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littéraire

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Numéro 6 .

1" juin 1966

'\. devant l'histoire !

Delavai: l'Europe des lum.ières. Rom.ans : Purdy,

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Cluny, Pratolini, Dagerman. revient.

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Sade

Rllke'~,.

à Charenton. Le Groupe

47 à Princeton. Le livre inconnu. L'encyclopédie

dure

toujours.,',~. L'Art

brut

Les étrangers en France. La décolonisation.Victoria

Fantômas

.Heinrich Wolffiin

D ali"

Thomas More. Un entretien avec


SOMMAIRB

8

LB LIVaB DB LA QUINZAINE

René Pomeau

4

l'ICTIONS

Belen Charles Estienne E.T.A. Hoffmann Yves Véqaud

L'Europe des lumières

par Yvon BelavaI

Le Réservoir des sens

par Jean-Louis Bory

Sœur Monika Le petit livre avalé

par Marie-Claude de Brunhoff

o et M

5

ROMANS ET DOCUMENTS

Paul Bodin Roger Boutefeu Ephraïm Grenadou Claude Michel Cluny Noël Devaulx

Une jeune femme Les camarades Gr.enadou paysan français Un jeune homme de Venise Frontières

par Maurice Nadeau

8

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

James Purdy Rainer Maria Rilke

Couleur de ténèbres Œuvres, T. 1

par Marc Saporta par Bernard Pingaud

8

ITALIE

halo Calvino Vasco Pratolini

La journée d'un scrutateur. Lcr constance de la raison

par. Georges Piroué par Maurice Chavardès·

8

SUÉDE

Stig Dagerman

Le serpent

par Geneviève Serrcau

10 11

LETTRE DE PRINCETON ANGLETERRE

Le groupe 47

Derek Ingrey

Mrs. Blanchard, Victor et moi

par Marie.Claude de Brunhoff

12

INCONNU EN l'RANCE

Erich Auerbach

Mimesis

par François Bondy

18

HISTOIRE LITTÉRAIRE

Gustave Flaubert

Le second volu~e de Bouvard et Pécuchet

par Samuel S .de Sacy

14

POÉSIE

Edmond Jabès

Le Livre des Questions

par Maurice Saillet

18

ART

Heinrich Wolfflin

Principes .fondamentaux de l'histoire de l'art

par Françoise Choay

Cahiers de l'Art Brut Très amicalement vôtre

par Geneviève Bonnefoi par Pierre Bernard

Sade et les visiteurs de Charenton

par P,ascal Pia par François Châtelet

1'7

Gaston Chaissac 18

ÉRUDITION

18

PHILOSOPHIE

Louis'Rougier

10

SOCIOLOGIE

Revue « Esprit »

Histoire d'une faillite philosophique: la scolastique Les étrangers en France

21 28

HISTOIRE

Elizabeth Longford Raymond Queneau

Victoria Une histoire modèle

par Marc. Ferro par Michel Lutfalla

24

LIVRES POLITIQUES

Henri Grimal Jacques Berque et autres

par Anouar Abdel·Malek

Jacques Arnault

La décolonisation 1919-1963 De l'impérialisme à la décolonisation Du colonialisme au socialisme

POCHE

Thomas More

L'Utopie

par Bernard Cazes

POLICIERS

Souvestre et Allain

Fantômas, 11

par Claude Pennec

Alain Bosquet

Entretiens avec Dali

p.ar Josane Duranteau

François Erval, Maurice' Nadeau

Publicité générale: au journal.

Crédits photographiques :

Conseiller, Joseph Breitbach Directeur artistique Pierre Bernard Administrateur, Jacques Lory

Abonnements: Un an : 42 F, vingt-trois numéros. Six mois : 24 F, douze numéros. Etudiants: six mois 20 F. Etranger: Un an : 50 F. Six mois: 30 F. Tarif postal pour envoi par avion, au journal.

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REVUES

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PARIS

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TOUS LBS LIVRBS

La Quinzaine IIU'raire

Rédaction, administration: 13 rue de Nesle, Paris 6. Téléphone 033.51.97. Imprimerie: Coty. S.A. Il rue Ferdinand-Gambon Paris 20. Publicité: La Publicité littéraire: 71 rue des Saints·Pères, Paris 6. Téléphone: 548.78.21.

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Règlement par mandat, chèque bancaire, chèque postal. C.C.P. Paris 15.551.53.

Directeur de la publication : François Emanuel. Copyright La Quinzaine littéraire Paris, 1966.

par Alain Girard

p. p. p. p.

p. p.

p.

4 Doc. Le Soleil Noir 5 Photo Christian Bernard 6 7 9 12 13 16 17

p. 18 p. 19 p. 21 p. 23 p. 24 p. 25 p. 27

Doc. éd. Gallimard Doc. Club des Libraires Doc. éd. Denoël Francke Verlag, Berlin Doc. Club des Libraues Photo Giraudon Cahiers de l'Art Brut Photo ~tienne Hubert Doc. ~d. Universitaires Photo Viollet Janine Niepce, Rapho Photo Lütfi Ozkok. Marc Riboud, magnum Marc Riboud, magnum Ed. Robert Laffont


LE LIVRE DE LA QUINZAINE

L'Europe des lUDlières René Pomeau L'Europe des Lumières Stock, 248 p. Pourquoi le XVIIIe siècle ? C'est que de tous nos siècles, à nous Fran· çais., à nous Européens, il demeure le plus vivant sur l'ensemble de la planète. Il s'ouvre sur la réussite de Pierre le Grand; il·se clôt sur l'apparition des Etats·Unis d'Amé· rique et sur la Révolution fran· çaise. Près de nous, pourtant il s'éloigne. Nous comprenons encore les questions qu'il nous a posées; il.n'est pas sûr qu'on les compren· ne dans quelques décennies. Notre siècle. sera celui de la liberté, écri· vait Diderot. Peut-être risquons. nous d'écrire : notre siècle sera celui de la police. Aussi, pour mieux nous situer, importe-t-il d'interroger L'Europe des Lumières et, plus exactement, précise M. René Pomeau en sous-titre, le Cosmopolitisme et unité européenne au XVIIIe siècle. En cette Europe où le tourisme de masse ne relevait encore que des militaires, où il fallait parfois trois jours pour aller de Limoges à . Poitiers, vingt jours de Venise à Ancône, où Besançon ignore, le 27 juillet 1789, les événements que de parisiens du 14 1, variétés! C'est pourquoi l'honnête homme voyage pour s'instruire. Plusieurs Europes coexistent. On se réclame de l'antique Rome: le latin est toujours la langue des prêtres, souvent la langue des savants, et parfois celle des gens cultivés; on lit et relit les classiques; on décou· vre Herculanum. En revanche, de moins en moins on se réclame de la Rome chrétienne, car les que· relies' religieuses ont divisé la chré· tienté : on peut rêver - en vain d'oecuménisme; c'est l'humanisme qui l'emporte, et notre civilisation est la première dans l'Histotre qui ait osé définir son idéal sans consulter les dieux. Voyageons à travers l'Europe. La France - 26 millions d'habi· tants en 1789 - est si centralisée que Paris devient le modèle des nations étrangères. Certes, elle est sous-équipée, sans hygiène, sans eau courante, mal éclairée : mais les spectacles et la « politesse » - dont Mme de Tencin est une des initiatrices attirent les étrangers de marque à la Comédie, à l'Opéra, dans les salons. En contraste, l'Angleterre, qui a fait sa Révolution en 1685, s'éveille plus vite à la vie moderne : sa prospérité est plus solide; son agriculture, moins routinière; ses routes sont meilleures ; l'hygiène y progresse (eau courante, bons hôpitaux, bains, etc.). La science y promeut l'industrie, par exemple, avec l'invention de la navette et des métiers à tisser, les usines de filature. On joue Shakespeare. On exécute du Haendel. On lit des newspapers où naît le genre policier. Le roman triomphe. La poésie descriptive se développe, le spleen engendre la poésie des Nuits 1.a Quinzaine littéraire, 1" juin 1966

(Young, Gray, Ossian). D'Angle. terre, la franc·maçonnerie va passer sur le continent. L'Italie offre un spectacle et plus pittoresque et plus sombre. Fractionnée en petites tyrannies, en décrépitude pour la plupart, sale, inondée de mendiants, oublieuse de son passé, elle persécute les üluminati. Néanmoins, les Académies des sciences poursuivent· leur travail; la peinture demeure florissante

Lettres, S'Gravesande enseigne les principes de la philosophie de Newton; en Suisse (Lavater), au Danemark (Holberg), en Russie (où Catherine II accueille les « philosophes »), partout les Lumières s'étendent, sauf - ou, alors, trop faiblement en Espagne et au Portugal surveillés par le SaintOffice. Ainsi, partout se constitue un cosmopolitisme où tous les pays

Notre Europe sait que sa culture n'est pas la seule (Tiepolo, Mengs); on danse (la Barberina); on ouvre des Conservatoires (Naples); le Risorgimento se prépare. Tandis que la pieuse Autriche végète - l'impératrice va jusqu'à instituer un tribunal de chasteté la Prusse, grâce à Frédéric II, .hrille sUr toute l'Allemagne: à Postdam, comme à l'Académie de Berlin pré. sidée par un Maupertuis, on ne parle que le français. Aux Pays.Bas, Leuwenhoeck scrute au microscope les secrets de la vie, Pierre Bayle publie ses Nouvelles de la République des

collaborent dans les sciences et les arts; où se répand l'esprit de tolérance, en particulier par les loges maçonniques; où la guerre n'est pas encore une entreprise nationale: où, d'un mot; semble pouvoir s'organiser l'Internationale de J'honnête homme. Pourtant, cette Europe ne par vient pas à réaliser ses projets de paix perpétuelle : pour cela ses théoriciens comptent trop sur la seule morale. De guerre en guerre, surtout après la guerre de sept ans, les patriotismes se forgent, s'oppo-

sent. Le patriotisme ne dépasse guère, d'abord, les limites d'une cité, comme à Gênes; en général, les éléments populaires l'ignorent; les Tchèques n'en ont aucune idée; les individus ne sont point saisis encore par la nation : il naît des revendications des· grands pour défendre leurs - privilèges (Hongrie), du despotisme éclairé qui en tire parti pour justifier ses conquêtes (Frédéric II), des milieuX d'argent qui l'exploitent (Ham. bourg); selon que la nation est plus (Angleterre) ou moins "(Allemagne) assurée de son avenir, elle s'en tient à un patriotisme. modéré ou verse dans le chauvinisme du nom d'un soldat· de l'An II, Chauvin. Tel est, brossé par M. René Pomeau avec une richesse de détails à laquelle, bien entendu, cet article ne prétend pas rendre justice, le tableau de l'Europe des Lumières". Peut-être est·il parfois idéalisé : les dessous de la capitale vus par le magistrat Barbier ou, plus tard, par Restif, apparaissent plus répugnants (et, parfois, d'une extra· vagance surréaliste). Peut-être, à propos de la franc.maçonnerie, ne fallait·il pas dédaigner un Marti· nez, ni, surtout, son disciple Louis· Claude de Saint·Martin. Peut-être l'Allemagne se différencierait·elle mieux à partir de Ses antécédents des :XVI< (Luther, Melanchton et leur réforme de l'enseignement) et XVIIe siècles (la Guerre de 'Frente ans). Peut-être la très difficile question du patriotisme serait-elle à reprendre de plus haut, si l'on se rappelle les portraits, souvent agressifs, des nations rassemblées, sous Louis XIV, par Adrien Bail· let, ou les querelles scientifiques comme celle qui met aux prises newtoniens et leibniziens. Quelle leçon se dégage aujourd'hui, pour nous, de cette Europe des lumières? M. Pomeau le dit en son dernier chapitre. Notre Europe sait que sa culture n'est plus la seule. Elle sait que son unification ne se fera pas avec de bons sentiments, mais résultera de la nécessité politique. Du moins, devrait én résulter. Car nous ne sommes plus de grandes nations à l'échelle des U.S.A., de l'U.R.S.S., de la Chine ou de l'Inde, et une menace d'inféodation pèse sur les Européens sans Europe. Montesquieu pouvait poser en principe qu'une trop grande République se détruisait toujours par un vice intérieur. (Rousseau et Auguste Comte le croiront encore): mais les moyens techniques dont dispose un Etat moderne rendent ce principe caduc. L'Europe, si elle réalise son unité, peut, au moins pour quelques décennies, demeurer « l'un des foyers de progrès de la race humaine». y von Relavai 1. Sur la diffusion des livres, voir, publié sous la direction de M. A. Dupront par G. Bollème, J. Ehrard, F. Furet, D. Roche, J. Roger: Livre et société dans la France du XV Ill" siècle, Mouton et Cie, Paris· La Haye, 1965. 3


FICTIONS

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scandale, art difficile' .•.. ~ .Helen ~, .~ ..-Le.. .Réservoir des sens La Jeune Parque éd. 148 p.

leuse,. confusion signifiante, troublante fluidité du vocabulaire, le calembour se montre l'expression rêvée pour titrer des histoires où Charles Estienne le scandale ne vient pas tant de et M l'~trangeté des amours ou des posiLe Soleil Noir éd. 160 p. tion.'! que de la confusion qui lie les partenaires, d'une homophylie KT.A.Hoffmann vague, de la fluidité qui permet d"aimer une statue, une morte, une Sœur Monika Le Terrain vague éd. 194 p. panthère, un robot, un colonel. Après tout, les vampires, les fan· .tômes, succubes, incubes et la suite, Il Y a des livres qu'on étiquette ce sont des calembours des ténèscandaleux parce qu'ils refusent bres. D'où l'allure inquietante que tous les· conformismes - et d'abord le pire, le plus contraignant des prend le Réservoir des Sens, en conformismes: le moral. L'huma- dépit des apparences bouffonnes ou nité a pu réaliser quelques progrès grivoises. Ce qui permet à Belen plus dans la science des transports, du d'évoquer par la bande confort et du meurtre - elle n'en exactement, par le biais de l'hu· a guère accompli en morale. Dans mour noir - des problèmes aussi le domaine de l'amour et du sexe menaçants que le matriarcat ou la règnent toujours, au-delà de cer- bombe atomique, ou des questions taines libertés de surface qui ne aussi bouleversantes que celles des sont que des hypocrisies supplé- rapports entre Jeanne d'Arc et mentaires, les réflexes de défense Gilles de Rais. sur lesquels furent bâties les J'ignore qui est Belen. Sa biogra. sociétés primitives. Du non-confor- phie étonne et ravit. On se demande misme à l'anormal, le pas, au si ce n'est pas là un des meilleurs regard des lois, est vite franchi. contes. Née d'un père marin et Avec sérénité ces livres font la d'une mère inconnue, Belen, y nique aux lois. Ils bousculent nos lit-on, manifeste dès sa plus tendre petites, toutes petites habitudes qui enfance un penchant très vif pour nous font vivre comme des morts : la littérature exotique. Amenée par bien sages. Ils disent des choses le métier paternel à 'fréquenter qu'en général on tait - , secrètes toutes sortes de quartiers dans des pays divers, elle acquiert très tôt ou inconscientes ou indicibles mais justement les choses indici- la confirmation empirique de ses bles ces livres-là les disent. Et ils lectures. Son père n'est pas étranles disent avec un tel bonheur ger à cette initiation et Belen d'expression que .l'art de~*ent gardera toute sa vie un souvenir l'alibi indiscutable de la liberté : attendri de certaines nuits chaudes je pense à Michel Leiris, Pieyre d'Amsterdam. Orpheline à seize de .Mandiargues, Georges Bataille, ans, voyante et voyeuse, elle entre Jean Genet, Klossowski, Gom- comme préposée au linge dans une browicz. Leurs livres ont le droit maison de rendez-vous de Shangaï. et le devoir de tout dire, et surtout C'est.à cette époque que commenl'interdit, parce qu'ils ont l'art de dire l'indicible. Tout est dans la manière. Ainsi Belen. Suite de contes courts qui pourraient passer pour un chapelet de canulars teintés d'érotisme et de science-fiction cette histoire, par exemple, d'un robot qui a « des mœurs» : splen. didement fonctionnel en amour il finit par gâter, plutôt que sa pa· tronne, le jeune mécano chargé de lui graisser les boulons. Ces canulars bien plaisants annonceraient la couleur dès leur titre : Le Réservoir des sens, Veillons au salut du vampire, la Géométrie dans les Spasmes, le Plaisir solidaire, le lour du Saigneur (terrible affaire de banque du sang tenue par des vampires), On s'aime à tout Une üllUtration de Lapicque vent, etc... Autant de calembours, pour 0 et M. pense-toOn; qui trahiraient le peu de sérieux de l'opération. Pareille. vue serait hien courte. Ces contes cent à se manifester ses étranges brefs sont écrits avec autant de pouvoirs divinatoires; elle est apsoins que des poèmes en prose. Et pelée partout dans les grandes cela change tout. Le calembour familles d'Europe et du Cambodge atteint la dignité d'une figure de pour lire l'avenir dans les draps. style chargée de souligner l'inso. Devenue fabuleusement riche, elle lence goguenarde avec laquelle se retire à vingt-trois ans dans une Belen se permet de bousculer les île de la mer des Sargasses où elle pots de fleurs de la respectabilité partage ses loisirs entre l'écriture bourgeoise. Mieux : homophonie et des expériences érotiques sur les dérangeante, homonymie scanda- tortues géantes... Aux dernières

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'4

nouvelles, Belen rédige un premier. Sœur Monika m'a rendu à l'érovolume de souvenirs : Mémoirell··· tisme véritable, qui exige culture d'une liseuse de draps, appelé à et cérémonial. Je suis incapable avoir lm prodigieux retentissement. de démêler si l'auteur de cette charmante histoire est bien le De ce retentissement je ne doute même que celui des Elixirs du pas une seconde. Plutôt que par Diable - bien malin qui le prouAndré Masson dont la puissance vera. Mais voilà un livre qui, sous érotico-évocatrice me paraît pulvé. le déluge' des allusions mytholorulente, j'eusse aimé voir le Réser- giques, des périphrases précieuses, voir des Sens illUstré par Clovis des descriptions à la fois précises Trouille de qui Jean-Jacques et contournées, se trouve tout à Pauvert a récemment publié un fait dans la tradition des libertins très étonnant recueil ou par du XVIIIe siècle français. Sœur Gustave Moreau? Belen fait Monika - ou l'Amante Religieuse comme dirait Belen - chante le rayonner le soleil noir. Beaucoup plus que ne réussit à libertinage dans le double sens du le faire luire Charles Estienne : terme : liberté des mœurs et liberté o et M déçoit par manque de de pensée. Roman recommandé réelles qualités littéraires. Ce genre (comme on disait à l'époque) aux de littérature-là ne souffre pas la « esprits forts ». C'est dire que je médiocrité formelle· - ni l'à-peu- n'en conseille pas la lecture à M. près. Cela n'est supportable que Bourges. lean-Louis Bory somptueux. Et pourtant de quelle auréole nocturne le seul titre couronne ce roman? 0, la mystérieuse de la mystérieuse Histoire d'O de la mystérieuse Pauline Réage, M pour Melmoth, l'Homme Errant de Maturin, M 'comme M, le Maudit de Fritz Lang. Et c'est 0 qui Yves Véquaud « réconcilie D Melmothautrement Le petit livre .avalé que l'avait imaginé Balzac. La réGallimard éd. compense de 0 et de M, voilà qui vous met l'eau à la bouche bien plus encore que celle d'une ma. Dans le domaine du rêve éveillé chine à coudre et d'un parapluie tout est possible, les pires images sur . une table de dissection. On défilent et sont acceptées.. Yves attend un' dialogue inoui, des Véquaud, l'auteur, le narratew, gestes impensables. est mal dans sa peau, et il n'y est pas seul. Il hurle, tel Harpagon On attend beaucoup trop : 0 et ayant perdu sa chère cassette : M ne causent pas, ils bavardent; m'assassine, on me vole de l'intéet quand ils se décident à agir, les rieur, on me pend. Ce sont· des pauvrets, la montagne noire accou- chevaux qui le traversent et pas che d'une souris grise. Mais d'un n'impOrte quels chevaux : ils sont gris Trianon. Très élégant. Le quatre sur une plage espagnole soleil n'est pas noir mais bon ton, avec des crinières empoussiérées, presque Bois de Boulogne (p. 26), des chardons, des graines de Quand Melmoth ironise, c'est avec pissenlit, une odeur de naufrage. un rien d'Auteuil-Passy dans la Le narrateur a peur, mais il se gorge (p. 30). 0 se chausse-t-elle ? complaît dans sa peur, il y voit Oh! n'attendez pas de troublantes des images extraordinaires même bottines à la Restif, elle met ce si elles lui font mal. Lorsque, au qu'elle a de mieux dans le genre printemps, des bouvreuils se nimatinée-au-Bois (p. 41). Les beau- chent au creux de son aîne, que tés sont « Dior », les cravaches fnire, sinon supporter et attendre d'Hermès. On rêve : ce n'est plus la naissance des oisillons qui vont de l'érotisme, ce sont les folies piailler sous les fenêtres ? bourgeoises. Maturin tient boutiLes rêves de la nuit l'accaparent que rue de la Pompe. Et quand également : on peut le réveiller à on quitte une Bretagne imaginée n'importe quelle heure et lui par Yvonne de Brémond d'Ars, on demander : où étais-tu ? et il ratombe dans une rue Saint-Denis conte... Ces songes tissent une indigne de Francis Carco qui, lui, seconde réalité. On pense au avait au moins le mérite de sauve- Michaux de Monsieur Plume, sur garder la poésie maigrelette chère un plan moins fébrile, moins poéti. au Paris des putains. 0 et M que. s'encanaillent avec cette impardonVéquaud raconte qu'il meurt nable vulgarité « distinguée» des gens du XVI" arrondissement : le constamment, comme d'aut~s resPetit Simonin illustré sur la table pirent : « Je meurs. C'est l'affaire de chevet, on prépare des' mots d'un cillement. Oh! ne dites pas d'argot pour le prochain dîner en que je triche! Je me délivre dans ville. Commis-voyageur rêvant ces phrases du plus secret de moi D. d'être maquereau, Melmoth fait le Et nous le croyons, parce qu'il ne malin (sans majuscule). Définiti· fait pas de phrases : il parle vement abrutie par Sir Stephen, clairement. Rien de commun avec ignoblement midinette, 0 joue les les délires surréalistes ou avec petites filles qu'on n'a même plus Kafka. Et ce qui nous étonne le envie de fesser. Ce n'est plus 0, plus, c'est cette littérature onirique c'est P - non comme putain mais décantée au maximum. Marie-Claude de Brunholf comme parisienne, ce qui est pire.

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ROMANS ET DOCUMENTS

Plunte Paul Bodin Une jeune femme Robert Laffont, 232 p. Roger Boutefeu Les Camarades Fayard, 464 p. Alain Prévost, Ephraim Grenadou Grenadou paysan français Ed. du Seuil, 224 p. Claude Michel Cluny Un jeune homme de Venise Denoël, 224 p. Noël Devaulx Frontières Gallimard, 130 p. Le « documeLt » exerce sur nous une fascination singulière. Il passe pour l'expression sans fards de la vérité, pour la réalité .même. Truman Capote vit plusieurs années auprès de deux assassins qu'il interroge à longueur de journée et se borne à nous livrer le produit de son enquête: elle connaît un succès que n'ont pas atteint ses romans. Alexander Kluge reconstitue la bataille de Stalingrad à partir de communiqués, d'ordres du jour, de documents d'archives, de lettres et de témoignages : nous ne doutons plus que tout s'est passé comme il est dit. Oscar Lewis fait mieux : il tend le micro aux, membres de la famille Sanchez, au paye san Martinez, enregistre leurs déclarations au magnétophone et, des bandes, fait un livre. On dirait que pour emporter la créance du lecteur rien ne soit plus nécessaire à l'auteur que de s'effacer derrière ce qu'il dit et que toute assertion de sa part exige une preuve : il nous la brandit sous les yeux. L'étiquette « roman » qui décorait encore certains de ces récits tend à disparaître : elle était devenue frauduleuse. Quant à faire œuvre de littérature, ces auteurs semblent n'en avoir cure : ce qu'ils veulent c'est être crus. Souci nouveau ou ruse subtile ? Les romanciers des siècles précé. dents qui feignaient de rapporter une histoire entendue au coin du feu ou de publier un manuscrit tombé providentiellement e n t r e leurs maiÎlS avaient la ruse grossière: ils n'abusaient personne. Il leur fallait toutefois ce subterfuge pour se faire prêter une oreille attentive, tant la référence au « vécu », à ce qui est arrivé, même auprès du lecteur prêt à se laisser empaumer, jouit d'un crédit singulier. Pour se faire recevoir, le mensonge romanesque, voire la simple transposition, doivent être soi· gneusement parés des couleurs de la vérité. Il faut que Madame Bovary ait vraiment existé et que le baron de Cb/irlus n'ait été qu'un prête-nom, aisément reconnaissable. Au cas où l'auteur refuse de donner ses sources, une légion d'inqui. siteurs .se trouve prête à lui faire rendre gorge. La Quinzaine littéraire, 1" juin 1966

OU

Par un besoin inverse et qui ma. nifeste notre perversité, tout reportage, enquête, compte rendu, chose vue, signés par un écrivain nous mettent en défiance. J'ai rencontré cette jeune femme chez des amis, écrit Paul Bodin en préface à « Une jeune femme», je lui ai proposé une interview sans concession. Et le livre de dérouler en effet une suite d'entretiens autour d'une table ou dans la rue. Pourquoi faut-il que son éditeur précise: il se trouve que ce document, sous la plume d'un véritable écrivain, fait un ro· man? L'aut~ur ne s'est donc pas borné à transcrire ce qu'on lui disait? Il ne s'est pas voulu un simple reporter? On pouvait s'en douter. Si les questions posées à la jeune femme n'appellent pas les réponses, elles exigent un certain genre de réponses que l'auteur attendait pour faire rebon~ l'en· tretien et lui découvrir un trait de caractère, un événement, une confi. dence qui concourent à brosser un portrait et à ordonner le cours d'une' vie. Le portrait d'une jeune fille d'aujourd'hui telle que l'imaginait le romancier Paul Bodin: audacieuse el réfléchie, libre de mœurs, aimant le plaisir et pourtant sérieuse au fond, désirant en secret le mari qui la protégera et dont elle deviendra l'épouse fidèle. On ne met point en doute la sincérité du reporter et ses sténogranimes prouveraient qu'il n'est pas de parole rapportée qui n'ait été dite. Voici pourtant un cas typique où, pour notre édification et notre plaisir, la pré sen cede l'expérimentateur fausse ce qui se présentait comme une simple expérience. Roger Boutefeu, dans les Cama. rades, a voulu jouer un rôle plus effacé encore. Celui de rassembleur de témoignages sur l~ guerre de 14-18 par les combattants euxmêmes, Français et Allemands. Il ne prend la parole en ·son nom qu'au début et à la fin du livre, et par les textes de liaison. On ne dira pas, certes, qu'il a écrit un roman : les documents sont là, datés et si· gnés, des renseignements biographiques nous apprennent quels sont leurs auteurs dont aucun n'a fait, d'autre part, œuvre d'écrivain. Par quel mystère six cents plumes de combattants qui couvrent le champ entier de la rhétorique de la peur et du courage, de l'affrontement quotidien à l'atrocité, semblent-elles n'en faire qu'une : dramatique, directe et dont parfois la grandiloquence même relève d'une simplicité touchante? Il n'est pas besoin de supposer que « l'auteur » ait récrit certains récits dont la correction grammaticale laissait à désirer. Il suffit qu'il les ait choisis, ordonnés, encadrés pour leur faire signifier ce qu'il entendait communiquer: son horreur de la guerre comparée à une bête puissante dont l'ombre même remplissait d'effroi les peuples, son amour des hommes dans leur taille et mesure d'homo ~es, son mépris pour la fresque his·

magnétophone? torique et pour les mensonges sur lesquels toujours elle s'édifie, son espoir, fondé en Dieu, dans les destinées de l'espèce. L'homme qui a rassemblé ces témoignages ressemble comme un frère à Roger Boutefeu, auteur des romans Veille de fête, Je reste un bfJrbare, Le mur blanc. Il n'est pas parvenu à se faire oublier. Remettons-nous en donc à la mécanique. Grenadou paysan frança;is, c'est « soixante heures de magnétophone » affirme Alain Prévost. Dans ce livre, écrit à la première personne, tout vient du paysan. L'écrivain n'a fait qu'organiser, mettre en page. Rien ne nous permet de mettre en doute la parole

Claude Mkhel Cluny.

de (d'auteur». D'autant qu'Ephraim Grenadou, paysan de St-Loup en Eure-et.Loir, la confirme et contresigne l'ouvrage. Il a beaucoup de choses à dire et' il les dit dans son langage savoureux : son enfance de gardeur d'oies, son adolescence de charretier, sa guerre de 14-18, la deuxième et l'après-guerre, et ce qu'on peut appeler sa réussite au sein d'un village qui s'est dépeuplé, à une centaine de kilomètres de Paris. Il n'est pas un personnage de roman, Ephraïm, et il a les deux pieds bien posés sur la terre. Le bon sens parle par sa bouche et une sagesse séculaire conduit ses actes, ses désirs, ses pensées. Précisément. Tout particulier et individualisé qu'il soit, il « incarne » un type : celui du paysan français tel qu'on se l'imagine; il est exemplaire. Non pas trop exemplaire pour être vrai, mais juste assez pour avoir retenu l'attention d'un romancier qui vou· lait donner quelque envergure à sa peinture. Tout cela revient à dire que si le lecteur, épris d'informations et de connaissances nouvelles, n'a pas tort de préférer le document à la fiction, il s'abuse s'il croit voir dans le premier une image 'toute crue de la réalité, dans le second· l'unique produit des imaginations de l'auteur. Seul le dosage diffère et l'auteur, lui, ne s'abuse pas qui met indifféremment son nom sur l'un et sur l'autre. Il sait que si la gamme est étendue qui va de l'artisanat à la création, c'est lui qui di· rige l'orchestre.

