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MANCHESTER


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PORTFOLIO

Terrão de cima Renato Stockler

Comme bien d’autres photographes qui en ont fait un genre, Renato Stockler est monté dans un hélicoptère. Mais ce fut pour la terre plutôt que la Terre vue du ciel. Au milieu de la folle densité des quartiers populaires du Sud et de l’Est de São Paulo, il a cherché les rares endroits où le sol apparaît encore, où les pieds semblent pouvoir reprendre contact avec la croûte terrestre. En poussant un ballon puisque ces rectangles sont des terrains de football cernés par la ville. Généralement en terre battue, parfois raviné ou rongé par l’herbe – quoique c’est peut-être l’inverse –, le bien nommé terrão apparaît comme une composante essentielle de ces quartiers. La terre ocre fait écho aux briques et aux tuiles des maisons alentour, contraste avec le gris du béton. C’est aussi là que l’on distingue la seule animation humaine, avec le match qui s’y déroule, dont on saisit l’action en cours lorsque l’image est prise à la verticale. Les lignes sont soigneusement tracées, le plus souvent à la craie ou à la chaux, comme s’il fallait rappeler le sérieux du football et le caractère sacré de son terrain. « Des oasis dans le paysage urbain », ainsi que les qualifie l’auteur, qui en a photographié près de quatre-vingt. Renato Stockler avait déjà opéré « à vol d’oiseau » en 2013 pour montrer les fourrières et décharges automobiles géantes qui cernent la mégalopole brésilienne, trouvant des effets de composition et de couleur saisissants. Mais, ce procédé a un intérêt au-delà de l’esthétique, comme révélateur de questions sociales, explique-t-il. Cette fois, ses images exposent la trame étouffante du tissu urbain, au milieu duquel se découpe vivement le vide occupé par ces quelques terrains de football. L’absence de véritable place publique (c’est à peine si l’on distingue les rues) leur donne un caractère d’autant plus exceptionnel, et souligne le choix de consacrer le peu de surface libre au football. La plupart des terrões appartiennent à la Ville, qui les met à disposition des clubes da comunidade locaux, entités mixtes formées par la municipalité, le quartier et les associations sportives locales. Les terrains accueillent les équipes des clubes da várzea (« clubs de vallons »), et ils peuvent être réservés par d’autres organisations ou particuliers moyennant une cotisation mensuelle. Leur présence date de l’urbanisation très anarchique de ces périphéries, à l’époque où elles avaient une faible valeur foncière. Faute d’autres équipements collectifs, ils ont acquis une fonction sociale et symbolique essentielle, et sont le lieu de bien d’autres festivités que des matches. Aujourd’hui, les bâtiments se pressent autour d’eux, donnant l’impression de ne leur accorder qu’un sursis avant envahissement.

Le terrão tend justement à disparaître sous la pression immobilière et spéculative. Les terrains jadis établis sans autorisation sont les premiers à être remplacés par des programmes de logements ou de bureaux. Des entreprises et des marques, ayant compris la valeur symbolique des terrões, se proposent, moyennant sponsoring, de les rénover et de les convertir au synthétique. Un peu de leur charme disparaît de leurs surfaces désormais vert sombre, mais surtout, cette privatisation de fait, dont témoigne la présence de grillages autour du champ de jeu, est d’autant plus critiquée que la pelouse artificielle empêche la tenue d’autres événements. « Il ne s’agit pas de défendre une vision romantique de la culture du football », assure le photographe. S’il voit bien dans le terrão « la scène d’une résistance du football populaire », il estime qu’il représente surtout « la nécessité de lieux publics pour faire du sport et entretenir les liens communautaires, le sentiment d’appartenance ». Renato Stockler, qui a travaillé de 2004 à 2007 comme photojournaliste au sein du quotidien Folha de São Paulo, couvrant régulièrement les compétitions nationales et continentales, a saisi ces images l’année de la Coupe du monde au Brésil. Il les a conçues comme une manière de soutenir ceux qui se battent pour leurs loisirs et une vie meilleure. Il affirme aussi que le jeu qui s’y déroule, au contraire du football d’élite marchandisé et ultra-médiatisé, échappe à toute mise en scène. Sauf à prendre un peu de hauteur, bien sûr. ● Jérôme Latta

Les terrains tendent à disparaître sous la pression spéculative.

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BONDY P.146 GUIVARC’H P.46

Comité de rédaction Rémi Belot Sébastien Bergerat Nicolas Dumont Gilles Juan Christophe Kuchly Jérôme Latta Antoine Zéo Directeur artistique Sébastien Bergerat Ont contribué à ces numéros Jero Alvarez Diego Barcala Mandy Barker Ilf-Eddine Bencheikh Thomas Bolac Alex Bourouf Sophie Brändström Laura Helena Castillo Christophe Cécil-Garnier Nora Cherrati Charles Chevillard Richard Coudrais Nicolas Dumont Marion Dupas Lino Escuris Jérôme Fansten Julien Fonte Jeanne Frank Adria Fruitos Franz Fuzet Philippe Gargov Mathieu Garnier Éric Giriat Gilles Grohan Assia Hamdi Hugo Hélin Christophe Kuchly Xavier de La Porte Clément Le Foll Dominique Leroux Sébastien Louis Jean Michelin Erwann Mingam Romane Mugnier Lamia Oualalou Célia Pernot Nicolas Peuch Mathieu Persan Stéphane Pinguet Grégory Protche Axl Prutkov Loïc Ravenel Abril Mejías Romhany Dominique Rousseau Marion Rousset Alberto Salcedo Ramos Frédéric Scarbonchi Célian Sisti Renato Stockler Valentine Vermeil Bastien Vivès Christophe Yon Christophe Zemmour Ali Ziat Sylvain Zorzin Mai 2018 / janvier 2019 / juin 2019 La revue des Cahiers du football est éditée par les Éditions du 12 juillet, Sarl de presse au capital de 4 000 euros, 37 rue Julien Lacroix 75020 Paris. Directeur de la publication : Jérôme Latta. RCS Paris 450 311 287. ISBN : 978-2-263-15670-0. © les Cahiers du football, tous droits de reproduction réservés.

MICOUD P.16 PIONNIÈRES P.112

VOLCAN P.38 ALTER-SDF P.132 NUMÉRO 1-2-3 | LESCAHIERSDUFOOT |


ÉDITO’O

Ceci n’est pas un numéro… … de la revue des Cahiers du football. Enfin, pas tout à fait : c’est un numéro de synthèse composé à partir de contenus issus des trois premiers numéros de cette revue. Une manière de la faire découvrir à ceux qui hésiteraient encore à soutenir la campagne de crowdfunding pour une « saison 2 » – c’est-à-dire trois nouveaux numéros – en cours sur le site Ulule. Car elle est difficile à décrire, cette revue exceptionnelle, il est compliqué d’expliquer ce qu’elle contient. Nous pensons même qu’elle ne convainc que lorsqu’on l’a dans les mains, quand on peut soupeser son presque kilo, et même sentir l’odeur incomparable de l’encre sur le papier. Ce ne sera pas encore le cas avec cette version électronique, mais vous pourrez déjà vous en faire une meilleure idée. Après, ce sera à vous de jouer pour que cette expérience unique se poursuive !

DOSSIER : LA BEAUTÉ P.52 ANTISTADES P.96 Anfield Road inversé (2012)

LES FEUX DU STADE P.120

RONALDO P.90

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RENCONTRE

Johan Micoud, passeur en profondeur Il avait quitté le football en 2008 pour entamer une reconversion hors des stades, entre vignes et studios d’enregistrement. Il est finalement revenu en 2016 dans le milieu, là où tout avait commencé pour lui : à Cannes, comme président d’un club qui est passé, en quelques années, du professionnalisme au septième échelon national. Propos recueillis par Rémi Belot, photos Valentine Vermeil

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C

ollectif. On n’a pas compté le nombre de fois où Johan Micoud a utilisé ce terme durant notre rencontre. Mais ce leitmotiv résume le bonhomme : l’ex-meneur de jeu était au service de ses partenaires sur le terrain, il reste altruiste dans sa « vie d’après », que ce soit dans le vin, dans la production musicale, ou plus récemment dans les fonctions (bénévoles, il y tient) de président du club qui l’a formé au cœur des années 90. C’est donc à Cannes qu’il nous a accueillis pour revenir sur sa carrière et cette reconversion atypique, pas mécontent qu’on prenne le temps d’une interview au long cours : « Ce n’est pas habituel dans la presse ». Quitte, même, à déborder sur son rendez-vous suivant lorsqu’il s’est agi d’évoquer les récents quarts de finale de la Ligue des champions… et leur lot de polémiques. ON FÊTE CETTE ANNÉE LES VINGT ANS DU TITRE DES GIRONDINS DE 1999, DONT VOUS AVEZ ÉTÉ L’UN DES ARTISANS. QUEL SOUVENIR PARTICULIER GARDEZ-VOUS DE CETTE SAISON-LÀ ? Celle de l’arrivée au stade à Bordeaux, à trois heures du matin, alors qu’on était rentré tard dans la nuit de Paris : Chaban-Delmas était rempli de supporters, il y avait 35 ou 40 000 personnes pour nous accueillir. Un tel moment marque une carrière. Ce que je retiens aussi, en plus du jeu proposé, c’est l’ambiance dans cette équipe : un vrai truc s’était créé entre nous. Quand, en plus, vous atteignez vos objectifs en fin de saison… À L’ÉPOQUE, ON AVAIT BEAUCOUP PARLÉ DU 4-4-2 D’ÉLIE BAUP AVEC DEUX MENEURS EXCENTRÉS : COMMENT VOUS Y SENTIEZ-VOUS ? J’étais plus à l’aise à gauche et Ali Benarbia à droite : la relation s’est mise en place très rapidement, d’autant que le feeling avec Laslandes et Wiltord, devant, était excellent. Chacun jouait son rôle. La connexion entre les deux meneurs de jeu

Johan Micoud 1992-1996 : AS Cannes 1996-2000 : Girondins de Bordeaux 2000-2002 : Parme AC 2002-2006 : Werder Brême 2006-2008 : Girondins de Bordeaux 17 sélections, un but.

consistait à être malgré tout assez proches l’un de l’autre. Quand l’un de nous deux avait le ballon sur son aile, l’autre devait coulisser pour jouer juste sous les attaquants. VOUS ÊTES PLUS AXIAL DE FORMATION : VOUS AVEZ EU UNE CERTAINE RÉTICENCE À JOUER SUR UN CÔTÉ ? Non, pas du tout. On ne nous a jamais demandé de jouer comme des ailiers qui débordent et qui centrent : si un coach m’avait demandé ça, je lui aurais expliqué que ce n’était pas mes qualités. En revanche, j’avais toute liberté pour revenir dans l’axe, ce qui libérait de l’espace dans le couloir pour le latéral gauche. L’important était la mobilité autour des deux meneurs, le mouvement perpétuel, ce qui nous offrait toujours énormément de solutions de passe. LA SAISON S’ACHÈVE SUR UN MATCH FAMEUX AU PARC DES PRINCES, AVEC UN FINAL INCROYABLE : CE BUT DE FEINDOUNO POUR LES GIRONDINS À LA DERNIÈRE MINUTE. COMMENT VOUS L’AVEZ VÉCU ? J’étais blessé, et super triste de ne pas pouvoir jouer ce match. On était en tribune avec Nino Saveljic qui, lui, était suspendu. En fait, on n’y croyait plus, on pensait que c’était terminé. On avait eu deux ou trois occasions franches avant, Bernard Lama avait fait des parades extraordinaires, notre chance était passée. Au moment du but de Feindouno, on explose, on se saute dans les bras… C’était fantastique. Pas loin de la jouissance. FRANCIS LLACER A DÉCLARÉ DES ANNÉES PLUS TARD QUE LUI ET PLUSIEURS DE SES PARTENAIRES N’ÉTAIENT PAS À 100 % SUR CE MATCH… Tout le monde nous parle de ce match en disant qu’il était acheté, que les Parisiens n’avaient pas joué. C’est fatigant. Si on avait voulu s’arranger avec Paris, je pense qu’on n’aurait pas attendu la dernière seconde de la dernière action du match. Ce que je retiens, ce n’est pas cette rumeur, mais les trente-quatre journées d’une saison durant laquelle on est hyper réguliers. Sans oublier le match à Lescure, où on met quatre buts à l’OM en vingt minutes. Le titre s’est surtout joué sur ces confrontations directes : on avait fait match nul au Vélodrome sur un but de Kaba Diawara, lui aussi à la dernière minute. Il y avait une énergie folle dans cette équipe, on ne se prenait pas la tête. Alors que

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c’était le match de la saison, des joueurs faisaient les cons : Kiki Musampa avait pris le casque du pompier à côté de nous alors qu’on allait rentrer sur le terrain. On avait du recul sur l’événement. La pression était gérée par la rigolade. Ce match est totalement exceptionnel, ça allait dans tous les sens, et on a été réalistes. On avait pris ce soirlà un gros avantage psychologique sur l’OM pour le titre, même si ça s’est joué dans les dernières journées. DANS UN RÉCENT REPORTAGE SUR CANAL+, VOTRE COÉQUIPIER DE L’ÉPOQUE, FRANÇOIS GRENET, AVAIT LES LARMES AUX YEUX EN ÉVOQUANT CETTE SAISON. Tout le monde m’en parle, mais je n’ai pas vu le reportage ! Je comprends totalement, car il est vraiment difficile de retrouver de telles émotions. 1999, C’EST UNE GRANDE ANNÉE POUR VOUS. VOTRE PREMIER TITRE DE CHAMPION, MAIS AUSSI VOTRE PREMIÈRE SÉLECTION EN ÉQUIPE DE FRANCE, CONTRE L’IRLANDE DU NORD. Hormis l’émotion de la Marseillaise, j’avoue ne pas me souvenir de grand-chose. Le match était très moyen, je crois qu’on gagne 1-0. Je ne sais même plus qui marque (Lilian Laslandes sur un centre de Lilian Thuram). MAIS C’EST LE DÉBUT DE VOTRE PARCOURS EN BLEU. EN 2000, VOUS ÊTES CHAMPION D’EUROPE, MAIS VOUS JOUEZ PEU. QUE RETENEZ-VOUS DE CETTE COMPÉTITION ? La joie de faire partie du groupe, d’avoir pu partager ça avec des joueurs fantastiques. Ils avaient déjà un vécu, peu de joueurs avaient pu intégrer le groupe de 98. Alors oui, on espère toujours jouer plus, mais il y avait déjà une certaine osmose parmi les titulaires, il était difficile d’intégrer le onze de départ. C’est une fierté énorme d’avoir participé à cet événement. COMMENT AVEZ-VOUS VÉCU LA FINALE, AVEC ENCORE UNE CONCLUSION INCROYABLE ? C’est ce qui est extraordinaire dans le foot : deux minutes avant, on se disait qu’on avait fait un truc fantastique, mais qu’on n’avait pas réussi à aller au bout. Et en un éclair, on reprend espoir. Ce but de Wiltord a fait énormément de mal à l’Italie. Ils se voyaient déjà avec le trophée. En prolongations, on sent bien qu’ils n’y étaient plus du tout. Là-dessus,


RENCONTRE

David Trezeguet inscrit ce magnifique but en or. Ça clôt les débats : merci et au revoir (rires). C’était une émotion hors-norme.

une énorme déception parce que ma saison en club était exceptionnelle, et je pensais que je méritais d’y aller.

VOUS AVIEZ JOUÉ À DEUX MENEURS AVEC LES GIRONDINS, AVEC LE SUCCÈS QU’ON SAIT. VOUS N’AVEZ JAMAIS VRAIMENT ÉTÉ ASSOCIÉ À ZIDANE EN ÉQUIPE DE FRANCE. C’EST UN REGRET ?

LA RELATION ÉTAIT DIFFICILE AVEC SANTINI ?

Bien sûr que c’est une frustration. Après, ce n’est pas moi qui décide. On a eu l’occasion de le faire une fois en Turquie, on a gagné 4-0 : ce n’est pas anodin. Mais ça n’a jamais été reconduit. Évidemment, je pense qu’il y avait une possibilité d’être associés tous les deux. C’était le choix du coach de ne mettre qu’un seul milieu offensif. Et Zidane était largement devant. LA DESCENTE EST UN PEU VIOLENTE APRÈS 2000, AVEC LA COUPE DU MONDE 2002, DONT LES SUPPORTERS DISENT SOUVENT QU’ELLE N’A PAS EXISTÉ. POUR VOUS NON PLUS, ELLE N’A PAS EXISTÉ ? Ce n’est pas loin d’être vrai. Des signes avant-coureurs laissaient percevoir cet échec. On sortait d’une période où l’équipe de France était super bien. On se disait systématiquement, à chaque petit souci, que ça allait quand même passer. On a fait l’erreur de croire que tout irait forcément dans notre sens, comme en finale de l’Euro. L’avertissement, c’est la défaite contre la Belgique au Stade de France avant de partir en Asie, avec ce cinéma autour de la deuxième étoile. On aurait dû se dire que tout le monde allait nous attendre, mais on n’était pas prêts. Il n’y a jamais eu de prise de conscience collective. Un coach m’a dit une fois : « Si tu vas contre le football, le football finit par aller contre toi ». C’est exactement ce qui s’est passé. On s’est laissé aller sans s’en apercevoir. Mais il faut se remettre dans le contexte : cette équipe qui gagnait tout… À la sortie, on a été violemment giflés. Ça a été un vrai coup d’arrêt. POUR VOUS AUSSI, PUISQUE VOUS NE JOUEZ QUASIMENT PLUS AVEC LES BLEUS DERRIÈRE, HORMIS UN MATCH… Oui, avec Jacques Santini qui m’appelle juste avant l’Euro 2004 pour se donner bonne conscience parce qu’on parlait de moi, puisque ça se passait bien au Werder. Il me sélectionne face aux PaysBas pour le dernier match amical, pour ensuite m’annoncer qu’il ne me prend pas à l’Euro. C’était

Il n’y avait pas de relation du tout. Quand je suis revenu pour le match des Pays-Bas, il n’y a pas eu une discussion, pas un échange, rien du tout. Je suis arrivé, j’ai fait mon match et je suis reparti. Comme je le disais plus tôt, ce n’est pas moi qui décide. J’ai tout fait pour être à l’Euro sur le terrain, mais si tu n’y es pas, tu n’y es pas… À L’EURO, VOTRE COÉQUIPIER ÁNGELOS CHARISTÉAS DÉVOILE UN T-SHIRT MARQUÉ « MICOUD » QUAND IL MARQUE LE BUT QUI ÉLIMINE LES BLEUS… Avant de partir à l’Euro, tout le monde était déçu pour moi dans le vestiaire du Werder. On s’était parlé la veille du match au téléphone avec Ángelos, et c’est là qu’il me raconte que s’il marque, il enlèvera son maillot devant le banc de la France. Je lui dis de ne pas le faire, mais lui insiste, il me dit que c’est un scandale que je ne sois pas sélectionné. Au final il marque, et ils gagnent 1-0. Moi, je ne le vois pas : à la télé, je crois que ça n’est jamais passé ! C’est le lendemain que j’ai su qu’un photographe avait immortalisé ce moment : la photo avait été publiée en Allemagne.

« Au moment du but de Feindouno, on explose, on se saute dans les bras… C’était fantastique. Pas loin de la jouissance. »

AU SUJET DU WERDER, LE TITRE QUE VOUS OBTENEZ EN 2004 A-T-IL AUTANT DE SAVEUR QUE CELUI AVEC LES GIRONDINS ? Oui, la saveur est aussi forte, mais évidemment, c’est une tout autre histoire. Une nouvelle aventure. Tout le monde avait interprété mon départ en Allemagne comme un choix surprenant. Je dois dire que je n’y avais même pas pensé, à l’origine : à l’époque, on s’imaginait plutôt jouer en Italie, en Angleterre ou en Espagne, des championnats plus médiatiques. Ma première expérience à l’étranger avait d’ailleurs été Parme, mais ces deux années ont été compliquées. À défaut d’être un bon moment sportif, elles m’avaient permis de me construire en tant qu’homme. À Brême, j’ai décidé de prendre plus de responsabilités, d’amener avec moi l’ambition de la victoire. À mon arrivée en Allemagne, lors d’une interview, j’ai dit vouloir être champion dans les trois ans avec le Werder. Cela a été pris comme une forme d’excentricité : entre le Bayern et Dortmund, tout le monde pensait que le titre était forcément pour les grosses cylindrées.

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Finalement, on a réalisé un doublé coupe-championnat, une première dans l’histoire du club. Ça reste une énorme fierté. CETTE SAISON-LÀ, IL Y A CE MATCH REMPORTÉ 3-1 À MUNICH, QUI RAPPELLE UN PEU LE MATCH CONTRE L’OM AVEC LES GIRONDINS, AVEC TROIS BUTS MARQUÉS DANS LA PREMIÈRE DEMI-HEURE… Oui, et c’était chez eux. La différence est qu’on était champions si on remportait ce match, c’était leur dernier espoir de recoller. C’était fantastique de pouvoir remporter ce titre là-bas. Un moment unique aussi, le lendemain : la parade du stade jusqu’au centre-ville faisait seulement deux ou trois kilomètres, mais elle avait pris deux heures en avançant au pas. Les rues, la place étaient pleines.


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RENCONTRE

« J’avais dit vouloir être champion dans les trois ans avec le Werder. Cela avait été pris comme une forme d’excentricité. »

EN COUPE D’EUROPE EN REVANCHE, LES SOUVENIRS SONT MOINS HEUREUX. ON A EN FRANCE CELUI DE LA DOUBLE CONFRONTATION CONTRE L’OL EN HUITIÈME DE LA LIGUE DES CHAMPIONS 2005. VOUS ENCAISSEZ 10-2 SUR L’ENSEMBLE DES DEUX MATCHES… Oui, c’est une vraie frustration pour moi, parce que c’était la première fois que je revenais en France. Les deux matches ont été compliqués, mais on rate vraiment le coche à l’aller à Brême. On fait une énorme partie, mais face à une équipe qui avait plus l’habitude que nous de cette compétition : ils marquent sur leurs trois seules frappes. Nous, on accumule les tirs et Greg (Coupet) réussit des parades énormes. Mais le match retour (7-2) a confirmé qu’ils étaient au-dessus de nous. Cette année-là, l’OL avait une grande équipe offensivement, au milieu et derrière c’était extrê-

mement solide. Ils se font sortir le tour d’après contre Eindhoven alors qu’ils doivent passer, à mon avis. Idem contre Milan l’année d’après : ces deux années-là, ils avaient clairement les moyens d’aller au bout. L’ALLEMAGNE RESTE UN GRAND SOUVENIR POUR VOUS ? Sportivement, je me suis éclaté. J’y étais à une époque où tout le pays préparait le Mondial 2006, avec un engouement populaire énorme autour de l’événement. Ils ont pris un virage, à cette période-là, en mettant l’accent sur la formation, mais aussi sur la nécessité de rendre le football plus spectaculaire pour inciter les gens à venir au stade. Ils y sont parvenus, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Les Allemands ont cette capacité à se dire que c’est toujours possible, et l’état d’esprit de vouloir marquer un but de plus que l’adversaire. Chez nous, on a plutôt tendance à vouloir en prendre un de moins ! Bien sûr, ce ne sont pas toujours des sommets tactiques ou techniques, en revanche dans l’engagement, il n’y a jamais rien à redire. Cette mentalité est fantastique. VOTRE RECONVERSION EST PLUTÔT ÉTONNANTE PUISQUE VOUS ACHETEZ DES VIGNES AVEC MATHIEU CHALMÉ. LE VIN, C’ÉTAIT UNE PASSION QUAND VOUS ÉTIEZ JOUEUR, OU JUSTE UNE OPPORTUNITÉ ? Avec Mathieu Chalmé – qui n’est plus avec nous aujourd’hui –, on s’était associé avec un vigneron… enfin, un propriétaire, parce que dans le Bordelais, ils préfèrent qu’on les appelle comme ça ! (rires) Je voulais une parcelle pour créer un vin. Cette passion m’a été transmise tout petit par mon grand-père : gamin, lors du repas dominical, il me faisait toujours tremper les lèvres dans son verre. Et puis, bien sûr, quand vous vivez à Bordeaux, tout le monde vous parle du vin, on a la chance de pouvoir visiter des châteaux… Mais c’était avant tout un clin d’œil à mon grand-père, histoire de lui faire goûter mon vin avant qu’il s’en aille. Un choix sentimental. VOUS AVEZ AUSSI MONTÉ UN LABEL MUSICAL… Ces aventures sont souvent liées à des rencontres. À Bordeaux, j’avais un ami, Laurent, qui avait fait

de la musique plus jeune, et il voulait reformer son groupe. Lors d’une soirée, je lui avais proposé de produire son prochain album. À l’été 2009, on a eu l’idée de demander à des musiciens de faire un titre sur le foot, afin de lancer le label. Il connaissait plein d’artistes qui aimaient le ballon : l’idée était bonne, on a voulu faire un album. En Angleterre, il y a énormément de relations entre le milieu pop-rock et le foot alors que ça n’a jamais été trop le cas chez nous… Je pensais qu’il allait falloir argumenter, mais en fait, dès qu’on parlait de foot à un artiste, les mecs connectaient direct et en cinq minutes, c’était réglé. Dionysos, par exemple : le groupe était déjà assez connu en France, mais on avait à peine évoqué le projet qu’ils étaient déjà d’accord. Ce sont de grands fans de foot. Lorsqu’ils étaient en tournée, ils se repassaient le France-Allemagne 1982 avant leur concert, en espérant que la fin soit différente. Certains, comme Miossec ou Mickey 3D, nous ont passé un morceau existant. Zebda a adapté un de ses siens. D’autres nous ont proposé des compositions originales. Tout le monde a joué le jeu. C’était carte blanche : il fallait raconter sa relation avec le football par la musique. À BORDEAUX, LES JOUEURS ENTRAIENT SUR LE TERRAIN SUR LIQUIDO, À MARSEILLE C’EST VAN HALEN… SI L’AS CANNES REVIENT UN JOUR EN LIGUE 1, CE SERA QUOI, LE MORCEAU QUE VOUS PASSEREZ ? Figurez-vous qu’on y a réfléchi la dernière fois, mais on n’a pas vraiment trouvé. C’est difficile de faire mieux que Jump de Van Halen au Vélodrome. Pour moi, la connexion entre ce morceau et le stade est parfaite. Après, pour être honnête, ce n’est pas la priorité du moment pour l’AS Cannes ! (rires) JUSTEMENT, VOUS POUVEZ NOUS PARLER DE VOTRE RETOUR À CANNES EN TANT QUE PRÉSIDENT ? Je vivais à Bordeaux et on m’a proposé de venir au club pour apporter une énergie nouvelle. Le maire et le directoire souhaitaient repartir avec une autre équipe1. Au départ, président, ce n’était pas vraiment mon truc : j’étais plutôt partant pour m’occuper du projet sportif, mais ils ont fini par me convaincre d’endosser ce rôle. Je suis né ici, j’ai grandi à Vallauris, j’ai été formé à Cannes. J’ai toujours dit que j’étais prêt à rendre à l’AS Cannes ce que le club m’avait apporté. L’idée est de res-

1. Le club a d’abord été rétrogradé en DHR en 2014 pour difficultés financières, avant d’être empêché de monter dans la division supérieure, en 2016, après une erreur administrative qui a entraîné la perte d’un match sur tapis vert.

