. Yvette Carton - Voyageuse

© saxlerb - Fotolia.com

Il était une fois une reine belle, cultivée, intelligente dont le royaume était une oasis prospère au cœur de la Syrie. Un conte ? Non, c’est de l’histoire, certes très ancienne, essayons donc de remonter le temps dans les magnifiques ruines du site archéologique de Palmyre avec ses temples, ses colonnades et ses statues.


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Palmyre et sa reine défient les siècles.

Mais revenons à ces temps anciens, Palmyre sera intégrée à l’empire romain et connaîtra son apogée aux IIème et IIIème siècles après J.C. en tant que ville libre d’empire en 129 puis sera déclarée colonie romaine en 212. En 252, elle échappe à l’invasion des perses sassanides grâce à l’intervention d’un de ses chefs militaires, le prince Odenat, qui porte secours aux armées romaines défaites par les sassanides. Mais voilà que ce cher Odenat est assassiné ; c’est là que sa femme Zénobie entre en scène. Son fils, héritier, est trop jeune, c’est donc elle qui va prendre en main Palmyre. Zénobie parle cinq langues, elle est visionnaire et fait de Palmyre le foyer culturel brillant du Proche Orient où artistes et philosophes s’installent. Sa tolérance religieuse est intellectuelle mais aussi politique, et elle s’entoure de conseillers tels que Longin, philosophe païen ou encore l’évêque chrétien d’Antioche, un peu dépravé, il parait. Dans les temples dont nous voyons les ruines, ont été honorées les divinités de toutes les nations.

LES SUPERBES RUINES ABRITERONT UN SOUK Dans ce monde d’hommes, notre belle Zénobie commande. Autoritaire et habile, elle proclame son fils Vaballath empereur de Rome et entreprend de soumettre à son autorité la Syrie, l’Égypte et l’Asie Mineure. C’est dire que c’est une femme hors du commun, qui n’a aucune limite. Elle s’est même inventé un lien de parenté lointain avec Cléopâtre et revendique également une filiation avec la dernière des Ptolémée, ceci afin de mieux légitimer son projet d’annexion de l’Égypte, qui était le grenier à blé de l’empire romain.

Dernier regard de Zénobie à Palmyre - Herbert Schmalz

Au départ une simple oasis portant pour nom Tadmor, elle devint la cité des palmiers, les grecs la nommèrent Palmyre et elle devint incontournable car exempte d’impôts et protectrice des caravanes. Tiens, cela me rappelle des situations bien actuelles…

Toujours dans cet objectif, Zénobie prend le titre d’Augusta. C’est la forme féminine du titre d’Auguste qui est généralement donné aux épouses ou parentes des empereurs romains et byzantins. Mais voilà, le nouvel empereur nommé par Rome, l’énergique Aurélien, ne voit pas les choses de cet œil et décide de stopper l’avancée de cette femme intrépide qui est allée jusqu’à oser faire établir une monnaie à l’effigie de son fils et d’Aurélien afin de les associer. En 274, l’empereur Aurélien fait de Zénobie une captive. Il défile dans Rome avec autruches, girafes et chameaux, mais c’est cette beauté aux yeux noirs qui retient l’attention du peuple. La fin du règne de Zénobie est chose sûre. Concernant la fin de sa vie les versions diffèrent, elle se serait suicidée, peut-être l’aurait-on même aidée, pour d’autres, elle se serait installée et mariée dans une ville près de Rome. Le temps de Zénobie, c’est fini... Retour à la normalité. Palmyre redevient pour un temps une cité de l’empire romain, elle transformera ses temples en églises sous les byzantins, redeviendra Tadmor et sera détruite en partie lors de la conquête arabe de 634. L’arc triomphal et ses colonnades dont nous pouvons voir les superbes ruines abriteront un souk. L’arrivée des Mongols en 1400 ne laissera

Carnet d’Art 15


[ Réfléchir - Voyages ]

que des ruines. Entre-temps sera construit par les arabes le château qui domine la ville à l’ouest, le Qalat Ibn Maan. À l’époque ottomane, Palmyre décline, ce n’est plus qu’un village enfermé dans l’enceinte fortifiée de l’ancien sanctuaire de Bel. Puis elle est découverte par des marchands anglais en 1691, et les descriptions de ses vestiges, enrichies de gravures saisissantes, sont publiées par Wood en 1753. Ainsi dès le XVIIème siècle, Palmyre devint célèbre en Europe qui fut sous le charme de son oasis, ses magnifiques ruines, et le désert tout autour. Après la Première Guerre mondiale, la Syrie est occupée par les français dans le cadre d’un mandat de la Société des Nations. Le Levant Français, zone aussi appelée État du Grand Liban inclut la Syrie et le Liban. L’armée française implante à Palmyre une unité de méharistes, qui tiennent leur nom de leur monture. Comme vous le savez peut-être, le méhari est un dromadaire de monte plus grand et plus fin que le dromadaire de bât. De robe blanche et svelte, il est imbattable à la course. Le dromadaire est très adapté à la chaleur, à la sécheresse et à la sous-alimentation. Il est également élevé pour son lait et sa viande et puis souvenez-vous, en 1968, d’un certain véhicule de plein air très léger de la marque Citroën, la Méhari !

Amphithéâtre romain, Palmyre

Mais revenons au temps d’avant. L’armée construit un terrain d’aviation pour le contrôle aérien de la steppe. Les fouilles archéologiques sont organisées sur une grande échelle, le village qui occupait le sanctuaire de Bel est détruit et la population relogée dans une ville moderne construite au nord du site archéologique, tandis que le temple antique

est restauré. Depuis l’indépendance de la Syrie, en 1946, la ville moderne de Tadmor s’est considérablement développée. Le terrain d’aviation est devenu une base militaire, mais le projet d’en faire un aéroport civil pour développer le tourisme n’a jamais été mené à bien. Il y a aussi une prison. Comme dans l’Antiquité, la ville vit de l’agriculture dans l’oasis, de l’élevage bédouin dans la steppe, tandis que les profits, autrefois tirés du grand commerce, sont remplacés par les revenus non négligeables du tourisme. La Comtesse de Palmyre, une femme en avance sur son temps ? En buvant le thé avec le vieux Ziad, après avoir marché dans la fraicheur bienvenue de l’oasis, il est aussi question d’une autre femme. Franzié kaman, entre arabe et quelques mots d’anglais, ce n’est pas très clair mais une chose est certaine, cette française a marqué les esprits ! Ma curiosité me pousse à faire des recherches et voilà son histoire, entre vérité et légende…

ENTRE VÉRITÉ ET LÉGENDE


La Comtesse Marga d’Andurain - Source Web

[ Réfléchir - Voyages ]

Nous sommes dans les années 20, à l’époque du mandat français, et c’est en ces temps que la Comtesse Marga d’Andurain, va faire parler d’elle. Née Jeanne Amélie Marguerite Clérisse à Bayonne, elle sera renvoyée de bon nombre d’institutions religieuses chargées de son éducation entre cinq et quinze ans. Des Ursulines de Ondarribia, elle adoptera le nom donné par ses compagnes, Marga. À dix-huit ans, elle se marie avec Pierre d’Andurain, son aîné d’une douzaine d’années. Après avoir voyagé en Espagne, en Algérie, Marga et son mari s’installent pendant deux ans en Argentine avec l’intention de faire fortune avec l’élevage de chevaux. C’est un échec et, après avoir vécu pauvrement, ils rentrent à Bayonne. Marga, qui pense que son mari est un incapable, prend les choses en main et décide d’aller installer un salon de beauté au Caire. Le couple d’aventuriers tombe sous le charme de l’Orient, le salon Mary Stuart est une réussite totale, la vie sociale et mondaine bat son plein. Mais certains disent que Marga a été recrutée par les services secrets anglais et que sous couverture du salon elle est en fait agent secret au Caire ! Un peu plus tard, en compagnie d’un officier anglais, Marga fera le voyage qui va changer sa vie (en plus d’une liaison extra-conjugale). La découverte de Palmyre, l’histoire de la fameuse Zénobie fascine la Comtesse et elle décide d’aller s’installer là-bas avec son mari et de construire une auberge. Les officiers français en poste à Palmyre n’ont pas apprécié. Comme Zénobie, à qui elle s’identifie, Marga se moque des règles et des conventions, malmène les hommes, porte le pantalon, monte à dos de chameau, conduit une jeep, dirige et organise des soirées et des fêtes sulfureuses. Elle n’est pas raisonnable, mais honnête selon les sources. En tout cas, elle a une sacrée personnalité ! Divorcée de Pierre, son mari, qui continue à gérer l’auberge avec leur fils, elle se remarie avec l’un de ses serviteurs, un

bédouin. Elle se convertit à l’Islam afin de pouvoir effectuer le pèlerinage à La Mecque, une folie qui la fera enfermer dans un harem, puis emprisonner. Sauvée de la lapidation par l’intervention du consul français, elle sera expulsée en France. Retour au bout d’un an, remariage avec Pierre qui mourra bien vite et de bien curieuse façon, elle rentre en France avec son fils en 1937. On la retrouve à Paris pendant la guerre faisant du trafic d’opium avec les nazis puis sur la côte d’Azur accusée de la mort de son neveu. Faute de preuves, elle est relâchée. Marga est morte assassinée sur son voilier à Tanger en 1947. Elle partait acheter de l’or au Congo et avait cinquante-cinq ans. Son corps n’a jamais été retrouvé. Admirée par certains et calomniée par d’autres, celle qu’on a appelé la Comtesse de Palmyre, la Mata Hari du désert ou encore la Maîtresse de Lawrence d’Arabie n’a laissé personne indifférent. Ces qualificatifs donnent une idée de la fascination qu’a exercé cette femme qui se qualifiait d’un mot : aventurière. Si vous visitez Palmyre aujourd’hui, et je vous le souhaite, on vous parlera d’elle. L’auberge Zénobia vous accueillera comme elle l’a fait en son temps pour Agatha Christie ou François Mitterrand. On vous parlera aussi de Zénobie et de Marga, ces deux femmes exceptionnelles font partie de l’histoire de ce coin de Syrie que j’ai essayé de vous faire partager. Le temps d’avant, avant les exactions qui se déroulent dans ce pays. Aux dernières nouvelles, on nous indique que l’armée régulière est présente sur le site. Des vols, des pillages auraient lieu. Quelle sera la situation à la publication de cet article ? Inch’Allah…

Carnet d’Art 17


[ Réfléchir - Cinéma ]

disaster movies/ la fin du monde au cinéma. Clara Lavigne - Étudiante en cinéma La glace emprisonne l’hémisphère nord, une comète heurte la planète, une vague submerge l’Himalaya, les extraterrestres brûlent tout sur leur passage… Le cinéma est un art jeune, un peu plus d’un siècle, et pourtant, il se préoccupe sans cesse de sa fin, de la mort de l’humanité et du monde. Si la tendance est particulièrement sensible depuis une dizaine d’années avec le changement de millénaire, le développement des nouvelles technologies ou les problématiques environnementales, elle est néanmoins ancienne. Chaque film cristallise les angoisses collectives et individuelles des sociétés et de leur époque. L’apogée du phénomène a été ressentie dans les dix-huit mois précédants le 21 décembre 2012, fin supposée du monde d’après le calendrier Maya. Pourtant, le terme d’apocalypse, issu du grec ancien, ne désigne pas une décadence, une destruction négative du monde, mais un accomplissement, une révélation divine permettant de s’extraire de l’attache terrestre du monde. Reflet d’une société et de son époque. Il est amusant de remarquer que les catastrophes mises en scène au cinéma pour expliquer la fin du monde changent avec l’histoire du cinéma, et l’évolution parallèle des sociétés. Dans les années 1930 aux États-Unis, la dépression économique crée principalement des monstres comme Frankenstein en 1931 ou L’homme invisible en 1933 de James Whale. Chaque monstre est une menace pour la société américaine, donc par extension pour le monde. Dans les années 1950, l‘invasion extraterrestre menace l’humanité, faisant écho, dans le cinéma américain, à la guerre froide, à la peur du communisme, et aux conquêtes spatiales. C’est le début du disaster movie, détruisant à grand coup de laser les symboles de l’Amérique : maison blanche, parlement, etc... Même Steve McQueen reste impuissant dans Danger planétaire d’Irvin S. Yeaworth Jr. en 1958. Dans les années 1970, c’est la conscience écologique qui se réveille. Le choc pétrolier de 1973 semble avoir réveillé les esprits quant à l’épuisement des ressources et de la planète. Cela donne des contre-utopies vraiment dérangeantes comme Soleil vert de Richard Fleischer en 1973, mais aussi des films plus classiques et manichéens où un héros sauve la planète, voire même se sacrifie. Ce genre de films est constamment repris dans les années 1990 et 2000, mais avec des moyens techniques toujours plus aboutis. L’effet spécial

18 Carnet d’Art

devient un but en soi, l’histoire reste basique et convenue pour laisser la place au spectaculaire. Roland Emmerich avait lancé la vague avec Independence Day en 1996 et poursuit son travail avec 2012, débauche d’effets spéciaux sur un scénario mixant l’arche de Noé et la mythologie Maya. Révéler la nature de l’Homme. Cependant, il existe des films qu’on appelle post apocalyptiques, qui mettent en scène l’homme et les communautés après une catastrophe et la destruction du monde. Ces films sont particulièrement intéressants car ils opèrent comme des expériences sociologiques. Que devient l’homme, ses valeurs, son humanité, dans des conditions extrêmes ? En réponse à cette question, l’imagination se déchaîne. Les films d’anticipation post-apocalyptiques sont loin de montrer une progression de l’humanité, mais tendent plutôt vers une régression animale, un retour des instincts grégaires de survie. La route de John Hillcoat, sorti en 2009, est à ce titre un très bel exemple : cannibalisme, prostitution, pillage, dans une veine réaliste absolument pétrifiante. À cet égard, on peut également penser que la véritable nature de l’homme, dans des conditions de survie, c’est celle du zombie : entité ni morte ni vivante, plus ou moins indestructible, qui n’agit que pour se nourrir et assouvir ses besoins. Pas de grands


[ Réfléchir - Cinéma ]

Miroir de l’individu. Jusqu’ici nous n’avons parlé que du cinéma américain, et principalement de films à grands budgets, voire de blockbusters. Pourtant, la fin du monde est une thématique récurrente que le cinéma dit d’auteur a su s’approprier également. On a récemment vu au cinéma Melancholia de Lars Von Trier, ou même Take Shelter de Jeff Nichols. Si les films de fin du monde sont une révélation, ce n’est plus l’homme en général que cherche à révéler ces films d’auteurs, mais plutôt les états d’âme de quelques individus confrontés au néant.

LA PEUR ABSOLUE DE MOURIR La mort est toujours une profonde source d’angoisse, mais est souvent transcendée par d’éventuelles filiations, une empreinte laissée sur le monde. Or, quoi de plus horrible, de plus anxiogène que la fin de toute chose ? Au delà du monde matériel, ce qui s’arrête, c’est la mémoire, c’est le temps. Il n’y aura plus personne pour distinguer l’avant de

l’après, plus personne, ni rien, pour se souvenir et garder la trace de soi. Le titre du film de Lars Von Trier prend alors tout son sens. La mélancolie est une pathologie profonde, une tristesse indicible, créée par le sentiment de la fin du monde, de l’inutilité totale de vivre puisque la vie ellemême est condamnée. Les films de fin du monde sont donc la révélation d’un mal intime, la peur absolue de mourir. Ainsi, l’étude des films de fin du monde sous l’angle du terme d’apocalypse pris en son sens propre est particulièrement intéressante. Ces films sont le miroir de nos sociétés, de nos peurs intimes, des angoisses d’auteurs qui s’approprient un genre maintes fois revu pour exprimer la peur de la disparition totale. À noter que la plupart des blockbusters mettent en scène la fin d’une ère, d’une époque, d’un monde ; mais arrivent rarement à la fin du monde, au néant total. Le happy end est toujours de rigueur. Peu importe que seul un million d’individus survive tant que le héros, ou bien ses proches pour lesquels il s’est sacrifié, sont sains et saufs. C’est dans les films d’auteurs ou à moindre budget que la fin du monde est poussée à son terme, que le postulat de base est totalement respecté. Cela ne donne pas forcément lieu à des drames, mais peut aussi donner lieu à des comédies douces amères ou même romantiques. Outre Atlantique, en 2012 on a pu voir Jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare, de Lorene Scafaria, ou encore Les derniers jours du monde des frères Larrieu. Ce que nous révèle fondamentalement le cinéma de la fin du monde, c’est donc que tous les genres peuvent se renouveler et que ce cinéma n’est pas prêt de s’éteindre.

Independance Day (1996) - Roland Emmerich

espoirs, ni d’humanité donc, quand la fin du monde au cinéma cherche à révéler la nature profonde de l’homme. À noter que cette grande thématique de l’instinct de survie, de la résurgence des pulsions animales en condition extrême a été déclinée ensuite dans d’autres genres cinématographiques comme le cinéma gore ou d’horreur. La série des Saw est la plus connue, des personnages sont obligés de se mutiler ou de s’entretuer pour sortir d’un piège.


[ Réfléchir - Peinture ]

edward hopper/ ce peintre de l’attente. Arnaud Idelon - Étudiant en histoire de l’art Une remontée dans le temps à travers cinq toiles du maître américain.

People in the Sun, 1960. Un champ de blé s’étend aux contreforts de sombres monts vallonnés sous un ciel cotonneux aux allures de mirage. Paysage du Midwest à la réalité fugitive ou décor de carton pâte ?

National Museum of American Art - Washington DC

Les personnages, languissant paisiblement sur leurs sièges soigneusement alignés, offrent dans la même direction leurs faces aux rayons obliques de l’astre. Soleil que l’on ne distingue pas mais qui se laisse deviner par la communauté des regards et le savant jeu d’ombres et de clairs.

Paisibles, ces aristocrates en villégiature profitent, un brin rigides – conventions obligent – de cet interlude de calme sérénité. L’écrasement lumineux immobilise cette quiétude partagée et seul son lent déclin signera le terme de ce bain de clarté. Une de ces saisons au soleil, de ces souvenirs saturés d’éclats lucides, que célèbreront les Mamas et Papas : « We had joy we had fun we had seasons in the sun / But the hills that we climbed were just seasons out of time… ».


[ Réfléchir - Peinture ]

Art Institute - Chicago

Nighthawks, 1942.

Vide la rue, vide le trottoir, vides les devantures. Et ce café : chez Phillies. Quelle heure peut-il être ? Par les vitres ouvertes sur une nuit arrêtée on distingue le comptoir. Les mains dans la vaisselle, le garçon attend la commande. Viendra-t-elle de ce couple élégant, affaissé, les coudes campés sur le zinc, dont les regards ne se croisent pas, étrangers l’un à l’autre dans un silence qui s’éternise. Viendra-t-elle de cette silhouette d’un homme de dos, au feutre cendré et au complet sombre, parcourant d’un œil distrait les nouvelles de la journée écoulée, assis sur l’un des strapontins de cette rangée rectiligne qui se prolonge hors-champ, vers l’arrière-salle, vers une autre présence ? Solitude volontaire parachevant une dure journée de labeur ? Rendez-vous manqué ? Une ombre aux formes féminines se découpera-t-elle bientôt sur le large pavé, poussera-t-elle la porte, brisant le mutisme de l’instant, et cette collective solitude ?

