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RÉVOLUTION ROUTIÈRE Bilan deux mois après la mise en place du permis à points

N°1 | Semaine du 29 novembre 2010

SUBMERGÉS

En trois jours, il est tombé l’équivalent de six mois de pluies à Casablanca, plongeant la ville dans le chaos.

LES RAISONS DE LA NOYADE

LES CASABLANCAIS S’ORGANISENT FACE AU DESASTRE TOUS CONTRE LA LYDEC ?


Pourquoi Casabla Le fait de la semaine La capitale économique, submergée par les eaux, a été coupée du reste du pays durant la journée de mardi.

I

Par Baptiste Crochet

l aura suffi d’une nuit. En quelques heures, les fortes pluies ont submergé Casablanca. La Lydec (Lyonnaise des eaux de Casablanca), responsable de la distribution de l’électricité et de l’eau, a enregistré « des hauteurs de pluie dépassant les 200 mm ». Un niveau qui correspond à la moitié des précipitations totales d’une année au Maroc. Le bilan humain est lourd. Sur l’autoroute menant à Casablanca, 25 personnes ont trouvé la mort dans un autocar emporté par les flots. Des inondations ont provoqué l’effondrement de maisons vétustes. Les quartiers pauvres ont été les plus touchés. Bidonvilles et faubourgs comptent une dizaine de morts et des milliers de sans abris. Coupures d’électricité, paralysie des transports, fermetures d’écoles, accidents de la route[ les infrastructures de la plus grande métropole du Royaume ont montré leur vulnérabilité. Les Casaouis se sont retrouvés livrés à euxmêmes. « Les autorités sont débordées », déplore un docker contraint de gérer la circulation à un carrefour. Aux abords du port, les dommages sont considérables. Une route entière s’est effondrée, rendant impossible l’accès à tout un quartier. Une grande partie des axes routiers sont restés impraticables. Malgré le nombre limité de véhicules circulant sur les artères principales, de nom-

25 personnes ont trouvé la mort dans un autocar emporté par les flots.

breux accidents sont à déplorer. Une partie de la chaussée a cédé sous le poids d’un semiremorque, boulevard Abdelmoumen, en plein coeur de la ville.

Le chaos n’épargne personne

Mercredi, la Lydec enregistrait 800 pannes de postes de distribution publiques (DP) sur les 4 600 en fonctionnement. Signes avant-

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coureurs de la paralysie, de nombreux feux de circulation ont été coupés, entraînant des embouteillages sans précédent. Quelque 710 cadres et agents de maîtrise et 275 véhicules et motopompes ont été mobilisés. Une partie de la ville devait retrouver la lumière « dans la journée de jeudi ». Faute d’électricité, plusieurs agences bancaires de Casablanca ont dû fermer, délocalisant certaines opérations vers d’autres antennes. Les inondations n’ont pas épargné le milieu hospitalier. Les trois grandes cliniques privées de la ville ont subi de lourdes pertes matérielles. La plupart de leurs appareils, souvent les plus coûteux, et des blocs opératoires situés en sous sol ont été noyés. L’attention était également tournée vers le quartier de Sidi Benoussi-Zenata, le plus grand parc industriel situé au nord du Grand Casablanca. Les infrastructures routières étant coupées, des milliers d’ouvriers n’ont pas pu se rendre au travail. Plusieurs usines sont restées fermées dans la journée

Les Casablancais ont été pris par surprise dans la nuit de lundi à mardi.


anca a été noyée

Le fait de la semaine

Chronique d’une catastrophe annoncée

Suez en première ligne Le déluge qui s’est abattu dans la nuit de lundi sur la métropole casablancaise a révélé les défauts criants des infrastructures casaouites.

C

Par Pierre Gastineau et Thibaut Chaurand

de mardi. Le manque à gagner est certain pour un secteur industriel déjà à la peine. Pour les autorités, l’urgence est donc au rétablissement des circulations routière et ferroviaire. Aucun train n’a circulé en direction de Casablanca. Le trafic a été totalement stoppé mardi, à partir de 5 heures du matin, une première pour l’ONCF (Office national des chemins de fer). L’autoroute et la voie ferrée reliant Casablanca à l’aéroport Mohamed V ont été temporairement coupées. L’acheminement tardif des équipages et des passagers a causé de nombreux retards. Les vols de Royal Air Maroc ont ainsi connu de fortes perturbations. Malgré le manque d’organisation flagrant, l’heure est aux réparations pour les services de voirie. Le bilan des dommages sur les routes risque d’être lourd. Un relatif optimisme semblait néanmoins se profiler en fin de semaine, la direction de la météorologie nationale ayant annoncé une stabilisation des précipitations.

haussées défoncées, électricité coupée, rues submergées, maison effondrées : au milieu du chaos, la Lydec est en première ligne. Cette entreprise s’occupe des conduites d’eau, de l’assainissement, de l’électricité et de l’éclairage public du Grand Casablanca et de ses 4,5 millions d’habitants. De toute évidence, cette filiale du consortium français Suez Environnement a été prise de court. Elle n’était pourtant pas ignorante des risques d’inondation qui planaient sur la capitale économique du pays. Année après année, de nombreuses études ont mis en exergue les lacunes structurelles du réseau d’évacuation des eaux, du point de vue du dimensionnement et de l’entretien. Le 22 juin 2010, la Banque mondiale enfonçait le clou en publiant un rapport qui concluait au faible niveau de protection de Casablanca quant au risque climatique.

Seulement 50% des effectifs sur le terrain

En réaction, la Lydec et la direction de la Météorologie marocaine ont signé le 1er juillet 2010 une convention de partenariat. Elle prévoyait « la mise en place d’un dispositif de veille permanente et la constitution d’une cellule chargée d’anticiper des événements similaires et le déploiement des moyens d’intervention». Pourtant, les prévisions météo n’étaient toujours pas au point cinq mois après la signature de cet accord. Ainsi, elles n’annonçaient que 60mm de pluie pour mardi, quand ce sont 178mm qui sont tombées en moins de 24 heures. Aucune mesure de prévention n’a pu être prise. Résultat : mardi, un cadre de la Lydec confiait que seulement « 50% des effectifs mobilisables » étaient sur le terrain. Les agents chargés des

interventions ayant été cantonnés chez eux en raison du blocage des voies d’accès à la ville. Le dispositif entériné le 1er juillet, s’il avait été correctement appliqué, aurait dû permettre dès lundi soir d’éviter cette déconfiture. Au-delà de l’impréparation, c’est le sous investissement chronique de la Lydec dans les canalisations qui est mis au grand jour. Suez Environnement s’était pourtant vu attribuer la concession de Casablanca en 1997 suite aux inondations dévastatrices de 1996 qui avaient accéléré la prise de décision. C’était un retour aux sources : du temps du Protectorat, c’était déjà la Lyonnaise des eaux, par sa filiale SMD, qui avait construit et s’occupait du système d’évacuation. Le nouveau marché a été attribué par décision royale sans appel d’offres. Jérôme Monod, intime de Jacques Chirac, dirigeait à l’époque la Lyonnaise des eaux, future Suez.

Des investissements promis non réalisés

Certes, depuis 1997, un peu moins de 200 millions ont été investis dans les circuits d’eau et 300 millions d’euros dans l’assainissement. Les élus casablancais remettaient en question ces chiffres lors d’une séance du Conseil de la ville de juillet 2006. Ils voulaient de plus réviser le contrat de gestion de la Lydec, au motif qu’elle n’avait pas réalisé les investissements qu’elle avait promis. Investissements hautement nécessaires, notamment dans les 52 zones inondables que l’entreprise avait identifiées et officiellement traitées. Les dégâts qu’ont subi la zone portuaire et la médina, endroits sensibles connus, prouvent pourtant qu’une nuit de pluie suffit amplement à saturer les infrastructures. Un architecte casaoui dresse le constat suivant: « Le trop important débit des précipitations a engorgé le peu de canalisations restées efficaces. » De la gouttière de la médina à la douve du centre- ville, les systèmes d’évacuation sont régulièrement bouchés par des déchets et des sédiments. Situation dont la Lydec se décharge. Elle renvoie le problème à la mauvaise gestion des déchets de la ville par la SITA, chargée

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Lundi 13 dØcembre 2010 / Casa Hebdo


Les

Le fait de la semaine

Dans le quartier Lahra, les habitants fuient leurs maisons innondées. Dans les rues, le bitume cède sous le poids des eaux.

Tous les moyens sont bons pour se protéger de la pluie : sacs poubelles, bottes,casques de chantier, parapluies... Les Casablancais s’improvisent accessoiristes de mode !

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images du déluge

Le fait de la semaine

Mardi, le tunnel du boulevard de mars était complètement obstrué.

Sur le boulevard Abdelmoumen, la chaussée s’est effondrée lors du passage d’un semi-remorque.

Les habitants se mobilisent. Ici, un homme plonge à la recherche d’un trou.

Lundi 13 décembre 2010 / Casa Hebdo

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Le fait de la semaine Toute la famille se mobilise pour évacuer l’eau.