Aussi, après ce bain de « réalité », éprouve-t-on le besoin de s'en re. mettre à des romanciers ou des conteurs qui ne rougissent pas de s'avouer comme tels. Ce besoin est largement satisfait avec Un jeune homme de Venise du jeune Claude Michel Cluny et avec un nouveau recueil de contes de Noël Devaulx : Frontières. Le roman de Claude Michel Clu. ny c'est précisément tout ce que les reportages, documents ou témoignages ne nous donneront jamais sur une Venise du XVIIIe siècle en laquelle nous reconnaissons de surcroît la Venise d'aujourd'hui. Une Venise plus Venise que nature: au sommet de sa puissance, c'est-à-dire au bord du déclin, en ces années où elle tire en un superbe bouquet, joyeux et mélancolique, le feu d'artifices d'une civilisation, d'une manière de vivre et de considérer la vie qui constituèrent elles aussi une façon non négligeable d'appréhender la réalité, politique, économique, sociale, guerrière, diplomatique, ou tout bonnement humaine. Ce que le re· portage tait, ce que le document néglige, ce que le témoignage déforme, nous le possédons tout entier dans l'œuvre d'art qui est évocation, résurrection, transport dans un présent où nous haignons, corps et âme, et qui nous transforme. Quelle que soit notre bonne volonté, il nous est difficile de voir le monde à travers Grenadou paysan français et notre contemporain immédiat. La distance est moins grande qui nous sépare de cette ombre suscitée par le romancier : Fabiano Fabiani, Commandeur de la Mer, qui préfère une certaine conception du bonheur à la gloire qu'il a légitimement gagnée. Qu'importe si l'auteur lui a prêté beau-. coup de lui-même : ce qu'il nous donne est sans prix. Il nous remue, il nous touche, il dresse devant nous une possibilité de vie que sans lui nous n'aurions pas osé prendre dans nos filets. Rien n'approche la richesse de l'imaginaire quand l'écriture l'amarre aux mots et que ces mots, tombant dans notre eau dormante, suscitent des ondes à l'infini. Comme on plaint alors les chevaliers du magnétophone ! 1

Quant à Noël Devaulx, il aurait écrit Frontières pour « les gens pressés » lesquels, dit-il, pourront lire ses contes entre deux arrêts d'autobus, quatre stations de métro. Plaisante recommandation, dont le lecteur disposant d'assez longs loi· sirs et d'une forte capacité de rêver savourera l'ironie. Ceux qui n'ont c( pas le temps de lire » ou qui lisent « pour se tenir au courant » feront bien de laisser ce petit ou· vrage de côté. Aux autres il fera accomplir de curieux voyages et sûrement franchir quelques frontières : celles que pour notre mal· heur nous n'en finissons. pas de dresser au-dedans de nous-mêmes. Maurice Nadeau 5


LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

James Purdy Couleur de ténèbres Gallimard, 244 pages Cet extraordinaire instrument' de torture que peut être un homme pour un autre; une femme pour son mari, un frère pour son frère, tel est le sujet essentiel des nouvelles de James l'urdy. En réalité, il ne s'agit guère ICI de la torture consciemment infligée par un bourreau à sa victime. A la limite, celui qui souffre le plus est sans doute le bourreau. Mais cela exige une explication. Il semble que, pour Purdy, les rapports entre les êtres ressemblent à une sorte de. machine infernale, un .piège ourdi par quelque puissance supérieure dont le siège est pourtant dans l'homme même. Ce piège, les deux partenaires s'emploient à le mettre au point avec une application digne d'un meilleur objet. Dans la nouvelle qui donnait . son titre au recueil américain Ne m'appelle pas par mon nom, une femme déj~ mûre, mariée tardivement à un homme de son âge, prend en horreur le nom de son mari qui est aussi le sien. Rien de rationnel, sa~ doute, dans cette attitude, mais rien n'y est - non plus - totalement irrationnel. De telles réactions. si elles ne sont pas courantes n'en sont pas moins connues et compréhensibles. Il suffirait sans doute, pour que le couple ne se livre pas à une scène de violence ridicule et publique, d'un instant de réflexion. d'une volonté de discipline. Mais précisément le dégoût inspiré à la femme par le nom de son mari qu'elle doit désormais porter est tel qu'il exclut toute possibilité de réflexion et de discipline. Dans la première nouvelle, celle qui donne son titre au recueil français, Couleur de ténèbres, l'impression d'impuissance que ressent un père devant la révolte de son fils est encore augmentée par le fait qu'il ne peut mànifestement raisonner de façon iogique avec l'enfant dont les réactions affectives défient toute logique, sinon toute compréhension (bien au contraire, on ne les comprend que trop bien).

Un instrUDlent de tortures l'alliance n'est pas un geste coupable et il semble que le gosse ne le juge pas vraiment tel. Il en souffre, pourtant, sans doute, ou - mieux encore - l'abandon de l'alliance par le père paraît concentrer en un geste toute la frustration d'une enfance sans chaleur maternelle. La situation est reprise, sur un mode infiniment plus tragique dans ce chef-d'œuvre en miniature, roman·ruisseau ou nouvelle exemplaire, intitulé Palais des rêves. Là encore, c'est l'absence de l'élément maternel qui crée un vide où plongent deux orphelins; ceux-ci attendront en vain un secours promis et l'ainé, pour survivre, se· laissera aller entre des bras corrupteurs qui offrent moins de tendresse qu'ils ne cherchent des proies. Là encore, il ne semble pas y avoir d'issue : la situation est telle, le piège si bien au point que la machine infernale explosera au moment voulu sans que personne puisse l'éviter. Mais quel est le détonateur de cette charge explosive?

famu Purdy.

Le véritable ressort des nouvelles de Purdy, c'est le désespoir que l'on peut ressentir quand on se sent impuissant. à modifier, à amé· liorer le sort d'autrui, ou simplement à influer sur son comportement de la façon que paraît exiger une situation déterminée.

·Certes, c'est dans Palais des rêves que, cette fois encore, la démonstration est menée à son Il s'agit là d'un drame que terme. Car si l'aîné des orphelins Purdy étudie à plaisir : celui du est tiré d'affaire par ses « bienfaigamin élevé par son père et dont teurs», son petit frère demeure la mère a disparu. Lorsqu'un jour, in,:;orruptible et préfère attendre au bout d'un laps de temps appa· quelque secours mystique qui lui remment plus que raisonnable sera envoyé par sa mère décédée plusieurs années - l'homme retire plutôt que d'admettre sa solinide, enfin son alliance, il remarquera_ sa détresse et l'inutilité de son bientôt que son fils porte cette héroïsme. Comment le convaincre alliance dans sa bouche au risque de la vanité de son sacrifice ? de l'avaler - ou, pis encore, avec le désir plus. ou moins conscient C'est à l'issue de lon~es tergide l'avaler et de se tuer ainsi. versations que le grand, malgré qu'il en ait, et en dépit de son Que faire pourtant? La mère amour pour l'enfant, le tue afin de hélas, n'est plus là; se défaire de lui éviter la mort lente sur un 6

grabat où il continue à attendre une impossible issue heureuse, une intervention miraculeuse de la morte peut-être. Malheureusement, les êtres sont libres. Libres même de se détruire. Et la société est ainsi faite que l'on ne peut agir, bien souvent, pour sauver quelqu'un malgré lui. Sa liberté le protège de ses sauveteurs. Comme le frère cadet de la nouvelle qui serait tiré d'affaire, lui aussi, s'il acceptait de renoncer à son héroïsme enfantin et auto· destructeur, mais qui entraîne son frère à l'euthanasie plutôt que de céder... et d'être heureux. Il est parfois une Numance au cœur des faibles, au cœur des plus démunis; le héros du Palais des rêves en est un exemple déchirant, presque' insupportable. Mais la liberté d'autrui joue le rôle de supplice dans bien d'autres nouvelles, et souvent d'une façon moins tragique sinon plus nette. C'est la mère de race noire, qui voit son fils à la peau presque blanche quitter pour toujours sa famille et un quelconque Harlem pour vivre avec les Blancs. Quelle prise peut avoir une vieille femme sur un jeune homme qui la renie et décide de faire sa vie sans elle ? Elle a le sentiment d'avoir perdu son enfant comme s'il était mort à la guerre et pourtant il vit à quelques kilomètres à peine. Mais il se veut mort pour elle et les siens. Et il est libre de décider de son sort. On n'a donc pas prise sur les autres, et de leur liberté naît le plus absurde des conflits : celui qui met en présence d~s êtres dont aucun n'a pour l'autre d'animosité particulière mais qui sont par nature - ou sont devenus incompatibles. C'est dans Le bruit des paroles qu'un infirme est si odieux à sa femme que ·la simple <'oexistence n'est plus qu'une meurtrissure; dans Vous attrapez votre chapeau, la jeune' épouse qui n'ai· me pas son mari, ne peut plus supporter l'idée de lui faire griller chaque soir les côtelettes qu'il adore et qui empestent la maison; et - pis encore à la fin du conte appelé Mari et femme, . l'époux aux goûts pédérastiques, qui se torture et torture sa femme à l'infini, ne trouve rien de mieux à dire, pour la consoler, que cette phrase qui est une condamnation à perpétuité : De toute façon, je serai toujours près de toi, Peaches Maud. Mais que peut-on faire pour empêcher des êtres libres, non plus de se détruire, mais de détruire leur partenaire? Que peut faire ce parte.naire pour se sauver luimême sans vouer l'autre à la destruction? Problème àpparemment insoluble. Chez Purdy, il n'y a pas de salut à deux. Etre deux, c'est déjà être condamné. Marc Saporta

Œuvres de R.M. Rilke Prose édition établie par Paul de Man Ed. du Seuil, relié, 704 p. Il y a vingt-cinq ans, au lycée Henri IV, les Cahiers de Malte Laurids Brigge étaient notre livre de chevet. L'angoisse du jeune Danois exilé à Paris s'accordait à notre propre inquiétude devant la vie. Guidés par cette voix fraternelle, nous reconnaissions au hasard des rues les visages qui l'avaient hanté. Avec lui, nous (( apprenions à voir» une .réalité effrayante et familière. Comme lui, nous avions le sentiment que rien n'avait été dit encore, que le monde ne faisait que coIiunencer; comme lui aussi; pour échapper à une tâche trop lourde, nous cherchions refuge dans la lecture ou dans le souvenir. Son enfance même avait fini par nous appartenir. Qui lit encore Rilke, dans la jeune génération ? Les maîtres du roman contemporain s'appellent Proust et Joyce, Kafka et Faulkner. Rilke ne fait pas partie de la famille : tel l'enfant prodigue qui ne supportait pas d'être aimé, tout se passe comme si Malte Laurids avait repris le chemin de l'exil. Des raions de circonstance peuvent expliquer cet oubli. D'abord, les Cahiers restent un livre isolé dans la production d'un écrivain qui fut surtout, qui devint sans cesse davantage avec le temps un poète. Ensuite, la malchance a voulu que les traductions françaises de Rilke aient été publiées par un éditeur aujourd'hui disparu, dont les héritiers veillent jalousement sur leur fonds. Depuis quel. ques années elles étaient devenues rares. Personne ne parlait plus des Cahiers 1, on les trouvait diffici. lement : quoi d'étonnant si le silence a peu à peu recouvert une des œuvres les plus singUlières de notre époque? Aussi faut.il se réjouir que les éditions du Seuil aient entrepris et obtenu de rééditer Rilke. Un pre· mier volume, consacré à la prose, vient de paraître. Contrairement à ce que pourrait laisser croire un titre ambigu, il ne s'agit que d'un choix. La prudence de l'éditeur est fort compréhensible. Ce qui l'est moins, c'est l'absence de toute justification. M. Paul de Man estime que la poésie de Rilke dépasse sa prose en importance. Il s'expliquera donc au début du second volume. Curieux procédé, en vérité. Douze ans séparent les premières pages, extraites d'Au fil de la vie (1898), des Cahiers (1910) : le lecteur, privé de tout appareil êritique, n'en saura rien: Pourquoi certains morceaux sont· ils datés et pas les autres? Pourquoi a-t-on retenu les célèbres Lettres à un jeune poète alors que les lettres sur Cézanne, non moins importantes figureront dans la correspondance.? Pourquoi le bref


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Rilke

Rilke en 1897

volume publié en allemand sous le titre Uber Gott a-t-il été coupé en deux, la seconde des deux lettres qui le composent (dite du « jeune travailleur») étant publiée ici et l'autre réservée pour plus tard? Autant de questions auxquelles il aurait été bon de répondre. Cela dit, ne boudons pas notre plaisir. Ce premier volume con· ·tient des textes essentiels : outre les Lettres à un jeune poète déjà La Quinzaine littéraire, 1" juin 1966

citees, le Rodin de 1903, un récit de jeunesse qui n'avait jamais été traduit, Ewald Tragy, et surtout les admirables Cahiers. Ewald, c'est évidemment la première image de Malte. Sous un déguisement qui ne peut tromper personne, Rilke décrit sa propre solitude, à Munich, en 1896. Mais la distance lui manque encore pour se voir. Contre la peur, il se défend par l'humour, et le récit s'achève, avec une brusquerie significative,

à l'instant.où cette défense apparaît dérisoire, où le héros va « craquer ». Le craquement se produira quelques années plus tard, lorsque Rilke, arrivant à Paris, en septembre 1902, écrira dans son journal ces phrases reprises en tête des Cahiers : C'est donc ici que les gens viennent pour vivre? le serais plutôt tenté de croire que l'on meurt ici. Plus tard encore, les problèmes qui obsèdent Malte au point de l'empêcher de vivre

trouveront dans les Elégies de Duino et les Sonnets à Orphée (1922) leur résolution poétique. Rilke dira ce que Dieu, ce que la mort, ce que l'amour représen. tent pour l'écrivain qui a franchi l'épreuve de l'impossible. Malte subit seulement l'épreuve (on pourrait dire qu'elle lui saute dessus à la faveur de l'exil) et y succombe. Le moment des Cahiers est celui de l'affrontement : voilà par où, peut-être, ce livre nous touche le plus. Œuvre « énigmatique », comme on )'a noté souvent, et d'abord dans sa forme : ni roman, quoique bien des épisodes relèvent de la pure fiction, ni journal, quoique certains passages soient directement empruntés aux notes personnelles ou aux lettres de Rilke, ni essai, quoique la réflexion ne cesse d'empiéter sur le récit, mais tout cela à la fois. Si les Cahiers s'ordonnent· aisément autour de certains thèmes - la maladie, la mort, l'enfance, l'amour - , il faut avouer qu'à tout moment le livre fait éclater cette ordonnance, s'échappe pour ainsi dire à luimême comme il a échappé à son créateur, qui parvint peut-être à l'écrire, mais non point à l'achever. L'inachèvement, bien entendu, n'est pas ici l'effet du hasard ou d'une faiblesse. Les Cahiers ouvrent dans la littérature du vingtième siècle une rubrique dont la liste, aujourd'hui, est déjà Ion· gue : celle des œuvres qu'une nécessité interne contraint à commencer et à finir sans raison, qui ne peuvent, par définition, connaître la paix de l'achèvement. Peut-être faudrait·il parler d'expériences plutôt que d'œuvres : car l'aventure de Malte, c'est aussi Rilke qui la vit sous la forme de ce livre qu'il aborde au cours de l'hiver 1902, dont le personnage principal n'apparaîtra qu'en 1904 (après le séjour au Danemark) et qui va entraîner son auteur beaucoup plus loin qu'il n'avait pu l'imaginer. Finalement, il se trouvera compromis avec son héros, il aura l'impression d'avoir usé toutes ses forces dans ce corps à corps avec un double imaginaire, de rester derrière (son) livre, tout à fait comme un survivant, au profond de (lui-même) désemparé, inoccupé, inoccupable (lettre de décemhre 1911). Cette expel'lence rappelle sur plus d'un point celle de Kafka, et l'on sera frappé, en lisant les pages célèbres où Malte rapporte ses rencontres dans les rues de Paris, décrit un visage, un mur, un objet, de la parenté qui unit leurs deux regards. Notre art est d'être aveuglés par la vérité, disait Kafka. C'est aussi la vérité que Malte veut voir et qui l'aveugle. Comme pour Kafka, le monde des Cahiers est un monde de signes, inquiétants, accusateurs, qu'un seul homme peut percevoir celui-là même à qui ils s'adressent. En ce sens, Malte Laurids Brigge préfigure les ~ 7


ROMANS rrALIENS

• Retour à Rilke héros incertains du roman moderne, dont Joseph K. reste pour nous le modèle, mais dont la prospérité se retrouve aussi bien chez RobbeGrillet que chez Cayrol, occupés à interroger plus qu'à vivre, inlassables. questionneurs d'un réel. qui exige d'être interprété et résiste en même temps à toute interprétation. Si l'expérience est sans fin, c'est précisément parce qu'on n'en a jamais fini d'interpréter, parce qu'à peine un signe écarté, un autre surgit, et que la vérité (la mort) se trouve au-delà de tous les signes. Si les Cahiers ne relèvent d'aucun genre, mais sont simplement de la litt~rature, c'est parce que tout, pour le narrateur, est prétexte à interpréter : aussi bien la réalité quotidienne que· la fiction, l'enfance que l'Histoire, le souvenir que Je mythe. D'où vient que Malte traite sur le même plan, comme s'ils lui étaient tous arrivés à lui, des événements vécus, racontés par d'autres ou purement imaginaires. Mais qui est cet interprète sinon, en définitive, l'écrivain lui-même? Non pas l'homme dont l'œuvre nous fournirait un portrait. plus ou moins retouché (Rilke a toujours refusé qu'on l'assimilât à Malte, quoiqu'il se sentît engagé par lui, lié à lui, disait-il, par un «. secret commun »), mais un autre, celui qui naît avec le livre, quirs'invente, au double sens du mot, en l'écrivant, que l'œuvre forme en même temps qu'il la forme. C'est bien pourquoi Rilke aura tant de peine à se détacher de son héros, à lui survivre. C'est sans doute aussi pourquoi il hésitera à le juger, considérant l'aventure de Malte tantôt comme un échec définitif, tantôt comme une étape nécessaire, et disant de ce livre pour lui-même énigmatique, à certains égards insurmontable, qu'il devait être lu à contre-courant : S'il contient d'amers reproches, ce n'est pas à la vie qu'ils sont adressés, au contraire, c'est la constatation continuelle de ceci : par manque de force, par distraction et par des erreurs héréditaires nous perdons presque entièrement les innombrables richesses d'ici qui nous furent destinées. Bernard Pingaud 1. Parmi les critiques contemporains, je ne vois guère que Maurice Blanchot pour avoir situé Rilke à sa juste place dans notre u espace littéraire li. Honnis les Lettres à un jeune poète (Grasset), les œuvres en prose reprises dans le premier volume de cette nouvelle édition avaient toutes été publiées chez Emile·Paul.

Il existe sur Rilke un ouvrage très complet de J.F. Angelloz: R.M. Rüke, l'évolution spirituelle du poète (Hartmann, 1936). On pourra lire aussi l'excellente étude de Pierre Desgraupes (Rüke, collection li Poètes d'aujourd'hui li, Seghers, 1954), et deux livres consacrés au poète paf son traducteur Erançais, Maurice Betz: Rüke vivant (Emile Paul, 1937) et Rüke à Paris (Emile Paul, 1941). Ce dernier volume contient des renseignements précieux au sujet de la composition des

.cahiers. 8

que nos frères... enfin qUoi, les autres, les minus, les laissés pour compte qui crient en dessous, qui grouillent au-dessous. Beau mensonge que notre universalisme. C'est plutôt de particularisme qu'il faudrait peut-être parler, accidenEn ce petit matin brumeux tel et restreint, sans action d'aud'une journée d'élections, à Turin, cune sorte sur la virulence bioloen 1953, le communiste Amerigo gique qu'il couvre d'un voile - mais si j'étais son chef de cellu- hypocrite. Mais Calvino ne s'arrête pas à le, je n'aurais guère confiance en lui - s'achemine vers le bureau cette constatation. Un crétin mande vote où il fera office de scruta- ge des amandes. Son père, un teur. Ce· bureau a pour particula- paysan, les lui tend. Ce fils et ce rité d'être ouvert en plein centre père se regardent avec affection. d'un vaste complexe hospitalier Il semble donc que seul l'amour où se trouve recueilli tout ce que soit capable de reculer jusqu'au la misère peut fabriquer de plus plus bas de l'échelle des êtres les raté : estropiés, débiles mentaux, limites de l'humain. Ou bien des paralytiques, etc. Maîtres et sei- naines poussent une brouette. Une gneurs en la maison, les démo- géante les aide. Et c'est l'ébauche chrétiens vont veiller à ce que tous d'une cité, d'une société primitive. Ainsi encore et jusqu'au bout, ces malheureux remplissent leur devoir d'électeur, tandis que les, CalviI:!0 ne cesse de s'interroger. communistes leur contesteront le Ses conclusions sont provisoires. La droit d'émettre un suffrage... pré- force des choses qu'il décrit lacovisible. La situation ne manque niquement, prosaïquement, se perd pas de piquant. Ce n'est pas tous au milieu de commentaires minu. les jours qu'on peut voir les défen- tieux et embarrassés.· Digressions, seurs des privilèges traiter des incises, parenthèses. C'est ce qui culs-de-jattes en frères et les défen- fait l'imperfection et le mérite de seurs du peuple s'acharner à les ce court texte. Alors qu'un Sciasretrancher du corps électoral. Le cia, en Sicile, le prend pour un triomphe des faibles dépendrait-il· modèle de désinvolture à imiter, d'une sélection parmi les faibles Calvino se refuse ici toute apparenet l'accession de . l'humanité à la ce de brillant. Il peine. Fût-elle dignité d'être homme d'une défini- par l'absurde, la démonstràtion ne tion préalable de la condition l'intéresse plus, ni l'apologue irohumaine ? nique. Reste la problématique. Le Mais Calvino ne s'en tient pas livre est devenu pour lui, comme à ce sujet de conte absurde qui pour son alter ego, le communiste aurait pu le tenter naguère. méditatif, quelque chose qui aideCe paradoxe fait réfléchir notre rait à comprendre un petit peu... Georges Piroué militant communiste qui non seulement a de l'esprit mais beaucoup de cœur - on aura reconnu en lui le porte-parole de l'auteur qui cite Voltaire, Leopardi, Kierkegaard et Kafka. Plutôt que de discuter la validité de certains sufVasco Pratolini frages, le plus souvent il se tait. La Constance de la raison traduit de l'italien Il voit des choses épouvantables : par J tiliette Bertrand des malades sur des civières, des Albin Michel, éd., 368 p. idiots sur des chaises percées, la main d'un nain à une fenêtre qui frappe du doigt au carreau, « la chair d'Adam, est-il écrit, corromDe tous les livres « florentins » pue et misérable». On promène de Vasco Pratolini, on n'en trouve· l'urne de lit en lit comme un rait .aucun dont le principal personviatique d'un nouveau genre et le nllge n'ait pas vécu, accompli ou paravent n'isole plus le vieillard éprouvé une partie de ce que le agonisant mais l'ahuri en train de romancier a lui· même éprouvé, voter. C'est, en plein Occident accompli ou vécu jusqu'à son âge réputé évolué, l'Inde affamée mûr. Pauvre, orphelin, militant, parmi nous. C'est aussi, par analo- amoureux, l'auteur introduit dans gie, lorsque Amerigo. téléphone à ses livres des héros venus au monde sa maîtresse, la femme et l'homme, sans armes, mais dont la santé phydès que cette femme se dit encein- sique et morale triomphe généralete, dès que la nature· fait des ment de l'injustice sociale. Non que siennes. Quel lien entre cet univers le bonheur leur soit finalement ga· informe et le rituel démocratique ? ranti : il n'est pas, pour Pratolini, Quel rapport entre l'hôpital et la de béatitude sans ombre. L'individu cuisine électorale? Entre la souf- ne s'accomplit pas dans la paix, france et la gauche? Le corps mais dans la lutte qu'il mène con· charnel et le corps social? Ces tre toutes les sources du malheur, questions qui n'en sont qu'une qu'elles lui soient intérieures ou seule se multiplient en cours de extérieures. journée, au gré d'épisodes variés. Dans la Constance de la raison, Qu'y répondre sinon ceci: qu'il Bruno, le narrateur, se bat ainsi n'existe nulle coïncidence entre coutre lui·même et contre les au. ceux qui, comme on dit, jouissent tres. Il a vingt ans et il est frai. de leurs facultés et ceux qui, bien seur. Il imagine son sort si sa halo Calvino La journée d'un scrutateur traduit de l'italien par Gérard Genot Le Seuil éd. 144 p.

mère, veuve après quelques mois de mariage, avait pu lui payer des études. le serais assis dans l'am· phithéâtre d'une >université au lieu de me trouver debout devant une fraise... Aucun ressentiment ne l'anime pourtant: conseillée par un vieux militant ouvrier, Millo qui remplace plus ou moins le mari défunt - la mère de Bruno a fait pour le mieux. Reste que si le présent pouvait être différent de ce qu'il est, le passé n'explique pas tout, du moins au premier regard. On voit alors le jeune homo me questionner sa mère, la forcer à ranimer ses souvenirs, afin de donner un sens à ce qu'il fut et à ce qu'il est. Les interrogations vont se succéder, se chevaucher, en ter· mes populistes et avec des images de tous les jours. Travail jamais fini. Recherche désordonnée où le présent se con· fond parfois avec le passé et dans laquelle s'essouffle la mère, partao gée entre le désir de se justifier et le plaisir de ressusciter une scène touchante, u n t rai t charmant, bribes de son bonheur de jeune épouse, de jeune mère. Elle est encore capable de coquetterie devant ce joli garçon de vingt ans qui est Son fils. Capable aussi de jalousie, car Bruno, amoureux, va - selon l'image inattendue qu'il se fait du bonheur - se retrancher dans l'amour de Lori comme dans un pàlais de fer et de ciment. Malgré sa fin cruelle (la jeune fille mourra de phtisie galopante), l'amour de Lori éclaire l'ouvrage d'un reflet chaleureux où l'on retrouve le Pratolini de la Chronique des pauvres amants, de la Chronique familiale et du Quartier. Lui seul sait donner à l'amour à la fois cette innoncence et ce pouvoir de racheter toutes les humiliations de la vie. Par là et c'est un nouvel aspect de la Constance de la raison l'amour s'oppose à la révolu· tion: il apaise, alors qu'elle éveille; il est quotidien, alors qu'elle est exceptionnelle. Un vrai révolutionnaire s'est-il j a mai s accommodé du métier d'amant? Aux yeux de Bruno, Millo illustre la vie de renoncement du militant qui a passé plus de jours en prison qu'à .l'usine. Il a combattu le fas· cisme. Dans l'Italie de 1960 qui est celle de ce roman, que faut·il combattre? Nous ne sommes pas à Cuba, remarque un camarade de Bruno. Nous avons ici une forme de démocratie bourgeoise, non pas une dictature. Cela revient à dire que les problèmes ne se posent plus en termes révolutionnaires. De béliers d'attaque, nous sommes devenus une simple palissade. Le livre se clôt sur cette amer· tume, tempérée par l'ironie d'un nouvel amour de Bruno : il a choi· si cette fois-ci une fillette studieuse ; il envisage le mariage à sa prochaine augmentation de salaire; ils ont des projets pour meubler leur futur appartement... Maurice Chavardès


ROMAN SUÉDOIS

Un BergDlan du rODlan Stig Dagerman Le Serpent traduit du suédois par c.-G. Bjurstrom et H. Coville Coll. Les Lettres Nouvelles Oenoël, éd. Une fille s'étire dans son lit à l'aube d'une torride journée d'été. Une sorte de servante qui loge dans un baraquement à proximité de la caserne. Tandis que son corps cherche la fraîche brûlure des draps, elle rêve à l'emploi du temps de ce jour de congé. Et puis, très vite, c'est un bruit de pas, une présence, celle d'un soldat derrière la fenêtre, l'un des trois cents qui peuplent la caserne. Il est là avec son désir d'elle, et cette baïonnette qu'il va planter dans le bois de la fenêtre afin d'im-

cenée de l'image - et avant que rien ne se soit passé - nous entendons vihrer une sorte de gong annonciateur d'angoisse, de désas· tre,de mort. Comme chez Bergman aussi, une sensualité avide et comme désespérée possède les héros de cette brève aventure. Le dés i r sexuel y apparaît pur de toutes motivations morales et même affecti· ves : besoin du corps aussi brutal que la faim ou la soif, et les héros le reconnaissent pour tel. Ce n'est pas lui qui engendre la culpabilité et la peur, mais il agit à la façon d'un révélateur : dans l'union des corps s'affirme l'évidence d'une sorte de malentendu originel, de gâchis, de solitude irrémédiable. Le serpent, en tant que symbole de la peur, associé dans l'imagerie populaire aux forces obscures de culpabilité et de mort, crée le lien

Stig Dogerman

poser la force brute de sa volonté. Elle vient à lui, nue, comme hypnotisée, et tandis qu'il lui mord la bouche, la baïonnette tombe en lui écorchant le poignet. Un peu de sang, la fille debout, nue, dans la chaleur, l'homme qui s'éloigne... et voici que cette journée innocente se met doucement à basculer dans la peur. Telle est l'une des premières scènes d'Irène, le plus long des sept récits dont se compose le Serpent, du jeune écrivain suédois Stig Dagerman. Comme dans une film de Bergman, derrière la présence for· La Quinzaine littéraire, 1" juin 1966

entre tous les récits. Symbole sexuel et le serpent, lorsqu'il aussi apparaît réellement, se trouve toujours entre les mains d'un mâle primitif et rusé qui l'utilise comme moyen de chantage ou de fascina· tion sexuelle. Cependant, le déten· teur de ce talisman n'échappe pas plus que les autres à la peur. Irène et le soldat Bill, qui a capturé le serpent, vont se retrouver pour une nuit de saoulerie informe dans la villa d'un camarade, avec d'autres soldats et d'autres filles. L'un comme l'autre ont sur la conscience le poids d'une action abjecte

dont le remords cristallise leur peur: Irène a poussé sa mère par la portière d'un wagon en marche pour se débarrasser des insuppor. tables reproches de la vieille. Bill a jeté une fille dans un puits pour se venger d'elle. Mais Irène n'a peut-être tué qu'en rêve... Mais la fille du puits a été sauvée... Si la peur saisit bien tous les prétextes pour persécuter ses victimes, ses racines plongent, en fait, au delà des crimes tangihles - qui fixent un moment la culpabilité latente des héros - jusqu'au cœur même de l'être. Elle est anonyme et inévitable comme les pulsations du sang dans les artères. Il faut vivre avec. Mais c'est elle aussi qui vous fait réellement vivre. Car, dans l'étrange dialectique de Dagerman, la peur c'est également ce que l'homme a de plus précieux, ce qui donne un sens à sa révolte, ce qui lui permet d'assu· mer la douleur des autres, avec la sienne. En tant que poète, dit un personnage de cc la Fuite qui n'a pas lieu », 'ma peur doit être plru grande que celle de toru les autres. Nul doute que chez le poète Dagerman la peur, désespérément haïe et désirée, n'ait été sans cesse à l'œuvre, vivace, lancinante et jusqu'à la fascination, jusqu'à le faire basculer dans la mort : après de multiples tentatives, il finit, en effet, par se suicider à l'âge de vingt-et-un ans (en 1954), alors que sa, gloire semblait acquise et son bonheur assuré. Dans son troisième roman, l'Enfant brûlé (il a paru en français il y a une dizaine d'années, passant stupidement presque inaperçu), Da· german, s'identifiant à Bengt, son héros, nous décrit son suicide raté et nous montre le jeune garçon émergeant à la vie, au delà du geste manqué, enfin réconcilié avec lui-même. C'est cela sans doute que Dagerman attendait de son propre suicide : une épreuve où l'on risque follement sa dernière carte, ce feu régénérateur, que l'enfant brûlé ne peut se retenir d'aller toucher une fois encore, avec le risqU,e de s'y perdre mais la chance d'en ressortir délivré. Selon l'optique de Dagerman, le contraire de la peur c'est la lâcheté et le pire péché est d'avoir peur de la peur. SOrensen, le héros de la Poupée de chiffons (l'un des plus beaux récits du Serpent), laisse ainsi se commettre, par peur de la peur, un acte abominable : le viol d'un petit garçon par un vieux monsieur, à bord d'une péniche. Et Gédéon, le héros du récit qui donne son titre au recueil, découvre la peur en même temps que ses yeux se dessillent et que tombent ses illusions dans ce monde faux 'de la caserne que pourrissent la lâcheté, l'irresponsabilité et la bêtise. Il tente désespérément d'instaurer au cœur de la peur une fraternité vraie mais la communauté refuse de vivre sa peur et se hâte d'expul. ser de son sein l'intrus qui préten. dait la révéler à elle-même.

