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memoire video - master art et espace dirigé par stephanie nava > laurence kimmel > valerie jouve > hugues reip > marylène negro

camille rouaud 2014

habiter en nomade les interstices de la ville planifiée. construction d’un espace de coexistance par l’appropriation


Sommaire 9

Introduction

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Méthodologie

représentations d’un habitat illégitime, instruments d’un mécanisme de rejet Qu’est ce que la manière de représenter la ville informelle nous dit de sa construction en tant que problème? En quoi ces représentations nourrissent une idée de dépendance de la ville informelle vis a vis de la ville planifiée? parasitisme et urbanites controversees

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La ville normalisée regarde la ville informelle

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Représentations d’une ville malade

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Le Gerville figure d’une ville rampante et périssable

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GEOGRAPHIE ET TEMPORALITE D’UNE VILLE ILLEGITIME

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Zones grises et interstices. Régimes d’altérité

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Résiliences

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interférences de la ville planifiée et de la ville informelle à travers la figure théorique du nomade Valoriser des pratiques urbaines spontanées par des entrées théoriques afin de mieux comprendre les relations d’interdépendance qu’elle entretiennent avec la ville planifiée. Schémas et vocabulaire de manières de « faire ville ». LE NOMADISME, DETOURS POUR COMPRENDRE LA VILLE INFORMELLE

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Habiter en Nomade

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Différents modes d’appropriation du territoire

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LOGIQUES DE RESISTANCE ET DE DETOURNEMENT

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Contre-conduite

45

Territorialisation

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métabolismes d’un art d’habiter Appréhender des dispositifs de transformation protéiformes de l’espace commun pour repositionner le rôle de l’architecte vis à vis d’un habiter contemporain. Appréhender des cultures spatiales singulières pour articuler les échelles globales et locales dans la fabrique urbaine. LA VILLE BIS

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Ville symbiote

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Habiter l’inhabitable, la construction comme force d’appropriation

59

DIFFERENCIATION NECESSAIRE DE L’HABITAT

63

Hard system, Soft system : collaboration

63

Hôtel, pub, karaoké, différenciations nécessaires de l’habitat

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Espaces de coexistence

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Conclusion

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Ouvrages

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Articles

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Filmographie

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habiter en nomade les interstices de la ville planifiée

introduction

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Introduction « Les villes gonflent et se boursouflent, gagnent du terrain comme une marée noire. Elles finiront par se rejoindre ; (…) le paysage va s’inverser. La ville change. » Colette Petonnet L’espace urbain des villes anciennes était délimité, conscient de sa surface propre, de ses limites physiques, définies par une kyrielle de portes, de murs, de boulevards, puis ceinturé par ses faubourgs, ses banlieues, et économiques, limites fiscales, barrières d’octroi. Les processus d’évolution des villes ont toujours vu ces dernières incorporer leurs franges extra-muros, déplaçant l’axe de distribution des fonctions et des privilèges entre un « dedans » et un « dehors »1, repoussant plus loin l’exterritorialité des faubourgs. Mais le processus de transformation s’est accéléré selon un rythme disharmonique. Le cœur des villes européennes évolue lentement, patrimonialisé, figé, préparé pour une consommation touristique internationale, tandis que les franges du tissu s’épaississent, ramifient leurs réseaux. Tentaculaire, la ville contemporaine se propage, se généralise, elle pèse sur les territoires non construits. La campagne, le désert, la forêt sont aujourd’hui des territoires en voie d’urbanisation, ou du moins qui en subissent les effets. « L’urbain diffus qui succède au monde urbain ne peut pas faire monde à son tour – comme la campagne l’avait fait par rapport à la forêt, puis la ville par rapport à la campagne-, non seulement parce qu’il n’est pas viable écologiquement mais, en outre, parce qu’il n’a plus aucune limite qui puisse l’instituer comme tel. Il ne peut pas exister, il est acosmique. C’est à dire qu’il faut reprendre le problème à sa source : à partir de la Terre… » 2 Le phénomène urbain est donc à l’ordre du jour, la mode est aux grands projets d’aménagement du territoire. Les pouvoirs publics élaborent les cadres administratifs et les orientations de la planification urbaine, outil de mise en cohérence de l’action publique. La mutation des contextes urbains et politiques force l’élaboration de stratégies d’aménagement sur des périmètres dépassant les frontières administratives

Palumbo Marianita, Barbès, La Goutte d’Or, Château Rouge, une frontière en négociation, une histoire de limites, de noms et d’images, Laboratoire d’anthropologie et d’architecture. 2014 Berque Augustin, « Le rural, le sauvage, l’urbain », in Le sens du rural aujourd’hui? 50 ans d’une revue dans le monde, n°187, Etudes rurales, Editions EHESS, 2012, pp. 51-62 1

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introduction

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locales et les distinctions traditionnelles de ville et de campagne. La complexification des enjeux, la multiplication des échelles et la diversité des acteurs, politiques (Europe, Régions, Villes) et économiques (marchés ou grandes entreprises) sous tendent la refonte de la planification urbaine sous l’égide bien pensant du développement durable et de la densification. La maille toujours plus dense et plus serrée des réseaux de transports et de communication, la mise en transformation d’un territoire de plus en plus étendu, les mutations du monde industriel et économique laissent, parmi les coulées de bitumes de l’urbanisation galopante, des espaces qui échappent à la planification. Des lieux laissés pour compte par les décideurs et techniciens de la fabrique urbaine. Ecoinçons d’autoroute, rails de chemins de fers désaffectés, friches industrielles ou agricoles, terrains vagues, zones inconstructibles aux abords des périphériques, décharges publiques, autant de lieux dans lesquels s’installe l’informel, le spontané. Une urbanisation molle, précaire et endogène qui s’apparente davantage à une ville vernaculaire, au développement organique, s’élaborant peu à peu, qu’aux schémas directeurs de la ville planifiée, dont les dessins prévoient un espace urbain codifié pour des usages normalisés. « Une ville nue, Une simple agglomération dense et hétérogène qui se fixe et se transforme sans projet de ville à sa naissance »3. Cette ville indéterminée est aussi la mesure d’un territoire en mutation, et nous l’associons volontiers aux pays dits émergents ou ré-émergents. Les exemples sont nombreux, en Colombie la population au trois quart urbaine est installée à 80% dans des zones d’habitation précaires dans la cordillères des Andes, au Caire, 70% de l’habitat est informel, à Ulaanbaatar 90% de la ville sont constitués d’un habitat précaire qui prend la forme de yourtes ou de petites maisons de briques. Quels sont les rôles de la planification urbaine? Endiguer un étalement urbain pantagruélique? Organiser les composants hétérogènes de la ville pour en maintenir sa cohésion? On s’intéressera à la construction d’un système de représentations politiquement orientées qui stigmatise l’habitat précaire comme un problème nécessitant « un diagnostic social et des solutions de relogement durable »4 avant d’être résorbé.

Agier Michel, Esquisse d’une anthropologie de la ville : lieux, situations, mouvements, Louvain la Neuve Academia-Bruylant 2009. La ville nue renvoie en partie à la « vie nue » survie biologique en dehors de toute reconnaissane d’une biographie sociale, locale, politique 4 Circulaire du 26 Août 2012 3


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introduction

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Le discours officiel instrumentalise un imaginaire collectif pour qu’il perçoive une manière de faire ville non maîtrisée comme un parasite. La question qui se pose est celle d’une éventuelle réciprocité des relations entre la ville planifiée et la ville spontanée. Quelles sont les limites de la planification, dans quelle mesure peut et doit elle laisser la place à des transformations plus spontanées pour ne pas devenir un schéma organisateur aliénant? Au moyen d’entrées théorique il s’agira de revaloriser des pratiques spatiales singulières et autonomes comme alternatives à une planification urbaine unifiante et coercitive. L’équilibre entre des formes urbaines a priori antagonistes se trouve-t-il dans un rapport d’incorporation mutuelle qui favorise la transformation par les habitants? On s’intéressera, à travers les exemples concrets des Roms de Montreuil et des habitants de quartiers soviétiques d’Ulaanbaatar, aux collaborations entre des manières multiples de « faire ville ». Quelles germes d’urbanisations futures peuvent éclore de cette hybridation des pratiques. Comment les modes d’habiter de la ville informelle, producteur d’espaces de coexistence et de solidarité, forcent le repositionnement de l’architecte dans la planification de la ville contemporaine? Comment l’analyse de situations urbaines singulières, mouvantes, et polymorphes peut conduire à expérimenter de nouvelles échelles spatiales et temporelles d’architecture?


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Méthodologie J’utiliserai les concepts de « ville planifiée » et de « ville spontanée » comme des catégories pour articuler les oppositions entre des manières plurielles de « faire ville ». Elles n’épuisent pas toutes les réalités de la ville en général. L’objet de recherche est trop important, insaisissable, hétérogène, pour en formuler toutes les définitions. Ces catégories me permettent de décrire des processus de fabrication et des temporalités. Les catégories » planifiée » et « spontanée » ne proposent pas une opposition entre une ville ossifiée et une ville fluide mais des régimes d’urbanité plus ou moins légitimes. « Spontané » énonce une croissance libre, non déterminée, sans contrainte, qui habituellement se réalise en dehors de la planification officielle. « Informel », s’attache au caractère non constitué en tant que tel de la ville. Une sélection de situations de terrain me permettra de contextualiser les problématiques soulevées dans le mémoire. Elles retranscrivent un point de vue sur les lieux visités lors de la prise d’image vidéo. Ces situations ont été rencontrées lors d’explorations menées pour comprendre les enjeux de la ville spontanée à l’échelle du territoire parisien. Et lors d’un voyage d’étude à Ulaanbaatar en Mongolie. L’enjeu de ce voyage était de conduire un travail de terrain sur une ville en transition entre un héritage soviétique collectiviste, une tradition nomade et un modèle capitaliste de ville contemporaine, pour analyser et comprendre ses processus de transformation. Le choix de ces situations descriptives permettra de mieux comprendre les modes d’habiter dont il est question, leur matérialité, le liens qu’ils entretiennent avec l’espace urbain.


représentations d’un habitat illégitime, instruments d’un mécanisme de rejet


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Qu’est ce que la manière de représenter la ville informelle nous dit de sa construction en tant que problème? En quoi ces représentations nourrissent une idée de dépendance de la ville informelle vis a vis de la ville planifiée?

parasitisme et urbanites controversees

« Le bidonville est ainsi appréhendé comme une irruption de la spontanéité dans la ville, comme une expression de l’urbanisation spontanée, et il est perçu comme un cancer. Cette image d’une ville menacée de débordement légitime l’application de politiques urbaines sanitaires : les bidonvilles devaient être contenus, contrôlés, et leur croissance doit être stoppé, en prenant des mesures coercitives. (…) une consigne généralisée par des nombreux gouvernements latino-américains, celle d’éliminer le chancre des marginaux représentant un danger public et une atteinte à l’ordre urbain»5. Etienne Henry et Celine Sachs Jeantet

D’après un imaginaire collectif véhiculé par la dose d’images, et d’information que nous ingérons via les médias nous concevons une haute idée de notre façon de faire ville et société. Cependant la question de l’habiter se pose également pour la ville européenne. Ses zones de non droit sont plus diffuses, leur mode de survivance est l’invisibilité car cette ville spontanée inquiète, scandalise, provoque la peur, ou la honte. Sa présence est le signe vivant que le territoire n’est pas sous la complète emprise de la planification, elle est un problème non solutionné. Ses habitants « récusent l’axiome social qui définit le citoyen comme un élément nécessitant un casier de résidence standard »6 Qu’évoque la ville informelle à l’heure du confort normalisé? La boue, le froid, le noir, la crasse, la promiscuité, les rats, la misère? Portrait d’une ville parasite.