« There’s a blur drizzle down the plateglass / as a neon swizzle stick stirrin up the sultry night air / and a yellow biscuit of a buttery cue ball moon / rollin’ maverick across an obsidian sky / as / the busses go groanin’ and wheezin’, / down on the corner I’m freezin’ ; / on a restless boulevard at a midnight road… » fredonne l’homme à la voix graveleuse dont le nom est Attente.

SOLITUDE VOLONTAIRE Et les réverbères déclinent, les ombres s’allongent, bientôt les figurants quitteront l’îlot de silence et chacun, traversant la nuit vers un autre jour, ira rejoindre l’appartement, et sa propre lassitude.

Carnet d’Art 21


[ Réfléchir - Peinture ]

Musée Thyssen Bornemisza - Madrid

Hotel Room, 1941.

Une femme. Une femme au dos baigné de la lumière du dehors, comme dans ces intérieurs du maître de Delft, s’oublie dans la lecture d’un roman dont le titre et le sujet – vacuité des pages oblige – restera anonyme. Assise sur un lit jamais défait, elle patiente en petite tenue – sous-vêtements

UN DE CES INSTANTS D’INTIMITÉ ou maillot de bain ? La promiscuité du mobilier sommaire accroît une sensation d’enfermement ; seule la clarté, horizontale, indique une ouverture. Sur le fauteuil olive, un

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châle ou une serviette, en équilibre sur le coin de l’armoire, un chapeau sombre – le même que la silhouette du compartiment C – au sol, des talons distraitement abandonnés… La femme profite d’un de ces instants d’intimité où le tumulte du dehors s’estompe devant une solitude qui nous rend enfin à nous-mêmes, parfois mélancoliques. Moment d’attente qu’un rien – nuages voilant les rayons, service d’étage, bourdonnement d’insecte – ne viendrait troubler, réduisant à néant cette fugitive apparition. La femme lèverait les yeux, reviendrait à elle-même, peut-être nous apercevrait-elle, brisant à jamais l’intermède ? Comme le chapeau nonchalant, l’instant est en équilibre, le temps, suspendu. Les deux valises – l’une serait-elle celle d’un homme – sont fermées, prêtes à un nouveau départ, vers la chambre identique d’un identique motel.


[ Réfléchir - Peinture ]

Collection IBM Corporation

Compartment C, Car 293, 1938.

Train entre nuit et jour. Par la fenêtre, le paysage d’un soleil couchant semble défiler. Peut-être n’est-ce qu’une image ? Réalité concrète, décor peint, rêve éveillé ou souvenir déliquescent, le saura-t-on jamais ? On discerne malgré le store baissé de moitié une vue mi-rivière mi-forêt, évanescente par la vitesse d’un train déchirant les grands espaces. A l’intérieur de ce compartiment C de la voiture 293, une femme, seule, nappée de noir, à l’exception du bas de ses jambes et des touches auburn de ses boucles, feuillette, absorbée, le numéro du jour du New Yorker. Les bords de son chapeau et ses paupières baissées nous défendent à jamais de croiser son regard ; à jamais nous resterons étrangers à la scène, prisonniers du hors-champ, et pourtant voyeurs. Cernée du vert d’une palette souffreteuse – jade fétiche d’un enfant prodigue du plat pays – la jeune

femme semble figée, statufiée à côté de ce grisant défilement du dehors. Instant volé photographique qui forcément interroge : Qui est-elle ? Qui rejoint-elle ? Qui lui fait face ? Personne ? Aime-t-elle ? Est-elle aimée ?...

ET POURTANT L’hiératisme de cette silhouette aux yeux baissés appelle impérieusement une mise en récit… A moins que ce ne soit la belle Eve Kendall dans l’attente de Thornill-Kaplan préfigurant vingt-et-un ans plus tôt une scène d’Hitchcock pleine de volupté ?

Carnet d’Art 23


[ Réfléchir - Peinture ]

Collection Phillips - Washington DC

Sunday, 1926.

Encore quelques dimanches de plus et c’est le grand krach qui déboule avec fracas. En sent-on déjà les prémisses dans ce dimanche matin ensoleillé ? Rien n’est moins sûr. Et pourtant… Vitrines vides sans reflets, comme cette rue déserte où l’absence se fait sentir. Aucune déambulation, pas un flâneur qui ne viendrait se pavoiser devant ces portes restées closes… et pour y voir quoi ? Tout n’est que vacuité, silence – Sound of silence – la poussière perle déjà sur les surfaces effacées de ces façades obsolètes. La seule présence de la toile demeure cet homme prostré, enraciné sur cette perspective horizontale qui court vers le néant – ou vers une monotone enfilade de façades que l’on imagine toutes semblables, désespérantes d’uniformité, vertigineuses de vide. Le cadrage centré sur cette silhouette aux contours incertains, tant la banalité la guette, isole la figure et creuse le malaise. Un homme donc, en habits du dimanche – fatalement – la veste oubliée quelque part peut-être sous

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la chaleur écrasante, fume, placide, un cigare. Pause méritée dans cette frénétique suite de semaines qui esquissent au loin ce mirage fantasmé d’un rêve, américain ?

L’ABSENCE SE FAIT SENTIR Temps suspendu, instant prélevé dans un film qui tourne en boucle ? Moment d’évasion, quand seules les savoureuses volutes du cigare parent de sens la routine? Instant privilégié après le sermon dominical avant de rejoindre le brouhaha du foyer, la cacophonie communautaire ? Les jours se suivent, mais pas ce dimanche, et l’invisible fumée décante de ce temps qui prend son temps.


[ Questionnaire Carnet d’Art ]

Carnet d’Art 25


CrĂŠatif et passionnĂŠ par le dessin.

David Bowie


éditions

LES SUBLIMES

Antoine Guillot & Killian Salomon roman Janvier 2014

« L’élite règne ou bien s’écroule, c’est inévitable. » EN LIBRAIRIE Aix-les-Bains : Librairie des Danaïdes / Librairie Chemin Faisant Annecy : Librairie Imaginaire Chambéry : Librairie Jean-Jacques Rousseau Lyon : Librairie Le Bal des Ardents SUR INTERNET www.carnetdart.com


Harlem - Alison Mc Cauley

[ Dossier - Le temps ]

Les fruits de l’art sont immortels… Cette image d’Épinal aux accents d’Alexandrie ne cache-t-elle pas sous ses dehors d’évidence une toute autre réponse ? N’est-ce pas le temps, années, heures ou secondes, qui fait l’Art, ou du moins, qui fait que l’art est Art ?

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[ Dossier - Le temps ]

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atteindre l’universalité sali

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la temporalité de l’art

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histoire et roman

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l’exil

l’œuvre intemporelle.

un apprentissage culturel.

objet ou sujet.

passé, présent, futur.

DOSSIER

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Citizen Kane - Orson Welles

[ Dossier - Le temps ]

POURQUOI DES ŒUVRES DEVIENNENT IMMUABLES, CHEF D’ŒUVRES, ET D’AUTRES PAS


[ Dossier - Le temps ]

atteindre l’universel/ l’oeuvre intemporelle. Antoine Guillot & Arnaud Idelon Cher Arnaud, Ce ne sera pas long. Je me pose une question. En pleine répétition pour une prochaine création, je fais appel aux plus grands. Antonin Artaud, qui crache une criante vérité sur une société, naissant presque un siècle plus tard. Orson Welles, avec son Citizen Kane, qui dépeint l’embourbement de l’homme dans une société qu’il a soi-disant construit à sa mesure. Van Gogh qui jette le reflet du relief de notre perdition d’homme… Pourquoi des œuvres deviennent immuables, chefsd’œuvres, et d’autres pas ? Comment ces hommes atteignent-ils une telle vérité ? A. Cher Antoine, Je ne peux pas m’empêcher de penser à Edmond Huot de Goncourt, et l’insolente lucidité avec laquelle il lâcha ce désormais célèbre adage, « Un livre n’est pas un chef-d’œuvre, il le devient ». Ces quelques mots sont peut-être la clé de cette immortalité des œuvres d’art, qui, par une beauté intrinsèque, s’échappent de l’actuel et du contemporain pour transcender le flux du temps, s’extraire du courant des modes et des époques et devenir l’incontournable d’une civilisation, le classique d’un monde, l’un de ces phares de l’humanité. Mais pourquoi, oui pourquoi, Corbière, illustre en son temps, sombre-t-il aujourd’hui dans l’oubli alors que Van Gogh, anonyme disparu dans l’indifférence générale, soulève-t-il nos poitrines depuis qu’Artaud l’a consacré sur l’autel des maîtres ? Peut-être est-ce ainsi que nous devrions poser la question : un chef-d’œuvre n’est-il pas celui qui se rebiffe devant l’actuel, qui nie son temps pour aspirer à un hors-temps qui nierait le caractère fini de toute œuvre humaine ? AI. Arnaud, J’ai trouvé ! Regarde Theorem, de Pasolini ! Là est la clé. L’artiste a le pouvoir d’exposer son intime le plus profond au monde entier, à travers l’outil dont il connaît la technique… à travers l’art qu’il a choisi. Cette intimité est tellement vraie, tellement juste pour lui, que ça en devient universel, ainsi, l’infiniment petit nous amène naturellement à l’infiniment grand, au fond, c’est la même chose, tout ça reste l’infini. A.

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[ Dossier - Le temps ]

la temporalité de l’art/ un apprentissage culturel. Guillaume Coissard - Étudiant en philosophie L’art n’est pas dans son essence cette sphère atemporelle isolée des aléas du monde qu’on a voulu nous décrire. Le penser, c’est prêcher, et reproduire ainsi une tradition bien précise, si ancrée en occident qu’elle informe la perception même des œuvres d’art… On a tôt fait de se pâmer d’extase béate devant la beauté d’une œuvre d’art. Combien de dithyrambes se rendent l’écho dans l’espace muséal sanctifié ? En matière d’art, on ne se connaît pas d’excès, pas de niaiserie ; c’est trop souvent l’enthousiasme irréfléchi. On a tôt fait de rejouer Napoléon à Gizet : « Du haut de cette Vénus, des siècles vous contemplent », ou d’autres formules bien senties se disputant au bout du compte le prix de la banalité ; ainsi de l’éculé « l’art est la spécificité de l’homme » ou du classique « l’art est universel ». Quand la sacralité de l’art écrase le spectateur. Ces mots pour eux-mêmes ne signifient rien, tout au plus sont-ils le moyen pour celui qui se confronte à l’art de justifier qu’il n’est pas en train de perdre son temps. Telles quelles, de pareilles formules sont autant d’empêchoirs à penser. Elles demeurent pourtant des pépites, non pour le sens qu’elles croient véhiculer mais pour celui qu’elles charrient inconsciemment. L’art impressionne ; il y a dans la belle œuvre quelque chose qui transcende l’existence du quidam venu récolter sa ration d’éternité. Le sujet d’une expérience esthétique entre dans un monde où il oublie sa propre durée, sa propre chair, il pénètre dans un ciel de contemplations quiètes. L’art étonne, écrase et s’impose. Ici se rencontre la signification cachée de nos éloges. ls ne définissent pas l’art mais décrivent le rapport établi entre le sujet et l’œuvre, qui, du point de vue de la temporalité, est un rapport de soumission entre la durée insignifiante du premier et celle atemporelle de la seconde. L’homme dans son expérience esthétique se confronte à un temps essentiellement autre, investi d’une dignité plus élevée. Ainsi exprimons-nous une certaine perception de l’œuvre. S’il en va ainsi, si par l’art le

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sujet perçoit bien une certaine temporalité écrasante avec laquelle il est mis en rapport, cela ne signifie pourtant pas que l’œuvre d’art contient intrinsèquement les propriétés qui imposent ce type de confrontation. En clair, il se pourrait bien que notre expérience esthétique dans sa pureté soit construite d’une manière tout à fait dissimulée. La faute aux anciens ! L’idée que notre perception, qui semble d’abord vierge de tout métadiscours, soit a priori construite demande à être éclaircie. Il est pourtant évident que jamais le sujet de l’expérience esthétique ne vient à l’œuvre comme une tablette de cire qui attendrait que l’art la marque de son empreinte. Tout un ensemble de discours cachés, de structures intériorisées et de préjugés assimilés informe le rapport à l’œuvre ; autrement dit, une certaine vision de l’art précède son expérience. En tendant l’oreille plus sérieusement vers ces banalités grandiloquentes que chacun de nous s’est déjà surpris à murmurer, on peut donc identifier une certaine vision de l’art. Le sentiment de la confrontation à une quasi-éternité n’est pas une modalité universelle d’accès à l’art, mais le résultat d’une tradition bien précise, celle, romaine d’abord, reprise ensuite à la Renaissance et imbibée de néo-platonisme, qui consiste à placer l’art dans une sphère anhistorique. Les poètes romains - prenons Horace sont hantés par le devenir de leurs écrits ; après cinq cents ans d’existence, la république s’affaiblit et vole en éclat. La pérennité d’une œuvre ne se confond plus avec la pérennité qu’instaurait la pax romana. La conscience des aléas de l’histoire impose aux auteurs d’adopter un nouveau modèle ; il ne s’agit plus d’amalgamer l’art avec l’éternité supposée de la Cité comme le faisait l’Énéide, il faut une matière plus


L’École d’Athènes- Raphaël, Chambre de la Signature des musées, Vatican

[ Dossier - Le temps ]

durable. Désormais, ce sont les anciens grecs qu’il convient d’imiter, c’est au même degré de perfection qu’il faut s’élever. Ainsi repère-t-on les premiers germes du fameux poncif de la discussion fictive entre les grands hommes, à partir du moment où l’œuvre est placée dans une sphère hermétique au changement, « plus durable que l’airain ». L’art prétend dès lors former un arrière-monde tout différent de l’état empirique. C’est ce même processus qui est à l’œuvre lors de la Renaissance et dont L’École d’Athènes, fameux tableau de Raphaël, est significatif. En Italie, une effervescence nouvelle se fait jour dans tous les domaines, les formes artistiques héritées du Moyen-Âge ne correspondent plus aux aspirations du XVème siècle et un retour vers les antiques devient nécessaire ; relire leurs textes, redécouvrir leurs arts. Réalité historique ou mythe fondateur, de tels élans intellectuels deviennent des idéologies, et bientôt les structures assimilées d’un certain mode de pensée humaniste. Il existerait une société des grands hommes, un lieu hors de tout temps où Platon, Épicure, Averroès et d’autres tiennent conseil avec Raphaël lui-même - la vision de l’art qui préside l’expérience esthétique en occident est résumée par cette fresque. L’art comme idéal. Hegel, dans la première moitié du XIXème siècle, entend rendre cette histoire consciente. Pour le philosophe, l’Esprit - l’Absolu, Dieu - a pensé son autre, la nature, et l’histoire toute entière consiste en la réconciliation progressive de l’esprit avec lui-même. Or l’art est moyen pour l’idée de parvenir à cette auto-conscience, chaque œuvre réalise un peu plus la réconciliation au sens où le divin y reconnaît sa liberté originelle. L’art se découvre donc comme accès à une temporalité autre, divine. Hegel a au moins le mérite, dans ses cours d’esthétique, de nous offrir, sinon une compréhension de l’histoire de l’art, une explication des soubassements théoriques qui construisent celle-ci. En forçant quelque peu le trait, on comprend que cette confrontation vécue par le

sujet de l’expérience esthétique avec une durée quasi-éternelle est le résultat d’un amalgame, d’abord théorique puis phénoménologique, c’est-à-dire assimilé comme perception, entre la matérialité de l’œuvre et son idéalité : la signification divine qu’elle miroite. C’est que « beauté et vérité sont en un sens identique », dans ce sens que le beau artistique est « reflet sensible de l’idée », le moyen pour elle de s’objectiver dans le monde. Emprunte de vision religieuse, cette théorisation de l’art ne reconnaît donc à l’œuvre que son caractère significatif ; elle est un médium vers un arrière-monde qui impose son propre mode de temporalité. Du croire à l’avoir… Cette définition de l’art, qui transforme l’expérience esthétique en expérience extatique, est une des voies fondamentales par lesquelles le sujet occidental a pu, pendant des siècles, accéder à l’œuvre. Il faut pourtant avouer que la modalité esthético-religieuse, qui met en scène la confrontation du sujet à une quasi-éternité, n’est jamais la seule structure par laquelle la perception de l’art se forme. Nous avons isolé, nous avons donc simplifié. Historiquement, c’est précisément contre ce modèle d’appréhension de l’œuvre que le XXème siècle s’est élevé. D’un côté les artistes comme Gustav Metzger, qui développe « l’Art autodestructif », proposent au sujet une durée insignifiante et volatile ; de l’autre, les sujets de l’art, parfaitement intégrés à la mode capitaliste, viennent à l’œuvre forts de l’assimilation des lois du marché. Au sein d’une société religieuse, on comprend que l’art fût progressivement assigné à la tâche de présentation de l’Absolu ; une fois les fondations de cette société balayées, l’art s’affranchit. Il serait pourtant naïf de croire que le XXème siècle produit un retour à une expérience pure de l’œuvre ; la temporalité en jeu dans l’art est redéfinie comme la société : jusqu’à quel point l’expérience esthético-consumériste succède-t-elle à l’expérience esthético-religieuse ?

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[ Dossier - Le temps ]

histoire et roman/ objet ou sujet. Arnaud Idelon - Étudiant en histoire de l’art Par sa nature souple et la multiplicité de voix qu’il intègre, le roman est le genre à même d’enregistrer dans la fiction la totalité et la complexité du réel. En cela il est, depuis sa genèse, en interaction constante avec l’Histoire selon une double dialectique : tantôt le roman fonctionne comme plaque sensible en se faisant le lieu de sédimentation de l’imaginaire de l’époque où il naît, tantôt le roman sert l’historien en lui livrant les témoignages des siècles passés recueillis entre ses pages. Le roman est donc à la fois Lieu de mémoire, Pierre Nora, écriture de l’Histoire et matériau historique, Les aveux du roman, Mona Ozouf. L’Histoire écrit le roman autant que le roman écrit l’Histoire. Mais cette relation équivoque, si elle est effective tout au long de l’évolution du genre, n’a pas toujours fonctionné selon les mêmes coordonnées. Le rapport du roman à l’Histoire doit se jauger à l’aune de son historicité afin de comprendre comment le rapport du roman à l’Histoire structure l’histoire du roman. Fonder l’Histoire, mythe et épopée.

De l’Histoire aux histoires, romans grecs et latins.

Le roman trouve son origine dans la matrice de l’épopée, forme la plus ancienne du récit, dont il sera l’héritier après la disparition de celle-ci comme épopée dégradée, G. Lukács. L’Odyssée comme accomplissement de la formule proposée par l’épopée telle que la définit Aristote, La poétique – Chap. VIII, présente à la fois une fonction pédagogique dérivée d’une vocation encyclopédique (présenter la beauté des îles grecques par exemple) et une fonction de divertissement ; il s’agit là de plaire.