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tructurer le club, avec les moyens dont on dispose, de revenir dans le monde pro, mais sans oublier la formation. On a déjà créé beaucoup de choses. Entre autres, une section sportive au lycée, ce qui permet aux gamins de s’entraîner six fois par semaine. C’est un dispositif unique dans la région pour une structure amateur, car elle est normalement réservée aux clubs professionnels. On essaie de les accompagner en tant que joueurs : s’entraîner deux fois plus, c’est aussi pouvoir progresser plus vite. Avec l’idée d’intégrer l’équipe première à terme. VOUS AVEZ DIT VOULOIR QUE VOS ÉQUIPES « SOIENT PORTÉES VERS L’AVANT ET MARQUENT DES BUTS ». VOUS ENTENDEZ INCULQUER UNE PHILOSOPHIE DE JEU GLOBALE À TOUTES LES ÉQUIPES DU CLUB, COMME AU BARÇA OU À L’AJAX, OU JADIS À NANTES OU AUXERRE ? Dans l’absolu oui, les références, c’est le Barça et l’Ajax. Mais c’est difficile, il faut une vraie politique de transmission avec de bons éducateurs… Et, surtout, il faut pouvoir garder ses jeunes. Aujourd’hui, dès que les enfants ne jouent pas en équipe première, ils veulent partir. C’est vrai à seize ou dix-sept ans, mais je vous parle aussi d’enfants de dix ou douze ans. Cela ne vient généralement pas d’eux, mais des parents, qu’il faut savoir gérer. Je répète souvent qu’à seize ans, j’étais en équipe 2, mais que trois ans plus tard, je jouais en professionnel. C’est ce que j’essaie aussi de transmettre via mon histoire personnelle : si j’avais abandonné à quinze ans, je n’aurais jamais fait carrière. COMMENT FAIT-ON POUR EXISTER À CANNES, QUAND IL Y A L’OGC NICE ET L’AS MONACO DANS LA RÉGION ? Aujourd’hui, on ne boxe plus dans la même catégorie. Je le répète aux parents : je ne suis pas adversaire de Nice et Monaco. Au contraire : si demain, l’un de ces deux clubs est demandeur d’un de nos jeunes, je l’amènerai moi-même làbas. Parce qu’ils ont les structures pour les faire progresser vers le haut niveau. Nous, on est désormais au niveau des équipes amateurs du coin. Il faut avoir beaucoup d’humilité, et se mettre au travail pour les rejoindre demain. J’ai déménagé de Bordeaux, j’ai changé de style de vie, je fais ça bénévolement, je donne de mon temps, de mon énergie, et ce n’est pas facile tous les jours. Même à notre niveau, les gens sont impatients. Je ne sais pas si je suis le meilleur, mais tout ce que je fais, je le fais pour le club, dans l’idée de rebâtir des

bases saines. Et si demain je dois partir, je laisserai ma place avec plaisir. Je pourrais faire plein d’autres choses de ma vie, mais c’est ma mission du moment. QUE VOUS INSPIRE LA PREMIÈRE SAISON DE VOTRE EX-COÉQUIPIER CANNOIS PATRICK VIEIRA À LA TÊTE DE L’OGC NICE ? C’est quelqu’un de généreux, de simple, qui transmet à ses joueurs sans arrière-pensées. Il a eu des difficultés en début de saison avec son animation offensive – en partie parce que Balotelli ne l’a pas beaucoup aidé quand il était sur le terrain. Mais Patrick est un entraîneur à l’image du joueur qu’il était : calme, compétent, rigoureux et qui impose sa vision du football. Pour une première saison, c’est plutôt très bien. Il a un style de jeu un peu particulier, mais il a de bons résultats et il fait éclore quelques jeunes. VIEIRA, ZIDANE… CANNES A FORMÉ D’EXCELLENTS JOUEURS, MAIS C’EST AUSSI UN VIVIER DE BONS ENTRAÎNEURS ? Il n’y a pas de hasard, on a nous-mêmes été sous la coupe des grands formateurs que sont Guy Lacombe et Richard Bettoni. Ils nous ont transmis ça quand on était jeunes : une vraie culture footballistique. On n’était pas seulement des joueurs, on réfléchissait avec eux à ce qui se passait sur le terrain, on a reçu cette éducation à la notion de collectif. Quoi qu’il arrive, c’est par le collectif que tout passe. Sinon il faut se mettre au golf ou au tennis. Vous regardez l’Ajax, c’est fantastique parce que collectivement c’est du top niveau dans lequel des individualités s’expriment. LE MESSAGE QU’A DONNÉ L’AJAX CETTE SAISON, C’EST AUSSI QU’UN GRAND CLUB FORMATEUR NE MEURT JAMAIS : ÇA VOUS PARLE ? Oui, c’est vrai, en plus on a les mêmes couleurs, c’est peut-être un signe ! (rires) Après, si on élargit le débat à la Ligue des champions, il faut espérer que le projet de réforme n’aille pas au bout : cela voudrait dire qu’on ne verra plus de clubs comme l’Ajax dans la compétition. Les footballeurs de l’Europe entière devraient vraiment prendre conscience de ce qui est en train de se passer. Ce sont les seuls qui sont capables de faire changer les plans de l’UEFA et des grands clubs. Mais clairement, entre ce projet de réforme de la Ligue des champions et la VAR, on est en train de tuer le football. Ça me rend dingue : on robotise, et plus il y

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« Entre ce projet de réforme de la Ligue des champions et l’arbitrage vidéo, on est en train de tuer le football. »

en a, plus ils en veulent. Vous avez vu City-Tottenham ? Pour moi c’est un match d’anthologie qui a été tué par la VAR. BERNARDO SILVA A DIT QU’IL N’AVAIT PAS CÉLÉBRÉ LE BUT D’AGÜERO PARCE QU’IL ATTENDAIT LA DÉCISION DE LA VAR… Voilà, on en arrive là. On tue l’émotion de l’instant. On arrête chaque action pour vérifier. Et pour un hors-jeu de quelques centimètres : si vous arrêtez l’image un dixième avant ou après, vous avez le temps de parcourir au moins cinquante centimètres, et de vous remettre en jeu. S’il n’y avait pas eu la VAR sur cette action, personne n’aurait crié au scandale, même pas Tottenham. Au final, on en vient même à changer les règles du jeu, comme avec les fautes de main. Ce footbusiness ne me plaît pas, il tue l’émotion. Platini avait raison. ●


PORTRAIT


Waldemar Kita annonçant la création du Yello Park.

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FOOTBALLÉGORIES

Le PSG rêvant d’un tirage favorable après avoir fini premier de son groupe.

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le football à la conquête du monde

AGENCE TRANSE PRESSE

Commentaires virtuels : l'expérience interdite Meudon, 30 avril 2019 (ATP) Au départ, c'était une expérience interdisciplinaire, menée par des spécialistes en intelligence artificielle, en sémiolinguistique et en « big data » issus de plusieurs laboratoires du CNRS. Baptisé VAFC (pour virtual automatic football commentary), ce programme informatique devait mettre au point un générateur de commentaires de match en temps réel. Lors d'une première phase, la machine a traduit en commentaires factuels des données simples décrivant en temps réel la position du ballon et des joueurs. Elle verbalisait en puisant dans le lexique traditionnel des commentateurs. « On peut aisément produire quatre-vingt-dix minutes de commentaire en enchaînant des expressions types », explique Jacques Beauhère, un des concepteurs, citant le « Attention, ça peut aller vite » sur chaque contre-attaque ou le « Ça fait toujours du bien à une défense » quand le gardien s'empare d'un ballon aérien. « La pertinence du commentaire [était] déjà supérieure à celle des commentaires humains », indique un rapport d'étape qui concède que « le défi n'était pas très relevé ». Dans un deuxième temps, le programme a été alimenté par des statistiques plus complètes, et il a eu accès à des bases de données portant sur des milliers de rencontres. Il a alors développé une capacité analytique et langagière qu'il a fallu domestiquer. « VAFC était trop bavard, donnait trop d'informations ! Nous avons dû introduire des paramètres afin qu'il reste compréhensible pour les humains », se souvient Jason Lebourne, sémiolinguiste. En passant à l'intelligence artificielle, le programme est entré en phase d'autoapprentissage pour « comprendre » seul les vidéos de rencontres, mais aussi poursuivre son analyse des commentaires. « Avec sa synthèse vocale, il a proposé des “imitations” plus vraies que nature de commentateurs existants », raconte Jacques Beauhère. Ou de toute autre voix connue : un jour, VAFC a très sérieusement commenté un Rennes-Lille avec les voix de Michel Galabru et Arielle Dombasle. « Comme il avait étendu son analyse aux talk-shows, il était capable de reproduire des débats entiers en jouant tous les personnages », précise-t-il encore. Dans le même temps, le programme rédigeait des comptes rendus écrits avec une facilité déconcertante. La fin annoncée du journalisme sportif ? « En tout cas, les notes des joueurs s'appuyaient enfin sur une méthodologie sérieuse », glisse le chercheur. Les rapports que l'ATP s'est procurés indiquent une capacité de production susceptible de remplir un numéro de L'Équipe par jour. Plusieurs groupes de médias auraient approché les chercheurs afin d'obtenir l'exclusivité de leur « logiciel ». Mais VAFC s'est ensuite lassé des imitations pour développer ses propres aptitudes. En particulier son expertise tactique, qui lui permit d'identifier la nécessité de tel changement de dispositif ou de joueur, et même de prédire le déroulement des rencontres avec une justesse troublante. Le programme développait constamment son autonomie. « On s'est aperçu que “VA” avait créé de multiples identités numériques pour miser sur des sites de paris sportifs », confie Jean Stide, responsable de la sécurité informatique du CNRS. Sa fortune en cryptomonnaies serait si considérable que, à en croire certains fichiers retrouvés, il aurait pris des positions dans des sociétés offshore en vue d'acheter un club via des circuits financiers opaques. Les directeurs de laboratoire ont alors décidé de débrancher leur créature le 4 avril dernier, dans une atmosphère de très grande nervosité, selon plusieurs témoins. Sous couvert d'anonymat, un programmeur confie qu'il était déjà trop tard, que VAFC s'est dématérialisé et installé en clandestin sur des milliers de serveurs. De là, « il pourrait tout simplement prendre le contrôle du football mondial », chuchote-t-il sans pouvoir réprimer un tic facial. ●

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LE TRÈS BEST OF

déclarama BRUNO GENESIO « C'est comme quand on veut tuer son chien. On dit soit qu'il a la rage, soit qu'il est en pleine santé. » (conférence de presse, 09/11)

ÉLOGE FUNÈBRE

« à Laurent Blanc » par Gilles Grohan

RUDI GARCIA « Si on avait gagné contre Reims, on devrait lutter contre l'euphorie, parce qu'on serait sur le podium, à un point du deuxième. » (lequipe.fr, 04/12)

SYLVAIN WILTORD « C'est un vrai caviar ce gazon ! »

Le 27 avril 2057, église Saint-Chilavert-le-Crucifié (Alès). Discours de Marcel Desailly. Cinquante ans, mon Lolo. J'ai bien compté, tu as passé cinquante ans dans le football. Vingt ans comme joueur, vingt comme entraîneur, dix comme marronnier que les gazettes annoncent à la tête de tous les clubs européens moyennement huppés. Tu semblais béni à l'eau des grands, tu avais l'air autoritaire, tu avais l'air intelligent. Peu importe que tu le fusses ou non, dans ce milieu, l'air suffit amplement. Un malentendu, une phrase qui tombe bien, un regard qui perce, et même José Mourinho est passé pour un génie durant quelques années. J'avoue avoir vu de loin ton parcours d'entraîneur. J'avais ma propre carrière de consultant football à la télévision, métier très prenant qu'il est difficile de conjuguer avec un suivi pointu de l'actualité du football. Je me rappelle quand même certains de tes succès et surtout tes tours de magie encore inexpliqués à ce jour. Certains soirs, tu nous as transformé Gourcuff en Zidane, Chamakh en Van Basten, Jean-Louis Triaud en personnage sympathique et une réunion à la DTN en Watergate du foot français – je ne sais plus quelle connerie tu avais dite, mais je me souviens que Lilian avait mis ses lunettes pour venir parler à la télévision, comme à chaque fois qu'il est énervé. Bref, autant que « président », tu as été illusionniste, même si tu as raté quelques tours en voulant aller trop loin. Faire passer Rami-Mexès pour une nouvelle version de Blanc-Desailly, par exemple. Parlons du joueur que tu étais, qui a côtoyé le gratin mondial, notamment en défense centrale de l'équipe de France. Ta carrière accidentée en club contraste d'ailleurs avec la pureté cathartique de ton parcours en sélection, des échecs retentissants aux titres suprêmes, de la seconde de retard sur Kostadinov à la seconde de trop pour les Italiens. Tu as même eu le bon goût de te retirer avant l'humiliation de 2002, alors que la France avait l'équipe la plus talentueuse de son histoire, et assurément son plus mythique capitaine. Avec ce bleu qui n'avait pourtant pas l'air de chauffe sur tes épaules, tu as fait tous les métiers : milieu de terrain élégant, libéro élégant, tireur de penalties élégant, lustreur élégant du crâne de Fabien, technicien lumière élégant de bunker paraguayen, pousseur élégant de comédien croate. Pour tous ces services élégamment rendus à la Nation, tu ne méritais pas que le monde du football réalise un soir de finale qu'avec Franck Lebœuf à ta place, tout allait aussi bien. Mais il est vrai que nous formions la plus complémentaire des charnières : j'étais le défenseur physique, rapide, dur sur l'homme, technique, relanceur, dissuasif, intelligent, organisateur, charismatique, et toi tu t'occupais du reste. Ensemble, nous avons gagné tout ce qui se peut gagner d'important en bleu : la Coupe du monde, le championnat d'Europe et le respect amer de Michel Platini. Tout ça est oublié. Peu ont connu les titres de 2018 et de 2026. Alors 1998, pour beaucoup, c'est la préhistoire. Cinquante ans de football. Tu aurais pu y ajouter quelques années comme directeur technique national si une intrigue en interne n'avait provoqué ton limogeage au bout de trois mois… C'était en 2035, juste avant la nomination de Didier pour les vingt ans qui ont suivi. Didier, notre vieille branche à qui je vais à présent laisser la parole, dès qu'il aura fini de savonner les quatre planches qui t'entourent. À chacun sa façon de s'arranger avec l'eau bénite. ●

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(Eurosport, 07/02)

ALAIN CASANOVA « À la mi-temps, nous avons dit aux joueurs que c'était des gros cons. » (lequipe.fr, 02/12)

FRENKIE DE JONG « L'interruption de la VAR a duré tellement longtemps que j'ai pensé qu'ils étaient en train de remonter jusqu'à une faute commise en première mi-temps. » (conférence de presse, 05/03)

PIERRE DUCROCQ « Jérôme [Rothen] a complètement raison quand il dit “caca culotte”. » (RMC, 06/03)

ANDREA AGNELLI « Je considère que pour qu’un jeune de dix-neuf, vingt ou vingt et un ans progresse, il doit prendre des coups d’un joueur de trentecinq ans. C’est ça qui le fera grandir. » (Stile Juve, 15/03)

LEONARDO BONUCCI « Il y a eu des cris racistes contre Kean, mais l'erreur est partagée à 50-50 entre lui et la Curva. » (Ansa, 02/04)

JACQUES-HENRI EYRAUD « Pourquoi [le jeu] Fifa propose qu’un but mis en dehors de la surface rapporte deux points ? Pourquoi ça ne pourrait pas être le cas dans la vie réelle ? » (conférence, 25/04)


NEWS

football fuites Les enquêteurs de la police judiciaire (DRPJ) de Versailles ont découvert que Mounir A., trafiquant de drogue, usurpait l'identité de Clément Turpin. Dans la voiture au nom de l’arbitre, utilisée lors de « go fast » entre la Belgique et la France, ils ont retrouvé un lance-roquettes, une kalachnikov et 1,2 million d’euros en petites coupures. En Argentine, un supporter de River Plate s'est fait tatouer un QR code menant à une vidéo YouTube des plus belles actions de la finale de Copa Libertadores, emportée par son équipe face à Boca Junior. Quelques jours plus tard, la vidéo a été retirée pour infraction aux droits. Interdits de déplacement à Reims, des supporters nantais ont décidé de se rendre au match Angers-Rennes, au cours duquel ils ont manifesté leur mécontentement en déployant des banderoles et en jetant des fumigènes sur la pelouse du Stade Raymond-Kopa. La commission de discipline de la Ligue a sanctionné Angers d'une amende de 15 000 euros. Pamela Anderson et son compagnon Adil Rami ont quitté le gala de la Fondation OM après que la première ait critiqué les dons excessifs destinés à la reconstruction de Notre-Dame. Elle estime que ces 100 000 euros auraient été mieux employés à venir en aide aux enfants marseillais les plus pauvres. Le soir de l’élimination du Real Madrid par l’Ajax d’Amsterdam à domicile (1-4), Sergio Ramos ne jouait pas car il avait écopé volontairement d’un carton jaune à l’aller (2-1), pensant que le Real se qualifierait et qu’il pourrait aborder les quarts de finale avec un casier vierge. Ce soir-là, il était également filmé pour un documentaire sur sa vie. À Edimbourg en Écosse, les premiers mots de Darren Thomson, supporter de Hibernian âgé de vingt-deux ans, trois mois après avoir été frappé d’une attaque cérébrale, ont été : « Hearts are shite » (« les Hearts, c’est de la merde »). Heart of Midlothian est le principal rival de Hibernian.

LETTRE OUVERTE AU…

Stade de France par Stéphane Pinguet

Cher SDF, Je frémis à l'idée de t'écrire enfin. Vingt-deux ans d'histoire, c'est long. Je t'ai croisé une première fois en 1997, tu n'étais rien, je t'ai reconnu de suite, au loin, tu étais déjà mon horizon. Ce soir-là, un 21 avril, une de tes premières aiguilles dépassait le haut des immeubles de Saint-Denis. Ce soir-là dans mon walkman, en direct sur Europe 1, Jacques Chirac suicidait son septennat en annonçant la dissolution de l'Assemblée nationale. J'étais en seconde et je n'attendais qu'une chose, ton heure de gloire annoncée plus d'un an après. J'ai suivi en direct la pose du premier élément de ton toit. Je suis passé devant toi des milliers de fois, sans doute davantage. Dans le RER B, je m'asseyais du côté de la fenêtre qui donnait sur ton image furtive. Ma première fois avec toi, c'était le 18 juin 1998 pour France-Arabie saoudite. Pris de cette passion foudroyante, épris de nos premiers ébats, je suis revenu en manque, haletant, fébrile pour le France-Italie du 3 juillet. Les vacances nous ont séparés durant quelques semaines pleines d'une joie extatique. Je t'ai présenté mon père, ma sœur, de nombreux amis et ma compagne – qui est venue la première fois chez toi lors d'une froide et triste soirée de février 2006 pour une défaite contre la Slovaquie. Elle aura quand même vu Zidane. Je suis venu seul, souvent. Je me suis ennuyé avec toi pour le centenaire du Red Star, j'ai vu les finales de coupes de mon OM, les championnats du monde d'athlétisme. Tu m'as vu pleurer devant la beauté de la plus belle équipe de l'histoire lors du France-Écosse de 2002. Seul à offrir un moment entre les doubles champions du monde et son public à l'automne 2018, tu n'imagines pas comment ton accueil m'a fait vibrer, un peu comme si tu avais couronné toi-même cette équipe avec ces chants, ces moments de partage uniques. Tu as même donné une seconde carrière à Max comme speaker, animateur radio des années 90 qui a accompagné toutes mes nuits de collégien. Jamais très loin, je voyais tes lumières de la fenêtre de mon premier appartement à Paris. Aujourd'hui, je travaille à quelques dizaines de mètres de toi. J'ai foulé ta pelouse l'an dernier, enfin. J'ai beau aimer ton kitsch avec feux d'artifice sur Simply the best qui ponctuait chaque match au début des années 2000, je ne me lève pas pour une ola, je ne hurle pas, je suis en symbiose, je me fonds en toi et je profite de chaque seconde, persuadé que tu écris aussi une partie de mon histoire, coiffé de cette auréole et des deux étoiles conquises depuis notre rencontre. Nous sommes un vieux couple que les souvenirs ont soudé depuis longtemps. À l'heure où le projet de rénovation en vue des Jeux olympiques 2024 t'offrira une nouvelle jeunesse, je garderai le souvenir de ton visage originel, celui des débuts, des exploits, des rêves, celui de ma jeunesse passée. Après ces travaux qui coûteront plus cher que ceux ta construction, tu enthousiasmeras une nouvelle génération d'enfants. En 2024, ma fille aura dix ans, mon fils huit, je leur souhaite de connaître en ton sein autant de choses merveilleuses que leur vieux père. Polnareffement. ●

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L'OBJET

le tracker GPS Encore marginal il y a quelques années, il est devenu un outil essentiel des clubs professionnels, et est même de plus en plus porté en match. ÉTAT DES LIEUX D'abord lancés dans le rugby, les trackers GPS se sont aussi généralisés dans le football. Baptisés « Electronic performance and tracking systems » (EPTS) par la FIFA, ils équipent 95 % des équipes de Ligue 1 et Ligue 2, contre moins de la moitié il y a cinq ans. Même si les données fournies sont plus difficiles à exploiter sans spécialistes de la data ou préparateurs physiques qualifiés, ils peuvent être utilisés dans le monde amateur (l'entrée de gamme, pour un kit individuel incluant une application, se situe autour de 160 euros). FORME Autrefois énormes, les boîtiers se sont miniaturisés, la FIFA imposant des normes très précises – autour d'une taille de 44 x 75 x 20 mm et d'un poids de 36 grammes. Pour des questions de maintien, ils se situent dans la petite enveloppe d'une brassière, un peu au-dessus des omoplates. RÈGLEMENT En 2015, la FIFA a autorisé le port des EPTS en match. Ses conditions étaient alors de ne pas mettre en danger la santé des joueurs et qu'aucune information ne soit transmise pendant la rencontre. Mais depuis le printemps 2018, les données peuvent être utilisées en temps réel. Cela a été le cas lors de la dernière Coupe du monde, et les instances incitent à une plus grande utilisation de cette technologie. Comme les joueurs, les arbitres peuvent également porter ce type d'outils connectés. UTILISATION Plus de deux cents indicateurs sont utilisables, pour la plupart des déclinaisons des valeurs de base sur l'intensité des courses. Si tous les préparateurs physiques regardent la distance parcourue, chaque club a son propre modèle d'analyse. Dans le domaine de la prévention des blessures, les trackers calculent l'accélération verticale de chaque pas et analysent les déséquilibres entre droite et gauche. S'ils s'accentuent, il y a risque. À l'inverse, on surveille le retour à la normale lors des phases de réathlétisation. Les analystes vidéo profitent pour leur part de la présence d'un mapping GPS, qui permet d'étudier les positions des joueurs en temps réel et de traiter de nombreuses données. AVENIR Si les footballeurs se sont faits à l'idée de porter des brassières à l'entraînement, il y a encore des réticences – autant pour des questions psychologiques que de confort – à s'équiper en match. C'est donc aux staffs de convaincre. Pour les fournisseurs, la priorité concerne la précision de la localisation, actuellement autour du mètre en outdoor alors qu'elle est à dix centimètres près en indoor. L'objectif à terme est de trouver le moyen d'équiper le ballon d'un tracker, ce qui permettrait de mettre en perspective les données déjà existantes. ● Christophe Kuchly

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TABLEAU FINAL

les nouvelles coupes d'Europe LIGUE DES CHAMPIONS LIGUE EUROPA

Les saints gardent la porte étroite qui mène à la Ligue des champions.

Bras levé, Jean-Michel Aulas proteste : il a l'impression de s'être fait avoir.

Sur la tour de garde, les musiciens jouent l'air du ruissellement des richesses.

Autour de lui, les quatorze clubs élus à vie commentent la croissance des revenus marketing.

Saint-Pierre-de-la-Compta distribue les primes de la Ligue Europa : deux tickets resto et un Bounty. Les clubs, dépouillés de leurs meilleurs joueurs, attendent le verdict.

LIGUE SANS NOM

Andrea Agnelli, les pieds posés sur l'or des droits télé, contemple son œuvre.

L'archange du marché pèse sur sa balance les chiffres d'affaires des clubs. À gauche, le purgatoire de la Ligue Europa, à droite, l'enfer de la « troisième coupe d'Europe ».

Les chérubins descendent jouer l'hymne de la Ligue des champions pour les mortels (sous condition d'abonnement).

Le football féminin tente de sortir des sous-sols. Munis de fourches, des agents (en noir) capturent des jeunes prometteurs.

Hans Memling, Le Jugement dernier (v. 1467-1471) NUMÉRO 03 | LESCAHIERSDUFOOT | 30

L'ange du fair-play financier bénit la compétition libre et non faussée.

Petits clubs et utilisateurs de streaming illégal sont jetés dans un brasier alimenté par l'huile des baraques à frites.

Égorgeurs de tours préliminaires.


SÉMANTIQUE JUAN LES PAINS

jouer le titre par Gilles Juan

On appelle « survendeur » le titre exagérant l'actualité qu'il est censé résumer pour être plus accrocheur : l'info a l'air plus insolite, grave, drôle, etc. qu'elle ne l'est, pour faire ouvrir le journal, l'appli ou le lien. Qui prend le risque de survendre bascule potentiellement dans l'exagération si grossière qu'elle cause le jugement sévère et définitif du lecteur découvrant l'ampleur du décalage : « Site de merde, unfollow ». Ceux qui franchissent ces limites ont conscience du risque, mais une autre logique l'a emporté : « 'bats les couilles, ça va cliquer ». Pour conserver l'image d'un média fiable, on ne peut pas déformer la réalité en jouant trop sur les mots. Mais on doit accrocher quand même, alors parfois, on craque. Un procédé en particulier permet à la fois de gonfler l'information et d'échapper aux réprimandes, en extrayant le morceau d'un entretien qui aura l'air polémique. On fait dire à un joueur : « Je vais partir », alors qu'il ne l'envisage qu'à la fin de son contrat. Se déploie alors une double logique de justification qui est un double chantage. À un premier niveau, la valeur de vérité du titre est certifiée par les guillemets : la citation ne peut être suspectée d'être menteuse. Elle peut encore, bien sûr, être « sortie de son contexte ». Mais se met en place alors le second chantage, plus pernicieux : « Il faut évidemment lire l'intégralité pour comprendre de quoi il s'agit ». Sousentendu : si on est trop con pour s'arrêter au titre, il ne faut pas se plaindre. Autrement dit, le titreur a forcé, mais le titre n'est au fond qu'une porte d'entrée, forcément trop petite, vers la vérité. Stratégie habile, mais de connard quand même. La presse n'est pas une série télé : la vérité n'est pas révélée au dénouement, elle doit être là d'emblée. Le titre n'est pas un générique, ni une bande-annonce. Il a pour vocation de séduire, mais n'est pas d'abord de la com. La notification sur le téléphone doit déjà m'informer, même si – surtout si ! – je ne vais pas prendre le temps de cliquer. Le titre doit déjà être fiable. Il n'y a pas de bon titre survendeur. Il n'y a que des facilités qui renoncent à la quête délicieuse d'accrocher en restant fidèle aux faits. ●

touche française S'il y a bien une bataille que l'Académie française et Jean-Michel Larqué ont définitivement perdue, c'est celle de la francisation des termes de football, ou du moins de la majorité d'entre eux. Et si les Anglais ont eu du mal à maintenir une quelconque suprématie sportive sur le beautiful game, leur empreinte linguistique reste bien présente, en France et ailleurs. Des termes repris tels quels (football, corner) à ceux transcrits (gol) ou calqués (tiro livre, équivalent portugais du free kick – coup franc en anglais), impossible d'échapper aux origines britanniques du ballon rond. Et après tout, qu'espérer de plus d'un sport introduit en France par des professeurs d'anglais de retour de goguette et plus pressés de partager leur découverte que d'en formaliser le vocabulaire ? Mais que l'on se rassure, le français a su faire impression ailleurs. Par exemple, si vous étiez un ou une Bulgare excédé(e) par l'arbitrage français, on vous verrait sûrement tweeter un cinglant дузпи за Лион*. Alors certes, comme ça, ça ne semble pas évident (comment ça, tout le monde ne maîtrise pas l'alphabet cyrillique ?). Mais figurez-vous que la transcription de дузпа est duzpa, du français « douze pas », soit les douze yards (eh oui, on en revient aux Anglais) qui séparent le ballon de la ligne de but. Alors comment les Bulgares en sont-ils arrivés à utiliser un terme dont on peine à trouver la moindre trace en français ? Cette touche de français aussi désuète qu'intrigante est en réalité à mettre au crédit d'un contingent d'une petite dizaine de professeurs de sport suisses, invités en 1894 par le ministre de l'Éducation à venir développer la pratique du sport à l'école en Bulgarie. La légende veut que l'un d'entre eux, Georges de Regibus, ait apporté son ballon en cuir avec lui. Certes, nous Français n'avons finalement aucun mérite dans cette histoire, mais c'est quand même plutôt réconfortant de savoir qu'on peut mettre France-Bulgarie 93 sur le dos des Suisses. ● Marion Dupas * « Penalty pour Lyon »

LES OBJETS PERDUS

la casquette de gardien Le dernier gardien de but un peu connu à avoir porté une casquette sur un terrain de football semble être Joe Hart : une casquette de baseball, à visière rigide. C'était en première mi-temps d'un Écosse-Angleterre qualificatif pour la Coupe du monde, en 2017, pour se protéger du soleil de Glasgow (oui). Les réseaux sociaux l'avaient allègrement moqué. La casquette est pourtant un élément fondamental de la panoplie du gardien de but, dûment autorisée par la Loi 4 sur l'équipement des joueurs. Thomas Price, dans Olive et Tom, en porte une. Mais il faut bien reconnaître qu'elle est presque universellement délaissée, et l'on a peine à se souvenir de gardiens l'ayant portée régulièrement, à part quelques Allemands : Kahn, Lehmann, et encore. Censée protéger le gardien du soleil, des reflets de projecteur, de la pluie dans les yeux et du froid sur sa tête quand il attend tout seul dans sa moitié de terrain, la casquette restera donc figée dans l'époque héroïque des retransmissions en noir et blanc. Avec en une sorte de persistance rétinienne pour l'éternité – du genre qui n'aurait peut-être pas handicapé Sébastien Frey s'il en avait porté une, de casquette – l'image de Lev Yachine, casquette molle sur le crâne, détendant son mètre quatre-vingt-dix pour repousser une frappe. ● Antoine Zéo

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L'ÉCOLE DU FAN

JEAN-PATRICK SACDEFIEL

classe de découverte

La fission de l'Hatem

par Xavier de La Porte

Heureusement que Jean-Patrick Sacdefiel n'existe pas.

Comment « naît-on » au football quand on est enfant, comment fait-on son apprentissage ? Étude de cas, troisième volet.