Les Casaouis font face

U

La capitale économique marocaine a pris des airs d’îlot. Les citadins s’unissent pour éviter encore plus de dégâts. Par Hortense de Blacas

n jour et une nuit sous la pluie. Des routes inondées, des éboulements de terrain, des montées d’eau dans les caves et des victimes dans l’effondrement de maisons. Les Casablancais n’étaient pas préparés à de telles conditions météorologiques et pourtant, dans la galère tous rament avec calme et sérénité. Sous le tunnel de la mosquée Hassan II, on passerait à peine une barque tant l’eau est montée. Trois pompes puisent inlassablement afin de rouvrir au plus vite la circulation. Voitures, camions et

bicyclettes passent au ralenti devant cette masse d’eau qui prend des airs de petit lac. Quelques curieux s’arrêtent pour regarder et prendre des photos tandis que d’autres s’amusent à accélérer pour provoquer des gerbes d’eau, aspergeant au passage les badauds. Plus loin sur le boulevard, des gamins, de l’eau jusqu’aux mollets, indiquent aux conducteurs le chemin à prendre pour éviter les trous formés par la pluie. Ce rôle devrait incomber aux policiers, mais ils ne sont pas là. La moitié des petits taxis rouges aussi ne sont plus là. Lassés de ne pouvoir passer à cause des routes bloquées, ils se sont arrêtés. Ceux qui

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continuent de circuler restent vigilants : « il faut se méfier. Il y a beaucoup d’accidents dans certains quartiers car les feux rouges ne marchent plus », explique un chauffeur aux aguets. Un autre, plus détendu profite du paysage : « la mer est toujours calme lorsqu’il y a de la pluie », constate-t-il. Dans le centre-ville, il y a les quartiers épargnés et ses habitants à peine conscients du drame qui se joue. Et les quartiers inondés où chacun se démène pour limiter les dégâts. Il y a ceux qui vont faire leurs courses tranquillement et ceux qui s’affairent autour des bouches d’égouts, s’acharnant à enlever les sédiments qui gênent l’évacuation. Devant les boutiques des quartiers sinistrés, les tuyaux sortant des caves attendent d’être raccordés à des pompes. Les chanceux possesseurs sont déjà affairés autour de la machine qui ronronne en continu. Les autres patientent en expulsant l’eau à coups de ballet : « J’ai une pompe électrique mais il n’y a pas d’électricité », déplore un commerçant. Devant un magasin de sport, le gérant avoue volontiers avoir payé deux fois le prix pour se procurer une pompe : « Avec la demande, les prix ont flambé. Une machine qui valait hier 2 500 dirhams en vaut aujourd’hui 4 000 ou 4 500 », explique-t-il sans amertume. Lorsqu’il aura séché sa cave, il prêtera la pompe à son ami, dont le restaurant aussi, a été victime de la montée des eaux. Délaissés par les autorités, privés d’électricité dans certains quartiers, les Casaouis se montrent patients et nullement inquiets. Comme résignés. Ils semblent attendre le retour du soleil, l’apparition des rayons qui sécheront et réchaufferont leur ville.

Ils témoignent ANIL, commerçant, 35 ans

« Toute la cave est inondée. Les affaires sont mouillées et bonnes à jeter. On avait une pompe mais impossible de l’utiliser parce que la Lydec* a coupé l’électricité. On a appelé l’assurance ; elle devait nous envoyer quelqu’un, mais comme d’habitude personne n’est venu. En théorie, elle devrait nous rembourser les dégâts mais en pratique on sait qu’elle ne le fera pas. Maintenant, on attend que l’électricité revienne pour pouvoir rouvrir le magasin. Peutêtre jeudi ». *Lyonnaise des eaux de Casablanca

OMAR, responsable magasin, 40 ans

« Hier, on est allés acheter une pompe qui fonctionne à l’essence. Elle nous a coûtée 3 500 dirhams au lieu de 2 000 : c’est normal tout le monde en voulait une ! Depuis, on pompe. Il reste encore à peu près dix centimètres dans la cave. Les baskets, les habits, tout ce qui était dedans est fichu, et on sait qu’on ne sera pas dédommagés. Les pompiers et la police s’occupent des grandes entreprises et des banques : elles aussi ont été touchées. Le pays a beaucoup perdu».

ABDELOUAHID, gardien d’hôtel, 29 ans

« Dans l’hôtel, on donne des bougies aux clients mais personne ne se plaint, c’est comme ça. On attend que la lumière revienne. Mais ce n’est pas normal que dans une ville comme Casablanca, vingt-quatre heures de pluie causent autant de dégâts. Ils vont encore nous faire des promesses, mais rien ne va changer ».


Le fait de la semaine

Les tribulations aquatiques de Monsieur Chkili «

Par Alyssa Makni

On se fout de notre g***** ! », s’exclame avec vigueur Mourad Chkili, radiologue réputé à Casablanca, la cinquantaine, physique de jeune premier. Il est sept heures du matin et il n’imagine pas le parcours du combattant qui l’attend. Pendu au téléphone depuis plus d’une heure, il essaye de trouver un moyen pour rejoindre le centre-ville. Dehors, Casablanca a pris des allures de fin du monde. Ciel noir, pluies dignes de moussons, routes inondées[ Après trois tentatives vaines en 4x4, il n’arrive pas à sortir du quartier Polo, excentré au nordest de la ville. Au croisement de la route du chemin de fer, près du pont Mars, l’un des plus longs, les voies sont entièrement inondées. Mourad, excédé s’en prend violemment à la Lydec, la société d’assainissement des eaux au Maroc à laquelle il verse près de 200 dirhams par mois.

Entre crevasses et trottoirs submergés

Une demi-heure plus tard, appel d’urgence de l’une de ses assistantes. Yacine, un petit garçon de neuf ans, est arrivé au cabinet avec un violent mal de ventre, sans doute une péritonite aiguë. Le temps presse et Mourad trouve enfin la solution. Direction la cave. Il en ressort entièrement équipé de sa tenue de pêche kaki

: bottes en caoutchouc hautes, bob, veste et pantalon imperméables, prêt à braver les intempéries. « J’ai pataugé comme un canard entre les crevasses et les trottoirs submergés,

“J’ai pataugé comme un canard entre les crevasses et les trottoirs submergés” déserts. J’ai failli basculé dans le courant à plusieurs reprises mais j’ai tenu bon », racontet-il avec un léger sourire. Ce n’est qu’après une heure et demie de marche que Mourad est enfin arrivé rue Mustapha al Mani. La moitié de ses rendezvous ont été annulés mais « Yacine a pu être transféré à l’hôpital et ça a suffi à me rendre fier » se réjouit-il. Seul inconvénient : A cause de son accoutrement, aucun taxi n’a voulu se risquer à ramener Mourad chez lui. Il a dû repartir à pied et s’est couché à huit heures pétantes en priant que demain soit un autre jour.

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Auberge de jeunes de Casablanca Lundi 13 décembre 2010 / Casa Hebdo

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Le fait de la semaine

“Le Maroc doit se responsabiliser”

WAFAA MOUADDAA, PRÉSENTATRICE MÉTÉO SUR ATLANTIC RADIO

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Sur le pont dès mardi matin à l’aube, Wafaa Mouaddaa explique les raisons de la catastrophe. Recuielli par Eric Gillaux ’un point de vue météorologique, que s’est il passé ?

Le Maroc a connu des intempéries d’intensité inattendue. On a atteint un niveau record de 178mm de précipitations en une nuit à Casablanca. Cela représente 6 mois de pluies ! C’est une perturbation venue de l’Europe, conjuguée à des vents violents au dessus de l’Espagne qui a provoqué ces pluies très denses.

Inattendue ? Pourtant, la saison est réputée pluvieuse, non ? Du côté de la Météorologie nationale, on avait bien prévu de la pluie, mais pas de cette ampleur. Normalement, en novembre, nous avons un temps variable, entre éclaircies et pluies éparses. Les températures sont stables, il ne neige pas encore sur les reliefs. Les informations que nous avons reçues n’étaient pas très claires, et ne prévoyaient pas de telles précipitations. Nous n’étions simplement pas au courant de ce qu’il allait réellement se passer.

Comment expliquer les bulletins plutôt optimistes publiés durant le week-end, alors ? Techniquement, la Météorologie nationale ne s’est pas trompée. Le problème, c’est qu’elle a communiqué une information peu claire. Tous les médias ont reçu un même bulletin, totalement standard : pluies éparses, neige sur les reliefs, baisse des températures. On ne nous a communiqué aucune alerte, aucun signal.

Comment avez-vous réagi ? A cause des intempéries, je n’ai pas dormi durant la nuit de lundi à mardi. Je suis arrivée à la rédaction à 6 heures du matin, et j’ai tout de suite réenregistré le bulletin que j’avais préparé la veille. Je devais tirer la sonnette d’alarme pour les auditeurs, les appeler à la plus grande prudence. C’est ma responsabilité qui était en jeu.