Henry Etienne et Sachs-Jeantet Celine, Envahir, conseiller et gouverner… la ville d’Amérique Latine. 1993 6 Illich Ivan, L’art d’habiter. Discours devant le Royal Institute of British Architects. York. Royaumes Unis 1984. in Dans le miroir du passé. Conférences et discours 1978-1990, Descartes & Cie, Paris, 1994. 4


La ville normalisée regarde la ville informelle Le pont qui enjambe le canal de Saint Denis est bondé. Je m’extirpe de la foule interlope, esquive les tramways, et m’empresse de rejoindre le petit chemin de graviers blancs qui descend en pente douce vers le bord de l’eau. Le chemin longe la rive rectiligne, à quelques mètres, en surplomb, la voie de chemin de fer. Les murs de béton sont couverts de graphitis, le chemin se resserre arrivé sous le pont. Sur l’autre rive des silhouettes en contre-jour s’affairent autour d’un amas informe, une charogne les fers en l’air, béante, dépecée par des corbeaux, l’image s’enfuit. Les silhouettes se munissent de choses et d’autres, font le tri, rejettent, sélectionnent, à grand renfort de cris et d’apostrophes. Un garçon en doudoune argentée fait la navette sur son vélo rouge entre le campement qui se trouve plus loin après le pont et eux. Je ne sais pas si ce que je vois du campement est l ‘entrée ou bien si elle est juste devant moi, de l’autre côté, là, où commence l’ombre froide du pont. Là bas, les baraques s’alignent, hirsutes, pour former une ruelle étroite, des tubes d’aluminium crachent de la fumée noire. L’air glacé de l’hiver me porte l’odeur du feu de bois. Je suis approximativement au même niveau que la première maison désormais. Les constructions qui donnent sur le canal sont légèrement en retrait, l’espace laissé disponible est utilisé pour entreposer toute sortes d’objets, d’astucieux empilements empêchent le bordel de déborder jusqu’au canal, des fils à linge tendu entre des piquets soutiennent des vêtements de toutes tailles. La terre battue du sol macule les trente premiers centimètres des murs de chaque baraque. Un type désosse une palette à coups de baskets, et balance les morceaux dans un caddie. Une pelleteuse, sanglée sur une barge, drague le fond du canal, arrache les immondices qui en jonchent le fond. Le bras mécanique fouille l’eau glacée, deux fois, trois fois, sans rien remonter dans sa griffe d’acier,


cette fois ci la pelle dégueule lorsque elle crève la surface de l’eau. Elle dépose les détritus en tas sur la barge. Les gens en blousons noirs du campement sont en attente, ils observent la machine qui plonge à l’aveugle dans l’eau boueuse. Les maisons arborent toutes sorte de couleurs, le jaune brun du contreplaqué constellé de taches d’humidités ou de moisissures, le blanc brillant du PVC, le bleu et le vert des bâches qui couvrent les toitures de tôle, les orifices noirs des fenêtres et des portes ne m’apprennent rien de ce qui peut se passer à l’intérieur. Le terrain à l’air plus grand jusqu’au chemin de fer, mais je ne vois que cette ligne de baraques, distribuées en continu le long du canal. Cet espace en 2D, comme une de ces vieux jeux vidéos de super Nintendo ou le héros évolue de gauche à droite sur un défilé de paysages dramatiques, sautant pour éviter les écueils et les pièges tendu sur son chemin. Ici c’est un patchwork géométrique qui constitue les façades des baraques, comme une seule longue surface composée de portes, fenêtres, armatures, planches de toutes tailles. Le vent agite les bâches des toits hérissés des tubes des poêles. Derrière moi les bras mécaniques des pelleteuses éventrent la terre pour y enfourner de larges cylindres ou y déverser des litres de béton ferraillés. La grille du chantier affiche l’image numérique du future éco-quartier.


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Représentations d’une ville malade Partielle et subjective, cette description nous raconte un fragment de ville, la manière d’habiter de ceux qui n’ont pas encore intégré notre modèle social (français), les médias nous ont averti, là se trouve l’altérité. Elle se détache sur le paysage comme une plaie qu’il va falloir stériliser, suturer. Elle donne à lire le type de population qui l’habite, tandis que la normalité a effacé l’anthropomorphie des façades au profit des blocs recto verso bardé de mille yeux. En chercheur d’histoire humaine, Hugo, Balzac, Zola, se repéreraient difficilement dans la hiérarchie des types. Les souvenirs et fantasmes de la ville ancienne placent l’opinion publique dans l’incapacité de s’encombrer de nuances sur la question de l’habitat. A l’origine de cette vision restrictive de l’habitat se trouve la réduction de l’habiter à une fonction parmi d’autres, à côté du travail, des transports, du commerce, et des loisirs, à l’obtention d’une part du volume bâtit. Elle produit trois catégories, d’un côté le logement normal, normalisé, et aux extrémités de l’échelle le logement idéalisé, celui des classes possédantes et le mal-logement, le logement anormal, précaire, qui s’implante dans les terrains résiduels et laissés pour compte de l’aménagement du territoire et du marché de l’immobilier, sur lequel elle calque un imaginaire étayé d’un vocable particulier. Garantir l’accès à un logement décent aux personnes résidant sur le territoire français de façon régulière par la création d’un droit au logement7, requière l’établissement d’une norme qualifiant ce qu’est le logement décent. Toute habitation ne répondant pas aux critères exigés par cette norme est donc nécessairement classée comme indécente, et le conseil d’Etat lui préférera d’ailleurs le terme d’habitat indigne, n’hésitant pas à rappeler que « la sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toute forme de dégradation est un principe à valeur constitutionnelle »8. La notion d’habitat indigne recouvre donc l’ensemble des situations d’habitat constituant un déni au droit au logement.

En vertu de l’article 1er de la loi qui insère un chapitre intitulé « Droit au logement » dans le code de la construction et de l’habitat. Article L 300-1 du CCH. Conseil constitutionnel, Décision n°94-359 du 19 janvier 1995, « loi relative à la diversité de l’habitat ». 6

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Indigne, du latin indignus « qui ne convient pas ». Etre digne exprime entre autre une notion d’accord, de conformité avec quelque chose ou quelqu’un.9 Le mot véhicule un imaginaire, à indigne s’associe indigence, misère, et les noms des formes urbaines qui leurs sont associés, taudis, garnis, bidonvilles. Et la mémoire collective d’une époque « ou les pauvres grimpaient dans les mansardes et cloisonnaient les grenier » reporte sur le bidonville sa peur de la misère et des comportements qu’elle peut engendrer. Le langage évolue en étroite association avec les mécanismes de mémoire et de conscience collective, H.L.M, bidonvilles, les mots lentement se chargent de sens, de contenu, plus dense qu’à leur naissance. En comptant avec la diffusion de masse, les journaux la télévision s’emparent du phénomène, et s’attachent d’abord à son apparence. Ils déclinent le vocabulaire de tout ce que la ville s’est efforcée de maîtriser depuis le XIXe siècle et qui resurgit dans les marges dont elle n’a pas le contrôle. La boue, le froid, l’insalubrité, le manque d’hygiène, la promiscuité, le surpeuplement, la misère. Toutes les raisons sont invoquées pour une prise de pouvoir de l’Etat dans la fabrication de l’urbain. Bouges et mauvais lieux sont les zones grises de la ville. Les villes anciennes comportaient leurs propres zones de non droit, quartiers mal famés, criminels, circonscrit on pouvait les situer géographiquement et donc les contourner. A Santiago du Chili une voie rapide souterraine et à péage conduit directement du centre ville à l’aéroport, ce qui permet d’ignorer tous les bidonvilles que le succès économique du pays n’a pas réussi à faire disparaître. Dans les année 1970 Colette Petonnet écrivait, « Actuellement, bidonville signifie misère, avec tout ce que ce terme comporte d’ambiguïté ; on pourrait essayer de savoir si cette signification globale provient de la peur ou de la honte, ou des deux, ou si la soi-disant honte se cache sous la peur, le remède étant de couler tout le monde dans des moules de béton afin que nulle différence ne soit visible dans la ville moderne.»10

Le Robert, dictionnaire historique de la langue française. Edition 2006 Petonnet Colette, Réflexions sur la ville vue par en dessous, in L’année sociologique, troisième série, volume 21 : 151-185 1970 8

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Le Gerville figure d’une ville rampante et périssable Les mass média influencent rapidement l’opinion, une fois son aspect dépeint, investit de cette idée de misère, elle comprend les risques que la présence de ces lieux d’anormalité comporte. Comme des parasites s’abritant au profit de leur hôte, ils se reproduisent entre ses cellules et gangrènent ses tissus. La ville informelle qui se reconstruit chaque fois que les bulldozers tentent de l’effacer est facilement associée à la criminalité et à la délinquance. Elle représente un danger pour le fonctionnement de nos villes, non connectée aux réseaux d’évacuation des déchets elle est une présence polluante. A Ulaanbaatar, bien que l’accès à la terre et à la propriété soit déjà inscrit dans un cadre juridique légal, chaque citoyen devient propriétaire d’une parcelle de maximum 700m2 lorsqu’il la délimite par une palissade, la ville ne parvient pas à pourvoir les quartiers de Gers (Yourtes) des infrastructures nécessaires à leur bon raccordement à la ville en dur. Pauvreté, chômage, misère, alcoolisme et insécurité y règnent. Les points d’eau sont insuffisants, les rues sont le théâtre d’un ballet de chariots tirés par les enfants chargés de ramener de l’eau chaque jour. L’hiver, l’air est irrespirable du fait des milliers de yourtes chauffées au charbon. A l’exception des boutiques d’appoint, il n’y a pas de marchés ou de supermarchés de quartier. Pas de bus non plus. Les ordures sont jetées dans les ravines, des yourtes sont installées sur des terrains exposés au risque d’inondation, le « réseau viaire » du Gerville11 est formé par le vide laissé entre les khaasha (palissades), peu adapté à la circulation et à l’éventuel passage des secours. On observe l’inadéquation entre un habitat traditionnellement nomade et sa forme sédentarisée dans une ville fabriquée sur le modèle des grandes métropoles asiatiques elles même influencées par une façon de faire la ville occidentale. Cette ville de feutre et de bois conçue pour des déplacements cycliques pourrit sur ses bases par immobilisme. Leur rythme de croissance et de transformation est rapide. Les hivers rigoureux de 2009 et de 2010 ont intensifié l’exode rural. Cette logique foncière

Olivier Boucheron, La ville de feutre in la revue Lieux communs N°12. LAUA laboratoire de L’ENSA Nantes Octobre 2009