Ce que j'aime le plus dans Hatem Ben Arfa, ce n'est pas tellement Hatem Ben Arfa. Il a pourtant beaucoup pour me plaire. Comme moi, il est tombé dans la mauvaise époque, et il aurait sans doute brillé en des âges moins ténébreux. C'est virtuellement un beau footballeur, pour lequel le ballon n'est pas un problème, qui a refusé de désapprendre le football et de se fondre dans des dispositifs sans âme et des consignes castratrices. Je lui concède le panache d'avoir décidé de pratiquer le football comme un sport individuel. Je ne peux pas l'en blâmer, quand le football est collectivement si désespérant, ni lui reprocher son éloge de l'inutilité, quand l'utilitarisme a contaminé la morale commune. Constatant que peu d'équipes voudraient jouer pour lui, il a décidé de s'en charger, préférant perdre les ballons en solo plutôt que de les abandonner à des utilisateurs moins doués. Et, incapable de s'intégrer dans un grand orchestre, il s'est condamné à occuper la position du violoniste virtuose dans diverses fanfares municipales. Alors, de grève en arrêt de travail, de bouderie en année sabbatique, il n'a presque rien fait de son immense talent. Sabotant consciencieusement sa carrière. Il a traîné son irrépressible flemme de contrat en contrat, ne consentant que les efforts nécessaires pour continuer à faire illusion et à laisser penser qu'il aurait pu être un grand footballeur. Un footballeur au conditionnel passé, dont il faut regarder les compilations YouTube, pas les stats ni le palmarès. Au moins a-t-il laissé l'impression que quelque chose a failli se produire. Ben Arfa, c'est la possibilité du football dans un temps qui l'a rendu impossible. Ben Arfa est un reproche. Non, ce que j'aime le plus dans Hatem Ben Arfa, c'est vous. Vous le comprenez de travers, comme le reste, et ce malentendu a fait de vous les idiots utiles de sa belle imposture. Il fait tomber dans son panneau les journalistes pâmés qui lui attribuent des notes invraisemblables pour des performances insignifiantes, et lui servent des interviewes à faire passer Laurent Delahousse pour Élice Lucet. Tous, vous vous contentez du peu qu'il donne, vous l'en félicitez, vous récompensez sa désinvolture par vos acclamations à chaque action sporadiquement réussie, vous le poussez au crime pour l'en absoudre ensuite. Je l'ai vu, contre Arsenal à Londres, attendre la 85e minute pour sortir du néant où il s'était planqué et placer deux accélérations qui ont failli faire la différence. Le filou était à deux doigts de rafler la mise. Je l'ai entendu, après une finale de Coupe de France durant laquelle il ne se signala que par une perte de balle qui amena un but adverse, monter sur ses ergots et donner la leçon. Peu importe, vous êtes embobinés, vous lui tressez des lauriers, vous y voyez sa revanche. Comble d'ignorance, vous en faites un inadapté, alors qu'il a magistralement mené sa non-carrière, un « génie incompris » alors que c'est vous qui n'avez pas compris son génie. Ou qui n'avez pas le cran de le célébrer pour ce qu'il est : un branleur céleste, un brillant fumiste, un illusionniste. Il se fout de vous, mais vous l'avez bien mérité. ●

Après avoir assisté à la naissance anarchique de la passion footballistique, puis à son recentrage sur le poste de gardien de but, nous avons pu observer chez le sujet (garçon, huit ans) une troisième phase : un développement cognitif spectaculaire. À travers le football, ce sont des archipels de savoir qui ont fait leur apparition sur la carte mentale du sujet, un peu comme de nouvelles terres sur l'océan après une éruption volcanique. Sa géographie s'est considérablement enrichie. Il s'est mis à parler de villes où il n'a jamais mis les pieds – et dont il ne connaissait même pas l'existence : Angers, Nîmes, Guingamp (prononcé « gouinegampe »), Saint-Étienne ou encore Reims (prononcé « raimeus »). Il n'est pas exagéré de dire que son esprit s'est éveillé à la géopolitique : il a bien compris que la Moldavie, le Panama, les îles Féroé ou les États-Unis étaient quantités négligeables dans la marche du monde. Son sens de l'Histoire s'est affermi : la naissance de l'humanité date de 1930, première Coupe du monde, et Sapiens est apparu le 15 juillet 2018, à 19 heures, en la personne de Kylian Mbappé. Son savoir technologique a fait un bon remarquable. Le sujet est devenu expert dans la recherche de matches rediffusés sur les différentes plateformes à disposition, et dans l'enregistrement d'obscures rencontres de Ligue 2. Bien sûr, les parents du sujet aimeraient qu'il montre un même enthousiasme et une célérité équivalente à l'apprentissage des soustractions et de l'orthographe, mais cette précision semble presque mesquine tant son investissement est en lui-même admirable. Néanmoins, il faut admettre que demeurent quelques failles. Le vocabulaire n'est pas encore totalement assimilé (ainsi le terme de « retournette » s'est-il substitué à celui de « retourné », sans qu'on trouve d'explication à ce phénomène de féminisation diminuée pour un geste qui nous apparaît au contraire comme une forme des plus achevées de l'audace virile). Certaines distinctions restent floues (la différence coupe / championnat, par exemple). La hiérarchie des récompenses n'est pas totalement comprise (il est difficile de convaincre le sujet que remporter la Coupe du monde des clubs est secondaire par rapport à une victoire en Ligue des champions ; mais peut-être l'explication avancée par le père, ayant emprunté les détours d'une histoire de la domination européenne sur le monde, depuis la conquête de l'Amérique jusqu'à l'immigration récente, en passant par la traite négrière et les guerres d'indépendance, fut-elle un peu trop détaillée). Pour autant, il serait absurde de désespérer et nous encourageons à valoriser toute épiphanie. Ainsi, quand le sujet surgit de sa chambre avec l'air hirsute du mathématicien qui aurait résolu le 16e problème de Hilbert et qu'il annonce doctement : « En fait, la Champions League et la Ligue des champions, c'est la même chose », faut-il l'accueillir avec la plus grande bienveillance. ●

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ÇA M'ÉNERVE

Ça m'a toujours énervé, la « passe aveugle », faire mine de regarder d'un côté pour faire une passe de l'autre. D'abord, c'est inutile, personne n'informe jamais d'où il va faire la passe par un mouvement de tête, alors pourquoi « désinformer » ? Une bonne passe n'a pas besoin d'être feintée pour être une bonne passe, elle doit s'accorder avec le destinataire et puis voilà. Si l'adversaire est sur la trajectoire il intercepte, et s'il n'est pas sur la trajectoire il n'intercepte pas. Et surtout c'est disgracieux, le mouvement de tête est forcé, sorti de nulle part, en tout cas pas de l'élan du corps, le geste est poseur, ostensible. En plus, c'est trop littéral. On veut montrer quoi, qu'on peut passer sans regarder le ballon ? Un bon passeur ne regarde rien, il regarde le jeu dans sa tête.

ÇA M'EXCITE

Quand le ballon, le corps et la course ne font plus qu'un, que le joueur en action de dribbler forme un tout cohérent et fluide, quand les inerties du dernier pied d'appui, du ballon qui roule, des hanches et des épaules qui déroulent sont conjuguées, complémentaires, intenses et délicates à la fois, quand pendant ce temps le défenseur sent le mouvement, devine, anticipe et s'apprête à intervenir… mais que soudain, contre toute attente et le cours des choses, le porteur du ballon fait une feinte de corps qui envoie le défenseur aux oubliettes, tandis que lui bifurque à l'opposé, ironique et beau dans sa rupture chorégraphiée, qu'est-ce que ça m'excite.

PATRIMOINE

buts non lucratifs C'est un paradoxe temporel : aujourd'hui, un amateur de football de vingt ans peut voir infiniment plus de matches des années 70 ou 80 qu'un amateur de football qui avait vingt ans à ces époques-là. Le football se caractérisait alors par sa rareté à la télévision. De nos jours, il est possible d'en revoir des dizaines de milliers en très grand différé, Internet faisant office d'immense vidéothèque. Ce trésor satisfait la vogue de la nostalgie tout en offrant un formidable corpus documentaire pour tous les explorateurs, occasionnels ou assidus, de l'histoire du jeu. Le site Footballia, lancé en août 2015 par un trio de Catalans, propose ainsi plus de 12 000 rencontres depuis 1953, soigneusement indexées. De quoi revisiter quelques confrontations de légende, ou se faire une idée de ce que faisaient sur le terrain quelques héros du jeu. Puskas, Pelé, Cruyff ou Platini deviennent nos contemporains. Au départ, les matches choisis étaient « d'une grande qualité footballistique ou d'un grand intérêt historique », nous avait confié Javier, un des cofondateurs. Depuis, le musée a agrandi sa collection. Il permet de saisir les évolutions du jeu et de mieux prendre conscience des manières de jouer actuelles. Un parent peut montrer « dans les conditions du direct » un match du passé à son enfant qui en ignore le résultat. L'intérêt patrimonial, mémoriel, documentaire de ces archives ouvertes est immense. Ouvertes pour combien de temps ? Footballia et ses semblables existent dans une zone de non-droit, ou plutôt dans une non-zone de droits. Ces derniers ne sont à ce jour ni réclamés ni exploités par leurs propriétaires, organisateurs et diffuseurs de l'époque. Leur indifférence tient probablement au fait qu'ils estiment négligeable la valeur commerciale de ces droits et minime le préjudice. Cette valeur est en effet sans commune mesure avec celle des droits des compétitions actuelles, dont le piratage représente un sujet de préoccupation bien plus pressant. Quelle est au juste la « valeur » des archives ? Footballia résulte du travail bénévole de passionnés – il aura fallu deux ans de développement avant le lancement en août 2015. En sélectionnant et en indexant les matches (plus de 44 000 joueurs sont recensés), ses animateurs font œuvre de conservateurs et rendent un réel service… public. Le site est vierge de publicité, l'initiative est sans but lucratif. Les contributeurs peuvent uploader leurs propres vidéos, mais il n'est pas possible d'en télécharger ; aucun match de moins d'un mois n'est en ligne. On est en plein dans le principe du « bien commun » que le football devrait constituer, en tant que culture populaire. Suivant une logique inverse, si les détenteurs des droits décident de faire supprimer ces contenus, ce sera pour monter une ou des plateformes payantes afin de monétiser l'accès à ce patrimoine. Parce qu'ils auront estimé, indépendamment de toute autre considération, que le produit peut rapporter suffisamment de ressources. À moins qu'un éclair d'intelligence ne leur fasse comprendre qu'ils ont tout intérêt à laisser les « matches d'archive » en accès libre, et même à soutenir les initiatives de ce genre. Il y aurait une logique : le football d'avant était certes peu diffusé, mais accessible sur des chaînes gratuites. ●

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INTERVIEW EXCLUSIVE

le point de penalty le foot expliqué à… ma fille ado

Vous êtes un repère indispensable, mais on vous connaît mal. Qui êtes-vous, finalement ? Je suis « un rond tracé à onze mètres de la ligne de but et à équidistance de chacun des deux poteaux », a dit le Board, mon créateur en 1902. Onze, un chiffre symbolique, et rond lui aussi – autre chose que 9,15, 7,32 ou 2,44 !

Ma Lili chérie, Je sais que, pour toi, le foot… Tu peux enlever ton casque, s’il te plaît ? Merci. Pour toi, ce sport qui… Tu peux baisser le volume, aussi ? Tu vas te ruiner les oreilles. Si. Tu te rappelles la dernière fois ? Je t’avais proposé un Rennes-Norrköping en présidentielle. Tu avais poussé des hurlements de joie, avant de découvrir que ce n’était pas Les Reines du shopping avec Brigitte Macron en invitée. Bien. C’est vrai, ma Lili, moi-même je soumets mes oreilles à rude épreuve. Oui, pendant le match des Rouge et Noir, j’ai repris en chœur Jeanne Mas. Oui, j’ai hurlé quand on a arraché les prolongations, puis les sièges, puis un crédit à 24 % pour tout rembourser. Et même chez Sofinco, ta mère et moi, on a continué à chanter « Qui c’est le plus fort, évidemment c’est l’expert ». C’est comme ça. J’aime les ambiances de stade. Le kop qui chante « Qui ne saute pas, hé, hé », c’est un peu mon Justin Bieber. « PSG, PSG, tralalalalère », c’est digne de Demi Lovato. OK, tu as raison, « Demi » pour le PSG, ça ne marche pas trop. Mais oui, le football me fait vibrer. Comme ton téléphone. Ah, là, je t’intéresse ! Oui, le foot, c’est Candy Crush. Quelques secondes pleines d’exaltation, avant de se demander comment raquer le moins possible : on a déjà eu ça entre Nantes et Cardiff ! Et toi qui fais des vidéos pour devenir une légende du relooking, il y a eu Zlatan, qui a voulu être une légende, et fut surtout un king relou. Oui, je parle l’ado. Pareil qu’EnjoyPhoenix. On dirait la sœur d’OGC Nice ! Oh, c’est bon, reviens. Et puis, ma Loulou, sache que le foot n’est pas un truc de pervers. C’est vrai, j’étais bouleversé quand j’ai vu Nenê pousser pour la première fois. Mais il avait plus de trente ans, ça fait un choc. Et quand ta mère explique que Kyky doit grandir, elle indique juste que Kylian Mbappé manque de maturité. Enfin, je crois. Lili, Loulou, Nenê, Kyky, oh hisse. Je suis d’accord, même entre gens calés, le foot rend nos modes d’expression un peu primitifs. T’en penses quoi ? Je devrais m’exprimer plus compendieusement ? T’as grave raison, ma Lou. Grave raison. ● Sylvain Zorzin

Vous restez généralement impassible. De quoi êtes-vous fait ? Peinture à l'eau, plâtre, craie pulvérisée, calcaire cuit au four et broyé, chaux éteinte… Ça, c'est le règlement des terrains et installations sportives de la FFF qui le stipule. Vos réponses sont un peu administratives… C'est parce que vous êtes le lieu d'exécution des sanctions ? Je me vois plutôt comme le lieu du drame. J'ai vu tant de fois la peur dans les yeux du tireur. Quand le ballon me quitte, on sait que tout va basculer. Ce n'est pas le rond central qui pourrait en dire autant ! Vous semblez sur la défensive… Mettez-vous à ma place : dès qu'un défenseur fait une connerie, c'est moi que l'arbitre montre du doigt. On dit aussi qu'il faut centrer sur moi, il y a de quoi se sentir visé… Et maintenant, avec la VAR, je ne sais jamais ce qui m'attend. Vous êtes pourtant une des rares choses qui n'a pas trop changé, dans le football… Avec l'âge, je me suis aplani, lissé. Il a fallu répondre aux exigences du haut niveau : plus question de perdre du temps avec un ballon qui s'obstine à rouler en dehors du cercle. Vous trouviez ça drôle ? Pas vraiment : ça me valait de prendre de grands coups de talon. Vous avez un joueur préféré ? Antonín Panenka, bien sûr. Un homme délicat. Un souhait, pour l'avenir ? Retrouver mon alter ego, dans la moitié opposée, pour évoquer nos expériences. Mais je crois que c'est un rêve inaccessible, il faudrait un sacré glissement de terrain.

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AUTOPORTRAIT CRACHÉ : CHRISTOPHE DUGARRY

sniper, pas sans reproche

J

e suis Christophe Dugarry, dit Duga. Bordelais, ex-international, commentateur télé et désormais grande gueule à la radio. Vous trouvez ça un peu court ? Il faudra faire avec. Je peux être loquace quand j’en ai envie. Ou non. Mon côté dilettante. J’ai toujours été comme ça, je l’admets volontiers. Une forme d’humilité ? Plutôt une excuse pour ne pas avoir réalisé la carrière sportive qu’on m’annonçait plus jeune. Je l’ai dit, une fois : « Avec Zidane, on avait le même niveau technique. Sauf que lui a bossé comme un malade ». Tout le monde m’est tombé dessus, mais c’était vrai. J’ai toujours eu tendance à jouer un peu trop facile. Capable d’un dribble derrière la jambe d’appui pour enchaîner sur un exter en touche. Facile sur le terrain, mais pas toujours dans la vie, hein ! Il ne faut pas croire que tout m’a été donné : Zizou, lui, a tracé sa route tranquillement, un club tous les trois ans, une ascension jusqu’au sommet. On l’oublie un peu trop souvent, mais j’étais de l’équipe des Girondins envoyée en D2 après une dixième place en championnat, au début des années 90. Histoire de punir Claude Bez, mon premier président. J’ai donc fait le soutier pendant un an avec Liza, Guéguette et quelques autres, pour ramener le club au plus haut niveau. On tresse des lauriers à Buffon parce qu'il est resté à la Juve en Serie B, on loue Trezeguet qui est allé claquer but sur but en Argentine pour faire remonter River. Et moi ? Que

J’ai toujours eu tendance à jouer un peu trop facile. Capable d’un dribble derrière la jambe d’appui pour enchaîner sur un exter en touche.

dalle ! Dans la mémoire collective, je ne suis que le type qui tire la langue après le premier but du Mondial 98. C’est pas si mal. Mais on pourrait aussi se souvenir que c’était moi, déjà, qui avais ouvert le bal à l’Euro 96 contre la Roumanie. Mais voilà : à l’Euro, je n’ai plus planté un pion. Et au Mondial, je me suis blessé, avant de revenir en finale pour foirer un faceà-face contre Taffarel, sur une demivolée sans conviction. Dilettante, je vous dis. J’ai aussi pris cher, pour quelques autres manqués, un peu plus confidentiels, sur la Rai, TF1 ou Canal+. Larqué, par exemple, qui m’a traité « d'assassin » après une occasion ratée en bleu : « J'en veux à Jean-Michel parce qu'il sait toute la difficulté qu'il y a à marquer un but ». Ça m’a sans doute servi, toute cette animosité. C’était un peu ma drogue. Ma nandrolone ? Je vous rappelle que j’ai été blanchi pour vice de forme. Un malentendu. Il y en a eu d'autres dans ma carrière : treize petits matches sans marquer au Barça ; un titre de champion de France qui m’échappe à la dernière minute de la saison avec l’OM, pour finir derrière les Girondins. Mes Girondins. C’est peutêtre pour ça que j’ai fini par retourner jouer à Bordeaux. Ou par facilité. J’aurais d’ailleurs pu y tenter une reconversion : « Je n'ai pas peur de prendre mes responsabilités, sauf que je veux les prendre dans un rôle qui m'intéresse, pas comme entraîneur

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ou directeur sportif. Si je revenais dans le football, ce serait plutôt dans un rôle de chef », avais-je déclaré quelques mois après avoir raccroché les crampons. Heureusement, le rôle de chef était déjà pris par Jean-Louis Triaud. Je dois avouer que je ne sais pas trop ce que j’aurais fait s’il m’avait laissé sa place. C’est quand même du boulot, président. J’ai continué de faire ce que je savais faire le mieux. Parler (avec facilité). À la télé, pour commenter des matches – plutôt bien, même les Cahiers du foot l'avaient admis pendant la Coupe du monde 2006 –, et désormais à la radio. Sniper en chef, je tire à vue et je fais plus souvent mouche que lorsque j’étais sur les pelouses. Mes anciens entraîneurs : « Domenech, avec sa communication il essaye de nous enfumer » ; Van Gaal : « Il était très prétentieux, il pensait avoir la vérité sur le football ». Mes anciens coéquipiers : « Deschamps ? On lui manque de respect dès qu'on n'est pas d'accord avec lui ». Et même mes collègues. Avec Daniel Riolo, qui me disait que je « ne connaissais pas la moitié des règles du football », on a failli en venir aux mains. On a le même maillot, mais on n'a pas le même micro. D'ailleurs, ce jour-là, on a fini par nous le couper. Je l'avais pourtant bien dit, il y a vingt et un ans, devant les caméras de Stéphane Meunier : « Tous ces putains de journalistes… » ● Rémi Belot


Ç

le guide de survie du supporter

Russie 2018

a y est : vous avez été sélectionné parmi les cinquante milliards de personnes ayant participé au tirage au sort, payé une fortune pour vos places, rempli un nombre incalculable de papiers, montré patte blanche à l’ambassade ou au consulat, obtenu votre visa. Les billets d’avion sont dans la poche, direction la Coupe du monde, youpi ! Sauf que c’est en Russie. Heureusement, on est là pour vous prévenir des multiples dangers que vous allez rencontrer en cette accueillante contrée. ● Axl Prutkov

l’autochtone à esquiver

Saransk, à 650 bornes de Moscou, tire son nom d’un mot local qui signifie « marais », voilà qui est prometteur. C’est la capitale de la Mordovie. Le nom de cette région vous met la puce à l’oreille du fait de sa consonance avec Mordor ? Excellente intuition. La Mordovie fut à l’époque soviétique l’un des principaux îlots du fameux archipel du Goulag, et compte à ce jour un nombre élevé de colonies pénitentiaires. Mais peut-on la résumer à cette sinistre réputation ? Voyons ce qu’en dit le géographe Jean Radvanyi, probablement le meilleur connaisseur français de la Russie profonde : « Mis à part les goulags, cette région s’est spécialisée dans l’industrie, notamment dans l’industrie militaire et nucléaire. » Ah. Et sinon ? Sinon, c’est là que Gérard Depardieu s’est vu offrir un appartement en 2013, quand il a obtenu la citoyenneté russe, parce qu’il jouait dans un film partiellement tourné dans le coin. Mais si vous croyez l’apercevoir sur l’immense place des Soviets, cœur de cette riante cité, c’est probablement que vous l’avez confondu avec quelque poivrot local : notre Gégé national n’honore de sa présence sa ville d’adoption qu’exceptionnellement. On se demande pourquoi. Si toutefois vous tenez absolument à assister à Panama-Tunisie ou à Pérou-Danemark, vérifiez bien la solidité des tribunes temporaires installées au deuxième étage du stade : elles seront retirées après la compétition. Ben oui, la population ne se presse guère pour admirer l’équipe locale, qui végète en troisième division. À l’image de la ville, quoi.

Si sa musculature sculpturale, son crâne glabre, son regard fixe et ses mitaines de combattant MMA ne vous ont pas suffi à l’identifier, reportezvous au tee-shirt qui moule ses abdos de béton : une photo de supporters anglais en panique sur le Vieux-Port, poursuivis par une horde de brutasses, et l’inscription THE BATTLE OF MARSEILLES, 2016. Le tableau est complet, vous avez face à vous l’un de ces abrutis qui ont semé le chaos dans la cité phocéenne pendant l’Euro 2016, arrachant à leurs homologues britanniques, engourdis par l’âge et la bière, le si enviable sceptre de « pires hools d’Europe ». Hélas pour eux, pas question de réitérer ces exploits sur la place Rouge ou le long de la perspective Nevski : les autorités veulent une Coupe du monde sécurisée et les Batskins locaux ont été poliment priés de se faire discrets durant la compèt. S’il leur prenait la fantaisie de se rassembler et de se mettre à briser des chaises de café, des vitrines et des mâchoires de touristes, ils se prendraient sur le coin de la face les OMON, qui sont à nos CRS ce que Robocop est à Navarro. Du coup, votre homme rumine sa frustration. Lui qui voulait tant montrer au monde entier la supériorité darwinienne de son groupe de dératés (ils ne boivent quasiment pas, c’est dire s’ils sont motivés pour s’imposer comme les plus féroces machines à tuer de la création) a le sang qui bout en voyant ces groupes paisibles de fans étrangers arpenter sa ville, son territoire, sa forteresse. La rage au ventre, il guette le bon moment pour agir en franc-tireur. Et vous voici face à lui, après ce détour malvenu dans une ruelle sombre où vous vous êtes refugié un instant pour satisfaire un besoin naturel après votre huitième pinte de la journée… Votre maillot Giroud et le coq maquillé sur votre front trahissent votre appartenance aux Irréductibles Français. Si vous aviez préparé des dernières paroles vouées à passer à la postérité, c’est maintenant.

la phrase à éviter « Alcatraz est quand même plus photogénique. »

la phrase à éviter « Oh, je ne savais pas que c’était aujourd’hui, la Gay Pride. »

la phrase qui sauve « Bonjour, je viens vous proposer un jumelage avec une ville française : Cayenne. »

la phrase qui sauve « J’étais en train de poursuivre un Anglais de 120 kilos en maillot de Millwall, tu l’as pas vu passer ? »

solution alternative Se transformer en orque noir. Vous serez dans votre élément.

solution alternative Avoir sur soi une photo dédicacée de Jérôme Le Banner.

la ville à ne pas visiter

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ACTU

la coutume locale à ne pas honorer Fan de foot, certes, mais esthète avant tout, vous avez décidé de joindre l’utile (assister à BrésilCosta Rica, le 22 juin) à l’agréable : admirer SaintPétersbourg, sublime cité septentrionale édifiée par des architectes italiens, lors des célèbres nuits blanches, quand le soleil ne se couche jamais sur les merveilleux canaux de la seule ville d’Europe à mériter réellement le surnom de « Venise du Nord ». Et la nuit blanche par excellence, c’est bien entendu le 21 juin, solstice d’été, nuit la plus courte de cette période insomniaque ! Cette nuit-là, la capitale des tsars est prise d’une frénésie particulière : les Alye Parusa, à savoir les voiles écarlates, sont de sortie. Des navires aux voiles rouge sang mettent en scène un combat maritime sur la Neva, sur fond de feux d’artifices exubérants, sous les acclamations de plusieurs centaines de millions de badauds ivres de joie, et pas seulement de joie. Tout cela est sympathique et plutôt bon enfant, mais méfiez-vous du régional alcoolisé qui se met en tête de célébrer avec vous l’amitié franco-russe. Il y a fort à parier que votre nouvel ami vous proposera un cocktail au nom aussi délicieux qu’approprié en cette contrée nordique, l’aurore boréale. La recette : un mélange de vodka et de champagne, dans des proportions dépendant uniquement de la quantité de chaque breuvage à disposition (il versera probablement le contenu de sa bouteille de Kristal directement dans la demi-bouteille de Ruinart que vous aviez amenée exprès pour cette promenade romantique). La bienséance vous oblige à accepter l’offrande. Cette même bienséance vous forcera quelques instants plus tard à vous éloigner de quelques pas pour vomir tous vos organes internes. Le voile écarlate, c’est vous qui allez l’avoir devant les yeux, et pour longtemps : le triplé de Neymar le lendemain, vous ne le verrez que sur YouTube, après votre rapatriement sanitaire.

la phrase à éviter « Cul sec ! » la phrase qui sauve « Buvons plutôt ce flacon d’eau de Cologne. » solution alternative Prétendre que vous ne buvez que lorsqu’il fait nuit.

les deux ou trois sujets de conversation à ne pas aborder L’homosexualité. La religion. La révolution de 1917. Lénine. L’exécution de Nicolas II et de sa famille. Staline. Le pacte germano-soviétique. Soljenitsyne. Le KGB. Le goulag. L’Afghanistan. La pérestroïka. Tchernobyl. Gorbatchev. Eltsine. Poutine. La Tchétchénie. La Géorgie. L’Ukraine. La Syrie. Les États-Unis. La Cour européenne des droits de l’homme. Khodorkovski. Politkovskaïa. Kasparov. Nemtsov. Navalny. Les Pussy Riot. Les Femen. Amnesty International. L’Otan. RT et Sputnik. L’immigration en France. L’immigration en Russie. La mafia. La prostitution. L’espérance de vie. L’alcoolisme. Les Juifs. Les Noirs. Les Arabes. Rambo III. Rocky IV. Le féminisme. La peine de mort. Les Lada. Les pays baltes. Le dopage des athlètes russes. Conchita Wurst. Trump. Kournikova. Ianovski.

les phrases quivous seront utiles (en phonétique)

– Pardon, vous n’auriez pas vu mes dents ? – Prostite, vy sloutchaïno ne videli moi zouby ? – Monsieur l’agent, cet homme a craché par terre en passant devant le portrait du président Poutine. – Natchalnik, etot tchelovek pliounoul na pol prokhodia mimo portreta prezidenta Poutina.

la phrase à éviter « Soyez patients, un jour vous finirez bien par rejoindre le monde libre. »

– J’adore la musique russe, surtout Boney M. – Ia obozhaiou rousskouiu mouzykou, osobenno Boney M.

la phrase qui sauve « Vous avez tant à nous apprendre. »

– Voyons, vous exagérez ! Il ne vous aura pas échappé que le gardien de l’équipe de France est blanc ! – Vy preouvelitchavaïte. Vy navernoe zametili, chto vratar sbornoi Frantsii – belyï.

solution alternative Feindre d’être sourd-muet, c’est encore ce qu’il y a de plus sûr.

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Sur un

volcan Texte Clément Le Foll, photo Imago

Ce 22 avril 1987, après un match aller qui a allumé la mèche, le Real Madrid accueille le Bayern Munich dans une ambiance explosive. Provocations, interruptions, agressions : récit de cette nuit de violences. NUMÉRO 03 | LESCAHIERSDUFOOT | 36


Andreas Brehme intervient sur Emilio Butrageño, sous le regard de Dieter Hoeness. De dos, Klaus Augenthaler, pas encore exclu.