Coïncidant avec un moment de décadence de la civilisation hellénistique, le roman grec naît d’une forme abâtardie de l’épopée. Les deux grands écrits de la période – Chéréas et Callirhoé de Chariton d’Aphrodise et Les Ethiopiques d’Héliodore – mettant en scène, comme l’épopée, la pérégrination du héros, se centrent cette fois sur l’intrigue amoureuse et érotique. Le roman quitte l’espace du mythe et de l’Histoire pour la sphère du sentiment et de l’imaginaire.

Or, la visée fondamentale de l’épopée est éminemment politique en ce qu’elle entend célébrer un groupe social pour l’élever au rang de mythe. En cela, l’épopée fonde l’Histoire bien plus qu’elle ne s’en inspire. Le rôle de l’épopée relève donc de l’inscription d’une civilisation donnée dans le temps historique et tend à sa conséquence directe : la légitimation de la société productrice du mythe par sa filiation dans l’Histoire. Ainsi l’Éneide de Virgile est-elle la matérialisation d’une volonté politique d’inscrire la civilisation romaine à ses balbutiements dans l’espace symbolique du mythe, afin de lui conférer la même légitimité que ses aïeuls grecs. Le roman dans sa formule originelle est donc acteur de l’Histoire, bien plus que reflet ou témoin.

34 Carnet d’Art

A l’inverse, le roman latin va tendre vers un type de récit davantage ancré sur le réel que son prédécesseur grec en quittant la fiction pure pour narrer la vie contemporaine sans crainte du grotesque ou du trivial jusqu’à porter un regard quasi-ethnologique sur les réalités sociales contemporaines. Le Satiricon de Pétrone narre ainsi les péripéties d’un groupe d’amis déambulant de festin en festin dans une ville du sud italien, dépeignant ainsi avec force détails des milieux sociaux donnés, dont celui des esclaves affranchis. Le roman latin délaisse l’imaginaire débridé du roman grec pour resserrer la focale sur la réalité contemporaine ; il est écriture de l’Histoire en ce qu’il substitue à la hauteur du mythe la contingence d’une époque éprouvée dans sa matérialité.


Honoré de Balzac - Louis-Auguste Bisson, Institut de France

[ Dossier - Le temps ]

De l’Histoire mythique à l’histoire d’amour, le roman au Moyen-Âge.

L’Histoire comme prétexte, le roman à la période classique.

Les formes de récit au Moyen-Âge dont le roman naîtra prolongent ce dialogisme entre la fondation d’une Histoire mythique et le repli du récit sur l’intrigue amoureuse. Héritier direct de l’épopée, la chanson de geste, genre martial, se transmet au sein d’une tradition orale et perpétue la mémoire des hauts faits d’un groupe social ou d’une dynastie. Ces formes archaïques du roman en langue latine écrivent l’Histoire comme mémoire d’un peuple.

Centré sur l’intrigue amoureuse et le romanesque des péripéties du héros, souvent invraisemblable et superlatif, le roman de la période classique va se caractériser par son rapport à l’Histoire comme faire-valoir. De fait, confronté à l’anathème catholique contre un roman détournant ses lectrices du droit chemin de la vertu, les romanciers vont sans cesse légitimer leur pratique en inscrivant le roman dans l’Histoire et chercher à donner du crédit au genre à travers une feinte visée didactique.

Peu à peu va naître en langue romane – et de là vient le roman – une forme de récit courtois qui va intégrer en son sein une dimension sentimentale et psychologique. On ne compte pas les monologues délibératifs de Tristan déchiré entre son amour pour Yseult et sa fidélité envers le roi Marc. Si les exploits guerriers perdurent et si l’intrigue est toujours tributaire des figures mythiques médiévales et de l’axiologie chrétienne, il n’en reste pas moins que l’Histoire est désormais façonnée par l’intériorité de ses héros et par un sentiment amoureux qui deviendra à l’âge classique le signe distinctif du roman.

Ainsi Marivaux, dans Le Paysan parvenu prétend n’être que l’éditeur d’un manuscrit qu’il aurait trouvé par hasard dans une malle avant d’affirmer dans son avant-propos : « Le récit de mes aventures ne sera pas inutile à ceux qui aiment à s’instruire ». La référence à l’Histoire pour le roman de la période classique est donc un prétexte en ce qu’il participe d’une stratégie de crédibilisation du roman, à une époque où le genre connaît un essor sans précédent mais reste très mal considéré par les doctes et les élites culturelles.

Carnet d’Art 35


[ Dossier - Le temps ]

Le roman comme plaque sensible, histoire et récit au XIXème siècle. C’est au XIXème siècle que l’intégration de l’Histoire dans le roman va culminer puisque l’Histoire devient à cette période l’objet véritable du roman. Avec le XIXème siècle, les romanciers délaissent la perspective unaire d’une Histoire de dates, de hauts faits et de grands hommes, pour envisager l’Histoire dans son épaisseur signifiante.

MARTYR DE LA LIBERTÉ

La Liberté guidant le peuple - Eugène Delacroix, Musée du Louvre, Paris

En Angleterre le roman historique de Walter Scott s’attache à l’écriture d’une histoire des mœurs et des rapports de force entre conquérants et vaincus dans la société féodale. Il s’agit de ressusciter le passé par le truchement de la fiction, afin d’éclairer, davantage que l’historien, le présent par une histoire aux échelles multiples. La génération des premiers romantiques aborde l’ère postrévolutionnaire avec deux volontés, d’une part de donner sens à l’Histoire et, d’autre

36 Carnet d’Art

part d’intégrer le peuple comme force agissante de l’Histoire. Les héros romantiques n’auront de cesse de trouver leur place dans le monde et de constituer l’un des leviers de leur époque. L’Histoire des romanciers intègre des domaines jusqu’alors oubliés par les historiographes de cour : le peuple, les petits faits, l’imaginaire et les mœurs fondent une micro-histoire. Les écrivains romantiques mettent un point d’honneur à donner leur version de l’Histoire, d’où découle bien souvent une dimension subjective affirmée, à l’instar du Chateaubriand royaliste dans ses Mémoires d’Outretombe, tentant de faire tomber Marat de son piédestal de « martyr de la liberté » où l’historiographie propagandiste jacobine l’avait hissé. Surtout, l’Histoire est considérée par les romantiques comme la résurrection d’un passé à même de se constituer en exemple – ou contre-exemple – pour les acteurs du présent. Ainsi, chez Hugo, l’intrigue de Ruy Blas prend lieu dans l’Espagne du XVIIème siècle et permet, par transfert, de dénoncer les travers de la Restauration. Chez Hugo, l’Histoire doit pouvoir constituer une identité nationale qui fédérerait la société postrévolutionnaire autour d’une mémoire commune, d’où la tentative d’un retour au modèle de l’épopée avec La légende des siècles, qualifiée par son auteur de « petite épopée ».


[ Dossier - Le temps ]

de Comédie Humaine, Balzac distingue ainsi trois niveaux d’analyses de son époque – « les Études de mœurs, représenteront les effets sociaux, […] la seconde assise est les Études philosophiques, car après les effets viendront les causes […]. Puis, après les effets et les causes viendront les Études analytiques, car après les effets et les causes, doivent se rechercher les principes » – et élève ainsi le roman à une concurrence envers le modèle scientifique. Le roman de la seconde moitié du XIXème siècle intègre donc l’Histoire en son sein comme sa matière première et son objet principal et prétend concurrencer l’historien dans la description d’une époque.

Nana - Édouard Manet, Musée Kunsthalle, Hambourg

Aujourd’hui – L’Histoire et le Moi.

Avec le réalisme, le romancier s’attache à l’inventaire de son époque et son interprétation en aspirant à la mise en système de l’époque contemporaine dans sa totalité. S’inspirant du modèle scientifique, l’écriture de l’Histoire dans le roman tend à l’objectivité ; « la société française allait être l’historien, je ne devais être que le secrétaire » écrit Balzac auquel répondra Zola quelques années plus tard : « le romancier n’est qu’un greffier, qui doit se défendre de juger et de conclure ».

LE ROMANCIER N’EST QU’UN GREFFIER Les détails même de l’Histoire sont porteurs de sens ; Balzac prétend ainsi écrire « l’Histoire oubliée par tant d’historiens, celle des mœurs ». Pour autant, l’heure n’est pas au simple constat mais à une étude sociologique et ethnologique poussée des mécanismes d’une époque pensée comme organisme. Dans son projet démiurgique

L’époque contemporaine semble pérenniser ce divorce au travers de l’hégémonie générique, dénotée par Thomas Clerc dans son panorama du roman français des années 2000, de l’Hydre autobiographique. Cet engouement pour l’autofiction, dont Annie Ernaux ou Christine Angot sont les représentantes, mime cette intériorisation de l’Histoire par la destinée individuelle qui, si bien sûr elle est marquée et conditionnée par les particularités de son époque, ne fait pas de l’Histoire son objet premier. Pour autant, de récentes parutions ont fait de l’Histoire une nouvelle terre d’inspiration pour le roman contemporain avec le renouveau du roman historique. Le roman s’empare de l’époque contemporaine ou de l’Histoire proche, pour dire le monde. C’est le cas de Michel Houellebecq qui, en balzacien des temps modernes, dresse le portrait désabusé d’une génération issue des années soixante qui peine à trouver sa place et un sens à l’existence dans la société contemporaine. C’est le cas également du roman d’Alexis Jenni, L’art français de la guerre qui reçu en 2011 le prix Goncourt, et qui revisite la France de la décolonisation et interroge l’Histoire telle que nous la connaissons au travers des manuels. De tout temps, l’Histoire a été un argument du roman. Tantôt fondant l’Histoire, tantôt l’enregistrant dans ses moindres variations, le roman reste aujourd’hui un matériau précieux pour l’historien et pour nous tous comme porteur d’une mémoire antédiluvienne. Le roman constitue un mode alternatif d’écriture de l’Histoire en ce qu’il se démarque des formes usuelles de l’historien et nous introduit à un univers fictif qui cristallise et sédimente, plus que les dates et les faits, l’imaginaire d’une civilisation. Si la défiance et la distance critique sont de mise, le roman est un accès privilégié à l’Histoire et mérite d’être considéré comme le pendant nécessaire du livre d’Histoire.

Carnet d’Art 37


[ Dossier - Le temps ]

l’exil et le temps/ passé, présent, futur. Demetrio Trunfio - Poète Pour pouvoir mener une réflexion sur l’expérience que j’ai vécue, il faut dire, d’emblée, que tout exil, qu’il soit politique, économique, volontaire ou forcé, a les mêmes conséquences sur ceux qui vivent cet état. Une fois cela convenu, on observera que parler de l’exil fait plus penser aux lieux ou aux territoires où se déroula notre enfance et notre adolescence, plutôt qu’au temps. À première vue il ne peut pas avoir de lien entre changer de lieux, vivre ailleurs et le temps. Mais une première constatation nous vient tout de suite à l’esprit ; changer d’espace et de lieu, obliger un individu à aller vivre ailleurs, c’est déjà commencer par le priver de son temps passé.

Photo : Emmanuel Moreaux

Ainsi donc ce temps passé qui s’effiloche va faire l’objet de l’attention de l’exilé, sa mémoire n’aura qu’un but, garder

vivant ce temps qui est en train de mourir. Cet effort de la mémoire donnera naissance à la nostalgie, matière nécessaire pour sauver le temps du passé de la destruction certaine. Les conséquences de l’exil ne s’arrêtent pas à cela. Changer d’espace de vie et de lieux, c’est aussi priver quelqu’un de son temps présent. C’est un temps présent que l’exilé ne peut pas conquérir tout de suite ; trop de ses anciens repères lui manquent et sa nouvelle vie est dans l’impossibilité de lui en créer des nouveaux.


[ Dossier - Le temps ]

L’exilé est donc obligé dans une parenthèse où le temps est suspendu, absent. D’autant plus que, dans cette première période de l’exil, le désir du retour est une composante assez importante de la vie de l’exilé, le temps présent est donc vécu comme provisoire, transitoire, vers quoi ? On ne le sait pas encore. Temps présent, comme un vide, que nous croyons fini et définitif, puisque le miracle du retour se réalisera en nous, le lendemain. Madame la Comtesse de Boigne, noble femme exilée à Londres par la révolution de 1789, écrivait ceci : « Toute personne qui louait un appartement pour plus d’un mois était mal notée ». Cette phrase illustre bien que le temps présent de l’exilé, à son début, est un temps provisoire, illusoire. Toute action concrète, toute tentative de se fixer, équivaudrait à reconnaître que le temps de l’exil est définitif. Or, c’est justement cela que l’exilé ne veut pas admettre.

le résultat ou l’apparence, ou le travestissement, de la lutte entre le temps présent et le temps passé. Les jours passent, puis les mois et les années, un autre temps produit ses effets dans l’esprit de l’exilé. C’est le temps qui fige la mémoire à des lieux, des gens, des us et coutumes qui n’ont cessé de changer, d’évoluer. L’exilé continue à trimbaler dans son cœur et sa mémoire des images figées, un fardeau qui finira par l’écraser le jour où le retour se produira. Il ne retrouvera plus ce qu’il avait continué à bercer, à choyer pendant de si longues années. Chagrin, regret, nostalgie et sentiment de perte seront les cadeaux empoisonnés du temps du retour. L’exil continuera d’une autre manière, dans un autre temps.

J’ai aussi vécu cette première période comme un temps provisoire, me souciant peu de ce qui m’entourait : mon seul objectif, ma seule pensée, n’étaient propulsés que vers le temps du retour. C’était le temps futur, objet de tous les rêves et de tous les fantasmes les plus débridés. C’est pendant le temps où l’exilé rêve du temps futur, ce temps du retour qui colle à la peau, que peu à peu, commence à surgir le temps présent : à savoir, comment s’intégrer ? Question qu’on se pose de manière inconsciente, par effraction, tant la vie réelle et le temps présent ont du mal à s’installer. Les Adieux de Pouchkine à la mer - Ilya Repine et Ivan Aïvazovski, Musée d’A. S. Pouchkine, Saint-Petersbourg

Pour l’intégration, l’apprentissage de la langue est, pour un exilé, essentiel. C’est par la langue que se forme l’imaginaire, c’est la langue qui nous introduit dans l’histoire du pays, c’est par la langue qu’on communique. Dans cet apprentissage de la langue, pour moi qui faisait de la poésie depuis l’âge de douze ans, est intervenu un temps particulier : le temps de lutte éternelle. En effet, ayant appris les bases de la langue française, la suite ne fut pas de tout repos, au contraire, car les deux langues, la langue apprise et la langue maternelle, me firent un cadeau empoisonné ; une lutte extrême pour savoir qui allait prendre la suprématie sur l’autre. Au début j’ai voulu croire que cela était de courte durée, un temps nécessaire d’ajustement. Pas du tout, la lutte se poursuit toujours, aucune des deux langues ne veut céder la première place à l’autre. Elles continuent à se livrer un combat sans pitié qui garde les blessures de l’exil toujours ouvertes. Quelle est la nature de cette lutte ? Elle n’est pas, en soi, un conflit pour une suprématie de l’une sur l’autre, mais elle est

Carnet d’Art 39


radio

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[ Questionnaire Carnet d’Art ]

télévision

MILLE VIES ARTISTIQUES CINQUANTE MÈTRES DE CÂBLES QUATRE MICROS TROIS CAMÉRAS DEUX FAUTEUILS

UNE ÉMISSION

François Berléand Jean-Paul Bouteiller NBCH Bernard Têtu Thomas Enhco Faber Nicolas Lavarenne Jacques Pion Robert Di Credico

Laurent Violet RETROUVEZ TOUTES LES EMISSIONS SUR WWW.CARNETDART.COM

Antoine Guillot


Trinidad Cuba - Alison Mc Cauley

[ Rencontrer ]

Il faut donner du temps au temps… Il en va des rencontres comme des bons vins. L’un, jeune et frais, fera jouer la fougue jusqu’au coup de foudre, l’autre, puissant et nuancé, devra mûrir pour qu’éclatent ses notes les plus secrètes. Pour chacun, c’est le temps qui décidera de sa valeur…

42 Carnet d’Art


[ Rencontrer ]

faber

44 donner forme à la matière brute. 50

philippe carry

56

jacques pion

62

eric prowalski

69

fauve

la mécanique du temps.

écrire la vie avec la lumière.

les trésoms, gastronomie incontournable.

le cri musical de plusieurs générations.

RENCONTRER

Carnet d’Art 43


[ Rencontrer - Sculpture ]

faber/ donner forme à la matière brute. Entretien issu de l’émission « En attendant la suite » avec Antoine Guillot Donner vie à des objets ternis, donner forme à la matière. Acacia, noyer ou pierre, tous renaissent au travers de ses mains. Il est l’artiste, le sculpteur, le peintre, mais avant tout l’humain, qui connait la valeur des choses, de la vie, la valeur du regard aussi, celui que jette sur ses œuvres le spectateur surpris. Inspiration de la culture africaine dans ses sculptures, tendances Pop art à la Warhol ou Basquiat dans ses tableaux, sa vision de l’art nous surprend, nous dérange aussi, mais reste toujours un moyen pour lui de toucher, d’émouvoir, mais surtout de nous faire réfléchir. Façonner est un exutoire, un moyen de faire, de défaire, de transposer ses états d’âmes, peut-être son mal parfois. Autodidacte, il n’a de cesse de se réinventer, la finalité d’une œuvre n’en n’est pas une, et c’est au travers de l’art, non pas qu’il se définit, mais simplement qu’il se sent là, vivant. Comment définiriez-vous l’artiste Faber d’aujourd’hui ? Tout reste à faire. Ce que je fais, je le fais avant tout pour moi, pour justifier le temps qui passe, essayer de m’oublier, essayer de ne pas penser. Il y a aussi la magie de ramasser un caillou, un bout de bois et de le transformer. Je rentre dedans, je ne sais pas où je vais exactement et quand j’ai terminé, quand j’arrive au stade final, j’en suis le premier surpris. Et que dire de l’homme ? Être un homme qu’est-ce que ça veut dire ? Il avance, il avance au jour le jour avec cette angoisse constante de l’avenir, du devenir. La sculpture est pour moi un moyen d’exister.

44 Carnet d’Art

Pourquoi ce pseudonyme ? Je m’appelle Fabrice, qui vient du latin « faber », faire, fabriquer. Je ne voulais pas signer avec mon nom de famille, à cause de mon père qui me reniait. Vous sculptez sur bois et sur pierre... quelle est la différence pour vous ? Je me suis outillé au fur et à mesure de mes ventes. J’ai commencé par la pierre, puis l’envie de sculpter des créations plus grandes s’est très vite imposée à moi. Je me suis donc dirigé vers le bois pour une question pratique, c’est plus léger. Je suis aussi très curieux, j’ai envie de tout tester, de travailler des matières différentes. Le monde artistique et ses innombrables possibilités m’ont toujours fascinés. Je

le voyais comme un monde mystérieux auquel j’étais totalement étranger, que je ne connaîtrai jamais vraiment. Très jeune j’étais attiré par ça, et je rêvais de devenir dessinateur chez Walt Disney quand d’autres voulaient devenir pompier ou policier. Mon penchant pour l’art n’a jamais été bien vu dans ma famille. Chez moi, les Beaux-Arts n’engendraient que des alcooliques et des drogués. Vous travaillez peinture ?