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produit une ville horizontale, additive, peu dense qui avale à grande vitesse les collines environnantes, découpées, segmentées par une succession d’enclos rarement identiques. Sa présence est stigmatisée comme porteuse de tous les maux de la ville par les urbanistes et planificateurs. Jugée trop polluante, elle ne correspond pas à l’idée d’une ville envisagée comme la future métropole de l’Asie du Nord. Une ville qui s’élabore toujours avec le fantôme de la ville occidentale qui continue malgré sa sclérose, hantée par la « non ville », de représenter le modèle urbain de référence. « Les villes classiques, médiévales, industrielles de l’histoire européennes ont fourni les repères et les grandeurs à l’aune desquelles les établissements humains du reste de la planète ont été mesurés, se mesurent encore souvent. »12 Les espaces urbanisés en dehors de tout programme ou de tout projet urbain sont une matière plus périssable tandis que le « faire ville » en Europe s’apparente à formuler dans la « pierre » une présence durable. Ces modes d’habiter sont donc vulnérables et générateurs de problèmes pour la société urbaine qui n’a d’égards que pour les individus. Ceux qui préfèrent un habitat précaire à l’habitat conforme sont catégorisés. Déviants, intrus, occupants illégitimes, anarchistes, fléaux, selon les conditions dans lesquelles ils affirment leur liberté d’habiter. Ils représentent un danger dont il faut se prémunir. Cet arsenal de représentations entretient l’idée d’une ville parallèle parasite, toxique, et permet la promotion d’un habitat normal, planifié, construit et équipé pour ses résidents. Un habitat qui prévient des situations sanitaires désastreuses comme celle des classes laborieuses anglaises du XIXe décrites par Friedrich Engels dans son livre au titre éponyme. L’imaginaire véhiculé réactive la mémoire engrammée dans le citadin européen. Il est sorti de ce type de ville, son modèle de société a évolué, ainsi que sa façon de faire ville. Ces mécanismes sont de performants outils pour servir l’économie du bien être. Ils démontrent une véritable résilience à accepter ces modes d’habiter Derrière ce terme j’entends un habitat spontané, vernaculaire, auto-construit, précaire, organique, hirsute et disparate.

12 Agier Michel, sont tirées de son livre, Esquisse d’une anthropologie de la ville : lieux, situations, mouvements, Louvain la Neuve Academia-Bruylant 2009


Gerville, Ulaanbaatar, Mongolie


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Ce rejet n’est pas un phénomène exclusivement relatif à la ville européenne, il s’applique même dans les villes où ces modes d’habiter concernent la majeure partie de la population. Habiter, un verbe d’action, renvoie à une pratique qui ne se résume pas à un intérieur, à un logis, à une résidence. Habiter est une manière d’être parmi les choses, selon Heidegger habiter c’est « soigner son séjour sur Terre », « ménager des lieux ». Habiter équivaut à résider dans ses traces, les inscrire dans le territoire aussi infime soit il. Le problème ne se trouve pas dans le logement mais dans la potentialité de sa transformation par celui qui y demeure. Un logement au normes sanitaires possédant tous les attributs du confort moderne n’est pas pour autant habitable si celui qui y réside ne peut même pas planter un clou dans le mur. Toutefois, l’urbanisation hygiéniste et fonctionnelle caractérise comme pratique déviante toute forme d’habitat qui n’entre pas dans les normes qu’elle a établie. Dévier, verbe transitif emprunté (vers 1370) au bas latin deviare, formé de marquant l’éloignement, et de via voie : s’écarter du droit chemin. La déviance est aussi une notion de sociologie désignant des comportements non conformes aux normes sociales.13 « La déviance représente une menace de corruption, d’altération en minant de l’intérieur. Décomposer, infecter, souiller, empoisonner, infester, gangrener : la déviance suscite le cauchemar d’un écart qui atteint paradoxalement le cœur du dispositif (institutions, mœurs). Insidieuse, elle est invitation au dévoiement. Revêtant les apparences de la normalité, elle est le spectre d’une normalité pourtant anormale, contrairement au monstre, objet tératologique susceptible d’être rangé dans des catégories. Assimiler la déviance à la monstruosité obéit à la tentation d’une taxinomie, qui, à défaut de ramener dans le droit chemin, dresse une sorte de cartographie des chemins de traverse. L’entreprise peut déboucher sur une confusion entre idéologique et pathologique, les déviationnistes étant envoyés en camp de redressement pour se soigner, selon la rhétorique des régimes totalitaires. »14

Le Robert, dictionnaire historique de la langue française. Edition 2006 Encyclopédie Larousse, www.larousse.fr

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Ilôt de «La Folie», bidonville de Nanterre, 1967


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GEOGRAPHIE ET TEMPORALITE D’UNE VILLE ILLEGITIME Leur récurrence démontre que ces conduites échappent à la pression sociale, menaçant dès lors le système dans sa globalité. Mais elles peuvent être aussi les signes avant coureurs du changement dans les sociétés. Il est question ici d’autonomie dans la gestion du mode de vie de populations qui refusent ou ne peuvent simplement pas remplir les conditions du vivre en ville normalisé. Ces déviances sont protéiformes, quartiers populaires, squats, campements provisoires de réfugiés, déplacés, migrants, bidonvilles, sont les exemples les plus connus et les plus stigmatisés. Dans les villes européennes il s’agit d’un habitat diffus, furtif, qui se positionne dans les interstices géographiques et sociaux de la ville constituée. On le représente comme une plaie paysagère, ville rampante, qui porte encore les stigmates de nos propres taudis. Ses habitants cristallisent la peur de l’altérité. Ils provoquent dans les voisinages des réflexes de rejet lorsqu’ils s’installent, nonobstant le droit de propriété. On peut parler alors d’espaces légitimes et illégitimes, que cette posture soit, assumée, revendiquée, subie, pérenne ou transitoire lorsqu’elle se territorialise.

Zones grises et interstices. Régimes d’altérité Le terme illégitime invoque un lien de parenté non reconnu par la loi, légitime fait référence au mariage, ici la ville officielle renie son lien de parenté avec ces pratiques marginale et incertaines. Interstitiels ces régimes d’urbanité proposent une vision de la ville à partir de ses espaces précaires. Espaces intermédiaires, vacants, détournés ou appropriés, ce sont les lieux de ce que Michel Agier appelle un « agir urbain » qui prend la forme de l’occupation ou de l’invasion urbaine, de l’installation artistique et de la manifestation politique. » Invasao (pluriel : invasoes) au Brésil (en particulier à Bahia), invasiòn (pluriel : invasiones) dans certaines régions d’Amérique hispanophone, sont les termes avec lesquels on désigne les quartiers d’occupation illégale, en général sans équipement ni accès aux services urbains. L’habitat est en auto-construction et les


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habitants réalisent des branchements clandestins sur les circuits d’eau et d’électricité, jusqu’à obtenir leur installation officielle par les services municipaux. A Rio de Janeiro, le terme habituel est favela, à Caracas rancho, à Lima Barriada, etc.

Ces espaces illégitimes sont des espaces « autres », conçus à l’écart, dans la marge d’un ordre social définissant l’ordre normal des choses. Le caractère interstitiel de ces espaces se décline en trois catégories, juridique, géographique et sociale. Les exceptions juridiques prennent souvent la forme d’occupations, sans droit ni titre, de fait illégales, parce qu’elle violent le droit de propriété, par ce qu’elles ne remplissent pas les conditions sanitaires minimum. Mais qui peuvent à la fois être tolérées, par ce qu’elles se trouvent sur un vide juridique, remplissent une temporalité pendant laquelle les pouvoirs publics sont dans l’incapacité d’agir sur le territoire. Dans le cas des squats, ces tolérances ont pris la forme de conventions entre les occupants illégitimes, squatteurs et la municipalité. Légalisant leur présence pour une durée déterminée. Ces exceptions juridiques se trouvent souvent sur les limites du droit d’être, au lieu précis du ban, et ces occupations profitent souvent de la lenteur des procédures judiciaires pour durer le plus longtemps possible. On peut parler d’extra-territorialité au sujet des espaces de grande relégation urbaine. «En pleine zone industrielle, coincés entre voies de chemin de fer désaffectées, autoroutes, et entrepôts, des baraquements de fortune abritent des hommes, des femmes et des enfants. A l’instar des pays les plus pauvres, en France, nous voyons réapparaître des bidonvilles qui témoignent d’une pauvreté extrême dans laquelle des milliers de personnes sont contraintes de survivre.»15 Interstices géographiques, friches, bâtiments laissés vacants, vides, forêts, quais. Ces interstices urbains ne sont extra-territoriaux que dans la mesure où ils illustrent, confirment, redoublent l’absence de citoyenneté de ceux qui les occupent. Ces interstices sont des lieux de mise à l’écart, politique, territoriale, des ban-lieux, lieux de confinement du banni. Cette exclusion de la structure sociale, économique, ou culturelle, qu’elle relève d’un rejet de l’ordre urbain et national, ou

15 Le Monde, lemonde.fr, déplacer les bidonvilles ne règle rien, article collectif. 17 Mai 2013. L 1-5


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représentations d’un habitat illégitime, instruments d’un mécanisme de rejet

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d’une impossibilité temporaire de s’y intégrer, se traduit par l’expulsion du territoire, la destruction de l’habitat et le relogement. Cette illégitimité provoque nécessairement un rejet, comme un corps rejette un greffon.

L’analyse du bidonville comme objet de misère à résorber est insuffisante, elle ne tient pas compte de la complexité des sociétés qu’il abrite, des solidarités basées sur les liens familiaux et des équilibres communautaires. Raser le bidonville et les cabanes qui le compose correspond à briser les liens entretenu entre ce dernier et le reste de la ville, à amoindrir des forces vitales collectives nécessaire à un mouvement d’insertion sur un territoire, à l’acquisition de droits d’autochtonie. Ce rejet est la variable temporelle qui exacerbe les identités transitoires et les précarités. Cette précarité est perceptible dans le temps et dans l’espace car ces lieux apparaissent, se transforment ou disparaissent rapidement ; ils relèvent du monde actuel que Zygmunt Bauman qualifie de « modernité liquide »16. C’est leur caractère éphémère qui permet de parler d’un nomadisme contemporain, intraurbain, même si il s’agit principalement dans le cas des squatteurs, et des migrants de populations sédentaires.

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Zigmunt Bauman, Liquid Modernity, Cambridge, Polity Press, 2002.