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MATCH

E

scorté par une cohorte de policiers, le bus tente de fendre la foule du quartier Chamartin pour gagner le Stade Santiago-Bernabeu. Des centaines de socios du Real Madrid s’amassent le long de la route et accueillent leur adversaire par une mimique peu orthodoxe. Lorsque le car se présente devant eux, tous plaquent leurs index sur leurs tempes en les pointant vers le ciel, imitant les cornes d’un taureau. Dans le bus, les joueurs du Bayern Munich Roland Wohlfarth, Andreas Brehme ou Jean-Marie Pfaff ne bronchent pas.

de pratiquer de bout en bout le football de haut niveau qui s’impose en pareil cas », rapporte l’envoyé spécial de L’Équipe Victor Sinet. Invaincus depuis treize matches en Bundesliga et n’ayant pas connu la défaite à l’extérieur durant cette campagne européenne, les Bavarois débarquent en Castille sûrs de leur force, malgré les absences de Lothar Matthäus, suspendu, et de l’attaquant Hans Dorfner, victime d’une élongation. En conférence de presse, l’entraîneur Udo Lattek adresse une réponse acide aux déclarations du Real Madrid : « Que je sache, le Bayern n’est ni Mönchengladbach ni Anderlecht ». Pour diriger ce duel, l’UEFA a désigné un trio français. L’expérimenté Michel Vautrot, au sifflet lors de la dernière finale de la compétition, assisté par Ottorino di Bernardo et Mohamed Benali. « On savait que ça allait être explosif, les journaux parlaient plus de l’ambiance que du match », se remémore Vautrot. La veille, L’Équipe ne se trompe pas Quelques semaines après la demi-finale, le journaliste en prédisant « une rencontre qui Philippe Broussard revient à Madrid. Pepe, membre des sent la poudre ». Le mercredi 22 avril, sous le Ultras Sur, lui livre alors sa version des faits. « Le match soleil madrilène, le journaliste de Bayern ? Rien de grave. Beaucoup de publicité pour pas Philippe Broussard serpente grand-chose. Je suis même prêt à reconnaître que nous dans le quartier de Chamartin. sommes coupables. Nous nous sommes laissé piéger Il réalise depuis plusieurs mois un tour d’Europe à la rencontre par Jean-Marie Pfaff, le gardien du Bayern, qui n’a pas des supporters pour l’écriture arrêté de nous adresser des bras d’honneur. Bien sûr, d’un livre – Génération Supporters, il y a eu des projectiles de lancés, en particulier aujourd’hui devenu une référence. des baleines de parapluie. Tu sais, les tiges Au milieu des skinheads et des fans de hard rock, il dépeint une ambiance de fer... Rien de bien méchant. » qui « empestait la sueur, la bière bon marché, les joints de haschisch et surtout la violence ». Certaines franges de supporters du Real ne cachent pas leur volonté d’en découdre avec leurs homologues allemands. Mais très peu L’homme ciblé par les provocations des justifiait Augenthaler en 2012 dans le quotidien d’entre eux se sont aventurés à Madrid. supporters madrilènes est l’emblème du Süddeutsche Zeitung. À cheval, aérosols de gaz lacrymogène et Bayern. Klaus Augenthaler, trente ans, défenseur matraques en bandoulière, de nombreux central à nuque longue, au club depuis neuf BIÈRE, HASCHICH policiers surveillent les abords du stade. Pour ans. Deux semaines plus tôt, il a été l’auteur limiter tout dérapage, leurs effectifs sont ET VIOLENCE du « geste du taureau » alors que les Bavarois renforcés par les agents de sécurité d’une balayaient le Real Madrid 4-1, en demi-finale Électrisés par le scénario et l’insolence société rémunérée par le Real Madrid. Parmi aller de Coupe des clubs champions. Une allemande, les supporters du Real veulent croire les supporters les plus surveillés, les Ultras Sur. rencontre déjà marquée par son atmosphère à une remontada. Après tout, leur équipe a Fondé en 1980, ce groupe doit sa réputation exceptionnellement tendue – notamment giflé sous leurs yeux Anderlecht 6-1 en 1984, autant à sa passion de la castagne qu’à son après que Juanito a essuyé volontairement ses le Borussia Mönchengladbach 4-0 en 1985 penchant pour l’extrême droite. En témoignent crampons sur le dos du jeune Lothar Matthäus, ou l’Inter Milan 5-1 un an plus tard. Même le les « S » qui imitent ceux de la Schutzstaffel (SS), écopant d’un carton rouge. Ces cornes, vécues coach Leo Beenhakker estime l’exploit possible, une de principales organisations du IIIe Reich. comme un affront par les fans merengue, ont « à condition que notre équipe soit en mesure Dans ses colonnes, France Football détaille donné au retour le caractère d’une revanche et l’ont précipitée dans l’hostilité. Ce mercredi 22 avril, aucune place n’est en vente. Les cent mille billets se sont arrachés en quelques heures. Au cours des jours précédents, les journaux espagnols n’ont cessé d’exhiber cette photo d’Augenthaler, maillot rouge rentré dans le short à bandes blanches, regard intense, se relevant après avoir subi une faute dangereuse pour mimer le taureau sous le regard de l’Olympiastadion. « Le message était le suivant : c’est un match de foot, pas une corrida »,

« Rien de bien méchant »

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un de leurs faits d’armes : « Un gamin de quatorze ans s’est retrouvé plongé dans le coma pour les avoir bêtement provoqués à la sortie d’une rencontre de basket ». Journaliste à l’Agence France Presse depuis plus de huit ans, Guy Mislin rejoint Santiago-Bernabeu comportement à pied. « L’atmosphère était des supporters. irrespirable, je me demandais Beenhakker, ficelé Quelques minutes après l’agression dont vient dans un costume ce que ça allait être dans le d’être victime son compère François de Montvalon, le stade. » Il croise en tribune anthracite, tente de de presse Xavier de Pinedo, calmer la situation. journaliste de l’AFP décide de rédiger une brève à ce sujet, correspondant à Madrid de Alors que la frénésie reprise par plusieurs journaux français le lendemain. Il France Football, et François de Bernabeu ne retombe provoque l’inquiétude de la famille de Montvalon, sans de Montvalon, envoyé spécial pas, le capitaine du Bayern Klaus Augenthaler se mêle à de l’hebdomadaire pour la nouvelle de lui depuis le début de la rencontre. « Je l’ai cette discussion et réclame des rencontre. Ils ne le savent pas faite dans le feu de l’action, je ne pensais pas aux encore, mais leur destin lors de comptes sur l’origine de la tige conséquences, se souvient Guy Mislin. On en cette soirée sera intimement lié. métallique qu’il serre dans sa main plaisante encore avec François, il a toujours droite. Au milieu de ce remue-ménage, une cette dépêche chez lui. » FAUT-IL JOUER ? question est sur toutes les lèvres : le match À cette époque, Santiago-Bernabeu est l’un va-t-il seulement se jouer ? Depuis la tribune de stades les plus chauds d’Europe – rien à de presse, François de Montvalon est sceptique : voir avec l’ambiance feutrée d’aujourd’hui. Le « Il y avait un tel antagonisme, je n’avais jamais corps arbitral va en faire les frais. Quarantevu ça ». Le destin de cette rencontre est entre cinq minutes avant le début du match, il sort À 21 heures, les joueurs défilent sur la pelouse. les mains de Michel Vautrot. Il ne cogite que des entrailles de l’arène et s’expose aux huées Les capitaines Santillana et Augenthaler quelques secondes : « J’ai décidé de jouer. On dégringolant de ses tribunes vertigineuses. échangent fanions et poignées de main. était sur de la dynamite, une étincelle pouvait Michel Vautrot : « J’ai eu l’impression qu’un Lorsqu’il remporte le toss quelques secondes foutre le feu. Si j’annulais ce match, on risquait mur nous tombait dessus, l’ambiance était plus tard, le Madrilène ne tergiverse pas : il une émeute. Ça peut paraître déplacé, mais à cet incroyable ». Le trio s’approche de la tribune expédie les Munichois du côté de la tribune sud, instant, j’ai pensé au Heysel. » Le coup d’envoi sud, où sont déjà regroupés plusieurs centaines celle des Ultras Sur. Le gardien belge du Bayern est donné. Après trois minutes de jeu, des d’Ultras Sur en furie. La suite nous est racontée Jean-Marie Pfaff marche vers son but, mais billes d’acier pleuvent sur la pelouse. Nouvelle par l’arbitre central : « Je croyais tout connaître, tourne rapidement les talons. « Une barre de interruption. mais ça… Des fusées partaient vers le ciel, fer lancée des tribunes est tombée à quelques « J’ai eu des sueurs froides pendant ces d’autres zigzaguaient au ras de la pelouse ! » centimètres de moi. Puis il y a eu des pierres événements, puis je me suis dit : ce sont des Les arbitres retournent au vestiaire. Pour et même un couteau », raconte aujourd’hui le supporters, ce sont leurs émotions qui parlent, apaiser cette fureur, ils s’en remettent aux fantasque Belge. Michel Vautrot se rappelle cette je dois rester concentré », se souvient le gardien dirigeants madrilènes. Le président Ramon scène comme si c’était hier : « C’était des tiges du Bayern Pfaff. Les joueurs se rassemblent Mendoza assure qu’il va faire une annonce au métalliques acérées, heureusement qu’elles près des marches menant au vestiaire. La scène micro pour calmer les supporters. Après cette n’ont atteint personne ». L’arbitre est pour sa qui s’ensuit, surréaliste, sera contée quelques réunion improvisée, Michel Vautrot tombe sur les part atteint par une orange. « Elle a percuté jours plus tard par François de Montvalon dans joueurs du Bayern, de retour de l’échauffement. mon crâne. Je n’avais déjà plus beaucoup de les colonnes de France Football : « Un policier « J’ai eu le sentiment qu’ils avaient la trouille, cheveux pour me protéger », plaisante-t-il. espagnol fait le coup de poing avec Augenthaler ils étaient livides. » L’arbitre français ne les Arbitre et joueurs se retranchent dans le rond tandis qu’Hoeness, manager du Bayern, reçoit épargne pas pour autant : « Ils avaient mis central. Jean-Marie Pfaff tend à Michel Vautrot sur le dos un des adjoints de Leo Beenhakker. le feu aux poudres par leurs provocations à la fameuse tige métallique balancée depuis la Udo Lattek demande à ses joueurs de quitter l’aller, ils devaient assumer ». Quelques minutes tribune. Sur le banc de touche, le ton monte. définitivement le terrain avant qu’il ne soit trop auparavant, François de Montvalon a discuté Main gauche dans la poche de sa parka qui lui tard ». avec un membre du staff bavarois, au ressenti tombe sur les genoux, l’entraîneur du Bayern Conscient que ce match lui échappe, Michel similaire à celui de Vautrot, les formes en moins : Munich Udo Lattek se dirige d’un pas décidé Vautrot se sépare de ses assistants et file vers « Il y a un problème ce soir, ils ont peur. Ils font vers son homologue du Real Leo Beenhakker. le but derrière lequel s’amasse la horde de tous dans leur froc… » Le technicien allemand lui reproche le fans incontrôlables. « Je marchais calmement

« Dans le feu de l’action »

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« L’influence du Real » sa carrière en coupe d’Europe. pour donner En raison du comportement de ses supporters lors de une impression Dès la fin de la rencontre, elle la rencontre, l’UEFA inflige au Real Madrid l’obligation est plébiscitée. Le président de sérénité. C’était de disputer une rencontre à huis clos. Une première dans du Bayern Fritz Scherer ne une pièce de théâtre. l’histoire du club. Elle se déroule en septembre 1987, lors tarit pas d’éloges : « Vous avez Je suis arrivé vers été notre ange gardien ». « Les le but en écartant les de la réception de Naples, équipe de Diego Armando Espagnols disaient au contraire bras et j’ai fait signe aux Maradona, au premier tour de la C1. Des années plus que j’étais un diable », sourit supporters d’arrêter. Ça va tard, la sanction reste insignifiante pour François de Pfaff. En conférence de presse, paraître présomptueux, mais Montvalon, preuve de « l’influence considérable il préférera souligner la prestation j’ai vraiment eu le sentiment de l’arbitre Michel Vautrot, « qui a d’être dans une posture christique. » qu’avaient les dirigeants du club espagnol sur permis à cette rencontre de ne pas Après cette manœuvre audacieuse et les instances à cette époque ». plonger dans le chaos ». le déploiement d’une ligne de policiers anti-émeute le long de la tribune, il n’y aura plus d’interruption. LA VENGEANCE

UN BAYERN IMPÉRIAL PUIS FÉBRILE Dès le début de la rencontre, Le Real mise sur l’impact physique, quitte à flirter avec la ligne rouge. « Je me suis fait sauter sur la hanche lors d’une sortie et cracher dessus », se rappelle Pfaff. Marquage à la culotte, pressing de tous les instants et contacts assumés, le Bayern Munich évolue avec la sérénité d’un futur finaliste. Mais à la 28e minute de jeu, le milieu espagnol Michel botte un corner côté droit. Après un cafouillage dans les six mètres, Santillana se jette et pousse du bout du pied le ballon dans les filets. Bernabeu exulte et pense l’exploit lancé. Surtout que deux minutes plus tard, l’acteur principal de cette symphonie en deux actes, le joueur abhorré de tout le stade, l’imitateur du taureau, Klaus Augenthaler, dérape. Provoqué depuis le début de la rencontre par l’attaquant Hugo Sanchez, qui ne se retient pas de cibler sa cuisse blessée, le capitaine du Bayern Munich porte sa main sur le crâne du Mexicain lors d’une intervention. Après consultation de son assistant Ottorino di Bernardo, Michel Vautrot extrait de la poche de sa tenue noire un carton rouge. Augenthaler file aux vestiaires. Tellement nerveux qu’il confiera plus tard y avoir fumé une dizaine de cigarettes en l’attente du coup de sifflet final. En supériorité numérique,

DES ULTRAS SUR

poussé par un public galvanisé, le Real Madrid se rue en attaque. Santillana manque une occasion avant que Sanchez, seul devant le but, n’envoie le ballon à côté de la cage, prenant à contre-pied l’intégralité du stade, déjà debout. Alors que la qualification semblait une formalité quinze minutes plus tôt, le Bayern Munich fait moins bonne figure lorsque monsieur Vautrot siffle la fin de la première mi-temps. Dans le vestiaire, Udo Lattek tente de remotiver ses troupes. « Sa consigne était claire : défendre pour ne surtout pas prendre un second but », éclaire Jean-Marie Pfaff. Le Real Madrid entame le deuxième acte dans les mêmes dispositions, Vazquez et Santillana multiplient les occasions. Ce sera le cas durant toute la mi-temps. Mais à défaut d’apporter la qualification au Real, le pilonnage du but bavarois va faire émerger l’homme de ce match : JeanMarie Pfaff, pourtant blessé. « J’avais une douleur infernale à la cheville depuis l’entraînement de la veille. Seuls Hoeness et Lattek le savaient », confie le meilleur gardien du Mondial 86 avec la Belgique. Repoussant une à une les offensives des attaquants madrilènes, stoppant du bout des phalanges un coup de tête du milieu défensif Rafael Gordillo, le portier de trente-cinq ans signe une des meilleures prestations de

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Battu 1-0, le Bayern Munich se qualifie pour la finale face au FC Porto, au terme d’une des confrontations les plus tendues de l’histoire de la compétition. Tel est le sens des comptes rendus qui garniront les pages de la presse le lendemain. Des papiers rédigés dans Bernabeu par François de Montvalon, Guy Mislin ou encore Xavier de Pinedo, qui vont eux-mêmes goûter à la violence madrilène. Leurs articles achevés, ils regagnent l’hôtel dans lequel ils logent, à quelques encablures de l’enceinte. Sur l’une des grandes artères proches du stade, le trio, accompagné du photographe Didier Fèvre, croise un groupe d’Ultras Sur. Leur équipe défaite et leur soif de violence non assouvie, ces ultras d’une vingtaine d’années cherchent désespérément un Allemand sur lequel se venger. Avec son long imperméable, son mètre quatrevingt-dix et sa chevelure blonde, l’envoyé spécial de France Football François de Montvalon coche toutes les cases des stéréotypes. La bande d’ultras court vers le journaliste. « Ils m’ont saisi par les bras et m’ont assailli de coups de poings et pieds », rembobine l’intéressé. L’affaire prend une autre tournure lorsqu’un des larrons extirpe de son blouson un couteau. Pendant que Fèvre et Mislin tentent de protéger de Montvalon, Xavier de Pinedo, seul hispanophone du quatuor, hurle que l’homme qu’ils passent à tabac n’est pas


MATCH Devant Andreas Brehme et Hugo Sánchez, Jean-Marie Pfaff donne à Michel Vautrot la tige de métal jetée depuis les tribunes.

allemand, mais français. Ces mots ont sûrement épargné à François de Montvalon le contact d’une lame avec sa peau. Les ultras prennent le large. Consternés, les quatre hommes le sont d’autant plus que la scène s’est déroulée sous les yeux des forces de l’ordre. « Il y avait un groupe de policiers à vingt mètres nous. Ils ont vu ce qui s’est passé sans intervenir. Ils avaient peur des Ultras Sur », déplore Guy Mislin. Assis sur les marches de l’entrée de l’hôtel, François de

Montvalon reprend ses esprits et réalise qu’il n’est pas passé loin de la catastrophe. Après coup, ce dernier souhaitera porter plainte, mais L’Équipe, qui appartient au même groupe que France Football, « a refusé pour des raisons qui les regardent », indique-t-il aujourd’hui. Trente ans plus tard, ce match reste à part dans l’esprit de ces acteurs. Sans nul doute l’un des plus violents de leur carrière. « Estce que j’ai eu peur ? Je dirais oui, mais de manière rétroactive », juge Michel Vautrot.

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« Je n’oublierai jamais cette demi-finale, mais je n’ai pas eu peur. C’était une source de motivation supplémentaire », tranche quant à lui Jean-Marie Pfaff. Pour Guy Mislin et François de Montvalon, l’après-match reste difficile à oublier, surtout pour ce dernier. Quelques minutes après notre entretien, il nous envoie un message : « En évoquant ce sujet, je m’aperçois que cet événement lamentable m’a marqué plus que je ne le pensais. Un rêve d’enfant qui s’enfuit ce jour-là, probablement ». ●


Romao et Payet Romao et Payet se rencontrent à l’OM en juin 2013, un an avant la Coupe du monde au Brésil, qu’ils aspirent tous deux à disputer. Une forte estime réciproque naît immédiatement entre les deux hommes, les poussant à rêver à une association sous le même maillot national – rêve que les règles de la FIFA rend tout à fait impossible… PROLOGUE Deux joueurs, égaux en noblesse, Dans la belle Marseille, où nous plaçons notre scène, Sont entraînés par la loi, froide et dure comme la pierre À renoncer à la Coupe du monde Les terribles péripéties de leur fatale relation technique Et les effets des règlements inhumains Vont en deux heures être exposés sur notre scène. Si vous daignez nous écouter patiemment, Notre zèle s’efforcera de corriger notre insuffisance. EXTRAIT La Commanderie, au petit matin. Les premiers rayons du jour balaient des terrains vides couverts de rosée. Entre ROMAO. ROMAO, examinant une cicatrice fraîche sur sa cuisse. Il se rit des plaies, celui qui n’a jamais reçu de blessures ! Payet paraît sur le terrain d’entraînement. Il trottine d’un but à l’autre, poussant un ballon du pied sans voir Romao, appuyé sur la main courante. ROMAO. Mais, doucement ! Quelle conduite de balle sublime ! Je ne discerne point son visage Car le soleil, jaloux, se cache derrière lui Soucieux de ne pas lui offrir plus de gloire encore En éclairant ses traits si aimés des Winners Peu importe ; son aisance entre mille me le ferait reconnaître Qui d’autre dans l’effectif saurait ainsi D’un effleurement, indiquer à la sphère son chemin ? Certes pas Gignac, aussi lourd qu’un bœuf Ni le disgracieux Valbuena, Prompt à la chute grotesque Ni Djadjédjé, qui jamais ne s’essaie à un tel exercice. Comme il appuie la semelle sur le ballon ! Que ne suis-je La chaussette dans sa chaussure, pour pouvoir toucher son pied ! PAYET. Hélas ! ROMAO, bas. Il parle. PAYET. Ô Romao, Romao !

Quel enchantement de jouer à tes côtés ! Quel soulagement, quand le ballon échappe à ma volonté De te voir surgir et le récupérer ! Et comme mon cœur jubilerait si nous pouvions Ensemble, épaule contre épaule, dans un an, au Maracana Chanter ensemble l’hymne ! Tu es ma sentinelle chérie en club ; Puisses-tu l’être aussi en sélection ! Entends comme vers le ciel ma supplication s’envole Comme, porté par l’espoir, mon chant monte, aigu! ROMAO, bas. Écouterai-je encore, ou vais-je parler ? Resterai-je dans l’ombre de ma capuche, laid ? PAYET. Ah, je prie le ciel Que tu me rejoignes, Romao Sois mon partenaire à jamais, Non pour quelques mois à Marseille Mais pour l’éternité sous le maillot national ! ROMAO, s’avançant. J’aimerais tant te prendre au mot. T’avoir à mes côtés en sélection Serait l’accomplissement de mon ardent désir. PAYET. Tu m’as entendu ! ROMAO. Par ma foi J’allais vers toi pour te tenir le même discours ! PAYET. Tu accepterais donc ? ROMAO. T’accompagner en Coupe du monde ? Ce serait le plus doux des songes qui prendrait vie. Assurer tes arrières quand tu montes au front… Reconquérir la balle dans les pieds agiles de Messi, Neymar Özil, Iniesta… et te la transmettre Puis te voir, d’une ouverture précise, Trouver en profondeur Manu, qui marquera… Quelle plénitude ! Quel ravissement cela serait ! PAYET. Tes mots m’emplissent de joie Mais je ne comprends pas… Manu, dis-tu ? Penses-tu qu’à Benzema, Giroud, Griezmann enfin, Deschamps préférera Emmanuel Rivière ? Car à ma connaissance, c’est le seul attaquant français Qui porte ce prénom. ROMAO. J’évoquais Manu… Adebayor. PAYET. Dis-tu que lui aussi, à ta suite, Demanderait sa naturalisation ? ROMAO. Il n’en a nul besoin : il est déjà togolais. De cœur et de papiers. Comme moi. Et bientôt, car j’ai ouï tes mots, comme toi ! PAYET. Plaît-il ?

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L’important c’est les trois coups

par Axl Prutkov

ROMAO. J’ai entendu ton souhait Ma félicité est sans égale Tu es précisément ce numéro dix Dont notre armada a un si impérieux besoin. PAYET. Je… ROMAO. Quand mes paupières se closent sur mes yeux embués Apparaît à moi ce tableau merveilleux Tout devant, le fier Adebayor ; à droite, Gakpé le furtif ; À gauche, Ayité au toucher soyeux… Et toi, au centre, tel l’astre solaire ! Sur toi, notre paletot jaune, véritablement Brillera tel l’or. PAYET. Que tes mots sont doux Mon âme frissonne. Pourtant, il me faut renoncer À la rêverie si belle qu’elle m’en est douloureuse Je ne puis jouer pour le Togo : je suis international français. À huit reprises déjà, je fus sélectionné. Mais toi ! Toi, viens à moi ! Ô Romao ! Embrasse l’écusson au coq Comme te siéra le maillot frappé de l’étoile ! ROMAO. Mais… PAYET. Tu es toi, tu n’es pas « Togolais ». Oh, sois quelque autre nom. Qu’est-ce que le Togo ? Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que l’on appelle un Pastis Avec tout autre nom serait aussi suave, Et toi, si tu n’étais togolais Tu conserverais cette perfection qui m’est chère Cette hargne à nulle autre pareille Ce sens du placement salué par Mélisande Gomez elle-même… Tu surpasses Cabaye à l’impact Le jeune Pogba n’a guère ton expérience Et jamais Matuidi ne possèdera ta technique… Deviens donc français, et nous serons toi et moi réunis ! Et nous parerons de gloire sur les terres sacrées Qui virent naître Pelé et Dunga ! ROMAO. Hélas… je ne peux point. Tu sembles l’ignorer mais voilà des années Que je me rends fréquemment dans ma sélection. PAYET. Quelle cruelle révélation ! ROMAO. Notre union est donc impossible… PAYET. Le monde ne nous est point ami, ni la loi du monde. ROMAO. Je ne supporterais pas de jouer la Coupe du monde sans toi, mon dix bien-aimé ! Plutôt manquer la qualification qu’écoper pour quelque Dossevi… PAYET. Et moi, mon six de cœur, la seule pensée de Mavuba Me fait défaillir… Je ne peux concevoir une telle avanie ; Aussi vais-je me montrer si misérable, lors des amicaux, cet automne Que Deschamps de lui-même m’exclura de l’équipe. ROMAO. Ô Payet… ange resplendissant… PAYET. Ô Romao… Dieu de mon idolâtrie… EN CHŒUR. La Coupe du monde, nous la verrons ensemble, dans le même canapé ! Rideau

En attendant Diego Été 1989. Le président de l’Olympique de Marseille, Bernard Tapie, et son directeur sportif, Michel Hidalgo, sont rentrés de Naples, où ils ont rencontré Diego Maradona, qui leur a promis de rejoindre leur club. Mais viendra-t-il vraiment ? En tout cas, assis sur un banc du Vieux-Port, les deux hommes l’attendent.

EXTRAIT HIDALGO. Ça pue ici. Allons-nous-en. TAPIE. On ne peut pas. HIDALGO. Pourquoi ? TAPIE. On attend... Diego. HIDALGO. C’est vrai. Tu es sûr ? TAPIE. Quoi ? HIDALGO. Qu’il faut attendre ? TAPIE. Ta gueule. HIDALGO. Il n’a pas dit ferme qu’il viendrait. TAPIE. Si. Mes arguments ont porté. Je lui ai parlé de Marseille. La mer. Le soleil. La ferveur. HIDALGO. Il n’a pas tout ça à Naples, c’est sûr. TAPIE. Ta gueule. HIDALGO. Mais qu’a-t-il répondu ? TAPIE. Il était intéressé. HIDALGO. Ah. TAPIE. Oui. Il a dit « Marseille. French Connection ! » Et il a reniflé. HIDALGO. A-t-il dit autre chose ? Je ne me souviens plus. Je n’étais pas dans mon état normal. C’était spécial, chez lui. TAPIE. Qu’il ne pouvait rien promettre. HIDALGO. Ça me revient. Qu’il lui fallait consulter sa famille. TAPIE. Ses avocats.

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HIDALGO. Ses femmes. TAPIE. Son compte en banque. HIDALGO. Écoute ! TAPIE. Je n’entends rien. HIDALGO. Moi non plus. TAPIE. Tu m’as fait peur. HIDALGO. J’ai cru que c’était lui. TAPIE. Qui ? HIDALGO. Diego. TAPIE. Non. C’est Allofs qui s’en va. HIDALGO. Ah, un gaucher dribbleur qui part. Peu importe, n’est-ce pas ? Car Diego va venir. TAPIE. Ta gueule. HIDALGO. Et s’il ne vient pas, un autre viendra. Un autre comme Diego. Dribbleur, gaucher. TAPIE. Ta gueule. HIDALGO. Non, ce n’est pas ça. Mais presque. TAPIE. Presque ta gueule ? HIDALGO. Oui. J’y suis : Waddle. TAPIE. Waddle. On l’a acheté, lui ? HIDALGO. Oui. TAPIE. Bon. HIDALGO. Ça fera patienter. TAPIE. Oui. HIDALGO. En attendant Diego. TAPIE. En attendant Diego.


« Il faut brûler le numéro 9 ! »

Après des échanges lapidaires au téléphone, il a accepté de donner son sentiment sur la Coupe du monde 2018 et sur l’autre « avant-centre champion du monde sans marquer », Olivier Giroud. Stéphane Guivarc’h n’a pas réécrit l’histoire ni éludé les regrets : il est revenu sur leurs trajectoires parallèles et sur son propre parcours, avant, pendant et après l’été 1998. Propos recueillis par Stéphane Pinguet, photos Dominique Leroux


PORTRAIT

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L’

homme nous attend sur le parking de son lieu de travail et l’entretien aura lieu dans son bureau. Nous sommes à Trégunc, Finistère, commune limitrophe de celle où il est né, Concarneau. Après une trentaine de minutes d’entretien, les échanges seront plus informels lors de la séance photo, à propos de son quotidien auprès de l’US Trégunc et des jeunes de la région, ou de l’avenir du Stade brestois. Stéphane Guivarc’h évoque sa carrière professionnelle et ses souvenirs de Coupe du monde avec le naturel d’un joueur plus anonyme. C’est dans cette réserve que se logent un charme sans artifice et une parole sincère, à l’écoute de laquelle on se rappelle que sa carrière aura été extraordinaire. Celle d’un simple champion de monde. QU’AVEZ-VOUS PENSÉ DE L’ÉQUIPE DE FRANCE À LA COUPE DU MONDE ? Lors de la phase de poules, on n’a pas vu ce qu’on attendait. Ils ont été critiqués, mais l’objectif, c’était une finale, pas de bien démarrer et se faire sortir en quart ou en demi. Le match contre l’Argentine reste génial, on mène, on est mené, on revient, il y a ce but de Pavard, ce but extraordinaire. C’est la magie du foot, il pourrait retenter dix ou vingt fois ce geste-là, il ne la mettra jamais au fond. Un peu comme Thuram en 1998 : il ne marque jamais un but de sa carrière et, ce jour-là, il en met deux. En 2018, eux aussi sont montés en puissance dans la compétition, en s’appuyant sur une base défensive solide. Si l’équipe de France est championne du monde, c’est qu’elle le mérite. Et puis elle a du talent devant. Griezmann, Mbappé, ce sont des joueurs jeunes, qui ne calculent pas. QUELLES SONT VOS IMPRESSIONS SUR LE PARCOURS D’OLIVIER GIROUD EN RUSSIE, AU REGARD DE VOTRE PROPRE EXPÉRIENCE ?

Nos parcours se ressemblent beaucoup. Lors de la compétition, il a eu plus de temps de jeu que moi. Je me suis blessé d’entrée contre l’Afrique du Sud et je ne suis revenu que plus tard dans la compétition, pour le quart de finale contre l’Italie (après des entrées en jeu à la 86e minute contre le Danemark et à la 77e contre le Paraguay), et c’était un match plutôt fermé. En tant qu’attaquants, il nous a manqué l’efficacité, et on est jugé sur ça, même s’il y a aussi les courses, le travail offensif, le travail défensif. On a la frustration de ne pas avoir marqué lors d’une Coupe du monde. Pour moi, c’est peut-être encore plus dur parce que c’était en France. AVEC UNE GROSSE PRESSION MÉDIATIQUE ? En 98, on partait de plus loin. On n’avait aucune garantie, aucune certitude, que ce soit dans les matches amicaux ou dans la préparation. Mais plus ça allait, plus on montait en régime, en puissance. En 2018, l’équipe est quand même très talentueuse, elle a de très bons jeunes et, de ce point de vue, Olivier a joué son rôle comme il le devait. Offensivement, il lui a forcément manqué un petit truc, de la lucidité, car les saisons sont longues et quand on va assez loin en coupe d’Europe, en plus du championnat, c’est compliqué. SURTOUT À TRENTE-DEUX ANS, CONTRE VINGTHUIT POUR VOUS LORS DE LA COUPE DU MONDE 1998 ? Trente-deux ans, c’est encore jeune ! Moi, j’étais carbonisé. Avec Auxerre, on était allé en quart de finale de la Coupe de l’UEFA, en demi-finale de Coupe de France. Guy Roux n’a pas pour principe de faire souffler ses joueurs. Quand il a un onze majeur qui se dégage, il joue toujours avec, sauf blessure ou suspension. La saison avait commencé avec l’Intertoto, fin juin, pour finir le 12 juillet, soit presque treize mois plus tard (il totalisera 63

Stéphane Guivarc’h est le joueur d’une seule saison en bleu : 1997/1998 – abstraction faite de sa 14e et dernière sélection, le 13 novembre 1999 contre la Croatie. Alors que Patrice Loko, Nicolas Ouédec ou Florian Maurice n’ont pas confirmé, que David Trezeguet, Thierry Henry et Nicolas Anelka éclosent tout juste, Stéphane Guivarc’h s’impose en bleu lors de cet exercice, qui le verra obtenir son deuxième titre consécutif de meilleur buteur de Division 1, à Auxerre (21 buts) après Rennes (22). Titulaire onze fois sur treize, il est à neuf reprises remplacé en cours de jeu (six par David Trezeguet). Durant la Coupe du monde, son temps de jeu moyen, en six matches, est inférieur à 45 minutes. Alors qu’il inscrit cette saison-là 47 buts en 63 matches, il n’aura scoré qu’une fois avec les Tricolores… pour sa première cape contre l’Afrique du Sud, en octobre.