Ces thèmes, de l'angoisse, de l'absurde, du suicide, de la solitude, qui dominent toute la littérature de l'après-guerre, placent Dagerman dans le courant d'une tradition proche et connue, qui va de Strind· berg à Camus en passant par Faul· kner et Kafka - tous auteurs dont Dagerman s'est nourri. Mais le sens particulier que prend la peur dans son œuvre, et singulièrement dans le Serpent - son premier roman, écrit à vingt-deux ans - lui appar· tient en propre. L'obsession fut assez violente, assez riche poétique. ment pour susciter, en cinq ans d'une fiévreuse fécondité, une moisson d'œuvres diverses: quatre romans, quatre pièces de théâtres, deux recueils de nouvelles et récits, des poèmes, des scénarios de film. Et ce qui les caractérise toutes, c'est l'extraordinaire acuité de vi· sion de Dagerman, cette passion de la description concrète qui font de lui l'un des premiers et des plus originaux. «romanciers du regard». Amoureux de l'image, il la capte et l'utilise à la façon d'un cinéaste, jusque dans les délires de l'imagi. naire, et se fie à elle pour tout dire de son univers intérieur. Le personnage, chez Dagerman, est toujours à la fois regardé et regardant : saisi comme par une caméra, et projetitnt à son tour comme sur un écran ,ses propres phantasmes, tout aussi intensément présents qUe le réel. (Le quart de son être qui restait à l'état de ca· méra enregistreuse, note Dagerman à propos d'un héros du Miroir). Ainsi Irène, étendue à demi-ivre dans l'herbe du jardin nocturne, s'imagine-t-elle couchée dans une bouteille bleue. Or, cette « bouteille bleue » s'inscrit aussitôt dans le paysage, devient réelle pour Da· german et pour nous au même titre que l'escalier, la fenêtre ou le puits, et nous lisons quelques lignes plus loin : Que va-t-il se passer ? pense Irène en se dressant sur son séant dans la bouteille bleue. De même, passant le soir près d'un tonneau fendillé qui ouvre sa gueule avide vers la descende des gouttières, elle a l'iJI!.pression que c'est un chien... Il faut qu'elle caresse ce chien. Elle lâche le petit tonneau fendillé... Mais le petit chien se lève et disparaît en agitant sa queue narquoise. Ce petit chien, né d'un pur phantasme, est en quelques mots parfaitement vu et se met à exister avec la même force que le tonneau d'où il est né. Ainsi encore, dans la Poupée de chiffons, la conscience de SOrensen, luttant entre les rai· sons de la lucidité et celles de la lâcheté devient, sans crier gare, un comité d'identification: Alors toutes les salles d'attente de son cerveau se remplirent d'une rumeur impatiente de dactylos OOfHJTdant gaiement et de photographes jurant autour de leurs appareils en train de filmer le comité d'identification. Ce même cc comité avec ces messieurs en jaquettes tous parfumés de la même eau de Cologne 'JlI re· ~ 9


LETTRE DE PRINCETON ~

La peur de la

Le 'Groupe 47

dialectique vient ensuite à plusieurs reprises, sans aucun signe métaphorique, nous donnant à voir, sur le mode ironique, la conscience torturée de SOrensen. Un tel procédé - mieux qu'un procédé : une intrusion continuelle de la vision poétique au cœur du réel - est constant dans le Serpent et tellement particulier à Dagerman qu'il convenait d'en souligner l'importance. Il lui permet de nous rendre complices de sa vision du monde sur tous les plans du réel et de l'imaginaire. , Dans les œuvres plus maîtrisées, comme l'Enfant brûlé, l'exubérance, le fantastique quotidien des images se sont beaucoup atténués, mais l'intensité visuelle est la même, vibre encore de toutes les visions de l'imaginaire qui font l'incomparable saveur du récit. Même dans son dernier texte - prélude à un roman qu'il n'eut pas le temps d'achever - où Dagerman s'engage sur les chemins nouveaux du fantastique le plus dépouillé', l'image demeure d'une poésie entêtante, témoin ce petit tableau, brossé en quelques lignes, du vestibule de Newton: Une servante dort sur

l'escabeau, la tête plongée entre ses cuisses grasses. La fumée monte lentement d'une marmite. Une souris frileuse grimpe le long du cou de la servante et s'enfouit dans la chaude chevelure. '. Une excellente et dourrissante postface de l'un des traducteurs du Serpent, c.-G. Bjurstrom - l'infa· tigable défenseur de la littérature suédoise - nous éclaire sur l'œuvre et la vie de Dagerman, sur son enfance paysanne, sa vie d'adolescent pauvre dans la capitale où il vient poursuivre ses études. Nous y apprenons 'aussi que Dagerman, marié à vingt ans à la fille d'un anarcho-syndicaliste allemand, fréquenta de près les milieux des réfugiés politiques et des rescapés de la guerre d'Espagne. Il se trouva mêlé, au lendemain de la guerre, à un groupe de jeunes écrivains, autour de la revue « 40-tal », qui proclamaient la nécessité de regarder

le chaos en face, en pleine lucidité. Du même coup s'éclairent aussi et le goût forcené de l'échec qui conduisit Dagerman au suicide, et cette mauvaise conscience permanente génératrice d'angoisse qui fait dire à Bengt (dans l'Enfant

brûlé) : le suis fatigué de vivre dans ce pays de petits chiens, de petits

plaisirs et de petites pensées.. Le pays des petits chiens est un pays où on a honte de vivre. Mais dans le même moment où il proclamait : Il me semble com-

prendre que le suicide est la seule preuve de la liberté de l'homme, Dagerman affirmait aussi sa foi en la vertu souveraine du poète celle même que nous lui reconnais· sons - Ma puissance est terrible tant que j'ai le pouvoir des mots à

opposer à celui du monde. Geneviève Serreau 1. Dieu rend visite à Newton, Lettres Nouvelles », février 1959.

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« les

[J'Université de Princeton

Situation curieuse: le Groupe 47, la réunion des écrivains allemands les plus célèbres, a décidé cette année de tenir son congrès aux Etats-Unis. Pourquoi pas? Pourquoi se borner à tout prix à de vieilles habitudes nationales, pourquoi ne pas franchir les frontières ? A première vue la décision du Groupe 47 paraît excellente, com· me tout effort destiné à briser ce nouveau nationalisme qui, lentement, en Europe commence à se manifester un peu partout. A y regarder de plus près, il est permis de faire certaines réserves et de se demander si les objectifs visés par cette réunion au-delà des mers ont été vraiment atteints. Le Groupe 47 est un organisme très particulier et dont l'organisation est encore plus particulière. Il 'a été fondé, comme son nom l'indique, il y a près de vingt ans, à Munich, occupée à l'époque par les Américains. Son chef incontesté depuis sa fondation, Hans Werner Richter, a commencé par publier une ~emarquable revue Der Ru! qui a été rapidement interdite par les autorités d'occupation. Les écrivains du groupe continuèrent à se rencontrer et petit à petit des jeunes vinrent rejoindre les aînés. Ils ont pris l'habitude de se voir à des intervalles plus ou moins réguliers - la réunion de Princeton est la vingt-neuvième - , de s'informer de leurs œuvres en cours, de les discuter entre eux, d'inviter de nouveaux poètes et romanciers, accueillis parfois avec enthousiasme, parfois a v e c des critiques acerbes. , Aujourd'hui, le Groupe 47 constitue une réunion d'écrivains unique au monde. Il ne s'agit pas d'une école littéraire, car toutes les tendances de la jeune littérature allemande y sont représentées, de Günter Grass à Uwe Johnson, de Ernst Augustin à Reinhard Uttau, de « l'ancêtre » de cette jeune lit· térature, Heinrich Boll, jusqu'aux découvertes les plus récentes, aux débutants qui n'ont publié que quelques poèmes ou une ou deux nouvelles dans' les revues. Tous ceux qUe Hans Werner Richter invite viennent, lisent un fragment de leur dernier roman, un extrait

d'une pièce de théâtre ou quelques. ches. On affirme toujours que les uns de leurs derniers poèmes. Et membres du Groupe 47 sont détous ont droit à la même critique, vorés par leur besoin de publicité faite par les mêmes personnes, éga- et que toutes ces réunions ne serlement invitées et fonctionnant vent qu'à rendre célèbres quelques ès-qualité. participants. Si la publicité avait Cette critique parlée ,et immé- été vraiment l'objectif primordial diate est une autre spécialité du de tous ces écrivains, ils auraient groupe. A peine un écrivain a-t-il pris des mesures tout à fait difféterminé sa lecture que se lève la , rentes pour, attirer l'attention de la cohorte des critiques. On trouve presse et des éditeurs américains. Il n'en reste pas moins vrai qu'il parmi eux les meilleurs critiques allemands qui se prononcent aussi· est curieux de se réunir à quelques tôt sur la valeur du texte et leur 5.000 kilomètres de l'Allemagne jugement est souvent sans aménité. en restant entièrement refermé sul' Beaucoup de jeunes écrivains, sévè- soi-même, de transporter 120 pero rement condamnés, n'ont plus ja. sonnes qui, pour écouter quelques mais retrouvé ces réunions, et par· poèmes ou quelques pages de prose fois leur carrière ultérieure a été auraient pu se déplacer simplement même hypothéquée par des opinions de Francfort à Munich ou de Berlin à Hambourg. L'organisation a prononcées sans pitié. Cette puissance du groupe sou- été bien faite : les éditeurs àlle· lève évidemment des jalousies. Elle mands avaient demandé que les est immense et si parfois elle empê- auteurs prennent des avions diffé· che l'évolution d'un talent encore rents, car si tous s'étaient trouvés peu affirmé, elle permet ~ussi d'im· dans un même avion et si un acciposer des inconnus. Les adversaires dent s'était produit, la littérature du Groupe 47 le comparent à un allemande contemporaine aurait véritable lobby, à un « pressure- cessé d'exister. Cette affirmation est à peine group » et il est évident que ses jugements Qnt une grande influence exagérée. Quelques-uns parmi les sur la décision des éditeurs alle- participants avaient même poussé la prudence jusqu'à prendre le ba· mands. Ces réunions ont lieu à l'exclu- teau. Hélas ! le « Michel-Ange » sion du public. Bien sûr, Hans qui transportait Günter Grass a Werner Richter fait quelques failli sombrer dans une des tem· exceptions. Quelques grands édi- pêtes les plus violentes qu'on ait teurs d'Outre·Rhin y assistent, vues depuis des années sur l'Atlan· ainsi que quelques journalistes, tique. Les adversaires de l'auteur soigneusement choisis. C'est ce du Tambour avaient leur réponse huis-clos qui a soulevé des critiques toute prête : grâce à son sens infail· dans la presse allemande, car pour· lible de la publicité, Grass avait quoi déplacer une cinquantaine choisi juste le moyen de transport d'écrivains à Princeton et interdire dont les aventures avaient été suien même temps à la presse améri- vies par toute la presse américaine. Les séances se sont déroulées caine d'assister à leurs joutes ora· selon un rite établi maintenant detoires ? Il est vrai que la presse de New- puis des années. L'écrivain qui lit York a peu parlé de cette réunion. ses œuvres prend place dans un fauteuil à côté de Hans Werner Comment aurait-elle pu le faire? Ses collaborateurs n'y étaient pas Richter, président muni d'une cloadmis. Pourquoi avoir dépensé chette, pour imposer le silence. 65.000 dollars (15.000 ont été ver- L'auteur lit, seul et abandonné. sés par l'Université de Princeton et Ensuite il attend le jugement de 50.000 par la Fondation Ford) ses pairs. Beaucoup de textes ont été lus, pour se réunir de l~, même façon que dans une petite ville alle- beaucoup ont été critiqués et cer· tains louangés. Les quelques grands mande? succès sont l'œuvre d'écrivains conHans Werner Richter pourrait nus, au moins dans leur patrie. facilement répondre à ces repro- Grass a lu cinq poèmes, dont deux


ROMAN ANGLAIS

étaient admirables. Reinhard Let· tau a lu une remarquable nouvelle à tendance anti·militariste. Günter Herburger, un des grands espoirs de la jeune littérature allemande a confirmé son talent. Le lauréat de l'année dernière - cette année le groupe a renoncé à décerner son prix l'écrivain suisse Peter Bichsel, qui a fait sensation par un volume de nouvelles, a lu des extraits de son futur roman. Mais le triomphe a été réservé à Ernest Augustin, l'auteur de La Tête qui a lu une nouvelle (ou extrait de roman ?) fascinant: deux enfants qui jouent au médecin et au patient et où le «médecin» tue inexorablement son petit compagnon de jeu. y eut même un incident, et il faut bien le dire les incidents sont rares au cours de ces séances où les « vieux » veillent au strict res· pect des coutumes. Peter Handke, un tout jeune romancier d'origine autrichienne portant fièrement une coUfure beaùe, s'est levé courageu· sement après une assez longue lec· ture, pour déclarer que la littéra· ture allemande était en train de sombrer dans une sorte de réalisme et qu'elle se limitait à des descrip. tions qui révélaient une impuissance descriptive totale., La criti· que se trouve au même niveau : elle ne sait que critiquer ces descriptions, dès que l'auteur dépasse ce stade, elle est perdue.' L'attaque. était violente. Elle venait d'un jeu. ne qui participait pour la première fois à ces réunions. Après un moment de surprise et d'affolement, les critiques se mirent à disséquer le texte qui leur avait été soumis . avec les moyens classiques de la critique, ceux que Peter Handke venait justement de condamner. Au bout de trois jours le con· grès était terminé. a même dansé un peu le soir à Princeton, pour se préparer le lendemain à la seule séance publique qui ne dé~ndait plus directement de cette reunion, mais où écrivains allemands et cri· tiques américains confrontaient leur opinion sur « le rôle de l'écri· vain dans la société d'abondance ». Susan Sontag, qui défendait l'art pour l'art, Leslie Fiedler et Eric BentIey s'opposèrent ft Peter Weiss. Et pour finir un « teach·in » eut lieu devant les étudiants de Prin· ceton ou on discuta de la guerre au Vietnam. Mais c'est la situation politique de l'Allemagne qui a été le mieux définie par la présentation des écrivains allemands partici. pant à cette discussion: Peter Weiss, écrivain allemand, citoyen suédois, Reinhard Lettau, écrivain allemand, citoyen' américain et Hans Magnus Enzensberger, écrivrain allemand vivant en Norvège. C'est Peter Weiss, enfin qui a mon· tré dans son allocution la tragédie des écrivains allemands en décla· · rant : On peut à peine nous appeler · des Allemands, nous v i von s à l'étranger et nous sommeS Alle· mands seulement dans la mesure · ou nous nous servons de la langue allemande. pour écrire.

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La Quinzaine littéraire, 1" juin 1966

Derek Ingrey Mrs Blanchard, Victor et moi Gallimard Depuis Boris Vian jusqu'à Siné l'humour noir s'est glissé dans les mœurs comme une démangeaison incoercible. De plus en plus on rit noir en se grattant _ très fort. Mrs Blanchard, Victor et moi: une veuve plantureuse, un nain d'un mètre quarante et son frère Frank d'un mètre trente habitent la même maison dans un quartier de Londres. Tous les jours ils traversent la rue et se retrouvent au « Lord », le pub où les frères sont chargés d'essuyer les verres avant la fermeture. Les bières, le jeu de fléchettes, la télévision, les conversations décousues, tout est là pour recréer l'atmosphère. Les clients se moquent gentiment de Frank mais lui ne comprend souvent ·pas leurs insinuations, c'est un débile mental. Il raconte l'his· toire avec une candeur désarmante ; se présentant lui-même comme l'intelligence de la famille, il nous dit être ambitieux, élégant (il travaille dans une cantine à éplucher des légumes) ; les femmes ne résistent pas à son charme. Ça c'est vrai: qu'elles soient irlandaises ou anglaises elles lui font mille agaceries avant de tomber dans ses bras. Victor est d'une toute autre étoffe. Il souffre de son infir· mité, mais son esprit s'ingénie à l'écarter. Il est violoncelliste, peine tre même à ses heures, et a coupé les pieds de tous les meubles de l'appartement pour « vivre à la japonaise ». Il a des idées d'extrême gauche et travaille dans une teintu· rerie, le reste du temps il aime Mrs Blanchard. C'est un personnage d'autant plus attachant qu'il n'apparaît qu'en ombre chinoise derrière le récit de son frère. L'auteur nous offre ainsi un petit jeu: il nous donne Frank le grimaçant au premier plan, et derrière lui nous avons à découvrir Victor. Que dire de Mrs Blanchard, la pauvre elle n'aime pas être seule. Qu'un homme ait un mètre quarante ou trente ou que ce soit un gros boucher, cela n'a pas d'importance. Un crime, il y en a un, épouvantable, on trouve aussi dans ce roman une bagarre qui finit avec une colonne vertébrale cassée, un cimetière raconté avec une doue ceur romantique, un hôpital où les fauteuils. roulants se promènent aussi rapidement que des voitures tamponneuses et surtout le transfert de personnalité le plus stupéfiant que l'on puisse imaginer: Frank, le fratricide, s'installant dans le délire, prend l'identité de celui qu'il vient d'assassiner. Ce roman brutal et drolatique est encore durci par la traduction, mais l'atmosphère anglaise, le flegme anglais, la respectabilité an· glaise en ont raboté les angles. Le monstrueu.x est évité, l'humour noir règne. Marie·Claude de Bl'Unhoff

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INCONNU 'EN FRANCE

Erich Auerbach •• Mimesis Des livres de première importance, appréciés dans le monde entier, r est e n t inconnus en France. La, Quinzaine littéraire consacrera une rubrique à quelques-uns de ces écrits qui mériteraient d'être présentés' au public français.

de la grande lignée réaliste Don Quichotte qui est un des sommets, et Shakespeare! Mais Erich Auer· bach avait conscience d'écrire un livre très personnel: ,œuvre d'art composée aV.ec les moyens, de la science, 8"t-il dit· dans un de ses rares moments d'orgueil. Livre -tel qu'un homme donné pouvait l'écrire en une année Ce livre curieux, extraordinairedonnée, 1940, et avec le souci de me~t sùggestif, a paru il y a déjà donner sens à un grand héritage, huit ans. Il n'a pas vieilli, tant s'en au moment o,ù cet héritage s'effon· faut. C'est dans ces termes qu'Eddre. Mimesis n'est pas le livre d'un mond Vermeil justifiait l'exposé 'professeur allemand. Pas de prolé. de vingt-cinq pages qu'il consacra gomènes, d'explication à propos à Mimesis dans Critique, en dédes intentions, des méthodes et des cembre 1954. Vingt ans ont démarches. Dès la première page désormais passé depuis que les nous sommes dans le vif du sujet: Editions Francke' à Berne ont la vieille nourrice de l'Odysée publié ce maître-livre de cinq cents reconnaît la cicatrice d'Ulysse. Ce grandes pages serrées, écrit à Istantexte est d'abord exploré, puis bul où enseignait depuis 1937 opposé au récit biblique du sacri· l'ancien professeur de Marburg qui fice d'Abraham. avait été dans cette université L'interprétation d'Auerbach vaut allemande le successeur du grand pour les œuvres picturales comme linguiste Leo Spitzer. pour les textes et, dans l'explora. Mimesis, ce sont dix·neuf essais tion de l'espace, dans l'étude des qui sont autant d'explications de rapports entre un style et une textes, d'Homère à Virginia Woolf, époque, on pense à deux critiques ,et qui prétendent être rien de pour qui la rencontre de Mimesis moins qu'une histoire de la .,littéa coinpté, : Georges Poulet et Jean rature occidentale. A travers des Starobinski. Pourquoi le « réalise traductions, particulièrement en me », qui se définit par le mélange anglais, italien et espagnol, cet des niveaux de style et par la ouvrage devait avoir un effet protestation contre toute hiérarchie formateur incomparable' sur une des classes et des sentiments, se génération de chercheurfll et d'his· concentre-t·il pour Auerbach sur la toriens de la littératurer Bien que Bible, Da·nte et Vico d'une 'part, les auteurs français y occupent la sur les romanciers français du Auerooch place prédominante, ce sont les XIX' siècle de l'autre? Une page Etats-Unis, non la France, qui ont Goethe, traducteur et annotateur de Mimesis qui rapproche de fait à ce livre un magnifique du Neveu de Rameau comme des manière inattendue le monde de .accueil. A son ,'auteur aussi Mémoires de Cellini, et sans doute Vico et celui du Duc de Saint Auerbach a enseigné à Princeton le premier grand « romaniste » Simon fait peut-être le joint; mais et à Yale, où il est mort en 1957, allemand de cette lignée. Pour une Auerbach s'est peu expliqué sur . pensée à la fois historique et' criti· ses fondements théoriques. On a pu âgé de soixante-cinq ans. Il est incroyable, vient d'écrire que, la littérature française, par sa écrire que son ouvrage est un~ dans la préface à « Pourquoi la continuité même, par sa constante philosophie qui se présente comme nouvelle critique », Serge Doubrov- relation avec la société et les idées, une Histoire de la littérature. Mais sky, que les travaux d'un Leo offrait le meilleur modèle. la philosophie y est implicite. Spitzer, d'un Auerbach ou d'un Constatons que cette ample pré- Parfois l'esthétique paraît débouRené Welleck attendent toujours sentation n'entre pas dans les cher sur une théologie, quand chez nous un traducteur. A ces problèmes même du livre ni dans Auerbach montre que la notion grands noms, il est juste d'associer le vif des débats qu'il a déclenchés. moderne d'Histoire, qui a transforcelui du « romaniste » de Fribourg Toutes les études consacrées à mé la littérature, est un phénomè. Hugo Friedrich dont les travaux Mimesis unissent en effet deux ne chrétien. Parfois elle se confond sur Montaigne et sur la poésie attitudes : l'admiration et la con- avec une vision historique et sociofrançaise qui font autorité dans testation. Contestation qUi ne porte logique qui ne serait rien d'autre tant de pays, attendent, eux aussi, pas seulement sur des questions de qu'un marxisme « ouvert ». une traduction française. La Sor· détail, inévitables dans un ouvrage Dans son information des réali· bonne, jusqu'à ce jour, n'a pas 'de telle ampleur, mais sur la thèse tés sociales, Auerbach peut être invité ce maitre de réputation elle·même. Selon cette thèse, un comparé à Groethuysen, et ce ne mondiale. Si tous ces travaux sont « style' mélangé», unissant le su· sont pas les notions passe.partout inconnus en français, ce n"est pas blime et l'humble, les passions les de «capitalisme» ou de « bourgeoifaute d'intérêt de la part des jeunes plus exaltées et les couéhes sociales sie» qui lui tiennent lieu d'inforintellectuels. Une conférence du lès plus modestes, aurait succ::édé mation historique précise. Pour « romaniste» de Gottingen, von aux « niveaux de style» distincts situer l'œuvre d'art dans la société, Stackelberg, récemment à Paris, qui éaractérisent la littérature an- c'est le public qu'Auerbach a étudevant des Normaliens, a été écou· tique 'avant l'irruption du «sublime- dié de près : lecteurs et s~tateurs. tée et discutée par un public humble» à ,travers, la Vulgate, et ce qui le mène à rapprocher exceptionnellement nombreux. Il avant qu'apparaisse la conscience esthétique du créateur et soCiologie ne s'agit donc pas de cette incu- historique à travers les écrits et du succès. C'est la manière dont riosité dénoncée dans le domaine les prêches de saint Augustin. un style est formé par une attente c;le la pensée esthétique par Jean. On a également reproché à et par les consommateurs de François Revel qui a tenté lui- Auerbach de commenter des textes l'œuvre. De telles études valent par même d'y porter remède. de chroniqueurs, comme si tout la pléniture même du détail et estFaut-il continuer à déplorer, écrit relevait de la littérature, et il malaisé de les résumer. Disons comme Michel Foucault l'a fait ici comme si Ammius Marcellinus seulement qu'Auerbach reconnaismême, le « narcissisme monoglotte ou Grégoire de Tours appelaient sait sa dette à l'égard des « Stilstudes Français » et leur « conscience le même genre d'exégèse que Dante dien» de Leo Spitzer, mais qu'il hexagonale de la culture » ? et Flaubert. On a pu, de manière ne voyait pas dans la linguistique En fait, c~s autO-accusations, ces plus fondée, lui reprocher d'écarter une approche privilégiée de l'œu· 12

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regrets, ,ces reproches de plus en plus fréquents màrquent la 'fin d'une ignorance tranquille. Les protagonistes de la nouvelle criti· que sont les derniers à méconnaître l'importance. de travaux antérieurs ou contemporains propres à j~ti­ fier et à stimuler leur entreprise, Comme jadis le débat entre Sartre et Camus, la querelle Picard· Barthes est de celles qu'on peut probablement élargir. Le cas des « romanistes» allemands, avant tout celui d'Auerbach dont l'œuvre, à côté de Mimesis, comporte des études sur Dante, Vico, la définition du « public» au, Moyen Age' et' au Grand Siècle, est assez curieux. -Ge sont eux et non les germanistes, souvent corrompus par le nationa· lisme dont ils se .faisaient' les grands-prêtres, qui ont été les vrais héritiers de Hegel et de Goethe.

vre, et pour lui le «contenu », le « signifié» reste essentiels. La lit· térature ne s'exprime pas seule· ment avec des mots, comme l'ont soutenu quelques protagonistes du « nouveau roman », mais avec l'ensemhle des forces et des ten· dances d'une société dans son his· toire. S'il y a entre' une syntaxe et une société, entre un style et une époque, des correspondances vérifiables, alors la méthode lin· guistique sera elle-même historique et ce sera tant mieux pour elle. Peut-être pourrait-on dire qu'Auerbach, pour saisir le «mé· lange de style», se' sert délibéré· ment d'un «mélange de méthodes »: un pluralisme à la recher· che d'une littérature pluraliste, mais cette diversité laisse subsister l'unité d'une conception. C'est cela le don d'Auerbach et le secret de son influence durable. Mimesis relève, si l'on veut, d'une esthétique anti-romantique : l'écrivain est plutôt témoin de son temps que démiurge. Et il arrive à Auerbach, bon hégélien, de par.' 1er d'époques comme de substances agissantes, s'exprimant à travers des écrivains. Notre conscience des époques doit elle·même trop à .la lecture des auteurs pour que ce rapport ne tombe pas souvent dans la tautologie. Souhaitons qu'une publication française de cet ouvra· ge soit accompagnée d'une introduction comme celle d'Aurelio Roncaglia pour l'édition italienne. Elle devra mettr~ en lumière les rapports entre la connaissance historique et la connaissance structurale de la littérature, rapports qui sont au centre de la pensée d'Auerbach. Il faudrait aussi montrer comment Auerbach a évité l'appauvrissement d'une vue trop sociologique du « document » en méditant sur l'esthétique d'un Wolfflin et d'un Panofski. Je viens de relire Mimesis après vingt ans et, malgré toutes les critiques justifiées que cet ouvrage a provoquées, j'ai retrouvé mon premier enthousiasme : il garde une étrange séduction. C'est le mot même qu'on retrouve sous la plume de ses adversaires: Auerbach, dit l'un d'eux, est « le maître de l'essai insinuant». Insistons donc sur le plaisir que réservent cette découverte et cette lecture. Ce n'est pas en donnant aux Français des complexes et en leur intimant l'ordre de combler un «trou de culture» que des livres comme celui·ci doivent être « imposés » terme qui jure avec la discrétion d'Auerbach. Au moment où le remarquable ouvrage d'Ernst Cas· sirer 1 esprit de même lignée est présenté dans une grande collection française et où les écdts de Wolfflin 2 deviennent acces· sibles, Mimesis ne peut rester plus longtemps étranger à notre « cul· ture hexagonale ». François Bondy 1. Ernst Cassirer : La PhilolOphü da Lumières, Fayard éd. 2. Heinrich Wolfflip : Principes fondamentaux de l'Hiatoire de l'Art, ldée.J.Arts.