Résiliences Porte de la Chapelle, la ville se délite, les réseaux s’entrecroisent, se chevauchent, le boulevard de la chapelle débouche sur les boulevards des maréchaux, au Nord il devient l’autoroute A1. La voie se divise en bretelles qui distribuent sur le périphérique le flot de voitures recrachées par la ville. La petite ceinture sort des souterrains, et longe les boulevards, tous enjambés par les voies de chemins fers qui conduisent de la gare du Nord vers un ailleurs, et inversement. Les nouveaux rails du tramway ont rajouté une ligne à toutes ces courbes, ces droites, ces nœuds autour desquels s’organisent la verticalité des immeubles et l’horizontalité des hangars. La ville a ouvert ses entrailles pour en laisser s’échapper les flux, terminus de la ligne 12, les réseaux souterrains côtoient du regard le manège aérien du périphérique tandis que le passant baisse les yeux sur les bouches noires et béantes de la petite ceinture. La multitude des mouvements et des vitesses laisse à certains lieux une part d’invisibilité. On prévoit pour le quartier un nouveau visage, Paris remaquille ses franges, des grues jalonnent les limites du quart Nord-Est, le territoire est amené à bouger d’ici peu de temps, c’est pourquoi je me trouve face à un mur, un empilement de module de béton obture les deux entrées à l’espace couvert par le pont ferroviaire au dessus de la petite ceinture. Il y a une semaine il y avait des bulldozers, il y a deux semaines il y avait un campement, maintenant il y a des pipes à crack. Des maisonnettes s’alignaient des deux côtés du rail désaffecté, tournant le dos pour certaines aux boulevards des Maréchaux. L’accès à la petite ceinture aussi est verrouillé, un cadenas bloque la porte de la grille. L’histoire se répète dans tout Paris et sa banlieue. Je me demande ou sont allées les personnes qui vivaient ici et là bas. Je retourne sur le carrefour, je cherche ces espaces invisibles, je cherche à savoir si il y a d’autres campements, si ils sont vraiment


partis. Sur le boulevard Ney, j’aperçois deux femmes Roms qui descendent la rampe d’un parking et dépassent un long portail bleu. Je ne sais pas trop si l’entrée est en usage ou non, elle surplombe la petite ceinture, en contrebas de nombreuses immondices jonchent le sol. A droite, un mur de pierre puis une porte, ouverte sur un petit espace protégé, dans lequel se sont construites de petites maisons. J’entends les enfants et le bruit de quelque chose qui grille dans une poêle. Je ne peux pas aller plus loin, je suis sur le seuil. Une fois la porte franchie je serai chez ces gens, je n’ai aucune raison de le faire. Sur la petite ceinture entrer dans le campement était simple, nous devions le traverser pour continuer notre chemin, le contact avait été facile à établir, un regard, un mot une poignée de main et on écoutait déjà les histoires, les trajets, l’Italie, l’Espagne, la France, là c’est différent, l’espace ne se traverse pas. Enchâssé dans un des vides de la ville on n’entre et on ne sort que par un point. Cette porte en acier entrouverte devant laquelle je me tiens. La camera reste dans ma poche. On ne m’a pas vu, filmer depuis le seuil par l’entrebâillement de la porte serait indiscret, voyeur. Alors quand la porte s’ouvre je discute avec une femme, j’essaie du moins, car je ne parle ni le romanés ni l’espagnol. J’essaie de savoir si ils faisaient partie du campement qui a été effacé. Il ne semble pas, et puis on m’apprend qu’en bas c’est trop sale, dangereux pour les enfants. Ma présence au seuil de leur habitation interroge, suis je de la police, des services sociaux, non juste étudiant, promeneur, qui cherche à savoir où vont les gens dont on essaie d’effacer la présence.


Jeff Wall, The Storyteller, 229 x 437 cm, 1986


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Valoriser des pratiques urbaines spontanées par des entrées théoriques afin de mieux comprendre les relations d’interdépendance qu’elle entretiennent avec la ville planifiée. Schémas et vocabulaire de manières de « faire ville ».

LE NOMADISME, DETOURS POUR COMPRENDRE LA VILLE INFORMELLE « Le nomade est celui qui possède une identité en transition, marquée par des mouvements répétitifs, cycliques, des déplacements successifs et rythmiques. La pensée nomade peut en ce sens être comme une cartographie permettant au sujet de se projeter non pas dans une identité fixe et stable, mais dans une identité multiple et transitoire. Et puisque le sujet nomade possède une identité changeante, les cartographies doivent elles même être continuellement redessinées. »1 Rosi Braidotti

Il n’est pas question, à proprement parler, du mode de vie des sociétés nomades traditionnelles qui se déplacent cycliquement, sur un trajet identique. Il n’est pas question des populations tsiganes vivant en roulottes, ni des gens du voyages, catégorie administrative du gouvernement français qui a remplacé l’appellation «nomade» qui concerne les personnes vivant plus de six mois par an en résidence mobile terrestre. Le nomadisme se pose ici en tant que contre-conduite telle que l’ont théorisé Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur ouvrage, Capitalisme et schizophrénie 2, Mille plateaux, un modèle de contre pensée qui utilise les distinctions entre les pratiques nomades du territoire et une forme Etat qui tente d’en contrôler les tenants et les aboutissants. Entre les compagnonnages, corps nomades, artisans itinérants disposant de leurs force de travail, et de leur pouvoir de grève et un Etat qui cherche à réguler le flux de main d’œuvre, à sédentariser la force de travail. J’utiliserai ici

1 Braidotti Rosi, Nomadic Subjects. Embodiment and Sexual difference in Contemporary Feminist Theory. Cambridge, Columbia University press, 1994, p.35


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le nomadisme comme objet théorique pour décrire et valoriser des modes d’habiter singuliers qui par nécessité ou conviction composent avec l’exclusion et l’expulsion. Des modes de spatialisation qui utilisent les trames et les réseaux des villes planifiées et qui louvoient entre les mailles d’un habité organisé. Ce ne sont pas des villes à part entière, mais lorsqu’ils le deviennent ils font bouger les frontières de l’ordre social qu’ils côtoient et questionnent la normalité par la force de leur liberté à modeler l’espace qu’ils habitent.

Habiter en Nomade La pensée nomade telle que Gilles Deleuze et Félix Guattari l’ont définie est une position minoritaire qui cherche à se démarquer des modes de pensée dominants. Une pratique de l’intervalle de l’interstice, qui perçoit les phénomènes en termes de processus. En ce sens, la pensée nomade n’envisage pas les choses selon une suite logique qui part d’un début et arrive à une fin. Penser nomade induit de re-questionner les trajets coutumiers, repositionner son regard constamment. Le mouvement induit une multiplicité de points de vue. L’espace du Nomade se compose de flux et de forces, il n’est pas mesurable. Le compagnon artisan du Moyen Age classique voyageait, de chantier en chantier, bâtisseur de cathédrale disposant d’une force active, sa mobilité, et passive son pouvoir de grève. L’emploi du concept de nomadisme se justifie ici par le fait que ces manières de « faire ville » sont conduites à se déplacer. Mises en mouvement sur la carte urbaine à chaque fermeture de squat, chaque résorption de bidonville. Cet habitat spontané, envahisseur d’espaces disponibles n’est pas assimilé au concept de «ville nomade»2. Nomadisme n’est pas mobilité. Nomadisme et sédentarité ne s’opposent pas en terme de mobilité et d’immobilité, mais sur une liberté de mouvement. La ville nomade est un modèle urbain centripète, en constant décentrement. Los Angeles, Buenos Aires, Mexico City, sont les exemples de cet étalement urbain. Ses habitants fuient

Olivier Mongin, La ville des flux, l’envers et l’endroit de la mondialisation urbaine, Fayard, Saint- Amand Montrond 2013. p. 33-34

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l’aliénation urbaine d’une ville devenue inhabitable. Ils se déplacent à la recherche d’un lieu propice à l’établissement d’une communauté, recomposent des centres, des dowtowns. Elle est une ville qui s’externalise pour refaire la ville. Les habitants de la ville spontanée fabriquent leur habitat à l’intérieur même du territoire urbain. Il est question d’une relation à l’espace, d’un mode de spatialisation, d’une manière d’être à l’espace, dans l’espace, celui de la ville en l’occurrence.


Urban Sprawl


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Différents modes d’appropriation du territoire « Chose humaine par excellence », la ville est selon Lévi-Strauss la « forme la plus complexe et raffinée de la civilisation »1. Mégapole ou urbanisation déterritorialisée, multitude sans totalité, lieu d’une individualisation extrême qui brouille les relations sociales, autant de mots pour parler d’une identité en crise. La ville actuelle est la forme mutante, exacerbée, de la tendance naturelle de l’être humain à se constituer en communauté. Cette tendance à « faire ville » se retrouve dans les formes d’habitat spontané, nomade. C’est la façon d’occuper l’espace qui diffère. En étant géographiquement et socialement interstitiel le campement nie les stries de l’espace urbain, la consommation, le travail, l’habitation. Même diffuse et tentaculaire la ville ferme ses surfaces, les répartit de façon assignée. Dans Mille Plateaux, Deleuze et Guattari établissent les oppositions entre le lisse et le strié même si ces deux notions ont plutôt tendance à s’hybrider. Concernant l’espace, le strié découpe l’espace, le répartit de façon assignée, suivant des intervalles déterminés. Dans le lisse on se distribue comme sur un espace ouvert. L’opposition du lisse et du strié vis à vis de l’espace est relationnelle. Pour Gilles Deleuze la ville est l’espace strié par excellence. Elle est même, force de striage car elle oriente la multitude vers un horizon de reproduction unique. Même la démocratie y est une donnée indiscutable. Les deux espaces n’existent en fait que par leurs mélanges l’un avec l’autre, cela est vrai pour les oppositions entre la ville spontanée et la ville planifiée. « Voilà que des espaces lisses sortent de la ville, qui ne sont plus seulement ceux de l’organisation mondiale, mais ceux d’une riposte combinant le lisse et le troué, se retournant contre la ville : immense bidonvilles mouvants, temporaires, de nomades et de troglodytes, résidus de métal et de tissu, patchwork, qui ne sont même plus concernés par les striages de la monnaie, du travail, ou de l’habitation. Une misère explosive, que la ville sécrète, et qui correspondrait à la formule mathématique de Thom : « un lissage rétroactif »2. Gilles Deleuze3

Lévi-Strauss Claude, Tristes Tropiques, Plon (Terre Humaine), Paris 1955 Thom René, modèles mathématiques de la morphogénèse, 10-18, pp 218-219 Deleuze Gilles & Guattari Félix, Capitalisme et schizophrenie 2 : 1000 plateaux, les éditions de minuit. Collection critique. 2009. p. 601

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Le mode de vie des Roms, squatteurs, migrants et autogérés, questionne la «surfonctionnalisation» de l’habitation. En voulant résoudre des problèmes d’organisation, de gestion des flux de population, de travail, de circulation, d’habitation, de sécurité l’urbanisation fonctionnelle est devenu castratrice. C’est l’idée de monopole radical que développe Ivan Illitch dans son livre Energie et équité4. La politique du logement est un moyen efficace de répondre à une situation d’offre et de demande en crise. Mais lorsque le moyen technique développé pour répondre à un problème devient la règle unique, on peut alors parler de monopole. Celui ci empêchant l’usage de processus plus lents, il finit par nuire au but qu’il est censé servir. «Lorsqu’une activité outillée dépasse un seuil défini par l’échelle ad hoc, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier»5. Un modèle d’habitation standardisé cherche en quelque sorte à trouver une universalité d’habiter. Il liste des besoins généraux et tente de les satisfaire. En un sens, l’élaboration d’un modèle standard procède d’une idéalisation des pratiques humaines. A la taille des pierres par équarrissage s’oppose la taille par panneaux qui implique l’érection d’un modèle à reproduire. Mais cette uniformité, en standardisant une manière de vivre par un modèle d’espace et de confort, ne laisse pas suffisamment de place à l’imprévu, la diversité, mais surtout à l’auto-détermination de son habiter. L’importance donnée à telle ou telle pièce, la possibilité de moduler son espace, de le faire évoluer, la relation avec l’extérieur, l’espace social, sont des libertés de composer avec son environnement selon une infinité de configurations. Contre une normalité unifiante, les habitants des interstices manifestent une flexibilité pour s’adapter aux besoins du temps, une manière d’inventer le quotidien. En termes Deleuzien, ils habitent en lisse l’espace strié de la ville. Elle est le support de leur habitation, leur environnement. Ils exploitent ses réseaux, ses structures, ses vides, ses lieux d’invisibilité. Cette relation peut découler de choix, de refus de soumettre son pouvoir de constituer de l’espace à un pouvoir de coercition, mais surtout d’une habilité à composer avec une situation sociale et économique, un contexte. Face aux stratégies de planification, et d’ossification des relations, se développent des modes de

Illitch Ivan, Énergie et équité, 1re édition en français, Le Monde puis Le Seuil, 1973 Illitch Ivan, La convivialité, Seuil, 1973 (titre original: Tools for conviviality)

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survivance autonomes. Ceux ci privilégient les interstices de la carte urbaine et les intervalles de ses transformations. Face à ces stratégies de transformation de la ville vers un espace urbain toujours plus maîtrisé et stérilisé on peut à proprement parler de tactiques développées par les populations de la ville parallèle pour constituer un habitat, une société qui préserve leur maitrise sur leurs mode de vie. Dans l’invention du quotidien, Michel De Certeau6, historien philosophe, parle de « tactique » pour désigner cet « art de faire » qui misent sur une habile utilisation du temps, des occasions qu’il présente, il invente des marges de manœuvre. D’après l’auteur, ces tactiques s’opposent aux stratégies qui sont les modes d’activité opératoires propres au pouvoir qui s’établissent par la prise de possession du territoire. (entreprise, armée, ville, institution). La tactique en revanche est une production désintéressée, parcellaire, exploratoire, effectuée au coup par coup, donc spontanément, au gré des occasions. Le champ de la tactique est éclaté ou fondu dans le réseau urbain planifié : le centre est partout et la circonférence nulle part.

