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c a r go

cu lt e

II

o b j e t s s a n s f i n


objets

sans

fin

ca r g o c u l t e I I


SOMMAI R E So ph i e l a pa lu

5

Obj e ts sans fin

Cédric Fene t

13

g é n é r at e u r m É c a n i q u e d e s l o g a n

Carl a wright

17

A Souv enir O f A Modern Ruin

Fréd éric Dut ert re

21

To u s l es en fa n t s n 'o n t pa s p eu r du n o i r

c a r l o t ta b a i l ly- b o r g

25

L e b e c d e p i c e t l a d e n t d e l' h o m m e

e v a ta u l o is

31

L a v i t e ss e s u p é r i e u r e

35

documents

A mélie descha mps

69

TR I BUTE TO DONNACONNA

au d r e y cot t i n

71

Rumba Shakers

i n u k si l is h Ø e g h

79

Ta a n n a

l au r en co u l l a rd

83

Asi k n e p i k a s m a h o t n e p

p a u l i n e d e lw a u l l e

89

Cart e des dou b les

n ata l i e m c i l r oy

93

Archivo ahora

st éphanie l agarde

97

M u si q u e p e i g n e ( É v È n e m e n t p e i g n e )


I. O ù l' o n d o u t e q u e l e my t h e d u f é t i c h i sm e d e l a m a rc h a n d i s e s o i t l e mo d e u n i v e rs e l d e p e n s é e e t d 'ac t i o n

Par « culte du Cargo », les anthropologues entendaient désigner l’ensemble des croyances et pratiques magiques des Mélanésiens censées hâter l’arrivée du cargo, c’est-à-dire la somme des richesses d’origine européenne dont le débarquement est attendu, après invocation des ancêtres, sur un quai ou une piste d’atterrissage construite à cet effet. Face aux crises et aux ruptures sociales engendrées par le colonialisme, les Mélanésiens créèrent de nouveaux rites calqués sur leurs observations des us et coutumes occidentales. L’édition de multiples Cargo Culte I entendait retourner cette notion afin d’interroger « les mécanismes par lesquels l’imaginaire occidental appréhende un ailleurs exotique, et produit des discours et des images comme projections fantasmées d’un autre mythique. »1 Lorsque l’on me proposa d’accompagner le numéro II de Cargo Culte je fus tout aussi flattée qu’inquiète : le travail précédent m’avait largement impressionnée par la richesse des propositions artistiques et la qualité de la recherche. Ce numéro II pouvait-il ouvrir sur de nouvelles problématiques, et comment ?

1. Axelle Blanc et Tiphanie Blanc-Chateigné, Cargo Culte I

En cherchant à mieux cerner le « culte du cargo », je découvrais que cette notion recouvrait une analyse ambiguë, paradigmatique d’une vision capitaliste univoque : en effet, ces cultes de réappropriation et d’adaptation furent interprétés par les anthropologues des années 1970 comme une recherche du bénéfice matériel, orientés vers l’arrivée des marchandises. Or cette conception revient à interpréter les rites mélanésiens à travers le prisme du mythe central de la culture capitaliste : celui du fétichisme de la marchandise comme mode universel de pensée et d’action.

7


2. Mondher Kilani, Les cultes du cargo mélanésiens : mythe et rationalité en anthropologie, Éditions d’en bas, Lausanne, 1983, p.87. Il l’explique ainsi page 174 :

La thèse de Monder Kilani sur l’étude de ces cultes est implacable : « La richesse mesurée en terme d’accumulation et de possession n’est pas […] un concept indigène ; l’usage de celle-ci s’inscrit dans le cadre de modèles complexes de relations sociales entre les hommes, et de relations sacrées entre les hommes et les divinités. »2 Ce ne sont pas la possession ni l’accumulation de richesses qui distinguent un homme dans la société mélanésienne, mais – pour faire bref - leur circulation au sein du corps social.

« En réduisant de manière universelle les cultes du cargo à des tentatives d’ajustement et d’adaptation au nouvel environnement économique et social de la culture dominante, les anthropologues

Imposer notre lecture occidentale à cette société, c’est refuser la diversité des expériences de contact et des réponses qui leur sont données. Au contraire, expression d’une relation dialectique entre opposition et adaptation, les cultes du cargo s’avèrent être la manifestation édifiante d’un acte de résistance et d’appropriation face aux crises et aux ruptures sociales suscitées par le colonialisme.

ont peu de raison de mettre à contribution et d’utiliser plus amplement les données ethnographiques disponibles sur les groupes concernés. »

II . Tr a n s i t i o n o ù l' o n p l ac e r a l a c u lt u r e e n a mo n t d u p o l i t i q u e

En ces temps de crise économique et sociale mondiale, il apparaît aujourd’hui indispensable de substituer (sans retour possible) les règles de la concurrence, du profit et de la mercantilisation par celles de la collaboration, de l’association et de la création. La réalisation de multiples destinés à se réunir dans une boîte procède d’un travail coopératif, créateur de commun si ce n’est d’une communauté, requérant la participation active de chacun ; un lieu d’échanges, de contacts, décentrant le point de vue de l’objet unique et signé vers un artefact multiple et anonyme au sein d’un espace de parole vivante, collaboratif. Malgré la distance géographique, qui nous obligeait à nous réunir via skype, ou à nous délocaliser pour six d’entre nous au sein

8


de la résidence Les Verrières à Pont-Aven durant trois mois, ou enfin lors du workshop à YGREC ENSAPC et chez Lauren et Baltazar à Paris, il est réjouissant de constater combien le dialogue instauré a engendré des réponses d’une surprenante cohérence - les artistes ne se situant finalement jamais là où on les attend. C’est le statut de l’objet, sa valeur et le rapport que nous entretenons avec lui qui est réinvesti au travers des propositions artistiques. Si la culture est la condition du débat, de la circulation du verbe et des opinions, se plaçant en cela en amont du politique, alors Cargo Culte II est potentiellement cet espace d’échange, cet espace politique.

III . O ù l' o n v e rr a com m e n t l e s a rt i s t e s s e j o u e n t d e l' o bj e t, d e s a p é r e n n i t é , d e sa va l e u r d ' u sag e e t d ' éc h a n g e

Cédric Fenet crée un générateur de slogan manuel en acier et bois de violette. Si l’obsolescence désigne la diminution de la valeur d'usage d'un bien de production due non à l'usure matérielle, mais au progrès technique ou à l'apparition de produits nouveaux, cet objet s’affirme comme totalement obsolète, contenant en lui-même sa propre critique : qui a donc besoin, à l’ère du web 2.0, d’un tel objet ? Quel intérêt de générer des phrases lapidaires et vides de sens pour promouvoir ce dont vous n’avez pas besoin ? De bois et métal également, les letterpress blocks de Carla Wright. S’ils furent le moyen révolutionnaire de production d’images et textes en masse et à la chaine, leur valeur d’usage est aujourd’hui nulle. Jaugée en fonction de l'utilité que le consommateur en retire par rapport à sa personne, à ses besoins, cette valeur est ici réduite à néant. L’image représentée nous offre d’ailleurs une parfaite ellipse de l’inutilité comme conséquence absurde de l’accélération dantesque des inventions

9


3. Lise Andriès cite Yves Deforge dans la postface de G. Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, p. 327, in Lise Andriès, Le grand livre des Secrets, Editions Imago, Paris, 1994, p. 50

10

technologiques : les sound mirrors, construits dans les années 1920 dans le sud de l’Angleterre, étaient destinés à détecter les avions ennemis avant qu’ils n’entrent dans le champ de vision. Peu fiables, ils devinrent prématurément obsolètes avec l'invention du radar en 1932… Selon un même mouvement de « travail archéologique du présent », Frédéric Dutertre interprète par un jeu de clous et de babillements ce qui est aujourd’hui considéré comme la plus vieille berceuse de l’humanité, pour ensuite graver l’enregistrement de sa traduction sur un mini cd-r qu’il recouvre de terre et de paraffine, annulant par la même toute possibilité d’écoute… Autant de ruines contemporaines, d'objets obsolètes et grandioses. Affirmer que nous sommes aujourd’hui totalement déconnectés des conditions de production des éléments qui régissent nos manières de vivre est un lieu commun. C’en est un deuxième de spécifier que notre relation à l’objet n’a strictement rien à voir avec celle de nos aïeux. Mais je ne pense pas que c’en soit un troisième de noter qu’aujourd’hui « ce n’est plus la pérennité de l’objet qui est recherchée, mais la pérennité de la fonction d’usage à travers une multitude d’objets successifs. »1 Les artistes de Cargo Culte II, à contrecourant, créent des multiples a priori pérennes, dont la valeur d’usage est perdue… Carlotta Bailly-Borg copie ainsi tous les intitulés des textes publiés dans les livrets bleus de colportage consultés à la bibliothèque de l’Arsenal (Paris). Ces livrets de la Bibliothèque Bleue étaient vendus dans les campagnes par les colporteurs entre le XVIIe et le XIXe siècle. Anonymes, source principale de diffusion de la culture pour les masses populaires (paysans et bourgeoisie de province), ils sont constitués en grande partie de recettes, modes d’emploi, conseils techniques ou superstitieux. Ils sont caractéristiques d’une société où les choses bénéficiaient, pour reprendre Lise Andries, de « pesanteur » et d’« opacité », à l’encontre de notre mode de vie actuel, déterminé par la consommation de masse. Que vaut ce livret que Carlotta met à notre disposition, nous qui ne réparons plus, ne rafistolons rien, ne raccommodons pas, ne produisons par nous-mêmes que peu


de choses, remplaçons et jetons à tout-va ? Se moque-t-il d’objets de peu de valeur qui disparaissent derrière un usage éclair, dont nous nous dépossédons sans état d’âme ? D’autres traversent le temps et n’ont de cesse de vivre. Eva Taulois s’approprie un geste artisanal et renverse tout, thermoforme une plaque de PVC et offre un objet au statut indéterminé… Dans la région de Pont-Aven, Maryse Gréval continue d’amidonner le même col, dispose des tiges de paille en alternance sur et sous le tissu, puis dépose quelques minutes son fer chauffé afin de rigidifier l’ensemble : une ondulation calibrée par les tiges est ainsi obtenue, et forme une collerette rigide, élément indispensable du costume traditionnel breton. Portée une fois par an lors des festnoz, elle est ensuite nettoyée afin de n’être pas mangée par l’amidon, et conservée jusqu’à l’année suivante. La repasseuse effectue ainsi chaque année le même geste, sur le même col qui survit. La valeur d’usage est étonnamment subjective ; elle dépend de l'utilisateur et des circonstances, de son souhait présent, de ses anticipations futures, de sa situation, de son organisation... Ici, quelle valeur a ce col pour qui ignore les coutumes bretonnes ? « L'utilité d'une chose fait de cette chose une valeur d'usage. Mais cette utilité n'a rien de vague et d'indécis. Déterminée par les propriétés du corps de la marchandise, elle n'existe point sans lui. »4 Un galet de granite de Guilvinec incrusté de mica noir et blanc, de quartz et de feldspath, de 5 milliers d’années5 : pour quoi faire ? Une carte d’une île dont certains noms ont été omis au profit de ceux que nous connaissons déjà par ailleurs6 : de quel secours ? Un peigne en corne de zébu pour exécuter une partition7 : n’y at-il pas une erreur ?

4. Karl Marx, Le capital, livre premier, première section, La marchandise et la monnaie. http://le.capital.free.fr/text/ livre1/ch1/txt1.html 5. Amélie Deschamps, Tribute to Donnaconna 6. Pauline Delwaulle, Carte des doubles 7. Stéphanie Lagarde

S’il peut paraître superflu pour nombre d’artistes de créer un objet dans un monde qui en contient suffisamment, les objets récoltés ont pour point commun d’être dépossédés d’une quelconque valeur. Audrey Cottin collecte les noyaux des fruits dégustés durant

Partition à 25 peignes,

11


l’été pour les faire sonner dans le compartiment boisé, percé afin de faire entendre le bruit de leur roulement ; Inuk Silis Høegh choisit, quant à lui, de s’approprier les éléments qui l’entourent, redonnant un peu de poids et d’opacité à des déchets, les remplissant d’un poème écrit à l’encre rouge sur un morceau de glace. Autant de mots à boire, de noyaux à planter.