HISTOIRE LITTÉRAIRE

Une encyclopédie de la bêtise Gustave Flaubert Le second volume de Bouvard et Pécuchet Documents présentés et choisis par Geneviève Bollème Dossiers des Lettres Nouvelles Denoël éd. 320 p.

Un titre à fracas; un titre abusif. Après ces mots pointus, donnons tout de suite deux apaisements à Geneviève Bollème et au directeur de la collection: d'une part la pré. face ne laisse place à aucune ambiguïté, d'autre part un titre moins marqué et plus humblement exact aurait, en fin de compte, trompé davantage. N'allez point imaginer qu'on ait découvert une suite et une fin inédites de Boltvard et Péchuchet et qu'on nous les donne à lire pour la première fois. Certes Flaubert

Un carnet de notes de Flaubert.

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La Quinzaine littéraire, lU juin 1966

Un regard de Flaubert.

avait prévu, avait massivement préparé ce « second volume )J (nous allons y revenir) ; mais il est mort avant d'avoir pu ordonner ses documents, avant même d'avoir fait plus que rêver ou rêvasser, comme il disait, c'était chez lui un des moments décisifs de la création - sur les modalités du parti qu'il en tirerait. Présenter sous son nom un simple matériau, fût-il partout marqué de sa griffe, comme s'il s'agissait d'une œuvre accomplie, là est l'abus; il n'aurait pas con· senti à signer. Seulement l'abus inverse serait pire, et dangereusement toxique cette fois. Il a la vie dure, cet abus inverse; un vrai chiendent. Car les avertissements n'ont pas manqué. Je les lis, parfaitement nets, dans les trois éditions de Bouvard que je me trouve avoir présentement sous la main, cell~s de René Dumesnil aux Belles-Lettres, de Charles Haroche chez les Editeurs français, de Maurice Nadeau· à Rencontre (et certainement il faut en dire autant de celle d'Alberto Cento chez Nizet). Rien n'a suffi; il Y avait donc nécessité et urgence à frapper fort. Pour dire ceci: Non, Bouvard et Pécuchet n'est pas, comme le voulait la nièce Commanville, cette Caroline chérie, abusive et sotte, un roman presque achevé où n'eût manqué qu'une brève conclusion, dont au surplus nous possédons un schéma détaillé. Oui, le roman aurait comporté un « second volume )J, sans doute aussi long que le premier, peut-être davantage. Oui, le premier devait n'être qu'un préambule, une introduction, une exposition, un commencement; non, il ne devait pas se terminer, se liquider sur un sim· pIe constat de carence. Oui, Flaubert était résolu à déverser dans l'œuvre, par pleins tombereaux, l'énorme dossier (le choses idiotes, phrases entendues, citations, prospectus, réclames, etc., qu'il avait amoncelées durant plusieurs dizaines d'années. Non, Bouvard et Pécuchet n'a plus sa signification si on réduit le roman à n'être que ce qu'il est. Le dossier énorme existe~ Après des pérégrinations d'ailleurs quelque peu inquiétantes, il a été recueilli enfin à la Bibliothèque de Rouen. On n'y compte pas moins de 2 186 feuillets. Il comprend l'Album de la Marquise (ce n'est pas l'Album de la Comtesse, mais dans un genre différent il vaut mieux encore), le Dictionnaire des idées reçues (que Flaubert regar-

dait comme à peu près achevé,allssi die de la bêtise humaine, écrivait ne peut-on guère ajouter à l'aima- Flaubert à Raoul Duval en 1879 ; ble édition Aubier de 1950), le Quelque chose de grave et même Catalogue des idées chic (brève d'effrayant, avait·il confié à Tourébauche), enfin le reste de ce dos- gueneff auparavant; et auparavant sier qu'autour de Flaubert, sem- encore, longtemps auparavant, à ble-t-il, on appelait le « Sottisier)J. Louise Colet : Il faudrait que, dans Voilà de quoi est fait Le second tout le cours du livre, il n'y eût pas un mot de mon cru, et qu'une fois volume de Bouvard et Pécuchet; édition non encore intégrale: ce· qu'on l'aurait lu, on n'osât plus pendant les 250 pages que repro- parler de peur de dire naturelleduit Geneviève Bollème, à la suite ment une des phrases qui s'y troud'un essai vigoureux sur « Flaubert vent. Il avait inventé - et sans et la bêtise )J, sont déjà d'une den- doute en descendant jusqu'au fond sité délectable. Flaubert se propo· de la réflexion sur soi (mais ce sait de travailler cette masse dans chemin-là nous entraînerait trop sa profondeur; il inventait pour la loin) - l'arme absolue. mettre en œuvre une cadence roNous avons naguère été ampleentreteDl,ls d'alittérature, manesque tout à fait nouvelle, ex- ment trêmement subtile, étagée sur plu- d'apoésie; cela n'est pas trop grave, ce modeste préfixe n'étant sieurs degrés, - mais ses rares notes prospectives sont si floues qu'à qu'un signe de recherche. On nous notre tour nous ne pouvons plus entretient d'une certaine anti· matière qui, elle, me fait très peur. que rêvasser sur ses propres rêvasseries. . On nous entretient maintenant C'est là-dessus que l'on se com- d'un contre-gouvernement qui fait plaît encore à nous tromper. Oh, entrer dans la pratique quotidienne sans arrière,pensées tortueuses. Cela '. la notion positive du contraire de est plus msidieux et d'autant l'être. En opposition au Privatio plus virulent - qu'une conspira-. nihil est de Spinoza, en opposition tion de la mauvaiseté. C'est l'Ordre au La bêtise n'est pas mon fort de Moral tel quel - non, c'est sim- Valéry, Flaubert a devancé tout plement l'ordre social tout bête cela. Son vrai Bouvard eût été un qui avec une naïveté physiologique anti-roman. L'expression d'un doute laisse courir ses réactions sponta· cartésien dont on fût sorti par l'au· nées d'autodéfense. Les commodi- tre bout, par une anti-issue. La vé· tés du commerce de la librairie, rité d'une anti-vérité. bien sûr, y sont pour quelque Un Joseph Prudhomme en deux chose: Caroline avait avantage à personnes, avec autant de bêtise disposer de tout un roman pos- mais moins de fatuité et plus de thume. Mais si on persiste à la sui- cette bonne foi qui "perd les braves vre, c'est surtout qu'il importait gens: voilà Pécuchet et Bouvard, et qu'il importe que la société con- (c cloportes » et non princes, qui tinue à phagocyter une entreprise sans préméditation s'embarquent irrémédiablement dirigée contre dans une aventure comparable, sur elle. Mieux valait, mieux vaut se un mode contraire plutôt que parocomporter comme si le pauvre dique, à eelle des Méditations métaFlaubert, tristement diminué, et physiques. On nous a bien parlé à sous l'influence, qui sait, du trépo- ce propos de l'envers de Saint nème, trepomena pallidum (le nom Antoine, de l'envers de Faust, voire latin a des résonances tellement de l'envers de l'Odyssée: voyez, je plus sinistres), eût perdu sur le tard ne suis pas en reste; il s'agit toutout sens de l'art romanesque. Ainsi jours de ce qu'on appelle en impril'on peut charitablement s'apitoyer, merie un noir-au-blanc. Descartes et dévotement, ostensiblement jeter en arrive au titre si gentil de la le manteau de Noé sur sa dé- troisième Méditation, De Dieu; qu'il existe, tandis que Pécuchet chéance. Il n'y a pas si longtemps que la et Bouvard nous inclinent à ne société française, dans ses relations reconnaître d'existence positive avec les arts, se laisse aller aux jeux qu'au néant. Toutefois ils ne saupervers du masochisme. Le Bou· raient conclure; Flaubert se garde vard de Caroline Commanville, de tomber dans ce piège. Disons tout déconcertant qu'il fût, affli- qu'au terme d'une démarche impla. geant certes, mais qu'une sénilité cablement logique ils débouchent prématurée rendait, n'est-ce pas, sur un néant anti.néant, épais, réel bien excusable, n'eût pâli trop bou- et massif comme est la merde. leversé les techniques ni les usa· Pardonnez-moi, mais c'est bien cela ges. Le vrai Bouvard aurait été que je veux dire et non autre chose. autrement pernicieux. EncyclopéSamuel S. de Sacy 13


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Signature

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Edmond Jabès Le Livre des Questions, 1963. Le Livre des Questions II. Le Livre de Yukel, 1964. Le Livre des Questions III. Le R-etour au Livre, 1965. Gallimard, éd.

Le Livre des Questions, qui pourrait s'appeler aussi bien le Livre des Réponses, ou encore le Livre de l'Affirmation et du Doute, de la Continuité et de la Rupture, déborde à maints égards cette chronique. Çar s'il s'apparente, pal' la pulpe du poème, aux plus beaux fruits du verger - à Délie et à Hérodiade, aux coups de dés les plus heureux du Cornet à dés de Max Jacob et aux plus justes d'entre les Petits lustes de Pau 1 Eluard - , le sang 'et l'esprit qui l'animent appartiennent à une race, non point étrangère (rien de ce qui est humain ne saurait être étranger à l'essence de la poésie), mais à une race double, doublement malmenée et par là-même doublement précieuse: celle du juif et celle de l'écrivain. /'ai cru d'abord que j'étais un écrivain, puis je me suis rendu. compte que j'étais juif, puis je n'ai plus distingué en moi l'écrivain du juif, car l'un et l'autre ne sont que le tourmen( d'une antique parole. Cette note de Yukel Serafi qui est à la fois le héros et le témoin, et dans une large mesure le porte-parole de l'auteur apparaît dans Le Retour au Livre, dernier volume de la trilogie. Mais elle ne fait que poursuivre et compléter cette longue réflexion sur la difficulté d'être juif, qui se confond avec la difficulté d'écrire, car le judaïsme et l'écriture ne sont qu'une même attente, un même espoir, une même usure. Réflexion qui répond sans nul doute à la plus vaste question p 0 sée par Edmond Jabès, et qu'étayent tout au long de l'œuvre (je n'en citerai que trois, choisies presque au hasard) les remarques suivantes: le suis de la race des mots avec lesquels on bâtit les demeures. (Il convient ici de rappeler qu'Edmond Jabès a publié en 1959 chez Gallimard, avec une belle préface de Gabriel Bounoure, ses Poèmes 1943-1957 sous ce titre: le bâtis ma demeure.

Sentimentalement, je me sens près du mot brimé parce qu'il est de ma race. Tu es un ecnvain de race. Ton inquiétude est samr de mon inquiétude. Nos doutes se déchirent au sein des mêmes vocables. Le Livre des Questions est donc, au plus haut point, de la race de ce peuple qui enfanta le· Livre par excellence - la Bible - et quelques-uns de ces doctes ouvrages, qui fondèrent les hiérarchies spiri-

tuelles plutôt que les hiérarchies terrestres (car le savant, dit le Talmud, passe avant le roi; le bâtard savant, avant le grand-prêtre ignorant) et constituent la base de toute science, de tout art, de toute loi. Entre autres ressemblances avec ces livres sacrés, 1 a t l' il 0 g i e d'Edmond Jabès héberge les propos, maximes et paraboles de très nombreux sages - plusieurs centaines - qui altement avec les siens pro. pres et ceux de son héros. Cette ressemblance est même si forte, tant le Livre des Questions respire l'unité et l'harmonie, qu'un lecteur qui n'aurait point pris garde à 'cette phrase de la dédicace du premier volume: Aux rabbim-poètes à qui . j'ai prêté me~ paroles et dont le nom, à travers les siècles, fut le mien, garderait jusqu'au bout l'illusion parfaite d'avoir entre les quelque Livre de Sagesse inconnu, farci de notes personnelles dues au scholiaste (un vrai poète, à n'en pas douter) qui en assura la publication. Et voilà pourquoi le grand et beau livre d'Edmond Jabès fait éclater les cadres de la littérature et de la poésie dites modemes. C'est qu'il partage, avec l'œuvre complète de Kafka, cet extraordinaire privilège d'être tout ensemble l'émanation d'un peuple qui converse depuis des millénaires avec l'Etemel, 'et l'expreSsion d'un homme seul, aussi obscur et égaré qu ~on peut l'être - mais d'autant plus attentif à ses düférences et particu-. larités d'homme seul, et qui, pour leur sauvegarde, ne· cesse de prendre ses distances avec l'Etemel. Afin d'accéder au débat qui domine le Livre des Quenionst il importe de le lire une première fois (j'en suis. à la troisième) comme une sorte de libre narration. C'est du reste ce que recommande la Lettre à Gabriel dans laquelle, vers la· fin du deuxième volume, Yukel interroge son maître et ami Gabriel Bounoure sur ce livre Cl ~­ classable panni les livres » - estce un essai, un poème Cl aux puits profonds » ou le récit de ses Cl rivières » et « récifs » ? - et penche en fin de compte pour ce dernier genre. Avec raison, car l'ouvrage d'Edmond Jabès raconte deux histoires, qui se chevauchent et s'entrepénètrent au point de se confondre : celle de Yukel Serafi et de Sarah Schwall ; celle du livre qui les abrite, et qui naît, grandit et mûrit sous nos yeux tel un être vivant.

mains .

Le roman de Sarah et de Yukel, à travers divers dialogues et méditations attribuées à des rabbins ima-

ginaires, est le récit d'un amour détruit par les hommes et par les mots. Il a la dimension du livre et l'amère obstination d'une question errante. Marqués par le destin tragique de leurs proches (la vie et la mort de Salomon Schwall ne laissent à sa fille d'autre issue que la folie),


Le Livre des Questions

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Sarah est le cri et Yukel le témoin se place un séjour en Palestine - : de .cette ère atroce où l'étoile jaune que ~late le Livre des Questions? • scintillait au ciel des maudits. La L'un et l'autre, sans doute, car • séparation fut leur lot, et leur ils répondent tous deux à l'attrait • amour une longue et cruelle absen- . qu'exerce sur lui ce qu'il appelle • ce traversée d'appels déchirants. l'espace blanc : le pain, la page • Pour panser ces blessures dont vierge et, souche du séjour des : certaines saignent encore, Yukel et siens, le désert dont le centre est le • ses compagnons ont r e cou r s à puits et le bord la Méditerranée. • t 0 u tes sortes d'histoires, imagi- Par le truchement du pays qui lui • naires celles-là. Histoires consolan- ressemble (tu as le vide pour visa- • tes, car elles racontent la terre pro- ge... Tu as le vide pour voyage... ), • mise, de l'olivier, du dattier, de il atteint à la fois cette vérité essen· • l'âne et du chien perdu. Histoire tielle, la vérité c'est le vide, com· • héroïque de Nathan Seichell, qui mune à l'Ecclésiaste et au Tao, et _ se noie dans son .âme afin que cet ce génie du non-lieu que traduit à • invisible flot, s'épandant autour du merveille l'équation : Nous avions • ghetto menacé, le transforme en une terre et un livre. Notre terre • une île inexpugn.able. Histoire sym- est dans le livre. • bolique, enfin, du narrateur lui· Ainsi donc, le juif dépossédé de : même qui s'attelle à son ouvrage son terroir et le poète inapte ou • comme la bufflesse des moulins indifférent à la possession des biens • d'eau d'Afrique - et il songe à terrestres font alliance, en Edmond • cette bête humiliée qui donne à J ahès, pour cette possession suprê- • boire à la terre en tournant indéfi- me qu'est le livre. Etre à la fois • niment sur elle-même, disgracieuse l'auteur du livre et le livre même • et docile, qui donne à boire à l'hom- (Tu es celui qui écrit et qui est • me qui l'humilie. écrit) ou, mieux encore, la créature • Véritable trésor des contes, le et la création, telle est l'ambition • Livre des Questions parsème le ro- démiurgique et mal1arméenne • man de Yukel et de Sarah d'inou- - qu'affirme le Livre des Ques- • bliables paraboles. Je ne résiste pas tions. • au plaisir de relever ce trait d'un certain Hakim, qui évoque Hakem : Je suis dans le livre. Le livre est mon univers, mon pays, mon toit et « Approvisionnez la pluie », hur- mon énigme. Le livre est ma respilait, dans le désert, Hakim le fou. ration et mon repos. Il mourut de soif sous un ciel pillé. Laissant à regret l'histoire du Et cet autre, de Reb Assad: livre engendrant le livre - dans cette aventure, l'auteur s'abandon· Un matin, en me redressant dans ne. comme peu de poètes à la paro- • mon lit, je constatai que l'on le imprévisible et poursuit le sillage • m'avait, durant la nuit, scié de perlé des syllabes premières au haut en bas. Depuis, j'essaie en vain point d'être plus près de la vie des de sauver les deux parties de moi· vocables que de (sa) propre vie - , même. je terminerai par la seule question (On a lu plus haut cette défini- à laquelle le livre n'apporte pas de tion du juif: Il y a toujours une réponse. moitié de lui qui échappe au bourIl s'agit de Dieu, qui est une reau, dont dérive peut-être la pré- question, dit Reb Mendel, qui nous sente histoire). conduit à lui qui est Lumière par nous, pour nous, qui ne sommes Enfin, de Reb Sadié : rien. Car rien ne filtre entre les paupières baissées de Dieu, et sa Il oublia son père et sa mère ; il lumière n'est que la réfraction de oublia son village et son pays. Il se ces lumières sans nombre que sont passa, alors, cette chose étrange : le les croyants. Devant ce Dieu.miroir, père et la mère devinrent une Edmond Jabès est peu à peu gagné grande porte ouverte; le village et par le doute, et il ne voit bientôt le pays, l'éternelle sortie. qu'absence et qu'exil dans tout ce qui procède du geste éteint de Dieu. Version nouvelle de l'Exode, On sait que Kafka, au scandale cette dernière parabole rejoint l'his- de ses frères de race, refusait de toire véridique de l'auteur qui, mû saisir la dernière frange du châle par un instinct irrépressible (sais- de prières juif qui s'envole pour je, dans mon exil, ce qui m 'a pous- mieux répondre à cette vocation: sé en arrière, à travers les larmes et être une fin ou un commencement. le temps, jusqu'aux sources du dé- MaIgre une infinie tendresse à sert où se sont risqués mes ancê- l'égard de ce Dieu qui lui renvoie tres ?), tente de retrouver le ber- sa propre image, il en va de même ceau de sa race, cette aride contrée pour Edmond J ahès, qui assume : d'où il est venu comme on vient de tout ensemble la continuité et la • l'au-delà de la mémoire. rupture (Noublie pas que tu es le • Est-ce l'espoir d'une libération noyau d'une rupture) et clôt le Li- • possible (la liberté est dans la re- vre des Questions par cette phrase • montée aux sources) ou sa vocation qui ouvre une perspective illimitée: • d'écrivain-né (écrire, c'est avoir la L'homme n'existe pas. Dieu passion de l'origine; c'est essayer d'atteindre le fond) qui fait qu'Edo n'existe pas. Seul existe le monde à mond Jabès accomplit ce voyage travers Dieu et l'homme dans le imaginaire, puis réel - entre le livre ouvert. deuxième et le troisième volumes Maurice Saillet

PRIX DU MEILLEUR LIVRE ETRANGER. , AVRIL

1966

BARI

roman traduit de l'anglais par Maurice Pons

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La Quinzaine littéraire, 1" juin 1966

Ce livre étrange et fort ... passionnant, insupportable et beau, JEAN-LOUIS BORY - LE NOUVEL OBSERVATEUR. Le talent de l'écrivain est si grand qu'au moment même où on com· mence à douter, à ce moment-là on est pris par une espèce de force intérieure qui nous oblige à croire. C'est un livre qui fait réfléchir, c'est un livre qui fait leçon... MAX-PAUL FOUCHET - LECTURES POUR TOUS. Sa maîtrise de la forme est surprenante, VICTOR FAY - LA QUINZAINE LmÉRAIRE. Jerzy Kosinski est un excellent conteur, nous sentons en lui un écrivain, KLÉBER HAEDENS - CANDIDE. Le véritable mémorial de-l'hallucination, RAYMOND LAS VERGNAS - NOUVELLES LlnÉRAIRES. Beaucoup d'art et beaucoup de simplicité, ROBERT KANTERS - FIGARO LlnÉRAIRE. Sa lecture m'a littéralement fasciné, LUIS BUNUEL. Un conte cruel, PIERRE KYRIA-COMBAT. C'est le livre d'une enfance terrible. C'est plus encore le procès-verbal d'un-monde impitoyable et barbare, CLAUDE BONNEFOY - ARTS. Atroce et fascinant "l'Oiseau bariolé" a les couleurs du soufre et de la nuit, du sang et·de la boue, des incendies mal éteints et des printemps avortés. MARTINE MONOD - L'HUMANITÉ-DIMANCHE. Ce~ ouvrage est, sans nul doute, l'ét,énement de la saison littéraire et l'un des plus grands documents de notre époque, TÉLÉ-7 JOURS. La qualité surréaliste de ce livre exerce un puissant impact sur l'esprit du fait même que le récit se situe à peine en marge du plausible et du réel, ARTHUR MILLER. Un des plus grands documents de notre temps, ROGER GAILLARDMAilGINALES. Si un grand livre se reconnaît à la pu issance de son irradiation, à ce qu'après sa lecture on ne se sent plus le même qu'avant, alors Jerzy Kosinski vient de créer une œuvre d'art de cette portée, PIOTR RAWICZ - LE MONDE. Ce récit demeurera parmi les quelque vingt documents essentiels que nous aura laisses la deuxième guerre mondiale, F. FONVIEILLE-ALQUIER - TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN.

JJ.ammarion

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ART

• du regard Une sCIence

Rubens: Présentation du portrait de Marie de Médicis à Henri IV. (détail).

Heinrich Wolfflin Principes fondamentaux de l'Histoire de l'Art Idées· Art

Notre époque si fervente des histoires de l'art ne s'est guère souciée cependant de nous en livrer la clé : nous ne possédons pas l'histoire de l'histoire de l'art qui depuis l'émergence de son concept aux alentours de 1760, retracerait la constitution progressive de cette discipline et montrerait comment elle dut laborieusement se libérer de la philosophie, de l'histoire, du discours littéraire, avant de pouvoir procéder à un recensement ({ philologigique » de ses objets, puis élaborer ses principales notions opératoires. A défaut de cette histoire, les ouvrages dont elle aurait constitué l'analyse devraient être systématiquement réédités, et, pour le lecteur français, traduits, puisque aussi bien, comme le faisait naguère re· marquer E. Panofsky, l'allemand fut la langue maternelle de l'histoire de l'art, avant que l'anglais ne prenne la relève. Aussi, en attendant la traduction de Semper, de Riegl, des élèves de Aby Warburg ou de Panofsky (jamais traduits) saluons-nous aujourd'hui la réédition en français d'un ouvrage qui renouvela dans leur définition le champ et la méthode de cette discipline: ces Principes fondamentaux de Heinrich Wolfflin que l'on trouve également aux sources de la pensée structuraliste. Dans l'étude directe des chefsd'œuvre de la Renaissance italienne, Jacob Burckhardt s'était efforcé de faire apparaître les liens de l'art et de la culture, de montrer les parallélismes de leurs contenus. Lorsque son élève Wolfflin lui succède à l'Université de Bâle en 1893, son objectif est radicalement autre: à 16

l'étude du contenu il substitue celle de la forme. La vision d'art a sa rai.~on d'être et son but en ellemême, écrit-il dans la première ébauche des Principes, L'Art Classique, puhlié en 1898. çertes, la démarche n'est pas entièrement neuve. Wolfflin a eu des prédecesseurs comme Konrad Fiedler et Hildebrandt, et au tournant du siècle, c'est aussi sur de purs critères formels qu'Aloïse Riegl a cons· truit son analyse des arts mineurs à la fin de l'antiquité. Toutefois, les Principes puhliés en 1915 sont le premier exposé systématique de l'histoire de l'art conçue comme sùccession de sys· tèmes structurels. C'est l'archétype où le lecteur retrouvera dans leur contexte originel des thèmes et concepts tombés depuis dans le domaine public de la littérature sur l'art et couramment associés à d'autres noms, en particulier ceux de Henri FOCil'GD et d'André Malraux. Les Principes définissent leur projet avec une admirable lucidité. D'emblée, Wolfflin formule son hypothèse de travail : les arts plastiques constituent des systèmes autonomes, comparables à des langues, soumis à leurs propres lois. La méthode sera comparative et constructive. Wolfflin va commen· cer par mettre en place un musée imaginaire avant la lettre. La photographie permettra de confronter directement entre elles les œuvres respectives des XV", XVI" et XVII" siècles et, pour mieux tourner en dérision l'imposture de l'image, un « sujet» identique rapprochera les œuvres que leur écriture expose : portrait d'homme de Dürer et de Hals, pêche miraculeuse de Raphaël et de Van Dyck, tcrrasse,,; du Pincio et escaliers de la piazza di Spagna. Dans un second temps, les cons-

tantes formelles dégagées par la comparaison permettront de cons· truire les schémas, nous dirions aujourd'hui les modèles, des systèmes en cause. La fluidité de l'histoire exige cet artifice. Pour Wolfflin il est clair que seule l'étude synchronique permet d'ouvrir la perspective diachronique. Et c'est en pratiquant ces coupes ({ instantanées» qu'il dégage les cinq célèbres couples de catégories de la vision, ces structures qui deux à deux opposent les deux systèmes classique et baroque. Linéaire et pictural, composition en surface et composition en profondeur, clos et ouvert, composition multiple et composition unitaire, clarté et obscurité sont extraits d'innombrables exemples significatifs ayant valeur d'indices»), empruntés à Holbein et Metsu, Benedetto da Mayano et le Be·'1in, Cranach et Rubens, Patinir et Ruysdael, Van Cleeve et Rembrandt... La démonstration est parfois lassante par sa symétrie forcée et ses redites. Mais elle n'hésite pas à soulever la difficulté des décalages historiques et des cas aberrants (Altdorfer, Breughel, Corrège), ainsi que le passionnant problème des sensibilités nationales. Et finalement elle justifie l'ampleur des conclusions : le passage du classique au baroque nous montre une langue qui s'est transformée dans sa grammaire et dans sa syntaxe; ce système spécifique évolue dans son entier d'une manière qui lui appartient en propre; c'est pourquoi les dons personnel les plus puissants n'ont jamais pu lui ajouter à une époque déterminée qu'une certaine forme d'expression n'outrepassant que de peu les possibilités générales, ce qui revient à donner leur juste dimension aux héros de l'art. Pour eux, les cinq catégories visuelles sont, à la lettre,

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le fondement de leur langage puisqu'elles sont ensevelies dans les profondeurs, les ({ fonds» où leur fonctionnement n'est plus perçu par la c~nscience. Et peu importe, ~ndis que le dévoilement de ces catégories constitue la tâche de l'historien d'art. En s'attachant exclusivement à cette mise à jour, Wolfflin n'a pas pour autant méconnu la nécessité de dépasser le formalisme. C'est pourquoi on peut regretter que cette nouvelle édition, destinée à un vaste public, ne soit pas accompagnée des quelques indications historiques qui auraient permis à celui-ci de donner à la démarche wolfflinienne sa perspective héroïque : les Principes ne sont cantonnés dans le formalisme que par souci de méthode, ils repré. sentaient pour leur auteur une ascèse, un moment à dépasser, nullement l'absolu qui semble être offert au lecteur. Il eût donc fallu évoquer comment la recherche se poursuivit, comment chez Panofsky par exemple, les structures des arts plastiques sont confrontées et éclairées par les structures de la littérature et de la philosophie contemporaines, comment cette recherche du sens aboutit peut-être en fin de compte à faire éclater la notion même d' « histoire de l'art ». Quant aux catégories formelles elles-mêmes, identiques pour 'la peinture, la sculpture et l'architecture, elles nous paraissent aujour. d'hui imprécises, insuffisamment spécifiques; on leur reprochera surtout de concerner exclusivement les règles combinatoires au détriment de l'analyse des signes. Pourtant, cette œuvre de 1915 demeure aujourd'hui l'analyse structurelle la plus poussée dont nous puissions disposer po~r les arts plastiques. Françoise Choay