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matches). Donc je suis arrivé bien à point. L’organisme avait beaucoup souffert. VOUS AVEZ EU DES RÔLES SIMILAIRES DANS LES DEUX COMPÉTITIONS ? Nos gabarits sont semblables, même si Olivier est plus grand, mais c’est exactement le même rôle : « tour de contrôle », point d’ancrage, pour user les défenses, prendre la profondeur, servir de relais pour les autres. Même si, tactiquement, ce n’était pas la même organisation. J’étais plus seul à la pointe de l’attaque, alors qu’Olivier avait deux joueurs autour, presque des joueurs de couloir, et donc un peu moins d’efforts à faire. À Auxerre, je jouais en 4-3-3 avec Bernard Diomède et Steve Marlet dans les couloirs, je pouvais rester dans l’axe. En bleu, je devais couvrir tout le front de l’attaque. J’étais cramé, mais il fallait défendre, attaquer, c’était compliqué. LE POINT COMMUN, C’EST UNE DÉFENSE EFFICACE, LA DIFFÉRENCE, L’ORGANISATION EN ATTAQUE. ET LE MILIEU ? Le milieu est plus offensif aussi. Nous, on avait des garanties défensives, l’objectif était de ne pas prendre de but. C’était quand même un système avec quatre joueurs derrière et deux numéros 6… Il fallait déjà passer ce rideau et devant, il y avait Zidane, Djorkaeff et moi en pointe. EN VOYANT LA COMPÉTITION AVANCER ET LE MANQUE DE RÉUSSITE DE GIROUD, AVEZ-VOUS REVÉCU VOTRE PROPRE COUPE DU MONDE ? Forcément, c’est revenu en boucle. C’est la même compétition, avec des différences, mais je pense qu’Olivier en a souffert de la même manière. J’en ai aussi souffert pour lui parce que j’ai vécu ça. J’aurais aimé qu’il marque ce petit but et que les gens le lâchent. C’est un joueur remarquable et il est ce point de fixation à la pointe de l’attaque qui a permis à Griezmann, Mbappé et d’autres d’avoir plus de liberté et de meilleurs ballons à négocier. EN FINALE, VOUS ÊTES TOUS LES DEUX REMPLACÉS. QUAND VOUS VOYEZ GIROUD SORTIR AVEC UNE TÊTE DÉCOMPOSÉE MALGRÉ LE RÉSULTAT FAVORABLE, VOUS AVEZ PENSÉ QUOI ? J’ai ressenti la même chose qu’il y a vingt ans. C’est vrai que la victoire est belle, mais il nous manque ce petit truc. En 98, mon temps de jeu était compté, je savais que j’allais jouer une heure


ENTRETIEN

ou un peu plus, et que j’avais ce temps-là pour montrer ce que je pouvais faire. C’est un choix de Didier de sortir Olivier, je ne l’aurais peut-être pas fait, pour le faire jouer jusqu’au bout. ET MARQUER CE BUT QUI VOUS A AUSSI MANQUÉ EN FINALE ? Contre le Brésil, l’action qui me fait rager le plus n’est pas la première : je suis sur mon pied gauche, pas le bon, et Taffarel va bien la chercher. C’est la deuxième, parce que je manque de lucidité. Le problème, c’est que je suis tellement loin devant que personne ne peut me dire que je suis seul, et j’enchaîne trop vite. C’est la pointe de regret que j’ai encore aujourd’hui. VOUS PERCEVEZ VOS TOURNOIS COMME DEUX EXCEPTIONS OU COMME LA PREUVE QUE VOTRE PARCOURS N’ÉTAIT PAS SI ÉTRANGE ? Je pense qu’il faut brûler le numéro 9 ! (rires) Mais c’est le football. Olivier a eu des occasions lui aussi, cela n’a pas voulu sourire, c’est tout. Je pars du principe que quand on est sur le terrain, on essaie de donner le meilleur de soi-même, et la récompense, on l’a ou pas… Si on manque d’efficacité, plus on avance dans la compétition, plus ça travaille, ça perturbe. On a ce petit doute en soi et on est moins lucide sur le dernier geste. Nous restons les deux numéros 9 qui n’ont pas marqué dans une équipe championne du monde… Une partie des gens ne va retenir que ça, et c’est dommage car il y a un travail énorme fait à côté. Je crois que les amoureux du foot, les passionnés, le savent très bien et le comprennent.

Le problème est qu’il aurait fallu marquer. Si Olivier ou moi marquons un but, on nous laisse tranquilles. Ce que les gens ne savent pas, c’est que j’ai joué toute la compétition avec la douleur. Ma compétition aurait dû s’achever après ma blessure. J’ai repris l’entraînement trois jours après et je l’ai payé, à la fin du tournoi, parce que j’avais mal. DANS VOS CARRIÈRES RESPECTIVES, QUELS AUTRES POINTS COMMUNS VOUS VOYEZ-VOUS AVEC OLIVIER GIROUD ? La force de caractère. Je n’ai pas un parcours très rose, avec des hauts et des bas. Je signe à Brest, il y a liquidation, je vais à Guingamp, on descend en National, on réussit deux montées consécutives… J’arrive à Auxerre, je me blesse, Laslandes prend ma place et je fais une saison blanche. Là, je casse les pieds de Guy Roux pour être prêté car ça m’insupportait de rester sur le banc. À Rennes, ça se passe bien, ça se passe mal, et puis je fais une saison exceptionnelle, je marque trente buts et je rentre à Auxerre. Mais si je fais une mauvaise saison à Rennes, je repars et un an plus tard, je suis peutêtre en Ligue 2, pas à la Coupe du monde. Cela se joue sur des détails… Le parcours d’Olivier y ressemble un peu, avec Grenoble, Tours, Montpellier. Même si, maintenant, il joue un peu moins à Chelsea, si les jeunes poussent derrière, il s’accroche et actuellement quand il rentre, il marque. C’est un joueur talentueux et sa force de caractère se voit sur le terrain. Il est toujours revenu et il marque beaucoup, cela fait taire les mauvaises langues.

EST-CE QUE LE PROFIL D’AVANT-CENTRE PUR TEND À DISPARAÎTRE AU PROFIT DE JOUEURS PLUS RAPIDES OU PLUS DRIBBLEURS ?

TOUS DEUX, VOUS N’AVEZ PAS EU DE SÉLECTIONS EN JEUNES, AVEZ ÉTÉ REPÉRÉS À VINGTDEUX ANS, CHAMPIONS DE FRANCE AVEC UNE ÉQUIPE QUE PERSONNE N’ATTENDAIT, AVEZ CHOISI L’ANGLETERRE…

Oui, le foot évolue dans ce sens, mais on peut encore avoir besoin de ce genre de profil, même si certains clubs préfèrent jouer avec deux attaquants qui vont vite. Cette équipe de France 2018, avec Griezmann, Mbappé et Giroud, c’est un très bel équilibre. Griezmann, c’est exceptionnel, ce qu’il fait cette saison encore en club. Mbappé est encore si jeune, il a toujours le sourire. C’est extraordinaire, à cet âge-là, d’être aussi compétent tout en se mettant aussi au service du collectif. Le tout pour la gagne, tout simplement.

C’est vrai, on a un peu la même trajectoire. On n’a pas été formés dans les meilleurs clubs et on a su s’accrocher. Au centre de formation à Brest, la concurrence était rude, beaucoup de joueurs étaient plus talentueux dans le jeu que moi. Il y avait Ginola, Lama, Bouquet, du beau monde. À Guingamp aussi : Carnot, Rouxel, Lecomte, Hugues, Laspalles, Fournier… Le Graët a été intelligent quand on est descendu en National, il a gardé le gros de son groupe et pris Smerecki comme entraîneur. C’est pour cela qu’on monte deux fois.

EST-CE QUE DANS L’ESPRIT DU PUBLIC, VOUS ET GIROUD PAYEZ VOTRE CÔTÉ MOINS SPECTACULAIRE ?

POURQUOI VOTRE CARRIÈRE INTERNATIONALE S’EST-ELLE QUASIMENT ARRÊTÉE APRÈS LA COUPE DU MONDE ?

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« J’en ai souffert pour lui parce que j’ai vécu ça. J’aurais aimé qu’il marque ce petit but et que les gens le lâchent. » Tout s’est compliqué. J’arrive à Newcastle et je me blesse d’entrée. La pelouse était un billard, il y avait un seul trou et je le prends ! Ma cheville est partie et je perds deux mois. Kenny Dalglish, qui m’a fait venir, est viré au bout de deux journées et remplacé par Ruud Gullit, qui me met au placard tout de suite. Il ne voulait pas des joueurs que Dalglish avait recrutés, je m’entraînais avec les jeunes. Compliqué. Surtout pour voir des recrues payées à prix d’or comme Duncan Ferguson, qui ne jouait que de la tête – il n’avait pas de pied. ÇA A L’AIR D’AVOIR ÉTÉ UNE RUDE ÉPREUVE… (gros soupir) Oui. Je me suis retrouvé très seul. On joue en déplacement en Irlande, je me blesse. Le lendemain, ils partent jouer au golf, pas un n’est venu me voir, pas même l’entraîneur. Je suis allé chercher de la glace sur une jambe, à l’hôtel. Et, dans le vestiaire – peut-être que c’est mieux maintenant puisqu’il y a davantage d’étrangers –, c’est les anglophones d’un côté et le reste du monde dans un coin. On ne peut pas travailler comme ça, ce n’est pas possible.


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ENTRETIEN

VOUS PARTEZ ENSUITE CHEZ LES RANGERS…

« Si je fais une mauvaise saison à Rennes, je repars et un an plus tard, je suis peut-être en Ligue 2, pas à la Coupe du monde. »

Je suis parti trop vite. J’aurais dû rester à Newcastle, finir mon année et partir ailleurs tranquillement. En Écosse, il n’y a que deux équipes, c’est plutôt une expérience de fin de carrière, avec les grosses ambiances. Mais à vingt-neuf ans, c’est trop tôt. Avant Newcastle, cela aurait pu se faire avec Paris. À l’époque, mon année coûtait 35 millions de francs (5,3 millions d’euros). J’avais rencontré Charles Biétry dans un hôtel parisien, tout ça pour me dire qu’il n’avait pas d’argent alors qu’il fait venir Okocha, deux semaines après pour 100 millions de francs (15 millions d’euros). Il n’a pas 35 millions, mais il en a 100… Okocha, c’est bien, il a marqué trois buts en trois ans (15 en quatre saisons, en réalité) et a fini par partir libre. Biétry est revenu à la charge quand je ne jouais pas à Newcastle, mais il ne voulait toujours pas payer, il voulait un prêt. ET IL PREND BRUNO RODRIGUEZ, À CETTE ÉPOQUE… Oui… C’est son choix. J’aurais préféré jouer à Paris plutôt qu’à Newcastle. Au Parc des Princes, l’ambiance est incroyable. Je préfère le Parc au Stade de France, trop froid, où les supporters sont loin. REGRETTEZ-VOUS QUE ROGER LEMERRE NE VOUS AIT PAS VRAIMENT DONNÉ UNE NOUVELLE CHANCE ? Il m’a convoqué avant ma dernière sélection de fin 1999. Je ne sais plus contre qui on jouait, c’était le dernier entraînement avant le match, et sur le dernier ballon frappé – le dernier ballon ! –, contracture à la cuisse. Forfait. Mais il m’avait rappelé, l’histoire aurait pu continuer. Seulement, j’ai dû disputer trois matches à Newcastle (quatre, pour un but), il était normal de ne pas être sélectionné… À CETTE ÉPOQUE, UNE NOUVELLE GÉNÉRATION D’ATTAQUANTS S’IMPOSE : HENRY, TREZEGUET, ANELKA, CISSÉ, WILTORD… Je vois que cela va être compliqué de revenir. Ils sont jeunes, j’approche la trentaine, j’ai fait des choix, comme mon départ à l’étranger qui n’a pas favorisé mon retour en équipe de France. Même si, après Glasgow, je retourne à Auxerre et que ça se passe bien, ce n’est pas suffisant par rapport à ceux qui se mettent en valeur, sont efficaces… DIDIER DESCHAMPS A TENDANCE À ÊTRE PLUS SÉVÈRE AVEC SA RÉSERVE DE JEUNES ATTA-

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QUANTS, N’HÉSITANT PAS À NE PAS PLUS LES APPELER. EST-CE PLUS JUSTE ? Je pense qu’il a raison, ça met tout le monde sous pression, mais on les reverra très vite. À eux de se demander pour quelles raisons ils ne sont pas en équipe de France. Aujourd’hui, il y a un trio Giroud-Griezmann-Mbappé, et ça tourne. C’est une grande chance pour Giroud de continuer l’aventure. Deschamps s’appuie sur ce qui fonctionne, il n’a pas envie de changer. Est-ce qu’un nouveau sélectionneur aurait pris Giroud ? Je n’en suis pas convaincu. Didier, avec son expérience, il ne se pose pas la question. QUE VOUS INSPIRE CETTE ÉQUIPE DE FRANCE ? Je trouve que Didier sait bien s’entourer. Quand il a des choix à faire, il les fait et c’est bien. On doit donner une image propre sur et en dehors du terrain. Il n’y a pas que l’aspect footballistique, mais aussi la question du quotidien, la manière de vivre du joueur. Quand vingt-deux ou vingt-trois joueurs doivent vivre deux mois ensemble, il faut que ça se passe bien. Il y en a onze qui jouent et douze qui regardent, alors ça peut tirailler… On a vu un groupe heureux de jouer et de s’entraîner, et c’est pour ça que cette équipe est allée au bout. FRANCE 98, C’ÉTAIT ÇA AUSSI ? Oui le groupe vivait très bien, il n’y a pas eu d’embrouille, malgré les caractères. Mais il en faut, du caractère, et respecter les natures de chacun – celui qui veut rigoler, celui qui veut rester dans sa chambre. On est tous différents, l’important est d’être tous unis sur le terrain. UN MOT POUR OLIVIER GIROUD, EN CONCLUSION ? C’est un garçon que j’aime bien, qui a un peu les mêmes qualités que moi. Je suis triste qu’il n’ait pas marqué pendant la compétition, mais ce qu’il prouve dans les matches de qualification sur le terrain montre qu’il y a clairement sa place. C’est bien qu’il ait marqué rapidement à nouveau, c’est bien que Didier compte sur lui. Ce n’est pas un garçon qui baisse la tête, même s’il a eu une petite mine en sortant de la finale. Oui, c’est dur, oui il manque quelque chose intérieurement malgré la victoire, mais ça fait partie du jeu, et c’est un bon buteur. Je n’ai jamais discuté avec lui, mais ce serait sympa, un jour, si la Fédération réunit les équipes de 1998 et 2018. ●


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LA BEA , UTE Il s’appelle « the beautiful game » dans le pays qui l’a vu naître, « o jogo bonito » dans sa seconde patrie : le football revendique jusque dans ses noms son évidente relation avec la beauté. Cherchons les signes de celle-ci dans les gestes et les actions, sur les terrains et les images, dans le jeu et les équipes. Dossier illustré par Mathieu Persan

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UN JEU DE TOUTES , BEAUTES

E

Aimerait-on le football si on ne le trouvait pas « beau », d’une manière ou d’une autre ? Le football est beau, c’est chose acquise pour ceux qui l’aiment. Mais alors, qu’est-ce qu’ils lui trouvent, en quoi est-il beau ? Jérôme Latta

En matière d’esthétique, le football part sur des bases littéralement handicapantes : si le geste de botter un ballon est parfaitement naturel, le conduire, le contrôler, le frapper habilement avec des membres inférieurs aussi maladroits condamne à une condition de manchots disgracieux. C’est aussi la raison pour laquelle la maîtrise des bons footballeurs va vite acquérir un caractère admirable quand leur expression corporelle atteint l’équilibre, l’élégance, la grâce, la virtuosité. Il y aurait donc d’abord la beauté du geste, qui relève du talent technique et surgit dans l’instant du contrôle orienté, du tir imparable, du dribble inattendu… Une beauté de nature individuelle, que l’on soupçonne d’être inefficace quand elle dégénère en narcissisme. Le beau jeu, lui, est affaire collective et compétence d’entraîneur. Il suppose un dépassement du beau geste dans le geste juste – d’abord la passe (qui n’est plus tout à fait un geste individuel) – et il appelle la belle action. Celleci peut être dépourvue de difficulté technique : l’intelligence collective, l’inspiration font la différence. Le philosophe Jean-Claude Michéa formule ainsi cette conception : « Le “beau jeu” offensif et spectaculaire est, en effet, celui dans lequel l’équipe fonctionne comme un collectif solidaire, dans lequel chacun prend plaisir à jouer en fonction des autres et pour les autres ». À l’échelle d’un match tout entier, et dans toutes les situations de jeu, une telle maîtrise dégage en effet une impression de beauté très

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footballistique. Dès lors, on pourra trouver quelque beauté dans un projet tactique défensif parfaitement exécuté, là où d’autres ne ressentiront que de l’ennui. Mais c’est un plaisir de spécialiste, peu partagé : jouer bien, ce n’est pas forcément jouer beau, du moins selon les critères dominants qui réclament en effet de l’audace, de l’imagination, un goût pour l’offensive et le spectacle. Bien sûr, la beauté reste affaire de goût : on peut tout à fait trouver son bonheur dans le kick and rush ou le catenaccio, et se morfondre devant l’archétype du beau jeu des années 2010, représenté par le Barça de Guardiola ou l’Espagne de Del Bosque.

ENNEMIE DE L’EFFICACITÉ ?

Faire ou non le choix de la beauté, faire ou non du football le lieu d’une quête de transcendance détermine de profondes oppositions qui ont traversé l’histoire de la discipline et n’ont pas fini de diviser ses protagonistes – car pour eux, il s’agit bien d’une question philosophique, voire idéologique. Certaines équipes auraient même une obligation de beau jeu, un devoir d’héritage. Mais les sélections du Brésil ou de la France, pour ne prendre que ces exemples, ont souvent été tiraillées entre l’impérieuse nécessité de gagner et le respect de l’identité qu’on leur assigne. Le débat oppose notamment deux théories antagonistes sur ce qui reste à la fin : sont-ce seulement les victoires et le palmarès ou bien, aussi, l’empreinte laissée dans l’histoire par les beautiful losers, de la Wunderteam autrichienne à la France de 1982 et 1986 en passant par la Hongrie de 1954 ou les PaysBas des années 70 ? Le problème est surtout que l’ambition esthétique doit constamment rendre des comptes à l’efficacité. Or elle a, de ce point de vue, mauvaise réputation. Pour quelques réussites éclatantes, le romantisme a connu beaucoup d’échecs et de désillusions face au pragmatisme. Minoritaires sont ceux qui, comme Arrigo Sacchi ou… Jean-Marc Furlan, pensent que « jouer beau » est le meilleur moyen de gagner : ce luxe semble réservé aux équipes les plus riches, dotées d’effectifs idoines et dirigées par les meilleurs entraîneurs, ainsi qu’à quelques outsiders qui font le pari de l’ambition. Plusieurs entraîneurs ont, au cours de la période récente, incarné cette reconquête par le jeu : Pep Guardiola ou Jürgen Klopp au sein des grosses écuries, Maurizio Sarri à Naples et Marcelo Bielsa à Marseille, par exemple, chez les outsiders. Mais l’excellence tactique n’est pas synonyme de beau jeu, et certains entraîneurs, comme Diego Simeone à l’Atlético Madrid, cultivent à bon droit d’autres vertus. Pour beaucoup de formations, la solution de facilité reste de jouer a minima et, d’abord, de neutraliser l’adversaire en cherchant d’autres ressources que la qualité de l’expression. Le football étant un sport de compétition qui délivre ses sanctions sportives, cette recherche de qualité n’est qu’un des moyens possibles pour obtenir des résultats, mais elle va souvent apparaître secondaire en regard de ceux-ci. Carlos Bilardo résumait cette position : « Ce qui compte dans le football, c’est gagner et rien d’autre ». Ce qui est certain, c’est que les « enjeux économiques » contemporains ont un peu plus dramatisé l’obligation de résultats, compromettant l’ambition de gagner en jouant bien, une tradition que seuls quelques clubs ou sélections cultivent encore, quand d’autres y ont renoncé (à l’instar de Nantes, notre « école » nationale semblant bel et bien fermée). « L’histoire du football est un voyage triste, du plaisir au devoir. À mesure que le sport s’est transformé en industrie, il a banni la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer. En ce monde de fin de siècle, le football professionnel condamne ce qui est inutile, et est inutile ce qui n’est pas rentable »,

Le football, en devenant une des principales industries mondiales du divertissement, tend à substituer à la notion de beauté – cette affaire d’esthètes – celle du spectacle à fournir. Le show au service du business.

regrettait l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Le football est-il malade du « bacille de l’efficacité », selon l’expression de Jorge Valdano, ainsi placé sous le régime de la rentabilité économique ? « Au fur et à mesure, en effet, que les puissances d’argent s’assuraient le contrôle du football professionnel, la notion de plaisir de jouer et le souci corrélatif d’offrir au public populaire le plus beau spectacle possible ne pouvaient que céder progressivement la place à des calculs plus “réalistes”. Jusqu’au jour, naturellement, où c’est l’idée même de défaite (…) qui allait logiquement être perçue comme un mal absolu (…) », assène Michéa.

L’AMBIGUË BEAUTÉ DU SPECTACLE

En réalité, le football, en devenant une des principales industries mondiales du divertissement, tend à substituer à la notion de beauté – cette affaire d’esthètes – celle du spectacle à fournir. Le show au service du business, en somme. Car il s’agit moins de satisfaire les supporters locaux que de séduire les masses de nouveaux consommateurs à travers le monde, de privilégier un plaisir immédiat et probablement superficiel qui s’arrange mal des matches nuls et des rencontres fermées, de l’anonymat des clubs modestes, de l’ordinaire des rencontres sans prestige. En proposant des confrontations entre des clubs-marques surpuissants qui réunissent des castings de joueurs exceptionnels, la Ligue des champions contourne la question de la beauté au profit de la spectacularité : la qualité du spectacle se dissocie de la qualité du jeu. La compétition reine reproduit à sa manière une logique hollywoodienne qui exerce son pouvoir de fascination au détriment d’autres notions jadis essentielles : l’équilibre des compétitions, l’aléa sportif (qui ne revient réellement que lors des derniers tours à élimination directe, entre puissants).

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Ce que Galeano, Michéa et nous autres idéalistes avons du mal à percevoir, c’est la puissance de séduction de ce football élitiste, qui a défini une nouvelle donne et littéralement formé des millions de nouveaux amateurs. Émerge alors une sorte d’antagonisme entre le supporter, pour lequel « seule la victoire est belle » (même s’il peut éprouver de la fierté quand son équipe joue joliment), et le consommateur-touriste du foot mondialisé, qui veut que le spectacle soit joli (et à hauteur du prix qu’il paye). Loin, donc, de l’attachement dévorant du passionné qui lui permet de résister à l’ennui et aux déboires que lui infligera immanquablement son club préféré. Loin, aussi, de la beauté moins ostentatoire et plus subtile, perceptible par les amateurs éclairés, que définit la « qualité de jeu ».

LES BELLES HISTOIRES

Cette logique d’exhibition plus que de compétition a partie liée avec l’extrême starification des tout meilleurs joueurs. Ce sont leurs exploits individuels, instantanément propagés sur les réseaux, que l’on va célébrer avant tout – en même temps que leur capacité à faire la différence à eux seuls. Il est significatif que, pour glorifier ces stars, deux vecteurs principaux soient employés : ces séquences vidéo de leurs actions et la litanie des statistiques individuelles que débitent les sites spécialisés – et qui semblent toujours signifier de nouveaux records. On en oublie à quel point ils bénéficient, contrairement à leurs devanciers, de l’exceptionnelle qualité des effectifs au sein desquels ils évoluent et qui leur offrent des conditions d’expression idéales – renforçant ainsi leur « statut ». Bien sûr, les esthètes et les puristes peuvent encore admirer autre chose que les exploits des stars, dans de telles équipes : l’intelligence tactique, l’expression collective, le charme plus discret des joueurs les plus fins, à des postes moins exposés à la lumière. Mais le monde du football actuel appartient à ces étoiles. Leurs accomplissements relèvent, là encore, d’une beauté de nature spectaculaire et de l’ordre du phénoménal. L’élégance ou la grâce ne caractérisent pas vraiment Lionel Messi et Cristiano Ronaldo, dont les faits et gestes relèvent plus de la performance technique et athlétique. Le Portugais porte même à un point élevé le choix d’une certaine laideur dans un langage corporel qui exprime surtout son narcissisme. Même la beauté plastique qu’il revendique est celle, triviale, de l’exhibition musculaire. Enfin, il y a « la beauté du football » et, alors, on parle finalement de tout autre chose, ou plutôt de tout à la fois. En tout cas, plus de ses qualités esthétiques : il s’agit plutôt de la beauté qu’il y a en lui – une beauté intérieure, en quelque sorte. On emploie cette expression pour dire qu’il est irrationnel, imprévisible, qu’il a quelque chose d’irréductible, de fatal voire d’absurde tant il laisse de place à l’injustice. D’innombrables citations traduisent cette idée que « tout est possible dans le football », que « rien n’est écrit » – quitte à occulter que ses évolutions récentes tendent pourtant à réduire l’aléa sportif, devenu insupportable pour les investisseurs. C’est le football qui est beau en soi, par principe, peu importe les multiples expressions de cette beauté, peu importe que la grâce soit finalement rare et qu’elle surgisse à l’improviste. Cette beauté ingrate l’excuse même d’être souvent moche et ennuyeux, d’infliger des souffrances aux supporters, de connaître tant de turpitudes. Car en définitive, la force du football réside probablement dans son extraordinaire capacité à raconter de belles histoires, dans ses inépuisables ressources dramaturgiques. C’est certainement le propre de tous les sports, mais on prêtera à celui que l’on préfère un net avantage dans ce domaine. ●

ET LA LAIDEUR ? Consacrer un dossier entier à « la beauté » dans le football pourrait laisser penser qu’elle y règne largement, ou tout au moins paraître occulter tout ce qui la menace. Sur le plan du jeu, aucune ambiguïté : le beau jeu s’inscrit dans une dialectique permanente avec ce qui s’oppose à elle. Sur le plan esthétique, au sens restreint, c’est plus compliqué, d’abord parce qu’inévitablement, c’est une affaire de « goût ». Ainsi, ceux qui ont fait leur apprentissage du football dans les années 90 vont avoir tendance à chérir les motifs bariolés des tenues de cette décennie qui, inversement, ulcèrent ceux qui estiment qu’un maillot de foot doit ressembler à un maillot de foot et ne pas être livré aux élucubrations graphiques de designers dégénérés. L’ère classique est loin, au cours de laquelle les aspects fonctionnels l’emportaient et favorisaient une esthétique sobre. Des contraintes extérieures se sont imposées, comme la nécessité commerciale de produire de « nouveaux » maillots chaque saison, incluant des maillots third, conduit régulièrement à bafouer la tradition et le bon sens pour agresser les rétines. Le fluo s’est répandu jusque sur les chaussures, les sponsors et la publicité ont proliféré sur toutes les surfaces disponibles. Le fond a été touché avec les panneaux publicitaires lumineux, dont les animations psychédéliques ont pour objectif délibéré de parasiter le spectacle. À l’inverse, le football a été le théâtre d’une esthétisation souvent liée aux technologies utilisées pour le représenter : la sensibilité et la définition des caméras actuelles produit une image impressionnante, tandis que la réalisation impose une mise en scène plus spectaculaire. Vus de l’extérieur, les stades deviennent des prouesses architecturales ; à l’intérieur, ils prennent des airs de salle fermée confortable et élégante. On y a perdu le charme des vieux stades, mais ce n’est probablement que le charme de la nostalgie.

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S R E N WIN

ORTUGAL 2016 INTER MILAN 1962-1966 GRÈCE 2004 ITALIE 1934-1938

ALLEMAGNE 1954 BRÉSIL 1994

INTER MILAN 2008-2010 ARGENTINE 1986

ITALIE 2006

BAYERN 1

FRANCE 1998

ALLEMAGNE 1972-1990 JUVENTUS 1897-…

CHELSEA 2011/12 LEICESTER 2015/16 ÉTOILE ROUGE 1991

SUISSE

UGLY ARGENTINE 2005-… BASTIA 90’s METZ 1999-… RENNES

BEAUTY MAP NUMÉRO 01 | LESCAHIERSDUFOOT | 60

FRANCE 1993


BRÉSIL 1958-1970

FRANCE 1984 PAYS-BAS 1988 BARÇA 2008-2012 ARSENAL 1998-2004 AC MILAN 1987-1991 LIVERPOOL 80's AJAX 1971-1974 REAL MADRID 1956-1960 1974-1976 ALLEMAGNE 2010-… ÉTATS-UNIS (F) 1985-2015 NANTES 1994-1995 CHILI 2007-… AJAX 1992-1998 LYON 2002-2008 DYNAMO KIEV 1986 ESPAGNE 2008-2012

L U F I T BEAU

BAYERN 2013-2016 ARGENTINE 1998-2004 FRANCE 1958 CROATIE

MARSEILLE 2014/15 SAINT-ÉTIENNE 1976 REIMS 1956-1959 TOTTENHAM 2014-… FRANCE 1982 et 1986 ARSENAL 2005-…

PAYS-BAS 1974 et 1978 PAYS-BAS 1998-2000 LEVERKUSEN 1997-2002 AUTRICHE 1934 BRÉSIL 1982 et 1986 ANGLETERRE 1967-… HONGRIE 1954

S R E S LO NUMÉRO 01 | LESCAHIERSDUFOOT | 61


LE STYLE

LE SUBLIME

Première condition du style : la singularité. Condition nécessaire, mais pas suffisante ! Il ne suffit pas d’avoir un style pour avoir du style. Une manière de faire rien qu’à soi doit aussi être perçue comme une performance et une beauté. Le style n’est pas à la portée du premier venu. La conduite de balle de Messi est à la fois la sienne et une pratique du football magnifique – il accélère sans que le ballon s’éloigne du pied, alors il peut crocheter à chaque instant. Pires, lui, est l’unique propriétaire de la conduite de balle en canard. Mais qui a entrepris de l’imiter ? Le non-style peut en devenir un (Müller) si les conditions sont remplies : particularité, prouesse, aisance. Lorsqu’il est systématique, prévisible, forcé, le style se transforme en maniérisme (Robben, Henry, Cristiano). La gestuelle se veut « signature » mais elle agace. On a franchi la frontière entre « avoir du style » et « être stylé ». Le Messi prérelooking avait plus de style. Seul le football comptait.