IV. O ù l' o n o u v r e u n e s pac e a u p r é s e n t e n f o u i l l a n t l e s s o l s

8. Lauren Coullard, Asiknep Ikasma Hotnep

9. Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire , p. 118

12

Que Lauren Coullard peigne un mètre étalon orange et bleu, caressé d’une ligne dorée8, reprenant ainsi à son compte les motifs Aïnous, peuple indigène du Japon, pour qui la notion de propriété et territoire n’existe pas ou qu’Amélie Deschamps décide qu’un galet puisse rendre hommage au chef iroquois jeté dans une fosse commune rue des Andouilles à Paris après avoir servi de faire-valoir à Jacques Cartier ; que Frédéric Dutertre joue une berceuse sumérienne ou que Nathalie Mc Ilroy, irlandaise, réinterprète les archives d’un village andalou dont les rites religieux sont puissants ; que Pauline Delwaulle s’interroge sur la construction d’un espace au travers de la pratique toponymique, ou qu’enfin Stéphanie Lagarde utilise des peignes en cornes de zébu de Madagascar pour interpréter un event de Brecht, tout en réalisant le désir de ce dernier de déplacer certains espaces vers des cieux plus bleus, tous les artistes de Cargo Culte II ont le désir inexpugnable de participer à l’écriture d’une histoire sociale, artistique, locale, postcoloniale - d’explorer les fondations, fouiller les sols, soulever les branches, chercher les cimes. Ils « ouvrent ainsi au présent un espace propre : “marquer” un passé, c’est faire une place au mort, mais aussi redistribuer l’espace des possibles »9 .


V. Co n c l u s i o n o ù l' o n s e p o s e r a l' é t e r n e l l e q u e s t i o n d e l a va le u r i n st rume nta le et f i na le d e l'a rt

Le philosophe américain John Dewey mettait déjà en garde dans les années 30 contre la fétichisation et la compartimentalisation des objets d’art, en opposant à cela la maximisation de leur usage actif dans la production de l’expérience esthétique. S’opposant à la tradition kantienne dominante qui rejette la fonctionnalité au profit de la pure forme, et même s’il reconnait le plaisir qui s’attache à l’expérience esthétique immédiate, il affirme en même temps : « l’art répond à de multiples fins […]. Il sert la vie plus qu’il ne prescrit un mode de vie définit et limité. » 10

10. Cité par Richard Shustermann en introduction de l'ouvrage de John Dewey

Du culte mal interprété, de l’accumulation de la marchandise à la création d’un multiple ready-made, jouant de l’obsolescence des objets créés, des matériaux utilisés, des techniques appliquées, redonnant une valeur à ce qui n’en avait plus, rendant hommage à des tribus ou personnages méprisés, des îles ou des lieux oubliés, des usages ou techniques disparues, les artistes de Cargo Culte II organisent un espace de parole ; la boîte est un concentré d’histoires et de questionnements qui ne demandent qu’à être débattus, à servir la vie.

L'art comme expérience, Gallimard, Paris 2010, p.14

S OPH I E LAPALU

13


CÉDR I C FENET

* G é n é r at e u r m é c a n i q u e d e s lo g a n s b o is e t a l u m i n i u m

15


“ Il est effectivement obsolète, et ringard ” Sophie Lapalu

Cédric Fenet

16

Ton générateur de slogans génère des

conversation banale tant ils s’immiscent

phrases courtes et lapidaires similaires à

comme une pensée préfabriquée (l’exemple

celles que l’on trouve dans la com et la pub

et vos envies prennent vie laisse à penser

et se joue de ces phrases qui nous restent

qu’il est naturel que nous puissions faire

à vie encrées dans le cerveau… « Et vos

ce que nous souhaitons faire, et de là à

envies prennent vie… »

exprimer soi-même pareille idée en d’autres

C’est intéressant de faire ça dans le cadre

termes je fais ce que je veux, parce que je le

de Cargo Culte, qui est une réflexion sur

vaux bien !). En ce sens les slogans peuvent

l’assimilation, l’adaptation et la résistance

être des vecteurs de mythes contemporains

d’une culture au contact d’une autre, ou

(souvent liés à la consommation) qui indi-

comment les artistes prennent en charge

quent ce qui est juste de faire ou d’être, ce

ce type de questions. Or la culture dont

qui est bon et vrai (La vie, la vraie, l’envie

tu te moques n’est autre que la nôtre. Te

du vrai, c'est ma vraie nature…).

paraît-elle pourtant à ce point étrangère ?

La liste serait longue.

C’est une question de point de vue, donc

Ceci dit, ce qui m’intéresse essentielle-

oui si je regarde notre culture par le biais

ment là dedans c’est le côté absurde, et

du slogan en le considérant comme un

pour le coup étrange du slogan. Il ne faut

de ses éléments structurant, elle me paraît

pas oublier que les slogans doivent beau-

étrangère ou plutôt étrange. Il y aurait une

coup à la poésie et à l’art. À la poésie pour

expérience à tenter, qui serait de faire au

leur qualités (pas toujours) littéraires, leur

quotidien comme les slogans nous le sug-

construction et leur pouvoir évocateur (dont

gèrent. Les slogans peuvent être compris

l’efficacité n’est pas toujours évidente).

comme des injonctions, ils en diffèrent

À l’art et notamment à Breton, Picabia,

simplement par leur construction gramma-

toute cette bande là qui en a largement

ticale et donc leur adresse. Leur profusion

usé à une époque où il n’était pas courant

surtout, est à moquer. Leur quantité est telle

d’en trouver.

qu’on pourrait en faire une (nov)langue à

Le générateur, qui malheureusement ne

part entière. Ils ne sont pas dans la pub

possède pas les qualités littéraires néces-

ou la com’, ils sont partout où il leur est

saires à l’élaboration d’un bon slogan, en

possible d’être, la pub et la com’ sont en

montre plutôt la structure et d’une certaine

quelque sorte leur berceau, mais il y a fort

manière ne propose que des variantes d’une

à parier qu’on les rencontrerait dans une

même séquence. C’est une sorte de système


de boucles. Au final le message a toujours

formaticien, Yves Lecerf, spécialiste de

la même vacuité, quelque soit la combi-

l’analyse du discours, qui a créé dans les

naison trouvée.

années 80 un programme appelé « automate générateur de mythes». L’énoncé

Ce générateur me paraît être un objet to-

particulièrement séduisant a fait germer

talement obsolète, à l’heure où l’on trouve

deux idées, des évidences. D’abord, que le

des sites internet qui génèrent eux-mêmes

slogan c’est le mythe, et ensuite, l’automate

des phrases pour tous les usages. Pourquoi

comme totem. Le générateur mécanique

as - tu choisi de créer un objet qui contient

de slogans aurait pu pour le coup s’appeler

en lui même sa propre critique, sa propre

«totem portable énonciateur de mythes».

perdition ?

Je m’étais déjà intéressé à la programmation informatique de générateurs, et il y en

Il est effectivement obsolète, et ringard. Très

a effectivement beaucoup, et même des

fortement inspiré des calendriers universels

générateurs de générateurs, et je me suis

qu’on trouvait (ou trouve encore) dans les

dit que l’activation manuelle appellerait

boutiques de gadgets des centres touris-

un réflexe plus volontaire de s’infliger de

tiques des grandes villes (genre l’homme

pareilles inepties, c’est peut-être là qu’il

moderne, Soho…).

contient sa propre perdition, et sa propre

Finalement, c’est une forme d’horoscope

critique comme tu le dis.

philosophique à deux sous, un fortune

Au final c’est un bel objet, précieux dans

cookie dont on peut modifier le message

l’écrin de cargo culte, et c’est quelque

à l’envi, jusqu’à satisfaction.

part ce qui lui permet de dispenser de si

J’étais parti sur l’idée d’un linguiste et in-

sottes phrases.

17


carl a wrighT

*

A Sou v eni r O f A Mo d ern Ru in Co n t r e p l a q u é , c l i c h é t y p o g r a p h i q u e

19


“ Celebrate our achievements rather than our failures ” My multiple consists of 25 letterpress blocks made from a drawing of one of the many acoustic mirrors along the British coast. These monolithic concrete structures were made to detect enemy aircraft during the second world war, but just a few years after their construction radar was invented, making the structures obsolete. They now sit redundant and decaying within a bleak landscape for passers-by to marvel at the brutality of modernist industrial materials and design. The significance of creating the multiple as a letterpress block came from the convergences found between the uselessness and change of use of these structures, and a once essential craft of letterpress printing becoming an antiquarian obsolete method of mass producing images and text ; both interrupted by fast advancing technologies. Carla Wright

Sophie Lapalu

How did you know about Sound Mirrors  ?

ment, and write the history of England  ?

Are they much publicized ruins  ? What interests me about these structures Carla Wright

The Sound Mirrors are not hugely well

is that they were never monuments, never

known. Most English people seem to cele-

built to commemorate an important event

brate our achievements rather than our

or as an example of historic architecture.

failures. I suppose the visitors comprise of

The structures are not considered heritage

World War II enthusiasts or lovers of Bru-

because they do not fit into the modern

talism and modern ruins. I am fascinated

parameters of beauty. I do see them as

with failure, especially within architecture. I

monuments of beauty - a raw beauty that is

came across them whilst visiting Dungeness

honest and bare. I do not know if I contri-

to see the modernist design of the dwellings

bute to rewriting English history but I defi-

there, only to be drawn these objects that

nitely would like to celebrate our failures

have little past and a hopeless future...

through architecture, and would be against demolishing or leaving these monuments

Indeed, it’s interesting to note that history

to deteriorate like unimportant structures.

is written by the winners  ! I understand

20

that it could not be a monument, but just a

Objects have shorter and shorter lives,

ruin. Do you think your work contributes

so as to encourage consumption. In your

to – even in a tiny way –turn it into a monu-

project, whether the materiality of the


multiple, a letterpress, or the iconography,

than appearing as plans and visions they

sound mirrors are obsoletes. What does this

talked more about the present.

say about your creation? Is art timeless?

I like the idea of using found and crafted objects. Do you mean than you are not a

I am drawn to once useful objects, struc-

creator (like when you were drawing)? How

tures, crafts, and methods that have been

could you define your practice? Are you

overtaken by new technologies within our

an amplificator of things, object, events,

own lifetimes. Changes in the use of these

that already exist  ?

things fascinate me, and yes I suppose by turning them into art it changes and pro-

Found and crafted objects contain a life

longs their life in yet another way. With the

in themselves before I touch them, in a

letterpress block I wanted to not only turn

similar way to the existing structures my

it into art, but then to turn it back into craft

drawings are based on. But the drawings

again, reversing it back on itself, attempting

themselves rely on me to create meaning.

to regain its original meaning.

When I say crafted I mean either made by a crafts person, ceramic objects made by me,

Why continue to produce objects?

or found objects that I’ve altered in some

What kind of relationship do you have

way. I like the way my ceramic objects take

with them  ?

on a life of their own through my amateur skill. My drawings used to do this, but as I

I used to make meticulous, time consuming

became more confident in the medium of

drawings to document and explore places

drawing the amateur mistakes that I loved

and materials. But when I introduced found

began to happen less, so I needed to find

and crafted objects, the work started to

another way to not be the sole creator and

makesense in a more immediate way, rather

let the work take some control.