L'Art brut Cahiers de l'Art Brut Compagnie de l'Art Brut, éd. Le SIXleme Cahier vient de paraître 1 et, comme ceux qui l'ont précédé, il constitue pour le lecteur une source de découverte et d'enchantement. Les personnages à lacunes ou les oiseaux ocellés de Carlo, les processions hiératiques de reines enrubannées créées par Laure, traînant dans leurs voiles le nom de l'amant perdu, les fortes et naïves compositions de Simone Marre,. s'imposent avec autant de force que certaines créations de l'art contemporain tant par l'origi. nalité de la forme que par la poésie et le mystère qui s'en dégagent. Fidèle à une passion qui remonte à une vingtaine d'années et qui se manifesta pour la première fois en novembre 1947 par une exposition qui devint permanente au sous-sol de la galerie Drouin, puis par 'la fondation de la Compagnie de l'Art Brut en 1948, Jean Dubuffet a poursuivi depuis ses investigations dans ce domaine de l'art longtemps négligé et qu'il tient pour fondamental: les réalisations spontanées d'hommes et de femmes n'ayant eu généralement que peu de part à la culture et qui échappent aux classifications des spécialistes de l'art. Œuvres, pour la plupart, de gens considérés comme « anormaux », aliénés, délinquants, simples d'esprit, voire même assassins, elles ont été par lui rassemblées et sauvées ainsi de l'indifférence ou de la destruction. Les Cahiers de l'Art Brut qu'il publie depuis juillet 1964 ont pour

Laure: Les reines

but l'étude de ces œuvres et de ceux qui en sont les auteurs. Pu· blication exemplaire, tant par le soin apporté à la documentation et à l'illustration que par la richesse du contenu. Chaque cas y est analysé, à la fois sur le plan psychia. trique quand il y a lieu - souvent par les médecins mêmes qui l'ont fait connaître ou s'y sont intéres· sés- et sur le plan de la création par Dubuffet lui·même ou ses col· laborateurs. Une quarantaine de La Quinzaine littéraire, 1" juin 1966

ces artistes « inventifs » ont ainsi été étudiés, dont certaius possèdent une œuvre importante ..et sont en quelque sorte célèbres sans l'avoir jamais cherché, tels AdoH WoHli, Augustin Lesage, Scottie Wilson, Joseph Crépin, etc... Mais les plus attachants ne sont pas forcément celi~.là et chaque cahier (qui grou· pe entre huit et dix noms) apporte sa moisson de merveilles ou d'étrangetés. Médiums, illuminés, visionnaires, enfermés pour beaucoup dans leur schizophrénie, ils nous surprennent par leur invention et, bien que le jugement esthétique n'ait guère de sens ici, certains font preuve d'un sens artistique supérieur. Les textes de Dubuffet - reconnaissables dès les premières lignes par ce ton qui n'appartient qu'à lui contiennent de fulgurants aperçus sur la condition (intérieure) de l'artiste, sur le rapport de l'art et de la société, sur l'aliéna· tion et création. Ils seraient à eux seuls une raison suffisante de lire ces Cahiers si la riche matière humaine qui en forme la substance n'était propre à passionner tout homme attentif aux mécanismes mystérieux de l'esprit. Ici, avant toute chose, s'abolit la distinction entre « normal » et « anormal ». Où est-ce qu'il est votre homme normal? Montrez.le moi ! écrivait déjà Dubuffet en 19492 • L'àcte d'art, avec l'extrême tension qu'ü implique, la haute fièvre qui l'accompagne, peut-ü jamais être normal ? Phrase à laquelle répond comme un écho l'un de ces créateurs instinctifs, disant de ses dessins: C'est un feu qui

monde et aux autres pour s'enfer· mer dans son univers personnel, trouvant dans ces activités un ·tel enchantement qu'il en vient à· refuser de plus quitter un seulinstant ces positions, et à faire d'elles, désormais, le lieU de sa permanente résidence. Ainsi se trouve mis l'accent sur le caractère asocial- de toute création, caractère plus ou moins évident selon le degré de rebellion de l'artiste et son besoin d'inventer des moyens d'expression nouveaux. Une des idées essentielles de Jean Dubuffet est la notion « autistique » de l'art: Les artistes se partagent en deux catégories. L'une s'adresse au public au lieu que l'autre - et c'est bien sûr celle que vise notre enquête - n'attend rien de lui; les productions ne sont pas faites à l'usage d'autrui mais seulement à destination de leur auteur. Il n'existe chez ces derniers aucun désir de communication et ils s'efforcent au contraire de ren· dre leurs œuvres indéchiffrables. L'écriture même qui s'y introduit fréquemment parvient rarement à nous éclairer et ne sert le plus sou· vent qu'à nous égarer davantage : mots déformés ou entièrement inventés, orthographe fantaisiste (le Rinâûçêrhôse ou Rinôsairâûs ou Lin-hôçêr'hâûs de Gaston fait par· tie d'un jeu savant tout comme les pays imaginaires qui jalonnent les « timbres» d'Emile), longs poèmes ou récits d'où toute construction logique est bannie, jeux de mots insaisissables ; c'est l'autisme, pur circuit fermé où chacun se suffit à soi-même. A quoi, diront certains pour qui l'art se réduit à sa « signification », peut bien servir un art qui ne vise ni ne parvient à la communication, qui ne se réfère à aucune norme connue, qui crée ses propres signes et son propre langage? Eh bien, justement, à nous dépayser vertigineusement, à nous arracher à des modes et des habitudes sclérosantes, à ouvrir en nous les chemins de l'interrogation et de la réfiexion. Devant ces œuvres souvent maladroites, parfois admirables comme celles du mineur Lesage, d'Aloïse. de WoHli, de Guillaume, nous sentons bien que nous ne pouvons nous comporter en « consommateur » comme il arrive trop souvent. Les barrières qu'elles opposent, le regard attentif qu'elles exigent, modifient profondément la notion du rapport que nous pouvons avoir avec l'œuvre d'art. L'Art Brut se dresse devant nous comme un de ces burgs mystérieux qu'évoquait monte trop haut. Feu qui brûle en Hugo, dans une lumière d'orage et celui qui l'allume et va parfois de soufre, citadelle inaccessihle jusqu'à le consumer. Au point que dont nous cherchons en vain l'enl'on ne sait plus, en certains cas, trée. Grâce à quelques médecins comme celui d'Emile le Philaté· éclairés, grâce à Jean Dubuffet et liste, si ces œuvres sont nées de la à ses Cahiers, une ouverture sur ce folie ou si c'est elles, au contraire, monde clos et jadis retranché dequi l'ont provoquée par le survol- vient possible. tage de l'imagination et de la pen· . Genev~ve Bonnefoi sée qu'elles impliquent. Il arri,ve 1. Compagnie de l'Art Brut, 137, rue de même que celle-ci (la folie) semble Sèvres, Paris. résulter d'un choix délibéré, le 2. L'Art Brut préféré aux .arts culturels. sujet tournant peu à peu le dos au René Drouin, édit.

Chaissac Gaston Chaissac Très amicalement vôtre Daily-Bul éd.

Daily.Bul est un petit monde d'inventions typographiques et d'humour. On le savait depuis la publication de son féroce numéro consacré au « continent belge ». En publiant des textes et des lettres de Chaissac, Daily-Bul nous donne le chant de l'oiseau en cage avec le

Un totem de Chaissac

serpent repu. Chaissac, c'est le lan· gage du jardin naturel. On retrouve l'enchantement de cet « inspiré ». Tant de lettres, de petites poèmes, de phrases d'arti· san. Mais ne nous y trompons pas, Chaissac était un « artisan » conscient. On y perçoit comme un soupir de ce nageur solitaire, de temps à autre comme un geste du bras. Une soixantaine de lettres et textes : quelques bouteilles jetées à la mer et décomptées à l'arrivée sur le sable. Chaissac a tant écrit et à tant de gens! C'est là l'autre versant de son œuvre picturale, le sablier de sa solitude parfaite et organisée. Il est descendu en lui-même jusqu'à ne plus laisser apparaître que le « merveilleux » naturel. C'est donc, pour le plus gratuit des plaisirs, un livre de toutes les couleurs, sous une couverture de papier peint. Les pages orange succèdent aux pages vertes, ornées parfois d'une photo d'amateur, d'une photo de paysanne où Chaissac tient son rôle d'apparent cordonnier, mais où le regard le trahit, perçant, sensible. Des ruptures dans cette suite de papiers colorés nous font entrevoir sur des feuilles qua-. drillées d'écolier l'écriture rocailleuse et désordonnée du peintre. Benjamin Péret, peu avant de mourir, disait mon voisinnage (sic) rétrograde et goguenard, écrit·il. Mais on peut lire dans Les inspirés et leurs demeures un beau texte de Péret à propos de Chaissac... On ne s'étonnera pas que l'œuvre d'un tel homme soit plus surprenante, plus variée que nulle autre, et d'autant plus attachante qu'elle est ollerte sans emphase... Pierre Bernard Daily-Bul, 8, rue. Paul.Pasteur, La lou· vière, Belgique.

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ÉRUDITION

Sade et les visiteurs de Charenton Le 7 floréal an XI, c'est-à-dire le 27 avril 1803, le marquis de Sade, emprisonné depuis plus de deux ans sur simple décision administrative, était transféré de Bicêtre à' Charenton. Apparemment, sa famille était intervenue auprès de Régnier, futur duc de Massa, qui, sous le titre de grand juge, exerçait alors les fonctions de ministre de la justice et de la police. Sans souhaiter que le marquis recouvrât la liberté, ses fils avaient été contrariés de le voir mis à Bicêtre, considérée longtemps comme « la Bastille de la canaille» On leur donna satisfaction en l'internant à la maison de Charenton-Saint·Maurice, destinée, en principe, à recevoir des malades justiciahles de la psychiatrie. Dan s cette maison, Sade allait passer les quelque onze années qui lui restaient à vivre. Sur ce dernier chapitre de l'existence de Sade, tout ce qui avait été signalé jusqu'à présent se retrouve, analysé et complété, dans l'ouvrage capital de M. Gilbert Lély. Aussi nous bornerons-nous à faire état ici de deux témoignages qui semblent avoir échappé aux chercheurs. On sait que lorsque Sade entra à Charenton, l'établissement avait pour directeur un ancien religieux de l'ordre des Prémontrés, M. de Coulmier. Né à Dijon, François Simonnet, sieur de Coulmier, était probablement d'origine bourguignonne. (Coulmier-le-Sec est un village des environs de Châtillonsur-Seine). Pourtant, c'est comme représentant du clergé de la prévôté de Paris, que M. de Coulmier. abbé régulier de Notre·Dame d'Abbecourt, avait participé aux Etats généraux de 1789. Sans se comporter en farouche révolutionnaire, il s'était, nettement prononcé pour l'abolition des dîmes ecclésiastiques. Il avait prêté le serment civique demandé aux prêtres. C'était en somme ce qu'on appellerait aujourd'hui un chrétien progressiste. Après le 18 brumaire, il avait encore été désigné par le Sénat comme représentant du département de la Seine au Corps législatif. C'était, semble-t-il, un homme de cœur, qui, devenu directeur de Charenton, s'efforça d'y adoucir le régime imposé aux internés, malades ou non. La Biographie Michaud, rédigée sous la Restauration, dit de M. de Coulmier qu'il était « très relâché dans ses mœurs », mais comme elle attribue cela à l'influence du marquis de Sade, qui, à Charenton, lui aurait « communiqué tous ses vi· ces », il serait difficile de prendre au sérieux ces accusations peu compatibles avec l'âge des intéressés. M. de Coulmier était déjà dans sa soixante-deuxième année quand lui fut confié M. de Sade, qui comp· tait un an de plus que lui. Les mauvais exemples, s'il y en a eu, venaient un peu tard. Ce qui est possible, en revanche, c'est que M. de Coulmier ait suivi les conseils du marquis en organisant à Charenton des représentations théâtrales. De' sa jeunesse à 18

ses derniers jours, Sade a rêvé de théâtre, et peut-être ne s'égareraiton pas en cherchant dans son amour des planches l'explication de ses nombreuses liaisons avec des comédiennes. Sa dernière m a Îtresse, la fidèle et dévouée MarieConstance Quesnet avait appartenu, elle aussi au monde du théâtre. M. Lély, dans sa Vie du marquis de Sade, cite plusieurs documents se rapportant aux spectacles 'donnés entre 1808 et 1812 sur la scène aménagée à l'intérieur de la maison de Charenton. Le cardinal

Maury, archevêque de Paris, assista le 6 octobre 1812 à l'un de ces spectacles, au cours duquel furent chantés en son honneur des couplets de circonstance, couramment attribués au marquis, encore que ce dernier n'en soi~ peut-être pas l'auteur. Dans des Mémoires pu· bliés en 1863, le père d'Henri Rochefort, le vaudevilliste Amand de Rochefort, raconte en effet que, sous le premier empire, alors qu'il était employé au ministère de l'intérieur, un de ses supérieurs, chef de la division des hospices, l'invita,

Un portrait de Sade Ce portrait de Sade est -extrait d'une toile de Jeaurat, peinte en 1755 : un groupe de convives trinquent autour d'une table. Le peintre lui-même avait pris soin d'alfecter un nom à chacun des personnages, au dos de la toile. Sade aurait quinze ans. Ce tableau vient d'être découvert dans une collection privée. Nous remercions les Editions Universitaires de nous l'avoir aimablement communiqué. Ce portrait est d'aüleurs reproduit sur la cout'erture du livre de Jean-Jacques Brochier consacré à Sade, dans la collection « Classiques du Vi,!,gtième Siècle ».

sachant qu'il « piéçaillait », à une soirée offerte par le directeur de Charenton, dont à un demi-siècle de distance il déforme un peu le nom (il l'appelle M. de Coulommiers). A cette soirée, débutant par un dîner d'apparat comme le voulait la présence du cardinal Maury, Rochefort eut pour voisin de gauche un vieillard à la tête penchée, au regard de feu, duquel il dit encore : Les cheveux blancs qui le couronnaient donnaient à sa figure un air vénérable qui imposait le respect ; il me parla plusieurs fois avec une verve si chaleureuse et un esprit si varié, qu'ü m'était très sympathique. Quand on se leva de table, je demandai à mon voisin de droite le nom de cet homme aimable, il me répondit que c'était le marquis de S""". A ce mot, je m'éloignai de lui avec autant de terreur que si j'avais été mordu par le serpent le plus venimeux. La réputation du marquis avait suffi à épouvanter M. de Rochefort, qui put se rasséréner ensuite en assistant à une représentation des Fausses Confidences, où une dame L***, dont rien ne trahissait la folie, tint avec aisance le rôle que, d'ordinaire, jouait alors Mlle Mars. Cette dame, ajoute Rochefort, reparut après la comédie, et vint lire des vers de sa compos~ tion adressés au cardinal Maury, vers pleins de sens, de délicatesse et qui avaient toute la grâce de l'à-propos. Qui sait s'il ne s'agirait pas là des couplets dont depuis plus de cent ans on fait honneur à Sade, sans l'enrichir le moins du monde? Le second témoignage que nous ayons à produire est celui que fournit un autre recueil de mémoires, les Mémoires de Mlle Flore, artiste du théâtre des Variétés. Les trois volumes de cet ouvrage passent pour avoir été rédigés par deux des auteurs dont Flore avait été l'interprête : Dumersan et Gahriel. Cela n'aurait rie n d'invraisemblable. Reste que, publiés en 1845, quand la comédienne dont ils portent le nom vivait encore, ces trois volumes semblent bien avoir été composés d'après les souvenirs de celleci, car ils offrent, notamment en ce qui concerne les hôtes de Charenton, des précisions de noms que n'eût pu donner un confectionneur de mémoires apocryphes, travaillant de chic. Sur le sujet qui nous occupe, on ne peut guère reprocher aux M émoires de Mlle Flore qu'un léger flottement dans la chronologie. Parlant de la fête à laquelle elle assista dans la maison de Charen. ton, Flore la place en 1814, peu après l'abdication de l'empereur, ce qui ne s'accorde pas avec l'histoire administrative, les spectacles organisés chez les fous ayant été interdits par un arrêté ministériel pris dès le 6 mai 1813. Flore se sera trompée d'un an ou deux, en, évoquant ses souvenirs de jeunesse. Elle était allée à Charenton pour y rencontrer une des vedettes de l'Opéra Comique, Mme Sai n t-


PHILOSOPHIE

Le Moyen Age dure • touJours Aubin, dont elle recherchait l'appui. A la demande de M. de Coulmier ou du marquis de Sade, Mme Saint·Aubin avait eu la _complaisance de faire répéter aux fous un ac~e à couplets alors en vogue, Les Deux Petits S.avoyards, de Marsollier et Dalayrac. Au programme de la représentation figurait également Le Dépit amoureux, de Molière, où le rôle de Marinette était joué par Madame Quesney, femme d'un certain âge, mais affichant la jeunesse et la coquetterie. Cette dame, écrit Flore, avait des relations avec un des pensionnaires de la maison, qui n'était cependant pas fou, mais qui devait se trouver trop heureux de ne pas être dans une autre prison, à laquelle on ne l'avait pas condamné, pour éviter les révélations les plus scandaleuses: c'était le fameux marquis de Sade. Il avait une assez belle tête, un peu longue, le nez aquilin, les narines ouvertes, la bouche étroite, et la lèvre inférieure saillante. Les coins de sa bouche retombaient avec un sourire dédaigneux. Ses yeux petits, mais brillants, étaient dissimulés sous une forte arcade qu'ombrageaient d'épais sourcils; ses paupières plissées recouvraient les coins de l'œil, comme ceux d'un chat; son front découvert s'élevait en ovale, il était coiffé de ses cheveux relevés en toupet à la Louis XV, ses faces étaient légèrement bouclés, le tout était parfaitement poudré, et cette chevelure lui appartenait, quoiqu'il fût alors âgé de soixante-quatorze ans. Sa taille était droite et élevée, son port noble était celui d'un homme de la haute société. Il avait conservé de grandes manières et beaucoup d'esprit. C'était lui qui avait com· posé le divertissement et les couplets pour la fête de M. Coulmier. Les Mémoires de Mlle Flore donnent également quelques détails sur le physique de M. de Coulmier, qu'à l'aspect de sa grosse tête et de son large buste, on eût pu croire très. grand tant qu'il restait assis, mais qui, debout, se révélait comme un nain de quatre pieds de haut, aux jambes courtes et cagneuses. Une jeune folle, ravissante Espagnole brune, Mlle Urbistondos chanta très joliment des couplets composés par le marquis de Sade 'pour le directeur de la maison, héros de la fête. Il est plutôt curieux que Henri d'AImeras, qui préfaça en 1903 une réédition des Mémoires de Flore, n'ait pas men· tionné ces mémoires en 1906, dans son propre ouvrage sur le marquis. Pascal Pia Bibliographie: Mémoires de Mlle Flore, artiste du théâtre des Variétés. Paris, au Comptoir des Imprimeurs-Unis, 1845, 3 vol. pet. in·8°. Mémoires de Mlle Flore, actrice des Variétés, avec notes et notice par Henri d'AImeras, Paris, Société Parisienne d'Edition, 1903. A. de Rochefort: Mémoires d'un vaudevilliste, Paris, Char· lieu et Huillery, s.d. [1863]. Gilbert Lély : Vie du marquis de Sade, nouvelle édit., Paris, J ..J. Pauvert, 1965. Jean.Jac. ques Brochier: Sade, collection " Classi· ques du XX' Siècle ll, Ed. Universitaires, Paris 1966.

La Quinzaine littéraire, 1" juin 1966

Louis Rougier Histoire d'une faillite philosophique: la scolastique Coll. Libertés, J .•J. Pauvert, éd.

En 1925, parut aux Editions Gauthier-Villard un important ouvrage de Louis Rougier, la Scolastique et le Thomisme. Une information très- vaste et très précise y démontrait le mécanisme et y présentait les avatars de cette l'orme de pensée qui, du· rant des siècles, a dominé la culture occidentale. Ce livre suscita, à quelques exceptions près (dont Alfred Loisy et Ch. Guignebert), des critiques extrêmement vives. La pensée chrétienne se trouva touchée au vif par cette mise eu question radicale. Quarante ans après, J.-F. Revel a eu l'excellente idée de demander à Louis Rougier de reprendre sous une forme plus vive et plus polémique encore - son argumentation. Voici ce que François Châtelet pense de ce n 0 u v eau pamphlet. Il est des moments où, dans la vie de l'esprit, la sainte simplicité soulève l'admiration et la reconnaissance. Le bref texte que vient de publier Louis Rougier a, à première vue, « tous les défauts » comme on dit ; on voit déjà le hochement de tête, méprisant et charitable, avec lequel on l'accueillera dans ces milieux où règne la grande complicité métophysico-chrétienne : on dira que l'auteur est peu sérieux, qui survole, en quelques deux cents petites pages, des siècles de .recherches et de discussions ; qu'il est positiviste - l'injure est à fa mode et atteint, indifféremment, quels que soient leurs domaines de re· cherches, tous ceux qui, en dépit du vibrato ontologique, s'efforcent d'introduire la rigueur au sein d'un matériau empirique - , positiviste puisqu'il préfère Galilée, Newton et Hume à Anselme et à Thomas d'Aquin ; qu'il est mauvais philosophe, puisqu'il ne comprend pas le « sens » et l' « importance » de la question fondamentale déposée au creux de la théologie et de la scolastique. Or, à Y regarder mieux, ces « défauts» définissent une qualité

majeure : la pénétration critique. Il faut remarquer, tout d'abord, que la Faillite de la Scolastique présente . avec une remarquable clarté la constitution de cette scolastique qui, de Scot Erigène, au IX' siècle, jusqu'à Descartes, a dé· fini le milieu intellectuel, l'hori· zon de culture qui étaient imposés à toute pensée et dont notre philosophie est encore aujourd'huibon gré, mal gré - trihutaire. Au début - un début qui dure longtemps, car les théoriciens ont à lutter contre les simpliciores, ceux qui s'en tiennent à l'évidence de la Révélation - , les dialectitiens, sou· cieux de ne perdre ni l'héritage de

l'Antiquité ni les ressources du discours rationnel, se contentent de placer la raison à côté de la foi, .comme un appui, mais aussi, implicitement comme une justification : discourir comme si l'autorité de l'Ecriture ne déterminait à cet égard aucune croyance; expliquer, dans un style simple et par des arguments à la portée de tous, ce que la nécessité du raisonnement contraint à admettre et ce que la clarté de la vérité montre évidemment être tel, tel est, par exemple, le programme que se fixe Anselme. Ce programme, Abélard veut le réaliser pleinement; malgré ses prudences, il est, à plusieurs repl'ises condamné; dès lors, ce conflit·- ce que Louis Rougier nom· me le faux problème devient manifeste. L'idéologie scolastique, avec une subtilité sans cesse renouvelée, s'efforce d'aménager ce qu'on pourrait appeler le « rapport fonctionnel » de la Révélation et de la

Saint Thomas d'Aquin

Raison et d'introduire des distinctions permettant à la parole hUe maine, à la lumière naturelle, de s'insérer, de quelque manière, dans le texte de la Parole divine, dans la clarté de la lumièr.e surnaturelle. Hugues de Saint.Victor, Richard de Saint·Victor s'emploient à cette tâche. Contre eux, Pierre Damien fulmine : la sagesse philosophique, dit-il, ne descend pas d'en haut, mais elle est terrestre, animale, diabolique. Survient alors la grande synthèse, le grand repos, le grand sommeil : la scolastique « découvre » Aristote, et Thomas d'Aquin conquiert son titre de Doctor Evangelicus. Le thomisme devient la doc· trine officielle de l'Eglise. Son matériau, c'est la philosophie d'Aristote, dûment interprétée. Le texte artistotélicien - dans la lecture déformée qu'on en donne fournit les notions majeures grâce auxquelles se dissolvent les difficultés internes de la théoologie scolastique, les. contradictions de la raison et de la foi. Les mystères donnés dans la Révélation, la Création, la Sainte Trinité, l'Incarnation, - pour ne citer que ceux· là - , tout en restant des données

sacrées, deviennent pensables ; ils s'intègrent à un système discursif dont les absurdités, les contradictions et les obscurités ne sont plus évidentes. L'évidence, elle resurgira bien vite, selon Louis Rougier. Et Guillaume d'Ockham, précurseur de Hume, en sera l'administrateur magistral, qui fera réapparaître, contre les confusions conceptuelles, les dr,oits imprescriptihles de l'expérience. Sans doute, aurait-on sou· haité que les modalités internes de la destruction de la scolastique soient ,plus rigoureusement précisées. Mais l'important, sans doute, n'est pas là. Il est dans le fait 'que d'une manière ce pamphlet insistante et cursive - , en étudiant les thèmes propres d'une certaine manière de penser, historiquement située, fait apparaître le contour d'une idéologie, révèle une essence de la culture, qui, dès lors, s'ins· talle et pourra être indéfiniment reprise, dans la bonne conscience que donnent les passés qui raison. nent : ainsi, l'œuvre de Jacques Maritain - qui n'est rien d'autre qu'une réitération ingénieuse passe aujourd'hui encore pour im. portante! En fait, Louis Rougier se livre à une analyse sémantique significa. tive. Utilisant une terminologie qui ressortit, effective~ent, à un positivisme un peu simple, il parle de faux problème. Ce qu'il montre, à la vérité, grâce à sa pénétration cri· tique, c'est que la penSée médiévale doit composer avec deux langues, la langue de l'Eglise qu'elle ne peut éluder et qui parle dans l'Ecriture et la langue qu'on emploie chez les doctes, qu'elle ne saurait répudier sans renoncer à elle-même ; elle doit composer avec deux registres de réponses, alors que son vocabu· laire n'est pas unifié et qu'aucune question claire n'est posée. Elle fabrique une idéologie qui se déhat dans la ruse intellectuelle jusqu'au .moment où Thomas d'Aquin, génial bricoleur, se sert d'Aristote pour assortir le tenon et la mortaise. Le Moyen Age européen, période obscurantiste ? La leçon de Louis Rougier est, sans doute, plus nuancée. Durant cette période, on a pensé intensément, avec exigence. Mais il y avait peut-être trop de téponses, trop pour qu'on puisse formuler des questions, trop de langages constitués et sûrs d'eux·mêmes pour qu'on ait le loisir de se mettre à distance. Comhien clairs, dans leur foisonnement, nous appa· raissent l'Age des lumières et notre « stupide XIX' siècle » ! Finalement, ce serait plutôt à la mansuétude qu'inviterait ce pam· phlet. Allez donc, après de pareils exemples, jeter la pierre à ceux qui, maintenant, chrétiens et croyants de tout poil, s'efforcent de tout leur savoir et de tout leur talent, de concilier - non plus Aristote - , mais la géologie, la paléontologie, la biologie, la cybernétique, la psy· chanalyse avec la Révélation. Le Moyen Age n'a pas fini de durer. François Châtelet 19


SOCIOLOGIE

Les étrangers en France Les étrangers en. France .Numéro spécial de . la revue « Esprit » Avril 1966 L'arrivée et la présence en France de nombreux étrangers, d'orig~­ nes très diverses, pose des problèmes sur lesquels un récent numéro spécial de la revue Esprit attire fort à propos l'attention. Des questions économiques les plus )arges aux préoccupations individuelles des migrants, aucun aspect, semble-t-il, n'a été négligé. La somme d'informations offertes au lecteur se veut objective et suppose l'effort d'une équipe au travail pendant deux ans, animée par Mme Elisabeth Reiss, qui relate elle-même son « enracinement» en France. Les différents auteurs s'effacent souvent devant le témoignage direct de quelques étrangers, dont ils ont désiré faire entendre la voix, car lm tel sujet ne supporte pas l'abstraction. L'ensemble n'en a pas moins une profonde unité, soutenu par un sentiment commun, qui retentit comme une protestation. Les difficultés rencontrées et les souffrances vécues par les migrants appellent des remèdes appropriés, exigent un effort unanime et une sorte de réparation. Il y a lieu, en suscitant une mauvaise conscience, de provoquer une prise de conscience. L'analyse n'est pas pure description, mais débouche sur une volonté d'action. L'objectif est de faire en sorte que les bénéfices ne soient pas à sens unique, comme ils le sont trop souvent selon les auteurs, en un mot d'humaniser les migrations. S'il est actuel, le problème n'est pas' nouveau. Sans_ remonter très

loin dans le passé, il suffit de songer aux millions d'habitants que la Fi'ance compterait en moins, en l'absence d'immigration depuis la fin du siècle dernier. Et pourtant, comme le rappellent plusieurs articles, les mouvements migratoires ne sont plus aujourd'hui laissés à eux-mêmes. De libres et spontanés qu'ils étaient jusqu'à la guerre de 1914, ils sont maintenant dirigés, organisés, contrôlés, à la suite d'accords internationaux. Le migrant se trouve donc protégé, lui et sa famille, et il bénéficie de diverses prestations sociales. En contrepartie, on pourrait se demander si cette protection même ne l'ensserre pas dans un réseau d'obligations et de démarches de toutes .sortes, où il se sent aussi perdu que l'arpenteur de Kafka dans les couloirs du Château. De plus, les droits qui lui sont reconnus peuvent se muer, comme il arrive, en germes de revendication : en cas de difficultés ou d'échec, il ne s'accuse pas, mais la société qui l'a fait venir, et comme pris en charge. Le progrès n'en est pas moins patent, et ce changement est irréversible. Mais l'immigration <! clan-. destine », contre laquelle s'élèvent plusieurs articles, résulte dans une large mesure de l'organisation même des migrations. Le contrôle agit comme un frein, mais les inégales pressions économiques et démographiques provoquent de pays à pays des effets de refoulement et d'attraction, qui submergent les digues de la réglementation. Force est alors, comme c'est la pratique courante, de cc régulariser» ces clandestins, qui ne manquent d'ailleurs pas de points d'appui. Aucun hasard aveugle ne préside aux mouvements migratoi-

res, une fois qu'ils sont amorcés, et les migrants viennent rejoindre ceux qui les ont précédés. Des liens étroits unissent telle localité de Moselle, ou telle usine de la banlieue parisienne, et tel douar de Kabylie ou tel village portugais, comme autrefois des villages italiens ont fait grandir des surgeons dans toute la vallée de la Garonne. Une analyse de H. Bartoli sur les migrations de main-d'œuvre montre . d'ailleurs qu'il n'y a pas de différence de nature entre migrations internes et migrations internationales. L'industrialisation met d'abord en marche des masses rurales à l'intérieur de chaque pays. La distance qui sépare les ruraux des citadins est ~rtes autrement moins grande, s'ils parlent la même langue et sont nourris de la même culture, mais les problèmes d'adaptation n'en existent pas moins. La croissance des villes s'est faite d'abord sans planification ni urbanisme, et non ~ souffrances, ni troubles sociaux. Les institutions .et l'administration traditionnelles ne peuvent aujourd'hui suffire à l'accueil des provinciaux qu'en s'ouvrant à de larges perspectives de croissance. Les bidonvilles sont la forme actuelle de la pathologie urbaine, et il est urgent de les réduire pour maîtriser l'expansion. Sont-ce les meilleurs qui emIgrent, comme on l'a dit souvent sans apporter jamais le moindre commencement de preuve, ou ne· seraient-ce pas les cc moins doués », les inadaptés de toutes sortes? O. Klineberg rappelle le· caractère nuancé, sinon parfois contradictoire des recherches en ce domaine, et l'on peut penser avec lui, qu'en fait, les migrants ne sont pas telle-

ment différents des autres personnes. Mais une chose est certaine. Les migrants qui sont restés dans le pays qu'ils ont choisi, cjui. ont réussi à s'y ancrer, ont accompli un effort singulier dont témoigne toute leur vie. S'il est permis d'exprimer un regret, c'est cet effort, mais surtout ce succès, que nous reprocherions peut-être à Esprit de n'avoir pas assez montré. L'histoire de Maria qu'on nous rapporte, une jeune couturière andalouse transplantée dans les faubourgs de Lille témoigne, dira-t-on, de cette énergie de tout instant qui surmonte la détresse. Sans doute, mais le destin de Maria n'est pas scellé. Repartira-t-elle dans son village, comme après une douloureuse parenthèse, ou s'installera-t-elle en France? Partagera-t-elle ou non le pain de l'exil avec un homme de sa province, car il n'y a guère de mariage mixte à la première génération? Aura-t-elle des enfants, nés en France, qui auront appris à lire, à penser, à sentir, à prier peut-être dans la même langue que leurs camarades, qui ne s'en distingueront plus, e~ qui au soir de sa vie, définitivement étrangère, ou plutôt définitivement installée dans sa situation psychologique d'immi· grée, l'empêcheront de réaliser le rêve de tout migrant au moment du départ, de revenir et de mourir dans son pays ? En pareil cas, elle regardèra son passé sans amertume, sinon sans souvenir d'un ailleurs. En transposant sur le plan col. lectif, l'histoire de Maria illustre la différence entre migration de travail et migration de peuplement, sur laquelle nous ne pouvons insister. Mais est-il possible d'aider Maria?