LOGIQUES DE RESISTANCE ET DE DETOURNEMENT

Contre-conduite Ces tactiques peuvent être l’expression d’une protestation, d’un rejet de certains axiomes et commandements d’une société urbaine jugée aliénante. Ces tactiques résultent d’une volonté de se gouverner selon ses propres modalités. L’enjeu est de constituer des espaces de solidarité, dans lesquels peuvent se retrouver des personnes aspirants à un certain art de vivre qu’ils partagent. En collectivisant un espace de travail et d’expression, en créant un lieu de résistance, d’habitation sans s’inscrire dans une relation monétaire à l’habitation, en somme de prenant possession d’un lieu pour y installer un espace nécessaire à un idéal de société. Le squat possède un statut particulier. Si l’on se rapporte au sens donné au mot

6 De Certeau Michel, L’Invention du quotidien, 1: Arts de faire, éd. Établie et présentée par Luce Giard, Paris, Gallimard, 1990 (1re éd. 1980)


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squatter7, il se réfère à l’occupation illégale de terres par les Diggers, au XVIIe siècle. Aujourd’hui le squat est moins apparenté à l’a l’occupation illégale d’un terrain qu’a celle d’un bâtiment. Pourtant les campements et les bidonvilles sont, par extension, une forme de squat lorsqu’ils s’installent sur des terrains privés. Le squat, dans une perspective d’habitation, peut abriter les réfugiés politiques ou économique, mais aussi des « débranchés ». Ceux qui par idéologie opposent leur liberté d’habiter selon leurs codes au logement inscrit dans une économie de marché. Si l’on en croit la pensée de Michel Foucault, le squat, s’apparente, à une Hétérotopie8. Les hétérotopies diffèrent des utopies que l’ont peut définir comme des emplacements sans lieux réels, des espaces fondamentalement irréels. « Une forme de rapport général d’analogies, direct ou inversé avec l’espace réel de société ». Les hétérotopies quant à elles sont des utopies effectivement réalisées, dans lesquelles sont contestés des valeurs culturelles, politiques, idéologiques. Ce sont des lieux hors de tous lieux bien qu’ils soient effectivement localisables. Une hétérotopie juxtapose donc en un seul lieu réel plusieurs espaces qui sont eux même incompatibles entre eux. Foucault cite en exemple le cinéma, « curieuse salle rectangulaire, au fond de laquelle, sur un écran à deux dimensions, on projette un espace à trois dimensions (quatre?) ». L’Hétérotopie possède un système d’ouverture et de fermeture, un système d’accession codifiée par des rites, elle peut aussi être le lieu du rite lui même. Certains de ces lieux ont l’apparence de pures ouvertures mais cachent une forme d’exclusion, dans un autre cas ce sont des lieux auxquels on ne peut accéder qu’en exclu. Le dernier principe de l’hétérotopie la désigne comme un espace idéologique qui dénonce les présupposés de la société au travers desquels la vie humaine est cloisonnée. Comprendre le squat comme une hétérotopie fait sens suite à cette définition, par essence ce dernier est une utopie réalisée, les squatteurs occupent et vivent dans un lieu qu’ils se sont appropriés, un lieu déconnecté autant que faire se

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Squatter : emprunté à l’anglais des Etats-Unis squatter (1788), de l’anglais to squat «s’accroupir, s’asseoir sur ses talons». Ce verbe est emprunté au XIIIe siècle à l’ancien français esquater, esquatir qui signifie «évaser, aplatir». Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey. Tome 3 édition 2006. Foucault Michel, Hétérotopies, Dits et écrits, Des espaces autres (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967) in Architecture mouvement, continuité, n°5, octobre 1984 pp. 46-49


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peut de tout système monétaire. Ils occupent un lieu vide sans droit ni titre. L’appropriation d’un tel lieu est régie par un certain nombre d’étape, que l’on pourrait associer au rituel dont parle Michel Foucault. Pour déclarer l’ouverture d’un squat, comme lieu de résidence principal, il est nécessaire de posséder un certificat de domicile (contrat EDF/GDF, etc), donc de recevoir du courrier à ladite adresse et ensuite de le faire constater par la police, plaçant paradoxalement l’occupation illégale du lieu sous l’égide de la loi. Toute expulsion devra normalement faire l’objet d’une procédure judiciaire par la suite. C’est le cas du restaurant bar des Amis, situé au 331 rue de Pyrénées dans le 20e arrondissement de Paris, occupé pour créer un lieu de quartier ouvert aux classes les plus défavorisées. L’ouverture de ce lieu fait suite à la fermeture d’un grand squat de sans papier qui s’était installé dans le centre de tri postal du 260 rue des Pyrénées, expulsé le 29 Octobre 2012. Le projet derrière cette occupation est l’ouverture d’une cantine populaire et quotidienne, un lieu de rencontre destiné à cimenté des « solidarités de classe ». Cette expérience peut se rapprocher de celle de FOOD, un restaurant coopératif fondé par Caroline Goodden, Gordon Matta- Clark, Tina Girouard, Suzanne Harris, et Rachel Lew en 1971 à New York. FOOD était un lieu dynamique et fréquenté. La cuisine entièrement ouverte sur le restaurant permettait de transformer la préparation des repas en véritables performances. Comme si l’événement entier était ce que Gordon Matta Clark appelait une « Live piece ». Les repas ont souvent été vendus à un prix n’équivalent pas leur valeur réelle, beaucoup ont même été distribués gratuitement. Selon Michel Foucault, les hétérotopies des sociétés actuelles sont les lieux pour ceux dont le comportement diffère de la normalité, en l’occurrence ceux qui contestent le veto de la société devant l’auto-affirmation spatiale. Ces «débranchés» construisent d’autres formes d’habitat dans les brèches et les zones grises de la ville, exploitent leur pouvoir à constituer l’espace en dehors des exigences du marché et des principes de stabilités imposés par l’Etat.


Gordon Matta-Clark, FOOD, 1971


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Territorialisation Les marges urbaines, campements provisoires, de réfugiés, déplacés, migrants, bidonvilles, sont les espaces précaires d’un certain dénuement, matériel, relationnel, d’identité. Leurs habitants n’ont pas encore pu prendre leur place dans le monde qu’ils cherchent à intégrer. Cette mise à l’écart, politique et territoriale permet toutes les dominations et exclusions, qu’elles soient économiques, culturelles ou raciales. Ces formes d’habitation, bien que précaires et parfois subies, peuvent permettre à de fragiles microcosmes communautaires de trouver leur expression. C’est le cas des populations déplacées, migrantes qui ont perdu l’exercice de leur citoyenneté autant dans le pays dont ils ont la nationalité que dans celui ou ils se trouvent. Ces formes d’habitation peuvent permettre de retrouver des repères, d’accéder à leur culture comme un antidote au dépaysement. Chose que seule la communauté peut fournir. Alors que l’accès au logement normalisé permet de s’intégrer dans un modèle social. Dans ce type d’habitat, on observe une constante, une organisation interne (stricte ou lâche), un réseau de relations propre au groupe, du voisinage à la parenté, une force vitale collective émanant d’une originalité propre au « modèle culturel » que ses habitants ont à l’esprit. De ces modèles culturels émergent de multiples manières de « faire ville », et surtout de «multiples processus de commencement de la ville»9. En établissant leur campement les Roms font société, marquent l’espace, s’y inscrivent. La territorialisation permet de tisser les réseaux nécessaires à sa survie, à écrire son autochtonie par la marche et la régularité de ses déplacements. Ce processus entame l’articulation entre le bidonville et la ville en un mouvement classique d’insertion. La forme du campement ou du bidonville est souvent envisagée comme un habitat transitoire permettant d’acquérir les ressources nécessaires pour s’intégrer, elle est une étape entre deux mondes, elle conduit vers une forme de logement inscrite de façon plus légitime dans la ville.

Agier Michel, Esquisses d’une anthropologie de la ville. Lieux, situations, mouvements, Louvain- la-neuve, Academia-Bruylant 2009

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Squatters, roms, mal logés, n’ont pas la même attitude sur cette question, l’acte de revendiquer le droit d’habiter par ses propre moyens est considéré comme un signe de déviance par rapport au modèle de société et engendre des conséquences et des retombées politiques et sociales. Ne pas se soumettre aux règles de propriétés ou refuser le logement car inadapté à son mode de vie est un acte politique de résistance. Qu’il soit accomplit en tant que tel ou non. Il questionne sur la liberté à l’auto-détermination de son mode de vie et donc d’habiter.


métabolismes d’un art d’habiter


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métabolismes d’un art d’habiter

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Appréhender des dispositifs de transformation protéiformes de l’espace commun pour repositionner le rôle de l’architecte vis à vis d’un habiter contemporain. Appréhender des cultures spatiales singulières pour articuler les échelles globales et locales dans la fabrique urbaine.