21


FRÉDÉR I C DUTERTRE

* T o u s l e s e n f a n t s n ' o n t pa s p e u r d u n o i r Mi n i CD - R , a r g i l e d e l a R o u c h o u z e , pa r a f f i n E

23


“ Prises de son de clou ” Sophie Lapalu

Tu as interprété ce qui serait la plus vieille

savoir que les premières tablettes d’écritures

berceuse du monde, soit une partition (?)

cunéiformes étaient un moyen d’archivage

sumérienne inscrite en écriture cunéiforme

concernant les échanges commerciaux de

sur une plaque de terre. Tu as gravé les

l’époque.

sons que tu as créés sur un mini CD, que tu as entouré de terre, puis tu as comme

Toutes mes recherches sur les berceuses et

scellé le tout grâce à de la paraffine…

l’écriture cunéiforme m’ont ammené vers

Pourquoi nous empêches-tu d’écouter ton

différentes pistes, dont une, après analyse

interprétation ?

et recoupement me parle particulièrement : l’intégralité de mes archives de recherches

Frédéric Dutertre

En premier lieu, au-delà du contenu et du

donnera une lecture claire et précise de

sujet abordé, le fil de ce travail est bien

pourquoi j’en suis arrivé là.

évidemment d’interroger les moyens de

Le contenu sonore de cette pièce est donc

reproduction et la pérennité des supports

basé sur deux éléments : voix d’enfants (en

actuels de communication ultra-modernes

l’occurence ma fille, qui porte un prénom

(de part leur possibilités de modifications et

en lien direct avec le sujet traité —> EA est

leur simplicité d’utilisation) mais également

le dieu sumérien de l’eau douce), et prises

très volatiles (qui n’a jamais perdu des

de son de clou (frappé, frotté, dessiné, lancé,

fichiers importants sur une clé usb ou un

bercé, mangé, balancé…).

disque dur défaillant, ou encore mis à la

La forme de la pièce sonore est une hybri-

poubelle des choses par erreur…)

dation entre plusieurs formes musicales, à

L’idée de départ était d’utiliser une clé USB.

savoir la berceuse, le Hörspiel, la composi-

Je trouvais assez amusant de me servir d’un

tion acousmatique, et une narration bruitiste

support très contemporain et très électro-

improvisée basée sur la traduction de la

nique pour y placer des travaux basés sur

chanson Usa Sannu Usa Sanu (berceuse

des recherches qui prennent leur source

ancestrale sumérienne).

dans des choses ancestrales (époque sumérienne, écriture cunéiforme, chant ancestral

24

Il y a comme une double impossibilité

inconnu…), ainsi que de personnaliser la clé

d’écoute : impossibilité d’entendre la plus

avec des écritures cunéiformes (sur le même

vieille berceuse du monde, disparue à

principe de collision entre les époques et

jamais, idem pour celle que tu as gravée

les méthodes d’archivages, tablettes cunéi-

sur ce CD, puisqu’il faudra détruire l’objet

formes <—> support électronique). Il faut

que tu as conçu. De plus, les lecteurs de


mini CD se font rares aujourd’hui, ton

format wave non compressé d’une qualité

objet, en plus de s’annuler lui-même, est

audio maximale, mais comme à peu près

totalement obsolète… Est-ce une façon

personne ne peut aujourd’hui l’écouter dans

de pointer les limites de l’enregistrement

de bonnes conditions, je trouvais amusant

comparé au live ?

de bloquer l’accès à la lecture du fichier. Tel l’archéologue (sur un chantier de fouilles

En effet cette pièce est doublement illisible.

sumérien), l’auditeur devra alors se trouver

D’une part par son support devenu presque

en possession d’un moyen de lecture qui

obsolète (le mini cd-r), et d’autre part par le

est voué inévitablement à l’extinction dans

fait que ce mini cd-r soit recouvert de terre

les prochaines années, et devra trouver un

et de paraphine. Cette double opération te-

moyen de décoller la pellicule de paraffine

nant à annuler toute possibilité d’écoute est

et de terre sans abîmer la surface grâvée

avant tout liée à la médiocrité des moyens

du cd-r s’il veut pouvoir écouter le fichier

de reproduction audio actuels (et avant tout

audio… Un chantier de fouille n’est jamais

à l’écoute sur ordinateur avec la compres-

une mince affaire et demande toujours

sion mp3). Cette pièce est enregistrée en

une grande énergie avant les découvertes !

25


CARLOTTA BA I LLY- BORG

* L e b e c d e p i c e t l a d e n t d e l' h o m m e MDF p e i n t à l' a c ry l i q u e , Li v r e

27


“ Paralittérature n’est pas loin de sous-littérature ” La Bibliothèque bleue désigne une première forme de littérature dite populaire, apparue au début du XVIIe. Les livrets étaient vendus dans les campagnes par les colporteurs. Ces derniers portaient une caisse remplie d’imprimés, accrochée à leur cou par une lanière ; ils se déplaçaient de village en village et composaient ainsi un réseau de diffusion face auquel le pouvoir ne put que constater, au cours du XVIIIe siècle, l’échec de son combat contre la contrefaçon, soit la libre diffusion des imprimés. Représentant un danger à la fois pour les autorités - en propageant des textes subversifs - que pour le privilège corporatiste des libraires, cette littérature fut très vite réglementée. Cependant, on estime officiellement le nombre des livres ainsi diffusés à 9 millions d’exemplaires.

Vous dites dans votre ouvrage Le grand

Mais d’où vient le fait que les formules se

livre des secrets1 que, par l’usage des listes,

retrouvent réunies dans le désordre dans la

cette littérature relève d’une manière

plupart des ouvrages ? Est-ce la surenchère

1. Lise Andries,

archaïque de classement et s’apparente

de texte que re-composaient les imprimeurs

Le grand livre des secrets,

à un art de la mémoire, mais témoigne

au fur et à mesure du temps ?

Imago, 1994

également d’une interprétation du monde

Carlotta Bailly-Borg

fondé sur la perception de l'enchaînement

Lise Andries

infini des êtres et des choses où « rien n’est

Oui, ces listes proviennent de compilations

absurde, tout a une place et une fonction. »

d’ouvrages beaucoup plus anciens, abrégés et mêlés les uns aux autres. Une des sources

J’ai pensé mon multiple comme un ob-

des Secrets des secrets de nature de la Bi-

jet hybride (qui pourrait être le résultat

bliothèque bleue (environ 30 pages) est un

d’un secret de fabrication / sorte d’objet

ouvrage du XVIe siècle intitulé les Secrets

divinatoire, faux bois bleu, coté factice)

d’Alexis qui comporte 900 pages. Dans cet

contenant une immense liste de savoirs

ouvrage, les "secrets" sont constitués en

pratiques. Il a été important pour moi de

listes ordonnées et classées par chapitres.

laisser les formules exactement dans le même ordre que dans les livrets d’origines

L’Encyclopédie écrite au XVIIIe regroupe

(non-hiérarchisées). Cette manière hétéro-

et classe de manière raisonné.

clite de présenter les recettes m'apparaît

Y a-t-il une hiérarchisation des connais-

comme une longue liste à compléter à

sances à côté de celles des savoir-faire ?

l’infini.

Serait-ce une même idée de répertorier les savoirs, sans pour autant les classer ?

28


Il n’est pas possible de comparer l’Ency-

ils ? Était-ce sérieux pour les rédacteurs

clopédie de Diderot et ces listes publiées

ou parfois se permettaient-ils de pures

dans la Bibliothèque bleue qui s’inspirent

inventions ?

de très anciens savoirs. D’abord l’Encyclopédie suit un ordre précis

Il n’existait pas de « copyright ». La no-

qui est indiqué dans l’arbre des connais-

tion de propriété littéraire est toute récente

sances figurant au début de l’ouvrage.

et ne se met en place qu’à la fin du XIXe

Ensuite, elle ne sépare pas connaissances

siècle, d’un point de vue juridique. La

scientifiques et savoir-faire, son but étant

Bibliothèque bleue « pillait » les textes

précisément de légitimer et de valoriser

plus anciens, selon un usage qui était tout

les arts et métiers. Enfin, elle rend compte

à fait normal pour l’époque. Il y eut des

de façon très documentée (voir les nom-

inventions, surtout dans le domaine de

breuses planches et illustrations) de l’état

l’astrologie et des présages, les faiseurs

des techniques au milieu du XVIIIe siècle.

d’almanachs se permettant toutes sortes de fantaisies avec les configurations des

Pouvons nous constater qu’au fil des siècles

planètes. Mais les autres textes sont souvent

et à travers la réécriture de ces ouvrages

recopiés d’ouvrages plus anciens selon la

les secrets techniques ont pris plus de

technique du coupé-collé.

place que les recettes d’ordre magiques ou divin ? Voyez vous une évolution du

Éphémères, la plupart des exemplaires

contenu au fil du temps ?

des livrets bleus ont disparu. Peut-on y voir une préfiguration de l’obsolescence

Oui, dans certains ouvrages du XIXe siècle,

qui caractérise les journaux par exemple,

on voit cette évolution : par exemple, il

ou la paralittérature moderne ? De plus,

existe des almanachs qui mettent en doute

n’y a t-il pas une contradiction entre le

le fait qu’on puisse prédire le temps un an

fait que ces livrets soient des objets peu

à l’avance et qui conseillent l’utilisation du

coûteux, imprimés sur du mauvais papier,

baromètre. Mais d’autres textes continuent

destinés à être jetés, avec le fait qu’ils

de s’inspirer du vieux savoir magique.

contenaient tous les secrets pour faire durer/recycler et pour garder à vie un

L’anonymat n’était pas un problème à

même objet ? Comme si forme et contenu

l’époque ? La notion de piratage de textes

étaient en contradiction ?

anciens ? Le fait que les imprimeurs prenaient la place des rédacteurs. Qui leur

C’est vrai que ces petits livres étaient fra-

soufflaient ces secrets ? D’où venaient-

giles et peu coûteux mais ils n’étaient pas

29


destinés à être jetés, tout au contraire. Ils

Après la Révolution, l’évolution est contra-

s’adressaient à des lecteurs qui n’avaient pas

dictoire et complexe car la littérature de col-

assez d’argent pour s’acheter de « beaux »

portage se transforme. La Bibliothèque bleue

livres et qui, souvent, gardaient précieuse-

devient une composante parmi d’autres

ment d’une génération à l’autre les petits

de cette littérature qui est récupérée après

livres de colportage.

les années 1840 par des libraires-éditeurs spécialisés dans la littérature de masse

Pourrait-on dire que les livrets bleus en-

comme Louis Hachette.

trent dans le champs de la paralittérature ? Comment en si peu de temps (disons depuis C’est discutable. Le terme de paralittérature

les années 60) notre rapport aux objets

implique en effet, qu’on le veuille ou non,

a-t-il pu basculer au profit d’un usage

un jugement négatif. Paralittérature n’est

éphémère ?

pas loin de sous-littérature. Or les livres de la Bibliothèque bleue, si modestes soient-ils

Parce que nous sommes entrés dans l’ère

dans leur aspect matériel et leur contenu,

de la consommation et du « tout jetable »,

me semblent être des témoignages impor-

le livre devenant une marchandise comme

tants de ce que la majorité des Français

une autre.

lisaient du XVIIe au XIXe siècle. Aujourd’hui quel serait selon vous l’équiÉtaient-ils dans un marché

valent de ces livrets ?

parallèle du livre ? Les feuilletons et les jeux télévisés, la SéOui et non, cela dépend de l’époque. Au

lection du Reader’s digest, l’Almanach

XVIIe siècle, les titres du catalogue de la

Vermot, les romans-photos.