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Mme Ménie Grégoire le sent fort bien : La nationalité se COml" titue en même temps que le « moi» de l'individu. Un migrant vit une aventure solitaire, et toute sa vie est fondée sur une rupture. Il en ressent un ébranlement de tout l'être, un véritahle traumatisme qui l'accompagne jusqu'à son dernier souffle. La naturalisation n'y change rien. Il se connaît et sera toujours connu comme étranger, c'est·à-dire comme différent, non pas semblahle aux autochtones, mais non plus semblahle à ses compatriotes, s'il s'est adapté, ce qui porte à son comble cette situa· tion de différence dans laquelle il lui faut vivre. Peut-on reprocher aux Français, qui n'ont pas le monopole de cette attitude, de passer, indifférents ou hostiles même à certains égards, à côté des étrangers qu'ils côtoient dans des villes de plus en plus populeuses? Devraient-ils à cha· que instant se soucier de l'accueil de ces étrangers, comme on nous le recommande,et comme celasepr~ tique en certains pays au sein de diverses associations? Leur hostilité même, toujours prête à resurgir, n'est-elle pas aussi un signe de santé? Un groupe, quel qu'il soit, professionnel, religieux, national, serait bien. près de se décomposer, s'il était prêt à accueillir sans ré· serve, sans contrôle px:éalahle, le premier nouveau venu. Ce, qu'on appelle xénophobie n'est que l'exa· gération de la conscience de groupe. Il y a dans ce domaine, et Esprit le sait bien, un protectionnisme ouvrier, comme un protec. tionnisme des dirigeants. Les forces de conservation sont aussi nécessai· res à l'équilihre social que la volonté de mouvement. Les souffrances du migrant sont les épreuves qui lui permettent d'accomplir son destin, et de donner à ses enfants, différents de lui, le sol qui lui a manqué. Est-ce à dire que tout va pour le mieux en France pour les étrangers? La lecture d'Esprit suggère que sur un premier point un effort spécifique pourrait être entrepris au niveau des pouvoirs publics : la définition d'une politique. Rien n'est plus fâcheux pour les migrant'! eux-mêmes et pour le climat Travailleur africain dans une chaîne de psychologique des relations entre Français et étrangers eux-mêmes, que les changements brusques, les il par exemple construire pour à.coups, les arrêts suivis d'impul- l'usage des étrangers les logements sions nouvelles. Une politique à dont ils ont besoin, ce qui peut court terme, inspirée par la seule provoquer des tensions, ou encore conjoncture, compromet aussi bien une ségrégation accrue, et de vérile recrutement que l'adaptation tables ghettos. C'est la crise géné. des migrants. S'ils ont le sentiment raIe qu'il faudrait réduire, et faire qu'à chaque instant leur statut en sorte que quiconque, sans dis· peut être remis en cause, qu'on les tinction de nationalité, puisse troufait venir en période de pénurie, ver le logement conforme à ses quitte à les refouler en cas de -plein besoins. De même, c'est dans l'essor de emploi, comment pourraient-ils ne l'économie que réside la solution pas chercher ailleurs un travail qu'ils ne trouvent pas chez eux, et des problèmes du travail pour les comment pourraient.ils s'adapter, étrangers. Les individus ne sont pas en cause. Nous jugeons les s'ils sont tout de même venus ? '. Pour le reste, n'est~ce pas à la étrangers à leur réussite. Ils ne politique économique générale .sont pas exigeants, puisqu'ils vien. qu'il faut penser avant tout? Faut· nent de régions où ils ne trouvaient Le Quinzaine littéraire, 1" juin 1966

montage automobile.

pas à s'employer. Ils savent bien qu'ils ne sont pas promis aux postes de direction, mais si la moindre promotion sociale leur est offerte par une économie en expansion, pour eux et davantage encore pour les enfants, alors et sans jouer sur les mots, il y a de grandes chances pour qu'ils s'adaptent, en adoptant les valeurs d'une société qui leur fait une place.

ne peuvent que demeurer parfaitement imperméables aux nouveaux venus. Mais en définitive, c'est une société qui va de l'avant, où les progrès provoquen. de larges cou· rants de mobilité, géographique aussi bien que sociale, horizontale et ascendante, qui peut offrir par son ouverture même des conditions de vie et un accueil suffisants aux étrangers.

Quant aux personnes, qui par profession ou par vocation, ont la charge d'aider les migrants dans leurs démarches, elles jouent assurément un rôle nécessaire, en humanisant les institutions, dont les rouages et le fonctionnement

Le problème des étrangers en France se dissout finalement dans un problème plus général, et il faut savoir gré à Esprit d'avoir mis d'accent sur ses aspects les plus humai~ et les plus individuels. Alain Girard 21


Victoria iDlpératrice des Indes? Elizabeth Longford Victoria Fayard, éd. 607 p. Entre ce qui symbolise' la reine Victoria et ce qu'elle fut, il existe une distance dont on prend la mesure en lisant la biographie fidèle écrite par Elisabeth Longford L'époque victorienne représente, pour l'Histoire, comme un sommet - que fut la souveraine ?

N. ARJAK (DANIEL) : ICI MOSCOU Suivi du dossier du Procès de Moscou Une merveille qui honorera toutes les anthologies... (Etiemble) Un grand livre... (Morvan Lebesque) La révélation d'un talent... (Bernard Féron) 280 pages

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H. DE MONTERA : LA FRANCOPHONIE EN MARCHE Préface de Michel Debré De Quebec à Nouméa, comment grouper 150 millions de francophones?

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PSYCHANALYSE DES BANQUES Une analyse.du système bancaire, sous une forme vivante, jeune au meilleur sens du mot (A. Sauvy, « Le Monde -)

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JOSEPH WEINBERG : LE PRINTEMPS DES CENDRES, 1945 L'Armée Rouge entre en Allemagne; un témoignage hallucinant

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JEAN BASTIE : PARIS EN L'AN 2.000 Préface de Paul Delouvrier

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grandes décisions. Quand il fut battu, en 1880, elle ne vit aucun lien entre la politique « impérialiste » de Lord Beaconsfield et la défaite des conservateurs. Sa haine pour Gladstone ne tenait pas seulement à « son man· que de drôlerie », à ce qu'il était whig ou au fait qu'il traitait Victoria en institution au lieu de la considérer «omme une femme elle lui en voulait parce qu'il se faisait publiquement le défenseur de la morale et des malheureux les Bulgares, les gens d~ couleur alors « que c'était son rôle à elle ». De plus, elle jugeait que cet homo me tenait « des propos étranges :n,

L'ouvrage d'Elisabeth Longford laisse perplexe : il puise aux meilleures sources notamment le lournal intime de Victoria resté inédit - , nous renseigne sur les moindres réactions de la Reine à tous les événements de ce long règne (1837-1901) - or, mise à part une allusion à la page 448, il n'est jamais question des Indes. : Peut-être ai-je lu rapidement, car je n'ai rien retenu p.on plus des autres expéditions de la Royal Navy en Asie ou ailleurs, ni de la question sud-africaine, sauf lorsque la guerre éclate, après trente années de crise. La question d'Orient é t ait tell e men t « ennuyeuse » qu,e Victoria finit par en détester les Turcs ; la guerre à leurs côtés, en Crimée, néanmoins « l'excite beaucoup » et elle envie le sort de miss Nightingale, l'héroïque infirmière de Balaklava. La reine a·t-elle su que ses troupes, ensuite, ont occupé Chypre lors de la crise de 1878 et pour longtemps? Je n'en suis pas certain: de toute façon, elle « fut frappée d'apprendre » que Salisbury avait cédé Héligoland éontre Zanzibar :n. Evénements mineurs pour elle, comme La .reine VictorüJ, par Winterhalter. la montée de bourgeoisie, l'essor de la technique ou les autres problèmes de ce long règne : Vraiment, il bouleversait tout, et certainequand on est aussi heureuse et bé- ment, convoitait son trône où elle nie dans son· foyer que moi, la poli- le voyait déjà assis à sa place: elle tique... doit passer au deuxième se défendrait jusqu'au bout et ne fuirait pas comme Louis-Philippe ; plan. C'est après la mort de son cher plutôt abdiquer.; jeune, on 'lui Albert qu'elle se jugea vraiment à avait dit qu'un ministre n'y réSiste l'apogée de son règne, car elle était pas. Ses sentiments à l'égard de maintenant le chef de toute la fa- Gladstone et des whigs l'amenèrent mUle; de cet empire-là, elle avait à reconsidérer la question sociale : une connaissance précise, jalouse, naguère, elle avait ressenti quelque impitoyable dont l'auteur ne pitié à l'endroit des pauvres et des nous épargne rien. Ses neuf enfants Irlandais ; tout est changé mainte· ayant procréé par toute l'Europe, nant, encore qu'elle manifestât un elle était hostile aux guerres, qui intérêt constant pour le problème dressaient nécessairement l'un. con- de leur logement. Elle était tou· tre l'autre. De plus, comme toute jours aussi hostile à l'oisiveté des maman, elle avait ses préférences; riches - tricotant des chaussettes ainsi, elle était en conflit avec son pour les soldats de Crimée et obli· fils aîné ; au lieu de rester à la geant, par son exemple, la Cour à maison, il s'entretenait avec les mi- l'imiter - , mais elle estimait égalenistres, s'informait, voyageait ment que trop de bouleversements, bref, menait une vie de débauche. de réformes - , l'instruction surconstituent une menace Il ne comprenait pas qu'on devait tout pour la moralité ; finalement, juge. « rester entre nous », c'est à dire l~ ;Reine, ses enfants, ses domesti- t-elle après avoir retardé la loi sur ques, son Premier Ministre comme la limitation du travail des enfants, le bon Melbourne qui l'entretenait la croyance est plus importante que de tout. Aussi elle se détacha des . la connaissance ; un royaume sans whigs; parce qu'ils élaboraient leurs religion est une maison construite projets « entre eux », au Parle- sur du sable. La France vaincue en ment : c'est ce que comprit Dis· 1870, Victoria note : Paris si beau raeli qui mit toujours ViCtoria dans et dissolu, bombardé et assiégé : la confidence des affaires qui l'in. il y a là une grande morale. téressaient, prenant à son aise les Marc Ferro


HISTOIRE

Queneau, philosophe de l'histoire Raymond Queneau Une histoire modèle Gallimard, éd., 124 p.

L'auteur de Zazie dans le métro dirige également, on le sait, l'Encyclopédie de la Pléiade, et il est mathématicien à ses heures.. Son récent ouvrage: Une histoire modèle, demandait l'examen d'un spécialiste: M. Michel Lutfalla, docteur en Sciences économiques qui, c~· dessous, juge et apprécie. Présenté sous la forme de prolégomènes à un nouvel Esprit des lois, Une histoire modèle contient, en effet, numérotés en chiffres romains (XCVII chapitres), un certain nombre d'aphorismes et de maximes que Montesquieu aurait pu concevoir. Raymond Queneau, à la suite de tant de philosophes des Lumières, tente une nouvelle explication de l'histoire où interviennent les grands bouleversements géologiques, les régularités astronomiques, les irré· gularités climatiques et l'homme enfin, chétif animal que définit sa capacité de mémoire, transmise par le langage des vieillards et qui le pousse à accumuler provi. sions et connaissances en prévi. sion des malheurs à venir. Queneau déclare, en introduc· tion, s'être inspiré des auteurs qui ont cru pouvoir discerner des rythmes ou des cycles en histoire, Vico et Spengler notamment. Ce thème, quoiqu'il lui attache une grande importance, paraît moins neuf que l'application faite par Queneau des principes de la théo· rie mathématique de la lutte pour la vie développée comme il le rappelle par Vito Volterra '. Il est vrai que l'auteur veut montrer, en publiant son Brouil· lon projet d'une atteinte à une seience absolue de l'histoire (tel devait être le titre initial, inspiré du géomètre Desargues, de l'Histoire modèle), écrit en 1942, que jusqu'à lui l'histoire n'a pas été une science, mais un simple récit, et comment elle peut devenir une science. Il convient de tenir compte des cycles puisquc l'évolution humaine est peut-être faite de lon~ues périodes où se succédaient d'une manière monotone les vaches grasses et les vaches maigres, sans qu'il en résultât un progrès, et de courts passages à un palier supérieur, grâce à une ou plusieurs inventions. L'état normal des sociétés n'est-il pas un état d'équilibre stable entre population et subsistances? Tel se présente le schéma théorique simplificateur qu'utilise l'auteur au départ de son histoire idéale, jouant sur les deux acceptions du concept : déroulement historique et historiographie. Du schéma théorique, du modèle, il déduit logiquement les situations historiquement observées: migrations, guerres. asservissements. La Quinzaine littéraire. 1" jUill 1966

Queneau présente ainsi les matériaux d'une histoire idéale de l'évolution humaine. Ce caractère idéal est bien marqué par l'hypo. thèse d'âge d'or qui lui sert de point de départ. En âge d'or, l'homme vit heureux, il ne se pose pas de problème quant à sa nour· riture qui est abondante. Dans l'âge d'or· primitif, l'homme n'a jamais connu autre chose que le bonheur : les peuples heureux, on le sait, n'ont pas d'histoire. C'est le malheur qui crée l'historicité, et le malheur, pour Queneau, se résout finalement dans la dillpa. rition de l'abondance, dans la

géologique ou climatique (séche. resse, inondation), soit à une aug· mentation de la demande de sub· sistances, à un excès de population, soit aux deux à la fois. Si la population s'adapte à l'offre diminuée, l'équilibre se rétablira mais, tant que le souvenir de la cri!1e durera, l'homme ne pourra retrouver le bonheur. Il peut recourir à une autre solution accroître l'offre de nourriture par le travail. Nous sortons alors du modèle mathématique élémentaire de Volterra qui envisageait justement deux espèces dorit l'une se nourrit aux dépens de l'autre, sans effort

Raymond Queneau

rareté, c'est-à-dire dans l'économicité. Sa pensée est très proche de celle de Marx, pour qui le communisme final verra un nouvel âge d'or, réel celui-là, puisque le développement des forces productives aura permis l'abondance, c'est-à-dire la fin de la rareté, donc la fin de l'économie politique et de l'histoire. Queneau matérialiste histori· que? Tel est le sens à donner aux liaisons qu'il ohserve par deux fois entre l'amour et l'économie: Ce n'est que lorsque la crise éco· nomique survient que les troubles amoureux apparaissent (p. 36) et on peut même dire que les récits vrais traitent de la faim et les récits imaginaires de l'amour (p. 70). Queneau pense que les éléments fondamentaux de l'histoire sont les réactions des hommes au problème alimentationreproduction, aux rapports entr~ le nombre des hommes, la quan· tité de subsistances et la reproduction des hommes et des sub· sistances. Dans l'âge d'or, l'abondance est obtenue sans travail. La première crise économique, qui introduit la rareté, peut être due soit à une diminution de l'offre 1gratuite) de subsistances, elle-même engen· .drée par quelque catastrophe

conscient de la première - l'homo me - pour développer la reproduction de l'autre - les végétaux susceptibles de servir de nourriture à l'homme, selon Queneau. Vol ter r a envisageait uniquement des populations animales ne connaissant pas le travail (ce qui exclut l'hom"!e et la fourmi) : tout ce qui dépasse la simple cueillette nous fait sortir de sa théorie, et de l'âge d'or de Queneau. Volterra dégageait que les deux espèces - disons pour sim· plifier ·la chèvre et le chou sur une île par ailleurs déserte - suivaient un cycle périodique, mais que les moyens se conservaient, c'est-à-dire que si l'on suppose que la chèvre se nourrit de choux, il finira par s'établir un équilihre entre la chèvre et le chou; sur une certaine période, la chèvre consommera une quantité moyenne de choux, mais le nombre de chèvres et celui de choux peut fluctuer, bien qu'à la fin de la période, les deux populations Iloient au même niveau qu'an début. Une telle hypothèse, rarement rencontrée à l'état pur dans la nature, caractérise ce que les éco· nomistes classiques (Smith, Ricardo, Malthus et J.S. Mill) appelaient un état stationnaire, ce que

Marx nommait la reproduction simple (par opposition à la reproduction élargie, qui est le modèle d'une économie en croissance) et les modernes le régime permanent. Un tel modèle implique, écrit Queneau, que pour une certaine valeur de N (la population) et de Q (les subsistances) l'état est stable et N stationnaire aimi que Q. Les malheurs des hommes, qui constituent le domaine de la science de l'histoire, font sortir de ce modèle a-historique. Ils entraînent, on l'a dit, la mémoire, le travail, le langage, engendrant les inventions et l'historicité. «L'histoire, écrit Queneau, est une suite de déséquilibres », avec quelque répit lors des âges d'argent, de fer, etc. Les économistes moderneil (Mme Robinson en Grande-Bretagne notamment) ont raffiné et dégagé toute une série d'âges correspondant aux divers métaux connus! Les groupes humains, trop nombreux, éclatent, se dissé· minent, se font la guerre, s'asser· vissent. Il est notoire - Queneau ne nous le dit pas, mais ceci découle de sa conception de l'état stationnaire - que dans une société où le pouvoir se mesure à la richesse économique, et où cette richesse ne peut s'accroître, en l'absence de progrès technique, puisque les hommes se heurtent il l'obstacle des subsistances, le seul moyen d'accroître le pouvoir économique est la guerre qui permet de conquérir de nouveaux territoires, donc de nouvelles sources de revenus pour le prince. On comprend qu'avec la Révolution industrielle, bon nombre de penseurs (Auguste Comte, par exemple) aient cru qu'il n'y aurait plus de guerre: puisqu'il suffisait à une nation de s'accroître en pro· fondeur (d'investir pour augmen· ter la productivité, donc la ri· chesse des voisins). En fait, les deux phénomènes ont eu lieu en même temps, peut.être parce que les conceptions des hommes n'évo· luent pas aussi vite que les struc· tures matérielles. Le petit livre de Raymond Queneau ne se limite pas à un matérialisme historique « idéal »; il aborde, comme en passant, la reli· gion, la littérature et les mythes; mais c'est par la réflexion sur l'histoire qu'il doit retenir l'attention de tous les lecteurs curieux de sciences sociales ou humaines. Je ne doute pas que les « personnes qui ont bien voulu s'inté· resser aux Fleurs bleues » considèrent Une histoire m 0 d è 1 e «comme un supplément d'infor· mation », mais ce sera, comme oourrait le dire le directeur de l'Encyclopédie de la Pléiade, par· ce que tout est dans tout, et réciproquement. Michel Lut/alla 1. Paris 1931. Queneau aurait pu ajouter les travaux de AJ. Lotka, bien connu des démographes ou ceux de V.A. K08titzin, Biolo,ie mathématique, Paris, coll. A. Colin, 1937.

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LIVRES POLITIQUES

La décolonisation Henri Grimal La décolonisation 1919-1963 Armand Colin, éd. 408 pages. Jacques Berque Jeap.-Paul Charnay et autres De l'impérialisme à la décolonisation, Ed. de Minuit, 504 pages. Jacques Arnault Du colonialisme au socialisme Ed. Sociales, 303 pages. Dans la collection « U », Henri Grimal souhaite présenter aux jeunes universitaires un tableau de l'immense transfert de pouvoir p0litique qui vient de se produire. POUT une fois, le prière d'insérer est adéquat à l'ouvrage: un récit des faits politiques, coupés de leur substrat social. Le récit lui-même penche plus vers l'histoire diplomatique : Mao Tsé-toung et Gamal Abdel-Nasser y sont cités, chacun, une fois ... C'est que l'auteur considère l'indépendance formelle comme le critère de la décolonisation. Ce livre est fait selon l'optique des années trente. On en retiendra la chronologie, quelques textes : un compendium. La renaissance des « trois continents » à la vie contemporaine commence là où finit ce livre précisément dans le champ, à peine défriché, de la sociologie de la décolonisation, en tant que chapitre distinct de la sociologie politique. Deux ouvrages, très différents par la formule, permettent de s'en faire une idée, ou, plutôt: une idée du travail à réaliser pour met· tre sur pied une théorie cohérente et compréhensive, fondée sur l'analyse précise de toutes les dimensions, comme aussi des cas les plus significatifs. Le rédacteur en chef de « La Nouvelle Critique» s'en tient à l'analyse politique de six pays, sur les quarante qui, depuis 1954, ont accédé à la souveraineté : NordVietnam, Cuba, Algérie, Guinée, Ghana, Mali. L'intérêt principal de son livre est de nous donner un dossjer constitué, pour l'essentiel, par des conversations avec les leaders de ces pays, comme aussi avec les présidents Massemha-Débat et Lé0pold Senghor. Pourtant, Jacques Arnault entend intégrer à cette description une analyse qui le con· duit au cœur de la théorie. Le problème de la natron tout d'abord: Les unités sociales issues du système colonial n'ont généralement pas le caractère du type de natron, cette formation étant apparue en Europe occidentale à partir du XVIIIe siècle comme le multat de la lente désagrégation du système féodal. D'emblée, le problème est posé en termes européens, celui de la théorie marxiste traditionnelle : que dire alors de la Chine, de l'Egypte, de l'Iran? Ne convient·il pas de concevoir plusieurs types de formations nationales, dont celles issues du paS$8ge du 24

féodalisme au capitalisme, dans l'Europe, à partir du XVIe siècle, seraient dites nations de type moderne, ou bourgeoises, afin, tout simplement, de réaliser que le processus de formation des nations remonte beaucoup plus haut, comme le montre l'histoire des sociétés noneuropéennes les plus anciennes ? On pourrait alors parler de plusieurs types de nations, de plusieurs paliers de formations « nationalitaires ». Mais cela, bien entendu, déborde le schème traditionnel : d'où, peut-être, le choix des pays ici étudiés. Un peu plus loin, le problème de la langue est posé d'une manière intéressante, à partir de la formule de Louis Behanzin : Nos. nationaux éduqués à l'extérieur sont porteurs de l'idéologie de l'extérieur. Tous sont qui se rallient à la révolution sont en quelque sorte des transfu· ges. Tout l'enseignement de base doit se faire dans la nation même ou dans un groupe de natrons identiques. Pour la recherche scientifique, elle pourra alors se faire sans danger à l'étranger. Mais, de là à écrire, comme le fait l'auteur, qu'une langue véhicule une idéologie: l'idéologie dominante dans la langue considérée, il y a un pas difficile à franchir. La langue véhicule, certes, telle idéologie domi· nante, mais seulement au cours d'une phase spécifique de son histoire; elle continue de véhiculer, enrichi et différencié certes, le legs culturel d'une civilisation. Il ne s'agit pas d'un problème de tactique politique, mais, essentiellement, d'une conception de la langue en termes de civilisation. Là aussi, les schèmes traditionnels bloquent la voie. Je pourrais répéter la démonstration à propos des

catégories de bourgeoisie « nationale », de classe ouvrière, de paysannerie (sur ce dernier point, Jacques Arnault fournit une critique nuancée du fanonisme). Pourtant, l'analyse des problè. mes économiques et politiques tranche nettement sur l'ensemble, précisément par son caractère ouvert : les classes sociales, le problème du parti unique, l'industrialisation accélérée, la planification, entre autres, font l'objet de mises au point, qui entendent ne pas clore le débat, ce qui n'est pas un mince mérite.

Comment «rester soi »••• Trente-cinq textes - de la psychologie de l'expert technique à une philosophie de la mondialité constituent l'ouvrage que nous présentent Jacques Berque et Jean· Paul Charnay, où l'on trouve réunis la plus grande part des entretiens inter - disciplinaires sur le thème De l'impérialisme à la déco: loniSfttion dirigés par Jacques Berque, de 1961 à 1964, et aujourd'hui édités par J .•P. Charriay. Il n'y a pas actuellement de pays sous-développés, il y a des pays sous-analysés, écrit Jacques Berque. D'où la nature même de l'ouvrage, quise veut d'analyse, et d'analyse sociologique. Deux grandes interrogations cou· rent à travers les principaux exposés : comment faire la révolution industrielle ? Comment, épousant ainsi la courbe de notre temps, demeurer soi ? Pierre Cot, en un texte précis sur « les aspects internationaux de la décolonisation » - situe le cadre

général de cette problématique : La décolonisation, dit-il, est l'un des deux aspects les plus caractéristiques de la vie internationale actuelle, l'autre étant la coexistence... Tout à la fois, faire l'apprentissage de la vie internationale et s'adapter aux modifications de la réalité internationale. Où trouver la clé, qui permette de déboucher vers la solution des deux grands problèmes ? Dans le domaine de l'élaboration idéologique, précisément, qui permettrait à ces peuples de résoudre leurs problèmes particuliers. le dirais volontiers qu'ils acceptent les applications pratiques du marxisme plus que ses fondements théoriques. D'où la recher· che de formules socialistes autochtones. Les données en seront four· nies par la réanimation du passé traditionnel chez les jeunes nations d'Asie et d'Afrique, comme le dit Jean Chesneaux (j'aurais dit : les nouveaux Etats nationaux indépendants... ): il insiste sur la nécessité d'une optique historique dans le temps long et non seulement dans le temps court. Il faut se rappeler que l'interrègne colonial (...) n'a guère le plus souvent duré qu'une vie huniaine, sauf aux Indes et dans quelques comptoirs. Irionsnous vers le passéisme, blanchi par le mouvement national ? La réanimation du passé lointain est beaucoup plus souvent entreprise dans un esprit critique et ne se sépare pas de la recherche d'une synthèse entre l'héritage national et les exigences du monde moderne (...). Les traditions nationales sont en définitive des traditions populaires, des traditions restées seulement vivantes dans la masse du peuple, alors que les intellectuels « évolués » de la petite bourgeoisie s'en


étaient détournés. C'est donc aux peuples qu'il appartient d'intégrer leur passé propre à leur vision de l'avenir : Samory est·ü un mar· chand d'esclaves, est·il un chef patriote ? C'est à ses héritiers politi. ques, et à eux seuls, qu'il appartient de donner la réponse intégrale à cette question »1 •

...danB la Révolution teehnologique? Deuxième volet du dyptique : l'économie. Dans « Progrès lents, mutations rapides », Charles Bet· telheim développe une thèse très nettement définie : Il existe deux types de systèmes d'innovations : (celui) qui porte essentiellement sur des innovations empruntées à l'extérieur, qui seront relayées, à partir d'un certain développement, par des innovations originales, c'est si l'on veut (très grossièrement) le modèle de développement de l'économie soviétique; et il existe un système d'innovations qui combine immédiatement les innovations originales, basées sur des techniques traditionnelles transformées, et les innovations d'emprunt. C'est là le modèle que nous montre aujourd'hui le développement économique de la Chine. Ces pages sont de 1959... l.-P. Charnay, qui nous-'don~e de fortes pages, malheureusement essaimées entre les différentes par· ties, tente d'opérer la jonction entre les deux problèmes : Dans les deux cas - richesses, émigration - la civilisation industrielle est « preneuse » et, du fait de sa capacité de « payer », peut attirer vers elle les hommes ou les ressources dont elle a besoin?2 Faut·i1 dès lors, se résoudre à l'hypothèse qu'il qualifie justement de manichéenne, qui privilégie « l'évolution orientée de l'écologie des pays en voie de dçveloppement» au détriment du « greffage quasi chirurgical de la technologie » ? La réponse, la praxis concrète des Etats nationaux indépendants qui œuvrent en vue de leur renaissance montre bien qu'ils ont écarté, d'une manière dé· cisive, la première solution ; à long terme, elle mènerait à de nouvelles servitudes. Nouvelles approches de la décolonisation, par quoi Jacques Berque clôt -ce livre, frappe par la richesse des points de vue et de la formulation. Après avoir comparé l'effort atomique français à l'industrialisa· tion de l'Egypte, initiatives non pas simplement matérief[es, mais symboliques, il nous propose sa thèse centrale : Ce n'est qu'au moment .où la culture nationale, joignant l'efficace à l'authenticité, arriverait à supplanter ce circuit exogène, pour recouvrer l'immédiateté de ses bases naturelles, qu'on se débarasse. rait de l'apport étranger, ou plutôt qu'on le réduirait à son rôle d'appoint, de· moyen. Si la décolonisa· La Quinzaine littéraire, 1"' juin 1966

Algérie, 1962 tion avance, dans ce difficile débat, où elle se « recroise », si l'on peut dire, avec la révolution prolétàrienne et une nouvelle sorte de romantisme des lettres et de la sensibüité, armée de la seule force du besoin et de l'espoir, d'où son dialogue le plus souvent chaleureux, mais inquiet, et parfois combatif avec ses alliés analogiques, le débat, à mon sens, pourrait se proposer comme thème ceci : L'impérialisme, comme expansion technologique, tendait à imposer ce contenu même à la société dite dépendante ainsi traitée en pure vacuité. Quand la nation s'affranchit, elle s'efforce, inversement, de s'imposer comme contenu à une forme qui serait la modernité.