Le Maroc est-il habitué à subir de telles précipitations ? Cela fait au moins 6 ans que le Royaume n’a pas été touché par des intempéries de cette dimension. Même durant la saison des pluies

8 Casa Hebdo / Lundi 13 décembre 2010

(de décembre à février), c’est exceptionnel. Lors des précédentes inondations (avril 2010 et septembre 2009), les chutes de pluies s’étaient réparties sur une période de deux, voire trois jours. Autant de pluie en 24 heures, c’est inouï ! Quels sont les dangers pour le Royaume ? Notre principal problème réside dans la précarité de nos infrastructures. Il n’y a qu’à voir les dégâts occasionnés sur les

“Notre principal problème réside dans la précarité de nos infrastructures”

routes, les habitations et les réseaux d’électricité pour s’en rendre compte. Malheureusement, le Maroc a tendance à toujours se réveiller après les catastrophes.

C'est-à-dire ? Le pays est traversé par de très nombreuses rivières, nous sommes terriblement vulnérables en cas de fortes pluies. Mais rien n’a encore été fait pour sécuriser ces zones. Et puis, les barrages mis en place accumulent un niveau d’eau dangereux, afin de garantir un chiffre d’affaires conséquent. Le Maroc est vraiment un terrain propice aux inondations. Nous aurions dû nous responsabiliser depuis longtemps.

REPÈRE

Selon nos sources, de nouvelles intempéries pourraient toucher le Maroc dès la semaine prochaine. Les régions nord et est du pays risqueraient d’être à nouveau inondées. Majoritairement rurales, ces zones sont fortement exposées aux risques de crues. Malgré nos nombreuses sollicitations, la météorologie nationale n’a pourtant pas souhaité confirmer ou commenter cette information.


Après le déluge, la flambée des prix Vingt-quatre heures après les inondations, les Casaouis ont dû faire face à la spéculation. Les besoins immédiats et les difficultés d’approvisionnements favorisent le marché noir et entraînent une hausse des prix.

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Par Alyssa Makni et Hortense de Blacas

ans le marché de Derb Ghallef, Abdel Hakim et Ahmed vendent des machines industrielles d’occasion. Pour eux, la journée du lundi fut une aubaine. Avec la demande, les prix ont flambé. Les deux commerçants n’ont pas hésité à demander jusqu’à deux fois le prix habituel d’une pompe à eau aux habitants désemparés. Et ce n’est pas la rareté qui a entraîné cette plus value. Deux jours après la fin du déluge, il reste encore des stocks. Mais avec le retour du soleil, les tarifs sont retombés : 1 500 dirhams pour une pompe électrique et 2 000 pour une à essence : « Les prix sont négociables », annonce d’emblée Ahmed, copropriétaire du magasin.

Le fait de la semaine Pour les cimentiers, les bénéfices à tirer de cette catastrophe naturelle s’inscriront dans le temps. Les routes ravagées, les crevasses, les glissements de terrains, et les maisons effondrées : autant de dommages à réparer. Coupés du monde à cause des routes impraticables, les Casaouis, inquiets à l’idée d’une pénurie, se précipitent chez les pompistes. « Je préfère prendre mes précautions, ma voiture c’est le seul moyen que j’ai pour aller au travail », déclare Leïla, infirmière à l’hôpital Hay Hassani.

Le prix du pain multiplié par trois

Les inondations dans les caves n’ont pas épargné les boulangeries. Contraint d’importer son pain, déjà cuit, de régions éloignées, Karim, boulanger dans l’ancienne Médina, n’a pas eu d’autre choix que d’augmenter ses prix : « Depuis lundi, je vends le pain trois dirhams au lieu d’un ». Le marché de gros de la rue Mustapha-al-Mani connaît lui aussi une flambée des prix. Sous-approvisionné depuis lundi à cause des récoltes endommagées et de la difficulté d’accès aux fermes, les fruits et légumes s’y négocient à prix d’or. Entre cinq à six dirhams le kilo de carottes, oignons et poivrons, et jusqu’à six dirhams le kilo de pomme de terre. Soit près de trois fois les prix

habituels. Sur les étalages, passé huit heures du matin, il est désormais quasiment impossible de trouver des artichauts. Les aubergines et les courgettes se font de plus en plus rares, et se payent huit dirhams le kilo au lieu de deux. Si pour certaines cultures, l’arrivée du soleil pourrait être une aubaine, pour d’autres les dégâts sont irréparables. Les maraîchères (pommes de terre, tomates…) sont les grandes victimes des inondations. Cette hausse prématurée des prix risque de durer trois à quatre semaines : « Comme en février quand la neige tombe », constate sans amertume un commerçant. Rien d’inquiétant donc ! Sauf pour les petits porte-monnaies qui risquent de voir passer l’hiver sans un fruit ou légume à l’horizon.

Malgré la météo, les

commerçants

tentent de garder le sourire au marché.

Assurances : deux fois victimes V

Par Lamia Berrada-Berca

oilà presque cinq mois qu’un texte déposé au Parlement venant compléter la loi n°17-99 portant sur le Code des assurances doit venir combler un vide qui persiste depuis longtemps. Il attend encore aujourd’hui d’être discuté devant les deux chambres. La nature, elle, n’attend pas. Compte tenu de catastrophes comme le séisme de Al Hoceima ou les crues de l’Ourika qui se sont récemment abattues au Maroc, et suite aux antécédents des pluies torrentielles de 2008 il semblait urgent d’instituer un régime de couverture pour indemniser les victimes, et notamment celles ne disposant d’aucune couverture.

L’hypothèse d’un aléa naturel devra systématiquement être portée au contrat pour le rendre légal et l’obligation de souscrire à une police d’assurance sera généralisée à l’égard de toutes les personnes n’en ayant jamais conclu. Le texte prévoit également la mise en place d’un Fonds de solidarité géré par la caisse de dépôt et de gestion (CDG) pour garantir justement l’indemnisation des victimes sans contrat d’assurance.

Une mise en application délicate…

Concernant la mise en application de ces mesures, il s’agit, pour autant, de définir

ce que les termes juridiques définissent comme la force surnaturelle d’un événement naturel car il ne sera pris en compte que s’il s’avère que cet événement est inattendu et que ses effets destructeurs représentent un danger grave pour le public. Or, que dire d’un événement que la météo nationale attendait et n’a cependant pas voulu divulguer pour éviter les mouvements de panique ? Comment savoir si la situation jugée catastrophique du point de vue des victimes sera bien jugée telle par le Comité de Suivi des événements catastrophiques, puis ensuite par les autorités qui ont le devoir d’en faire la déclaration dans une décision

Lundi 13 décembre 2010 / Casa Hebdo

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Le fait de la semaine

Au coeur de la presse

Durant trois jours, les intempéries ont fait la une des journaux marocains. Tour d’horizon des titres. Par Alyssa Makni

Mercredi 1er décembre “Le désastre” « Casablanca dévastée et balayée », « Le désastre », « la ville submergée par les eaux » : Les unes des journaux sont unanimes. « En une nuit et une journée, la hauteur des pluies a atteint la moitié des précipitations totales d’une année », affirme l’Economiste tandis qu’Aujourd’hui le Maroc invoque une catastrophe naturelle par « une dame nature déchaînée ». Mais tous s’accordent sur un point : aucun plan d’urgence n’a été planifié. Libération et Aujourd’hui le Maroc pointent du doigt la Lydec (l’équivalent de la Lyonnaise des eaux) qui a opté, selon eux pour « une journée chômée et payée » après avoir reçu près de 1800 appels d’urgence. Les infrastructures ont également été très touchées. Selon le Matin « la dégradation du réseau est si grave que la pluie l’a révélée en une nuit. » L’aéroport Mohammed V, en partie inondé a annulé la moitié des vols de la compagnie Royal Air Maroc, les écoles publiques sont restées fermées, l’axe routier de Casablanca/Rabat est impraticable, les dépôts du stock pétrolier Samir ont été menacés,… « Les citoyens sont livrés à euxmêmes », résume l’EconoQuotidien Le Matin miste. Les accidents de circulation et les effondrements sont aussi conséquents. On dénombre près d’une quarantaine de morts dans Casablanca et ses alentours. Notamment avec le retournement d’un bus ayant causé la mort de 24 personnes sans compter les disparus. Près de 500 familles privées d’électricité sont relogées dans des hangars de la ville. L’événement le plus attendu de la semaine, à savoir le derby de football entre le Raja et le Wac, a même du être reporté. Selon Libération, seuls « les agriculteurs voient dans ce déluge un don du ciel » pour leur production céréalière.

“L’addition est salée”

Jeudi 2 décembre “On fait le bilan”

Deux jours après les pluies torrentielles du mardi 30 novembre, l’heure est au bilan. « L’heure des comptes », « Casa à pied d’œuvre pour réparer les dégâts », « après la pluie, les dégâts », autant de unes choc qui annoncent la couleur. Pour l’Economiste, « les experts ont commencé les estimations et ça n’est pas brillant ».Les dégâts des eaux représentent environ 50% des sinistres dans les habitations, la plupart des sous-sols étant totalement inondés. « Les commerçants vivent une période très difficile», explique

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Au fait Maroc. Parmi les sites les plus dévastés, Mohammedia, Aïn Harrouda, Zenata, Oukacha et la mosquée Hassan II. Au Maroc, il n’existe aucune loi d’assurance- remboursement en cas de catastrophe naturelle. « Ils ont tout perdu et la spéculation fait rage» annonce l’Economiste. Côté alimentaire, certains prix ont même été multipliés par trois, le pain et les légumes occupant la première place au hit parade du marché noir. Selon le Matin « l’addition est salée pour les cliniques et les banques », les machines les plus coûteuses étant situées au sous-sol. 153 postes électriques restent encore hors service à Casablanca. « Une psychose vient de s’installer chez les habitants» relève l’Economiste. La majorité d’entre eux craignent les pénuries et se ruent dans les stations-service et les supermarchés. Cependant, comme le précise Libération, des améliorations sont notables. L’autoroute de Casa/Rabat a rouvert, l’aéroport Mohammed V a été dégagé, l’ONCF a mis des bus à disposition de la population. Enfin, le roi Mohammed VI s’est exprimé en affirmant avoir donné des hautes directives pour que de tels évènements ne se reproduisent plus à l’avenir.