Bibliothèque bleue étaient assez représentatifs de ce qui se vendait en général. Le

Qu’est ce qui vous a amené à vous inté-

décrochage s’est produit à la fin du XVIIe

resser à cette littérature ? Quels échos

siècle quand ces livres ont changé d’aspect,

percevez vous de ces livrets aujourd’hui ?

sont devenus plus petits, mal imprimés,

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recouverts de papier bleu et destinés ex-

Je me suis intéressé à cette littérature après

plicitement à la vente par colportage. Au

avoir passé l’Agrégation de Lettres. J’en

cours du XVIIIe siècle, le catalogue de titres

avais assez d’étudier les grands auteurs

est devenu de plus en plus démodé par

et j’avais entendu par hasard parler d’une

rapport à ce qui s’imprimait par ailleurs.

littérature « pour le peuple » au cours d’un


séminaire à l’École des Hautes Études. Il est difficile aujourd’hui de percevoir des échos de cette littérature, à deux exceptions près : l’astrologie, tellement importante dans les anciens almanachs de colportage, reste bien vivante dans les magazines féminins ; quant au Moyen Âge des croisades, des tournois et des aventures chevaleresques, il reste présent dans les jeux de rôles, les films et les livres pour enfants. Lise Andries est directrice de recherche en littérature française au CNRS

Bibliographie Recueil des meilleurs secrets les plus rares et admirables que l’art et la nature sont capables de produire. Tirés des ouvrages des sieurs de Vecquel, d’Alecis, d’Agrippa, de Cardant, d’Aportal, de J.Belot, de la Magie naturelle. J. Viret, Lyon, 1696. La Magie naturelle, qui est les secrets et miracles de nature, mise en quatre livres, par Jean-Baptiste Porta. Le secret des secrets de nature. Épinal : Pellerin, après 1811. Les œuvres magiques de Henri-Corneille Agrippa, par Pierre d’Aban, Liège, 1547. Chimie du goût et de l’odorat ou principes pour composer facilement, et à peu de frais, les liqueurs à boire, et les eaux de senteurs. Imprimerie de P.G Le Mercier, 1754. La Magie naturelle, ou mélange divertissant, contenant des secrets merveilleux et tours plaisants. Nouvelle édition, revue et corrigée. J. Foucray, Lille. Secrets merveilleux de la magie naturelle et cabalistique du Petit Albert. Imprimé à Lyon. Secrets concernants les arts et métiers. Tome I. Chez Bonssange et compagnie, imprimeur libraire. 1791. Secrets concernants les arts et métiers. Tome II. C. Delorme, imprimeur libraire.

31


EVA TAULO I S

* L a v i t e ss e s u PÉ r i e u r e PVC t h e r m o f o r m é

33


“ La machine n'est pas infaillible ” Joséphine est une cantatrice dont le chant, parfaitement commun, ne saurait se distinguer du sifflement1 de ses congénères, les souris, si ce n’est par le seul fait singulier que Joséphine « se plante là en grande pompe pour ne faire rien que de banal »2. Eva Taulois est une jeune artiste brestoise, qui ne fait rien que de s’approprier des savoirfaire spécifiques auprès de personnalités rencontrées au gré de ses résidences, et déplacer des gestes fonctionnels pour qu’ils deviennent autant d’outils plastiques, les plantant en grande pompe dans un espace d’exposition. Franz Kafka, dans la dernière nouvelle qu’il rédigea en 1924 avant de mourir, Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris, démontre que « la perfection inconsciente du geste ordinaire retarde la saisie de son caractère artistique. Au contraire, une certaine imperfection du geste déclare son appartenance à l’art, avant de rejaillir sur ceux, "parfaits" et peu conscients, qu’elle révèle à eux-mêmes. »3 Par le un peu moins bien qu’elle réalise, Eva Taulois intègre au domaine de l’art des savoir-faire dont la perfection mènerait à l’oubli. Par les objets qu’elle crée, les gestes qu’elle reproduit, elle ne signale pas un manque à pallier ou une perfection à atteindre, mais creuse un écart, crée une distance vis-à-vis des normes. « C’est bien en effet sous forme […] de petite(s) différence(s) – d’ "infra-mince" dirait Duchamp – que se laisse appréhender un coefficient d’art qui, simultanément, déclare l’appartenance du geste qu’il informe au domaine de l’art, et intègre à ce domaine élargi l’ordinaire des gestes qui paraissaient en être exclus  »4. Par de petites différences, elle offre une conscience accrue, une consistance épaisse aux modes de production, oubliés dans leur banalité dissimulée. Sophie Lapalu

1. Franz Kafka « Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris », dans Un jeûneur et autres nouvelles, trad. de l’allemand par B. Lortholary, Paris. Flammarion, 1993, p. 90-91. 2. Idem 4. Idem 3. Jean-Philippe Antoine, Un art exemplaire   la conférence-performance, PDF de la programmation du Nouveau Festival du Centre Pompidou, 2009, disponible ici : http ://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/59/56/49/

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Sophie Lapalu

Tu te penches plus particulièrement sur

évolué et les costumes n’ont plus la même

la notion de savoir-faire. Or l’habileté

fonction qu’autrefois. Je pense qu’elle était

manuelle et/ou intellectuelle d’un savoir-

un peu étonnée par ma requête et en même

faire est acquise par l'expérience, par

temps flattée de cet intérêt. Elle m’a donc

l'apprentissage. Quelle importance cela

expliqué la recette permettant d’obtenir

a dans ton travail ?

une matière gélatineuse dans laquelle on trempe le tissu, puis comment l’essorer et

Eva Taulois

Le rapport aux matériaux me fascine. Cette

le travailler. Le tissu amidonné est ensuite

relation passe forcément par un apprentis-

déposé sur une tige de paille, une autre tige

sage technique, une habileté, qui découle

est posée sur le tissu, et tu alternes. C’est

elle-même de la rencontre avec la personne

la technique du paillage, qui, pour un col,

qualifiée. C’est très joyeux de découvrir

nécessite environ 5 à 6 heures de travail.

l’univers de ces techniciens, on discute, je

Puis vient le repassage, où tu déposes ton fer

m’approprie en partie leurs connaissances

chaud durant quelques minutes sur le tissu

pour transformer la matière et les procédés

paillé. Tu le nettoies ensuite avec un chiffon

de fabrication autour d’elle. C’est comme

imbibé de cire d’abeille, et recommences,

cela que j’ai travaillé pour Savoir perdu

pour obtenir une ondulation calibrée par

(2010). J’étais en résidence aux Verrières de

les tiges de paille.

Pont-Aven et j’ai appris que les réserves du musée de la ville contenaient des costumes

Une des choses qui m’a le plus impres-

traditionnels bretons, des coiffes amidon-

sionnée fut de découvrir que les cercles

nées. J’ai commencé des recherches sur la

celtiques utilisent d’anciens cols et coiffes ;

technique d’amidonnage tout en cherchant

la dernière confection remonte à un de-

à rencontrer une repasseuse. Cela a été

mi-siècle. Ce savoir est donc perdu. Der-

compliqué mais j’ai finalement pu passer

nièrement j’ai appris qu’une personne à

une matinée avec Maryse Gréval, l'une

entamé des recherches pour récupérer des

des deux dernières repasseuses bretonnes.

informations sur la technique de confection. Pour revenir à la repasseuse, chaque année,

Elle ne souhaitait pas révéler sa technique ?

avant la période des fêtes, elle ré-amidonne le même col qu’elle a déjà amidonné l’an-

Auparavant, ces techniques étaient ca-

née précédente. Si elle ne le faisait pas, les

chées, il s'agissait de savoir-faire qu’on ne

cols et coiffes ne pourraient être conservés,

divulguait pas. Aujourd’hui les mœurs ont

détériorés par l'amidon.

35


C’est un peu le mythe de Sisyphe !

Pour La vitesse supérieure (2012) je souhaitais reprendre ce principe ondulatoire

Je ne pense pas qu'elle prenne cela comme

qui est l’élément générateur : formellement

une punition, pour elle c'est avant tout une

les multiples sont très proches du calibrage

fierté. Cependant, c’est une technique lente

de la collerette bretonne. Il faut ici prendre

est fastidieuse. Je suis fascinée et en même

en compte l’ensemble du processus et des

temps un peu effrayée par les personnes qui

allers-retours entre techniques artisanales

n’ont qu’une seule pratique, qui reprodui-

et matières naturelles, et techniques indus-

sent le même geste toute leur vie. À la suite

trielles et matières plastiques. La machine

de cette rencontre j’ai eu envie d’utiliser

n’est pas infaillible, il a beaucoup de para-

cette technique pour produire une nouvelle

mètres à prendre en compte pour obtenir

pièce : j’ai confectionné des rectangles en

un résultat optimal.

tissu amidonné formés par des rondins de

C’est aussi le genre de question que je me

bois de 9mm de diamètre. Le résultat forme

suis posée durant ma résidence en 2011 au

comme un zoom, un focus sur une colle-

Lycée technique de Thiers (en partenariat

rette, un agrandissement d’un col breton.

avec le Creux de l’enfer). J’ai observé les

C’est la confrontation entre l’amidonnage

étudiants sur le plateau technique et l’usage

et la tôle de Brico Dépôt ; le lien entre des

qu’ils avaient de certains outils. J’ai constaté

formes artisanales et industrielles.

que le vé était celui qui était le plus utilisé et manipulé. Ce fût également une porte

Justement, pour l'édition de multiples

d’entrée dans l’univers de l’usinage. Le vé

Cargo Culte II, tu as choisi de reprendre

est un instrument de métrologie, une cale

ce principe, mais en revenant à une taille

en acier composée de quatre entailles en

réduite, plus proche de celle réelle du

forme de X, où l’angle entre les surfaces

col. Tu as choisi alors de thermoformer

planes est de 90°. Il sert à poser des pièces

les ondulations, usant cette fois-ci d’une

cylindriques pour effectuer des mesures

technique industrielle. Pourtant, chaque

dimensionnelles ou pour positionner des

multiple est différent…

pièces avant usinage. Ces instruments extrêmement précis apportent la preuve de la

Est-ce que le fait de re-produire une forme

conformité de la pièce à usiner. Ils doivent

en se servant de machines et de techniques

être régulièrement ajustés afin de garantir

industrielles te permet d’avoir un résultat

un système de mesure conforme aux règles.

identique ?

J’ai alors réalisé un ensemble de 5 vés en acier, qui jouent sur des variations quasi-

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ment imperceptibles à l’œil nu : de 84° à

un jour qu’il était en voie de disparition.

96°, il y a cinq variations de trois degrés.

J’ai été extrêmement touchée par cet aveu.

Les moyens de production qui m’étaient

Quand il touche de l’acier, il sait immédia-

offerts ici sont extraordinaires ; j’ai pu me

tement sa composition, cela va au delà

servir d’une machine à électro-érosion. Le

des connaissances techniques. C’est un

résultat est extrêmement précis. Cependant,

expert que notre société tend à dénigrer

il est très compliqué d’industrialiser un objet

au détriment de l’expertise mécanique.

non normé. Chaque angle étant différent,

La notion d’archétype comme symboles

cela nous a pris un temps fou. Cela allait

universels appartenant à l’inconscient

à l’encontre de la productivité industrielle.

collectif me passionne également. Il y a quelque chose autour de la sémantique.

Cela m’évoque la notion d’infra-mince

Quand tu vois ce vé, tu ne connais ni sa

telle que développée chez Duchamp,

fonction, ni son nom d’usage. Pour cela

l’espace-temps infinitésimal qui sépare

il faut avoir des connaissances dans le

deux objets, liés par un rapport de si-

domaine de l’outillage, ou se trouver dans

milarité. La duplication permettrait de

un contexte référentiel.

penser la réitération d’un écart (infime, invisible) plutôt que la simple répétition

Au delà des lieux de résidences et des ren-

abrutissante du même. « La différence

contres, ce qui sous-tend les formes que tu

(dimensionnelle) entre 2 objets faits en

produis, ce sont des interpellations telles

série [sorties du même moule] est un infra

que : d’où vient le produit ? Comment est-il

mince quand le maximum de précision

réalisé ? Par qui ? Quel est notre rapport

est obtenu ». Ainsi, je me demande : ton

à l’objet quand nous sommes détachés

œuvre cherche-t-elle à informer notre

de son mode de production ?

compréhension sur la standardisation ? Dans ma pratique artistique, toutes ces Oui, cette idée du même, de l’uniformi-

interrogations ont une importance. Elles

sation. Quelles micros différences peut-il

génèrent et influencent mon envie de créer.

y avoir entre deux identiques ? Qu’est ce

Aujourd’hui, remonter la chaine de produc-

que l'identique ? Je pense que mes pro-

tion pour savoir dans quelles conditions est

ductions portent en elle la question des

conçu, transporté, distribué un produit,

moyens mis en œuvre dans et pour cette

ou encore d’où vient la matière première

uniformisation. À Thiers, un des enseignant

et comment elle a été transformée, relève

en Étude et Réalisation d’Outillage m’a dit

presque de l’impossible.