Nous sommes loin du.« drapeau national et du siège à l'O.N.U. » (ou à la S.D.N.). Le passage des signes de l'indépendance formelle à la quête du moi fondamental, vivifiée par les techniques de la cro~ sance économique accélérée et planifiée, sonne le glas de l'approche « diplomatique » événementielle. Les temps sont venus, pour l'Oc· cident, d'aborder la constitution d'une sociologie de la décolonisation, à laquelle l'œuvre impulsée par Jacques Berque3 , rejoignant celles d'un noyau agissant d'univer· sitaires, comme aussi de plUsieurs· jeunes équipes et revues, fait de Paris la' plaque tournante, de cette réflexi(ln. . Anouar Abdel-Malek

1. J'ai tenté de formuler quelques hypothèses théoriques de travail dans plusieurs textes, notamment : «La vision du problème colonial par le monde afro. asiatique Il, Cah. inter. de aociol., xxxv (1963), 145·56 ; « L'orientalisme en crise », Diogène, n° 44 (1963), 109-42; «La problematica dei soci8lismo nel mondo arabo Il, Nuovi Argomenti, Roma, nO 61.66 (mars 1963·fév. 1964), 141.83; l'Introduction à la pensée· arabe contemporaine, Anthologie de la littérature arabe contemporaine, vol. 2 : Le. euaU Le Seuil, Paris 1965, 9·36. D'autres textes sont en cours de publication.

2. Cf. « L'aide du tiers monde à l'Occident », Le Nouvel Observateur, nO 76, 27 avril 1966, qui donne les chiffres de la ponction, grandissante... 3. Après Déposaesaion du monde (Le Seuil, 1964 ), Jacques Berque élabore actuellement llne théorie générale de la décolonisation. en même tempe que de nouveaux travaux sur le monde arabe. 25


POCHE

POLICIERS

Naissance d'Utopie Thomas More Utopia Penguin Classics traduction de Paul Turne! Thomas More L'Utopie Poche-Club traduction de V. Stouvenel Rien ne semhle indiquer, ni en France ni même en Angleterre, que l'on doive célébrer d'une manière quelconque le quatre-centcinquantième anniversaire d'un livre fort important quoique assez négligé de nos jours: L'Utopie de 'Thomas More. C'est en novemhre 1516 en effet que parut à Louvain le Libellus vere aureus nec minus salutaris quam festivus de optimo reipublicae deque nova Insula Utopia, (lutore clarissimo viro Thoma Moro, titre qui dans la première traduction française (1550) donnait ce somptueux à-peu près: La description de l'île d'utopie où est comprin,s le miroer des républic-, ques du monde, et l'exemplaire de vie heureuse : redigé en Stille très elegant de grand'haultesse et majesté par illustre bon et sçavant personnage Thomas Morus citoyen de Londre et chancelier d'Angleterre. Thomas More fut le p~Inier vrai utopiste, non pas tellement parce qu'il forgea le, néologisme cc utopie », mais parce qu'il a créé le genre littéraire utopique, dans lequel l'auteur recourt à la fiction pour nous présenter une société parfaitement bonne (ou parfaitement mauvaise dans le cas de l'utopie négative, de la cc négutopie »). Ce caractère romancé de l'œuvre utopique, l'absence d'articulation logique explicite qui en résulte a sans doute contribué tout comme le caractère complexe de la personnalité de Thomas More - à rendre très difficile à saisir le sens exact de ce que L'Utopie cherchait à nous dire, et les commenta-

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teurs se sont interrogés sur cet homme très riche décrivant une société sans propriété privée et sans monnaie (l'or sert entre autres à fabriquer des vases de nuit, idée que reprendra Lénine), de ce persécuteur d'hérétiques qui fait régner la tolérance en Utopie sauf pour les athées il est vrai de ce catholique qui admet le mariage des prêtres et l'euthanasie, de cet anti-Machiavel qui prête aux Utopiens une politique étrangère singulièrement retorse (nous y reviendrons). Un critique américain, Russell Ames, s'est diverti à mettre boutiJ bout toutes les interprétations avancées à propos de cette œuvre: 1. Une évasion dans le fantastique loin de la déplaisante réalité; 2. Un plan de société meilleure que More jugeait les hommes capables d'appliquer à bref délai; 3. Une société meilleure qui pour· rait exister dans quelque époque lointaine; 4. Une société meilleure que More souhaitait mais ne croyait pas possible; 5. Une restauration des vertus sociales médiévales; 6. Une résurrection du communisme chrétien primitif; 7. Un portrait hypothétique de certaines sociétés d'Amérique dont on commençait à parler, telle que celle des Incas; 8 . Une construction philosophique strictement rationnelle (sans christianisme) conçue à des fins d'instruction morale; 9. Une fiction agréable écrite pour le divertissement de l'auteur et de ses amis lettrés; 10. Le fruit d'études classiques s'inspirant de la République de Platon; Il. Un des premiers plans britanniques d'impé~ rialisme; 12. La description, par un humaniste chrétien, d'un paradis pour lettrés où les philosophes sont rois et où l'Eglise est purifiée; 13. Une société construite exactement ci l'inverse de l'Angleterre dans le but de masquer la critique sociale; 14. La description d'une organisation désirable et possible des républiques urbaines. Mais puisqu'il faut parler de livres récents, demandons - nous maintenant ce que peut choisir celui qui veut lire l'Utopie. Deux livres de poche lui sont proposés, l'un français, l'autre anglais. Leurs pris sont assez voisins, avec un certain avantage pour l'édition anglaise: 3 sh. 6 pour 160 pages (soit au change officiel 2 F 40 environ, qui deviennent 4 F si le livre est acquis en France), contre 2 F 85 pour 192 pages, typographiquement moins denses il est vrai. Si l'on compare la substance, la supériorité du Penguin ressort plus nettement. La version française est présentée sans la moindre note explicative, alors que le texte de More fourmille d'allusions, de réminiscences. Elle est précédée d'une préface de V. Stouvenel, qui a également fait la traduction. Rien n'indique au lecteur que tout cela a été écrit... en 1846, sauf peut-être la référence au communisme sensuel et athée de nos jours qui

figure dans la préface. Celle-ci est également remarquable par sa discrète mais ferme anglophogie : More parle comme un véritable Anglais, toujours armé de ce patriotisme exclusif et partial qui est le fond du caractère de cette nation. Evoquant la politique étrangère des Utopiens, qui consiste à n'user des soldats nationaux qu'en .dernier ressort et à faire plutôt tuer leurs alliés à leur place, Stouvenel écrit : La pensée se reporte, mal· gré soi, sur la conduite' constamment suivie par les conseillers d'un état voisin, et ces bittes systématiques, monstrueuses, que soutint la France pendant la révolution et l'empire. Quant à la traduction, elle est également assez personnelle. On peut y relever : des archaïsmes inutiles (p. 70 : étuver les plaies du corps social), des tournures pompeuses (p. 153 : et l'extrême nécessité se change souvent en courage devient: et souvent l'excès du danger fait un lion du plus lâche des hommes, des rajouts (p. 45, Ce mode de répression, etc.), des coupures (p. 121, après C'est ainsi que les femmes grosses... ), et enfin force contre-sens (on en trouve deux p. 43, un pp. 44, 72, 80 dans ce dernier cas, le Maire devient le Prince alors qu'Utopie est une république !). Ne parlons que pour méxrloire des coquilles - le flacon de neige de la p.163, la date de 1518 indiquée à la prière d'insérer au lieu de 1516. Thomas More méritait quand même mieux 1• L'édition anglaise de poche n'a évidemment pas ce côté coInique, encore que la préface de Paul Turner (qui est également le traducteur) soit parfois pleine d'esprit. Les notes abondantes qui accompagnent le texte, outre qu'elles l'éclairent parfaitement, montre que le .traducteur s'est posé des problèmes dans les passages latins un .peu obscurs, ce qui est assez rare pour qu'on le mentionne élogieusement. Le livre comporte également une annexe sur le communisme de Thomas More et un glossaire expliquant le sens des noms propres forgés à partir du grec par l'auteur. On aimerait disposer en France d'une édition aussi soignée, qui justifie autant la formule du livre de poche que son homologue français la dessert2 •

Bernard Cazes 1. La traduction de P. Grunebaum·Ballin (A. Michel 1935) est plus satisfaisante, bien que les commentaires soient surtout consacrés, à la biographie. La meilleure vue d'ensemble sur Thomas More se trouve à mon sens dans Mazlish et Bronowski, The Westem Intellectual Tradition - from Leonardo to Hegel (Harper Torchbooks ou Pencan Books), chap. IV. 2. La réimpression française peut cepen· dant avoir l'utilité de « casser» le marché d'occasion de J'édition StouveneJ, qui en dépit de sa parfaite nullité, se vendait cependant 18 F il Y a deux ans!

Pierre Souvestre et Marcel Allain Fantômas, 11 Robert Laffont, éd.

La Belgique, la nuit, la brume, une gare, bien avant Simenon. Le pur sang Prince de Galles, écltappant à ses palefreniers, s'emballe• Panique dans le cirque Barzum, p.ersonne n'ose approcher l'animal qui va à une mort certaine : sur toutes les voies des trains arrivent. Heureusement, Hélène se souvient de son enfance équestre au Natal, il ne lui faut guère qu'un lasso pour se rendre maî· tresse du cheval. Félicitations, tour d'honneur, et le directeur du cirque l'engage sous le nom de Mademoiselle Mogador, écuyère de haute école. Début d'une histoire à l'eau de rose pour veillées des chaumières ? Non. Hélène est la fille de Fantômas et la police la recherche pour un crime abominable qu'elle n'a d'ailleurs pas commis. Encore Fantômas, toujours Fantômas! Après un demi-siècle le héros masqué de nos grands-pères est en passe de devenir immortel, grâce à ses géniteurs, Pierre Sou· vestre et Marcel Allain, mais aussi grâce à son fidèle public. Pour soixante-cinq centimes - un récit complet sous jaquette illustrée le lecteur d'avant 1914 achetait le droit de frissonner. Le mot « fin » était un piège qui ne trom· pait personne, tout le monde savait qu'il signifiait la suite au prochain fascicule. Les auteurs avaient mis le doigt dans l'engrenage, ils ne pouvaient plus l'en retirer. Marcel Allain et Pierre Souvestre avaient autant d'appétit que leur public, ils ne le laissèrent jamais sur sa faim. Trentedeux. volumes de quatre cents pages paraissant à raison d'un tous les mois! Cette cadence ne s'explique pas sans secrets de fabrications. Marcel Allain, le survivant, n'en fait pas mystère. Souvestre et 'lui rédigeaient ensemble un plan de quinze pages puis, à pile ou face, ils se répartissaient le travail : l'un se chargeait des chapitres pairs, l'autre des impairs. Petite coquetterie, Marcel Allain commençait chacun de ses chapitres par « toutefois » et la griffe de Pierre Souvestre se reconnaissait à « néanmoins ». En général un « Fantômas» s'écrivait en quinze jours. La rapidité de con· ception et d'exécution n'explique pas tout. Marcel Allain dictait, véritable précurseur, au dictaphone. Et bien avant James Bond il découvrit les gadgets : Fantômas dissimule des lampes rouges sous son masque pour que ses yeux jettent des éclairs, il porte une veste fourrée de lames de rasoirs afin d'être insaisissable, etc. Fantômas n'est pas une version prématurée de James Bond, honne brute velue, tout juste capable


Le retour de FantôlIlas PI ERRE: SOUVESTRE:- f.r MARCEL ALLA 1N ~

Pour 65 centimes, le lecteur d'avant 1914 achetait le droit de frissonner.

de trousser une fille et de renverser une situation à l'aide de ses poings et de son arme habituelle, pas « astucieux » pour un louis - au sens 1900. Ses créateurs le définissent en ces termes

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Je dis... Fantômas. Cela signifie quoi? Rien... et tout! Pourtant qu'est-ce que c'est? Personne... mais cependant quelqu'un! Enfin, que fait-il ce quelqu'un? Il fait peur! ! !

Fantômas, maître de l'Effroi, roi de l'Epouvante, génie du crime, empereur de la nuit, voit tout, sait tout, est partout sans être nulle part, il est le protagoniste par excellence, celui qui a l'initiative, il est libre d'attaquer qui il veut où il veut, hors de tout motif, bien qu'il lui arrive d'éprouver une passion freudienne pour sa fille, amoureuse du journaliste Fandor. Ce Fantômas silhouetté, inapte aux séductions de la vie. incarne la mort qui va. Apte à tous les déguisements, Frégoli criminel, l'Homme aux Cent Visages étend ses ailes noires Bur le monde. Pour le suivre il La Quinzaine littéraire, 1" juin 1966

faut l'imiter. Le policier Juve ne s'en prive pas : il lui emprunte son déguisement pour tenter de le capturer. En vain Fantômas semble invulnérable, il est capable de tout, même de s;ubtiliser un train sous un tunnel. Quand la « subjectivité » d'un auteur rencontre « l'inconscient collectif », le nom du personnage créé devient inséparable du titre de l'ouvrage. Aujourd'hui Fantômas est un documentaire d'époque : une arme à feu s'y nomme un browning, un pneu un bandage. On apprend une foule de choses dans Fantômas : de la géographie, de l'histoire. Dans les premières années du siècle des noyés bénévoles se jetaient à l'eau, au pont de Grenelle, et partageaient ensuite la prime avec leurs sauveteurs-compères. On est surpris par l'allégresse, la rapidité cinématographique du récit, le ton bon enfant, avec de temps en temps une pointe d'insolence. Marcel Allain nous promène dans des soirées littéraires bigarrées, animées par l'académicien Sori~ net-Moroi, égyptologue et piqueassiettes. Le journaliste Jérôme Fandor, forcé d'endosser la défroque d'un poète qu'il a imaginé et fait disparaître prématurément,

lorsque les commandes abondent, copie effrontément un acte en vers dans les classiques : comme .mon acte va être joué devant un public de gens de lettres, je n'ai pas à me gêner. Je suis sûr que ces gaillards-là n'y verront que du feu et qu'ils ne reconnaîtront pas la supercherie. Comme tous les feuilletonistes, Marcel Allain a la réputation d'écrire mal.' Ses négligences lui sont imputées comme des ignorances. Jugé peu sérieux, on ne lui pardonne pas d'avoir de l'humour. Avant lui déjà, Ponson du Terrail se voyait reprocher des fautes de français qui n'étaient que des jeux de mots, des calembours volontairement épais, des gags intimes. L'écriture d'Allain est parlée, directe, volontiers provocante, elle fait une large place à l'argot. Sans descriptions fignolées, avec une intrigue qui rebondit sans cesse, à base de masques et d'aventures, l'auteur a su toucher, captiver, passionner. C'est une singulière preuve de talcnt que de donner à la littérature française un personnage aussi abstrait que Fantômas : il n'a besoin pour exister que d'un hautde·forme et d'une cape. A cette époque où l'Interpol n'existait

pas, le célèbre policier Juve inter. vient indifféremment - sans préjudice des notes de frais - dans les cinq parties du monde. Marcel Allain entraîne ses deux héros dans . une course - poursuite sans fin autoùr de la terre. Personna· ges d'actualité, Juve et Fantômas passent leur temps à rencontrer des gens qui ont entendu parler de leurs exploits en lisant les journaux. Aussi, pour ne pas décevoir ces admirateurs, ne cessentils d'être en représentation. Les tournées Juve-Fantômas, vieille maison, bonne réputation, jouent chaque soir à bureaux fermés et leur gracieuse clientèle applaudit de confiance. Fantômas n'a pas besoin d'armes pour être craint, son pouvoir, comme celui du docteur Mabuse, de Fritz Lang, est d'essence hypnotique. Seul Juve lui résiste parce qu'il est capable de soutenir son regard. Le bien et le mal restent face à face, sans pouvoir s'anéantir. Ils se complètent l'un l'autre, et à la fin du trentedeuxième volume Fantômas dit à J uve : je sais très bien pourquoi tu ne m'as pas arrêté, c'est parce que tu es mon frère!

Claude Pennee 27


REVUES

INFORMATIONS

Les Temps Model'Jles. mal Extrait du Flaubert de Sartre: « La conscience de classe chez Flaubert»: ... [Flaubert] est de mauvaise foi; jamais il ne cessera de condamner la bourgeoi. sie... mais jamais non plus, il ne sou· haitera sa destruction réelle ou son ren· versement. Polémique autour de Pour Marx et de Lire le Capital, de Louis Althusser. Pour Nicos Poulantzas, Althusser procède à la constitution de la Théorie du maté· rialisme dialectique, ce dont il le félicite. Pour Robert Paris, Althusser se tient en deça du marxisme, ce en quoi il a tort. Pour Jean Pouillon, Althusser n'a ni tout à lait tort ni tout à lait raison.

Esprit, mai Discussion autour de « l'aliénation ». Deux marxistes. Victor Leduc et Henri Lefebvre, d'une part. deux personnalistu de l'autre. En fait. si les uns et les autru veulent en finir avec la chose, ils ne sont point d'accord sur la définition du mot. lean·Marie Domenach propose d'en faire l'économie et de lui substituer celui d' « exploitation» qui a, certes, moins de résonances philosophiques. Louis Althusser, à qui se sont par· fois référés les auteurs précédents, lait l'objet d'un examen bienveillant de lean· Luc Nancy qui « attend » la venue d'une « épistémologie marxiste» et en salue l'approche.

La Nouvelle Revue Fraa\l&iae. mai Rares poèmes de 1965 par Pierre· Jean Jouve. Textes peu connus de Félix Fénéon, critique d'art à la revue anar· chiste le Père Peinard: « Ballade chez les artisses indépendants »: J'y ai été foutre! Et j'en vas dire mon sentiment aux camaros... Deux élégÎe& de Tibulle traduites par Jean Grosjean.

Critique. mal Première partie d'une étude de Michel Butor sur Diderot. Suite de l'étude de Jean Starobinski sur « Ironie et mélancolie »: à travers la Princesse Brambilla de Hoffmann, et ce qu'a tiré de cette œuvre Kirkegaard qui, dépassant les deux aspects d'un même niveau spirituel (ironie et mélancolie), viendra à s'installer dans un humour et un sérieux supérieurs.

L'Are Numéro consacré à Jules Verne. Textes de 'Michel Foucault (les romans de Jules Verne, c'est... non pas la science devenue récréative, mais la re·création à partir du discours uniforme de la science), Michel Serres, Jean Roudaut, Marcel Brion (qui voit dans « le Voyage au centre de la Terre» une appartenance, immédiate ou médiate, aux problèmes des mystères de la vie spirituelle), Marcel un révolutionnaire souterrain»), Moré Michel Butor, Georges Borgeaud Jules V eTne et ses illustrateurs »), René Micha,

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Pierre Versins (qui montre où Iules Verne a pris son bien pour un but original: «instaurer le sentiment de l'artifice»), Marcel Lecomte, Francis Lacassin. Lettre de Raymond Roussel qui supplie Eugène Leiris de ne « jamais (lui) parler» de Jules Verne: car il me semble que c'est un sacrilège de prononcer ce nom autre· ment qu'à genoux. C'est lui, et de beau· coup, le plus grand génie littéraire de tous les siècles... Le prochain numéro de L'Arc sera consacré à Jean.Paul Sartre.

Les Lettres Nouvelles. mal-juin Textes des c· ri p tif s et poétiquea d'Alexandre Soljenitsyne qui circulent en U.R.S.S. sans nom d'auteur bien qu'ils n'attaquent nullement le régime. Récit dit Hongrois Joszef Lengyel qui a passé dix.sept ans dans un camp de Sibérie. Le dassier du procès Siniavski-Daniel par Claude Ligny, et répercussions de ce procès dans les démocraties populaires. Textes de Jean Tardieu.

Tel Quel. printemps 1966 « Le roman et l'expérience du limites », texte 'de la conférence prononcée

par Philippe Sollers, à Paris, en décembre 1965. Notre société a besoin du mythe du roman ... Le roman est la 'manière dont cette société se parle, la manière dont l'individu doit se vivre pour y être ac· cepté. Et encore: Sade est pour nous le feu où jeter, aujourd'hui. encore, la plu. part des romims. Si, pour Sollers, un auteur n"est pas vraiment la cause de ce qu'il écrit, mais bien plutôt son produit, et si une œuvre n'existe par elle. même que virtuellement... c'est à l'inté· rieur. du langage, reconnu en quelque sorte mathéJ!1atiquement comme étant notre milieu -de transformation que nous devons poser le problème (du roman). Il s'ensuit que: Ecrire, faire apparaître l'écriture, ce n'est pas disposer d'un savoir privilégié: c'est essayer de découvrir ce que tout le monde sait et que personne ne peut dire. «Lu problèmes de l'avant.&arde li par Marcelin Pleynet. D'avant.garde, aujourd'hui, il ne saurait y en avoir que dans la mesure où se survit à lui·même un monde en proie à sa disparition.

Après deux ans de silence, la revue· Aléthéia - fondée naguère par des étu· diants de la Sorbonne et de l'E.N.S. de Saint·Cloud _. publie son numéro 4. L'équipe dirigeante, renouvelée, mais dé· finitivement provisoire déclare: On ne vous fait ici aucun serment: il n'y aura pas de synthèse, pas de solution définitive, pas de baume, mais seulement un che· minement besogneux, qui n'obligera pero sonne, espère.toOn, à rester spectateur. Au sommaire de ce numéro, consacré, pour l'essentiel, au structuralisme, Cl. Lévi· Strauss, Roland Barthes, Maurice Gode· lier, entre autres, et la fin de l'étude de Martin Heidegger sur un texte de la physique d'Aristote.

PéDiz. numéro 1 Voici une nouvelle revue belle et originale - proposée par l'équipe de Dire (cahiers de poésie et de typagraphie qui ne paraissaient plus depuis 1965). Poèmes de Séféris, Lawrence Durrell (traduits par F.·l. Temple), G.·E. Clancier, Edmond Dune. Au sommaire égale. ment, des textes de l'Allemand Günter Ku· nert - qui travailla avec Brecht - , et du Suisse Peter Bichsel. (Fénix, l, rue du Grand-Saint·Jean, Montpellier. )

Le Contrat 8ooial. mars-avril « Rousseau et la démocratie li, par Simone Pétrement, s'ouvre sur cette affir.

mation : « Les plus importantes des inven· tions, cellu qui permeuent d'utiliser toutes les autres et d'en faire naître de nouvelles, sont celles qui concernent lu moyens de transport. Le progrès technique a consisté surtout à faciliter, à multiplier les communications. C'est ainsi qu'a été rendue passible la division du travail, que sont apparus les Etats modernes, et que se constituent peu à peu, au-dessus de ces Etats, de grands empires économiques. »

Preuves. mal Un numéro très « extru.européen li. Jean Lacouture qui a passé deux mois aux Etats·Unis, où il a eu l'occasion de voir les leaders politiques et intellectuels, examine les conditions d'une politique de paix au sud Vietnam. Le reste est essentiellement consacré à la littérature polonaise aussi bien audelà des frontières de la Pologne (Gom. browicz) qu'à l'intérieur (Mrozek). Léon Poliakov critique la conception de la lutte des juifs que Jean·François Steiner a exposée dans son best·seller « Treblinka ».

L'événement, mal Les événements du mois d'avril sont classés dans la « chronologie », certains font l'objet d'articlu importants: « La vie édifionte de M. Mollet» par Viansson· Ponté. « Gromyko chez Saint·Pierre » par Maurice Schumann, et - bien sûr - le Vietnam. . « L'événement caché », c'ut « Les Juifs en U.R.S.S. li par Isabelle Vichniac: il s'agit d'une discrimination systématique. On le voit dans les procès économiques qui se terminent souvent par une condamnation à mort systématique: 60 % des condamnés sont juifs. Pierre Delmotte démonte les rouages d'une société secrète: les « fabricants» de vin. Dans son éditorial, d'Astier s'expli. que, (il avait reçu de nombreuses lettres irritées après sa prise de position favorable aux beatniks) : j'ai entendu dans mon âge parler avec autant de mépris des sur· réalistes ou des existentialistes.

Europe. avril-mal Numéro spécial consacré à la télévision: sert-elle la culture ? Europe veut confronter la télévision avec l'aspiration à la culture que manüestent toutes les classes de la société, tous les âges de l'homme, toutes les professions, toutes les carrières. Prises de positions de Georges Pierre : « Le miracle est quotidien l i ; Pierre Paraf: « La visiteuse du soir»; Guy Gauthier: « La culture en 59 cm»; Roger Kahane: « L'âge ingrat de la télé· vision»; Patrice Boussel: « La télévision, technique de conditionnement »... Témoignages de Philippe. Gérard: « Un musicien devant la T.V.»; Jean Ferrat: « On entre chez les gens »... Etudes de Louis Promeyrat: « La télévision scolaire»; Jean-Pierre Léridant: « La T. V. enfantine »...

Gif!' Wiff. mal Premier numéro imprimé d'une re' vue jusqu'à présent ronéotée et qui se propose d'encourager, étudier et défendre les bandes dessinées... en particulier celles d'expression française. Si le cinéma, dès 1895, s'affirma l'Art du XX" siècle, la bande dessinée s'impose dès aujourd'hui comme celui du XXI". Le seul art qui permette de re· constituer l'Enfer de Dante ou une guerre sur la planète Mars, avec une figuration illimitée et des décors grandioses que les coûts de revient ou l'impuissance de la technique interdisent à jamais au cinéma. Autre argument: On chercherait en vain dans les bandes dessinées la « mora· lité» ignoble de certaines fables de La Fontaine qu'on donne à réciter aux en· fants. Réservé aux adultes et, de préférence, aux intellectuels. .

La protestation, dant René Char' a pris l'initiotive, contre l'installotion m Haute·Provence d'un ensemble stratép que d'engins balistiquea, a recueilli la Agnature de nombreusea personnalités. Parmi elles: Raymond Aron, Roland Bar. thes, lean Bazaine, lean Beaufret, Simone de Beauvoir, Maurice Blanchot, Georges Blin, Yves Bonnefoy, Henri Bosco, lean Cassou, René Clair, Joon·Marie DomeTUlCh, Max·Pol Fouchet, André Frénaud, Robert Gallimard, Louis Guilloux, Michel Leiris, Jean Paulhan, Jean Rostand, lean·Paul Sartre, Jean Vilar. Le 5 juin, un grand rassemblement se tiendra à Fontaine-deVaucluse. Toutes les organisatioru de &IJUche y participeront.

Une vente de toiles, deasins, gouaches, manuscrits aura lieu le 21 juin au musée Galliéra par les soins de M' Rheim'S. Elle êst CÙ!stinée à recueillir des fonds .en . faveur des intellectuels espagnols lourdement frappés d'amendes (pllU de 25 millions d'anciens francs) à la suite de la réunion tenue au couvenl Sorria de Barcelone par les étudiants du syndicat universitaire libre. Du 9 au 19 juillet aura lieu à Cerisy.la-Salle une « décade» à propœ du surréalisme, de son influence sur la pensée, la paésie et l'art contemparains. Lu discussions seront dirigées par Ferdinand Alquié et Raymond Queneau. Le 34' Congrès du P.E.N. Club in·ternational se déroulera à New York, du 12 au 18 juin. Thème des discussioru: L'écrivain en tant qu'esprit indépendant. L'Union des Ecrivains organise en octobre prochain à Budapest des « Jour.' nées de la poésie » où se rencontreront de nombreux poètes de clivers pays. Sujet du colloque: « l'internationalisme de la poésie ». En marge du bi·centenaire de Mme de Staël, célébré par une remarquable exposition à la Bibliothèque Nationale, divers ouvrages sont consacrés à l'écrivain, divers textes d'elle réédités. La collection 10/18 publie Dix années d'exil avec un portrait par Emmanuel d'Astier, une intraduction ct des notu de Simone Balayer.