Vendredi 3 décembre “L’heure des comptes”

Trois jours après le désastre, les inondations disparaissent petit à petit de la une des journaux marocains. Mais l’heure est aux règlements de comptes. Selon l’Opinion, les stations météorologiques savaient précisément depuis dimanche quelles quantités d’eaux devaient tomber mais « c’était sans compter la frilosité administrative par crainte de provoquer des mouvements de panique ». Le gouvernement est vivement critiqué. Libération a quant à lui consacré son article au bidonville de la région de Mohammedia, le plus dévasté par les eaux (les eaux ont atteint les 1,5mètre). « Là-bas, en attendant Godot est toujours aux abonnes absents », ironise le journal, sachant qu’aucune aide officielle n’a été envoyée alors que 350 personnes ont perdu leur foyer. Hier, 12 000 habitants ont effectué une marche contre la marginalisation pour défendre « leur aquarium ». L’Economiste, lui, a préféré s’attarder sur l’Oued Bouskoura, un quartier où « des chaussées ont été inondés à cause des travaux du tramway de Casablanca ». Et Assabah a choisi de traiter les inondations des chaussées et les moyens requis pour lutter contre l’engorgement : « Les pompes électriques ont envahies le centre ville ». Du côté de la production, le Matin s’est voulu rassurant sur la production des agrumes dans la région du Gharb, mais « il faut espérer que les pluies ne recommencent pas puisque la saison des Navel s’arrêtent le 20 décembre ». Aucun risque puisque l’Opinion rappelle que « les rumeurs persistantes annonçant les pluies de lundi 6 décembre véhiculées sont un mauvais canular».


La LYDEC responsable ?

I

Brebis galeuse Par Thibaut Chaurand

l serait injuste d’imputer à la LYDEC toutes les responsabilités dans les inondations actuelles de la capitale économique du pays. Les problèmes structurels ne sont pas nés de la dernière pluie. Cependant, treize ans après l’octroi de la gestion des eaux à Suez, la situation peine à s’améliorer. La Lydec, filiale de Suez, ne saurait échapper à une remise en question. En 1999, Guy Canavy, président de la Lyonnaise des eaux de Casablanca de l’époque, rappelait qu’ « il ne faut pas oublier que nous avons hérité d’un réseau d’assainissement vieux de 50 ans. » Certes. Mais en 2010, rien n’a changé. La LYDEC connaît pourtant bien ce réseau vétuste, qu’elle a elle-même construit à l’époque du protectorat. L’Oued Bouskoura était d’ailleurs déjà là. En 1999, ce fleuve souterrain constituait pour Guy Canavy le « vrai problème ». « Les arrivées d’eau provenant du bassin

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Bouc émissaire Par Adil Joundy

chaque inondation dans la ville de Casablanca, la LYDEC apparaît comme le responsable idéal. Comme si les drames avaient tendance à occulter la mémoire collective. Il suffit pour cela de se rappeler la situation d’avant 1997, date de l’attribution de la distribution en eaux et électricité de la métropole marocaine à la Lyonnaise des eaux. La LYDEC ne peut être accusée de tous les maux. Tout lui imputer serait d’ailleurs d’une grande ingratitude compte tenu de la situation héritée à son arrivée : un réseau d’assainissement vieux de cinquante ans. Tout le monde savait que l’oued Bouskoura -cette rivière naturelle qui traverse Casablanca par son sous-sol- risquait de sortir de son lit. Mais la priorité a toujours été avant tout à la sécurisation de la ville en eau potable. Les responsables de l’agence urbaine de Casablanca le savent d’ailleurs très bien. Une ville de cinq Millions d’habitants privée d’eau en plein été est difficilement imaginable. En 1997, les deux tiers de l’eau arrivant sur la ville était perdue dans les fuites des canalisations vétustes. Taux qui s’est depuis considérablement amélioré. Le Maroc, pays en stress hydrique structurel, a grand intérêt à préserver ses ressources en eau, ce qui est autrement plus stratégique que d’investir dans de coûteuses infrastructures destinées à prévenir d’hypothétiques pluies torrentielles, de plus en plus fréquentes, il est vrai. À qui incombe alors la responsabilité de la trentaine de mort ? D’abord à la Météorologie nationale qui a vu arriver la catastrophe sans prévenir la population. Personne ne pourra nous faire croire qu’autant de pluies n’étaient pas prévisible. Le bon

Opinions de l’Oued ne sont pas encore maîtrisées. » 11 ans après, il est toujours pointé du doigt par la LYDEC, dans une tentative désespérée de contre-feu. Si le problème était si clairement identifié, pourquoi rien n’a été fait ? Le collecteur des crues de l’Oued Bouskoura devait être la solution miracle. Sillonnant la ville d’est en ouest, le fleuve finit aujourd’hui sa course dans le port. Le projet de collecteur vise à terme à détourner les eaux dans une zone rurale en cas de crue. Il est en projet depuis treize ans. Aucun chantier n’a encore commencé. La Lyonnaise incrimine l’Agence Urbaine, coupable selon elle de laisser faire l’urbanisation sauvage. En dernier ressort, la LYDEC, avec une philosophie qui lui est toute personnelle, renvoyait la balle aux casaouis : « Ce sont des choses qui arrivent à tout le monde, dans toutes les villes. » Il faudrait selon Guy Canavy « quadrupler la redevance aux Casablancais pour en finir […] avec ces histoires des inondations » ou « être réaliste » et « s’attaquer à d’autres priorités ». 11 ans plus tard, les casablancais, les pieds dans l’eau, apprécieront.

sens voudrait qu’il faille complètement restructurer cet organisme public qui ne sert strictement à rien. Arrive ensuite la problématique gestion déléguée de services publics, à double tranchant. D’un côté l’efficacité, le transfert de compétences, l’identification des points noirs infrastructurels. De l’autre, l’impact de la mondialisation sur la gestion urbaine. Pour bien le comprendre, il faut savoir que la LYDEC appartient à GDF Suez. Ce leader français en matière d’énergie et d’assainissement a été lourdement touché par la dernière crise financière. Ce qui a pour conséquence directe le retardement de certains projets d’investissements de ses filiales comme la LYDEC. Parmi ces projets : le super collecteur de la ville de Casablanca qui a justement pour objectif de canaliser ce fameux oued Bouskoura en cas de crue. Le montage financier de ce mégaprojet, en partie financé par l’agence urbaine, devra encore attendre le temps que la maison-mère se redresse économiquement... Au chapitre des dédommagements des victimes par les assurances, le temps n’a encore une fois pas été en faveur des sinistrés. Le conseil de gouvernement vient d’adopter un projet de loi instituant l’introduction des catastrophes naturelles -dont les inondations- dans les contrats d’assurances, ce qui n’était pas le cas jusque-là… Tout cela démontre la prise de conscience de l’état marocain sur la nécessité de se prémunir contre ce type de catastrophe et sa volonté de réagir face aux dangers des inondations qui sont amenées à se reproduire de plus en plus souvent, changement climatique oblige. Seulement son temps de réactivité face à des désordres climatiques de ce type ne fait malheureusement pas partie de ses priorités immédiate. Les victimes attendront. N’est-ce pas cela le fatalisme à la Marocaine ? Lundi 13 décembre 2010 / Casa Hebdo

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Le bazard routier Société

10 morts par jour. C'est le triste constat de l'insécurité routière qui règne dans le pays. Pour lutter contre ce fléau, le gouvernement a mis en place le permis à point il y a deux mois.

A

Par Anthony Guidoux

Casa, le trafic est très dense. Ici, il n’y a plus d’heure pour les embouteillages. Perdu entre des voies de circulation inexistantes, des feux dont tout le monde se fiche et les taxis qui règnent en maîtres, l'automobiliste n'a d'autre choix que de s'imposer. Les coups de klaxons pleuvent, les cyclomoteurs déboulent et tout le monde se gare en double file. Ici règne la loi du plus fort. Depuis deux mois cependant, les accidents liés au trafic sont moins fréquents. Depuis le 1er octobre, la mise en place d'un nouveau Code de la route et l'introduction du permis à points ont fait évoluer un peu les mentalités. Ali est commerçant dans la Médina. En tant que motard, depuis deux mois, il le constate : « Les règles ont changé les habitants. Avec le nouveau code, on fait plus attention à la vitesse, au port de la ceinture, aux feux rouges et au téléphone au volant. Le gouvernement a réussi à toucher les Marocains là où il fallait : le porte-monnaie. »

Une question de civisme

L'instauration du nouveau Code est une révolution. Il a fallu cinq ans au ministère des Transports pour faire valider le projet au

Depuis deux mois, les accidents liés au trafic sont moins fréquents.