37


documents


Inuk Silis Høegh, Taanna, Groënland.


Carte postale, colporteur dans les Vosges, début XXe siècle.

Le secret des secrets de nature, Épinal-Pellerin, après 1811.

Portrait dédicacé du pianiste Cole Porter.


Rencontre entre Donnacona et Jacques Cartier, 1535.

Pauline Delwaulle, photocopie d'archives de cartes de Kerguelen.


La terre de Hochelagaâ&#x20AC;&#x2030;; in Giovanni Battista Ramusio, De la navigation et du voyage, 1565.


Femme A誰nou.


Lauren Coullard, dessin prĂŠparatoire.


Le colporteur, École française, XVIIe siècle, huile sur toile.

Capture d'une vidéo YouTube, Quick And Easy Way To Create Faux Wood Grain.


Extrait de L'île mystérieuse, Jules Verne, collection Folio classique.

Eva taulois, photographies de recherche pour Savoir perdu, 2010, technique de repassage à l'amidon et paille pour costumes traditionnels bretons.


Voilà des oignons, des mouchoirs, des asperges, des esgrangeoirs, des épingles, des aiguillettes, des peignoirs de buis, des tartelettes, des beaux fuseaux, des beaux couteaux, de l’encre, du papier, des plumes, des canivets, des tranche-plumes, des torche-culs, des cure-dents, des coupe-bourse, des pendants, des heures quaternaires à prendre tout, des clystères d’amour au bout, des fils, des fuseaux, des quenouilles, des rets, des lapins, des andouilles…

< La boîte scolaire à l'intention des établissements d'enseignements (ici le coton), crédit photo : CIRAD Bibliothèque Historique Nogent/Marne.

Préparation par le centre de documentation de l'I.R.A.T. de boîte scolaire à l'intention des établissements d'enseignements, crédit photo : CIRAD Bibliothèque Historique Nogent/Marne.


l e p ay s o ù l a v i e n ' e s t p a s c h è r e

*

C y r i l l e M a rt i n e z

C'est un immense cube métallique, façade blanche surmontée d’un lettrage rouge vif et vert pomme, LE PAYS OÙ LA VIE N’EST PAS CHÈRE. Sur plus de douze mille mètres carrés de surface de vente, le Pays s’engage à proposer un large choix de produits de qualité et des services innovants. Le Pays est construit autour de six valeurs-clés : le pouvoir d’achat, l’authenticité, la confiance, la facilité, la découverte, la relation client. Le Pays a été fondé sur le principe selon lequel la vie c’est bien, mais ça pourrait être mieux. Ça pourrait être moins cher. Moins cher que son coût actuel, qui est exorbitant. Sa création remonte à une époque où vivre était devenu trop cher pour une majorité de vivants. Les vivants disaient n’avoir plus de vie. La vie n’était pas ce qu’on croyait. On aurait été trompés. Il y avait deux régimes de vie, la vie de ceux qui se gavent, et la vie de ceux qui casquent. Ce n’était pas une vie, ce n’est pas ça la vie. Ça ne pouvait plus continuer comme ça. Au train où allaient les choses, on se demandait qui serait en mesure de vivre dans un avenir proche. Car au train où allaient les choses, sous peu, la vie serait hors de prix. Vivre deviendrait un luxe. Alors nous n’aurions aucune raison de vivre, aucune raison de travailler, et nous laisserions tomber.

L’information remonta auprès des personnes hautement qualifiées. Elles s’en inquiétèrent et formèrent en urgence un groupe de réflexion capable de redonner le goût de la vie. Ces personnes étaient d’origines différentes, elles avaient suivi des formations différentes, chacune avait envisagé une manière différente de faire carrière, en conséquence de quoi chacune menait une vie tout à fait différente de celle de ses collègues. En dépit de ces différences d’approche, elles avaient en commun d’occuper des postes à forte responsabilité. Elles étaient mues par quelque chose d’assez spécial, que l’on nomme l’esprit d’entreprise. Elles appartenaient à la famille des entrepreneurs. Il leur incombait de prendre des décisions, de choisir des options, de mener une politique qui influerait sur la vie de leurs collaborateurs et, même au-delà, sur la vie d’un cercle étendu d’individus. La manière dont ces personnes réussissaient leur vie était une garantie quant à la fiabilité de leurs expertises. Dans l’évaluation de la vie des autres, et de la vie en général, on avait tout lieu de leur faire confiance. Il n’était pas de personnes plus qualifiées pour apporter des réponses concrètes à cette vie qui était devenue un problème pour une majorité de vivants. Il était impératif de créer un outil permettant d’améliorer la qualité de vie. Sans quoi les vivants finiraient par ne plus croire en la leur.

Cyrille Martinez, Le pays où la vie n'est pas chère, publié dans Zéroquatre n°09, automne 2011.


Et dès lors que les vivants ne croiraient plus en la vie, on pouvait envisager le pire, les drames, les catastrophes, plus envie de travailler, plus envie de se lever, le goût de rien, des entreprises vides, des commerces déserts, des services fantômes, le marché qui s’effondre, la révolution qui vient. Le groupe de réflexion répondit en trois points. Un) anticiper la révolution des populations par la révolution des prix. Deux) révolutionner la vie en la rendant accessible aux revenus les plus bas. Trois) inventer le Pays où la vie n’est pas chère. Une fois inventé, le Pays s’est fait connaître par une communication offensive vantant les prix fous auxquels étaient vendus les produits du quotidien. À coups de prospectus distribués massivement dans les boîtes aux lettres et de campagnes d’affichage sur des panneaux quatre par trois installés en bord de route, le Pays au logo de petit oiseau rouge et vert est rapidement devenu familier aux habitants de cette région française. Convaincus que le futur passait par un élargissement de l’offre de loisirs et de l’offre de services, les dirigeants du Pays ont développé la galerie marchande en installant cafétéria,

pizzeria, bar tabac, point chaud, marchand de glace, coiffeur, magasin de sport, de fringues, de culture, de cadeaux, d’objets fantaisie. Dans les allées, des stands thématiques proposent de l’artisanat régional. Des cigales artificielles s’expriment par haut-parleurs. Motivés par une croissance à deux chiffres, les types en charge de la stratégie ont jugé qu’ils avaient intérêt à agrandir le Pays. Si bien qu’il s’est développé une immense zone commerciale, à la hauteur de l’ambition des patrons du Pays. Ils s’en sont donné à cœur joie. C’est ainsi qu’on a vu apparaître des grandes surfaces spécialisées dans le bricolage, le jardinage, les jouets, les sports et les loisirs créatifs. On a vu apparaître des chaînes de restauration, des hôtels préfabriqués, des salles de squash, des clubs de remise en forme avec espace musculation, piscine et sauna. Dernier commerce à s’implanter, un restaurant de poissons et fruits de mer diffuse par hautparleurs une bande son maritime où la vague, la brise et des cris de mouettesinvitent le chaland à la dégustation à bas prix.


Ed Ruscha -Headlights Are Similar To People's Eyes, pastel on paper, 1974, scan du livre They Called Her Styrne, Ă&#x2030;d. Phaidon.


Inaos, objets rituels aïnous taillés par les hommes, date inconnue, Hokkaïdo. Japon.

Inuk Silis Høegh, Taanna, Gröenland.


Tablette sumérienne (environ -4000 ans).

Chamane bratsquienne, Roth Christopher Melchior, gravure sur cuivre, fin XVIIIe siècle, Musée d'histoire d'État de Moscou.


George Brecht, Comb Music (Comb Event) 1958-62.


Eva taulois, photographies de recherche pour Savoir perdu, 2010, technique de repassage Ă l'amidon et paille pour costumes traditionnels bretons.


Inuk Silis Høegh , Taanna, poème en gröenlandais.


Teepee burner, Anderson, Californie, Ă&#x2030;tats-Unis.


En langue aïnou, aïnou veut dire : homme. Voilà qu’y avait-il d’aïnou dans cette mise en scène un début qui a au moins le mérite de la simplicité. négligée ? Peut-être justement cette foutaise, et Les Aïnous sont un peuple de stock caucasien, oriaussi la douceur de ces visages charnus, de ces ginaire d’Asie centrale, qui occupait la plus grande yeux injectés de bile où l’on retrouve le même mépartie de l’archipel nippon au lange de veulerie et de mépris moment où les éléments très que dans ceux des clochards. C h r o n i q u e J a p o n a is e divers qui composent la race Il restait un peu de lumières et * japonaise actuelle (Yamato) j’ai fait quelques portraits de N i co l a s B o u v i e r vinrent s’y établir. Chasseurs ces boutiquiers. Ils s’amusaient et pêcheurs, leur culture n’est bien de me voir là avec mes jamais parvenue au stade agricole ni à l’expression appareils et mes souliers crottés, venu de si loin écrite, et leur langue, sans parenté avec aucune et si assidu. (…) autre, demeure avec le basque un des casse-tête de la linguistique. Les Aïnous sont aussi la race Par une fenêtre de la paillote aïnou, plantée au la plus velue de la terre et passent pour être fort milieu des cabanes de tôle comme un relief d’expeu soucieux de propreté. (…) position coloniale, j’ai tout de même surpris un de ces ténors photographiques : une vieille pliée par Au village de Shiraoï près de Noboribetsu, il y a l’âge qui balayait en chantonnant son petit musée aussi un établissement de quelques familles : ce poussiéreux. Elle croyait sa journée terminée et qu’on peut voir de mieux, paraît-il. J’y suis allé. se trompait bien. Il fallait que quelqu’un paie À l’entrée du patelin, un panneau lézardé reprépour mon long trajet sous la pluie et pour toute la sente une femme aïnou en costume, le visage frime que j’avais trouvée au bout. Je l’ai fait poser orné d’un tatouage en demi-lune qui couvre la cinq minutes sous l’unique ampoule de sa case bouche et fait sourire bon gré mal gré. Sous cette et elle est restée là debout, résignée, machinale. peinture on tourne à gauche et l’on s‘engage dans Les mains gauchement croisées sur les épaules, à une venelle de terre bordée de commerces folkme faire d’une voix filée le récit de ses malheurs loriques où des officiants en costume offrent des en attendant que je décampe. D’ordinaire, ses travaux de cuir, de bois, de fourrure, reliefs d’un visiteurs se font photographier à côté d’elle avec art admirable, mais mités, mais d’une exécution la déclencheur automatique, et puis bonsoir. Elle hâtive, et fragiles comme sont les objets qu’on ne ne comprenait pas pourquoi je m’attardais tant. destine plus à servir. (…) Mais on se laisse prendre à un visage, et celui-ci, couleur marron, presque effacé par l’âge et sur Je me suis promené dans ce quartier minuscule lequel le tatouage des femmes mariées imprimait en regardant le jour tomber sur ces boutiques qui ce large et triste rictus de clown, je ne pouvais fermaient. J’étais désorienté : aïnou… aïnou… plus m’en détacher.

Le pot de terre et le pot de fer (extrait) page 207 à page 211, Éd. Payot 2001.


George Brecht, Untitled (Blackboard map of Europe) from the series Land Mass Translocations, 1970, private collection, Vaduz.


Femme AĂŻnou entrain de tisser, Japon.

Alphabet cunĂŠiforme. >


𒈑𒈑𒈡𒈡𒈱𒈱𒉁𒉁𒉑𒉑𒉡𒉡𒉱𒉱𒊁𒊁𒊑𒊑𒊡𒊡𒊱𒊱𒋁𒋁𒋑𒋑𒋡𒋡𒋱𒋱 12221

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Miroirs acoustiques construits en 1928, site de la Royal Air Force, Denge, Royaume-Uni.

Histoires extraordinaires et inconnues dans les mers australes, Kerguelen, Crozet, Amsterdam et Saint-Paul, Ă&#x2030;d. Ouest-France.


Archive de la ville de Belalcázar, Espagne.

Gary Larson, The Far Side.

Collection de produits tropicaux préparée par le centre de documentation de l'I.R.A.T. à l'intention des établissements d'enseignements, crédit photo : Audrey Cottin au CIRAD, Bibliothèque Historique Nogent/Marne.