LA VILLE BIS

La notion de métabolisme est conçue en chimie pour recouvrir l’ensemble des changements de nature moléculaire à l’intérieur d’un corps. La racine obscure de l’élément formant, méta, rapprochée de l’anglo-saxon mid, ancien haut allemand mit, semble signifier « au milieu de », comprenant une valeur à la fois temporelle et spatiale. Il était fréquemment utilisé en grec en composition avec des idées de « participation », « action en commun », « situation au milieu », succession dans le temps », et souvent « changement ». En français, il entre dans la composition de termes savant pour exprimer le résultat d’un processus, une proximité, une ressemblance. Cette notion m’est importante pour comprendre les différentes temporalités de fabrication de la ville spontanée et de la ville planifiée. La première est pensée a priori, planifiée puis érigée ; la deuxième est construite de manière empirique et se structure ensuite petit à petit. Le point de départ diffère. Métabolisme exprime un fonctionnement corporel, celui d’une urbanité parallèle, qui se constitue organiquement. Peut on parler de méta-ville? Mais il exprime également la relation catabolite entre cette urbanité et une forme urbaine légitime, avalisée, qui partagent le même territoire. Le catabolisme est un ensemble de réactions chimiques de dégradation de substances organiques. Il permet de produire de l’��nergie et d’éliminer des substances vieillies ou toxiques. Le terme de ville bis, est utilisé par Michel Agier dans ses livres l’invention de la ville. Banlieues, townships, invasions et favelas, et esquisses d’une anthropologie de la ville, lieux situations mouvement, comme un outil pour percevvoir une certaine complexité urbaine. Une anthropologie de la ville qui ne serait pas basée sur une définition statistique, urbanistique ou administrative de la ville mais sur une expérience localisée qui privilégie une appréhension de la ville à partir des « Pra-


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tiques microbiennes, plurielles et singulières des citadins »1. Cette notion de ville bis m’est utile ici pour qualifier une ville qui ne se produit pas uniquement à l’échelle macro des décideurs, architectes, urbanistes et pouvoirs publics, mais qui se transforme également de façon organique, par ses habitants. Un « soft system » qui est la construction tangible de la nécessaire appropriation d’un lieu, d’un espace par ses occupants pour qu’ils en deviennent les habitants. Quels sont les mécanismes et temporalités de cette ville bis, quelles sont les forces qui résultent de cette production de la ville. Quelles sont les limites de la ville auto-construite et vernaculaire et les justes dosages de planification. Il ne s’agit pas de reconstruire des hiérarchies dans les façons de construire la ville et d’ériger la résistance des « pauvres » en modèle idéal. Mais plutôt d’opérer ce que Michel Agier nomme un décentrement du regard et qui se traduirait par une relation anabolite de la ville officielle vis à vis de la ville bis. L’anabolisme à l’inverse du catabolisme, qui désigne la dégradation et la formation de déchets, correspond à la phase de construction et de synthèse du métabolisme. Ce décentrement du regard peut se rapprocher de la pensée du régionalisme critique2 qui, à l’instar du mouvement métaboliste japonais, refuse l’hégémonie du style international et qui opère avec des spécificités locales tout en ayant conscience d’un environnement global.

Ville symbiote Symbiose (nf) : du grec sumbiôsis, de sumbioûn, vivre ensemble : Association constante, obligatoire et spécifique entre deux organismes ne pouvant vivre l’un sans l’autre, chacun d’eux tirant un bénéfice de cette association. En 1866, Anton de Bary définit la symbiose comme une association spécifique durable entre deux espèces, cette notion incluant le mutualisme (les deux partenaires tirent bénéfice de l’association), le commensalisme (seulement un des

Michel De Certeau. L’invention du quotidien, 1: Arts de faire, éd. établie et présentée par Luce Giard, Paris, Gallimard, 1990 (1re éd. 1980) 2 Terme élaboré par Keneth Frampton dans son livre towards a critical regionalism : six points for an Architecture of Resistance, in The Anti-Aesthetic. Essays on Postmodern Culture, Hal Foster, Bay Press, Port Townsen. 1983 1


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deux partenaires tire bénéfice de l’association, l’autre n’en tire aucun avantage ni inconvénient) et le parasitisme (seulement un des deux partenaires tire bénéfice de l’association, l’autre en tire un inconvénient). De nos jours, les notions de mutualisme et de symbiose sont d’ailleurs largement confondues. On observe différents types d’associations bénéfiques entre espèces, depuis le partenariat indispensable jusqu’à un certain degré de parasitisme bien supporté par l’hôte, en passant par le cas où l’association n’est vitale que pour l’un des deux partenaires. Toutefois, la symbiose au sens strict se caractérise par une association constante, obligatoire et spécifique entre des organismes ne pouvant vivre l’un sans l’autre, chacun tirant un bénéfice de cette association. Symbiose et parasitisme pose des questions d’identité et de propriété. Dans le cas du parasite, l’identité est clairement orientée par l’hôte puisque le parasite n’est défini qu’à travers sa relation avec lui. La tique habite le chien ; il est sa source de nourriture. La tique appartient-elle au chien ou bien le chien appartient-il à la tique? Dans le cas d’une relation symbiotique, l’identité et la propriété sont plus difficiles à attribuer.


lichens, organismes composés résultant de la symbiose entre un champignon hétérotrophe appelé mycobionte (90% de l’ensemble) et des cellules possédant de la chlorophylle, algues vertes ou cyanobactéries autotrophes, appelées photobionte


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Habiter l’inhabitable, la construction comme force d’appropriation Les modes d’habiter en nomade de certaines formes de la ville bis, que représentent les campements de roms par exemple, permettent d’interroger les notions de propriété et d’identité. Selon l’essayiste Olivier Mongin auteur du livre la ville des flux, l’envers et l’endroit de la mondialisation urbaine, s’enraciner dans un site géographique donné signifie créer un lieu habitable et non pas s’identifier au sol. Un site devient lieu par l’architecture, un lieu habitable, car elle ménage les choses autour d’un vide. Ces pratiques questionnent la propriété foncière par leur capacité d’appropriation. Mais cette capacité ne découle-t-elle pas du fait que les Roms produisent constamment leur habitat dans les marges et la conscience que leur présence est ressentie comme une plaie? La nature précaire des baraques des Roms est la résultante de leur caractère illégal et du peu de ressources dont ils disposent. Ces constructions ne sont pas la forme privilégiée et culturelle d’habitat de ces populations. Celles ci leurs préfèrent d’ailleurs les constructions en dur, et à terme un appartement et le confort qui l’accompagne. Les faits collaborent et s’entretiennent, contraignent les roms à produire un habitat léger, rapidement construit. Cette capacité de production extrêmement rapide d’un habitat léger permet aux populations roms de jouer sur des entre-temps, et d’habiter l’inhabitable, des espaces en transformation. La ville de Montreuil compose avec une situation particulière. Une importante partie de son territoire, autrefois dédiée à la culture de la pêche, instituée jusqu’à présent comme terrain inconstructible. En voulant protéger sa morphologie particulière d’un urbanisme débridé, une trentaine d’hectares ont été classés en zone d’urbanisation future dans le plan d’occupation des sols jusqu’à 2010. Depuis fin 2003, par mesure de protection, plus de 8 hectares du site ont été classés par le ministère de l’Environnement au titre des « sites et du paysage »3. Cette mesure de protection interdit toute destruction des murs sans autorisation ministérielle et toute construction étrangère à leur vocation première. Toute modification de l’aspect du

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décret du 16 décembre 2003, paru au JO le 23 décembre 2003


Murs à pêche de Montreuil


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site requiert un avis de l’État. Cette situation urbaine a donné naissance à un territoire qui s’est transformé avec un différentiel de vitesse. Schizophrène dans ses temporalités il est désormais prit entre les impératifs du logement, une activité industrielle, et une réserve foncière dont la morphologie a favorisé l’installation de populations Roms. La ville de Montreuil a prévu la mise en transformation de ce territoire. Son urbanisation future commencera en 2014. Le site devrait à terme accueillir les protagonistes de l’urbanisation durable et éco-responsable, un tramway et un éco-quartier. Ce nouveau modèle d’urbanisation décliné dans toutes les couleurs à travers le territoire français non sans rappeler la façon dont les urbanistes des années 1960 ont répandu l’habitat moderne des grands ensembles. Elle est résultante classique de l’incorporation de territoires agricoles, dont le statut juridique et la morphologie parcellaire diffèrent de ceux de l’urbain. Les murs à pêches morcellent le site selon une trame régulière en de longues travées étroites. Ces enceintes produisent une succession d’écrins qui prodiguent un sentiment invisibilité. Ce qui est une particularité d’importance pour l’établissement de populations illégales. Entre la rue de Rosny et l’échangeur de l’Autoroute A1, le campement se réparti sur plusieurs parcelles, trois de ses travées sont destinées à l’habitation. Les baraques sont construites de part et d’autres des murs, une seule rangée de cabanes par travée pour permettre une meilleure circulation et dégager de l’espace pour les enfants. La disposition du campement est le fruit d’une évolution, d’une transformation du lieu. Maîtres de leur force de construire, ils peuvent librement la mettre à profit pour aménager leur lieu de vie. Constitués en association avec l’aide de citoyens français, les Roms ont formulé un projet plus ambitieux qui légitime leur présence. Une parcelle plus vaste que les autres est dédiée à l’agriculture, après avoir nettoyé le lieu pollué par des années de dépôt d’ordures de toutes sortes, ils ont entrepris de défricher un sol riche en racines, héritage de la culture des pêchers. A l’image des squatteurs qui occupent un bâtiment vide et peuvent être à l’origine de modifications au sein de ce même bâtiment. Ces habitants d’un lieu qui n’a pas nécessairement été conçu pour de l’habitation, ou simplement vétuste s’en approprient l’espace et le rénovent, le façonnent selon l’usage qu’ils en ont. Le procédé d’appropriation passe donc par une transformation


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de l’espace. Le principe d’habiter est inhérent à l’aménagement des espaces, « c’est pour un individu s’approprier et utiliser un espace, selon lui et à des fins qui lui sont propres, selon l’importance qu’il donne à chaque acte de la vie quotidienne »4. Les Roms de la rue de Rosny utilisent les travées des murs à pêche pour satisfaire à leur organisation communautaire et familiale, le fait de construire leurs habitations, même si celles ci sont précaires, leur permet d’organiser un espace dont ils sont collectivement responsables et acteurs. Le sentiment de seuil n’est pas ressenti uniquement avant de pénétrer dans les habitations, mais dés l’entrée dans le terrain vague, alors même que le campement reste invisible. A travers cette expérience de l’habiter, il m’apparaît que la relation au territoire, à la ville, à l’habiter, qui équivaut à construire une société, est plus importante que les termes même de cette relation, qui seraient relatifs à la forme de l’habitat. La construction est un acte indissociable du mode de vie des Roms, ils habitent l’espace qu’ils modèlent. A contrario la majeure partie des habitants de la ville réside dans des constructions érigées à leur intention. Hébergés, ils ne disposent que d’un espace mesuré, ils ont été dépossédés de leur liberté de transformer l’espace qu’ils occupent sous peine de devoir payer les conséquences de l’usure laissée sur le bien. Préoccupés par le nombre de mètres carré dont ils peuvent disposer ils en oublient le dehors qui les enveloppe. Chaque baraque abrite la vie familiale dans son rythme et sa forme, mais l’espace qu’occupent les maisonnées leur est commun, il abrite la communauté toute entière. Il n’est pas question d’une énième apologie des classes populaires, mais de procéder à une lecture des pratiques qu’abritent ces modes d’habiter tant décrié et de comprendre ce que les mécanisme de rejet décrit plus avant nous empêche de voire et de questionner dans la fabrique urbaine contemporaine. Dans le contexte des villes européennes actuelles l’art de construire a été majoritairement remis entre les mains de spécialistes et de techniciens, d’administratifs et de planificateurs Le choix de l’Etat d’un urbanisme fonctionnaliste et la volonté légitime de répondre à la question sociale du logement a déséquilibré la relation du dedans et du dehors au profit du dedans. On ne peut reprocher à des politiques et des admi-

Colette Petonnet, Réflexions sur la ville vue par en dessous in L’année sociologique, troisième série, volume 21 : 151-185 1970

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nistrations de permettre à des sans abris et des habitants de bidonvilles de pouvoir accéder à des logements. Se loger correspond à disposer d’un espace ressource, c’est une nécessité. Mais lorsque l’accès au logement se présente comme l’unique priorité, la société fabrique ses pathologies. Habiter possède des dimensions plus larges, de la maison au globe terrestre, et l’art d’habiter dont parle Ivan Illich ne se limite pas à modeler un intérieur mais s’étend de chaque côté du seuil. L’extérieur est l’espace de rencontre, de démocratie.