Parlement. Des grèves importantes ont paralysé le pays à plusieurs reprises. Le combat est loin d'être gagné, deux problèmes persistent. D'une part, les infrastructures ne permettent pas encore aux usagers de circuler dans les meilleures conditions. A Casa, il y a peu ou pas de parkings, aucune voie n'est réservée aux bus...

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D'autre part, la question de l'éducation se pose. Une certaine culture de la sécurité routière qui n'existe pas ou trop peu. En termes de civisme, il y a du chemin à parcourir. La circulation autour des ronds-points en est le meilleur exemple. La plupart des automobilistes laissent la priorité à ceux qui rentrent sur le rond-point. « Comment voulezvous que l'on utilise les rond-points correctement quand on a aucune information sur la manière de les prendre ? », s'indigne Mohammed, client régulier d'un café dans le centre-ville. En définitive, l'adoption du nouveau Code ouvre la voie au changement. Mieux encadrés, les usagers semblent faire attention. Les autorités ont lancé quelques chantiers pour fluidifier le trafic. L'inauguration de l'autoroute entre Marrakech en Agadir l'été dernier en est le meilleur exemple. Au Maroc, le combat contre l'insécurité routière est bel et bien lancé. Il était temps.

La jungle dans les rues de Casablanca. Piétons ou automobilistes, tous n’en font qu’à leur tête.


r permanant

Société

Taxi rouge et triple compteur Le petit taxi : un incontournable quand on sait que Casa manque de bus et que la ville n’aura son tramway qu’en 2012[Une institution, même, avec à la clef une technique simple : le covoiturage. Et un système hors norme : le triple compteur ! Petit tour en taxi rouge dans la ville blanche[

minimum lorsqu’on est seul à bord et quinze dirhams,- soit un euro seulement-, pour l’équivalent d’un trajet entre Porte Maillot et Porte de Vincennes !

I

Et nécessaire !

Par Lamia Berrada-Berca

ls sont dix mille, tous les jours, à charger ainsi une, puis deux, puis trois personnes tout au long du chemin. L’itinéraire convient ou non au taxi qui d’un signe de tête donne au nouveau client le permis de s’installer à côté des autres. Maximum autorisé : trois passagers. La technique est imparable : le taxi pratique naturellement le covoiturage pour pallier l’insuffisance des transports urbains à Casa. Multiplier les courses. Rentabiliser le moindre déplacement. Au taxi de calculer ensuite les petits détours qui permettent d’arranger tout le monde quand c’est possible. En somme, ni taxi ni bus mais un peu des deux, et à chacun son bout de route à payer.

REPÈRES LE PERMIS À 30 POINTS !

Marocain, vos papiers s'il vous plaît ! Le nouveau permis de conduire marocain a fait son aparition au royaume le 1er octobre dernier. Sa validité est de 10 ans. Son obtention est sujette à une période probatoire de 2 ans pour laquelle est délivré un permis provisoire, dont le crédit maximal est de 20 points. Le permis définitif est quant à lui d’une valeur de 30 points. Le retrait des points se fait selon la gravité de l’infraction. Du côté des contraventions, la nouvelle loi prévoit de retirer 4 points en cas d’excès de vitesse de plus de 50 km/h. Perdent 4 points également les conducteurs qui ne respectent pas un stop

ou un feu rouge. Pour les délits, 6 points seront retirés dans le cas d'un homicide sans circonstances aggravantes. Le conducteur peut perdre jusqu’à 14 points en cas d’homicide avec circonstances aggravantes si l'annulation du permis de conduire n'est pas prononcée)... Au rythme où pleuvent les infractions au Maroc, les 30 points ne seront pas de trop ! Dans tous les cas, il est possible de reconstituer son capital si on réussit à passer 3 ans sans commettre d’infraction. Grande nouveauté dans le pays, une bonne conduite sera désormais récompensée !

Un système ingénieux…

Alors comment ça se passe, concrètement ? Un triple compteur à la mécanique bien réglée tranche sur le prix de la course à payer. L’entrée dans le taxi est marquée par le claquement sec du clic qu’on entend au compteur : manière pour le chauffeur de saluer l’arrivée du client. Le trajet se calcule pour lui la plupart du temps de tête. Question d’habitude ! A titre indicatif une course coûte sept dirhams

Avec des tarifs aussi modiques le covoiturage permet d’arrondir sensiblement les revenus. « Je gagne autour de six cent dirhams par jour, quelque chose comme ça, mais je dois reverser deux mille dirhams par mois pour payer mon agrément, et il y aussi l’essence, l’assurance…», explique Hassan sans s’étendre plus sur les chiffres. Son taxi, lui, il le partage avec deux autres chauffeurs. Ils font ce qu’on appelle les trois-huit. « Le métier est fatiguant, mais ça rapporte, quand même… » Bref sourire esquissé. Hassan n’a pas le choix. Avant il travaillait dans une bijouterie où il taillait des pierres précieuses mais son acuité visuelle n’est plus ce qu’elle était. Etre taxi est un moindre mal, même s’il gagne bien moins qu’avant. Il n’en dira pas plus. A cinquante-trois ans, c’est du coup un jeunot dans le métier…Le système du triple compteur ? « Oui, c’est bien…Je ne vais pas finir millionnaire…mais heureusement qu’on a ça ! »

Mieux qu’à New York…

Pour le moment c’est le permis à point qui alimente les motifs de râler. «Vaudrait mieux faire des parkings, hein, pour laisser la route à ceux qui doivent rouler !..» vitupère Hassan qui a décidément vite attrapé le pli…En France le taxi est considéré comme un mode de transport de luxe. C’est en période de grève que le covoiturage fait des émules…A Casa la réalité est bien différente, on vit à l’heure new-yorkaise : façon de dire qu’on a pris l’habitude d’attraper au vol un taxi ! Et c’est clair que le covoiturage y est pour beaucoup. Avec un avantage certain : des tarifs singulièrement attractifs ici…De quoi jouer sur tous les tableaux !

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Société GARDIEN DE VOITURES

L’art de jongler avec les autos

A

Par Calum Prieur

Petits métiers, grands services

I

Dans la ville, on croise aussi de vieux chariots à bascule tirés par des hommes. Ils sont ramasseurs de cartons, livreurs de lait ou d’œufs. Vous avez envie d’une pomme ? Un signe de la main suffit pour qu’un vendeur itinérant rapplique. Encore plus étonnant, des gardiens de voitures. Leurs missions : gérer le va-etvient des véhicules, aider les automobilistes à se garer et surveiller les autos. Un semblant d’ordre dans la jungle du trafic casablancais. Un semblant car si certains d’entre eux sont titulaires d’une autorisation, beaucoup sont indépendants. Ils prennent une portion de rue à leur compte et récoltent les pourboires. Dans une ville où les différentes classes se mêlent, les plus pauvres s’organisent. Au service de leurs semblables comme des plus riches, leurs activités ne sont pas futiles. Au contraire, Casablanca dispose de vrais services de proximité, appréciés de tous.

A chaque coin de rue, sur chaque trottoir, des hommes et des femmes pratiquent encore des petits métiers. Des services qui coûtent quelques dirhams et qui simplifient la vie de tant de Casablancais. Par Calum Prieur

ls sont cireurs de chaussures, vendeurs au détail, vous livrent de la nourriture ou vous aident à vous garer. Ils sont très pauvres, souvent âgés, travaillent pour gagner un peu d’argent et nourrir la famille. Des métiers que l’on croyait disparus et qui font partie du paysage quotidien de Casa. Les cireurs de chaussures sont très nombreux sous les porches des grands boulevards. Accroupis, derrière leur petit piédestal en bois, ils scrutent les milliers de paires de chaussures qui déambulent devant eux, à la recherche du prochain client. D’autres font des terrasses de bar leur terrain de chasse. Plusieurs pots de crème, deux ou trois brosses et un chiffon. Munis de leur attirail, sommaire mais amplement suffisant, ils lustrent

les chaussures des cadres supérieurs. En allant au bureau, Yassine, costume et lunettes noires, s’arrête chez le cireur une fois par semaine. « C’est sympathique, on peut discuter, c’est rapide et en même temps, je l’aide », raconte-t-il. Abdelkrim, cireur sur le boulevard d’Anfa, assure qu’il bichonne des souliers de tous types : cuir, daim, toile… En 38 ans de carrière, il en a vu passer. Après toutes ces années il s’est constitué une petite clientèle, mais rien de bien extraordinaire. Quand on lui demande si les affaires marchent, il répond que « ça dépend ». C’est aussi ça, les petits métiers : l’incertitude. La coutume veut que le client paye ce qu’il veut, ce qu’il peut. Alors ça dépasse rarement les 10 dirhams (environ 1 euro). Ca devient vite difficile, « surtout avec cinq enfants », ajoute Abdelkrim.