également

la

Oui, mais ce n’est arrivé que plus tard, et ce n’était pas un but en soi. Au départ je voulais simplement approfondir le dessin pour améliorer ma sculpture. Les croquis à main levée sont devenus plus précis, du crayon


JE RENTRE DEDANS, JE LA DÉFONCE, JE L’ENFONCE, JE M’ACHARNE

Photo : Emmanuel Moreaux

[ Rencontrer - Sculpture ]


[ Rencontrer - Sculpture ]

Acacia - Faber

je les ai crus pendant longtemps. La révélation est arrivée bien plus tard, à quarante ans. J’ai connu une femme qui m’a initié à la radiesthésie et qui m’a demandé de faire un pendule pour que je trouve les réponses à toutes les questions existentielles qui me torturaient. J’ai alors pris un petit caillou, l’ai coincé dans un étau et à l’aide d’une scie à métaux et de deux petites limes j’ai taillé mon premier pendule. J’avais créé quelque chose, mais n’avais pas trouvé les réponses souhaitées. J’avais des questionnements très personnels et terre à terre. Est-ce que j’arriverais à arrêter l’héroïne ? Et si j’arrête l’héroïne est-ce que je tomberais dans l’alcool ?Mais le plaisir que j’ai pris en confectionnant cette pièce, le plaisir que j’ai ressenti en comprenant que l’on pouvait créer en partant de rien a balayé tout le reste. Je n’avais pas trouvé de réponse mais quelque chose de beaucoup plus précieux : l’envie de continuer à vivre, d’exister dans la sculpture. Tout est parti de là. Sculpter m’a permis d’arrêter la drogue, de prendre du recul. Est-ce que vous pouvez me donner votre définition de la sculpture ? je suis passé à la couleur, du papier à la toile et le reste s’est fait très naturellement. Là encore j’étais le premier surpris, j’ai redécouvert cette magie, partir de la toile blanche, sans modèle, et la remplir, y déposer un message. Peindre est alors devenu un nouveau moyen pour parler, pour évoquer des choses que la sculpture ne me permettait pas. Le discours même ?

reste

pourtant

le

Le fond garde un fil conducteur, la forme change. Mes sculptures s’inspirent de l’art africain. On parlait d’art

46 Carnet d’Art

premier, alors pourquoi ne pas faire de l’art dernier ? Ce qui a donné à mes peintures cet aspect plus Pop art. Quelles sont vos influences ? Quand j’étais gamin, je rêvais du mouvement hippie, de la musique rock et pop. À 18 ans j’ai entendu parler de la « Factory », d’Andy Warhol et de cette mouvance créatrice. Ça m’a subjugué et j’ai voulu en faire partie. Mes amis qui étaient aux Beaux-Arts m’ont tout de suite découragé, me rappelant que je n’avais pas le bagage nécessaire pour créer, que les vrais artistes c’était eux. Malheureusement,

La sculpture c’est une histoire, une mémoire et un héritage immense, dur à porter ou à interpréter. Je suis admiratif du travail des autres, mais ce que je fais je ne l’intègre pas dans tout ça. Ce n’est pas non plus à moi de le faire. Je sculpte pour moi, pour transmettre mes états d’âmes. Quand on ne me connait pas, on pense que je suis à l’image de mes sculptures ou de mes peintures ; triste, désabusé et malheureux. Ce n’est pas le cas, enfin pas tout le temps. Mais quand je suis seul, les choses sont lourdes. Je les transpose, j’ai besoin de les transposer.


[ Rencontrer - Sculpture ]

Et quelle est la place du spectateur quand vous peignez ou sculptez ? Je n’y pense pas et je ne supporte pas son regard. Quand je travaille, je ne supporte que ma propre présence, et encore, je dois la vider sur une toile ou la projeter contre de la pierre pour me sentir mieux. J’ai besoin d’être seul. Que ça plaise ou non, qu’on me dise c’est beau ou pas beau, je m’en fous. J’ai trouvé un moyen de faire ça, de justifier mon existence, le reste ne compte pas. Je crée pour moi, pour arrêter de fuir. Pendant une dizaine d’années, j’ai voyagé, un jour dans une ville, la quittant le lendemain à cause de mauvaises rencontres, du manque et de la drogue. Ce n’était pas une question de lieux, simplement parce que je ne savais pas qui j’étais. Le seul regard que j’ai accepté, le seul qui m’a permis de m’en sortir et qui a jeté sur moi une vraie compréhension est celui de ma compagne, Valérie. Elle m’a fait prendre conscience de ma solitude, du désastre dans lequel je vivais et vers lequel j’allais obligatoirement me diriger si je continuais. C’est donc pour vous une rencontre importante ? C’est la chance de ma vie. Ce n’était pas facile, elle était clean, moi j’étais toxico, sans réussir à m’arrêter. Pendant

dix ans elle m’a suivi et a supporté mes lubies d’argent et de consommation. J’errais dans ma vie avec toujours ces mêmes questions : qui en a ? Qui en veut ? Où en trouver plus ? Vous regrettez ces années ? Oui, j’ai perdu beaucoup de temps. C’est vrai qu’à l’époque j’étais mal dans ma peau, timide et réservé. L’héroïne me donnait de l’assurance, m’aidait à aller vers les gens. J’étais autant capable de m’enfermer chez moi des journées entières avec le produit, que d’aller ensuite au-devant de ma peur et faire des rencontres. Ça m’aidait à me sentir bien. Je regrette ces années mais elles sont indissociables de moi, de ce que je suis et de ce que je serai. Aujourd’hui elles influencent logiquement ma peinture et ma sculpture. Comme tout ancien toxico, il y a beaucoup d’histoires glauques, de séquelles de cette double vie que l’on doit mener quand on consomme le produit. Je pouvais être très sympa et devenir le plus beau des enfoirés la minute d’après. Dans ce milieu là, il n’y pas de secret. Un jour je te baise la gueule pour une dose, et le lendemain on mettra notre agent en commun pour s’en acheter une. C’était des années de solitude, comme une grande traversée du désert, les oasis n’existaient pas, c’était des mirages, du bonheur éphémère que je m’acharnais à faire bouillir au fond d’une cuillère.

Galet du Rhône - Faber

Et vous cherchez à sculpter pour oublier ça ? Pour inscrire quelque chose de durable dans l’avenir ? Je suis vraiment né à quarante ans, quand j’ai commencé ce travail des formes, et surtout ce travail sur moi-même. Sculpter, notamment de la pierre, me rassure. Je sais que ça va me survivre et j’essaye donc de laisser quelque chose de beau derrière moi, pas seulement des mauvais souvenirs.

ESSAYER DE M’OUBLIER, ESSAYER DE NE PAS PENSER J’ai sûrement des rêves d’éternité à travers ça. J’imagine le jour où, bien après ma mort, une de mes sculptures finira dans les mains d’un autre et qu’il se demandera d’où ça vient, qui l’a faite et pourquoi. Et si dans cent ans quelqu’un se retrouve en face d’un de vos cailloux, quel serait le message que vous voudriez lui transmettre ? Qu’il se reconnaisse dans la pierre, dans ce qu’il tient entre les mains. Je sculpte essentiellement des expressions de visages, et j’aime à croire que l’on puisse s’identifier à certains traits, certaines formes humaines. Ce sont souvent des visages durs, marqués par la souffrance ou le mal être. J’arrive parfois à les faire sourire. Quand je vais bien ils sont torturés, quand je vais mal ils ont un air joyeux. C’est une sorte de thérapie inversée. Quel est le côté positif de votre métier, l’éternité ? Pour moi ce n’est pas un métier. Quand je fais ça, Valérie sait au moins où je suis et ce que je fais. Ce n’était pas le cas avant, au contraire, c’était un perpétuel jeu de cache-cache. Je me levais sur la pointe des pieds, avant elle, pour aller acheter de l’héro ou trouver quelqu’un qui savait où je pourrais m’en procurer.

Carnet d’Art 47


[ Rencontrer - Sculpture ]

Je lui infligeais cette crainte permanente de l’overdose, des gendarmes ou de la prison. J’ai joué à la roulette trois fois, mais j’étais plus solide que ce que j’imaginais et je suis toujours là. Et un côté négatif de cet acte de sculpter ? Aucun. Il n’y a que du positif même si cela passe par une introspection douloureuse, une mise à l’écart. J’ai toujours souffert de cette différence, de mon côté marginal, et malgré la

J’Y METS TOUTE MA RAGE ET MA HARGNE

Ostracisme - Faber

difficulté, la souffrance provoquée par cet exorcisme de la douleur à travers mes œuvres, je ressens au final un profond bien-être, une quiétude bien plus pérenne que ne pouvaient pas m’apporter les drogues.

Ce passé en marge des autres et cette maladie vous définissent ? Le fait d’être séropositif depuis maintenant plus d’une trentaine d’années influence mes œuvres de manière profonde. J’ai continué encore dix ans à me défoncer tout en sachant que j’étais séropositif. Je ne me voyais aucun avenir. De toute manière j’allais crever, tout était trop tard, donc je ne me donnais pas la peine d’entreprendre quoi que ce soit. Je ne pensais pas pouvoir faire autant de choses. En parler aujourd’hui est pour vous un moyen de faire évoluer les mentalités ? Si ça peut réveiller la conscience des gens sur la vraie dangerosité du Sida, pourquoi pas. Le problème c’est que les gens pensent pouvoir vivre sans prendre leurs précautions, parce que des traitements avancés existent. Ils ignorent à quel point ces mêmes traitements sont inconfortables et dangereux. J’ai perdu beaucoup d’amis suite à des réactions médicamenteuses. Quand je sculpte, j’ai toujours ces trucs qui me trottent dans la tête. Lorsque je dégrossis une pierre ou du bois, un volume assez important, je ne m’y prends pas de manière académique. Je rentre dedans, je la défonce, je l’enfonce, je m’acharne, je donne tout, je me secoue la carcasse. Je rentre, je n’ai plus

de jambes, plus de bras, je suis poussiéreux. J’y mets toute ma rage et ma hargne. Quand je sculpte je ne peux pas dire que j’ai l’esprit clair. Au contraire, il est brumeux, contracté, prêt à exploser. Ce n’est qu’une fois la chose mise en forme que je peux souffler, me détendre. Alors je l’adoucis, je la regarde, la caresse pendant des heures. On a l’impression lorsque l’on regarde vos œuvres et que l’on vous entend parler, qu’il existe une vraie violence, un vrai combat avec le temps... J’essaye de rattraper le temps perdu, de justifier chaque jour. Je suis un Petit Poucet des temps modernes, je sème mes cailloux pour me retrouver après m’être perdu si longtemps. Je sais que c’est un combat perdu d’avance, mais je ne cherche pas à le gagner, juste à me battre, à essayer de retarder le moment où tout s’arrêtera. Dans ma vie, cette idée de la mort est constante, chaque jour son ombre plane quelque part au-dessus de ma tête. Elle a assombri pas mal de mes souvenirs. J’arrive très bien à imaginer le monde sans moi, depuis le temps c’est devenu une réflexion non pas apaisante mais normale, lucide.


[ Rencontrer - Artisanat ]

philippe carry/ la mécanique du temps. Rencontre à Lyon entre l’horloger de Saint-Paul, Arnaud Idelon et Antoine Guillot. Sous le cliquetis régulier d’une assemblée indifférente d’horloges, de pendules et de montres, au bout d’une rue marquée par le passé, dans l’éternel quartier de Saint-Paul, une voix tantôt assurée tantôt hésitante nous introduit dans cette étrange contrée du temps, si celui-ci existe… Vous dessinez avant de travailler ? Oui, toujours, on est obligé de dessiner. C’est un dessin très particulier qui s’apparente en réalité à du dessin industriel. À partir du dessin final, on va fabriquer les pièces. Le métier d’horloger est un métier de fabricant, avant toute chose. On n’est pas horloger si on n’est pas fabricant. Près de six cents heures de travail sont nécessaires à l’élaboration d’une montre. Tout est fait à la main et tout cela ne peut être fait autrement, des aiguilles à l’objet, jusqu’à ce qu’il fonctionne. Je travaille avec des matériaux ancestraux ; l’acier et le laiton sont par exemple des métaux incontournables en horlogerie, et ce depuis cinq cents ans. Que ressentez-vous quand l’objet s’anime ? Au départ, c’est le grand mystère, on ne sait pas si la conception que l’on a imaginé des heures durant va fonctionner. C’est vraiment à la fin qu’on a la réponse. Mais en réalité, ce qui est le plus long et le plus fastidieux dans la réalisation de ces objets, c’est la conception. Si la montre est bien conçue, si elle est bien pensée, elle sera bien plus facile à fabriquer.

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Comment faites-vous, sur un objet créé à partir de rien, pour qu’une seconde soit une seconde ? En fait, il est tout à fait possible, voire aisé, de fabriquer une montre puisque les fonctions sont connues, tous les calculs ont été faits depuis huit cents ans et on connaît très bien les formules. Le système mécanique de la montre est un système à trois phases ; le remontage, le rouage (les roues qui transmettent), et la régulation. Ces trois parties sont immuables depuis des siècles, et le resteront. L’objet est autonome, il continuera à fonctionner bien après vous, mais, si vous voulez qu’il fonctionne, il faut que vous agissiez vous-même en la remontant de temps à autre, que vous agissiez sur le temps en somme. Vous fabriquez tout vous-même ? On pourrait tout fabriquer, mais cela prendrait deux ans, et je n’ai pas deux ans devant moi. Faire du bénévolat durant deux ans, c’est impossible. Quand on fait de la conception, c’est pour soi-même, pour son propre plaisir. Certaines de ces montres pourraient être vendues mais je préfère les garder pour moi.

Avez-vous participé au concours des Meilleurs Ouvriers de France ? Oui, j’ai participé à deux finales à ce jour. Lors de la dernière finale, ce n’était pas le même règlement qu’aujourd’hui. Tout est plus difficile, ils ont compliqué le concours avec des épreuves qualificatives. Plus personne ne peut prétendre remporter ce titre tant le concours est devenu sélectif. Cela fait deux sessions qu’il n’y a plus d’horloger MOF puisqu’aucun candidat n’a les capacités, le temps et les moyens. C’est devenu un enfer. À mon sens, c’était deux fois plus complexe en 2011 qu’en 2007. Par ailleurs, il semblerait qu’une énorme erreur ait été commise par le Ministère de l’Éducation nationale, les nouvelles règles de sélections tendaient vers des critères plus draconiens afin de filtrer dès le départ les artisans médiocres, et si cela partait d’un bon principe, le décret n’a pas été signé. Cela pourrait être un scandale national mais moi je m’en fiche des scandales. Il reste que l’on a à ce jour un concours caduque. Je n’ai absolument pas besoin de ce concours, c’est vrai qu’il faut trouver les heures nécessaires à la réalisation d’une pièce originale.


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Photo : Arnaud Idelon

POUR MOI LE TEMPS N’EXISTE PAS


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Je le fais pour mon seul épanouissement personnel. Aujourd’hui, il faut tout repasser si nous n’avons pas pu terminer le chef-d’œuvre, la pièce ne peut plus être étalée sur le temps. Entre la réalisation du dossier, les épreuves qualificatives et la confection, il ne reste généralement plus que six mois pour faire l’objet, ce qui est à proprement parler impossible. C’est la loterie. D’ailleurs, c’est vraiment étrange, j’ai passé mes examens en 1982, mais c’est comme si je devais les repasser à chaque fois que je me présente devant ce jury. Ces gens là se prennent pour l’élite. Ils le sont peut-être, mais il est dommage d’en faire quelque chose qui soit de l’ordre de la domination. Je le repasse, sans vraiment savoir pourquoi alors même que l’on assiste à une chute libre du nombre de candidats. Le système est bien procédurier, trop éloigné de la réalité matérielle du métier. Ces gens du Ministère n’ont jamais travaillé de leur vie. Existe-t-il une différence entre les horlogers suisses et les horlogers français ? En fait, la plupart des horlogers suisses de haut niveau sont des français. Après, il y a des écoles, par rapport à telle ou telle technique. Par exemple, l’une de mes montres n’a pas été reçue car l’un des membres du jury considérait que les têtes de vis ne devaient pas être polies, alors que les miennes étaient

polies au départ, et que, par parti-pris, j’ai fait en sorte de dépolir, pour une différence de ton. Il faut aujourd’hui connaître ces écoles pour espérer être reconnu. Les gens du jury depuis une trentaine d’années sont tous de la même école où l’innovation et les initiatives individuelles sont assez mal vues. On peut aller jusqu’à évoquer un certain conservatisme. Il semble qu’il faille rester très traditionnel. Cela vient sans doute du fait que l’horlogerie française repose sur une histoire, sur une qualité de fabrication, sur un passé qui n’existe plus, qui fait le creuset ou le tombeau du métier. Quand je me suis installé comme horloger en 1987, nous étions deux mille horlogers en France, aujourd’hui, nous ne sommes plus que trente. Il faudrait évoquer la concurrence suisse, ainsi que la difficulté à ouvrir un atelier en France. Pour tout vous dire, un horloger en Suisse est payé quatre fois plus qu’en France. C’est ma volonté de travailler sur le patrimoine français, mais exercer un métier en France n’est pas facile du tout, c’est à souligner. Est-ce que pratiquer ce métier, c’est avoir un problème avec le temps qui passe ? Belle question et pas si facile que cela. Je ne pense pas avoir réellement un problème avec le temps. Un horloger travaille sur le temps. Dans la mesure où les objets qu’on lui apporte sont

des objets qui ont mesuré la durée du temps de personnes souvent éteintes. C’est comme un film en noir et blanc, tous les gens que vous voyez sont des fantômes, ils sont tous morts. C’est cela qui est étonnant, je ne travaille qu’avec des objets dont les propriétaires ont disparu. Pourtant ces objets vivent encore.

NOUS NE SOMMES PLUS QUE TRENTE Ce qui intéresse les personnes qui les apportent – les enfants, les petits-enfants, les arrière petits-enfants – c’est de faire revivre, quelque part, à travers un objet, l’âme d’un défunt, d’une mémoire passée, où la montre permet de reculer le temps. C’est le seul objet qui permet de faire revivre une personne. On peut restaurer un tableau, mais il ne bouge pas, il reste inerte. Une montre est un objet qui mesure le temps, qui fait revivre les secondes, les minutes et les heures, même si elles sont passées, elles sont de nouveau présentes. C’est une émotion très forte. Une dame âgée est venue m’apporter la montre de son père, tué dans un crash d’avion à la Libération. La montre s’était arrêtée à l’heure même du drame. Quand je la lui ai rendue, la montre fonctionnait à nouveau, les aiguilles avaient repris leur danse, elle s’est mise à pleurer.

Photo : Arnaud Idelon

Quelle place la restauration prendelle dans votre métier ? Il faut savoir restaurer, remettre en état, faire revivre. Mais il faut aussi,


Photo : Arnaud Idelon

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et peut-être surtout, savoir conserver la mémoire des objets, conserver les traces, les traces du temps. La restauration en horlogerie, c’est de la conservation, dans la mesure où les moindres outils doivent rester visibles. On est un peu comme des archéologues, il faut respecter l’histoire de l’objet. La restauration, c’est refaire du neuf avec de l’ancien, tout est question d’équilibre, savoir restaurer tout en conservant la mémoire, et ce n’est pas facile. C’est pour cela qu’il y a très peu d’horlogers qui sont habilités par les monuments historiques pour restaurer des objets dans les règles de l’art, tout en connaissant les règles de conservation de la mémoire des objets.