Le sublime, c’est la nature déchaînée. L’orage, pas la pluie fine. Les vagues se fracassant sur la pointe du Raz, pas la plage de sable fin. Le joueur sublime emporte tout sur son passage, tel Ronaldo Luis Nazário de Lima, dont même les gestes techniques sont puissants. Sa main ira chercher le ballon s’il n’a pas sauté assez haut, mais qu’il faut bien devancer le gardien anglais, et les déclarations d'après-match souffleront encore sur les braises. En défense, il s’arrache pour tacler puis se relève et participe au contre. Tactiquement, sublime est le gegenpressing. L’intensité collective. Ainsi le sublime n’est pas non plus le n’importe quoi : sous l’apparence du chaos, des forces naturelles imposent non pas l’anarchie, mais leurs lois. L’usage a tendance à faire du mot « sublime » un superlatif du « beau ». C’est une erreur. Ce sont juste deux formes esthétiques différentes. Se dépasser pour centrer au cordeau est-il plus admirable que l’ingénieuse déviation ? Chacun ses goûts.

MEKHLOUFI, MESSI, CRUYFF, ROBBEN, MÜLLER, SCHELIN…

LA GRÂCE ZIDANE

La grâce est un terme religieux, alors allons-y : les joueurs touchés par la grâce auront moins l’air de fouler une pelouse que de marcher sur l’eau. Avant même qu’ils n’amortissent le ballon, ils ont quelque chose de particulier – ça peut même être une imperfection, presque un handicap, comme les pieds légèrement en dedans de Zidane –, quelque chose de discret, de quasi imperceptible, de fragile, qui semble en même temps concentrer tout le génie. Ils sont à l’aise et tranquilles sans être insolents, possédés en même temps que très concentrés. Ils improvisent avec un temps d’avance sur l’adversaire, en lisant dans le jeu comme dans un livre ouvert. La grâce peut toucher des joueurs très exceptionnellement (tels buts de Valbuena ou Matuidi) ou dès le berceau. Dans ce dernier cas, les joueurs auront alors une pratique du foot qui paraîtra naturelle en même temps qu’exceptionnelle. Ce paradoxe nous passe même l’envie d’avoir envie d’être comme eux : on n’a pas été élu, on se fait une raison.

PELÉ, RONALDO, MARADONA, NEUER, RONALDINHO…

L'ÉLÉGANCE

CHARLTON, PLATINI, BERGKAMP, BECKHAM, KAKÀ, RAI, DIACRE… L’élégance est une esthétique agréable à l’œil, pleine de facilité, de précision, de gestes simples qui ne sont pas seulement « bien exécutés » : ils le sont avec décontraction, fluidité, comme si de rien n’était, comme si une remise en extension et en bout de course était la passe habituelle, ou le choix de l’extérieur du pied, le plus spontané. Les gestes sont amples, le corps est droit mais souple, pour le moindre plat du pied. Rien de brusque, jamais de retard : on parle de galants hommes. De gens tranquillement performants. Le risque est d’en être trop conscient est de devenir donc un peu poseur (Ginola). Il est certes difficile de ne pas prendre conscience qu’on est élégant, me direz-vous. C’est vrai. On peut néanmoins, tel Maxwell, adopter l’attitude et les discours d’un joueur « appliqué », « travailleur », focalisé sur « les fondamentaux ». Ou s’autoriser un peu de second degré.

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LE CHARME

MILLA, VERRATI, WADDLE, BEST, BEN ARFA… L’étymologie « Kharis » désigne ce qui brille : les joueurs charmants sont lumineux à leur façon. La séduction ne vient pas de l’anatomie, ni même des stricts savoirfaire footballistiques. Le charme vient du caractère qui s’exprime à travers le corps en mouvement. C’est l’âme du joueur qui se voit derrière les traits (ces yeux rieurs ou ténébreux, cette démarche délicate ou assurée, etc.). Le charme de l’âme est tellement différent de la beauté du corps que l’usage ne fait pas que distinguer charme et beauté : il les oppose souvent, pour signaler par exemple qu’untel est beau, mais n’a pas de charme, ou inversement. Sera trouvé charmant le joueur qui dégage avec naturel, sans artifice, sans exagérer, un caractère qui nous plaît. Un tempérament. Celui de Verratti est sans doute un peu dans la vivacité, mais surtout dans l’audace du crochet. Tout le monde sait faire un passement de jambes, mais dégageons-nous quelque chose d’aussi coquin que Chris Waddle ? Être charmé est très subjectif : l’équipe que l’on supporte compte beaucoup. Les Parisiens restèrent logiquement insensibles au charme de Chris Waddle justement ; délicieusement complice, fantasque et iconoclaste aux yeux des Marseillais, mais dégingandé, bizarre et surcoté selon les Parisiens. Être sous le charme, c’est adhérer à cette chose qui compte plus qu’on ne pense : la personne que le joueur a l’air d’être. Rio Mavuba n’était pas un grand joueur, ni un beau joueur, mais il avait quelque chose de sympa, il y avait comme un humour dans ses frappes hasardeuses et désespérées de vingt-cinq mètres. C’était charmant.


LA DÉLICATESSE

CHACUN SON

LUCHO, INIESTA, PASTORE, RIQUELME…

GENRE

DE BEAUTÉ ● Gilles Juan

LA PERFECTION CRISTIANO

LE CHARISME

BECKENBAUER, MALDINI, TOTTI, NESTA, BUFFON, BOMPASTOR… Même étymologie que le charme, mais la langue française a raison de réserver un mot spécifique à l’émanation de l’autorité, de la respectabilité. Le charisme, c’est le charme singulier, un peu arrogant parfois, de celui qui en impose. C’est l’aura du leader. L’assurance qui promet que tous les défis seront relevés. Chaque footballeur charismatique a ses signaux. Par exemple : garder sa posture et sa morale toujours bien droites, quitte à avoir l’air de bouger non quand le jeu le commande, mais lorsqu’on le veut bien. Parler fort et clair, quand il le faut, afin de tirer l’équipe vers le haut. Prendre les choses en main et se montrer régulièrement décisif. À part quelques cas isolés, le charisme est plutôt réquisitionné par les défenseurs centraux. Le fait est que leur métier exige de réaliser des gestes par définition autoritaires – intervenir, intercepter, tacler, compenser la technique par le physique, mettre le pied en opposition, s’interdire l’hésitation, être prompt. On en trouve beaucoup en Italie. En plus, là-bas, ce sont de beaux bruns avec les yeux noirs.

L’un des mystères de la beauté est le suivant : lorsqu’un objet est parfaitement designé pour remplir sa fonction, ou lorsqu’un geste est « bien effectué » (équilibre du corps lors d’une frappe), cela se signale par une indiscutable beauté qui n’était pourtant pas du tout recherchée (on voulait l’efficacité). Lorsqu’un footballeur travaille ses reprises à l’entraînement, ou un tennisman son revers à une main, est-ce un travail esthétique ? Bien sûr que non. Pourtant, la perfection se signalera par l’apparence « superbe » du geste optimal, comme si efficacité et beauté se coïncidaient nécessairement (par voie de conséquence, un geste foiré, inefficace, sera disgracieux). La beauté en question est celle des grandes constructions, tel le viaduc de Millau : les ingénieurs pensent masse et résistance, économie de moyens, et lorsqu’ils trouvent les équilibres, le résultat est une belle attraction touristique. Le « canon » de beauté signifiait « règle » : la perfection est millimétrée, elle se mesure, se calcule. Elle a de justes proportions. Le travers du sportif dont la technique est bien coordonnée sera néanmoins la légère mais perceptible dimension industrielle, artificielle, mécanique de ses actions. Les gestes techniques de Cristiano Ronaldo sont ainsi : très maîtrisés, ils gardent néanmoins une forme de rigidité, de raideur qui confine parfois, dans le meilleur des cas, à l’art des danseurs produisant avec « naturel » le geste mille fois exécuté à l’entraînement, mais qui bascule aussi très souvent dans la démonstration de mauvais goût, voire le kitsch – comme lorsqu’il tire ses coups francs. On est plus proche du culturisme que de la grâce.

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Les joueurs délicats sont soignés, ont des facilités, des atouts esthétiques, techniques principalement, mais ils ont aussi un je-nesais-quoi de discret dans la performance, parfois d'inabouti, d'adolescent. Varane sera peut-être parfait, Pastore charmant, mais pour cela il faut encore mûrir, travailler, démontrer. En attendant, ils sont simplement jolis, tandis qu'Iniesta ou Xavi, au sommet de cette catégorie, sont impeccables. La joliesse a quelque chose d’inoffensif, de délectable, d’introverti, qui confère parfois un caractère péjoratif : on préfère généralement le sublime Belle du seigneur aux romans à l’eau de rose. Mais tous les jolis ne sont pas mièvres, et si la qualité du placement, l’intelligence de jeu ou le sens des déviations relèvent d'une esthétique plus discrète, ceux qui l’affectionnent n’ont peut-être pas tort d’estimer qu’elle est plus subtile.

LE DANDYSME

BERBATOV, IBRAHIMOVIC, ÖZIL Comme le joueur touché par la grâce, le dandy peut donner l’impression d’être un peu ailleurs, dans son monde, comme si les choses lui échappaient. Mais le dandy, lui, c’est parce qu’il a l’air de s’en foutre un peu. Non seulement il marche, mais il le revendique. Il est facile, alors il s’autorise l’insolence. Il n’a que faire du qu’en-dira-ton. Dit-il. La désinvolture, le dilettantisme, l’arrogance ne sont cependant pas une indifférence au résultat – au contraire, on parle plutôt de gagneurs, de mauvais perdants, de modèles pour les coéquipiers à l’entraînement. Donnant toujours l’impression qu’ils ne forcent pas, les dandys peuvent laisser croire qu’ils n’exploitent pas tout leur potentiel. Peut-être qu’à leurs propres yeux, en effet, ils se complaisent dans l’idée qu’ils seraient les meilleurs « si seulement ils se donnaient la peine ». Peut-être aussi qu’en réalité, ils sont au maximum. Mais qu’ils servent autre chose. Des valeurs jugées supérieures. L’honneur. L’allure. Eux-mêmes.


BEAUX ET INUTILES ? Ils placent la gratuité du geste devant les contingences du football moderne. On les aime de tant donner, on leur en veut de tant en garder.

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« Pourquoi devrais-je soumettre le monde, si je peux l’enchanter ? » Cette interrogation pare la page d’accueil du site Internet de Mesut Özil. À défaut de caractériser son triomphe planétaire du 13 juillet 2014 avec l’Allemagne, elle définit parfaitement le milieu de terrain d’Arsenal – ses intentions, son style de jeu, et le sentiment qu’il véhicule quand il conduit son ballon. Özil est en effet de cette caste de footballeurs surannés, portés avant tout sur le spectacle et la beauté du geste. Aimés par les uns pour leur allure et leur élégance, critiqués par les autres pour leur inefficacité, leur nonchalance, leur tendance à parfois disparaître. Beaux mais inutiles ? Ou bien l’inverse ? La question s’ancre dans le dilemme – presque insoluble puisqu’il s’agit de football – entre leur « inutilité » et l’affection qu’ils s’assurent auprès du public…

PROMESSES INACCOMPLIES

L’utilité d’un joueur, au-delà d’être en soi discutable, sera perçue différemment d’un observateur à l’autre. Une carrière peut aussi s’avérer tantôt généreuse, tantôt capricieuse. Ainsi, aussi délicate à définir que les footballeurs qui la composent, cette catégorie est singulière. Elle regroupe ces joueurs artistes avec ce quelque chose dans les pieds qui touche le cœur, mais avec cette stérilité qui exaspère. Par ce dribble de trop, ce relâchement coupable, ce style inadapté, ce match raté, cette saison décevante, cette carrière qui restera une promesse inaccomplie. De Juan Román Riquelme à Álvaro Recoba, en passant par Lucho González, Hatem Ben Arfa, Javier Pastore, Matthew Le Tissier ou encore Pablo Aimar, tous sont des footballeurs particuliers, des « joueurs de ballon » qui parlent à l’émotion plus qu’à la raison. Car ceux-là font la nique aux statistiques, aux considérations tactiques et comptables. Ils ont la faculté rare d’écrire des souvenirs et de procurer des sensations. Des footballeurs aux qualités techniques indéniables, au toucher de balle soyeux capable de soulever les foules. Mais tout aussi inconstants, voire compliqués, que laxistes

Christophe Zemmour dans l’effort physique et défensif. Riquelme ou Pastore, danseurs-footballeurs maîtres dans l’art du tempo et de l’angle de passe impossible, seront des handicaps dans le jeu sans ballon. Recoba, régal des yeux sur un crochet ou sur ce coup franc en pleine lucarne, pourra aussi traverser un match dans l’indifférence. En somme, des contradictions ambulantes. On ne sait jamais vraiment quand s’efface chez eux l’élégance au profit de la désinvolture, ce qui relève de la qualité ou du défaut. Est-ce leur paresse qui fait leur allure ? Est-ce sa conduite de balle gracieuse qui donne à Özil sa lenteur anachronique, ou bien est-ce l’inverse ? Pastore réussit-il ses gestes précisément parce qu’il joue détaché ? N’est-ce pas sa capacité unique à crocheter qui fait tout le charme d’un Ben Arfa ? Jorge Valdano dit aussi de Riquelme : « Si vous devez aller d’un point A à un point B, vous prendrez toujours l’autoroute pour arriver le plus rapidement possible. Riquelme choisira la route sinueuse de montagne qui prend six heures, mais qui remplit vos yeux d’images de merveilleux paysages ». Est-il préférable de réussir sporadiquement de très belles choses, ou d’être un footballeur moyen mais régulier ? Que retiendra-t-on de Lucho à Marseille : son passage globalement raté ou le délice de ses caviars et sa géniale frappe plat du pied, un soir de titre national ? Reste à envisager que si l’on trouve parfois ces joueurs inutiles, c’est en regard des attentes qu’ils suscitent…

OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE

Leur maîtrise suscite l’admiration, autant que leur inconstance et leur incapacité à occuper un poste de manière durable intriguent. Ils sont des joueurs d’instant, la plupart maîtrisant ce moment caractéristique que les Argentins nomment la pausa, ces quelques secondes durant lesquelles le numéro dix suspend les événements en gardant le ballon dans les pieds, le temps que l’attaquant fasse l’appel et se voie délivrer l’offrande.

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Il n’est d’ailleurs pas anodin de retrouver tant d’Argentins sur cette liste : c’est la conséquence probable de la disparition du meneur de jeu à l’ancienne que ce pays porte en adoration. Des joueurs dévalués par une époque obsédée par le rendement et la rentabilité, qui tolère moins les gestes gratuits et trouve leurs auteurs trop chers. Et à la réflexion, ceux-là sont-ils devenus inutiles par eux-mêmes ? Ou bien les exigences des enjeux, de l’intensité athlétique et des systèmes leur ont-elles fait perdre leur utilité ? Les ont-elles noyés dans des tâches ne correspondant pas à leurs qualités, jusqu’à les faire passer pour obsolètes ? Ils poursuivent en tout cas des objectifs qui leur sont propres : celui de ravir les foules et se mettre en lumière, celui de considérer leur métier comme l’expression d’un talent créatif et la réalisation d’un rêve. Riquelme : « Être footballeur est la plus belle chose qui puisse t’arriver. C’est le plus beau jeu, le seul qui se joue avec les pieds ». L’art pour l’art, pour le public, pour eux-mêmes, pour… le football. Ryan Chase dit d’Özil qu’il est un joueur « plus enthousiaste à l’idée de faire une super passe décisive que de marquer un but », qu’il « lui manque la détermination et l’envie de faire la différence par le but ». La beauté du geste et l’abandon du reste. Dans leur dossier à charge, on retiendra donc un manque de dépassement de fonction, cette attente d’un contre-pied aux figures imposées. De quoi nous faire passer de la simple affection à une reconnaissance plus franche, au lieu de nous laisser à notre frustration de ne pas les voir devenir plus grands. On semble pourtant oublier qu’ils briguent le rôle le plus difficile en football : celui consistant à provoquer le déséquilibre, à obtenir la victoire d’un seul coup de génie. Il émane aussi d’eux une sensibilité que la pensée tactique cartésienne ne sait pas toujours intégrer. Une délicatesse, une naïveté et une vulnérabilité qui dénotent un besoin de temps et de confiance plus marqué que chez leurs coéquipiers, mais que le football a tendance à ne plus vouloir accorder.


Ce syndrome du joueur beau et inutile dit ainsi beaucoup de ce qu’est devenu le football, désormais analysé et évalué par des données qui occultent autant qu’elles révèlent. On en viendrait à oublier la beauté erratique et la qualité non chiffrable de ces joueurs-là, qui disent beaucoup de notre rapport intime à ce sport, empreint de subjectivité, de contradictions et de versatilité.

FANTASME ORIGINEL

Notre mémoire est sélective : tantôt l’on s’agace de leur irrégularité, tantôt on s’émerveille à la pensée de leurs exploits. On pardonne souvent au joueur élégant, par reconnaissance des émotions procurées, par indulgence pour sa tentative de s’élever au-dessus des contingences. Sa vista rappelle, selon une conception idéaliste bien souvent inavouée, que l’on vient à ce jeu parce qu’il est beau. Et que l’on trouve plus juste de s’y exprimer par le dribble, la créativité, le spectacle. Riquelme confiait à So Foot : « Le football dépend des numéros 10. Et c’est une responsabilité magnifique, j’adore ça. Parce que c’est ce que les gens viennent voir ». En ce sens, ces joueurs sont rares, donc à protéger. Ils ramènent le passionné à son fantasme originel du footballeur, à son culte premier de la qualité technique – une qualité qui ne s’en tient pas à la virtuosité, mais se met au service de l’inspiration. Ces talents inaccomplis ne sont qu’une expression de ce qui aurait pu ou dû être. L’amoureux de ballon rond est un enfant imaginatif qui aime compléter dans son cœur ce qui a presque été, qui projette beaucoup de son rêve personnel dans sa perception de ce métier. D’où une identification à ces footballeurs un peu cassés et délicieusement imparfaits. Ne les aime-t-on pas justement parce qu’ils sont restés des rêves de joueur ? Et s’ils ont contribué à rendre le football beau, pour une personne comme pour mille, alors ils n’auront pas été complètement inutiles. ●

LE BEAU JEU, UN PROJET TACTIQUE ? La fin désirée est la même pour tous : gagner. Mais les méthodes sont presque aussi nombreuses qu’il y a d’entraîneurs. Au cœur de débats infinis, la notion de beau jeu est rejetée par les uns, érigée en raccourci vers le succès par les autres. 18 novembre 2017. Jean-Louis Garcia, l’entraîneur de Troyes, est en colère. Défaite 3-1 à Dijon. « J’ai dit aux joueurs que bien jouer en Ligue 1, c’est gagner, martèle-t-il à l’issue du match. Je préfère être nul, avoir une équipe de bourrins, mais gagner. Bien jouer et perdre, j’en n’ai rien à foutre. Au haut niveau, il n’y a qu’une chose qui compte, c’est la gagne. » On entendrait presque Mario Zagallo, l’emblématique entraîneur brésilien qui professait déjà vingt ans plus tôt : « Je préfère jouer un football moche et gagner plutôt que jouer un beau football et perdre ». Comprenez : si le beau jeu ne permet pas de gagner, on le jettera à la poubelle. Reste à définir ce qu’il est.

VARIATIONS SUR LE BEAU JEU

Mais, de la même manière qu’il n’y a pas une seule approche gagnante et que « personne ne détient la vérité » du football (Diego Simeone), le « beau jeu » n’est pas incarné par un style unique. « La beauté et la laideur sont des concepts subjectifs, tout dépend des yeux qui regardent », pointe Fernando Santos dans El País, défenseur d’une démocratie du goût qui ne dégraderait pas les principes conservateurs qui ont mené son Portugal sur le toit de l’Europe en 2016. Comme pour le soutenir, son compatriote Leonardo Jardim usait de la métaphore dans L’Équipe Mag, en janvier 2018 : « C’est comme se demander : “Qu’est-ce qu’une belle femme ?” Chacun aura une réponse différente ».


QUATRE BEAUX PROJETS DE JEU LE CITY DE GUARDIOLA

Après la Liga et la Bundesliga, l’entraîneur catalan marque la Premier League de son empreinte. Dans un pied de nez aux traditionnalistes du Royaume, il y a importé les mêmes principes généraux qui ont fait son succès jusqu’ici : redoublements de passes, occupation intelligente des espaces, pressing intense à la perte du ballon. « Le ballon nous organise et désorganise l’adversaire », professe Guardiola dans Herr Pep (Córner, 2014). Son but reste donc de le monopoliser aussi longtemps que possible.

Pour autant, certaines formes d’expression footballistique sont apparemment plus belles que d’autres, et ce avec une certaine stabilité historique. Un enchaînement rapide de passes courtes ou une série de dribbles endiablés sont tout autant appréciés aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Toutes ces manifestations de beauté dans le football ne sont d’ailleurs pas exclusives : on peut apprécier des beautés très différentes. L’acception commune repose généralement sur un subtil mélange de technique, de vitesse et d’intelligence, exaltées par les capacités physiques, avec un penchant plutôt pour les envolées offensives que les organisations défensives. La qualité intrinsèque des joueurs à disposition est un facteur déterminant, mais certains entraîneurs, comme Paco Jémez avec le modeste Rayo Vallecano, parviennent à s’en affranchir. Les différences culturelles entraînent toutefois des différences d’appréciation, tout comme la place occupée dans le monde du foot. « Un match divertissant pour les supporters est une chose, un match divertissant pour ceux qui lisent le football différemment en est une autre »,

LE NAPOLI DE SARRI

Prenez le City de Guardiola, rapprochez les joueurs à dix mètres les uns des autres et accélérez la vitesse par deux : vous aurez l’enthousiasmant Napoli de Maurizio Sarri, un ancien banquier devenu maître de l’alignement défensif et de la géométrie offensive. « C’est un superbe mélange fait d’une synchronisation exceptionnelle, d’une véritable volonté de domination et d’une harmonie merveilleuse. » Le compliment émane du maître Arrigo Sacchi…

« Gagner, on le veut tous, mais seuls les médiocres n’aspirent pas à la beauté. » Jorge Valdano

LE TOTTENHAM DE POCHETTINO

Relance courte au sol, largeur offensive apportée par les latéraux, pressing dynamique, flexibilité tactique : voilà les credo du Tottenham de Mauricio Pochettino, absorbés dans son principe d’« énergie universelle ». En faisant jouer un noyau de jeunes Anglais (Kane, Alli, Dier, Walker, Rose...) dans un style latin, l’entraîneur argentin a ramené les Spurs au niveau des plus grandes équipes de Premier League.

LES ÉQUIPES DE SETIÉN

Être ambitieux dans le jeu tout en obtenant des résultats avec des équipes modestes : pour Quique Setién (Las Palmas, Bétis Séville), c’est possible. L’ancien meneur ne sacrifie rien aux résultats. « Dans le football, il y a une composante de spectacle et je ne prends pas plaisir de par le résultat, mais de par ce que me demande le corps : jouer bien », proclamet-il. Cela se traduit par un pressing tout-terrain, un jeu de position audacieux impliquant de jouer au sol, un bloc très haut… et des buts dans tous les sens. Un plaisir pour les yeux.

tranchait José Mourinho après avoir bouclé à double tour un choc face à Liverpool (0-0), en octobre 2017. Traduction : si le téléspectateur neutre était aussi conscient que le technicien portugais de tous les facteurs à prendre en compte, il apprécierait à leur juste valeur l’assiduité des ailiers des Red Devils à défendre jusqu’au niveau de leur surface sur les latéraux adverses.

CONJUGUÉE AU SUBJECTIF

Le schisme entre des managers soumis à un impératif comptable et des spectateurs à l’exigence proportionnelle au prix croissant qu’ils paient pour s’installer en tribune serait-il irréparable ? La beauté se trouve en réalité là où l’on veut bien la voir, en fonction de ce à quoi l’on prête attention. Pour l’attaquant vénézuélien Fernando Aristeguieta (FC Nantes, Red Star), c’est la subjectivité du jugement qui élève le football à égalité avec les autres formes artistiques. « Comme, en musique, je ne laisserai jamais personne m’imposer ce que je dois écouter ou non, ou en littérature ce que je dois lire ou pas, dans le football, je ne permets à personne de me

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dire quel football je dois apprécier ou pas », compare-t-il dans So Foot en mai 2017, avant d’ajouter : « Pour moi, c’est cela le football : un art ». Arsène Wenger nuance : le football « ne devient un art que quand c’est bien fait ». « Jouer bien » et « jouer beau » ne font souvent qu’un, d’autant plus dans une époque marquée par la quête illusoire de la perfection. Pour certains, tel le soliste George Best qui voyait le terrain de foot comme « une scène », la beauté jaillit des pieds de magiciens défiant l’entendement par des gestes exceptionnels. C’est plutôt une posture de dribbleur talentueux, entretenue par les innombrables compilations Amazing skills et Crazy goals sur les plateformes vidéo. Pas celle d’un défenseur. « Le beau jeu, c’est avant tout un jeu collectif », contredit ainsi Lilian Thuram dans Le Monde, en 2014. Ni celle d’un entraîneur, chef d’un orchestre en quête d’harmonie. « Si tous les éléments d’une équipe travaillent ensemble, tout le monde peut bien jouer », souligne Ernesto Valverde, actuel entraîneur du Barça, dans So Foot. « Par contre, si un joueur prend du plaisir sans se soucier de ce qui l’entoure, il y a de fortes chances que le collectif soit

« Je ne sais pas si on peut être plus pragmatique que moi. Je ne suis pas du genre à demander que l’on joue pour le plaisir. » Pep Guardiola

bancal. » Jorge Valdano, activiste quasi fondamentaliste, déplace pour sa part la focale, des êtres humains vers le ballon : « Toute équipe qui en prend soin prend soin du spectateur ».

BIEN JOUER POUR GAGNER

Ce débat sur le beau jeu et sa quête mène souvent à une division caricaturale entre « pragmatiques » et « romantiques ». Les premiers poursuivraient la victoire sans considération pour la manière ; les seconds donneraient au contraire priorité à la beauté. Cette opposition sert surtout les arcs narratifs médiatiques, alimentés par de délicieux aphorismes. Comme quand l’ancien entraîneur de Nancy Pablo Correa nous invitait à « aller au cirque » pour voir du spectacle. Ou quand Jorge faisait du Valdano : « Gagner, on le veut tous, mais seuls les médiocres n’aspirent pas à la beauté ». Mais quand Carlo Ancelotti affirme que « ceux qui disent qu’ils ont bien joué alors qu’ils ont perdu ont tort », et que Christian Gourcuff répond que « ce ne sont pas les esthètes qui sont contre le résultat, ce sont les arrivistes qui sont contre la manière », leur divergence porte moins sur

des canons esthétiques que sur le degré d’acceptabilité de la défaite. Pour le premier, la manière n’effacera jamais le résultat, là où elle peut en amender la réception pour le second. Mais au fond, chaque entraîneur vise la même chose : bien jouer et gagner – et les deux sont généralement liés. Le projet de jeu d’un technicien est d’abord dicté par son intime conviction qu’il est la meilleure voie vers le succès sur le terrain. Le procès du beau jeu est souvent fait au sélectionneur de l’équipe de France, Didier Deschamps. Lui qui a tout gagné en tant que joueur assume, dans L’Équipe Mag : « Les titres, c’est ce qui reste. Et le football de haut niveau, ce n’est pas un spectacle pour le spectacle. C’est l’efficacité ». Les exemples de la Hongrie de 1954 et des Pays-Bas de 1974 démentent la première partie de sa démonstration : la beauté reste malgré la défaite, et fera davantage école que le style France 98. DD est rangé dans la catégorie des pragmatiques qui, au sens le plus strict du terme, ont l’efficacité pour seule fin, la beauté étant un risque inutile, détournant de l’objectif exclusif : la victoire. Une approche que regrette Jorge Valdano : « Le bacille de l’efficacité a aussi attaqué le football, et certains demandent à quoi bon bien jouer. C’est tentant de rappeler que certains ont osé demander à Borges à quoi servait la poésie. Il leur a répondu : “À quoi sert le lever de soleil ? À quoi servent les caresses ? À quoi sert l’odeur du café ?” ».