DIFFERENCIATION NECESSAIRE DE L’HABITAT

Hard system, Soft system : collaboration « Demeurer dans ses propres traces, laisser la vie quotidienne écrire les réseaux et les articulations de sa biographie dans le paysage » 5 Ivan Illitch Dans le début des années 1920 alors que l’Union soviétique connaissait un rythme d’urbanisation très rapide. Les complexes résidentiels, ainsi qu’on les nomme, comprenant sur un territoire restreint, habitations, écoles, commerces, lieux de divertissement et espaces verts, ont commencé à prévaloir dans les pratiques de planification urbaine car ils permettaient une planification plus minutieuse et efficace de l’expansion spatiale rapide. Ces complexes résidentiels ont été considérés comme une opportunité pour construire une société collective, et un environnement nécessaire aux nouveaux modes de vie. Dans le milieu des années 1950 l’Union soviétique met en place le concept de districts résidentiels, comprenant entre 10 000 et 30 000 habitants, composé

Ivan Illich. L’art d’habiter. Discours devant le Royal Institute of British Architects. York. Royaumes Unis 1984 in Dans le miroir du passé. Conférences et discours 1978-1990, Descartes & Cie, Paris, 1994.

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de plusieurs microdistrict de 8000 à 12000 habitants, eux même composés de plusieurs complexes résidentiels de 1000 à 1500 habitants. Chaque microdistrict devait pourvoir la population des infrastructures nécessaires aux besoins quotidiens tandis que des services d’usages plus ponctuels étaient accessibles à l’échelle du district résidentiel. Ce concept fut soutenu par la réorganisation de l’industrie soviétique de la construction, répandant massivement les immeubles d’habitation en béton préfabriqué qui permettaient une construction rapide, et des coûts réduits par la production industrialisée du matériau. Le système de microdistrict est utilise à travers toute l’union soviétique comme grand principe d’urbanisation. Hard system, Ainsi dénommé l’ensemble des constructions et des infrastructures parties du microdistrict soviétique. L’appellation hard exprime l’échelle de ce systéme urbain comme structure génératrice, planifiée pour un territoire. Son dessin distribue les programmes, trace les infrastructures, polarise les flux, comme une ossature. Soft system fait référence aux constructions spontanées, résultantes des usages et besoins quotidiens de la population. Même si cette dernière n’a pas nécessairement pu inventer son espace habitable, elle tente de le remodeler à son usage. Petites maisonnettes et extensions des rez-de-chaussée sont les formes les plus observées au pied des barres de logement, gonflées et hirsutes de toitures pentues, de petits escaliers, et d’enseignes colorées. De petites maisons s’alignent le long des trottoirs, recréent des ruelles dans les larges espaces entre les immeubles et l’avenue de la paix. Au cœur des îlots des garages de briques et de parpaings s’alignent, parfois sur deux étages, donnant un usage plus spécifique aux espaces laissés vacants entre les barres. Ces transformations sont les résultats d’un vide politique et d’un passage à l’économie de marché, tous deux survenus dans les années 1990 après la chute du bloc Soviétique. L’absence d’un pouvoir administratif régulateur et la nécessité d’adapter leur environnement à leurs besoins, a poussé les habitants du microdistrict à construire les espaces nécessaires à leur autonomie.


Hôtel, pub, karaoké, différenciations nécessaires de l’habitat Les bus se succèdent, bleus, verts, violets, rouges, et jaunes, le vent me mord les doigts. Les couleurs ne veulent rien dire pour moi. Je ne comprends rien à ce ballet incessant, mais soudain il faut monter. Je m’attendais à un bus bondé, ceux qui ont défilé pendant les quelques minutes à l’arrêt de bus étaient pleins à craquer. De la petite cabine en tôle peinte du chauffeur émane le son d’une radio. Des rideaux colorés à motifs floraux et Mickey s’agitent derrière la vitre, sous le symbole de la Mongolie. Toujours sur Peace Avenue, cette immense artère traverse la ville d’Est en Ouest. Tout d’un coup les magasins qui en longeait les bords ont disparu, une centaine de mètres en arrière remplacés par grandes tours de logement en brique. Derrière les tours j’aperçois un quartier de Gers aux toitures bariolées. Une image fugace des barres soviétiques se glisse entre une tour et l’autre. Le sens du mouvement, le regard, est conduit par Peace Avenue. Pour en sortir je dois me frayer un chemin parmi les gens à l’arrêt de bus, slalomer entre les kioskes, traverser un parking et descendre un peu sur de la terre gravillonneuse, et plus loin marcher sur des pavés ou du béton. Un vaste espace vide à traverser, le lien entre la rue et les barres est un peu lâche pour moi. Je ne suis actuellement nulle part, derrière, un peu plus haut, l’avenue bourdonne, saturée de véhicule qu’elle semble vouloir expulser. Toutes sortes de micro commerces se sont installés sur le trottoirs, légumes, chaussures, bonbons, cireurs de pompes, un peu comme à Barbès un samedi matin. Devant moi, les pancartes publicitaires multicolores tapissent la façade difforme des barres. Les commerces s’agglomèrent, motel, pub, karaoké, café, pharmacie, internet pc game, Vodafone,


et l’incontournable Coca Cola, s’alignent en une ceinture colorée. Echoppes trouve-tout (saucisson, pain, produits de première nécessité, lessive…), salons de coiffure à la porte ornée de colonnes grecques, magasins de vêtements chinois tous déplient leurs langues d’escaliers, calpinés de fausse pierre ou simplement enduits, arborant parfois une grille, un jardinet, souvent les deux ensembles. Je me trouve entre les flux, rester immobile n’attirera pas l’attention, je peux à loisir observer les façades des bâtiments soviétiques. Je les suppose autrefois identiques, composées sur le même modèle. Aujourd’hui complètement hétéroclites, disparates. Rares sont les habitants à avoir conservé le balcon, nombreux sont ceux qui ont préféré en faire un débarras de plus. De métal, de bois ou de PVC, parfois grillagées de motifs traditionnels, des fenêtres de toutes sortes comble les orifices béants de l’immeuble. L’aspect d’uniformité, d’unité est renvoyé à une échelle au dessus, celle du district car ici on distingue nettement chaque logement. Je m’approche, me place sous l’emprise du bâtiment qui serpente, sa peau est faite de stries, tantôt de petits carreau de carrelage bruns couturé de joints entre les modules de préfabriqué, tantôt de balcons en béton moulés et de fenêtres, à grands et petits carreaux. Au premier étage, des cartons derrière huit fenêtres en aluminium. Au deuxième trois fenêtres de trois battants, séparées par des colonnettes de brique rouge. Puis un balcon laissé tel quel, avec son garde corps à caissettes en béton sur trois travées et le garde corps en verre renforcé sur la quatrième. Au cinquième, encore un fenêtre en métal au dessus du garde corps en béton, en revanche la quatrième travée a été complètement murée. Variations sur un modèle, toutes ressemblantes, jamais identiques.


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Espaces de coexistence L’étude de terrain réalisée à Ulaanbaatar sur le microdistrict 01 évoque cette différenciation nécessaire de l’habitat qui relève de l’art d’habiter. Si chaque communauté construit son habitat selon sa culture il en va de même pour chaque famille, l’espace habité est l’image de soi même. Les transformations du premier microdistrict d’Ulaanbaatar ont des émules au sein même de la ville, construite depuis les années 1930 selon ce modèle collectiviste, mais ce n’est pas vérifiable pour ceux implantés en Europe et dans le Caucase. Cette observation rend compte d’un habiter qui « n’est pas réductible à des besoins répertoriés d’avance, applicable universellement, mais ne fait référence qu’à des situations singulières qui sont autant de contextes, d’ouvertures au vide. La dimension anthropologique de l’habiter est universelle, elle est requise par l’humanité, mais ne s’applique pas mécaniquement partout de la même manière. »1 La situation urbaine du microdistrict valide selon moi une dimension anthropologique de l’habitat, qui considère l’espace commun comme un préalable dans lequel s’inscrit la condition d’habiter. Car ce modèle d’habitat collectif s’apparente aux grands ensembles construits dans les banlieues françaises, la cité de 4000 de la Courneuve ou le grand ensemble du Grand Vaux à Savigny-sur-Orge, a ceci près que ces derniers présentent des signes de sclérose avancée. L’habiter intègre le dehors comme lieu de rencontre, espace de coexistence nécessaire aux relations sociales solidaires, ce que l’urbain moderne exclut. L’espace collectif de la ville, l’entre deux barres dans le cadre du microdistrict, est par suite qualifié d’usages pluriels, et on peut observer différents degrés d’intimités, individuels et collectifs. De ces espaces de voisinage ainsi produits résulte une véritable solidarité et une responsabilité collective du quartier qui permet aux habitants même de condition relativement pauvre d’être acteurs, décideurs, de contrer d’éventuels projets de promoteurs en son sein, ou l’ingérence de la ville dans ses modes de fonctionnement. « Le béton lui même s’est assoupli »2.

Olivier Mongin, La ville des flux, l’envers et l’endroit de la mondialisation urbaine, Fayard, Saint- Amand Montrond 2013. P.59 Colette Petonnet. Réflexions sur la ville vue par en dessous in L’année sociologique, troisième série, volume 21 : 151-185 1970 1

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Pour expliquer cette figure du passage de l’intérieur vers l’extérieur, et inversement, Olivier Mongin n’hésite pas à citer la peinture Hollandaise de Vermeer de Delft quand elle oppose « les intérieurs Bourgeois d’Ostende ou de Bruxelles qui sont des étouffoirs, et le vide actifs des tableaux ». Les artistes de l’abstraction comme Kasimir Malevitch ou Piet Mondrian, ont tenté la même ouverture, « Ils ne partent pas du vide, ils l’ouvrent ». Le mouvement d’ouverture relève d’une mise en tension d’un dedans et d’un dehors. Sans celui ci l’extérieur demeure le lieu du danger, de la menace. Le principe d’habiter que je cherche à expliquer ici, serait de rendre actif l’espace extérieur, celui de la cité, de privilégier l’espace mouvement, figure urbaine du pont japonais, dont l’équivalent occidental serait l’agora, la place publique. Le seuil de l’habitation articule le passage, l’ouverture et le repli, tous deux nécessaires à un habiter équilibré et socialement dynamique.