Mais, du coup, vous avez problème avec le temps ?

un

Oui, mon problème, c’est que… En fait, quand on est horloger, on est dans le temps, et je pense que l’on ne peut pas être horloger si l’on ne s’intéresse pas au temps. Cela peut paraître bête, mais s’intéresser au temps se vit à différents niveaux. Faire revivre des objets qui viennent du passé et qui ont parfois une histoire très forte… Les objets d’un côté, les objets pour ce qu’ils sont et les faire revivre, tout cela ; c’est le côté artisanal. Mais si l’on ne s’intéresse pas à l’Histoire, les styles, les époques, on ne peut restaurer un objet en ignorant de quelle manière il a été fabriqué. L’Histoire oui, mais aussi la philosophie. Pour moi le temps n’existe pas. Il n’a

jamais existé, le temps est impalpable et n’a pas de mesure. On a juste cherché à le contrôler par le biais de différents processus, à l’enfermer, le mettre dans une boîte, le dompter, le domestiquer. J’ai écrit, mais surtout j’ai lu des dizaines d’ouvrages sur le temps… On pense au temps depuis cinq mille ans et on ne sait pas ce que c’est… La vie est un cycle, avec un début et une fin. On sait que l’inéluctable sera la mort. Mais cela dépend comment on la prépare, parce qu’elle peut être une renaissance. Même ceux qui ne croient pas en une vie après la mort peuvent se dire qu’elle fait partie de la vie, c’est une forme d’éclairage, une sorte de conclusion, mais une conclusion en apothéose de la vie elle-même. Mon métier me conduit à réfléchir sur ces aspects cycliques de l’existence et qui sont là pour nous conduire à mieux accepter. Mon problème avec le temps serait un problème avec le sujet de la mort en tant que récompense de la vie. Donc, tout cela, c’est pour nous rassurer ? Non, on n’a pas vraiment à être rassuré. C’est comme si on disait à un SDF, « aie de la volonté », ce ne sont que des paroles, quand quelqu’un a touché le fond, ce ne sont pas les paroles qui vont changer les choses. Je n’essaye pas de vous persuader, les choses ne peuvent venir que de vous-même. Le temps n’existe pas, en revanche, il est ce qu’on en fait. Le temps est une notion, nous en avons fait un concept, mais au-delà du concept il est ce qu’on en fait au quotidien, comment on le vit, comment on le ressent et comment on arrive à vivre à la manière des artistes. Il manque beaucoup de ce côté artiste chez les gens, dans la mesure où un artiste vivra le temps beaucoup plus profondément, en termes de ressenti… Dans tous les cas, à nous tous de répondre par nous-mêmes à cette

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grande interrogation sur le temps, sur la vie, sur la mort, sur le cycle. On meurt chaque jour un peu, et il faut donc se renouveler. On passe notre temps à tenter de définir ce qui n’est pas définissable, et c’est bien cela qui nous ronge et qui nous détruit. En fait, on ne devrait pas le définir, mais le ressentir, c’est pour cela que les artistes sont beaucoup plus proches de n’importe quelle philosophie et qu’ils peuvent, à leur manière, en donner une définition qui rend les domaines de l’impossible ou de l’inconnu supportables, qui lui donne un sens. C’est pour cela que je pense que les chiffres ne définissent rien. Construire un mécanisme, c’est quelque part revenir aux chiffres, donner une forme aux chiffres. Vous êtes artisan, artiste, scientifique ou philosophe ?

ne peut plus être situé dans le temps. À moins bien sûr de dater la photo, il devient intemporel. Tous les artistes ont affaire au temps. Les écrivains, ô combien ! Ceux qui fabriquent quelque chose qui traverse le temps, sont aussi, par certains aspects, confrontés au temps. Mais l’horloger c’est un peu spécial… C’est important ce bruit du temps ? Certainement. Le bruit gène les gens. Ce bruit qui revient imperturbablement fait partie de la vie d’un objet. Ce n’est pas notre temps que l’objetcalcule, c’est notre durée, il donne l’heure, il ne donne pas le temps. Le temps c’est le ressenti de la durée qui passe. Un son comme celui-ci n’a pas lieu de nous perturber. La transmission compte pour vous ?

Tout cela à la fois. L’artisan serait celui qui aborderait seulement l’aspect technique. Dans mon métier, il y a seulement 5 % de créatif, mais j’essaye de le ramener à 50 %. Il y a des métiers où il est très simple d’être créatif, des métiers où la matière n’a que très peu de place et où tout dépend de l’instrument des instruments : la main. Vous êtes dans le temps, mais êtesvous de votre temps ? On pourrait poser la question à chacun. Je suis un travailleur du temps oui, mais il y a énormément de terminologies. J’ai positionné d’entrée de jeu mon métier dans un rapport cinématographique. Tavernier est d’ailleurs entré dans ma boutique un jour et m’a dit : « Moi aussi je me sens par certains aspects horloger, parce qu’une caméra, c’est vingt-quatre images/seconde ». C’était beau ! Les objets du temps sont partout. C’est comme votre appareil photo, cela me rappelle une phrase de Vinci qui disait « L’instant n’a pas de temps », quand vous captez un instant, après il

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Oui, cela fait partie de la continuation du savoir faire. S’il n’y a pas de transmission, il n’y a pas de continuité possible du métier. Le plus important quand

C’EST ÇA, LE SECRET DE L’HORLOGER l’on forme des jeunes, c’est de leur donner les outils pour qu’ils puissent apprendre à apprendre. J’ai également une règle d’or, beaucoup se documenter. Sur les techniques, il est impossible de tout apprendre dans un atelier, même si l’on y passe vingt ans. Il faut s’informer soi-même. Je suis capable de passer quatre heures par jour avec quelqu’un, sans être payé, parce qu’en France, il n’y pas de reconnaissance du maître d’apprentissage. Il faut se dire

cela au départ, après on s’investit, si au moins on pouvait ne coûter que du temps passé, mais le problème, et c’est une des raisons de la perte des métiers, c’est qu’on prend les maitres d’apprentissage pour des employeurs ; ce qui dévalorise la condition du maître, qui perd sa responsabilité de transmission en devenant patron. Et lorsque vient la condition de la rentabilité… Former c’est transmettre un bien qui ne m’appartient pas et qui n’appartenait pas aux gens qui m’ont formé eux-mêmes, transmettre est un devoir pour que le métier ne se perde pas, et que la mémoire soit conservée. Mais c’est inéluctable, l’horloger est en voie de disparition. C’est un métier techniquement très compliqué, il faut compter dix ans pour en maîtriser les techniques. Votre lien avec le film de Tavernier, passion ou coup de pub ? Cela m’a aidé au départ, et comme j’habitais enfant dans le quartier, je suis revenu à mes sources originelles, après avoir traîné mes guêtres, j’ai traîné mes outils dans Saint-Paul. C’est comme mettre des entailles sur les chambranles des portes. On grandit mais c’est toujours le même environnement, le quartier est immuable mais change parce que les gens passent, les hommes passent avant les pierres. Un métier comme celui-ci est un métier qui permet de comprendre que le temps écoulé n’est pas perdu, que tout ce qu’on a déposé au fond, que tout ce qui est dans les rouages, reste inscrit quelque part. Tout reste inscrit, le temps est un sablier ; le sable s’écoule au fond du vase mais tout ce sable n’est pas perdu, il repose au fond du vase en mémoire, la mémoire du temps passé. C’est ça, le secret de l’horloger.


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jacques pion/ écrire la vie avec la lumière. Entretien issu de l’émission « En attendant la suite » avec Antoine Guillot Photographe indépendant, issu de la promotion 1983 de l’école Lumière, il se spécialise dans le paysage et le portrait avant de porter sa focale sur des sujets davantage sociétaux et humanitaires. Sa démarche de photographe place en son cœur la relation à l’autre, le contact et le dialogue. Chaque série de photographies est ainsi le fruit d’une longue période d’immersion au travers de laquelle il s’imprègne de la situation et de la vie locale vécue par ses modèles. C’est pourquoi ses photographies découlent à chaque fois d’une relation partagée et d’une aventure humaine sans précédent. Son style oscille entre le reportage photo et le portrait. Il a reçu le titre de la meilleure photographie de l’année 2013 dans la catégorie portrait, avec un cliché issu de sa série Visions Africaines. Habitué à être derrière l’objectif, il s’efface devant son modèle et la lumière de l’appareil. Est-ce que vous pouvez nous parler de cette photographie pour laquelle vous avez reçu un prix ?

Quelles sont vos influences dans la photographie, dans votre démarche ? Avez-vous des modèles, des pairs ?

C’est une photographie qui fait partie d’une série en cours, Visions africaines. Elle est issue d’un premier déplacement que j’ai fait au Burkina Faso, à la frontière malienne, sur un projet qui va probablement m’emmener sur trois voyages. Cette photo a été faite dans un village, en immersion, au contact avec les gens, comme j’aime.

Je vais peut-être vous étonner mais l’influence dans la photographie, je la prends surtout dans la peinture. Je trouve que c’est dans ce domaine où on retrouve l’essentiel des règles de la composition, définies et chamboulées par les peintres au fil des siècles. J’ai un faible pour la photographie américaine de reportage du début XXème siècle. J’ai fait un voyage à New York et j’ai eu beaucoup de plaisir à voir les photos des pionniers montrant les immigrants qui arrivaient dans ce qui est actuellement New York. En fait, j’aime, plus que la technique elle-même, qu’une photographie me parle. À partir de là, elle trouve grâce à mes yeux.

Visez-vous meilleure photo 2014 ? Et puis 2015 ? Non, pas du tout. Recevoir un prix, c’est sympa, ça fait du bien à son égo, mais ce n’est pas une finalité en soi. Je crois que c’est une conséquence d’un travail, mais je ne vais pas faire des photos pour essayer d’avoir un prix, mais parce que je crois à quelque chose et que j’ai envie d’aller un peu plus loin dans une démarche.

56 Carnet d’Art

Vous êtes perfectionniste ? Un peu oui. Je prends en compte tous les détails avec la même attention,

jusqu’à la réalisation finale qui va jusqu’à l’exposition de mon travail. Il m’arrive de passer quatre ou cinq heures pour préparer une image. Même si je fais peu de retouches sur les images, je suis dans l’esprit de ce qu’on faisait en laboratoire argentique, où on travaillait ses contrastes et sa luminosité au moment du tirage. Je passe beaucoup de temps à réfléchir et parfois, des images partent à la poubelle. Heureusement, j’ai une bonne âme qui veille en me disant parfois « ne jette pas cette image ». Vous retravaillez donc très peu vos images... Oui, ça dépend lesquelles. Certaines choses, pour de l’architecture par exemple, sont travaillées un peu plus. Mais je ne vais pas rajouter des objets, je ne fais pas de photocomposition. Je peux enlever un fil qui me gêne, mais c’est tout.


JE ME BAISSE, JE ME METS À LEUR TAILLE, TRÈS PRÈS D’EUX, J’AI UN CONTACT

Auto-portrait - Jacques Pion

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Ramata Oudréaogo - Visions africaines - Photographie de l’Année 2013 - catégorie Portrait - Jacques Pion

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Dans la littérature, la traduction est trahison, en photo, est-ce que la retouche est trahison ? Si on a fait dire à une photographie des choses différentes de ce qu’elle pouvait dire au départ, c’est trahir. Donc, si je fais une image d’un enfant en difficulté de santé, que je ne le trouve pas assez maigre, et que je le rends plus maigre sous Photoshop, parce que ça se fait facilement, je trahis fondamentalement le moment que j’ai partagé avec cet enfant là. Si je fais une photo d’un mur, et que je le retravaille très fortement en noir et blanc, en densité, parce que c’est l’effet que je cherche, et que je veux cette force sombre, là j’utilise effectivement les outils Photoshop parce que c’est une composition personnelle, artistique. Pour moi, l’éthique est là, je retravaille une image parce que je

58 Carnet d’Art

souhaitais arriver à ça. Par contre, il ne faut pas faire dire à ces images-là, autre chose que ce qu’on a voulu faire au départ.

de concevoir la vie, le monde qu’il a envie de montrer à travers ses images. Modestement, je préfère me décrire comme ça.

Pour vous, la photographie est un art ou un artisanat ?

Vous sauriez me donner le pire aspect de votre métier ?

Je ne me considère pas comme un artiste. Gainsbourg disait que « la photographie est un art secondaire ». Je pense qu’il n’avait pas tout à fait tort. Quand on ramène l’image à ce que les peintres ont fait, on se sent petit quand on fait de la photo, il faut rester humble. Je ne suis pas un artisan car je n’ai pas cette logique de production et de productivité dans mon travail. J’ai une démarche d’auteur, c’est-à-dire qu’un auteur essaie un peu de réfléchir à ce qu’il veut faire, il essaie de traduire ses pensées, sa réflexion, sa façon

Non. C’est un beau métier, il n’y a pas de pire aspect. Ce qui est difficile aujourd’hui, c’est de pouvoir en vivre, de façon régulière, ça oui, c’est de plus en plus compliqué. Mais ce n’est pas la mine ! Et le meilleur aspect ? Je crois que le meilleur aspect c’est de pouvoir rencontrer toutes ces personnes avec qui j’ai eu l’occasion de faire quelques images. C’est là qu’est le vrai plaisir de ce métier.


[ Rencontrer - Photographie ]

la

Pour moi, l’acte photographique est quelque chose qui intervient à la phase ultime d’une relation qui s’est mise en place ; et qui, en tout cas, pour ce que je veux faire, me met dans un état presque second au moment de réaliser la photo. C’est, et je ne veux pas trop exagérer, une sorte d’état particulier... Quand on rentre dans son sujet, quand on rentre en phase, en compréhension avec ce qu’on est en train de réaliser, il y a une force intérieure de ressenti qui me pousse à réaliser l’image à un moment donné. C’est là où j’arrive à peu près à faire de bonnes images. Quand je ne suis pas dans cet état second, je fais toujours du mauvais travail. Faites-vous une différence entre la photographie de reportage et les portraits que vous réalisez ? Avec le reportage on est dans l’instantané. Ce qu’il y a de différent avec la photographie dite sociale, humaine, c’est que l’on est dans une logique de relation, avec une personne, qui va aboutir à un acte

photographique ; cette relation a été bâtie, consolidée, on est rentré, un peu, dans le trip de la personne. On essaie de comprendre ce qu’elle est en train de vivre, que ce soit un SDF, un villageois, ou un patron d’entreprise. Je dirais que l’acte photographique arrivant, on va le réaliser, mais avec une logique de rapport un peu consenti, c’est-à-dire que la photo ne va pas être dans une logique d’instantané comme pour le reportage peut l’être, mais dans une logique où on aura préparé ce moment là, et où la personne va se laisser aller. On va le vivre à deux. Est ce que votre métier ce n’est pas aussi de capter des choses que le modèle ne perçoit pas forcément ? Oui, bien sûr, la notion d’instantané existe toujours. Sauf lorsque vous êtes dans du reportage pur, vous ne préparez rien, vous êtes dans un événement, vous photographiez, vous prenez certains éléments pour essayer de composer quelque chose qui va avoir du sens pour illustrer ce qu’il se passe. Quand on est dans la logique d’une photographie construite, avec autrui, on va préparer. Je vais avoir un dialogue avec la personne, je vais

essayer de comprendre ce qu’elle vit. Quand j’aurai compris ce qu’elle vit, je saurai quoi aller chercher dans l’image. Mais effectivement, il y aura toujours cette notion d’instantané, on ne peut pas l’enlever dans la photographie. Dans des situations de guerre, il y a la question morale de l’humanité qui est remise en cause, comment un photographe peut vivre et répondre à cette question, jusqu’où le photographe peut aller pour prendre sa photo ? Ce n’est pas une question nouvelle. A chaque fois qu’une photographie obtient un prix, un World Press, la question se pose avec une polémique qui peut naître. Est-ce que le photographe doit être acteur de l’événement qu’il vit, est-il simplement observateur uniquement là pour ramener, pour traduire ? C’est toujours très compliqué de répondre à cette question. Je pense qu’on doit rester le plus longtemps possible un témoin qui ramène une information, une image, une vision des choses, mais il ne faut pas que ça franchisse une certaine barre éthique ; c’est-à-dire que je

NYC, Out in the street - Jacques Pion

Comment appréhendez-vous photographie ?


[ Rencontrer - Photographie ]

considère que chacun fait avec son niveau de tolérance et d’éthique. Si un certain niveau est franchi, je ne fais pas, je ne fais plus, ou je fais différemment, mais c’est difficile de donner une règle. Ce sont vraiment des choses qui se vivent. Avez-vous été dans cette situation de dire, « non je ne fais pas » ? Oui, il y a des choses que je n’ai pas faites. Quand vous êtes face à des enfants qui peuvent être dans des situations compliquées par exemple, vous vous posez forcément la question de l’intérêt de faire une photo ou de ne pas la faire. Je pense qu’une image est là pour servir quelque chose qui va expliquer une situation, qui va permettre de faire comprendre, elle doit avoir un intérêt. Si c’est simplement pour faire un beau shoot, et puis la classer... non. Il faut respecter ce que vous faites. Ce type de travail est dans l’instantané encore une fois, quand les situations sont compliquées et chaudes, vous pensez tout d’abord à vous protéger, à protéger ceux qui sont éventuellement avec vous, ceux qui nous accompagnent et qui essaient eux aussi de nous protéger. Sur l’instant, je pense qu’on n’est pas forcément dans le conscient de ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Ensuite, il y a des photos qu’on a pu faire, mais dont on dit après, non je ne veux pas la sortir. C’est également possible. Cela vous arrive-t-il souvent ? Non, plus maintenant. J’ai récemment fait des images pour des ONG, avec des enfants qui étaient parfois dans des situations difficiles, mais cela était au service du travail des ONG, donc cela avait un sens. Je photographie toujours les enfants à leur niveau. Je me baisse, je me mets à leur taille, très près d’eux, j’ai un contact. Je ne suis pas à vingt mètres.