CONFLITS ESTHÉTIQUES

Mais les préoccupations d’un entraîneur ne sont pas les mêmes que celles d’un observateur, qui pourra utiliser la manière comme un étalon pour hiérarchiser les succès dans l’histoire du jeu. Pour Marcelo Bielsa, qui se pose en serviteur du public, et pour Pep Guardiola, le beau jeu n’est pas un luxe, un apparat inutile. Le Catalan est l’entraîneur qui cristallise le plus ces débats esthétiques, notamment au travers de son antagonisme décennal avec José Mourinho. La première saison en Angleterre du Catalan, qui a tout gagné avec le Barça, a donné lieu à une remise en cause quasi quotidienne de son approche, laquelle ne fournissait pas immédiatement les mêmes résultats spectaculaires qu’en Liga et en Bundesliga. Un entraîneur qui assume « ne pas entraîner les tacles » s’exposait de toute façon aux contrecoups du choc culturel. Pourtant, Guardiola se défend de tout intégrisme philosophique, et il réaffirmait la motivation réelle de son style de jeu dans un entretien à SFR Sport : « Je ne sais pas si on peut être plus pragmatique que moi. C’est quoi être pragmatique ? Gagner des titres ? Gagner des matches ? Désolé, j’ai beaucoup gagné, on a beaucoup gagné, avec le Barça et le Bayern. Je ne suis pas du genre à demander que l’on joue pour le plaisir. Je ne changerai pas ma manière de jouer ». Il ne prône pas son jeu de possession parce qu’il est beau, mais parce qu’il est, à ses yeux, la meilleure approche pour gagner. Ses critères de beauté rejoignent ceux de l’efficacité, ce qui fait de lui un disciple de Johan Cruyff, mais aussi d’Arrigo Sacchi, selon qui « le beau jeu aide à gagner ». Il aide aussi à fédérer les joueurs autour d’un projet. C’est le cas de l’enthousiasmant Napoli de Maurizio Sarri, aux enchaînements collectifs étourdissants. « Quand tu joues un football pareil, tu n’as pas envie de partir », s’exclamait le défenseur Kalidou Koulibaly dans L’Équipe, en octobre 2017. Dans la cité de Campanie, on restaurerait presque le graffiti qui ornait un mur de cimetière, lors du premier scudetto de 1987, orchestré par Diego Maradona : « Non sapete vi siete persi ». Vous ne savez pas ce que vous manquez. ● Nicolas Dumont

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L’INTÉRIEUR LE COU-DE-PIED

Surface des pralines en lucarne et des contrôles en douceur, pour peu qu’on sache bien pencher le corps en avant et garder la jambe forte dans un cas, le bassin et la cheville souples dans l’autre. Très difficile à maîtriser pied nu lorsqu’on jongle à la plage.

La surface des fondamentaux (la passe, l’amorti, le centre) parce que c’est ici que le ballon trouve son partenaire naturel et se contrôle en sécurité. Cette zone du pied épouse la rondeur du ballon, lui imprime une courbe amoureuse : le foot devient un sport de caresses et de conclusions subtiles.

LA POINTE

C’est là que le bambin qui démarre et le bourrin des cours de récré ressemblent au plus audacieux des attaquants pros : ils privilégient le pointu, la frappe de ceux qui ne tergiversent pas. Car bien maîtrisé, le pointard permet souvent de prendre une fraction de seconde d'avance sur le réflexe du gardien.

L’EXTÉRIEUR

L’angle d’ouverture du pied a une incidence directe sur l’articulation entre le fémur et le bassin, et par voie de conséquence sur la fluidité des mouvements de la jambe. Aussi l’extérieur du pied est-il le geste le plus contre-nature du foot. Il impose au corps entier de se plier aux caprices d’objectifs improbables : donner une courbure négative à la trajectoire, ou fouetter l’air et le ballon telle l’aile d’un pigeon.

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ANATOMIE DU PIED BEAU

LE POINT JUNINHO

En frappant précisément avec cette zone-là, le pied ouvert à 28 degrés par rapport à la cheville, Juninho Pernambucano a inscrit 44 coups francs pour l'OL entre 2001 et 2009. Finies les feuilles mortes délicatement déposées hors de portée du gardien : le Brésilien a fait école en perfectionnant la technique de frappe idéale pour maîtriser la trajectoire des ballons modernes.

LA ZONE ROBERTO CARLOS

C’est d’ici qu’en tirant fort et juste on envoie le ballon soit dans les tribunes vers le poteau de corner, soit au fond des filets avec un brossé concave (ou convexe, on ne sait plus, enfin vous voyez – et Barthez aussi – ce qu'on veut dire).

LA SEMELLE

Zone du frisson parce qu’il y a les crampons, la semelle est une planche de salut quand il ne reste plus qu’un beau tacle à faire pour stopper l’adversaire, une roulette à improviser pour se dépêtrer d’un marquage, ou un coup de poker à oser pour reprendre façon ninja un centre approximatif.

LE TALON

Pourquoi perdre le temps de faire demi-tour lorsqu’une surface se prête parfaitement à la fonction d’envoyer le ballon derrière ? Passe aveugle qui fait toujours son effet, elle peut aussi être une marque de suffisance : il convient de ne pas en abuser. Selon sa maîtrise, on peut aussi s’essayer à la Madjer en utilisant plutôt l'intérieur du talon pour transformer une volte en but. NUMÉRO 01 | LESCAHIERSDUFOOT | 69


, NANTES , A BONNEI ECOLE IW

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Inventé par José Arribas puis perpétué par Coco Suaudeau et Raynald Denoueix, le « jeu à la nantaise » incarne un beau jeu à la française. Mais qu’y a-t-il vraiment derrière ce label ? Christophe Kuchly

Touche rapide de Benoît Cauet, contrôle de la poitrine et petit retourné de Patrice Loko, demi-volée aérienne du pied gauche de Reynald Pedros dans la course de Loko, qui envoie un extérieur du droit dans la lucarne. En six secondes et un seul rebond au sol, sur la remise en jeu, le ballon a traversé quarante mètres et fini sa course dans les filets de Bernard Lama. Dans cette journée d’été 1995, bien plus humide que ce qu’on l’attendrait d’un 19 août, le FC Nantes vient non seulement d’inscrire un but superbe, mais aussi de frapper un grand coup. Vainqueurs 1-0 du Paris Saint-Germain de Raí et Weah, champion en titre et demi-finaliste de Ligue des champions quelques mois plus tard, les gamins de Jean-Claude Suaudeau, cinquièmes l’année précédente, démontrent qu’ils peuvent allier esthétique et résultat. Au coup d’envoi, seuls le latéral Serge Le Dizet et le gardien David Marraud, jeunes trentenaires, dépassent pourtant les vingtcinq ans côté nantais. La jeunesse peut avoir ses mauvais côtés. Pas cette fois. Plus que pour son importance réelle, puis-

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qu’on ne joue alors que la cinquième journée de championnat, le but de Loko est entré dans la légende de la Division 1 pour ce qu’il symbolise. Il est, en quelque sorte, l'étendard du jeu à la nantaise, une démonstration par l’exemple d’autant plus parlante que, cette saison-là, les Canaris seront irrésistibles en championnat : meilleure attaque, meilleure défense, une seule défaite, premier (Patrice Loko, 22) et troisième (Nicolas Ouédec, 18) buteurs et Suaudeau meilleur entraîneur. Titre de champion aussi, ce qui, avec de telles statistiques, semble couler de source.

JEUNES CONNAISSANCES

Le jeu à la nantaise, qu’est-ce donc ? Associé à une image de beauté perdue depuis à Nantes, il est très loin du modèle dominant aujourd’hui. Avec l’arrivée de Pep Guardiola dans le coaching et l’avènement de son FC Barcelone à la fin des années 2000, les suiveurs associent souvent le beau jeu à la possession et la maîtrise. En clair, à l’absence d’erreurs, autant liée à la qualité technique des joueurs qu’à une prise de risque limitée – les circuits de passes étant


suffisamment sûrs pour pouvoir patiemment construire. Sous Jean-Claude Suaudeau, c’est tout l’inverse : il faut aller le plus rapidement possible vers le but adverse. Du José Mourinho à Madrid croisé au RB Leipzig de Ralph Hasenhüttl avec une touche du Borussia Dortmund de Jürgen Klopp. « On a mis en place ce jeu-là parce que je n’avais jamais vu des joueurs aussi explosifs. Attention les yeux, parce que ça pétait, dira “Coco” à So Foot. Techniquement, on était loin du compte, il fallait qu’on surprenne. Alors, on allait à mille à l’heure. (…) Généralement en quatre-cinq échanges, on est capables non pas de mettre hors de position l’adversaire, mais de trouver une position de frappe. » Jeune et athlétique, le Nantes de Suaudeau cuvée 1994/95 ne compte pas énormément d’artistes. Japhet N’Doram est certes un très bon numéro 10, mais il est entouré de Claude Makelele et Christian Karembeu, respectivement vingt-et-un et vingt-trois ans, dont l’atout principal à ce stade de leur carrière est d’être de formidables box to box. Surtout, s’ils sont capables d’aller vite vers le but adverse, les Nantais ne font pas n’importe quoi. Les mouvements sont coordonnés, l’entente naturelle. Dans l’absolu, le but de Loko aurait en effet pu être marqué par n’importe quelle équipe du monde. Après tout, il suffit que deux joueurs soient en symbiose l’espace de quelques instants et que leur pied suive pour que ce redoublement de passes aériennes aboutisse. Mais les artistes à l’œuvre ici sont deux produits du centre de formation, de la même génération – Pedros est plus âgé d’un an –, et qui ont donc appris à se connaître par cœur. Dans So Foot, Serge Le Dizet livre le secret de la recette. Tout simple : l’unité de pensée sur le terrain. « Suaudeau nous disait toujours : “On ne vient pas à l’entraînement pour taper dans un ballon, on vient pour mieux connaître ses partenaires”. Tout était basé là-dessus. On savait que Loko, quand il partait à droite, c’est parce qu’il voulait le ballon à gauche. C’était travaillé à l’entraînement. L’idée était d’avoir toujours un temps d’avance dans la réflexion pour avoir un temps d’avance dans la réalisation. » De quoi inspirer cette réflexion à Michel Der Zakarian, un autre ancien de la maison jaune comme joueur puis entraîneur : « Le jeu à la nantaise, ça ne veut rien dire, affirma-t-il dans France Football. À l’époque, les types jouaient depuis six, sept ans ensemble, ils avaient été formés ensemble, ils avaient des repères entre eux, c’était plus facile. Le secret du jeu à la nantaise, c’est de

bien connaître le partenaire. » Et donc de mettre en place en amont une politique de formation performante pour alimenter l’équipe première en joueurs aptes à entrer dans le moule. Elle est d’ailleurs sans doute là, la vraie proximité avec le FC Barcelone, qui joua une heure avec un onze uniquement composé de joueurs formés à la Masia face à Levante en 2012 (victoire 4-0), deux ans après une finale de Coupe du monde gagnée par l’Espagne avec six titulaires issus du centre de formation barcelonais. Si le grand mérite de Coco Suaudeau, dont la gestion tactique et humaine est également excellente, est de faire confiance aux jeunes, il hérite d’une situation avantageuse.

LA GENÈSE NANTAISE

Flashback. En 1960, Nantes, qui vient de terminer huitième de Division 2, remplace son entraîneur tchécoslovaque Karel Michlowski par José Arribas, venu de Noyen-sur-Sarthe, obscur club qu’il a amèné en Division d’honneur. Le natif de Bilbao, qui a parmi ses joueurs un certain Jean-Claude Suaudeau, alors âgé de vingt-deux ans, débute par trois victoires et un nul en cinq matches de championnat… puis s’écroule à Boulogne-sur-Mer. Le montant de l’addition : un petit 10-2 des familles, qui n’aide pas franchement à le rendre populaire auprès des supporters. D’autant que, même s’il passe alors du WM au 4-2-4 brésilien, la série noire ne fait que commencer, les Nantais perdant sept des onze rencontres suivantes et plongeant au classement. Jean Clerfeuille, président de l’époque, maintient toutefois sa confiance au coach, qui termine finalement la saison en milieu de tableau, coincé au milieu de clubs venus du Nord : Lille, Boulogne et Roubaix-Tourcoing. Arribas n’a pas encore de résultats, mais il a des idées et un discours. Son ambition : combattre le béton, ce catenaccio que le Franco-Argentin Helenio Herrera perfectionne dans le même temps du côté de l’Inter Milan et qui est très en vogue dans l’Hexagone. Lui pense le football au travers de son aspect offensif et veut que ses joueurs s’épanouissent, ce qui n’est pas nécessairement le cas dans le cadre étriqué du jeu défensif. Une idée qui rejoint celle de Bill Shankly à Liverpool, même s’il est difficile d’établir une seule filiation directe entre Nantes et une autre équipe. « Son modèle, c’était l’équipe d’Anderlecht de Van Himst », nous confie Georges Cadiou, journaliste breton auteur du livre Le FC Nantes (éd. Wartberg, 2016).

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« Le jeu à la nantaise, ça ne veut rien dire. Le secret du jeu à la nantaise, c’est de bien connaître le partenaire. » Michel Der Zakarian

En 1959, Anderlecht est champion et marque 72 fois en 30 matches. Paul Van Himst, dont la première titularisation intervient en janvier 1960, sera lui huit fois champion avec le club bruxellois et élu joueur belge du XXe siècle. Pendant ce temps, Nantes progresse à son rythme. La deuxième saison de José Arribas est bouclée à la sixième place, à quatre points de la montée dans l’élite. Il faut attendre 1962/63 pour que les Canaris donnent leur pleine mesure : deuxièmes derrière SaintÉtienne, qui joue la Coupe des vainqueurs de coupe et possède deux internationaux dans son effectif (Robert Herbin et René Ferrier), ils montent en Division 1. Avec 82 buts marqués, ils offrent au passage du spectacle au public du Stade Malakoff (qui deviendra MarcelSaupin en 1965), validant les choix de leur entraîneur. Lequel, après une huitième place la saison suivante – l’autre promu, Saint-Étienne, remportant le titre –, amène son club au sommet après deux ans de D1. Nous sommes en 1965 et, en cinq ans, Arribas a fait passer Nantes du milieu de tableau de deuxième division au titre de champion. Il double même ce trophée d’une Coupe de la Ligue ancienne formule, le voisin rennais, autre équipe spectaculaire, remportant pour sa part la Coupe de France.


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Alors, pas plus compliqué que cela de mettre en œuvre une philosophie radicale ? « Ça a été assez rapide. En une saison ou une saison et demie, il a pu mettre au point son système et surtout faire adhérer les joueurs à sa philosophie, juge Georges Cadiou. Ce n’était pas forcément évident à l’époque car son jeu était très collectif dans un football où les joueurs ne voyaient pas toujours que la vedette était l’équipe et pas untel ou untel. À l’Ouest, il y avait du nouveau : Jean Prouff, l’entraîneur de Rennes, était très copain avec Arribas et s’inspirait aussi du jeu à la nantaise, qui avait fait quelques adeptes alors qu’en face restait la conception du béton, reine à Strasbourg ou Bordeaux. Mais oui, son jeu a assez vite prouvé son efficacité. »

REFUSER LES DUELS

Les images d’époque sont rares, mais les témoins décrivent tous un jeu de passes et de mouvement tourné vers l’attaque. « Arribas nous faisait jouer à une sorte de passe à dix, à la main, avec interdiction de faire passer le ballon par-dessus un partenaire, témoigna notamment l’ancien gardien Jean-Paul Bertrand-Demanes dans Ouest France. Il fallait donc se démarquer pour passer le ballon ». Interrogé dans Comment regarder un match de foot ? (éd. Solar, 2016), l’un de ses successeurs confirme : « L’idée de José Arribas, c’était de faire un jeu collectif, assure Raynald Denoueix, qui a effectué toute sa carrière de joueur au FC Nantes, entre 1966 et 1979. Récupérer le ballon pour l’utiliser dans le collectif. On n’est pas dans le duel. Ce n’est pas l’objectif de faire des duels ». Une anomalie à une époque où le marquage individuel suscite des oppositions partout sur le terrain. En 1965, Jacky Simon trouve vingt-quatre fois le chemin des filets et termine meilleur buteur de D1. L’année suivante, Nantes conserve son titre et Philippe Gondet plante à trente-six reprises, ce qui est alors un record dans l’histoire du championnat. Légitimée par les trophées, l’approche d’Arribas est amenée à durer. Car lui qui expérimente des notions qui deviendront clé bien plus tard, notamment la défense de zone, le hors-jeu et la prépondérance du jeu sans ballon, mise également sur la formation. Les Nantais n’ayant pas les moyens de garder ni de remplacer leurs meilleurs joueurs par le recrutement, ils les forment eux-mêmes. Et puisque la façon de faire est différente d’ailleurs, c’est également le meilleur moyen de créer une continuité, un ADN nantais. « Toutes les équipes,

des plus petites catégories jusqu’aux A, jouaient de la même manière, à une époque où on restait plus longtemps dans son club formateur. Lorsque les petits devenaient grands, ils étaient tellement habitués à jouer de la même manière qu’ils se trouvaient sur le terrain, il n’y avait pas de problème d’acclimatation et d’adaptation », insiste Georges Cadiou. Ancien recruteur du club parti ensuite à Chelsea, Guy Hillion, rencontré par fcnantais.com, va plus loin. Pour lui, l’original est impossible à copier : « Le jeu à la nantaise ne s’invente pas, il faut en être imprégné, l’avoir pratiqué et assimilé. On peut avoir vu Nantes jouer durant sa période faste, en matches ou à la télé, mais c’est un jeu qui demande tellement d’intelligence et de subtilité qu’on ne peut pas l’inventer. Je connais trois entraîneurs qui peuvent faire jouer à la nantaise et apprendre ce football si particulier à leurs joueurs. Ce sont Jean-Claude Suaudeau, Raynald Denoueix et Loïc Amisse. Trois techniciens élevés dans le culte du jeu à la nantaise ».

SUAUDEAU, PREMIER HÉRITIER

Jean-Claude Suaudeau et Raynald Denoueix, les héritiers. Surtout Suaudeau. Fils spirituel de José Arribas, l’ancien milieu de terrain prend les rênes de l’équipe première en 1982, après avoir dirigé le centre de formation. Une prise de fonction qui correspond à l’arrêt définitif de la carrière de son mentor : après un dernier passage par Lille, celui qui a entraîné le FCN de 1960 à 1976, remportant le championnat en 1965, 1966 et 1973, quitte les bancs de touche. Mais l’avenir du club nantais est bien assuré et Coco ne tarde pas à prouver ses qualités de manager. Dès sa première saison, il est champion avec dix points d’avance sur Bordeaux et possède la meilleure attaque, la meilleure défense et le meilleur marqueur (Vahid Halilhodzic, 27 buts). Les points communs avec la fameuse saison 1994/95 sont nombreux, comme les joueurs arrivés à Nantes à l’adolescence. Là aussi, un but sort du lot : en finale de Coupe de France 1983, Seth Adonkor, demi-frère de Marcel Desailly qui disparaîtra l’année suivante dans un accident de voiture, lance José Touré d’une balle en profondeur. L’attaquant contrôle de la poitrine, enchaîne deux jongles et marque. Le PSG s’impose 3-2 mais l’inspiration des joueurs et la fraîcheur qui se dégage du football pratiqué par les Nantais rappelle Arribas. Tout comme cette incapacité à gagner les finales, José

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« Le jeu à la nantaise ne s’invente pas, il faut en être imprégné, l’avoir pratiqué et assimilé. » Guy Hillion

ayant échoué les deux fois où il avait approché Dame Coupe d’aussi près. Suaudeau, licencié en 1988, revient en 1991. L’intermède, effectué par le Croate Miroslav Blazevic, ne marque pas l’histoire du football, même si les jeunes Marcel Desailly et Didier Deschamps prennent du volume sous ses ordres. Pas de quoi emmener le jeu à la nantaise vers les sommets, donc, mais pas de quoi le tuer non plus. Car les méthodes de formation demeurent et, avec elles, la possibilité pour le club de bénéficier de nouveaux talents année après année. Ce sont eux qui seront à l’origine du titre de 1995. Et sans que ce soit tout à fait prévu… En juin 1992, la DNCG, pas franchement satisfaite de la dette de soixante millions de francs du FCN, le rétrograde en D2. La mise en place d’une SAOS (société anonyme à objet sportif) et le plan de sauvetage qui va avec permettent de sauver le club, qui reste finalement dans l’élite et change de nom pour devenir le FCNA. Mais impossible de garder les tauliers et de casser sa tirelire pour les remplacer en attendant que les finances s’assassinent. « Toute une génération de joueurs est partie et, d’un seul coup, je me suis retrouvé parmi les plus vieux, raconte Japhet N’Doram, alors âgé de vingt-six ans, dans l’ouvrage FC Nantes : une équipe, une légende (éd. Cheminements, 2005). Et puis, après le départ de Burruchaga, Suaudeau m’a dit que j’étais la seule personne capable d’être le meneur de jeu de cette équipe et il m’a confié cette responsabilité. J’ai pris ça comme une super récompense. »


Comme Arribas avant lui, Suaudeau transforme un handicap en avantage. Pas à court terme, bien sûr, Nantes jouant le haut de tableau sans pouvoir réellement rêver au titre, terminant cinquième lors des deux premières saisons de l’ère Coco 2.0. Une fois arrivées à maturité, en revanche, ses ouailles deviennent redoutables. Il y a bien sûr cette victoire 1-0 contre le PSG pour lancer la saison 1994/95, et ce but de Patrice Loko évoqué plus haut. Mais c’est au retour que les Nantais frappent réellement les esprits. Au Parc des Princes, Loko, lancé en profondeur par Pedros, puis N’Doram, qui bonifie d’un subtil lob en une touche le pressing du premier buteur sur José Cobos avant de récupérer lui-même le ballon dans les pieds du défenseur parisien, trouvent tour à tour le chemin des filets. Ce

succès 3-0, favorisé par l’expulsion rapide d’un Daniel Bravo auteur d’un tacle assassin dans le camp d’en face, peut se résumer en quelques mots : intensité, verticalité, sens du jeu. S’ils passent la plupart du match sans le ballon, les Nantais cherchent à faire mal dès qu’ils l’ont et ciblent des zones dangereuses quand il s’agit de le récupérer. De la contre-attaque intelligente.

JONELIÈRE GLOBE TROTTERS

Nous ne sommes que le 11 janvier 1995, mais « Nantes a fait un grand pas vers le titre de champion », lance Thierry Roland dans Téléfoot, rejoint par Karembeu et Makelele – « Oui, oui, Nantes sera champion », assure sereinement le second. Les Canaris le seront effectivement et,

DANS UN ARTICLE DE 1994, LES SOCIOLOGUES JEAN-MICHEL FAURE ET CHARLES SUAUD S’INTERROGAIENT SUR L’ÉLABORATION DE CETTE NOTION DE « JEU À LA NANTAISE ». « La question n’est pas de savoir si de telles affirmations possèdent un fondement (le “jeu à la nantaise” existe-t-il ?), mais comment elles sont tenues pour vraies. Tous les connaisseurs s’accordent pour attribuer le “style de jeu à la nantaise” – qu’ils décrivent comme un jeu “collectif et généreux”, “rapide et intelligent”, etc. – à José Arribas. (…) En réalité, l’invention de ce style fut collective et progressive. À l’intérieur des clubs des années 1960, le poste d’entraîneur n’avait pas l’autonomie, d’ailleurs toute relative, qu’on lui connaît aujourd’hui. Sur les conseils d’Henri Guérin, dirigeant du stade rennais, Jean Clerfeuille, devenu cette même année [1959] président “malgré lui” à l’âge de cinquante ans, recruta comme entraîneur un joueur de l’équipe du Mans, réputé localement pour “ses qualités de formateur”. (…) “Arribas avait des qualités de pédagogue. Je lui ai communiqué mon esprit de rigueur et lui ai demandé de transférer la rigueur sur le plan technique : j’ai convenu avec

MYTHE OU RÉALITÉ ? lui que tous les lundis matin, nous ferions le point sur la formation des joueurs, et il a adhéré.” (…) L’esprit du FCN apparaît comme une sorte de production collective à laquelle chaque dirigeant, avec ses compétences et sa personnalité, apporte sa contribution : la “rigueur” avec Jean Clerfeuille, le “talent” avec José Arribas et la “gentillesse” avec Louis Fonteneau, successeur et “ami” de Jean Clerfeuille. (…) Mais l’image d’un club n’est pas réductible aux seules conditions objectives qui organisent la pratique : elle résulte aussi d’un travail symbolique spécifique réalisé en grande partie par la presse, et dont l’efficacité dépend d’une part des résultats sportifs – une équipe qui perd peut-elle être encore crédible ? –, et d’autre part de l’affinité entre le contenu de l’image élaborée et les attentes du public. Inventé sur les terrains d’entraînement et les pelouses de football, le “jeu à la nantaise” est devenu réalité à partir du moment où les supporters se sont approprié un certain nombre de catégories de perception du jeu et d’évaluation des joueurs. » “Un professionnalisme inachevé [Deux états du champ du football professionnel en France, 1963-1993]”, Actes de la recherche en sciences sociales, 1994.

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malgré les départs de Karembeu et Loko, iront en demi-finale de Ligue des champions l’année suivante, tombant les armes à la main face à la Juventus (0-2, 3-2), futur vainqueur. Nantes, petit Ajax ? Les Néerlandais, battus aux tirs au but en finale et lauréats l’année précédente, s’appuient également sur un effectif de gamins. Mais, dans le style, la comparaison s’arrête là. Louis van Gaal veut cadrer la créativité, mettant en place des circuits de passe destinés à déstabiliser l’adversaire. Jean-Claude Suaudeau, qui a ajouté une exigence physique (endurance et explosivité) au jeu nantais, là où Arribas portait les prémices du football total sans la dimension athlétique, encourage l’erreur. Ou, plutôt, tolère le déchet, la prise de risque étant le meilleur moyen de percer une défense. Les tentatives parfois extravagantes de ceux qu’on pourrait dans ces moments renommer les « Jonelière Globe Trotters » ne fonctionnent pas toujours. Mais, au-delà de leur efficacité, elles expriment le bonheur émanant de cette équipe. « Les entraînements de Suaudeau étaient extraordinaires, dit ainsi N’Doram. Dans la vie, la routine s’installe parfois. Mais avec lui, jamais ! Ses séances étaient tellement variées, intéressantes et improvisées. Avec Blazevic, du lundi au vendredi, c’était pareil. Là, c’était adapté à chaque situation. Il fallait sans cesse être attentif car il y avait toujours quelque chose à découvrir. Chaque jour, on arrivait à la Jonelière en se disant : qu’est-ce qu’il va encore nous inventer aujourd’hui ? »

UN FOOTBALL DE MENEURS

Si les joueurs formés au club découvrent Suaudeau une fois chez les grands, ils sont d’abord passés entre les mains d’éducateurs de grande valeur. Au-dessus de ces polisseurs se trouve un ancien double champion de France : Raynald Denoueix. L’ancien défenseur, qui n’a connu que le FCN, accompagne l’arrivée de Coco à la tête de l’équipe première en 1982, prenant de son côté la tête du centre de formation. Après quinze ans et plusieurs découvertes qui aideront bien l’équipe de France à garnir son maillot d’une étoile, il succède à son ancien partenaire à l’été 1997. Nantes assure ainsi une continuité dans sa philosophie, promouvant un technicien du cru biberonné au jeu à la nantaise, ouvrant sans le savoir le dernier grand chapitre de ce style si particulier. Logiquement, les débuts de Denoueix sont hésitants. Parce que l’effectif s’est appauvri


PALMARÈS

Champion de France en 1965, 1966, 1973, 1977, 1980, 1983, 1995 et 2001. Vainqueur de la Coupe de France en 1979, 1999 et 2000.

RECORDS NATIONAUX d’abord, mais aussi parce que le nouveau maître des lieux n’a pas tout à fait les mêmes idées que ses prédécesseurs. Une constante reste : le mouvement. « L’appel déclenche la passe. À un moment, il y avait une théorie, à la DTN, qui disait que celui qui a le ballon commande. Mais si personne ne bouge, à quoi ça sert d’avoir Zidane et Platini ? Une de nos consignes d’entraînement pour apprendre à se démarquer, c’était de jouer sans lober, se rappelle-t-il. Le foot, c’est marquage / démarquage. Être arrêté, c’est à rayer du dictionnaire du footballeur. » Là où Coco voulait aller vite vers le but adverse, ajustant simplement le curseur entre physique et technique selon les caractéristiques de son groupe, Denoueix aime construire. « Moi, si c’est possible, je préfère avoir le ballon. Mais on en revient aux caractéristiques : quand j’étais à Nantes, avec l’équipe qu’on avait, si on n’avait pas au minimum entre 400 et 500 passes… Compte tenu de nos caractéristiques, c’est-à-dire pas des costauds – Carrière, Ziani, Monterrubio et compagnie –, il fallait que l’on ait le ballon. Cela me paraît logique. » Éric Carrière et Olivier Monterrubio, 1,73 et 1,72 m, sont tous deux sur le terrain pour la finale de Coupe de France 1999 contre Sedan. Au terme de sa deuxième saison à la tête du FCNA, le coach remporte un premier trophée, Monterrubio convertissant un penalty plutôt généreux à l’heure de jeu d’un match bien maîtrisé (1-0). Les deux compères sont encore alignés douze mois plus tard face au Petit Poucet calaisien, battu lui aussi par un coup de pied de réparation, à la dernière minute cette fois (2-1). Puis vient le titre de champion en 2001 et un honnête parcours en C1 2002, avec notamment deux victoires contre la Lazio de Nesta, Simeone, Mendieta et Crespo.

L’ÉCOLE EST FINIE

À chaque fois, on retrouve la même recherche d’une maîtrise du ballon et une patiente création du jeu. Un football de meneurs plutôt que de pistons, qui se rapproche – avec des joueurs bien moins complets – de ce qui se faisait avec Cruyff et se fera avec Guardiola en Catalogne un peu plus tard. Plus lent, ce jeu à la nantaise auquel on serait presque tenté d’accoler un astérisque ne plaisait d’ailleurs pas tant que cela à Suaudeau, ennuyé par ce rythme beaucoup plus lancinant. Mais si le style a changé, les bases de travail sont toujours là : formation, pensée collective, effort. Raynald

92 matches d’invincibilité à domicile (du 15 mai 1976 au 7 avril 1981). 44 saisons d’affilées en première division (1963-2007). Une seule défaite en championnat sur une saison (1994/95).