Les éditeurs préparent Aux éditions du Seuil daivent ptJTtJitre, en juin, un nouveau roman de Petru Dumitriu, un recueil de nouvelles de Camille Bourniquel, un roman documentaire sur le Sud.Est asiatique et lu hautes sphères de la politique américaine: Les fourmis rouges, de Lederer et Burdick, des ouvrages, de Joseph Rovan (sur l'Europe), Albert Meister (sur l'Afrique), Germaine Tillion (sur l'asservissement des femmes en bordure de la Méditerranée), Alain Touraine (La conscience ouvrière), André Warusfel (Dictionnaire raisonné des mathématiques) Jean Granier (Le Problème de la vérité dans la philosophie de Nietzsche), René Laurentin (Bilan du Concile ). Le Mercure de France annonce une édition critique de la Ville, de Paul Clau· dei, un essai de Jacquea Garelli sur la philosophie du langage, la traduction du Bateau ouvert de Stephen Crane (dans la collection dirigée par Pierre Leyris) et, pour cet automne, le deuxième tome du « Painter » sur Proust. Stock publiera en juillet l'œuvre romanesque de Katherine Mansfield. A paraître, chez Grasset, un roman de Kléber Haedens : L'Eté finit sous les tilleuls, histoire d'une Bovary moderne, l'Air de' Venise, de Solange Fcisquelle, Ordonne ton amour, extraits d'un Jour. nal de pensée de Henri Petit, Petit précis de sociologie parisienne, de· Philippe Bouvard, PeutoOn être chrétien aujourd'hui? de lean.Marie Paùpert.


PARIS

Dali: «quand nous serons des anges» Alain Bosquet Entretiens avec nali Pierre Belfond, éd. Alain Bosquet vient de publier des Entretiens avec Salvador nali, réalisés, par un grand souci d'honnêteté, au magnétophone. Je tiens que le magnétophone est l'instrument le moins honnête et le moins fidèle qui soit. Il rappelle vivement un moment vécu, c'est vrai, à ceux qui ont eu la chance de le vivre. Mais aux autres, il ne transmet qu'un maigre sous-produit, dont on ne peut rien tirer de sûr. Le texte écrit est fait pour être lu, et celui qui écrit se relit, se corrige, et pense à son lecteur. La parole parlée est faite à la fois pour être entendue, et vue, et partagée. Dans un entretien dont tout est improvisé, il n'est pas indifférent que tel mot soit dit avec un sourire, tel autre après une hésitation. L'intonation, le geste, le regard (et le regard échangé?) la gaîté, l'ennui, l'éclairement soudain du visage soulignent ou parfois contredisent absolument les mots que le magnétophone gardera. Et ces mots s'adressaient non pas au lecteur - mais à la personnalité physiquement présente dans la pièce; son ingénuité ou sa prétention, son intelligence ou sa sottise pousse ici et là l'interlocuteur. Il n'y a pas d'objectivité imaginable quand deux êtres se rencontrent, si légèrement que ce soit. Le magnétophone garde au moins tout ce qui peut s'entendre de la rencontre. Mais en écrivant sous sa dictée ce que le magnétophone dit, - on retranche ce qui tient à la mélodie et au rythme du débat, la part théâtrale. L'essentiel. Restent les mots. C'est le danger. Avec le magnétophone, la platititude est de rigueur. Toutefois, Dali s'en tire plutôt bien, reconnaissons-le. Le malheur est que, souvent, Alain Bosquet se prend pour Dali : comme Dali est réputé dire n'importe quoi, Bosquet croit de bon cœur se mettre à la hauteur de Dali en posant aussi n'importe quelle question. Mais du n'importe quoi de l'un au n'importe quoi de l'autre, - il yale plus grave des abîmes. A sotte question, dit-on, point de réponse : Dali ne veut pas rester court. Mais ce qu'il répond vaut très exactement ce que valaient, aux journalistes curieux, les réponses de Marylin Monroe. Dali s'y prête volontiers. Comme Socrate dans son enseignement oral, il se découvre en ses disciples, - en ses interlocuteurs attentifs. Et le Socrate de Xénophon n'est pas plus faux, sans doute que le Socrate de Platon. Plus court, seulement. L'avarice, dont Dali se vante, est aussi de thésauriser ses avatars : le v~ici vu par tel et tel. Quelle surprise ! C'est bien moi, pense-t-il probablement. A un degré plus ou moins bas. La Quinzaine littéraire, 1" juin 1966

Qui auriez-vous aimé être ? lui demande-toOn.· Et lui : Salvador Dali. le le deviens, d'ailleurs, de plus en plus. Il l'est, par son œuvre de peintre. Mais il le devient par la découverte de ses multiples interlocuteurs. Il n'en a de ce côté, jamais fini. Les erreurs l'étonnent et vite le ravissent : étaient-elles des erreurs ? Jusqu'où Dali peut-il s'étendre? Et son universalité, qu'il savoure, lui trouvera-t-il une fin ? Le contraire de Dali, certes, c'est M. Teste. Mais celui-ci disait: La bêtise n'est pas mon fort. En quoi ils sont jumeaux. Ce qu'on prête à Dali, -

Jamais. Cette fois il s'écrie, les mains tendues et l'articulation déci-si-ve : Be-san-çon! Be-san-çon! Nous voilà sur le canapé je ne suis qu'interrogation. Il paraît que c'est à Besançon que nous devrions tous être, c'est là qu'il se passe quelque chose, et là seulement. Sous la forme du congrès scientifique, d'où sortira (enfin!) une nouvelle notion d'espace. Quelqu'un parle de Jules Verne, près de la fenêtre, Dali le prend à parti: - Iules Verne n'avait pas

Le porc a donné au Maître sa devise: Ulterius. Celui qui jamais ne retourne en arrière et ne se laisse rebuter par aucune puante ordure, celui-là, droit devant lui, trouvet tôt ou tard sa vérité.

en conclurai-je - est )uste, quoi que ce puisse être, ou a peu près, avec pourtant cette réserve : la niaiserie et la vulgarité ne viennent jamais de lui. Mais de celui qui s'avise, - fou qu'il est - d'aller, comme encore une fois j 'y suis allée, l'interroger. Ce n'est pas sans tremblement, et c'est toujours à l'hôtel Meurice. Le capitaine Moore, qui veille sur Dali, me prend par erreur pour une adoratrice ou une collectionneuse de signatures. Il me prend aussi en sympathie et en pitié. Je n'ose pas le détromper. - Vous êtes émue? me dit-il. Je ne réponds rien. - Parce que le Divin nali va entrer? Je ne réponds rien. - Voulez-vous un whisky ? Je dis oui. Et voici Dali tout radieux, tout beau, tout pimpant, tout paré, gilet d'or et d'argent et d'azur et de rose, - et cravate corail, - et frais: il ne me dit pas bonjour.

d'imagination. Il fabriquait des casseroles. Toujours le même temps et le même espace dans ses casseroles. Aucun intérêt ! Le vrai génie, c'est Raymond Roussel! Il avait prévu l'anti - gravitation et l'hibernation, dépassé les vieilles notions de la mort et de l'espace. Voilà ce qui m'intéresse, et ce qui est nouveau. le voudrais savoir la fin du congrès de Besançon. Je demande à Dali s'il est content du livre qu'Alain Bosquet vient de faire paraître. Il se renverse sur le canapé avec une satisfaction épanouie : - Très très, très content. Parce que je fais Alain Bosquet tout à fait cocu. le l'avais prévenu. Quand il a voulu parler avec moi, se défiant de lui-même, il a- voulu s'en remettre au magnétophone, mais se défiant de ma syntaxe, il m'a demandé la permission de mettre en français ce que j'aurais dit. Or, je savais que mettre en français, pour Alain Bosquet, ce serait souvent mettre à l'envers. Et je lui

ai dit : Mettez en français, arrangez la syntaxe, et vous serez cocu. l'ai eu ce moment de complète satisfaction. l'ai constaté que le cocufiage était ce que j'avais prévu. Evidement, le cerveau de Bosquet ne peut pas du tout reconstituer ce que produit le cerveau de Dali. - N'y a-t-il pas là un malentendu ennuyeux pour le lecteur? - Mais non. Pas du tout. Puisque je vais tout rétablir dans l'ordre, et qu'en plus je m'expliquerai dans la Lettre ouverte à Salvador Dali qui va paraître chez Albin Michel. - Cet ouvrage est-il avancé? En êtes-vous content? - Il est fini. Il est parfait. le l'ai fait seul. le voudrais vous montrer des exemples de ce qui se passe quand on arrange ma syntaxe. l'avais dit à Alain Bosquet: cc Tout ce qui n'est pas tradition est plagiat ». le ne sais paS si c'est grammaticalement incorrect. Mais je sais très bien ce que cela signifie! S'il ne comprenait pas, il fallait me le demander. Un artiste profondément original s'appuie sur la tradition et ne peut pas ne pas être original: quand il croit qu'il imite, quand il croit dire une chose très simple. très ancienne, très connue, il la renouvelle parce que c'est lui qui la dit. Au lieu que les révolntionnaires, vous savez, ceux qui veulent faire table rase et ne rien devoir à personne, ceux là sont à la merci de tout ce qui se passe. Ils absorbent n'importe quoi, et le restituent. L'œuvre de Picasso est faite de plagiats plus ou moins géniaux... - Ça n'est pas contradictoire, un plagiat génial? - ...Et vous savez ce qu'Alain Bosquet écrit, pour rétablir la syntaxe? Il remplace (c tradition » par cc imagination » ou je ne sais plus quoi. Enfin, juste le contraire. Comme il remplace « ciel » par « enfer >J. le lui décris ce qui se passera quand nous serons tous des anges. Evidemment, quand nous serons des anges, nous n'aurons· plus du tout- besoin de notre morale, qui est une invention du peuple hébreu valable pour cette terre seulement. Tout sera permis et même très recommandé de ce qui était interdit ici : l'inceste, la sodomie, par exemple. Ce sera permis au ciel. Voilà ce que je dis. Et Alain Bosquet écrit, au lieu de « au ciel », cc en enfer ». C'est tout le contraire. Et ça n'a aucun sens. Mais ça ne fait rien. l'ai l'habitude de ces erreurs. l'avais donné, il y a longtemps, à un tableau surréaliste, ce titre : « Le miel est plus doux que le sang ». D'abord c'est vrai, n'est-ce pas ? Ensuite, c'est clair, il semble qu'on ne puisse pas s'y tromper. Personne n'a lu le vrai titre. Tout le monde a cru voir le contraire : « le sang est plus doux que le miel ». l'ai fait rectifier le premier catalogue, et ensuite avec patience, mais rien n'y a fait. Les gens n'entendent pas ce qu'on dit et ne lisent pas ce qui est écrit. losane Duranteau 29


TOUS LES LIVRES

ROMANS FRANÇAIS

Georges Belmont Un homme au crépuscule Julliard, 15 F. L'envoûtement de deux homm~ par' un paysage': l'Irlande et par une soif commune: celle de l'absolu Paul Bodin Une jeune femme . Robert Laffont, 12 F. La jeune femme moderne face à sa liberté Voir l'article de Maurice Nadeau, p., 5. Roger Horoerie Paix à mon âme Gallimard, éd. . •Dremr.er rom~: _ l'ob_ion de la mprt, de l'amour et 'de la création Léonie Bruel Personne ne répond Ed. de Minuit, 10,80 F. Une enfance et la naissance d'un langage Marcel Clouzot La deite Denoël, 12,35 F. La nuit et 'son symbolisme Claude Michel Cluny Un jeune homme de Venise Denoël, 7,20 F. Voir l'article de Maurice Nadeau, p. 5

Didier Coste Je demeure en Sylvia Ed. de Minuit, 7,70 F. Deuxième roman de l'auteur de « La lune avec les dents "

Noël Devaulx Frontières' Gallimard, 8 F. Voir l'article de Maurice Nadeau, p. 5 Bruno Gay·Lussac La robe Gallimard, 9 F. Drame de l'amour et de la jalousie Roger Laporte Une voix de fin silence Gallimard, 10 F. Les problèmes de la création littéraire Jacques Laurent La fin de Lamiel Julliard, 12 F. SOllS la dictée de Stendhal, l'ardeur 'a prétendu terminer Lamiel, sans, pour autant, faire œuvre de Beyliste

Patrick Mac'Avoy La ballade Julliard, 12 F: Le cri d'une femme malade et abandonnée 30

. Hélène Parmelin. . Le guerrier fourbu Julliard, 20 F. Aux temps du Viet·Nam et de Saint.Domingue, la fascination de la guerre'

R.·M. Rilke Œuvres, T. 1, prose Le Seuil, Voir l'article de B. Pingaud p. 7

Philippe Sellier Pascal et la liturgie P.U.F., 12 F.

Georges Heuyer Vingt leçons de psychologie médicale P.U.F., 16 F.

Mf:MOIRES SCIENCES ROMANS f:TRANGERS Nikos Athanassiadis Une jeune fUle nue Traduit du grec par Christine . Notton Albin Michel, 15 F . Dans l'univers légendaire de Mytüène, un homme, une femme et un dauphin Iialo :CalVino La journée d'un scrutateur Le Seuil, trad. de l'italien par Gérard- Genot Satire ~ élections italien~

Voir l'article ,de Georges Piroué, p. 8 Stig Dagerman Le serpent Traduit du suédois par c..J. Bjurstriim et Hervé Loville Les Lettres Nouvelles Denoël, 15,40 F. Voir l'article de G. Serreau p. 9

Dorothy Eden 1mbroglio à Rome Traduit de l'anglais par C. Fahien Presses de la Cité, 12 F. Heinz G. Konzalik Ils sont tombés du ciel Presses de la Cité, 15 F. Oscar Lewis Pedro Martinez Traduit de l'anglais par Céline Zins Gallimard, 30 F. Par l'auteur des « Enfants de Sanchez ", voici la paysannerie mexicaine Nino Modica Le sang des V oïma Traduit de l'italien par Juliette Bertrand Albin Michel, 13,14 F. La vie d'une famille de paysans ombriens Evely'n Piper La nounou Traduit de l'américain par E. Gille Denoël, 12,35 F. La présence envoûtante et tyrannique de cette nounou sur une famille américaine Stephen Schneck Le concierge de nuit Traduit de l'anglais par Pierre Singer Gallimard, 14 F. Prix Formentor 1965 Mario Soldati Les deux villes Traduit de l'italien par Roger Hardy et Jean Blondel Plon, 20 F. Turin et Rome servent de toile de fond à quarante ans -de vie italienne

PQf:SIE

Bedra w comédiens poètes Préface de Marcel Achard J. Grassin, 100 F. Anthologie

Maurice Blondel Carnets 1ntim~ (1883 • 1894) t. 1 et II Le Cerf, 27 F. La fascination de l'action sur un philosophe. Françoise d'Eaubonne monstres de l'été. Julliard, 20 F. Deuxième tome ~ 0: Mé· moires précoc~ » : l'âge mûr et ses problèmes.

w

P.·A. Benoit Le chemin r~rré La Fenêtre Ardente, 9 F. René Char Retour Amont Gallimard Le poète y célèbre la Provence et son ami Giacometti Anna Greki Temps forts Présence africaine Serge Sautereau et André Velter Aisho Préface d'Alain Jouffroy Gallimard, 15 F.

ESSAIS

~ené Barjavel La faim du tigre Denoël, 12,35 F. La finalité de l'homme au faite de cette pyramide de cadavres qu'implique la perpétuation de la vie.

Bernard Charbonneau Dimanche et lundi Denoël, 12,35 F. Les dangers d'une organisation des loisirs Michèle Curcio Surprenante magie Maubert, 15 F. Définition, historique, analyse et dangers de la magie Serge.Julienne Coffié Simone de Beauvoir Bibliothèque idéale Gallimard, 10 F. Jean Raynal La justice de· demain Denoël, 9,75· F. Le monde judiciaire d'aujourd'hui et l'incidence du Droit International sur l'avenir de la justice Jean:François Revel Contre-censures J .·P. Pauvert, 20 F. Recueil des principaux articles écrits par l'auteur entre 1957 et 1966.

Gyorgy Faludy beaux jours de l'enfer Traduit du hongrois par L. Gara John Didier L'exü puis le retour en Hongrie et l'expérience du travail forcé et de la prison.

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HISTOIRE LITTf:RAIRE LINGUISTIQUE CRITIQUE L'Année Balzacienne 1966 Par la Société d'Etudes Balzaciennes. Garnier, 28 F. Roger Ayrault Heinrich von Kleist Aubier.Montaigne, 30 F.

Louis de Broglie Certitud~ et incertitudes de la science Albin Michel, 19,20 F. Etucl.e de quelq~ gra~ figures de- savants, suivie' d'une analyse ~ grandes questions scientifiques 'et techniqùes "actuelles -et des perspectives de' l'enseignement et de la recherche. Docteur Jean DalSace et Raoul Palmer La Contraception P.U.F., 12 F. Préface de Jacques Monod. Bernard d'Espagnat Conceptions de la physique contemporaine. : les interprétations de la mécanique quantique et de la mesure. Hermann, 24 F. Destiné, malgré les apparences, à un public plus étendu que celui des physiciens. Jean Dabasse L 'organisation de l'espace, éléments de géographie volontaire. Hermann, 75 F. La poussée démographique pose un problème d'utilisation des territoires que l'auteur a entrepris de définir scientifiquement.

A,J. Greimas Sémantique structurale Larousse

André Marissel Montherlant Editions Universitaires George Sand Co'rrespondance, T. II 1832 - 1835 Garnier, 38 F.

PHILOSOPHIE SOCIOLOGIE PSYCHOLOGIE Raymond Balmès Leçons de philosophie, T. 1 et II L'école, 38 F. Destiné aux class~ ter· minales, Grandes Ecoles, Ecoles Normales, beau· coup plus qu'un manuel. Jean Berthélémy Traité d'esthétique L'école, 23 F. Ernst Cassirer La philosophie des lumières Fayard, 19,50 F. Première traduction française du. grand philosophe allemand.

RELIG10NS MYTHOLOGIE

Henri Doutenville La France mythologique Tchou, 39 F. Travaux de la société de mythologie française. Philippe de la Trinité Dialogue avec le marxisme? Ecclesiam suam et Vatican Il Appendice sur Teilhard de Chardin Le Cèdre, 18 F. Philip Street Les survivants de la préhistoire Stock, 11.50 F. Le probième de la préser~ation de la faune sauvage et des espèces en voie d'extinction. Walter Sullivan Nous ne sommes pas seuls dans l'univers Traduit de l'américain par C. Lessert et le Cosmos·club Robert Laffont, 19,80 F. Prix International de Non·Fiction 1965 : le problème de la vie à l'échelle cosmique.

HISTOIRE

H. de la Barre de Nanteuil Daru ou l'administrateur militaire Peyronnet, 19,90 F. Le cousin et le protecteur de Stendhal mais aussi le premier des technocrates. Claude Fahlen La' France de l'entre-deux· guerres Casterman, 18 F. Quelle fl't, pour. la France, la voleur de. sa victoire; quelle fut sa participation, de 1'917 .fi 1938, à l'évolution mondiale.

Leo Gershoy L'Europe des Princes éclairés' 1763·1789 Fayard, 19,50 F. Les trente années qui ont précédé la Révolution Française par un professeur .d·Histoire à l'Université de New York. Marshall Johnson Le combat aérien 1914·1939 • La Corée Traduit de l'anglais par J. Gravraud Plon, 15 F. Le combat aérien des origines à nos jours par un général d'aviation britannique. Cornélius Ryan La dernière bataille, 2 mai 1945 Traduit de l'américain par Michel Carrière et Daniel Martin Robert Laffont, 24 F. Par l'auteur du « Jour le plus long ", le récit des trois semaines qui précédèrent la chute de Berlin. Jules Roy Le Grand naufrage Julliard, 20 F. Le procès de Rétain. Jean Thévenot L'empire du Grand Turc vu par un sujet de Louis XIV Calmann.Lévy, 17,30.F. Ch.·P. Thunberg Le Japon du XVIII' vu par un botaniste suédois. Calmann.Lévy, 17,30 F.

f:CONOMIE POLITIQUE

Jacques Arnault Du colonialisme au socialisme Editions sociales, 18 F. Eclairé par les exemples d'Hanoï, La Havane, Alger, Bamako, Conakry, Accra. Voir l'article de Anouar Abdel·Malek p. 24


LA QUINZAINE HISTORIQUE

A l'initiative de Bloch-Lainé et F. Perroux L'entreprise et l'économie du XX" siècle. 3 vol. parus P.U.F., 18 F. Jacques Derogy et Jean·François Kahn Les secrets du ballotage Fayard, 17,50 F. Les dessous de l'élection présidentielle.

Le complot de Chypre Editions politï'lues. 15 F. Otto d.. Habshouri: Europt·: c/Hllll p dl! bataille 011 gra/lde puissance l' Hachette, 14 F. S'opposant à un passé de guerres, l'avenir d'une Europe qui, mettant ses forces en commun deviendrait une grande puissance. W. Arthur Lewis La cho6e publique en Afrique Occidentale S.E.D.E.I.S., 10 F. La représentation porportionnelle, le gouvernement de coalition, le fédéralisme sont les trois solutions proposées par l'auteur au problème de l'Afrique Occidentale. Guy Nania Un parti de gauche, le P.S.U. Gédalge . A. Wast, 20 F. Préface d'Edouard DepreiJx. Pierre Pflimlin et Raymond Legrand.Lane L'Europe communautaire Plon, 25 F. Les structures politique& et économiques de l'Union Européenne et les problè mes de son développement.

DOCUMENTS

Roger Boutefeu Le& camarade& soldats français et allemands au combat 1914-1918. Fayard, 21 F. 600 récits de soldats « inconnus li qui nous montrent la guerre vue de& tranchée&. Morris E. Chafetz Du bon usage de l'alcool Robert Laffont, 15 F.

Fred J. Cook Le F.B.I. inconnu Traduit de l'américain par Roger Dadoun Les Lettres. Nouvelles Denoël, 22,60 F. Un procès du F.lJ.I. qui pourrait être celui de tous le& services secrets. Ephraim Grenadou Alain Prévost Grenadou, paysan français Le Seuil, Voir l'article tI.. N aMaU, page 5.

Antonin Louis L'homme blanc est·il condamné? Hachette, 8 F. En 60 photographies, le& blancs face au tiers· monde.

Gwen Le Scouëzec Le guide de la Bretagne mystérieuse Tchou, 39,50 F.

DIVERS

J'EUX. SPORTS ARTS Pierre Dourdieu Alain Darbel L'amour de l'art Editions de Minuit, 18,50 F. Le bon goût de l'homme dit cultivé soumis à la rigueur de l'examen scientifique. Yann Gaillard Collection particulière Julliard, 15 F. A Il fil des galerie& et des musées, un poète /I(JIIS réapprend à regarder. André Parinaud Chagall Bordas, 10 F. Nicolas Platon Crète Coll. Archaelogia Mundi Nagel

URBANISME

Charles Prost Caramba el Zen Denoël, 11,30 F. A travers le rire, un chant d'amour pour la peinture. Jean-Marie Soyez GlIide 1ulliard de la Pêche Julliard, 20 F. Randal Lemoine Le baiser chinois Calmann·Lévy, 9,90 F. Par un lauréat du Prix des Humoriste&, comment un père transmet son expérience à son fils.

Le terroriste L'agression eut lieu le 11 JUin 1912, l'homme l'avait préparée de longue date. Le 8 juin 1911, il demandait pour Charles Péguy le Grand Prix de Littérature de l'Académie Française; le 15 août, il préfaçait le dernier roman de Mrs Oliphant ; le 1er novembre, il prenait la défense des « Eglises de France » ; le 23, il prenait la parole au hanquet des mandataires aux Halles; le 13 décemhre, il décernait les Bourses Mariantes de la « Mode Pratique » ; le 6 février 1912, il adhérait au Congrès pour la Protection des Animaux; le 29, il signait une pétition en faveur des

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Yves Pérotin

Souriez·lui Denoël, 10,15 F. Histoires de « lui

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TBÉATRE. CINÉMA Georges Pillement Pièces cyniques Lui . La pêche . La famille . Marie couchetoi·là Bernard Grasset, 12,50 F. Par l'auteur de « L'amour à dix·huit ans li que Dullin monta à l'Atelier. M. Bessy et J .•L. Chardans Dictionnaire du Ctnema et de la télévision, D à G. Pauvert, 96 F.

VOYAGES. EXPLORATION J. Chargelègue L'Italie 25 F. par jour Plon, 15 F. José Maria Gironella Le lapon et son secret Traduit de l'espagnol Plon, 18 F

Voyage d'une Hollandaise en France en 1819 Retrouvé et publié par M" Maurice Garçon J.-J. Pauvert, 16,15 F Pierre Gourou' Les pays tropicaux P.U.F., 20 F.

La Quinzaine littéraire, 1 cr juin 1966

RÉÉDITIONS

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Edouard Utudjian A rchitecture et urbanisme souterrains. Robert Laffont, 15,90 F. Le transfert des organismes inertes dans le sous·sol permettrait d'utiliser le& surfaces récupérées pour les constructions et les espaces verts.

Je le dis sans détours : un tel homme m'afflige. L'idée de liberté lui est insupportable. Il n'aime le peuple qu'asservi. Il le veut dépendant d'ohscurs déterminismes (la terre, les morts), et de ces influences autrement mystérieuses devant quoi lui-même se met à genoux. Ses ohjectifs sont has : Maintenir

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De quoi riaient·ils ? Hachette, 10 F. L'humour à travers les âge&.

s'opère dans tous les partis de la jeunesse française un vigourew: travail, dont on voit déjà les fruits, pour enrayer toutes les formes de l'anarchie, que nous pouvons glorifier l'apôtre éminent et le principe de toutes les anarchies. Ainsi parle l'apôtre éminent de toutes les réactions.

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Ray Bradbury Fahrenheit 451 Traduit de l'américain par H. Robillot . Denoël, 6,15 F. Jean Genet N otre-Dame-des·Fleurs L'arbalète, 7,50 F. Le plus célèbre des livre& de l'auteur des Paravents, dans une nouvelle édition remaniée. Marcel Jouhandeau Ma classe de sixième Gallimard, 10 F. Georges Huisman et Georges PoisSon Les monuments de Paris Hachette, 39 F. Revu et augmenté par George& Poisson, un ouvrage considéré comme un classique. Louvet de Couvray Le& amours du Chevalier de Faublas Tchou, 49 F. Robert Pinget Graal Flibuste Ed. de Minuit, 13,90 F. Edition considérablement augmentée. Robert Pinget Entre Fantoine et Agapa Ed. de Minuit, 5,85 F. Livre paru en 1951 à quelque& centai~s d'exemplaires.

MUSIQUE Antoine Goléa Richard Strauss Flammarion, 24 F.

Petites Sœurs de l'Annonciation; le 3 mars, il écrivait dans son journal : Honte à Zola; le 19 avril: Le Contrat Social est profondément imbécile ; le 20 avril : Hugo fait les Radicaux-Socialis~es ; Georges Sand fait les cocus ; le Il juin enfin, après cette ardente préparation, montant à la tribune de la Chambre, il s'opposait à ce que fût célébré, au Panthéon, le hi-centenaire de Rousseau. Un demi-siècle après, céléhrons cet exploit nationaliste. Contre Rousseau, l'homme invoque l'ordre, la famille, la race. Il parle aux Députés. EcoutonS-le. A vezvous vraiment l'idée qu'il est utile et fécond d'exalter solennellement au nom de l'Etat le pédagogue qui a le plus systématiquement écarté de l'enfant les influences de la famille et de la race 1 ?.. l'homme qui a posé comme principe que l'ordre social est tout artificiel, qu'il est fondé sur des conventions, et qui en déduit le droit, pour chacun de nous, de reconstruire la société au gré de ses fantaisies ?... Eh, Messieurs, nous savons bien tous que la société n'est pas l'œuvre de la raison pure, que ce n'est pas un contrat qui esrà son origine mais des influences autrement mystérieuses et qui, en dehors de toute raison individuelle, ont fondé et continuent de maintenir la famille, la société, tout l'ordre dans l'humanité. Ce n'est RCJS au moment où

la famille, la société, tout l'ordre dans l'humanité. Maintenir l'ordre : par cette formule consternante, il mérite le titre d'écrivainflic. Certains gémissent : On ne lit plus un tel ; il faut le lire. Je viens de .lire son journal. C'est un document! J'en recommande la lecture. Il plaira aux racistes, à coup sûr. Il enchantera les surréalistes, aussi, par la variété bouffonne des épisodes. On ne lit plus cet homme, mais il survit. Il a des disciples, et qui s'intéressent à la littérature : en tenue de campagne, armés de bons sentiments, de bombes fumigènes et de hâtons, ils font régner l'ordre dans les théâtres. Honte à Rousseau ! Honte à Zola ! Honte à Genet! Depuis le XVIIIe siècle, l'ordre, la famille, la race sont en danger. Qui les défendra, contre les Barbares? .., Qui nous délivrera de cette tentation immonde, la liberté ?... Cet homme : Barrès. En verité, il est beaucoup moins mort qu'on ne le dit. Pierre Bourgeade 1. La race, ce que t'appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus, vaincus de& quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C'est ça la France et puis c'est ça le& Français. L.F. Céline : Voyage au bout de la nuit.

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Hall d"exposition du Collége Expérimental de Sucy-en-Brie.

une révolution technique au service de la réforme de l'enseignement Le sème Plan prévoit, dans les cinq années à venir, la construction de 1200 CES, 300C E G, 26800 classes primaires et maternelles, que nécessite la scolarisation de 8 millions d'enfants. Une expérience de six ans, un souci constant de perfectionnement technique permettent à GEEP CIC de répondre à ces trois impératifs: Rapidité - Quantité - Originalité. En 1966, GEEP CIC réalise les collèges expérimentaux de Sucy-en-Brie, de.Marlyle-Roi, de Gagny dont l'architecture particulière a été étudiée pour répondre aux besoins pédagogiques nouveaùx : salles de cours transfor>mables, équipées pour l'enseignement audio-visuel, prolongées par des terrasses, "studios" d'équipe, combinant salle d'étude et chambre. Ces trois réalisations de GEEP CIC démontrent que l'assemblage des modules industrialisés ne signifie pas monotonie mais variété, élégance et harmonie.

' E 'P GE BMiment Externat du CoÎlége Expérimental de Sucy-en-Brie.

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Chantiers Industrialisés de Construction

Procédés ALUMINIUM FRANÇAIS/SAINT. GOBAIN

22, rue St-Martin Paris 4" Tél. 272,25.10,-887.61:57

La Quinzaine littéraire n°6  

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