Johannes Vermeer de Delft, la liseuse Ă  la fenĂŞtre, huile sur toile, 83 x 64,5 cm, vers 1657


Frida Kahlo, La colonne brisĂŠe, huile sur masonite, 40 x 34 cm 1944


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Conclusion La ville bis pose problème, elle est la forme condensée de ce que les politiques sociales ont définit comme l’habitat indigne. Elle surgit des recoins de la ville planifiée, elle déborde des interstices dans lesquels elle s’est installée, d’invisible elle devient visible. Elle est tabou car elle donne à voire les flux internes d’une ville sans cesse transformée, travaillée au corps selon un principe de stabilité Hégélien. La prédominance absolue de la paisible coexistence de l’espace.1 La ville bis est une plaie béante qui suppure sur le derme de la ville planifiée. A l’image de La colonne brisée2 tableau de Frida Kahlo elle est révélatrice des fissures qui la zèbrent. Elle n’est pas un organe externe à la ville. Ceux ci, même mal considérés, sont tolérés, ils peuvent se greffer temporairement. C’est en France la différence entre la population roms, et les gens du voyage, entre une population immigrante et une catégorie administrative de citoyen français, même nomades. Par ce qu’elle est partie intégrante du corps urbain, elle réactive une mémoire collective engrammée. Elle porte sur elle les stigmates des bouges et des taudis de la ville historique. Mais aussi ceux de la ville contemporaine des pays « sous développés » du «tiers monde». Le système de représentations qui découle de cet imaginaire collectif fabrique un système de rejet qu’il cristallise avec la question de l’altérité. Il préfère décrire cette ville comme « autre » et donc parasite. Le rejet de cette façon de faire ville n’est pas un phénomène exclusif aux sociétés occidentales. On l’observe également dans les contextes urbains ou elle est majoritaire. Particulièrement pertinent pour décrire ce mécanisme, l’exemple d’Ulaanbaatar, où la précarité foncière n’existe pas, révèle un problème d’avantage politique. L’existence de la ville informelle témoigne d’une incapacité à gérer les transformations urbaines selon un modèle de ville idéale. L’utopie de la ville idéale vise à une perfection architecturale et humaine codifiée selon des préceptes politiques et moraux. Elle écrête la diversité des comportements pour qu’elle corresponde aux usages normalisés du vivre en ville idéal. Un conglomérat de yourtes et de palissades recrachant un nuage noir de charbon va à l’encontre d’une vision de la ville moderne, basée sur un modèle de ville à l’occidentale.

1 Guy Debord, La société du spectacle, VII l’aménagement du territoire, thèse 170, Gallimard 1992 2 Frida kahlo, La colonne brisée, 1944, Mexico, Xochimilco, museo Dolores Olmedo


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Ce sont des formes urbaines parasitaires dont il est nécessaire de se débarrasser avant qu’elles ne gangrènent. Résilients et protéiformes ces lieux de précarité installé dans les interstices et les franges périurbaines peuvent être lu comme de simples agglomérations de baraques couturées d’un dédale de passages. Mais aussi comme les habitations de personnes qui ont besoin de garder le contrôle des priorités de leur mode de vie dans un processus d’intégration. Mais l’image de ces lieux de relégation est synonyme de misère sociale, de dénuement, et de criminalité. La transformation de l’habitat en produit de consommation rare est à l’origine d’une désarticulation de l’habitation et de son contexte. L’intérieur protège d’un extérieur hostile, qui fait oublier la conscience d’un monde commun qui se déploie à plusieurs échelles. Ces interférences entre un contexte politique urbain et une ville illégitime, qui se reconstitue spontanément après chaque tentative de la résorber, conduisent à l’idée d’une contre-conduite. Une pensée nomade dans ses oppositions à l’appareil d’Etat. Le nomadisme de Deleuze et Guattari est utile pour comprendre la relation de la ville spontanée à l’espace de la ville planifiée. Il montre une ville en creux qui fait avec la ville en dure, en exploite les réseaux, colonise les espaces que ses transformations ont laissés vacants. Hybrides l’une de l’autre leurs mode d’appropriation du territoire sur une dichotomie entre un pouvoir dominant et une minorité. Aux principes régulateurs de la ville planifiées s’opposent des habilités, des pouvoirs de mouvement qui construisent une pluralité de relations au territoire urbain. Le fait de se constituer en ville bis découle d’une multitude de motifs, et produit de facto une multitude de réponses. De la prise en charge spatiale de ses idées par le squat à la fonction transitoire du bidonville comme frange élastique des villes contemporaine. Polymorphe la ville bis présente des modes de fabrication, de commencement, d’appropriation de l’espace par l’individu et la communauté qui est propice à la construction d’une ville qui envisage l’espace de la rencontre, de l’imprévu. Qui fait de la diversité une richesse et non un obstacle au vivre ensemble pour « enrayer un processus in simile naturel, trop naturel, l’évolution continue de l’Homme vers le semblable, le moyen, le grégaire, vers le commun »3.

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Friedrich Nietzsche, Par delà le bien et le mal, aphorisme 268, Garnier Flammarion 2000


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La ville bis telle qu’elle a été définie au cours de ce développement présente des alternatives à la fabrication de la ville par les professionnels de l’urbain car à travers elle ses habitants exploitent leur pouvoir de constituer de l’espace. Ses solutions d’habitat sont diffuses, précaires, mais elles se construisent en fonction d’un mouvement ascendant des fonctions vitales de l’habitat vers un art d‘habiter et de faire société. Ces pratiques concentrent les germes de l’invention spatiale et sociale dont le déploiement contribue à l’élaboration de nouveaux espaces urbains. L’analyse de situations urbaines de différentes échelles, à la fois globales et locales permet de relever des pratiques spatiales singulières et des usages créatifs qui s’articulent pour repositionner l’œil de l’architecte. L’enjeu qui s’opère à travers la revalorisation de pratiques urbaines spontanées est de renverser le monopole de la planification dans l’évolution des villes. Le décentrement du regard dont parle Michel Agier doit permettre de considérer des arts d’habiter poly-topiques pour rééquilibrer des relations d’interdépendance entre le planifié et le spontané. Les transformations individuelles collectives du premier microdistrict d’Ulaanbaatar par l’auto-construction redonnent de la chair aux ossatures défraîchies de l’architecture soviétique. Le système ultra-planifié et normalisé de ces complexes résidentiels est le support fondamental de l’auto-affirmation spatiale qui s’y joue. Son hard system et son soft system collaborent à articuler l’espace individuel ou familial privé des appartements et l’espace collectif et social de l’extérieur. Il en résulte une force collective impliquée dans la transformation du territoire qu’elle habite. De tels exemples permettent de mettre en perspective des situations urbaines analogues. Le problèmes des grands ensembles émane-t-il de son architecture ou plus vraisemblablement de l’impossibilité de la transformer? Quels dispositifs peuvent être mis en place pour accompagner des politiques de logement et produire ainsi des espaces à habiter? Le hard system du grand ensemble, peut être travaillé à partir du pouvoir de transformation collectif qu’il abrite. La transformation des modèles d’habitation collectiviste s’observe en Mongolie, au Viet-Nam, colonisés par l’auto-construction. Les complexités d’usages maillées par les transformations autonomes des habitants sur leurs logement, produit les espaces de coexistence qui redonnent à la ville sa capacité d’accueil, sa civitas. Accorder les façades au droit du locataire serait un début.


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bibliographie

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Articles Boucheron Olivier, La ville de feutre in la revue Lieux communs N°12. LAUA laboratoire de L’ENSA Nantes Octobre 2009 Delory- Momberger Christine et Schallet Jean-Jacques, Habiter en étranger. Lieux mouvements frontières, Le sujet dans la cité, revue internationale de recherche biographique. N°2 Université Paris 13/ Nord. Octobre 2011 Foucault Michel. Hétérotopies, Dits et écrits, Des espaces autres (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967) in Architecture mouvement, continuité, n°5, octobre 1984 pp. 46-49 Illich Ivan. L’art d’habiter. Discours devant le Royal Institute of British Architects. York. Royaumes Unis 1984. Dans le miroir du passé. Conférences et discours 1978-1990, Descartes & Cie, Paris, 1994. Iorio chantal, Normalisation de l’habitat, Entre protection des occupants et uniformisation des « modes d’habiter »,Techniques & culture. N°56 Habiter le temporaire. Ed La maison des sciences de l’homme. 2011 Jeanjean Agnès, des équilibres humains, une introduction à « habiter le temporaire »,Techniques & culture. N°56 Habiter le temporaire. Ed La maison des sciences de l’homme. 2011 Frampton Keneth, towards a critical regionalism : six points for an Architecture of Resistance. in The Anti-Aesthetic. Essays on Postmodern Culture, Hal Foster, Bay Press, Port Townsen. 1983

Le Monde, lemonde.fr, déplacer les bidonvilles ne règle rien, article collectif. 17 Mai 2013. L 1-5


habiter en nomade les interstices de la ville planifiée

filmographie

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Filmographie Burat Emad, FIVE BROKEN CAMERAS, Palestine, Israel, France – 2013 – 90 min Blomkamp Neil, DISTRICT 9, E-U, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, Canada – 2009 - 110 min Boutet Antoine, LE PLEIN PAYS, France – 2009 – 58 min Camus Marcel, ORFEU NEGRO, Italie, Brésil, France – 1959 – 114 min Coello Paul, SQUAT, LA VILLE EST A NOUS, France – 2011 – 94 min Cuomo Raphaël, Iorio Maria, SUDEUROPA, Italie, Suisse, Pays-Bas - 2007 - 40 min Debord Guy-Ernest, IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI, France -1978 - 100 min Demoris Emmanuelle, MAFROUZA, France – 2011 – 138 min Denis Agnès, Lallaoui Mehdi, DU BIDONVILLE AU HLM, France – 1933 - 52min Depardon Raymond, AFRIQUE, COMMENT CA VA AVEC LA DOULEUR? France – 1996 -165 min Karakepelis Kristos, RAW MATERIAL, Grèce – 2011 – 78 min Kleindienst Bernard, ROMS EN ERRANCE, France – 2005 – 78 min Kurosawa Akira, DODESCADEN, Japon – 1970 – 140 min Marker Chris, Lhomme Pierre, LE JOLI MAI, France – 1963 – 136 min Rouch Jean, LES MAITRES FOUS, France – 1955 – 30 min Rouch Jean, MOI, UN NOIR, France – 1958 – 70 min Vanina Vignal, STELLA, France - 2006 - couleur - 77 min Van der Keuken Johan, VIER MUREN, Pays-Bas – 1965 – 22 min Van der Keuken Johan, DE PALESTIJNEN, Pays-Bas – 1975 – 45 min Van der Keuken Johan, LA TEMPETE DES IMAGES, Pays-Bas – 1982 – 82 min Wenders Wim, DER HIMMEL UBER BERLIN, Allemagne – 1987 – 127 min Wenders Wim, IM LAUF DER ZEIT, Allemagne – 1976 – 180 min


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illustrations

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Illustrations Campement Rom, canal de Saint Denis, France 2012, Camille Rouaud. pp.3 et 88 Campement Rom, canal de Saint Denis, France 2012, Camille Rouaud. pp. 20-21 Premier microdistrict, Ulaanbaatar, Mongolie 2013, Camille Rouaud. pp. 66-67 Khu Tap The, Hanoï, Vietnam, Yul Akors Laboratoire Urbanisme Insurrectionnel. pp. 78-79 Do desù ka den, film d’Akira Kurosawa, Japon 1970, Yasumichi Fukuzawa et Takao Saitò. p.84


école nationale supérieure d’architecture de Paris la Villette


camille rouaud habiter en nomade