60 Carnet d’Art

On a l’impression quand vous décrivez votre travail, que vous êtes très solitaire finalement, seul avec votre appareil, malgré tout ce qui vous entoure. Est-ce que vous avez beaucoup d’amis photographes avec qui vous échangez ou partagez ? Oui, j’ai des amis photographes mais je pense que c’est un métier solitaire. Je ne sais pas faire une photo à plusieurs. En clair, je ne peux pas travailler à plusieurs, je travaille seul. Je suis

APRÈS QUE JE SOIS REDEVENU POUSSIÈRE insupportable quand je bosse, donc, il vaut mieux que je sois seul. Deuxième chose, je ne sais pas travailler en groupe. C’est vrai que, dans une démarche d’auteur, on est dans une réflexion qui est un peu solitaire, dans sa propre réflexion qu’on essaie de traduire, donc forcément il y a cette dimension d’unicité. Elle est là, je ne peux pas la nier. Est-ce qu’il y a un photographe auquel vous auriez aimé être comparé ? C’est une question difficile, car il y en a beaucoup. On voudrait toujours être comparé, être l’égal de... J’ai beaucoup d’admiration pour les pionniers de la photographie. Je pense qu’ils ont presque tout fait. Ils avaient le matériel qu’ils avaient. J’ai une très grande admiration pour les pionners, dont

Doisneau, parce qu’il ont vraiment amené un regard, une façon de concevoir le cadre, l’image. Ce qui me ferait plaisir, c’est qu’au moins une de mes images reste après que je sois redevenu poussière. Voilà, ça me ferait plaisir, et j’aurais peut-être à ce moment là, l’impression d’avoir effectivement été, un tout petit peu l’égal de... Vous dites qu’une photo pourrait vous rendre immortel, vous survivre... Vous avez pensé à ce que l’on pourrait dire de vous après votre mort ? Non, du tout, ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est le présent. Quand je serai mort, ils feront ce qu’ils veulent... Je ne suis pas dans ce trip là parce que ça fait partie des choses qui se font après. Cela ne hante pas mes nuits, mes réflexions, et quand je fais une image, je ne pense pas à ça. Que peut-on vous souhaiter pour votre avenir ? Que voudriez-vous être dans dix ans ? Dans dix ans, j’espère pouvoir continuer à faire le travail que je fais aujourd’hui. Je n’ai pas de prétention de célébrité, je voudrais pouvoir continuer à aller au devant de gens et de cultures différentes, pouvoir partager certains moments de la vie des gens et pouvoir continuer à faire des images. Pour finir, qu’avez-vous à crier au monde ? Je dirais une seule chose, quoique vous fassiez, faites-le par passion, et vivez-le !


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eric prowalski/ les trésoms, gastronomie incontournable. Propos recueillis par Antoine Guillot D’origine bordelaise, il a appris auprès de Philippe Etchebest avant de travailler avec Alain Soliveres aux Élysées du Vernet, puis devient chef de La Corniche, dernière folie de Philippe Stark à Bordeaux. Il est arrivé, devant gérer cent couverts. Un an plus tard, victime de son succès, sous la décision de sa direction, l’établissement grandit et en propose mille, il tombe alors en dépression et décide de démissionner. Il quitte tout et rencontre, au hasard de ses recherches, Monsieur et Madame Droux, propriétaires des Trésoms et du 20/Vins à Annecy. Coup de foudre entre les gérants et le chef qui se retrouve alors à la tête d’un bar à tapas, d’un service de restauration de séminaires, d’un bar à vins et, évidemment, d’un restaurant gastronomique. Dans cet établissement de charme qui a gardé toute la saveur des années trente, Eric Prowalski nous offre une visite dans sa maison de bonheur. À trente-cinq ans, il nous livre sa force de vie, nous dévoile son parcours tumultueux et nous offre les secrets de son ambitieuse et originale cuisine.

Quelle est votre relation avec vos collaborateurs et votre travail ? On travaille quinze heures par jour, sans week-ends, je veux des sourires, qu’ils aient envie de travailler. Je me retrouve régulièrement à aller chercher un apprenti au commissariat à deux heures du matin. Je suis un père

JE ME REMETS TOUT LE TEMPS EN QUESTION pour eux, même si je préférerais parfois être un frère. Mon but c’est de faire un bon jus, une belle cuisson, de retranscrire au mieux ce que peut donner

62 Carnet d’Art

le produit et ce que je suis quand je le fais. Pas de faire rêver, ça je ne sais pas faire. C’est pour ça que j’exige une rigueur. Depuis l’âge de six ans je veux être chef, être MOF (Meilleur Ouvrier de France) et étoilé. Je n’ai pas pris de vacances depuis deux ans et demi parce que je n’en veux pas. Je ne sais pas faire autrement que de travailler, de chercher, de me confronter aux produits et aux challenges quotidiens de la cuisine. Ma fierté fait que j’aimerais une plus grande reconnaissance grâce à une étoile ou le titre de MOF, mais au fond je sais que la plus belle des récompenses c’est le sourire de mes clients et le fait que le restaurant soit complet tous les jours. Quelle a été l’évolution dans votre profession depuis quinze ans ? Avec les apprentis, je me rends compte qu’il y a une perte du savoir-être, du respect, du sens de la hiérarchie,

etc… Je suis arrivé tout seul, sans équipe. J’ai du prendre mes responsabilités et construire mon réseau, mon équipe et avancer avec eux. Installer un savoir vivre, une envie de faire plaisir. Le respect peut revenir. Les valeurs, si les gens ne les ont pas à la base, c’est compliqué à apprendre ensuite. Il faut à un moment choisir un camp, être dans un bien-être ou un mal-être. J’ai choisi et c’est ça que je veux faire partager à mes clients. Je ne suis que cuisinier, je n’arrive pas à parler de ce que je fais. Je n’arrive pas à parler de moi comme je devrais le faire. Je n’ose pas aller voir le client à la fin du repas, je n’arrive pas à entendre les compliments et suis trop timide pour encaisser les critiques. Je me remets tout le temps en question. Paraître et transparaître ce n’est pas la même chose, moi j’aime paraître, pas transparaître, je suis entier et ce que je suis c’est ce que je mets dans


J’AI UNE LIBERTÉ, JE N’AI PAS DE CARTE Carnet d’Art 63

Photo : Emmanuel Moreaux

[ Rencontrer - Gastronomie ]


Photo : Emmanuel Moreaux

[ Rencontrer - Gastronomie ]

l’assiette. L’être humain est complexe, je ne veux pas me retrouver comme un gosse à une table à rougir, à transpirer et jouer avec mon alliance sans savoir où me mettre. Je me suis tellement livré dans mon assiette que j’ai peur du jugement. Aujourd’hui je me refuse d’aller en salle, peut-être parce que je n’ai pas encore le col bleu blanc rouge, que je ne m’en s’en pas la légitimité. Qu’est-ce que l’on trouve sur votre carte ? J’ai une liberté, je n’ai pas de carte. J’ai un menu d’appel à 37€, un à 79€ pour toucher un maximum de personnes et un menu dégustation à 129€, neuf plats, libre d’expression, différent à chaque table, pas de plats sur la carte. Il y a aussi les suggestions d’exception, truffe blanche etc… qui varient tous les deux ou trois jours. Je me résous à ne pas faire que des produits chers. En tout cas pas du cher pour du cher. Je fais une mousseline de pomme de terre avec de la truffe blanche d’Alba, à ce moment la cuisine devient intéressante. C’est sublimer la pomme de terre par la truffe ou la truffe par la pomme de terre. Quatre grammes de truffe blanche pour cent grammes de pomme de terre, ce que je fais manger

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ce n’est pas la truffe blanche, c’est la pomme de terre de Jean Robert Martel, pas calibrée que je passe trois fois au tamis, et qui est faite juste à côté. La proposition de ce menu dépend de quoi ? Elle dépend de mes fournisseurs, de ce qu’ils m’amènent. Si Bernard n’a pas d’omble chevalier parce qu’il n’a pas fait beau et qu’ils sont à la baie d’Albigny,

SENTIR LA MATIÈRE ET LA RETRANSCRIRE que lui est allé pêcher à l’autre bout du lac, je ne vais pas taper un scandale à Bernard parce qu’il n’a pas d’omble chevalier. C’est pareil pour la chasse, pour les champignons, pour les fruits et les légumes. Je reviens de la sieste avec mon fils à 18h, j’ouvre mes frigos, je regarde et je dis, tel menu ce sera ça, tel autre ce sera ça, etc…

Le plus dur c’est pour mes apprentis… Ils ne peuvent se reposer sur rien. Mais c’est pour ça qu’ils sont là. Sans filet. On travaille dans l’instant, aucune préparation en amont, on cuit tout à la minute pour le restaurant gastronomique. En salle, le homard part vivant, le carré de bœuf part entier, il me revient et je dois le couper et le cuire. Le poisson est présenté non écaillé, non vidé au client lorsqu’il commande, c’est le même poisson qu’il aura dans son assiette dix minutes plus tard, avec les légumes tournés à la minute. Il y a également quelque chose d’important, je travaille avec des fournisseurs locaux. Je ne suis pas de ceux qui surfent sur la vague de « Je vais chercher moi-même mes produits ». Il y a des personnes dont c’est le métier, moi je n’ai pas le temps, ni leur expertise, je les accompagne pour connaître leur métier et pour avoir un véritable échange. Je fais marcher l’économie locale et grâce à ça je me retrouve avec des herbes que je ne connaissais même pas et que l’on ne trouve nulle part ailleurs que chez moi… Parce que j’ai une relation tout à fait privilégiée avec mon fournisseur. Grâce à ça je découvre également de nouvelles techniques de cuisine, habituellement on fume le poisson avec de la sciure d’hêtre, maintenant je le fais parfois avec du foin, du genévrier, etc… Je veux faire de mon établissement le fleuron de la gastronomie du tour du lac et c’est grâce à ces relations que j’avance. Qu’est-ce qu’il se passe dans les coulisses de la cuisine ? Théoriquement je suis aux passes. Je réclame, ils m’envoient les garnitures, les viandes et moi je dresse et fais partir. Aujourd’hui ce n’est pas tout à fait comme ça, parce qu’on est une équipe jeune, que l’exigence fait que les technicités sont particulières…


[ Rencontrer - Gastronomie ]

Vous avez une relation sensuelle avec vos poissons… Oui mais ce n’est pas typique de mon métier, c’est le propre de l’artisanat en général. Il y a une communion, une

C’EST LA MEILLEURE CHOSE QUE JE PUISSE OFFRIR AU MONDE communication qui se fait. Lorsqu’on coupe une échalote, il faut l’écouter. Quand on abîme un oignon ou une échalote c’est ça qui nous fait pleurer. Elles saignent parce qu’on les entaille

et qu’elles rendent du jus que je n’ai plus dans mon plat après… Je suis obligé de parler avec mes échalotes pour les couper sans leur faire mal. En respectant le produit, il nous rend le meilleur dans l’assiette. On peut être pâtissier et chef ? Les critiques disent que je suis pâtissier avant d’être cuisinier. Ils n’ont pas tort parce que quand j’étais chez Philippe Etchebest, lorsqu’il n’était pas là ou qu’il était en vacances, je le remplaçais. Quand je suis parti de chez lui, il m’a envoyé aux Élysées du Vernet et je me suis retrouvé à la pâtisserie. J’ai commencé à faire le pain, ce que je n’avais jamais fait de ma vie, je suis resté un an et demi et j’ai terminé sous-chef en pâtisserie. C’était un beau cadeau. Même si j’avais pris quinze kilos, perdu le sommeil et mon énergie. J’ai traversé une période de ma vie durant laquelle je me provoquais au-delà du raisonnable pour voir ce que j’étais capable d’encaisser. Cela explique mon rapport aux autres aujourd’hui.

Photo : Emmanuel Moreaux

C’est aussi pour ça que je travaille à la minute, parce que c’est plus facile pour moi, je dois gérer plusieurs établissements, changer les cartes tous les trois mois et veiller à la qualité de quatre restaurants, des fournisseurs, des contrats d’achats. La solution que j’ai trouvée est de faire la mise en place pendant le service. J’aime et j’ai besoin de mettre les mains dans mes produits, pour sentir la matière et la retranscrire. C’est aussi pour ça que j’ai besoin de sentir et savoir d’où vient mon produit. C’est très important. La truite n’a pas toujours la même couleur de chair et n’a pas toujours le même poids, donc on s’adapte, je ne peux pas faire de fiche technique. On s’en fiche de l’écrit, c’est bon pour de la comptabilité, mais il faut toucher pour comprendre et savoir comment ça va réagir à la cuisson. J’emmène mes apprentis à la pêche à quatre heures du matin, je peux vous assurer que quand il faut désarêter le poisson, ils s’appliquent d’autant plus parce qu’ils savent d’où il vient et qu’ils se rappellent qu’ils sont allés le pêcher les mains dans l’eau alors qu’il faisait deux degrés.

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[ Rencontrer - Gastronomie ]

Être à l’écoute et connaître les gens. Cela a forgé l’engouement, la capacité au travail et l’exigence que j’ai maintenant. Aujourd’hui je veux aller plus loin et plus vite, sans doute parce que j’ai l’impression d’avoir perdu du temps à cause de cette période de ma vie.

C’est un lien commun que vous avez avec les personnes avec qui vous travaillez ? J’ai un apprenti depuis deux ans et demi, il avait quinze ans quand il est arrivé, aujourd’hui il en a dix-huit et je pense que je l’ai sauvé. Je l’ai sauvé

de la délinquance mais surtout de la « non-passion ». Je suis très fier de ça et de cette relation privilégiée que je tisse avec les personnes avec qui je travaille. Tous les gens avec qui je travaille ont des problèmes d’adolescence, de jeunesse, de famille… Par le métier, par ce que je suis et par l’établissement, je leur offre une chance. À partir du moment où on échange, où on est à l’écoute et qu’on a envie d’aider

IL Y A UNE COMMUNION QUI SE FAIT sans rien recevoir, on est dans l’essence même de l’humanité. Je préfère donner que recevoir, c’est pour ça que j’ai horreur de mon anniversaire. Il y a une notion de pédagogie avec vos collaborateurs mais avec vos clients également ?

Photo : Emmanuel Moreaux

Tout à fait. Le problème c’est que, puisque je ne sors pas de ma cuisine, c’est très compliqué. Bien sûr que j’aimerais que le monde entier sache que je fais mâturer mes viandes pour les faire sécher et leur donner ce petit goût de noisette… Mais j’ai du mal à communiquer autrement que par l’assiette… C’est la meilleure chose que je puisse offrir au monde.


[ Rencontrer - La question ]

fauve/ le cri musical de plusieurs générations. Propos recueillis par Antoine Guillot Inclassables, ils sont le nouveau souffle de la scène musicale francophone. « Être une personne fauve », ils se le répètent sans cesse et nous le crient avec la douleur de la lucidité des poètes. Nous les avons croisés, « Cool Carnet d’Art » comme ils disent, et relatons l’extrait d’une longue et belle rencontre... Qu’est-ce que vous voudriez que l’on retienne de Fauve après votre mort ? Rien. On voudrait que les nôtres retiennent que même si on est des gens un peu erratiques et bancals, on a été des gens tenaces et combatifs qui ont cherché une forme d’amélioration d’eux-mêmes. Quand on se projette dans vingt ans, le seul truc qu’on se dit c’est que ce sera cool quand j’aurai des petits-enfants et que je pourrai leur montrer des photos ; « Papy il est un peu vieux, il est un peu con mais quand il était petit, il avait un groupe, et il a vécu une aventure qui était chouette… ». C’est très égoïste comme démarche, mais dans un sens c’est sain. On fait les choses pour nos gueules. Ce qu’on dit c’est ce que tu te dis à toi-même pour te botter le cul quand tu perds un peu espoir, quand tu n’arrives pas à parler à ton frère ou à cette fille dont tu es amoureux… Tu leur dis en chanson. Ce sont des monologues sous la douche et je ne vois pas en quoi ça pourrait entrer dans la postérité. Si ce sont des propos que des gens s’approprient, ce n’est pas à nous qu’ils vont penser mais à leur vie. Si ce truc là devient utile à d’autres personnes que nous, c’est très beau et on ne va pas s’en plaindre, mais ce n’est ni ce qu’on veut ni ce qu’on espère. Si Fauve perd cette fonction d’exutoire pour nous,

même si ça touche toujours plus de monde, on a tout perdu. Parce que c’est une vraie soupape, et que si on ne l’a plus, on est moins bien, tout simplement. On veut juste vivre le plus longtemps possible et creuser en se disant qu’on a avancé, qu’on a progressé, et peut-être même qu’on est devenu des gens bien. Fauve c’est aussi un espace dans lequel tu peux dévoiler des choses qui font partie de ton intimité. L’idée c’est de mettre nos egos de côté, donc ça serait complètement contradictoire d’arriver à ce que Fauve devienne un vecteur pour nos egos… Il n’y a pas d’ambition pour Fauve, il y a des ambitions pour nous et Fauve est un moyen d’y arriver. Ce n’est pas une fin en soi, c’est une béquille, une lanterne, on fait Fauve pour aller mieux dans nos vies à nous. Notre quête, c’est d’être des personnes fauves, c’est-àdire des gens qui pissent droit, qui sont capables d’aimer et d’être aimés. Fauve c’est un moyen, c’est une thérapie de groupe. Je vois des gens autour de moi qui vont courir pendant une heure et qui reviennent tout transpirant mais bien… Ils ne veulent pas pour autant être sportifs professionnels, parce que ouais, ça fait chier de courir. Nous c’est pareil, on se retrouve et on fait Fauve, pour être bien.

Carnet d’Art 69


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[ Questionnaire Carnet d’Art ]

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Photo : Alison Mc Cauley

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Photo : Pauline Emelin

[ Raconter ]

Le récit est un chemin qu’il faut suivre pour se perdre… Parce que le temps est fondamentalement narration, et parce que l’homme reste cet animal du temps, la fiction n’a jamais été si nécessaire… Face à une réalité fuyante, se raconter des histoires n’est plus seulement passer le temps.

72 Carnet d’Art


[ Raconter ]

74

l’année

76

façades

81

miroirs blancs

84

calixte

86

disparition

88

la lyre du rapshode

90

sinon je meurs

nouvelle.

photographies.

nouvelles.

poème.

poème.

poème.

hommage.

RACONTER

Carnet d’Art 73


[ Raconter - Nouvelle ]

l’année/ recueil de nouvelles - corps & temps. Pour fêter sa naissance, la maison d’édition Carnet d’Art éditions organise un concours de nouvelles afin de publier un premier opus, qui fera figure à la fois de manifeste esthétique et de vivier de jeunes artistes susceptibles de devenir, avec nous, les plumes phares de demain. Voici l’extrait de la nouvelle lauréate : Été Proust de Jean Belmontet, sélectionnée par un jury de professionnels. Un premier contact privilégié avec la matière brute qui compose ce recueil, une entrée en matière aux notes estivales : à l’ombre des cyprès, dans le silence des jours déclinants, les fragrances d’une suite d’étés se rappellent à l’auteur pour lui crier la fuite du temps. A chacun sa madeleine…

[…] Le foyer, longtemps laissé puant et cendreux, froid, salissant, comme un cadavre oublié par les délinquants, avait soudain repris son imprévisible pirouette le 4 novembre 20**, le jour de mon anniversaire. On avait, six heures avant, scrupuleusement balayé chaque sillon, astiqué chaque interstice de l’âtre, puis on avait, comme pris d’une frénésie qui faisait d’avance surgir, par hallucination collective, les flammes, desquelles la chaleur rondelette ferait bientôt l’unique et transcendantale joie de toute la famille, entassé brindilles et bûches à la manière d’une pyramide d’immolation. Chacun, drogué par la consternation sublime que provoquait le viol du grand tas de bois amoncelé pendant l’été, se devait de collaborer sans renâcler à la mise en place du « bûcher des beaux jours », en déplaçant avec enthousiasme, depuis le fond du garage jusqu’à la cheminée, sa part du sacrifice. C’eût été une abominable profanation que de bouder le rite du premier feu de l’année.