Frédéric Dutertre, croquis préparatoires. > Extrait tiré du Recueil des meilleurs secrets les plus rares et admirables que l'art et la nature sont capables de produire, Lyon, 1696.

Archive de la ville de Belalcázar, Espagne. >


Pauline Delwaulle Photo d'archives de carte de Kerguelen.


Village de Stadaconé. Intérieur de la maison longue où on voit plusieurs objets, dont un calumet de paix, des mocassins et du tabac. < Vue d'un tableau d'épice, Bibliothèque Historique de la CIRAD.

Extrait du Grand secret de Kebec, 2008 édité par le Gouvernement du Canada, 400e anniversaire de Québec.


Image du film Uomini contro (Les hommes contre) de Francesco Rosi, 1970.


Arbre factice servant de poste d'observation pour les troupes australiennes pendant la Bataille d'ArĂŞte Messines (1917).


AMÉL I E DE S CHAMP S

* T r i b u t e t o d o n n a co n a G r a n i t e d e G u i lv i n e c i n c r u s t é d e m i c a n o i r e t b l a n c , q u a r t z e t f e l d s pat h , 5 m i l l i e r s d ' a n n é e s

75


“ Je ne sais pas ce que ton professeur d’histoire naturelle t’a raconté ” Sophie Lapalu

Amélie Deschamps

Donnacona, chef iroquois, fut le premier

comme le vecteur de l'histoire que tu sou-

contact de Jacques Cartier à son arrivée à

haites conter. Comme si tu te positionnais

Hochelaga (Montréal actuel). Pourquoi tu

en retrait pour laisser l'usager de la boîte

as choisi de rendre hommage à cet homme

faire tout le chemin jusqu'à Donnacona.

en particulier ?

Est-ce aussi ton point de vue ?

Le projet s’appelle Tribute to Donnacona,

Oui, bien sûr, c’est une partie de l’histoire.

ce qui pour moi, en anglais - je ne dis pas

Mais être en boîte n’est pas son état natu-

que c’est le sens littéral du mot - contient la

rel - je ne sais pas ce que ton professeur

notion de don physique, peut être en raison

d’histoire naturelle t’a raconté, mais ça

de la proximité avec le terme contribuer en

m’intéresserait d’en discuter avec toi, plus

français ; le petit je ne sais quoi qui vous

tard si tu le veux bien. La pierre spotée sur

place en regard un instant. Disons que

une plage infinie, récoltée. Il s’agit d’un

j’avais envie d’apporter ma pierre à son

geste minéral, inventoriel, conservatoire et

parcours. Dire qu’il n’est pas fini. Que son

préventif. Ce que je veux dire ne correspond

trajet, à l’époque, transcendait les limites de

peut être pas à la définition que tu t’en fais,

l’espace, et transcende aujourd’hui celles

mais en gros il s’agit d’une démarche de

du temps. Un vieux rêve de machine dont

retenue et de présentation de témoin. On

voici le produit.

fait tout un pataquès autour de la tradition orale qu’il faut conserver, mais les pierres

« Ainsi fondée sur la coupure entre un

aussi ont beaucoup de choses à dire. Il faut

passé, qui est son objet, et un présent,

juste apprendre à les observer. Et donc je

qui est le lieu de sa pratique, l’histoire

passe du temps à cela, je commence à avoir

ne cesse de retrouver le présent dans son

une collection de pierres, qui ne sont pas

objet et le passé dans ses pratiques. » écrit

récoltées pour leurs particularités minérales

de Certeau dans l’Écriture de l’histoire.

au sens scientifique du terme, mais pour

S’intéresser à Donnaconna n’est pas in-

leur potentiel indéfinissable, on va dire.

nocent ; tu contribues à l’écriture de son

Partager cette collection, c’est vraiment

histoire, et cela répond à une urgence

communiquer quelque chose pour moi,

contemporaine. Quel est le présent dans

quelque chose de grande valeur, c’est là

ton objet passé ?

que se situe mon intervention.

Le mutliple qui en découle est une pierre

The medium is the massage nous dirait

brute, non taillée, d'origine bretonne.

Cédric Fenet qui nous dirait « comme disait

Tu n'es pas intervenue dessus, rien n'est

Marshall McLuhan ».

dit. Pour moi cet objet fonctionne plutôt

76


Dans l'histoire de l'art, la pierre est destinée

fétichiste. Or ici tu mets au rang de multiple

à être taillée. On attend presque que tu

une pierre somme toute banale. Pourquoi

confectionnes 25 statuettes lapidaires de

et comment devient-elle un multiple ?

Donnacona. En même temps, tu pointes le fait qu'un artiste n'est pas un artisan :

Oui c’est à dire que je ne suis pas la seule,

tu n'as pas le savoir-faire nécessaire, et

ces objets posent de grandes questions !

cela n'est pas très grave.

Erika, la personne à laquelle tu fais référence et que j’ai sollicitée pour adopter un pan

Oui, j’ai beaucoup tourné autour de la

de mur qui n’était pas une œuvre mais

pierre avant de décider de ne rien lui faire.

qui était devenu autre chose qu’un simple

À l’origine, je voulais proposer un objet

mur, n’est pas fétichiste. Le fétichiste porte

qui tisserait un lien avec la tradition des

son attention sur un objet en particulier

bagnards. Mais quoi graver ? Quel aurait

et en collectionne toutes les occurrences,

été le statut de cet objet, une fiction dont

avec peut être une préférence pour une

les ficelles sont si grosses qu’on ne voit

interprétation de la forme en particulier, et

plus l’objet, pourquoi pas dans d’autres

parfois y ajouter une dimension mystique.

circonstances, et de manière assumée, mais

Ce n’est pas du tout le cas d’Erika, et c’est

pas là. Il y a avait également la notion de

pour cela que je me suis adressée à elle.

temps, comme tu le pointes qui est liée au

Erika s’attache à un objet en particulier,

savoir-faire, et pour cela, il aurait fallu soit

avec lequel elle développe une relation

beaucoup de temps, soit faire faire.

qu’elle décrit comme amoureuse. Ce projet

Mais en fait le travail a déjà été fait.

est en cours depuis deux ans et demi, car l’histoire continue.

Il me semble également que ton multiple

Il est question qu’ils s’installent ensemble,

a une valeur performative : construire un

mais je ne voudrais pas brûler d’étape en

tombeau pour Donnaconna, enterré dans

annonçant cela de manière prématurée.

une fosse commune, rue des Andouilles.

Ce que je sais c’est qu’il y a un rapport

Ton multiple tient du rite d’enterrement,

entre la réflexion entreprise autour de ce

en faisant un hommage à cet homme.

mur et autour de la boîte Cargo, de par son nombre d’exemplaires. Un multiple à 25

Ton rapport à l'objet en général, d'art

exemplaires n’est pas produit de manière

en particulier, me semble toujours très

industrielle, il y a une dimension artisanale.

critique, ambivalent. Je pense à ton travail

À ce stade, il est possible d’observer les

Re : Objectum, l’étrange objet du désir où

multiples dans leur ensemble et dans leur

tu as fait adopter un pan de mur par une

singularité à la fois.

77


AUDREY COTT I N

* RUMAB S HAKER S N oya u x d e p r u n e s e t d e p ê c h e s

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“ Le rusé bonhomme avait enfreint, pendant 48 heures, un règlement qui lui pesait rudement ” Sophie Lapalu

D’où proviennent ces noyaux ?

cédé aux exigences de la loi : sa lanterne

Audrey Cottin

Des noyaux de brunions, mirabelles,

légende du gars de Falaise : le rusé bon-

pêches, prunes, il s’agit de ma consomma-

homme avait enfreint, pendant 48 heures,

tion personnelle de l’été 2012. L’origine des

un règlement qui lui pesait rudement. Je

noyaux varie du bioshop de Stockholm au

prends la carte postale suivante : scènes

campus universitaire de Kassel (j’ai voyagé

de plage, la sortie du bain !

était allumée ! C’est ainsi que naquit la

durant l’été 2012). Est-ce que ces noyaux changent de statut Tu étudies dans ta pratique ce qui constitue

une fois dans la boite ? Il se réifient, de-

un groupe, l’experience de la collabora-

viennent objets, objets d’art, outils pour

tion, ou l’autonomie. Ici tu es invitée à

créer du son, et même multiples ?

déposer dans une boite un multiple qui entre en résonance avec les travaux de tous

Je vous encourage à la plantation, ci-des-

les autres. Comment as-tu appréhendé

sous une série de techniques possibles :

cette situation ? 1. Dans un pot, verser une couche de Je retrouve dans une de mes boîtes à images

sable mélangé à du terreau. Procéder par

une carte postale de  La lanterne du Gars

couche : une couche de sable, une couche

de Falaise. En la commune de Falaise, un

de noyaux… ainsi de suite sans qu’ils se

arrêté du maire, un certain Ignou, ordonnait,

touchent. Maintenir au froid (les noyaux

qu’à dater du 24 décembre 1754, « nul ne

en ont besoin pour germer), contre un mur

pourrait circuler la nuit sur les chemins sans

au nord. Aux premiers redoux, la coque

être muni d’une lanterne ». Depuis ce jour,

ramollie dans son sable humide laisse passer

la surveillance était sévère. L’officier chargé

le germe. Protéger le pot des petits rongeurs

de la garde surprit, un soir, un quidam mar-

avec un grillage.

chant dans le noir une lanterne à la main,

80

mais sans chandelle ; il le réprimanda sans

Matériel nécessaire au semis :

le sanctionner. Le lendemain, à la même

• Pot,

heure, il rencontra à nouveau l’homme,

• Graviers pour le fond,

brandissant son instrument, muni cette fois

• Sable,

d’une bougie… Éteinte ! Le surlendemain, il

• Terreau,

croisa encore notre homme qui avait enfin

• Petit grillage.


Après le semis, après 2 à 4 mois, récupérer

La greffe est à l’arbre fruitier, ce qu’est le

les noyaux germés pour les installer en

clonage pour l’être humain….

pleine terre ou dans un pot individuel. Certains ne se réveilleront pas : c’est normal, la

3. Vous n’êtes pas vraiment de celles qui

nature garde des réserves pour les années

ont les pouces verts mais vous voulez vous

suivantes. S’ils sont pourris, pas de chance,

essayer à la plantation d’un prunier. Pour-

c’est que le substrat était trop mouillé !

quoi pas ? Avant de vous lancer dans cette aventure, sachez que la graine mettra du

2. On peut tout à fait obtenir un prunier

temps avant de grandir et prendra au moins

en plantant un noyau. On appelle cela un

une dizaine d’années avant de donner ses

prunier « franc de pied » par opposition

premiers fruits. Il faudra être très patiente…

au prunier greffé. Il suffit de manger des

Tout commence par les noyaux. Débarras-

prunes et de recracher le noyau dans votre

sez-les de leur pulpe. Lavez-les et conser-

champs, jardin, pré… Il est tout de même

vez-les dans une boîte. Ensuite, pendant les

plus aisé de le recracher dans la pépinière.

3 mois précédents le début du printemps, mettez-les au frigo, dans le bac du bas.

Vous pouvez casser la coque et extraire

Veillez à les plonger dans du sable humide

l’amande pour la replanter, la levée du semis

(1 litre de sable pour 10cl d’eau), en les

est largement accélérée par cette méthode.

stratifiant. La stratification permet à la graine de garder sa propriété germinative. Les

Il faut 7 ans entre le moment où l’amande

noyaux ont en effet besoin d’une période

germe, et les premières prunes recoltées.

de froid pour germer. Vous pouvez aussi le mettre dans un pot en terre cuite rempli de

Par contre le noyau planté ne donnera

sable de rivière humide. Enterrez ensuite le

pas la même espèce que le prunier dont

pot au pied d’un mur, exposé vers le Nord.

il provient. Cela est du au fait que votre

L’essentiel est que le sable reste humide.

noyau aura été formé par la rencontre de

Pour les semer, plantez-les sous une épais-

deux pruniers… Seule la greffe permet de

seur égale au diamètre des noyaux et gar-

conserver les caractères de l’arbre.

dez-les sous une humidité permanente. La levée se fera au printemps. Par contre,

Comme pour les humains, un enfant est issu

il faudra attendre quelques années pour

de la rencontre de 2 êtres, et il n’est jamais

que cela devienne un arbuste d’un mètre

exactement comme l’un de ses géniteurs…

cinquante environ.