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dossé au mur, une jambe repliée, Abdellatif scrute le trafic. Petit et frêle dans son gilet jaune, il gère pourtant d’une main de fer ses quelque 100 mètres de parking. Tel un chef d’orchestre, il tente d’établir l’ordre dans le ballet des autos. « Les gens se garent où je leur dis et comme je leur dis. C’est moi qui décide ! », s’impose-t-il. Soudain, un coup de klaxon. Abdellatif réagit au quart de tour. Il fonce vers la voiture et l’assiste dans son créneau. Petit sourire. Trois dirhams de plus. De l’autre côté, un camion manque d’emboutir une voiture garée sur le métrage du gardien. Il s’y attarde aussi vite. Ca n’a pas l’air comme ça, mais c’est du sport de garder les voitures casablancaises. Une sorte de chorégraphie propre au métier. « Il ne faut pas faire attendre les gens. Sinon ils me donnent un ou deux dirhams en moins ! Et puis, ça fait beaucoup d’embouteillages », précise le trentenaire. Il est devenu le roi du moulinet et arrive à caser une voiture en quelques mots : « braque ! gauche ! droite ! stop ! » En arabe évidemment, et toujours en braillant. Debout à 6 heures tous les matins, il laisse sa femme et ses trois enfants à la Médina, passe la journée debout, à courir à droite à gauche. Nul ne sait combien de temps encore Abdellatif passera sur son trottoir. Même lui n’en a aucune idée. Quand on lui pose la question, il sourit, balance son bras dans les airs et[ klaxon, le voilà reparti. Les cireurs donnent une seconde jeunesse à vos chaussures pour trois fois rien


Société

L’île où l’on vient chercher la baraka Sur la côte atlantique au Sud de Casablanca, la petite communauté de Sidi Abderrahamane intrigue ses riches voisins. ici, voyantes, femmes en mal d’enfant et malades mentaux vouent un culte bien obscur à un marabout.

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Par Charlotte Paitel

erché sur un rocher, le village de Sidi Abderrahamane essuie les caprices de l'océan. Juste à côté de Ma Bretagne, restaurant étoilé fréquenté par Jacques Chirac, le contraste est frappant. De petites cases blanchies à la chaux dominent la Corniche. Son air hautain, en décourage plus d'un. Pourtant à marée basse, le village se laisse approcher. Ne jamais se fier aux apparences. Sous des airs tranquilles, le lieu est hanté. Puanteur, insalubrité, malades mentaux, voyantes: le décor est digne d'une fiction hollywoodienne . "Il y a plein de fous làbas, on raconte qu'il s'y passe des choses horribles" murmure Medhi, un jeune pêcher. Un cadavre de coq noir git sur les rochers. "On est venu chercher la barraka (chance)", clament deux hommes venus de Marrakech. Ils ont parcouru 220 km pour offrir l'animal au défunt marabout. "Nous croyons en tous les fils de Dieu", s'écrient-ils. Des fils de ministres aux vendeurs à la sauvette, toutes les couches de la société se croisent sur la petite île de Sidi Abdrrahamane. Une quinzaine de marches mènent à la première case. Les deux fous de l'île guettent les pèlerins. Quelques pièces suffiront à calmer leur ardeur. L'heure est à la prière. Le tombeau du marabout Sidi Abderrahamane Ibn Jiali repose dans une salle bien à l'abri

Juste à côté de Ma Bretagne, restaurant étoilé fréquenté par Jacques Chirac, le contraste est saisissant. des regards. Selon la légende, il guérissait les femmes "en mal d'amour ou de fécondité", les personnes victimes de mauvais sorts et les malades mentaux. La pièce est plongée dans l'obscurité. A la lueur des bougies, on devine une tombe recouverte d'un tissu vert et or. Latifa, quadragénaire et chef d'entreprise ,est assise, la paume de la main ouverte pour recevoir une touche de henné. L'âme purifiée, elle se dirige, ensuite, vers la case

d'une voyante. "Mon entreprise a de très mauvais résultats depuis quatre mois, je voudrais comprendre", explique-t-elle.

La cour des miracles Pas de magie noire ni de tirages de cartes, la réponse se trouve dans le plomb. La chouwafa (voyante) emmène sa cliente dans son antre. Une pièce exiguë ou trônent deux lits, un réchaud et une grande marmite d'eau. La chouwafa récite un verset du coran, touche le corps de Latifa avec des plombs et les jettent dans l'eau bouillante. Les vapeurs atteignent l'entre-jambe de Latifa. Quelques minutes plus tard, le verdict tombe: sa secrétaire est jalouse d'elle et nuit à l'entreprise. En une heure, cette chef d'entreprise s'est séparée de 100 DH et, peut-être, d'une employée. Elle esquisse un sourire maintenant, elle sait… Un camp de fortune accueille les visiteurs sur la plage. Thé, pâtisserie, soupe : cet aparté gourmand est accompagné de chants et de danse pour exorciser le diable. Certains entrent en transe et s'effondrent sur le sable sous le regard amusé des joggeurs du dimanche. Du haut des falaises, la vue est encore plus belle que des villas voisines. A une différence près: 40 familles vivent dans le dénuement le plus extrême. Ni eau, ni électricité: il faut improviser. "Nous nous éclairons avec des bougies et nous avons un peu d'électricité grâce à des batteries de voitures" explique Saana, la doyenne de la communauté. Pour trouver de l'eau potable, il faut compter une heure de marche. Les habitants n'ont pas le choix. Ici personnes n'a de quoi payer une case dans un bidonville. "Nous n'avons pas

Officiellement, il est interdit d'habiter sur l'îlot de Sidi Abderrahamane

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Conso

Au royaume de la Vache qui rit

«

Elle s’affiche partout et tout le monde en mange. Au Maroc, La vache qui rit s’impose comme un véritable produit culturel. Par Martin des Brest

Pour faire la soupe, c’est le meilleur fromage ! ». Hoddami Souad est restauratrice dans le centre de Casablanca et lorsqu’elle évoque le sujet, un sourire apparait sur son visage. « Les enfants adorent la vache. En plus, c’est un bon produit pour cuisiner ». Il faut dire que les Marocains ont grandi avec elle. « Pour eux, c’est une marque nationale. Demandez leur à quelle nationalité ils attribuent la vache qui rit. Vous serez surpris par les réponses ! », s’amuse Sori Haidi, assistante du chef de produit vache qui rit à Casablanca. Un produit miracle ? Peut-être. Ce qui est certain, c’est que la célèbre marque de fromage se porte bien. Avec huit millions de portions consommées chaque année au Maroc, la vache au teint rouge est bien ancrée dans les habitudes alimentaires.

Entre un et deux dirhams la portion

Cette présence forte trouve une explication historique. C’est en 1974 que le groupe Bel – les fromageries

Bel sont crées en France en 1921 – ouvre sa première filiale au Maroc. Un pari osé quand on sait que la population locale ne consomme presque pas de fromage. La vache qui rit est l’une des premières marques Françaises alimentaire à s’ouvrir aux pays du Maghreb. Les habitants sont vite séduits par le produit. Les ouvriers achètent une portion – entre un et deux dirhams – pour agrémenter leur sandwich et pour la première fois, des plats traditionnels se cuisinent à partir d’un fromage industriel. L’emballage en aluminium et de forme triangulaire facilite l’ouverture et devient une icône pour la population. Les restaurateurs ne restent pas insensibles et quelque uns font de la vache qui rit Al-Baqarah Ad-Dahila en arabe- une composante essentielle de leurs préparations.

Un fromage haut en couleur

La perception d’un produit diffère d’une région à une autre. En France, la vache qui rit est vue comme un produit moyenne gamme. « Au Maroc, la vache qui rit jouit d’une image haut de gamme. La force de ce

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Le pôle finance et marketing de la fromagerie Bel est situé à Casablanca

produit, c’est qu’il est apprécié par tout le monde et qu’il est accessible », explique Sori. Il faut compter dix dirhams pour une boite de huit portions. A cela, il faut ajouter un circuit de distribution bien rodé et une communication omniprésente. « Nous communiquons sur tous les supports et très régulièrement. Nous faisons des campagnes à la télévision, à la radio ainsi que dans la rue ». Les Marocains achètent de la vache qui rit dans les épiceries, les Intermarchés et les stations-service. Toutes les secondes, cent vingt-cinq portions de vache qui rit sont consommées dans le monde. « Moi j’en mange le soir en rentrant de l’école. C’est du beurre en mieux » se délecte Mohamed, entre deux actions d’un match de football improvisé. Si la vache qui rit est fabriquée à partir de fromages tels que le cheddar, l’emmental et le comté, la société Bel comprend vite les possibilités qu’offre le marché marocain. Le dernier né est la vache qui rit au fromage rouge. Sorti en 2007, le succès est immédiat. Au fil des années, la vache a su conserver son sourire. Et nul doute qu’avec le temps, elle prendra quelques couleurs.

REPÈRES QUELQUES PRIX

Un kilogramme de tomates : 8,5 dirhams*

Une baguette de pain : 1,20 dirhams

Un paquet de cigarettes : 30 dirhams

Une boite de six œufs : 6,70 dirhams

Un litre de lait : 8,80 dirahms


Ciné, café et convivialité

Ca se passe dans un café. A Casa. On vient y voir des films, des courts, de la vidéo, des bouts d’essais[Tous les mois un nom de lieu est lancé sur internet pour le grand rendez-vous de Casaprojecta dont c’est la 26ème édition.