74 Carnet d’Art

Une fois l’âtre bourré, mais bourré avec élégance, avec tact, puisque chaque membre de la famille, à mesure qu’il introduisait les morceaux de bois qu’il avait dans les bras, simulait le calcul et la minutie en égalisant ridiculement l’amas compliqué et en le décorant de fumistes stratégies de répartition spatiale, et une fois la réserve latérale constituée, j’avais – moi, c’était mon anniversaire, mes droits locaux s’en trouvaient décuplés – gratté l’allumette contre le bord de la boîte, et dans un geste ni arrogant ni suspendu, mais principalement hugolien, je l’avais jetée dans le réceptacle des chimères hivernales que nous venions de bâtir. Tout alors était mort, sauf la minuscule langue rouge qui avait léché le papier froissé ; la maison, autour de nous, s’était faite avalée par la Terre, la Terre par l’Espace, l’Espace par la Langue. Tout, dans nos yeux, avait perdu sa consistance, son état physique, pour se retrouver substantiellement noué dans l’incendie tassé qui prenait peu à peu, en tintant, sous

la montagne sacrée. La famille, pétrifiée, se tenait devant ce miracle, prête à mourir avec lui si l’allumette s’éteignait sans avoir assez répandu son sortilège. On fixait ahuri le papier, dont les coins se faisaient millimètre par millimètre manger par l’embryon de feu, comme on aurait fixé de loin, sans déchiffrer les caractères, un compte-rendu d’une délibération de Jugement Dernier.

TOUT ALORS ÉTAIT MORT, SAUF LA MINUSCULE LANGUE ROUGE


[ Raconter - Nouvelle ]

Si nous avions su le faire, nous nous serions tenus par la main, parce qu’un effroi mêlé de béatitude nous étreignait le coeur. Les premières brindilles avaient cliqueté – extase ! louanges ! Les premiers bourgeons morts avaient explosé dans un claquement sec – l’action de grâce pouvait commencer – nous étions dans l’état des enfants de la Grotte. Le papier froissé avait brutalement craché une haute flamme jaune, et, au cours des trois ou quatre secondes qu’il avait mis à se consumer, l’écorce brune et sèche des morceaux de bois inférieurs s’était enrosie, puis avait accepté l’agression du feu jusqu’à se l’approprier, puis l’avait transmise, et tout alors était vivant, et l’hiver pouvait commencer, puisque nous, dans la maison, nous étions les gardiens de la vie, nous l’avions créée, nous la

préserverions. Mais désormais, le feu mourait déjà ; l’orgasme partagé que nous avions vécu dans cette vision pénétrante était évaporé parmi les mille instants fourbus et parcellaires qui peuplent l’île de la mémoire. Il était deux heures du matin, et seul, en flaque sur le fauteuil noir, une main sur le front, je me mis, avec l’impression d’un songe, à penser à l’été précédent. [...] L’été ! L’été qui avait précédé mes vingt ans et le jour où j’avais allumé le premier feu de l’année, avait semblé être, sans y réfléchir trop, un été « normal », voire « morne ». Je n’avais pas visité de pays époustouflants, ni rencontré de filles galvanisantes, ni commis d’actes notables. Comme tous les étés, j’avais nagé entre réunions familiales cuisantes, séjours fadasses ci ou là, travaux d’été mal rémunérés, balades cocasses,

rencontres raseuses, discussions hilares, hasards sibyllins, et surtout, moments de solitude apaisée. Rien ne méritait cette soudaine immersion mentale dans ce passé ; rien n’y était vraiment saillant ; tout y était comme la routine, douce, éreintante, assassine. Il y eut bien, certes, cet énergumène tant dément que lumineux, le frère d’un ami, qui m’emmena un soir de juillet voler des motocyclettes dans un garage mal cadenassé, mais je réalisai vite l’inintérêt de ces machines de par leur facilité de prise en main. Je jetai la mienne dans un fossé, et plantai là le gars éberlué de m’entendre rouspéter contre l’absence totale de risque que constituait la conduite des motocyclettes. En réalité, je n’ai jamais aimé les choses faciles à comprendre. Ce sont les plus fumeuses. C’est peut-être à cause de ce vice curieux que ce soir-là, face au feu mourant, je tentais par tous les moyens de saisir à nouveau, dans son essence, par des raisonnements impossibles et des pensées embobelinées, ce qui avait été si singulier au cours de l’été précédent ; c’est probablement pour cela aussi que je ne m’étais pas arrêté à cette impression superficielle et première d’un été convenu et routinier – j’avais voulu savoir pourquoi, ici et maintenant, j’avais pensé à cet été ; c’est, sans doute, pour cela enfin, que je m’étais mis en tête de lire Proust – toute la Recherche – ce même été, dès juin : c’est en tout cas là que j’ai trouvé la cause principale de mon impression bizarre en me l’évoquant, c’est en tout cas là que depuis, je suis toujours revenu, depuis ce jour de mes vingt ans, où j’ai trouvé, dans quelques braises rougeoyantes, immanquablement liées au soleil brut de l’été d’avant, Proust. […]

Carnet d’Art 75


[ Raconter - Photographie ]

façades/ photographies originales. Zacharie Godrillot-Roy - Photographe Dans une ville qui nous est étrangère, c’est la surface des bâtiments qui ressort au premier abord. Dans cette série Façades, j’expose une vision métaphorique d’un monde dénué d’âme. Celle-ci évoque un quotidien sous forme de décors, un monde inconnu qui ne serait qu’une image, sans espace intime, l’apparence pour seul refuge.

76 Carnet d’Art


[ Rencontrer - Photographie ]

Carnet d’Art 77


[ Rencontrer - Photographie ]

78 Carnet d’Art


[ Rencontrer - Photographie ]

Carnet d’Art 79


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Photo : Julien Chevallier

[ Raconter - Nouvelle ]

miroirs blancs/ « Je cherche une fêlure, une fêlure pour être brisé. » George Bataille - L’expérience intérieure

prélude à ton autre. Arnaud Idelon - Étudiant en histoire de l’art Tu es ce paradoxe sans contradiction. Tu es cette complexité sans la moindre équation, cette simplicité sans sympathie. Tu es ce problème sans issue. Tu n’es pas ce que tu veux être, tu ne veux pas ce que tu seras. Tu es cet orphelin enfant roi. Tu es tous ces projets avortés, tu es ces enthousiasmes déchus, ces promesses tronquées, ces mensonges inutiles, cette œuvre inachevée. Tout ce à quoi tu donnes vie et sens s’éteint sans achèvement, à commencer par toi. Tu es cet écrivain qui n’écrira pas, cette fêlure persistante. Tu es l’artiste sans œuvre d’art, l’olivier amoindri. Ton cœur n’insiste pas, ta raison renonce.

Tu vois en la beauté tes limites, en la vérité une fausse monnaie, en l’amour la perte de soi ; l’éternelle vacuité semble être ton leitmotiv. Le refrain de tes songes n’est que fiel et liqueur. Tu t’endors, la gorge serrée de te haïr et de t’aimer. Les mots te font peur, plus encore que les choses. De Quincey sans drame, seules quelques voluptés semblent pouvoir t’apaiser, l’instant d’une ivresse. Tu es le roman inachevé, les frères Karamazov, le chef d’œuvre inconnu et tout ce qui nait sans mourir, sans naitre pour aboutir. Tu es l’ébauche, tu es l’esquisse, le

palimpseste sans passé, la mémoire privée d’horizon. La majuscule ne verra jamais le point. L’exorde sans clausule, puisque privée de direction, d’investissement, de foi en celui qui est toi. Toi. Trois lettres pour un échec. Tu es le triomphe de la facticité. Tu suis la foule, la foule te rit. Toujours et jamais riment en toi, promesse sans lendemain. Tu te nappes dans le vide, for intérieur. Enveloppe décharnée, façade obsolète abandonnée au vent du monde, tu ris d’être toi.

Carnet d’Art 81


[ Raconter - Nouvelle ]

Tu es le sol fécond sur lequel plus rien ne poussera, le talent endormi sans possible réveil. Tu es un désert sans dune, l’arbre sans fruit, le Christ sans apôtre, Paul sans Virginie, Roméo sans Juliette, Scott sans Zelda. Tu es le manque. Le manqué, la peur d’échouer précède l’envie même de créer. La perfection comme refuge abrite ta lâcheté. Le curseur clignote sur la page blanche. Les mots ne viendront pas. Ton désir d’écrire bute sur le voile de tes peurs. Oser est un blasphème. Pourquoi se découvrir et s’offrir nu à la foule des cyniques ? Tu es la médiocrité victorieuse. Tu as vu dans la tempérance l’asile du médiocre ; tu es désormais l’athlète sans trophée, le pianiste d’aucune formation, l’étudiant brillant mais terni. As-tu jamais su garder celle que tu aimais ? Amour sans retour, élan privé d’envol, le kaléidoscope de ta mémoire reflète la bruine maussade de vingt années sans éclat. Pourtant tu te complais dans cette idée de toi-même et, certains jours, tu parviens même à cracher un bonheur factice sur ceux que tu penses plus bas que toi. Car tu es le mépris même, agaçant mijauré, intimement convaincu d’un talent prêt à éclore, d’une gloire à venir. L’attente ne fut jamais si confortable. Tu n’écris pas. Ton roman pourtant vit en toi, les soubresauts de ton esprit le forgent à mesure et lui projettent tes impulsions. L’intrigue est tracée, les

82 Carnet d’Art

Photo : Emmanuel Moreaux

Imposture manifeste dans laquelle tu te complais. Paraître plein quand on est, comme on dit, que vide et creux, tu es Figaro, mais tes noces se reposeront dans le noir de ta conscience et la bile de ton cœur nacrera la romance. Ni ténébreux, ni prince, tu es l’inconsolé sans chagrin, le déchu d’aucun trône.

TOI. TROIS LETTRES POUR UN ÉCHEC idées ébauchées ; ses personnages sont plus réels que toi. Les notes et les contre-notes s’accumulent sur ton bureau, feuillets noircis d’enthousiasme, particules élémentaires d’une œuvre grandiose de l’imagination. Balzacien les prémisses en toutes choses ont une délicieuse saveur - tu les multiplies indéfiniment. Elstir ! Fiévreux, comme le soldat la veille de la bataille, tu retardes l’échéance. Bientôt tu devras te mesurer

au vide. Remplir de toi l’immensité désespérante. Mais a-t-on déjà projeté le vide même ? Ahanant sur chaque lettre, tu entrevois l’échec. Tu t’échoues sur la page. La lampe de chevet est le seul témoin de cet affrontement entre toi et les mots, toi et le vide, toi et toi-même. Tu es le seul à convaincre, et là est le problème. Épique chronique d’une défaite déjà écrite. Tu es ton propre censeur ; commencer t’est impossible, créer, interdit. Les mégots s’entassent dans un cendrier fumant et l’ascension des volutes laisse filtrer les reflets carmin ou ambrés d’un verre presque vide, mais le blanc persiste et signe. Ce blanc, terrible miroir de la vacuité de ton être. L’alcool doucereux et les miasmes de tabac froid alourdissent ton esprit et bientôt tu renonces. Idées sans racine, esprit sans plume, ce roman c’est toi. Tu ne l’écriras pas.


[ Raconter - Nouvelle ]

TRAVERSÉE HOULEUSE D’UNE EAU SANS COULEUR Mais alors, comment croire en lui s’il ne peut être expliqué ? Le choix, le choix des mots, la conscience des possibilités, autant de facettes innombrables qui cherchent leur reflet sans qu’aucun miroir ne puisse l’identifier.

des rives. Killian Salomon - Auteur Une première tentative, échouée. Une deuxième ligne, vide puis rayée. Une cigarette pour combler l’instant, cet instant qui devient multiple, nouveau dénominateur d’un temps qui se fige. Enfin l’idée émerge, faible lueur dans l’opacité des songes, elle devient brasier. Une chaleur nouvelle, vigoureuse, se nourrissant de son propre isolement. Il faut l’extraire, la projeter sur la surface immaculée. L’étincelle jaillit en flots bleus, elle tente de creuser son sillage, de distinguer son ombre pour se convaincre d’exister. Mais la blancheur est affamée, immuable inquisitrice de la non-pensée, elle dévore le songe, le broie, le confronte à son propre vide. L’idée résiste, un temps seulement, puis se laisse absorber. D’elle ne persiste qu’une flaque de sang cobalt, un charnier de lettres disloquées. Nouveau départ, le regard s’élève, tente de distinguer le réel, d’en extraire la vérité, mais le monde reste muet car l’esprit est sourd. Combat inégal, l’imagination lutte sans raison, l’inspiration existe sans démonstration. Le rêve est là pourtant, il possède l’esprit, s’approprie toute pensée...

Une silhouette se dessine de nouveau dans le brouillard, elle paraît si lointaine, si fragile, elle brille faiblement, lueur chétive qu’il faut piéger. Chaque pas vers elle semble l’estomper, la distance diminue, mais rien à faire, la silhouette s’éloigne encore, inaccessible, puis disparaît. Il faut la pourchasser, simplement parce que la traque est belle. L’acier hésite puis se lance sur quelques longueurs, traversée houleuse d’une eau sans couleur. Il nage à contre courant, à la dérive il passe d’île en île, vogue de ligne en ligne. Mais c’est un navire fantôme, des voiles sans gréement qui ne peuvent capturer le vent. La flotte finira par s’échouer, elle sombre sur la forme sans en atteindre le fond. Au port des chimères il n’y a plus de départ, seul persiste le souvenir des anciens voyages, des passions épuisées. Les fantasmes dansent sous les yeux clos, spectres oniriques ils entament leur chant funèbre, cette mélodie que jadis on avait chérie, celle qui naît au coin des lèvres. Mais le refrain mélancolique s’épuise, chaque tentative pour le chanter le scelle dans l’oubli. Il y avait pourtant de belles histoires à conter, l’histoire de l’homme, une histoire d’amour qu’on ne peut expliquer. Il y avait cette volonté de transmettre, de recouvrer une dernière fois. Il y eut surtout de nombreuses esquisses ratées, tracées fébrilement à l’encre de chine. La chanson reste hors d’atteinte et il n’y aura pas de rappel. Quel était le rêve initial ? Aimer sans doute, s’imaginer que c’était possible, que l’inéquation de nos âmes rendait beau le désir. Un rêve étrange, une apparition fugace que nous aimons contempler, immobiles sur les quais. Voir ce rêve prendre le large, le voir s’enfuir avec émotion, entre crainte et regret, mais se contenter d’enfoncer un peu plus nos pieds dans le sable.

Carnet d’Art 83


[ Raconter - Poésie ]

Photo : Arnaud Idelon

C’EST TOI QUI REVIENS DE L’ETERNITÉ

84 Carnet d’Art


[ Raconter - Poésie ]

calixte/ Jean Belmontet - Auteur C’est comme un oiseau qui vole en travers D’un été cuisant tordu d’incendie, C’est comme une étoile en pleins cieux ouverts Couvrant de sa flamme un cœur qui mendie, C’est comme un vent d’est aérant l’humeur D’un après-midi souillé par l’angoisse, C’est comme un baiser soignant la tumeur Qui depuis mille ans ronge ma carcasse, C’est comme une eau douce où nage en riant La sirène folle aux yeux teints de bronze, C’est comme un éclat du feu d’Orient Dont l’ombre rougeoie aux pieds du bonze, C’est comme un sourire affecté d’effroi Qui, à ton retour, soudain, se déniaise, C’est comme une braise au milieu du froid, Et comme un glaçon dans une fournaise. C’est ta tête en joie aperçue au bord De ma fenêtre ; et c’est ton cou si svelte Qui surgit, fumant, dédaigneux, fou, fort, Cagneux, germanique, archangé et celte. C’est toi qui reviens de l’Éternité, C’est mon souvenir qui se désaltère, C’est l’amour soudain, longtemps évité, Qui jette à l’entraille un morceau d’haltère. C’est ta main posée auprès de ma main, C’est tout un passé fracassant la tête Dont l’odeur de vin, de peau, de jasmin, Jaillit comme un fleuve en pleine tempête. C’est enfin, ta bouche, où meurt un refrain, Où danse un désir, où l’Enfer tressaille, Qui m’a dit tout bas - Ô mots que l’on craint !, « Dix ans ont passé. Faisons retrouvaille. »

Carnet d’Art 85


[ Raconter - Poésie ]

Photo : Jérémy Tran

JE FRISSONNE HÉSITANT AU SOMMET DE TA PEAU

86 Carnet d’Art


[ Raconter - Poésie ]

disparition/ Killian Salomon - Auteur Les couleurs se sont tues. La nuit te recouvre. Quel néant sublime Dissimule ta vertu Et ma cécité découvre, Tes formes qui n’en sont plus. Invisible à ce sens Qui n’a su contempler, La charnelle innocence Offerte à mon toucher. Je frissonne hésitant Au sommet de ta peau Parfumée en souvenir. Ne reste que le chant De mes lèvres sans mots Qui ne veulent plus fuir Le calme du repos. Ivre de désir Ma main tremble. Se taire et sentir, Au bout de mes doigts, Au fond du devenir, Ce que j’imaginais de toi, Ce que tu avais de pire. Et je viens et tu pars Au rythme de cette danse, Présage du départ, Préface de ton silence. Je suis le chercheur d’or Avide de richesses, Que je crois à tort Tapies dans tes caresses. Nos étreintes vaines, Nos baisers, nos peines, Sont autant de peut-être

Sur lesquels s’est forgée La belle espérance De mon avenir gracié De ton ignorance. Mais l’aube viendra Et avec elle la vérité, Muette tout comme toi A l’ombre du péché. Parle je t’en prie ! Accorde-moi cette pause Car ton râle prédit La fin de toute chose. Morphée est une reine, Je m’extirpe de ce vague sommeil. Images confuses, une lumière jaillit. Que me veut le soleil ? Terré dans l’ombre, je distingue une odeur. Un arôme au parfum subtil, Qui flotte et qui meurt. J’aspire son essence, Me délecte du poison. Senteur d’espérance Imprégnant l’édredon. Sur la pénombre s’ouvrent mes paupières. Mes yeux cherchent la silhouette endormie. Sur le vide mes doigts se resserrent, Et je comprends qu’elle est partie. Son corps m’a quitté. Seul persiste le souvenir De nos corps enlacés, Destinés à se nuire. Disparue, réduite en poussière Le vent l’a emporté, elle est désormais fantôme. Laissant dans ma gorge ce goût amer, Ne laissant que de l’air au creux de ma paume. Aux Lointains Espoirs

Carnet d’Art 87


La diffraction, variation orphique n°1, 2013 - Arthur Yasmine

[ Raconter - Poésie ]

L’EAU LÉTALE DU COMA QUI TRANSIT LA PAROLE


[ Raconter - Poésie ]

la lyre du rhapsode/ Arthur Yasmine - Poète Le bruit du temps ordinaire contre la barque, d’une rive à l’autre, et l’eau du fleuve qu’on avale pour sauver les souvenirs du voyage... non... Le nocher, à l’avant de l’écoulement monotone, suivant le courant et l’eau létale du coma qui transit la parole... non... À l’horizon, l’anesthésie, miroir aux profondeurs fatales… non… Et bientôt la lyre qui s’enlise dans l’onde imperméable... non... Contre les progrès du rien. Contre le sommeil. La poésie pourfend les fleuves et nous plonge dans le gouffre. Brusquement tiré par les chevilles, on se sent aspiré par un tourbillon, et dans l’obscurité on reçoit un coup violent sur le crâne. Au moment où l’on croit perdre son visage survient une voix invisible mêlant vérités obscures et paroles incohérentes. Aussitôt que la muse a tu les paroles du temps, on est saisi de bouffées délirantes : « Ils plieront sous le manque, les matins… Oh, comme on a crié pour qu’ils n’implosent pas ! On a crié… à s’en faire saigner la voix… Mais combien encore ? Et combien de soirs, hein ? Combien de cercles à sentir dans l’ombre ? La ronde des peines et des joies ?... Et combien de tours avec la nuit ? Encore sur les spirales ! À renverser le ciel... À s’en faire saigner la voix ! Combien de jours, hein ?! Et les cris au feu, combien ? À faire déborder l’aube, les cris... À s’en faire saigner la voix ! Et combien de matins encore ? Et combien de morts, hein ?... Ils plieront sous le manque, les matins… Oh, comme on a crié… » Nul ne s’enfuit des flammes intarissables ; seule la rumeur de l’enfant joueur traverse le feu. À la faveur d’une éclaircie fugace sur les délires cosmiques : POÈME À L’ENFANT ROYAL À chérir l’enfant jouant au hasard Des pions, sourire innocent, lui, l’absence Aux regards ; — pour lui cette intime oblation. Ô silence qu’émet son éclat d’ange Rieur, rumeur enchantée… À chérir Les couleurs à sa couronne de clarté… Neige sur la répétition des temps, Chant de nuit pour le recommencement… Grande affirmation : au ciel ébloui, Rire et acquiescement ; — amour à lui... À sa royauté, danse à l’horizon... À l’enfant royal, intime oblation. Le temps est fait de feux et de nuits. Le temps n’avance pas. Le temps roule sur la lyre du rhapsode. Le temps est tout l’amour que je porte — ici et là.