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Pour l’astuce écolo, préférez des prunes

nécessaire de bien les débarasser de leur

directement tombées des arbres, c’est-à-dire

pulpe, et de les stratifier jusqu’au printemps

non-traitées. Celles vendues en supermar-

prochain.

ché proviennent souvent de greffe et auront

Pour celà tu dois les placer dans un récipient

peu de chance de grandir.

contenant du sable de rivière légèrement humide, par exemple pot de fleur en terre

4. Pour faire germer les noyaux de prunes

cuite. Il faudra veiller à l’entourrer d’un fin

et avoir des pruniers (prévoir 10 à 15 ans

grillage pour éloigner les rongeurs.

avant d’avoir des fruits) :

Au printemps prochain tu pourras les planter

• laver les noyaux

en pleine terre.

• les garder dans une boîte jusqu’à mi-

Je devrais vérifier si les pruniers se repro-

décembre, • mettre dans du sable humide (1l de sable

duisent assez fidèlement par semis… Il me semble que non… Par contre le pêcher se

pour 10cl d’eau) dans le bas du frigo

reproduit quant à lui relativement bien.

jusqu’à mi-mars,

Il est possible de reproduire la stratification

• semer tel quel sous une épaisseur de

artificiellement dans un réfrigérateur…

substrat identique au diamètre des noyaux et tenir humide, • attendre la lever.

6. On a de belles surprises en semant des noyaux ! On n’obtient jamais le même individu : lois de Mendel !

Voilà, je fais des essais avec les prunes de

Si vous voulez avoir le même individu,

ma voisine (ne pas le faire avec des prunes

il faut planter une baguette de l’arbre en

acheter au supermarché car proviennent de

hiver ! 3 yeux dans le sol 2 yeux dehors !

pruniers gréffés et donc ça ne fonctionnera pas), je vous dis l’année prochaine ce que

Ici tu n’as pas créé des multiples, tu les as

ça donne !

récoltés plutôt. Quel rapport entretiens-tu en tant qu’artiste avec les objets ?

5. Pas de réponse pour les amandes… Je n’habite pas une région propice aux

Avec les objets… en tant qu’artiste… il

amandiers…

faut un tiers…

Par contre pour les noyaux, je crois qu’il est

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Frontispice et appendice du catalogue de l'artiste, eau-forte et gravure, 1761, William Hogarth.

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I NUK S I L I S HøEGH

* TAANNA Encre ro ug e , i ceb erg , bo u t ei l l e en v erre

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“ I dont know if it makes sense, and if it is all too grand and cheesy ” Sophie Lapalu

Why have you chosen to make your poem

does it mean for an artist to create more

invisible/illegible by melting the very piece

objects  ? Does it mean that the world is

of ice on which it was written  ?

perfectible and art-objects can contribute to make it better? On the other hand, who

Inuk Silis Høegh

I like the thought of the words running into a

wants to buy this box? Is it another kind

container, and the possibility of them being

of material greed...  ?

released by a receiver. But not as mere communication, but questioning whether

Yes wanting to own the box might be ano-

they posess powers - maybe if thought and

ther kind of material greed, a fetishism

feeling possess spiritual power  ?

for art objects? But an art object is also

I thought of the poem as kind of prayer

accumulated thought and feeling of the

or wish. When you say a prayer or a wish

artist, and maybe the buyer wants to look

you send it out to be heard and resonate

deeper inside of that  ?

in the universe.

I’m not sure what it means for the artist to

In this case the words run through and

create more objects. In this case I think

into found objects from the surroundings.

the morphing of the materials to form new

Does it collect meaning on the way? Does

meaning is a commentary to the theme

it transmit something to what it touched? I

itself. How can we utilise something ma-

thought of the words being incapsulated in

nufactured for some specific purpose in

the water that the objects came from, and

surroundings that it is not necessarily made

them maybe it is sent back to the creators

for. But maybe that is just human nature  ?

- wishing for more? Or for less? I thought of all the material things we co-

You didn’t create/make an object (you

vet. In Greenland, we - in our isolation

find bottles, took the ice) but you took

from the manufactures - consume material

a picture. What status do you confer to

things that do not originally belong in our

the picture? The bottles  ?

surroundings. We are disconnected from the origin, but connects us to its use. Do

The work consists of the installation IN its

we lose ourselves connecting to objects?

surroundings. Unless I can bring the viewer

Or is material greed a human capacity

to the place, I will have to document it in

necessary just like love?

pictures. In a photo I can also choose the

(Sophie, I dont know if it makes sense, and

light and colour and hereby assist the feeling

if it is all too grand and cheesy)

of ritual and spirituality. The bottles  : I like that it can raise questions: What do you

86

No it’s good. It is really interesting in

do with the bottle  ? Drink it  ? Use it in a

the context of a box of multiples. What

holy act ? ARE the words inside  ?


How did you choose the area where you

of how a tree is cut and worked, but in real

installed your piece  ?

life there is no trees around us, and we see it arrive in neat squares for us to use. I

I found a rocky beach that was filled with

sometimes feel that products we consume

washed up objects. The objects were next

is understood in the same square scope.

to the thing that brought them - the sea.

Sometimes that gives freedom to find new

An isolated place in nature - but filled with

uses, but mostly maybe we’ve made our

evidence of creation and culture.

own neo-colonialism as we have built a need for western lifestyle. (hm, a bit too

What importance do you give to the

specific about Greenland  ?)

context in your work  ? No thanks  ! This is perfect. I have no idea I'm not sure, a lot I guess. It's a conceptual

of what kind of way of life and thinking

work, and maybe therefore cannot avoid

you get there. I didn’t realized that there

context. I hope that my works can either

is no tree...I am curious to understand

use humour or beauty as an entrance for

more of what you mean about your own

other layers of contemplation.

neocolonialism  ?

What appears to me in reading your answers

Most of what we eat and things we use in

is that the local seems important for you. I

our surroundings are imported. The super

mean, be connected to what we produce

fast development from hunter gatherers

and use, or if we don’t, be aware of issues

to a western modern society has made us

an object is rasing. Do you think the artistic

copy-pasters. We eat imported food, build

work could contribute to generate a space

our houses of wood and consume TV and

of thought  ?

internet from all over the globe. Most of

I wouldn’t be doing my work if art couln’t

ment, we use what we like from the world

generate af space of thought, it is essential to

culture. But when we merely copy paste

me - both in the process and in the viewers

the use of things not necessarily suited for

end. I sometimes think Greenland as the

our environment, I also see it alienating us

last frontier, as a planet that has only just

from our own surroundings. Most of us don’t

been populated. We are geographically at

live off the ressources of our own land. As

the end of the world, and the nature around

if we fed on western culture. Maybe we

us seems so infinite. We get news from the

created our own (post-  ?) neo-colonialism,

rest of the world like a space station from

one of own maintain.

this can be argued as a natural develop-

ground control. We can see a transmission

87


LAUREN COULLARD

* Asi k n e p I k a s m a H o t n e p t o i l e d e co t o n p e i n t e à l' a c ry l i q u e

89


“ On retrouve une croyance en l’incapacité du peuple Aïnou pour les mathématiques ” Sophie Lapalu

Tu as principalement un travail de pein-

Quelles images aïnous ont été détermi-

ture ; or ce qui m’a marquée quand tu

nantes pour donner naissance à la bande

m’as expliqué ta manière de travailler est

de tissu peint ?

la façon dont tu collectes des images, en fonction d’un ouvrage de littérature qui

Un costume chamanique m’a influencée :

t’a touchée puis tu découpes, colles et

une gravure du Chamane Bratsquiene qui

crées ainsi des patrons pour ta future toile,

apparaît dans le chapitre dédié au cha-

qui est alors une sorte de décantation ou

manisme dans La description de toutes les

mieux, de concentré de tout ce que tu as

nations de l’empire de Russie, publié en

réuni. Or, ton mutiple - un tissu peint et

1776 à Saint-Pétersbourg par l’académi-

enroulé sur lui-même - a été conçu selon un

cien Johann Gottlieb Georgi. Cet ouvrage

procédé similaire, non ? Peux-tu expliquer

illustré est une encyclopédie résumant les

comment tu l’as réalisé ?

connaissances accumulées par les explorateurs depuis la fin du XVIIe siècle.

Lauren Coullard

90

Je collecte effectivement des images à par-

Par ailleurs, l’ouvrage Textile Designs of

tir de mes propres photographies, tirées

Japan, Designs of Ryukyu, Ainu and foreign

d’ouvrages de références du XIXe siècle

textiles, a lui aussi été très important. C’est

sur le textile, des recueils d’ornements,

un livre magnifique répertoriant tous les

des manuels techniques ainsi que l’art des

motifs de textiles aïnous.

jardins. Puis je calibre tous ces documents

Leurs ornements sont censés protéger

selon une certaine échelle qui, par la suite,

le porteur du vêtement du mauvais œil.

va déterminer la composition du collage.

La dimension magique que l’on pouvait

C’est un artefact. Dans le contexte d’une

attribuer à ces motifs est particulièrement

peinture au moment d’agir, c’est l’action

forte. Je voulais fabriquer une amulette,

de peindre qui prend le dessus, ainsi que la

une empreinte de chamanisme.

couleur. Les surfaces deviennent acciden-

La caractéristique de l’ornement aïnou

tées et le collage initial n’est plus respecté.

est composé d’une trame de fils teint sur

Pour mon multiple, l’ouvrage Chronique

laquelle est brodé le motif. Ainsi, les cos-

Japonaise de Nicolas Bouvier m’a servi

tumes traditionnels aïnous de par la com-

d’amorce, ainsi que L’Île de Sakhaline de

plexité de leur structure et leurs trames de

Tchekhov et divers récits sur le culte de

tissage ont atteint dès le XIXe le statut de

l’Ours, un culte annuel religieux et sym-

pièces de musée. Ces techniques ances-

bolique que l’on retrouve aussi bien en

trales ont aujourd’hui malheureusement

Europe qu’en Sibérie ou chez les Aïnous.

disparues.


Je voulais réinterpréter cette combinaison de

exerçant l’assimilation forcée, réformant leurs

techniques et de mysticisme par une gestuelle

modes de vie dans son quotidien, interdisant

propre. Mon souhait premier fut de réaliser

leur langue, leurs tatouages, leurs cultes, et les

un métier à tisser, j’ai finalement opté pour

cantonnant à l’agriculture, sur des parcelles

un châssis sur lequel 25 bandes ont été ten-

fournies par le gouvernement.

dues puis manipulées (reprenant le principe de la navette).

Ce qui m’intéresse, dans ce contexte, est la perte d’éléments indéfinis dans cette culture

Le titre est énigmatique…

locale. Ce multiple est comme un espace poétique d’un territoire disparu. C’est aussi

Les Aïnous ont employé un système très

l’idée de représenter un territoire abstrait,

développé de comptage basé sur des unités

celui de tous les possibles. De donner par un

de vingt. Leur système numéraire se traduit

usage chamanique un pouvoir imaginaire à ce

par l’ajout de mots. Dans divers manuels,

bandeau que l’on déplie. Je vois ce rouleau

on retrouve une croyance en l’incapacité

comme une amulette/objet de rituel qui, par

du peuple Aïnou pour les mathématiques,

l’action de son enroulement, nous projette

exprimée dans le mythe d’Ainu kanji (comp-

dans un espace pensé, un paysage imaginaire.

tage aïnou). C’est la conviction que l’Aïnou

Par ailleurs, la théâtralité de leurs scènes

pouvait seulement compter avec difficulté,

de culte m’a interpellé (tissages associés à

avec l’ajout de mots supplémentaires pour

des décors de paille tressée). Or celle-ci est

début et fin pendant le processus de comp-

délimitée dans l’espace.

tage. Pour asiknep ikasma Hotnep (“25” en nombre Aïnou), le titre du multiple génère

Comment délimitent-ils l’espace dans leur

l’ensemble/la totalité des 25 multiples.

scène de culte alors que l’idée de territoire est absente ?