C

Par Lamia Berrada-Berca e soir c’est le Sea Men’s qui est investi. Près du Port. Et pour cause, c’était le QG des Marines durant la seconde guerre mondiale, un endroit « à souvenirs » qui cultive le sens de la nostalgie avec ses photos d’époque noir et blanc accrochées au mur et de vieux billards américains trônant dans un coin de la salle. Dans quelques instants ce sera le cinoche de quartier, ambiance bon enfant, sauf qu’il n’y a pas de quartier : le lieu se crée et se réinvente à chaque fois. Le public n’est jamais tout à fait le même. Il y a ceux qui connaissent et ceux qui ne

Aussitôt les têtes bougent car deux piliers gênent au milieu. A chaque lieu il faut s’adapter.

connaissaient pas encore. La tribu au fur et à mesure s’agrandit, -dans un café tout

le monde se tient chaud-, et dans une ville de 7 millions d’habitants il fait bon croire qu’il existe encore des oasis de culture au milieu de nulle part…Accoudé au bar en laiton un homme d’une trentaine d’années, blouson de cuir noir, sourire en coin, discute. Dans les vapeurs de fumée, une bière à la main il accueille chaleureusement ceux qui arrivent, un à un ou en bande. Des visages pour la plupart inconnus mais dans le tas, oui, il reconnaît le styliste Amine Bendriouich et la plasticienne Monat Cherrat. Un bref salut du regard, de la voix…il est déjà 20 heures, l’heure d’entrer en scène. Quelques mots bredouillés à la va-vite : « …Balcon Atlantico, un petit bijou à voir ce soir ! Et surtout, profitez-en bien ! » Le cri de Jamal Abdenassar est sa marque de fabrique. Un cri du cœur en guise de rideau de scène. La projection commence alors sur un des murs de la salle. Aussitôt les têtes bougent car deux piliers gênent au milieu. A chaque lieu il faut s’adapter.

Ici, le cinéma itinérant vit encore…

« C’est quoi, ce film ? » demande une femme en

Culture sirotant son verre. « Ca parle des relations amoureuses, c’est filmé à Tanger mais moi je l’ai vu en France il y a six ans dans un ciné en bas du bd Saint-Michel… Ah oui ? » Certains regards interrogent les images avec une insistance déroutante, d’autres virevoltent dans la salle en cherchant à voir qui est là, on se cherche une place en jouant des coudes, assis ou debout, cigarette au bec. La fumée couvre la salle d’une ambiance un peu irréelle. Ca discute ferme au bar. Clope, alcool et hamburgers maison y font bon ménage dans un bruit d’ambiance que le dialogue des personnages couvre à peine. Alors il faut tendre l’oreille. Augmenter le son. « C’est qui ? Un réalisateur marocain ? » Personne ne répond, il faut en déduire que oui. Pour apprendre ensuite qu’ils sont même deux : Hicham Fallah et Mohamed Chrif Tribak. A l’écran, les choses se corsent : on assiste à de véritables tangos amoureux de couple qui se donnent rendez-vous sur la corniche de Tanger pour Casaprojecta : régler leurs comptes. C’est quand le universel. Intemporel. Et cinéma va à la c’est aussi le Maroc d’aurencontre du jourd’hui. Une réflexion sur public la place des femmes, leurs attentes, leurs rêves. Dernière image, hors écran : des bières qui s’agglutinent sur le bar et le brouhaha des gens qui se disent au-revoir. Un dernier échange sur ce qu’ils ont vu. Le sentiment diffus d’avoir compris des choses…Dernière tape sur l’épaule. « Merci d’être venus ! » lance Jamal. En France, dans les villages, les générations d’avant ont bien connu le cinéma itinérant. Qu’on monte et qu’on remonte. Qui va de village en village montrer la vie en images. Et faire rêver, aussi. A Casa, c’est de café en café. Et ce n’est pas près de s’arrêter…

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Le football : une d Sport

Le ballon rond passionne les foules. Les Européens s’enivrent pour le sport qu’ils ont créé et les Américains s’étonnent d’apprécier une bonne partie de soccer. Au Maroc, comme en Amérique du Sud, seul le football compte.

C

Par Benjamin Viard

asablanca. Boulevard Zerktouni. Une terrasse de café. Le ministre des Finances, des journalistes et une ancienne gloire de l’équipe nationale s’attablent. Le serveur s’approche. Et sollicite l’attaquant marocain retraité. Le patron, prévenu, félicite à son tour le joueur. Les passants les imitent. Pas un regard pour le ministre. L’anecdote est signée Hicham El Khlifi, fondateur et directeur de Radio Mars, l’unique radio 100% sport du Maghreb. Au Maroc, le footballeur est star. Depuis les années 50 et la création d’un championnat national, le pays vit, vibre pour le ballon rond. Et en cette dernière semaine de novembre, les Casablancais sont aux anges. Les deux clubs de la ville, le Raja et le Widad, s’affrontent en groupement national d’élite 1, l’équivalent de notre Ligue 1. Dans la capitale économique du pays, on naît Rajawi ou Widadi (lire Le match de l’année). Ancré au beau milieu de la ville, le monumental stade Mohamed V accueille depuis des décennies le match le plus important de l’année. Pour cette rencontre, 90 000 spectateurs surchauffés s’y retrouvent.

Rajaoui, Wydadi… et Barçaoui

Seul le classico espagnol rivalise avec le derby local. Il est vingt-et-une heures, en ce lundi 29 novembre. Le club catalan reçoit son rival madrilène. Casablanca se rassemble. Les bars et les cafés sont bondés. Les kiosques à journaux endossent le rôle de salle de projection. L’amour pour le foot espagnol est historique. Depuis le début des

Ici, l’amour pour le foot espagnol est historique.

années 70, par sa proximité géographique avec la péninsule ibérique, le Maroc a toujours retransmis les rencontres de Liga. Alors, quand Lionel Messi et Cristiano Ronal-

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do s’affrontent, le pays frémit. Le coup de sifflet est donné. Le réalisateur s’attarde sur l’international portugais. Un homme, Heinekhen à la main, élève la voix : « Retourne chez l’esthéticienne ! ». Casablanca a choisi son camp. La rencontre tourne à la démonstration barcelonaise. L’avalanche de buts s’accompagne d’un déluge de cris. Les Catalans s’imposent 5-0. Les Casablancais exultent. Le serveur est porté en triomphe.

Des allures de Copacabana

La ville respire le football. Une traversée suffit pour s‘en apercevoir. Dans une ruelle de la médina, des enfants s’adonnent à une partie improvisée. Sur une petite place, un jeune homme, short et torse nu, multiplie les passes avec un ami pourtant élégamment habillé. Et quand la mer se retire, la plage prend des allures de Copacabana. Des dizaines, des centaines de jeunes footballeurs s’approprient un bout de rivage. Le sable, délaissé par la marée basse, s’endurcit.

Le plus beau terrain du monde ! Chaque jour, des dizaines de Casablancais participent, les pieds dans l’eau, à des parties de football interminables.


deuxième religion Sport

WAC-RAJA

Le match de l’année C

Par Geoffroy Lejeune

’est l’arlésienne! Le match de l’année, le derby entre le WAC et le Raja, a été repoussé deux fois en l’espace d’une semaine. Dimanche dernier, la manifestation a contraint les autorités à repousser le match à mardi pour éviter des débordements. Mais mardi, les pluies torrentielles qui se sont abattu sur Casablanca ont rendu le terrain impraticable et conduit les dirigeants des clubs à repousser la rencontre à samedi prochain. Pour les supporters des deux clubs, l’attente est dure à digérer. Le match entre les deux rivaux Casablancais est la plus importante des rencontres de l’année. Plus que le classement final, plus que l’équipe nationale ou autant que le clasico espagnol, le derby WACRaja attise les passions. Chaque Casoui a déjà choisi son camp. Ici, on est rouge ou vert, Wydadi ou Rajaoui. Les deux clubs se partagent les couleurs du drapeau marocain autant que le cœur des Casablancais.

Rivalité ancestrale

Un bâton pour tracer le terrain de fortune, des pulls en guise de poteaux de buts et la partie peut commencer. Les passes s’enchaînent. Les dribbles sont réussis. L’aisance technique des participants impressionne. Un tacle un peu appuyé fait monter la tension. Echange d’amabilités. Quelques « Khouilla » permettent au match de reprendre ses droits. Un détail saute aux yeux. Au milieu des différentes tuniques marocaines ou européennes, un club voit ses couleurs surreprésentées. Le Barça, bien sur.