Carnet d’Art 89


[ Raconter - Hommage ]

sinon je meurs/ théâtre d’une mémoire. Killian Salomon - Auteur Cette note de piano qui revient incessante, le cri bref et aigu d’un manque qui me rappelle pourquoi je suis là, pourquoi je suis allongé dans l’ombre. Lights d’Archive bourdonne dans mes écouteurs. Je n’écoute pas réellement, je perçois simplement la présence de la musique, une présence familière qui m’accompagne avant chaque spectacle. C’est un refrain rassurant, une berceuse magnétique qui m’apaise, hypnotise mes sens, mes émotions et ma peur. Le rythme se noie dans le fond sonore, presque imperceptible il devient la litanie de mon inconscience qui atteint alors une perception nouvelle. Au-delà d’elle, au-delà des murs qui me séparent de la scène, j’entends les craquements du parquet qui ploie, qui gémit, sous le pas lourd et anonyme du public entrant dans la salle. Je sens également les rainures de bois s’enfoncer dans mon dos, creuser ma chair devenue tendre et moite malgré le froid silencieux qui emplit difficilement l’immensité du salon. La lune se reflète dans les innombrables miroirs de la pyramide, son spectre blanc vient mourir à quelques centimètres de mon bras. Je la sais là, imposante, figée dans son éternel sourire glacé, pointant vers le ciel son nez mille fois contemplé. Je la sais là mais je ne la vois pas, tout comme je ne fais que deviner l’immense plafond qui me surplombe. C’est une voûte sombre qui se penche sur moi, prête à m’avaler. Je connais cet endroit par cœur, je connais cette musique par cœur, mais j’ignore encore ce que me réservent les prochaines heures.

90 Carnet d’Art

C’est une ignorance aveugle, douloureuse, qui semble frémir sur les toiles craquelées qui m’entourent. J’ignore également qui en sont les auteurs. Gauguin, Manet, Delacroix, Modigliani... D’innombrables noms de peintres illustres viennent se bousculer dans mon esprit, s’y accrochant un temps avec férocité, comme dans l’espoir de revendiquer une nouvelle fois la gloire qui leur est due, puis s’effaçant subitement devant l’opacité de mes pensées. Je n’ai jamais vraiment aimé la peinture. Je suis un homme de mouvement, de geste et d’action, je ne suis pas figé. Je ne suis pas ces couleurs muettes que le monde contemple avec cette stupéfaction béate et imbécile. Je suis une œuvre qui bat. Je ne suis pas de ces peintres au visage terreux, je suis un comédien brillant. Je ne suis pas un homme de musée, je suis un enfant du théâtre. Et puis, contrairement à tous ces peintres dont les noms prisonniers de leurs plaques dorées s’oxydent doucement à mesure que le temps passe, je ne m’oxyde pas, je ne suis pas mort. Je suis ici, bien vivant, attendant de rentrer dans l’arène. Je

suis un gladiateur des temps modernes et bien sûr que le risque est grand, bien sûr que je pourrais y laisser la vie, puisque jouer n’est pas une réponse à quoique ce soit, mais une question de vie ou de mort. Les raisons importent peu. Même si cette pièce est née d’un autre, d’un homme brillant qui, désormais, a lui aussi sa plaque dorée ; je ne m’en soucie pas. Je suis ici à cause d’un mort ; mais qui ne l’est pas ? Je suis allongé, je suis torse nu, un pantalon blanc comme unique costume. La clarté lunaire réfléchie par la pyramide rampe sur le sol, elle avance doucement en direction de mon coude. Il sera bientôt l’heure. Sentir le temps qui passe aussi brièvement qu’une brise mais sentir aussi son poids écrasant qui s’abat sur vous... C’est ce sentiment qui domine tous les autres. Écrasant est le bon mot, mais il n’est pas assez précis pour décrire l’étendue de cette attente, les remous qui font en ce moment vasciller mon âme. Je joue à l’endroit même où il a grandi, où il a pris goût à l’art, au beau et au sublime, autrement dit, à l’endroit


Paradis Perdu - Kristina D’Agostin

[ Raconter - Hommage ]

où il est vraiment né. Je ne crois pas aux coïncidences, ni même au destin, seulement aux caprices du hasard et peut-être un peu à la chance, même si je la provoque davantage que je ne la subis. Rien de prophétique là-dedans, je joue ce soir en son honneur, au mien aussi bien sûr. La chose qui me trouble le plus est ce lieu. Il semble vivre en moi, à travers moi, car ma dernière représentation dans un endroit aussi atypique et improbable qu’un musée remonte à une dizaine d’années, à l’époque à laquelle je suis devenu metteur en scène, comme lui. Comme lui je joue pour m’amuser un peu, pour rappeler à ceux qui l’ignorent encore que je peux moi aussi, si le cœur m’y prend - et c’est uniquement une question de cœur si je joue ce soir - monter sur scène et les éblouir de ma présence. Sans doute pour me prouver que je vis, pour ne pas finir comme lui, en grand mentor éploré. Je voudrais être lui mais différemment. Je suis déjà l’homme blessé, l’homme aimé, l’amant désiré, frustré aussi, l’artiste drogué, camé, infecté par l’amour de soi et des autres. Je suis le vent, le fantôme de ces allées.

Éternelles gardiennes de la mémoire, elles deviendront ce soir le théâtre du présent. Elles seront le caisson où résonnera mon avenir, elles crieront ma révolte et celle de toute une génération, elles raconteront une histoire, parce que ce genre d’histoires « peut contenir le monde, ça peut nous contenir, nous et les problèmes qu’on a à affronter, et la façon dont on est au monde ». Ce n’est pas de moi, c’est

JE SUIS DÉJÀ L’HOMME BLESSÉ de lui. Si je sens le sol du Louvre vibrer c’est aussi à cause de lui. Ils sont venus ce soir pour le voir à travers moi, pour voir si je peux supporter son héritage et faire tomber sur moi leurs sentences. Ils sont tous là à attendre à quelques mètres de moi.

inconfortables - « Le théâtre occidental a sacrifié le sacré au confort », Pippo Delbono - je les imagine et cette pensée m’amuse. Je me fous de ce qu’ils pensent, de leurs regards, de leurs jugements. Catherine Tasca, Alain Crombecque, Richard Peduzzi, ils sont tous là. Pauvre Richard... Il doit se sentir mal à l’aise en voyant que j’ai abandonné l’idée des décors. Je suis sûr qu’en ce moment il cherche avec détresse le moindre indice qui pourrait lui suggérer la présence, aussi infime soit-elle, d’une quelconque mise en scène. Cet indice je le lui ai donné ; un briquet en métal, solitaire, trône debout sur le sol, posé là entre Le Sacre de Napoléon et Le Serment des Horaces... Je ne m’en servirai pas. Je m’amuse, je suis libre, je me sens fort, intouchable et pourtant, je n’ai jamais eu aussi peur. Le doute n’existe pas, c’est le manque qui me vrille l’estomac. Drogué par ses œuvres, par ces visages et ces corps solitaires tordus de désirs qu’il savait si génialement mettre en scène. Ma solitude propre, aussi, qu’il a brisé, remodelé, pour en faire quelque chose de beau. J’ai peur car je sens aujourd’hui ma solitude abandonnée, prise en étau entre ce qu’elle était et ce qu’elle deviendra après, après cette pièce, après ce soir, après cette nuit sombre et pleine qui fait vibrer à l’unisson mon âme, la sienne et celle du Louvre. La note de piano recommence. C’est la troisième fois. Ils l’ont assez entendue et moi aussi. Je regarde la fenêtre, suit du regard son ombre blanchâtre qui caresse le sol et qui vient mourir sur mon ventre. C’est ici que réside le mal. Je me lève, étire mes muscles raidis et jette un dernier regard à la pyramide. Elle brille chaque soir, je la vois maintenant et comprends que c’est mon tour. À Patrice Chéreau.

Je les imagine se tasser les uns contre les autres, s’asseoir sur les bancs

Carnet d’Art 91


Tate Gallery - Charline Meyer

[ Carnet ]

Carnet d’Art devient la tribune d’expression des galeristes du sillon alpin. Aussi, nous élaborerons à chaque numéro un carnet qui mettra en avant la démarche d’un de ces acteurs de la vie culturelle régionale.

92 Carnet d’Art


[ Carnet ]

95

christian guex au-delà des apparences.

CARNET

Carnet d’Art 93


[ Carnet - La question ]

christian guex/ au-delà des apparences. Propos recueillis par Antoine Guillot Pour ouvrir ce Carnet des galeries, nous avons rencontré Christian Guex de la galerie Au-delà des Apparences à Annecy. Travail acharné d’un passionné. En quoi votre métier mérite-t-il encore d’exister ? Un des artistes de la galerie, JeanPierre Ruel, un des grands peintres de sa génération, avec qui nous conversions sur l’état actuel de la peinture, me disait « Tu sais, Christian, nous sommes les gardiens du temple… ». Êtes-vous un marchand comme un autre qui vend simplement un produit particulier, ou êtes-vous le passeur d’une âme, d’un discours ou d’une hyper-sensibilité ? Non seulement notre métier de galeriste mérite d’exister mais il doit continuer de combattre l’ignorance et les idées reçues et surtout tenter de redonner du sens à l’objet de création. Il faut que le sensible, et les émotions qu’il contient, reprenne la main sur le concept. Pour le galeriste et collectionneur passionné que je suis, j’ose dire qu’une peinture ou une sculpture est un don de soi. Dans sa création, l’artiste est proche de l’offrande. Nous

existons pour la rendre visible et la transmettre. Nous sommes donc très loin d’un produit strictement marchand, sauf, bien sûr, du côté de la démarche spéculative qui n’est pas le positionnement de ma galerie. Exercer le métier de galeriste est un acte engagé que je revendique à travers les artistes que je choisis de défendre. Nous sommes des passeurs mais, pour ce qui me concerne, surtout pas d’un discours. Ce fameux discours, qui voudrait nous rassurer, ne peut pas précéder l’œuvre. L’Histoire passe son temps à réécrire les intentions. Laissons chacun d’entre nous, face à l’œuvre, en pleine liberté de ressentir. Dans ce cas, comment trouvez-vous l’équilibre qui paraît si fragile entre votre métier de marchand et votre rôle phare de prisme entre les artistes et la société ?

oeuvre dans les ateliers, je recherche toujours sa potentialité pérenne, sa capacité à nous restituer toujours ce qu’elle me procure dans l’instant. C’est cette alchimie là que je vends.

TENTER DE REDONNER DU SENS Mais elle est d’une infinie fragilité face à une société très anxiogène qui a plutôt tendance à refouler nos émotions. S’émouvoir jusqu’à acheter l’objet qui nous touche, est un acte qui perd aujourd’hui de sa spontanéité. A nous de réparer le lien blessé et de continuer à le tisser.

Je vends un moment d’émotion durable. Quand je sélectionne une

Carnet d’Art 95


L’ATELIER

A.G

E.M

K.D

K.S

A.I

J.B

A.Y

C.L

Y.C

K.T

G.C

C.S

D.T

C.M

A.MC

J.C

Z.GR

C.M

N.R

M.B

P.E

J.T

C.G

B.P

INFORMATIONS Directeur publication

Mise en page

Carnet d’Art

En couverture :

Antoine Guillot

Amistad Prod

Antoine Guillot

Nicolas Rozier

Directeur technique

Publicité

5 rue Paul Bonna

Merci aux photographes :

Emmanuel Moreaux

Delfimédia

73100 Aix-les Bains

Emmanuel Moreaux

www.emmanuelmoreaux.com

Production

+33(0)6 86 49 09 71

France

Jeremy Tran

www.jeremytran.com

Kristina D’Agostin

contact@delfimedia.com

+33(0)7 810 59 820

Alison McCauley

www.amccauley.ch

Graphisme

Amistad Prod

contact@carnetdart.com

Zacharie Godrillot-Roy

www.zachariegaudrillot-roy.com

Killian Salomon

info@amistadprod.com

www.carnetdart.com

Maël Baussand

www.maelbaussand.blogspot.fr

Édition

www.amistadprod.com

www.facebook.com/carnetdart.magazine

Jacques Pion

www.jacquespion.com

Arnaud Idelon

Julien Chevallier Charline Meyer

Ce magazine est imprimé en Union européenne en décembre 2013. Il est distribué gratuitement et ne peut être vendu.

Pauline Emelin

ISSN : 2265-2124. Carnet d’Art est une marque déposée à l’INPI par la société Amistad Prod. La rédaction ne se tient pas

Arnaud Idelon

pour responsable des propos tenus par les invités faisant l’objet de portraits ou d’articles. La reproduction partielle ou

Arthur Yasmine

totale des publications est fortement conseillée tant que Carnet d’Art est mentionné.

Kristina D’Agostin

96 Carnet d’Art

www.roziernicolas.blogspot.fr


COURRIER DES LECTEURS Par une situation hasardeuse, j’ai trouvé votre revue Carnet d’Art ; je ne me souviens plus où à Annecy. Belle revue avec de

Vous avez laissé dans ma galerie quelques exemplaires du numé-

jolies photographies et des articles intéressants. Deux articles

ro 1 de Carnet d’Art. J’ai eu plaisir à lire et à offrir à mes clients ce

m’ont interpellé : Artistes maudits et Silence rouge. « Si vous avez

magazine culturel moderne et décalé. / Aurélie

besoin de ça pour nous emmerder avec vos œuvres, ne vous embêtez pas, on se débrouillera bien sans vous ». Voilà, je vous remercie

Merci pour votre message, continuez à distribuer Carnet d’Art, nous

pour votre revue, moi-même ayant perdu un être cher du sida en

continuerons dans cette ligne « moderne et décalée ». / Carnet d’Art

1990. / Anonyme Je vous remercie pour votre courrier. J’ai moi-même connu cette

Lecteur de votre superbe revue je me permets de vous proposer

difficile expérience de perdre un être cher à cause du Sida il y a peu

bénévolement ce texte sur la thématique du temps. Je suis un

de temps et suis touché que vous puissiez vous reconnaître dans ce

vieil écrivain et critique d’art (HuffingtonPost France, 24Heures de

témoignage / hommage qui lui est fait. Le combat n’est jamais termi-

Lausanne, Le Littéraire entre autres). Cordialement à vous et votre

né, résistons. Au plaisir de vous relire Monsieur Anonyme. / NVB

équipe. / Jean-Paul Qu’une plume de votre ordre nous offre une production nous flatte

J’ai découvert votre « bébé ». Ce n’est certes pas la couv’ qui m’a

terriblement. Il était trop tard pour ce numéro mais nous serions

accrochée (est-ce un énième magazine pour Afflelou ou Atoll ?) La

heureux de recevoir vos propositions pour les prochaines théma-

photo clairement n’apporte rien. Mais le titre du magazine, beau

tiques, l’utopie, le rire, le dialogue, le hasard ou la folie… / Carnet d’Art

graphisme, m’a interpellé. Surprises, surprises à l’intérieur. Des coups de coeur instantanés. Des rejets aussi sec. Des « auteurs » qui s’écoutent écrire et qui doivent se relire avec délectation

Je n’aurais qu’un mot, Monsieur, « chapeau ». Une si prompte

sans penser un seul instant à ceux qui vont avoir votre magazine

réponse sur la base d’un simple coup de fil, c’est la troisième fois

entre les mains. Un côté un peu pignolle. Je me fais du bien en

dans ma déjà longue course, que par retour, je reçois, dans les plus

alignant les mots et autres pseudo-concepts, de jolis portraits, des

brefs délais, le fruit d’une simple promesse. Vous êtes en bonne

envies d’en savoir plus. Et aussi vos réponses dans le courrier des

compagnie. Le premier étant un des directeurs de Géo-Magazine,

lecteurs qui ont le mérite d’être sympathiques et cohérentes, avec

le second, Alain Bernardin, le patron du Crazy Horse. Ils ne me

un éclairage pertinent sur ce que vous voulez proposer. Je suis

devaient rien mais ils étaient de parole. Ca m’a coupé.

de retour sur Aix, un peu contrainte et forcée. Surtout pour mon

Donc je désire recevoir un bulletin d’abonnement, comme vous

fils... Antoine, qui va avoir 10 ans. Je lui souhaite d’être courageux.

le suggérez. Un tel professionnalisme, dans tous les détails est

Comme vous. / Laurence

de meilleure augure. Et pourquoi pas se rencontrer, comme vous l’écrivez. On a le temps. / Guy

En vous remerciant pour votre message, en espérant que la couverture de ce numéro vous sied plus que la dernière et en souhaitant toute

En vous remerciant, cher Guy. Dans l’attente de recevoir votre bulletin

la force qu’il faut pour affronter la vie à votre fils, Antoine, qui a la

d’adhésion afin de vous compter parmi nos fidèles lecteurs ! / Carnet

chance de porter l’un des plus beaux prénoms qu’il soit. / Carnet d’Art

d’Art

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association.radart@hotmail.fr / + 33 (0)7 81 59 56 95


Carnet d’Art 99


qui a dit que le gĂŠnie

ne se mesurait pas ?

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Carnet d'Art n°02 - Le Temps  

Qui a dit que le génie ne se mesurait pas ?

Carnet d'Art n°02 - Le Temps  

Qui a dit que le génie ne se mesurait pas ?

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