Pourquoi as-tu choisi cette ethnie, les Aïnous, en particulier ?

Effectivement, comment et pourquoi projettent-ils leurs récits dans un espace délimité ?

Il s’agit d’une population aborigène du nord

Comment créent-ils un espace ? Je crois que

du Japon, dans laquelle le principe de pro-

c’est par la mise en scène des cérémonies.

priété n’était pas définit - cela est fondamental.

La dimension des assemblages de bois des

Très différente des Japonais, ces derniers les

cages d’ours semblent avoir défini le lieu de

ont colonisés entre le XVIe et le XIXe siècle en

culte des Aïnous.

91


Ton objet est en attente d’être révélé, déroulé. Vient alors à l’esprit l’idée d’un geste, celui de la découverte, incitant à une lecture. Le processus et la gestuelle répétitive du métier à tisser m’intéressaient. J’ai procédé de manière à ce que chaque bande garde l’empreinte du châssis : les extrémités où les bandes étaient accrochées et tendues au support sont restées blanches. Une fois déchassées, j’ai accolé une deuxième bande de tissus au verso. Je l’ai marqué de nouveau avec une ligne brute. Cette gestuelle rituelle c’est traduite dans l’action de rouler ce tissu sur lui-même. Les plis sont différents sur chaque multiple, chacun reprenant ensuite sa propre forme. Et oui, je souhaitais que la bande puisse se dérouler et être activée afin de posséder plusieurs lectures. Une gestuelle comme une incantation ? Tout à fait. La répétition étant censée renforcer son pouvoir occulte et magique.

92


Robe Aïnou, île de Sakhaline, Russie, fibres végétales, écorces d'orme (Mission Paul Labbé, 1899)

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PAUL I NE DELWAULLE

* Ca rt e d es dou b l es Ca rt e s érig r a phi ée e t p li ée

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“ Un ruisseau coule de la Mortadelle ”

« Dans quel sens, dans quel sens ? » demande Alice, dont les renversements - de la veille et du lendemain, du plus et du moins, de l’actif et du passif, de la cause et de l’effet - constituent ses aventures au pays des merveilles. De même, dans quel sens Pauline Delwaulle déplace-t-elle son objectif pour faire surgir la terre dans le plan, comme un bateau ? Dans quel sens se dirige-t-elle pour trouver la plage où nichent les manchots, éviter les spongieux marécages - quel cap à suivre ? Les renversements du pays des merveilles ont cette conséquence : la perte de l’identité personnelle d’Alice, de son nom propre. Le savoir, avance Deleuze, est incarné dans des noms généraux, permanents, qui désignent autant d’arrêts et de repos, substantifs ou adjectifs, et qui permettent la construction de l’identité. Cependant, tout comme dans 1. Gilles Deleuze,

l’ouvrage de Lewis Caroll, « quand les substantifs et adjectifs se mettent à fondre, quand

Logique du sens,

les noms d’arrêt et de repos sont entrainés par les verbes de pur devenir et glissent dans

Éd. de Minuit, Paris,

le langage des événements, toute identité se perd pour le moi, le monde et Dieu. »1 Alice

1969, rééd. 2009, p.11

perd son nom, tandis que l’île que nous parcourons ne paraît pas en être dotée. Et quand bien même nous penchons-nous sur la carte, où se trouverait le moi dans la Rivière des pépins ? Le monde dans Les Hauts de Hurlevents ? Dieu dans Le grand fourneau ? Peut-être est-ce précisément à ce point de renversement que l’aventure peut commencer. Le livre des merveilles, dicté par Marco Polo alors prisonnier à Gênes, nous fournit les recettes fiscales de la province de Hangzhou ou le détail de l’assassinat du premier ministre de Kubilaï Khan en 1282, avec une stupéfiante exactitude. Tout aussi précisément, il dépeint les peuplades à tête de chien, les griffons-stryges briseurs d’éléphants ou encore les licornes séjournant dans des bourbiers. La frontière entre ce qui est donné pour réel et ce qui est fictionnel n’existe pas ; l’un comme l’autre font partie intégrante du récit du voyageur. Aujourd’hui encore, personne ne semble en mesure de statuer si l’explorateur fut effectivement au service du Grand Khan ou s’il resta au comptoir familial de Constantinople. Monde intermédiaire entre réalité et fiction, son ouvrage construit un espace transitionnel, où, exactement comme le film dont il est question ici, le récit

2. Pierre Bayard,

est suffisamment précis pour que nous puissions nous y attacher, mais s’ouvre tellement

Comment parler des lieux

large qu’il devient un pays de plusieurs, construit par l’imaginaire commun. L’écrivain,

où l’on n’a pas été  ?

comme le réalisateur, arrachent ainsi le lieu décrit à l’étroite astreinte de l’espace et du

Éd. de Minuit,

temps, le rendant insituable. De cette façon, ils amplifient les « chances de l’ouvrir au

Paris, 2012, p. 126

96

jeu pluriel des fantasmes collectifs »2.


Ainsi, Pauline Delwaulle, par la force heuristique des noms propres qui parcourent la carte - où un ruisseau coule de la Mortadelle pour se jeter dans la Baie de la table - par la puissance poétique des images qui balaient l’île - elle-même écrasée par la constance du vent - enfin par la profondeur d’un récit – tout aussi énigmatique qu’étrangement précis - construit-elle un espace atopique, dépassant l’aspect géographique, refusant le découpage sectoriel de cette île dont on ne saura pas le nom. Une île renversée, en mouvement, sans identité, qui se dessine avec l’œuvre, œuvre qui elle-même s’érige grâce à notre voyage immobile. L’artiste nous invite ainsi à partager toutes les îles, dans l’invention perpétuelle de mondes possibles. Dans quel sens ? Sophie Lapalu

Tiré de L'île mystérieuse de Jules Verne, collection Folio classique

97


NATAL I E MC I LROY

* A rchivo aho r a Photog r a ph i e

99


“ Riffling, delving and sorting ”

I have always been fascinated by archives, museum collections and local histories. The strategies that I employ within an artist-in-residencies situation frequently involve some aspect of riffling, delving and sorting of aging ephemera. During one of my recent projects in a village in Spain, I used photographs from a local archive to aid me in understanding the layout of the village. The village archive was made up of donated pho- tographs dating back to the early 1900’s. Each day I chose one archive photograph at random which I then had to respond to in some way. As I tried to locate the area that the photograph was taken, I would encounter locals and listen to their stories. It occurred to me that this process was symbolic of a compass and my old and new photographs were a kind of alternative map ! By re-creating the found images I began to understand the rituals and traditions of the site. It also magnified the sense of time passing but also the ‘stillness’ of time, capturing the unchanged. The project highlighted important events in the history of the village which created a sense of pride in the local residents. Natalie Mc Ilroy

100


Archive de la ville de Belalcรกzar, Espagne

101


S TÉPHAN I E LAGARDE

* M u si q u e p e i g n e ( é v è n e m e n t p e i g n e ) Pa r t i t i o n à 2 5 p e i g n e s , co r n e d e z é b u , M a d a g a s c a R

103


“ Né à trois dates et trois endroits différents ”

George Brecht réalisait dès 1959 ses events, protocoles décrivant une action à réaliser, avec ou sans objets. Si objets il y a, issus de la vie quotidienne (chaise, lampe, voiture…). Apparenté à une partition, l’event peut être exécuté en privé ou en public, seul ou en groupe quelquefois. Un seul élément, le protocole, sur un bout de papier, définit la mise en mouvement d’un ou plusieurs hommes, dans n’importe quel pays, dans n’importe quelle circonstance ou situation. « Je ne pense jamais à ce que je fais comme étant de l’art ou pas. C’est une activité, c’est tout ». Réduit à presque rien, le protocole d’action engendre une infinité spatiale et temporelle de réponses. En 1968, Brecht part vivre en Angleterre, et déprimé par le climat, développe ce qu’il nomme les Land Mass Translocation projects. En imaginant pouvoir déplacer des territoires du monde en différents lieux du globe, il conçoit des cartes géographiques représentant « The idea of moving England closer to the Equator », ou encore en 1969 « Wedding of Miami and Havana ». Dans différents pays et continents et dès la préhistoire, le peigne est un objet issu d’une tradition artisanale de fabrication. J’ai demandé à une femme artisan de Madagascar, où il existe une tradition artisanale du peigne, de fabriquer une série de peignes à cheveux en corne de zébu traditionnels, selon les normes et usages du pays. Ce sont eux qui se trouvent dans les boîtes, en attente d’être activés afin de jouer la partition de Brecht. L’enregistrement de chacun de ces peignes, que j’ai réalisé pour l’exposition, et pour lequel j’ai réactivé le protocole de Brecht, donne lieu à une composition musicale comprenant l’ensemble des 25 peignes activés. Dans la boîte, le peigne est séparé de son groupe, mais conserve son potentiel de re-création du protocole à l’infini.

104


À partir du protocole Comb event ou Comb music, soit évènement peigne, et dans la lignée des Land Mass Translocations, le travail réalisé à l’occasion de Cargo Culte II crée un espace imaginaire reliant l’ici à un autre coin du monde, à travers l’objet-peigne. Le matériau local constitue l’originalité et l’unicité du son, inséparable de son origine. Un voyage mental s’opère au travers de ce matériau sonore, faisant du peigne un objet-lien, de l’espace présent aux terres lointaines, réintroduisant la notion d’exotisme chère au romantisme. Il est aussi un dialogue avec des acteurs-artisans à distance, alors que se joue la musique issue du protocole, face à nous. Ce projet crée une relation intime avec un objet né de l’économie artisanale d’une culture, faisant référence à l’œuvre musicale de George Brecht aussi bien qu’à ses désirs de voyage. L’œuvre nous donne à saisir aussi bien qu’elle pointe ce qui nous échappe, disparaît. C’est un travail qui existe aussi bien qu’il n’existe pas, autant ancien que nouveau, réadapté par moi ainsi que par d’autres, présent et à la fois lointain. Réalisé dans une ancienne terre coloniale par une artisan œuvrant dans la tradition, l’objet, activé ou non, garde sa fonction «magique», celle de déclencher le désir d’exotisme. C’est la mise à disposition d’un objet véhiculant une musique, elle-même dessinant un voyage. Le peigne induit également une certaine intimité, sa musique est à peine perceptible. L’objet entre alors doublement en résonance : avec le travail (de Brecht et le rite de sa fabrication) et de manière acoustique. Un détail est par ailleurs remarquable quant aux déplacements géographiques qui caractérisent le projet : « George Brecht semble être né à trois dates et à trois endroits différents. Certains biographes indiquent en 1924 dans le Minnesota, d’autres en 1925 à Halfway dans l’Oregon, ou enfin en 1926 à New York. »1 Stéphanie Lagarde

1. Pierre Tilman, Robert Filliou, Nationalité poète, Les Presses du Réel, Dijon, 2006, p. 123.

105


OBJET S S AN S F I N

est une publication de l'association Cargo Culte éditée en 2013 C a r g o c u lt e r e m e r c i e

Lise Andries Aline Bach du Guilvinec Sylvain et Michel Courret Thomas Faliu Cyrille Martinez Ann Stouvenel Serge Volper Ève Ysern Le CIRAD École Supérieure d'Arts de Brest École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Lyon Les Verrières, résidences-ateliers de Pont-Aven Domaines Lapalu Les adhérents Crédits

Mélanie Matranga pour les photographies des multiples Co n c e p t i o n g r a ph i q u e

www.finoindustries.com Les textes sont composés en Arnhem et Optima, les titres et légendes en France po

Imprimé à 1 50 exempl aires

w w w. c a r g o c u lt e . o r g


Objets sans fin  

Édition annexe au projet Cargo Culte II

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