Selon Rachid Azmy, ancien viceprésident de la Fédération royale de football marocain (FRFM), « la rivalité puise sa source dans les quartiers populaires de Casablanca. La Medina, vieille ville en Arabe, a vu naître son club, le WAC, en 1937. Quelques années plus tard, le quartier Derb sultane créait le Raja pour concurrencer la vieille ville. Contrairement aux affrontements les plus connus dans le football, les critères de distinction ne sont pas sociaux, les deux clubs étant des créations populaires. » Aujourd’hui plus que jamais, ce sont toujours les supporters qui font vivre le derby. Et cette rivalité prend parfois des tours violents. « Les supporters ne se

COUPE DU MONDE 22 V’LÀ LE QATAR ! C’est historique : le Qatar sera le premier pays arabe organisateur d’une Coupe du monde, en 2022. Jeudi dernier, la candidature qatarie a battu celle des ÉtatsUnis, pourtant favorite, par 14 voix contre 8. Le soutien de Zinedine Zidane a été plus fort que celui de Barack Obama, Bill Clinton et

Morgan Freeman. La nouvelle a été accueillie avec euphorie, au Maroc notamment. Le soir même, les chroniqueurs de la plus célèbre émission de talk marocaine sur Radio Mars, Culture foot, se félicitaient de cette « décision historique » tout en insistant sur les enjeux essentiels

fréquentent pas. Impossible pour un Wydadi de pactiser avec un Rajaoui. Les affrontements passés ont donné lieu à des scènes de casse ». Ce match perd son caractère sportif quand tout l’orgueil des supporters l’investit. La manière importe aussi peu que le classement, pourvu qu’on écrase l’adversaire. Les Casouis se préparent religieusement à cette rencontre. Aussi, quand elle est repoussée, la tension augmente. Ce qui devait être un derby musclé devient, l’attente aidant, le match de l’année. Les clubs de supporters s’organisent en armée, travaillent leurs bannières et aiguisent leur tactique de « combat ». La plupart des Casablancais sont dispensés de travail pour assister à la rencontre, qui se joue à guichet fermé. Ceux qui ne sont pas libérés jouent au travail buissonnier et vont malgré tout grossir les rangs des 90 000 spectateurs du stade Mohammed V. Issam, supporter du WAC, sera présent au stade : « Je vais au stade pour voir le WAC gagner, chaque année, on est les plus forts ! Je ne peux pas rater ce match. » Cette rivalité semble ne pas s’étendre audelà des tribunes. Les joueurs sont moins touchés par le phénomène. Il arrive même que certains d’entre eux changent de club pour le rival, devenant des traîtres pour leurs supporters. Les dirigeants, eux non plus, ne soufflent pas sur les braises. Privilégiant les principes de précaution et de sécurité, ils n’entretiennent aucune animosité. Le WAC-Raja est un vrai derby populaire. Samedi, jour du match, les supporters se livreront à leur exercice préféré et feront vibrer les couleurs de leur club. Ce jour là, il n’y aura plus de différences, plus de critères sociaux. Seulement des Rouges et des Verts.

pour le football arabe. « Le monde arabe est attendu au tournant. Il faudra relever les défis de la fréquentation des stades, de leur qualité et du niveau de jeu. » Loin des préoccupations économiques, le supporter marocain savoure : « Je suis très fier pour le monde arabe. » « Nous nous sentons

représentés par cette candidature. Moi, j’irai au Qatar en 2022. » L’organisation de la plus prestigieuse compétition footballistique est source d’une grande joie au Maroc, qui n’oublie pas qu’il fut le premier pays arabe à déposer une candidature. C’était en 2010.

Lundi 13 décembre 2010 / Casa Hebdo

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Ambiances

Au coeur de la Médina

Profession : VRP du cannabis Par Roch Serpagli

«Vous voulez une veste en cuir? Non? Du hash alors?» Des propositions comme celle-ci, on en reçoit souvent dans la vieille Medina. Il faut savoir qu’un Occidental se distingue facilement dans ce quartier traditionnel de Casablanca. Ici la proportion de femmes voilées devance de loin celle du pays. Que ce soit en raison de la tenue vestimentaire, de la coiffure ou du simple fait qu’ici tout le monde se connaît, il est impossible de se fondre dans la masse. Comme dans n’importe quel souk du Moyen-Orient, tout s’achète entre ces remparts à l’allure de labyrinthe. Les jours ensolleillés, des lunettes «bien imitées » sont vendues par les mêmes qui proposent des parapluies quand le ciel s’assombrit. Pris entre les murs omniprésents de la Médina, ces vendeurs opportunistes s’adaptent et peuvent endosser le rôle de dealer de drogue. Le discret « haschisch, haschisch » glissé à notre passage devient le refrain d’une promenade sur le parvis cabossé de cette ville dans la ville. D’un simple « bienvenue » à la proposition de nous abriter sous son parapluie, rien n’arrête ces VRP du cannabis. Un résident du quartier, qui a grandi dans ces rues étroites aux pavés rouges, explique que « ce sont rarement des fumeurs. Ils font cela pour se faire un peu d’argent sur le dos des étrangers en revendant des produits de mauvaise qualité. Le kif – la poudre de cannabis à l’état pure –est réservé aux locaux.». Et les prix ? Les mêmes qu’en France a priori. La répression, elle, y est assez sévère envers les Marocains. Alors si l’odeur des joints vous attire plus que celle du cuir des maroquineries, méfiez vous des attrapes touristes.

Art-déco

Casa la belle Par Thibaut Vergez-Pascal

Dire de Casablanca que c’est un affrontement permanent entre nanti et miséreux serait un peu réducteur. Je n’en ferai rien. Elle est un joyau méconnu, qui, avec le temps dévoile des secrets enfouis quand on prend le temps de s’y pencher avec intérêt. Si l'expression « terre de contrastes » n'avait été tant galvaudée, elle conviendrait mieux que tout autre pour qualifier la ville blanche. Une opposition entre Afrique et Europe, entre Atlantique et Méditerranée, entre tradition et modernité. Pour dévoiler les attraits de la ville, je vous invite à faire un tour dans le centre historique où nulle personne ne peut demeurer indifférent à la beauté de l'Art-déco caractérisant ses avenues ombragées. Son charme réside ainsi dans ce mélange subtil entre l’héritage architectural du protectorat et la modernisation de certains quartiers. L'esprit de la ville, se trouve dans son OURS ancienne médina et ses ruelles en pierre avec comme meilleur point de départ son horloge imposante. Un parcours enivrant qui conduit le visiteur vers l'ancienne forteresse construite au XVIIIe siècle avec ses grands canons pointant vers l'Océan. Le bastion connu sous le nom de la "Sqala" a été converti en un restaurant proposant une cuisine exceptionnelle de tous les coins du Maroc Laissant derrière moi la panoplie de restaurants, brasseries ainsi que les multiples night clubs sur la route du littoral. Passer outre les sollicitations touristiques, faite un bout de chemin avec un Casaoui pour vous attabler à une terrasse afin de siroter un thé à la menthe en regardant passer des femmes voilées ou en minijupes, toute une famille chevauchant une mobylette, un vieux conduisant son âne, un groupe d'étudiants sages. Ad-dar al-baïda en arabe, reste pour moi une énigme, elle s’apprivoise et c’est pour cela qu’elle fascine…

20 Casa Hebdo / Lundi 13 décembre 2010

Une passion qui se consume Par Martin des Brest

Il faut s’enfoncer dans les entrailles de la bâtisse pour en découvrir les charmes. La salle est immense. Le marbre blanc, habillé d’une mosaïque bleue, projette son histoire sur des dizaines de mètres. Comptez sur la fumée pour tamiser l’horizon. Une flamme apparaît puis une autre. L’atmosphère, piquante et authentique, alerte votre iris du danger. Mais peu importe. Le raï sonne juste et le décor rougeâtre finit de vous convaincre. « Vous désirez boire quelque chose ? » Etonné mais déjà attablé. Le guerrouane rouge est un vin aux saveurs épicées. Son mariage avec la nicotine semble être une évidence. Les sens ont rarement été autant sollicités. Du français, de l’arabe, de l’espagnol[ Les langues se côtoient dans un brouhaha géant. Quelques toussotements viennent rappeler la passion invisible qui anime le pays. Les Marocains s’enivrent de fumée et les touristes renouent avec des habitudes oubliées. Entre chaque plat, un cliquetis métallique. Un couscous pour dîner, du goudron en dessert. Si les yeux pleurent, les mains ne tremblent pas. Dans une gestuelle commune et parfaitement maîtrisée, les cigarettes se succèdent dans un balai incessant. La bouche, la main, l’odeur, il faut croire qu’un geste suffit pour rassembler une famille. Les boiseries sont tachées par le temps. Elles suffoquent à la lumière des briquets. La vieille estrade trône fièrement. Ce soir, il n’y a pas de musiciens. Epargnée par les mégots brûlants, elle se repose. La pauvre doit ses cicatrices à l’amour du tabac. Pourquoi fumer lorsque les autres le font à votre place ? Le Maroc est coutumier du fait et le prix du tabac invite à la dépense. Et si les autorités souhaitaient l’interdire dans les lieux publics ? « Vous plaisantez. Personne ne respecterait la loi ! Les Marocains aiment trop la cigarette » jubile Sarah entre deux bouffées.

OURS

Magazine réalisé par les élèves d’ESJ 3 PE1 2010/2011 Rédacteur en chef Calum Prieur Remerciements Jean-Luc Leray, Vincent Hardy, ESJC Casablanca, L’Economiste

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Magazine réalisé par les élèves de l'ESJ Paris (PE 1) 2010-2011

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