FORMÉS AU CLUB

Didier Deschamps, Marcel Desailly, Christian Karembeu, Jérémy Toulalan, Maxime Bossis, Philippe Gondet, Henri Michel, Mickaël Landreau, José Touré…

Denoueix, le retraité qui manque le plus au football français d’aujourd’hui, rencontré pour l’écriture de Comment regarder un match de foot ? : « En 2001, on était l’équipe championne de France avec le plus de joueurs formés au club. Et avec du jeu collectif, parce qu’avec nos joueurs, on ne pouvait pas s’en sortir individuellement. Un de mes anciens profs disait : “Le jour de l’examen, il faut que vous sachiez tout quasiment par cœur. Parce que comme vous allez être un peu comme ça [il tremble], ce n’est pas là que vous allez réfléchir, que vous allez concevoir des grands raisonnements”. Et les mecs, à un moment, ils se déplacent comme des automates, ils courent, et ils courent comme ils ont l’habitude de courir. Courir ensemble. Courir pour l’autre ! C’est le plaisir de se comprendre, grâce à des

« Les entraînements de Suaudeau étaient extraordinaires. On arrivait en se disant : qu’est-ce qu’il va encore nous inventer aujourd’hui ? » Japhet N’Doram

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références communes qui permettent, en anticipant à chaque instant, d’interpréter le jeu de la même manière. » Transcendant les dimensions stylistiques et tactiques, le jeu à la nantaise est, plus qu’une philosophie de jeu, une philosophie de club. Un projet général qui peut se remettre sur les bons rails malgré le passage d’entraîneurs aux conceptions différentes, à une seule condition : ne pas couper les racines. La formation, qui modèle des joueurs pensant de la même manière et des hommes concernés par les valeurs du club. Car là où le FC Barcelone peut acheter les stars qu’il estime compatibles avec son jeu, Nantes ou l’Ajax ne peuvent plus compter que sur leurs académies pour compenser l’écart financier. Une fois les formateurs historiques partis et la source tarie, le jeu à la nantaise était condamné. Les grandes écoles de jeu font des émules. Qu'en est-il de celle de Nantes ? Rareté à l’échelle mondiale et incongruité à l’échelle nationale, le club suivait un projet au long cours très compliqué à reproduire dans le football actuel, où tout doit aller très vite. Christian Gourcuff, qui en a donné une version personnelle et plus dogmatique, a un temps réussi à Lorient, et Mickaël Landreau semble marcher dans ses pas. Mais même la Masia barcelonaise connaît des difficultés, quasiment aucun jeune ne montant désormais en équipe première. Par sa vision, révolutionnaire pour l’époque et pensée pour durer, José Arribas pourrait être considéré comme le Cruyff français. Bien remplie, l’armoire à trophées n’a pas non plus débordé, les Verts ayant par exemple beaucoup plus gagné. Qui aurait pourtant imaginé qu’un club qui n’avait jamais connu l’élite avant 1963 puisse briser le cœur de tous les suiveurs quand, à la fin de la saison 2006/07, il la quitta sans fracas ? Le jeu à la nantaise est mort, restent les souvenirs. ●


9,18,27,36,45,54

Steven Gerrard vous met sur orbite d'une transversale tendue, parfaitement fouettée. Vous foncez jusqu'à la case 12.

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Vous voudriez bien avancer, mais un bus conduit par un chauffeur portugais s'est garé en travers de votre route. Vous devez attendre du renfort pour le contourner.

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Même si Old Trafford s'impatiente, vous êtes un bon soldat. Vous suivez les consignes de Louis van Gaal et faites indéfiniment tourner le ballon – sous peine que le Néerlandais se fâche tout rouge et exhibe encore ses parties dans le vestiaire. Cette possession stérile vous fait reculer en case 30.

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3 32 3

Vous ne pensiez tout de même pas vous en tirer comme ça ? Helenio Herrera vous a piégé avec son catenaccio. Cerné par huit défenseurs en bleu et noir qui vous chatouillent les chevilles, vous ne vous extirperez que si un coéquipier passe par là.

58

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30 3 1

Coup de chance, Marcelo Bielsa donne une conférence sur les quinze manières de créer des décalages dans les demi-espaces face à un adversaire disposé en 3-4-1-2. Vous êtes tellement captivé que vous passez votre tour.

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6

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Vous passez laborieusement le ballon à Xavi, il vous rend un caviar dans un fauteuil. Rejouez.

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Vous venez d'enchaîner une somptueuse séquence de trente passes rapides, pleine de maîtrise technique et d'intelligence. Éreinté, l'adversaire est sur le point de céder devant un jeu aussi maîtrisé. Le but de l'année est au bout de votre pied... Mais Pablo Correa bondit sur la pelouse et vous ramène par l'oreille à la case départ.

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, LE BEAU JEU DE L OIE

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Vous avez trouvé la recette ultime du beau jeu ! Johan Cruyff vous accueille au panthéon de l'esthétisme footballistique. Il n'a qu'une hâte : parler philosophie du foot avec vous. Diego Maradona vous dévoile le secret de ses dribbles. Michel Platini vous accorde une leçon de coups francs, avant des ateliers roulettes avec Zinédine Zidane et contrôles en extension avec Dennis Bergkamp. Puis, masterclass de défense debout avec Paolo Maldini, pour finir avec un bon verre de vin en compagnie de Pep Guardiola. Vous l'avez bien mérité.


, LE PROCES DE MOURINHO Au terme de la saison 2017/18, José Mourinho est jugé pour tentative d’assassinat du football en bande organisée. Le président de la cour demande le silence, mais sans frapper avec son marteau, car il n’en a pas : on n’est pas en Amérique, mais en France, au tribunal de d’Elliot Grandinstance. La foule, qui aurait voulu rester debout, s’assoit finalement.

à la rencontre qui se déroule. Ici contre Arsenal, il se préparait à accuser monsieur Wenger de, je cite, « voyeurisme ». LE PRÉSIDENT. Merci. J’appelle maintenant à la barre l’experte psychiatrique, Madame Françoise Toldo. Quelle est votre analyse, docteur ?

LE PRÉSIDENT. Accusé Mourinho, levez-vous ! Vous comparaissez pour tentative d’assassinat du football en bande organisée avec préméditation. Que plaidez-vous ?

FRANÇOISE TOLDO. Le bilan des entretiens est sans ambiguïté : nous

JOSÉ MOURINHO. Non coupable, Monsieur le président.

LE PRÉSIDENT. Précisez.

LE PRÉSIDENT. Commençons par l’audition des enquêteurs.

FRANÇOISE TOLDO. Absence totale et revendiquée d’empathie, assor-

avons affaire à un authentique pervers narcissique.

LE PRÉSIDENT. Venez-en aux faits.

tie de la mention prioritaire et permanente de soi. Lors de l’élimination de son propre club en coupe d’Europe, José Mourinho a ainsi déclaré publiquement : « Je ne vais pas en faire un drame, j’ai déjà éliminé Manchester en huitièmes avec Porto et le Real Madrid. Il n’y a donc rien de nouveau pour le club de se faire éliminer ».

DAVID WALLANDER. Des éléments concordants invitent à statuer à la

MAÎTRE PETITPONT-MORETTI. Obstruction. Monsieur Mourinho n’a fait

fois sur la mocheté du jeu proposé et le caractère délibéré de ces actes. Première pièce à conviction : cette heatmap de Juan Mata, lors d’un Manchester United-Liverpool du 10 mars 2018. Un joueur dont nous rappelons à la fois le poste offensif sur la feuille de match et les qualités esthétiques intrinsèques. Or il s’agit ici des zones d’activité d’un défenseur, voire d’un défenseur frileux.

qu’énoncer des faits.

DAVID WALLANDER. L’enquête du service des sports de la Gendarmerie

d’Optarascon a produit un dossier pour le moins accablant.

MAÎTRE PETITPONT-MORETTI, avocat de José Mourinho. Obstruction votre honneur ! On peut faire dire tout et son contraire à une heatmap, comme à toute statistique.

LE PRÉSIDENT. Et ils sont clairs. Poursuivez docteur. FRANÇOISE TOLDO. Il est aussi apparu, au cours des séances, que l’expression médiatique « The Special One » était l’œuvre de José Mourinho lui-même. MAÎTRE PETITPONT-MORETTI. Obstruction ! Il s’agissait là de se faire

respecter d’un vestiaire doté de forts caractères, de joueurs expérimentés. Les médias étaient libres de ne pas monter cela en épingle.

LE PRÉSIDENT. Les jurés verront s’il est possible de lui faire dire le

contraire de la mocheté.

LE PRÉSIDENT. Obstruction retenue.

DAVID WALLANDER. Voilà ensuite des photographies, prises par satellites, du carnet noir de Monsieur Mourinho : il ne sert qu’à noter les brouillons de ses déclarations d’après-match, dans l’indifférence totale

FRANÇOISE TOLDO. Le test de Rorschach sera plus parlant : José Mourinho a cru reconnaître son propre portrait onze fois sur les douze images qui lui ont été présentées.

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LE PRÉSIDENT. Pouvez-vous préciser au tribunal la nature de votre

« Obstruction votre honneur ! On peut faire dire tout et son contraire à une statistique. »

contribution ? SAMUEL ETO’O. Après l’expulsion très sévère de mon coéquipier Thiago Motta, José Mourinho a décidé de privilégier une défense de fer au jeu d’attaque. Il faut savoir que nous avions triomphé 3 à 1 lors du match aller et que nous étions alors en position de force. Il m’a donc demandé de jouer arrière droit, ce que j’ai accepté. J’ai défendu tel un Lion indomptable, Monsieur le président. J’ai regardé Lionel Messi dans les yeux et j’y ai lu la peur. LE PRÉSIDENT. Avez-vous conçu une amertume contre l’accusé à la

suite de ce match ? LE PRÉSIDENT. Intéressant… Et qu’a-t-il vu sur la douzième ? SAMUEL ETO’O. De Douala à Antalya, je n’ai foulé un terrain de football FRANÇOISE TOLDO. Pep Guardiola, Monsieur le président. LE PRÉSIDENT. Nous allons désormais passer à l’audition des témoins.

Veuillez décliner, Monsieur, vos qualités.

que pour remporter la partie. À ce titre, j’estime que José Mourinho a fait ce qu’il fallait ce soir-là. Par ailleurs, Samuel Eto’o apporte toujours sa force et son talent là où la nécessité s’en fait sentir. Croyez-bien que si je l’avais décidé, j’aurais été le plus grand défenseur du monde. Je suis donc heureux d’avoir joué arrière droit ce soir-là.

SAMUEL ETO’O. La vitesse. La précision. Je cours tel le guépard, je pique

tel le frelon.

LE PRÉSIDENT. Merci monsieur Eto’o. J’appelle maintenant la défense à

faire entrer son témoin ! LE PRÉSIDENT. Je voulais dire votre état-civil, votre profession. MAÎTRE PETITPONT-MORETTI. J’appelle Xabi Alonso, Monsieur le préSAMUEL ETO’O. Ah ! Je suis Samuel Eto’o Fils, né à Nkon en République

sident.

du Cameroun le 10 mars 1981. Avant-centre. Meilleur joueur d’Afrique, meilleur attaquant du monde. Je suis également un bon ami de Son Excellence Monsieur Paul Biya, président de la République du Cameroun.

LE PRÉSIDENT. Déclinez brièvement votre identité, Monsieur. XABI ALONSO. Alonso Xabi, Monsieur le président. Xabi avec un X au

LE PRÉSIDENT. Vous êtes ici pour témoigner, à la demande du ministère

public, sur vos activités de footballeur à l’époque où vous jouiez pour l’Inter de Milan, entre 2009 et 2011, sous les ordres de l’accusé.

début, sans T à la fin. Coaché par José Mourinho au Real Madrid de 2010 à 2013. MAÎTRE PETITPONT-MORETTI. Monsieur Alonso, Pouvez-vous décrire

SAMUEL ETO’O. J’ai marqué cinquante-trois buts.

aux jurés une causerie-type ?

LE PRÉSIDENT. Oui… Quelles étaient vos relations avec l’accusé ?

XABI ALONSO. Je mentionnerai les causeries lors de matches insigni-

SAMUEL ETO’O. Mitigées, Monsieur le président. Vous comprenez, je

fiants : même quand on menait tranquillement face à une équipe en milieu de tableau, ça lui arrivait de pousser une gueulante à la mi-temps. Interdiction de s’endormir lorsqu’on est coaché par José Mourinho.

venais de réaliser un triplé incroyable avec le FC Barcelone. Je venais à l’Inter avec l’envie de tout gagner qui me caractérise. Néanmoins, et malgré les qualités que j’ai décrites, M. Mourinho m’a fait jouer à gauche, me préférant un joueur argentin sympathique, mais très loin d’égaler mes propres performances.

LE PROCUREUR. Si seulement cela s’appliquait au public… LE PRÉSIDENT. Attendez votre tour. Reprenez, monsieur Petitpont-Mo-

retti. LE PRÉSIDENT. Je laisse les jurés juger de cette appréciation… M. Eto’o,

vous souvenez-vous de ce que vous faisiez le 27 avril 2010 entre 20 h 45 et 23 h ?

MAÎTRE PETITPONT-MORETTI. Des gueulantes lors des situations acquises, donc… Qu’est-ce que ça devait être lors des matches décisifs !

SAMUEL ETO’O. Monsieur le président, j’étais alors en train d’accomplir

XABI ALONSO. Eh bien justement, pas grand-chose. Il se montrait souvent serein lors des gros matches.

un grand exploit. Malgré l’adversité, j’ai qualifié l’Inter Milan en finale de la Ligue des champions dans un match homérique face au club qui n’avait pas su apprécier mes dispositions extraordinaires, j’ai nommé le FC Barcelone.

MAÎTRE PETITPONT-MORETTI. Vous voulez dire les matches impor-

tants ? Avec enjeu ?

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LE PROCUREUR. Et la beauté du jeu n’est plus un objectif. Ce sera tout pour moi, Monsieur le président.

« Nous avons affaire à un authentique pervers narcissique. Absence totale et revendiquée d’empathie, assortie de la mention prioritaire et permanente de soi. »

LE PRÉSIDENT. Merci. Maître Petitpont-Moretti, Monsieur Mourinho est

à vous. MAÎTRE PETITPONT-MORETTI. Monsieur le procureur parle « d’indiffé-

rence », Monsieur Mourinho. N’est-ce pas plutôt de la sérénité ? JOSÉ MOURINHO. J’ai toujours été en mesure de transmettre de la sérénité à mes joueurs. J’ai toujours eu les mêmes ambitions. La même implication, le même professionnalisme. Mais je suis aussi dans le contrôle de mes émotions. Je peux les dissimuler. J’essaie de contrôler mes sentiments, et surtout ma frustration. Je suis le « Calm One ». MAÎTRE PETITPONT-MORETTI. Comment préparez-vous vos matches

d’un point de vue tactique ? JOSÉ MOURINHO. Il faut se préparer à la surprise que l’adversaire peut

XABI ALONSO. Oui. Il savait que pour ces rencontres, il n’est pas néces-

saire d’en rajouter. Les joueurs sont déjà motivés et ne lâcheront rien. Dans ce genre d’occasions, il aimait souvent rappeler cette chose : « Ce n’est pas moi qui fais l’équipe, c’est vous ». MAÎTRE PETITPONT-MORETTI. « Ce n’est pas moi qui fais l’équipe, c’est

nous réserver. On envisage toutes les possibilités. Tactiquement, il faut tout prévoir et aller dans le détail le plus infime. Être exhaustif dans la précision. MAÎTRE PETITPONT-MORETTI. Monsieur Mourinho, comment souhai-

tez-vous que vos équipes jouent au football ?

LE PRÉSIDENT. Merci. Monsieur le procureur, le témoin est à vous.

JOSÉ MOURINHO. Globalement, j’essaie de faire avec les qualités de mes joueurs. Je me suis adapté partout où je suis passé. Mon équipe joue de telle ou telle façon parce que cela correspond à la qualité des joueurs que je possède.

vous. » Ce sera tout pour moi, merci Monsieur Alonso.

LE PROCUREUR. José Mourinho, n’aimez-vous pas faire de belles choses

MAÎTRE PETITPONT-MORETTI. Les reproches qui vous sont faits, dont le

avec le ballon ?

bien-fondé n’a pas encore été démontré…

JOSÉ MOURINHO. Vers les années 2010-2015, la possession était deve-

LE PROCUREUR. Obstruction !

nue un mot très important dans notre monde. Mais quelle est l’importance de la possession ? Les statistiques montrent très clairement qu’on peut gagner des matches sans possession.

MAÎTRE PETITPONT-MORETTI. Pardon, je reprends : les reproches qui

LE PROCUREUR. Comprenez-vous qu’on puisse précisément vous reprocher de gagner des matches sans style, alors que vous disposez d’excellents joueurs ? JOSÉ MOURINHO. Absolument pas, Monsieur le procureur. D’autant qu’entraîner une équipe, c’est aussi savoir gérer un passif : il aurait été plus facile pour moi d’avoir vingt nouveaux joueurs et de partir de zéro à chaque fois. Quand je suis arrivé à Manchester, il y avait des principes de jeu qui n’étaient clairement pas les miens.

vous sont faits seraient donc de toutes les façons le fait de la faiblesse de vos joueurs ? JOSÉ MOURINHO. On prépare mieux un match quand on est conscient de ses propres faiblesses. Je disais à mes joueurs que pour moi, ce qui est beau, c’est de ne pas donner à nos adversaires ce qu’ils veulent. LE PROCUREUR. Ni aux amateurs de beau jeu… JOSÉ MOURINHO. C’est vous qui le dites, monsieur le procureur. Un

match divertissant pour les supporters est une chose, un match divertissant pour ceux qui lisent le football différemment en est une autre.

LE PROCUREUR. Et donc cela obligerait à devenir indifférent à toute forme d’ambition esthétique ?

LE PRÉSIDENT. Eh bien, monsieur Mourinho, nous verrons ce qu’il en

JOSÉ MOURINHO. Figurez-vous qu’avec le temps, au fil de ma carrière,

sera pour nos jurés… Merci à tous pour vos précisions, je demande désormais au jury de bien vouloir se retirer pour délibérer… ●

j’ai mûri, je suis devenu plus apaisé. La victoire a fini par ne plus représenter la lune, et la défaite ne plus être un enfer.

98 % des propos de l’accusé sont extraits de citations authentiques.

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SIX STADES DES STADES LE STADE NATUREL

C'est d'abord la tribune qui fait le stade de football. Mais avant d'être érigée, la tribune fut souvent improvisée : on profita de la topographie du lieu, cuvette ou plateau entouré de buttes, ou bien on l'aménagea avec des remblais dont les pentes firent gradins. Stamford Bridge, Old Trafford, St James Park, Maine Road, Celtic Park ou Ibrox Park ont commencé ainsi. Ce contact avec le sol deviendra bien plus tard un parti pris avec des stades qui s'inscriront dans le paysage pour épouser le relief ou y imprimer un cratère : Zentralstadion de Leipzig (1956), Parkstadion de Gelsenkirchen (1973), Stade olympique de Munich (1972). Ce souci d'intégration est devenu rare, à mesure que les stades se refermaient sur eux-mêmes et devenaient plus indifférents à leur environnement. Celui de Braga est fermé d'un côté par une falaise rocheuse ; d'autres, modestes, s'ouvrent sur la mer. Si la nature n'entre plus dans le stade (sauf à Montpellier, en cas d'inondation), l'Estadio Akron de Guadalajara (2010) l'imite, avec ses parois extérieures enherbées et sa métaphore un peu lourde de volcan dont le toit serait un nuage…

LE STADE ANGLAIS

LE STADE NATIONAL

Le stade a vite été interprété en tant que monument national, devant obéir à un projet architectural démonstratif et ambitieux. Wembley prend les devants dès 1923, suivi par les parcs olympiques de Rome (Foro italico, 1911-1960) et Berlin (1936), sous influence fasciste… Tours, colonnes, portails, obélisques, statuaire : le caractère monumental s'affirme en réinterprétant les canons antiques, et en prônant le gigantisme. Le Stade Lénine de Moscou (1955, qui deviendra Loujniki), le Stadio olimpico de Rome (1953) dépasseront eux aussi la jauge de 100 000 places. Trois traits les identifient : l'obligatoire piste d'athlétisme leur imprime une forme ovale, leurs gradins sont d'un seul tenant (quasiment sans étage et formant un anneau continu), et ils sont à ciel ouvert. Ces grandes vasques héritent de l'esthétique ambiguë des régimes qui les ont enfantées. Ainsi l'Olympiastadion de Berlin est-il probablement la plus belle réussite de la catégorie… L'Amérique du Sud en livre des versions « colisée », très arrondies (mais moins élégantes) : Centenario de Montevideo (1930), Monumental de Buenos Aires (1938), Maracana de Rio (1950). Ces enceintes « mixtes », affligées d'une piste d'athlétisme, négligent le spectateur et l'éloignent du spectacle : la distance de vue et l'acoustique les condamnent pour le football. La Coupe du monde italienne de 1990 a persisté dans ce modèle, hélas pour les clubs concernés (à Bari, Turin, Rome ou Naples). Le Stade de France (1998) et le Stade olympique de Londres (2012) présentent d'ultimes compromis qui ne font pas illusion.

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Le stade anglais, c'est à la fois les stades britanniques et le stade dit à l'anglaise. Les toutes premières enceintes capables d'accueillir des foules entières et conçues exclusivement pour le football ont été construites outre-Manche. Beaucoup sous l'égide de l'Écossais Archibald Leitch, architecte précurseur qui invente les gradins modernes, plus confortables et plus sûrs. En cet âge du fer et de l'industrie, il couvre les tribunes de toits à deux pans caractéristiques avec leurs inévitables piliers, et les dote de quelques ornements. La tribune principale acquiert une façade extérieure, celle d'un monument public parfois imposant (Ibrox, Highbury – merveille art déco), qui intègre le stade dans son environnement urbain. Justement coincés entre quatre rues, ces stades ont plus tard poussé sur euxmêmes, en hauteur, comme Old Trafford, Stamford Bridge ou Anfield avec leurs tribunes hétéroclites. Ils sont progressivement détruits, tel White Hart Lane dernièrement, et il ne reste que de rares vestiges de l'ère Leitch, à Craven Cottage ou Goodison Park. Le stade à l'anglaise s'est largement exporté, devenant un standard international avec sa logique simple, propre aux stades dévolus au football dès l'origine : une tribune le long de chaque côté du terrain, des pylônes de projecteurs aux quatre coins. Resserré autour de la pelouse, ouvert aux angles (on y aperçoit donc l'extérieur), il figure une indémodable beauté classique. Peu d'entre eux restent dans leur jus, comme Bollaert ou Saint-Symphorien : on ferme leurs angles, on les couvre (GeoffroyGuichard, Ibrox), on les abandonne, comme l'ancien Westfalenstadion, véritable archétype de cette lignée avec le profil caractéristique de ses tribunes. Quelques jolies réinterprétations, toutefois : RheinEnergieStadion de Cologne (2003), Parken de Copenhague (1992), Stade Luigi-Ferraris de Gênes (1990).


Infrastructures d'abord fonctionnelles, les stades sont vite devenus des œuvres esthétiques. Typologie. Jérôme Latta

LE STADE TECHNO

LE STADE BRUTAL

La modernité au 20e siècle, c'est d'abord la fête du béton, et la possibilité technique d'ériger de vastes tribunes. Peu de poésie dans cet exercice : de la fonctionnalité nue (on voit l'envers des gradins), aucune recherche esthétique, plutôt des performances d'ingénieurs. Les vieux stades espagnols en donnent de nombreux exemples : SantiagoBernabeu, Camp Nou, Mestalla, VicenteCalderón, Sánchez-Pizjuán… Les ouvrages relèvent plus des ponts et chaussées que des écoles d'architecture. La structure est apparente, la matière brute, seule la tribune d'honneur peut disposer d'un toit – et il est tout aussi utilitaire. De l'extérieur, pas de façade, tout se passe à l'intérieur. Le spectateur n'y perd pas au change : les gradins dressent des murs de supporters au plus près du terrain. San Siro représente le mieux cette école et son évolution. Avec la construction de son deuxième étage, en 1956, l'architecte Armando Ronca le dote de rampes d'accès inclinées qui lui donnent des airs de parking automobile géant : il y a bien un geste esthétique, mais on le qualifiera de brutaliste. Trente ans plus tard, nouvelle élévation pour la Coupe du monde 1990. Le troisième niveau et la toiture sont supportés par des tours massives aux quatre angles, et la silhouette de l'édifice devient plus puissante que jamais. Un rude chef-d'œuvre.

L'ArenA d'Amsterdam (1996) est la réalisation emblématique de cette famille, au point de lui avoir donné son appellation. Inutile de chercher une cohérence esthétique parmi les « arenas » : la performance technologique prime. Toit amovible, pelouse rétractable, écrans très géants, connectivité, modularité, loges, équipements annexes… c'est un stade transformiste, un stade américanisé qui optimise le chiffre d'affaires, un centre commercial où le spectateur est choyé comme un consommateur. Il profite du confort d'un lieu couvert et chauffé, à défaut d'être réellement chaleureux. Le soleil n'y entre plus, il faut doper la pelouse à la luminothérapie et traiter ses champignons, mais il se pique d'écologie, à coups de ruches ou de panneaux solaires. Le technostade est autant en pointe pour la surveillance des supporters que pour l'optimisation de leurs dépenses. Ultime étape, le stade en réalité virtuelle, totalement dématérialisé ? Il peut être brutaliste, comme le lourd sarcophage de l'ArenA, s'effacer dans une forme oblongue devenue banale (Stade Pierre-Mauroy de Lille, 2012), ou affirmer sa singularité formelle (le Sapporo Dome et sa coque argentée, 2001). Souvent il est affligé de mornes façades extérieures évoquant celles des sièges de multinationales (Veltins Arena, 2001) – d'ailleurs certaines d'entre elles lui donnent leur nom. À l'image du New Wembley, il coûte souvent très cher, mais il est disponible dans des versions d'entrée de gamme comportant moins d'options : Parc OL (2016), Juventus Stadium (2011), Emirates (2006)…

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LE STADE OBJET

On peut voir dans le Parc des Princes (1972) à la fois une synthèse et un jalon. Il consacre la forme elliptique qui assure un compromis efficace entre visibilité et capacité, et il s'affirme comme un objet architectural radical – non sans quelque brutalité, avec sa coque de béton hérissée. Roger Taillibert marque aussi une étape dans le renfermement du stade sur lui-même, mais il inaugure surtout l'ère du stade objet (d'art), manifeste unique et spectaculaire né d'une feuille blanche. Le stade devient le tardif jouet de l'architecture moderniste et le béton part à la conquête du ciel, telle la tour du Stade olympique de Montréal (encore Taillibert) ou plus tard la corolle du Stade San Nicola de Bari (1990, par Renzo Piano, l'auteur du Centre Pompidou). C'est cependant au cours des dernières années que ce genre s'est radicalisé et que l'on a vu s'ériger de spectaculaires « gestes » d'architectes : nid d'oiseau de Pékin (2008), zeppelin de l'Allianz Arena de Munich (2005), forêt de piliers du nouveau stade de Bordeaux (2015), etc. Amateurs de starchitectes, les pays du Golfe et la Chine en ont réuni une belle collection. Au Qatar, le Al Wakrah Stadium de Zaha Hadid est tantôt censé évoquer un corail, tantôt une embarcation traditionnelle, mais il fait surtout penser à un sexe féminin. Leur beauté singulière veut forcer l'admiration, mais leur quête d'originalité tourne parfois à la gratuité ou à l'égocentrisme avec des monuments tombés du ciel. L'inénarrable stade en forme de crocodile de Bursa, en Turquie, bascule dans le gadget. À l'inverse, certaines recettes se répètent : enveloppes translucides ornées de motifs graphiques, anneaux textiles ou métalliques pour couvrir les tribunes… Et, stade objet ou stade techno, tous finissent par se ressembler totalement de l'intérieur : il n'y a pas trente-six manières d'optimiser le placement de dizaines de milliers de spectateurs autour d'une pelouse.


C’EST BEAU, UN HOMME QUI PLEURE Le sport professionnel offre régulièrement l’occasion de s’attendrir au spectacle d’athlètes en sanglots et le football lui-même propose quelques scènes fameuses aux amateurs de larmes : Diego Maradona à la fin de la finale perdue de la Coupe du monde 1990, Roberto Baggio dans les mêmes circonstances quatre ans plus tard, sont peut-être les plus célèbres mondialement ; en France, ce sont les larmes de Basile Boli à Bari, en 1991. Il n’est pas étonnant que les footballeurs se mettent à pleurer après une finale perdue, une légitime et cruelle déception se combinant au relâchement nerveux de la fin du match, quand il n’y a plus rien à faire et qu’on n’a plus, justement, que ses yeux pour pleurer. Le tout est de ne pas craquer avant l’heure, tel Thiago Silva dans les minutes précédant les tirs au but de Brésil-Chili en 2014… La larme patriotique, durant les hymnes, est mieux accueillie : on se souvient de l’avantcentre nord-coréen Tae Se Jong et de Patrice Évra lors du Mondial 2010. Plus intime : l’émotion du Croate Darjo Srna à l’Euro 2016, qui venait de perdre son père. Dans l’univers survirilisé et de plus en plus héroïsé du foot professionnel, les pleurs séduisent d’autant plus qu’ils inondent les yeux des plus expérimentés, des durs, des poilus, des tatoués : ceux de Pirlo après avoir perdu la Ligue des champions, ou de Buffon quand l’Italie échoue à se qualifier en Coupe du monde. Mais cette fenêtre entrouverte sur une humanité plus normale se referme bien vite – ainsi Boli, encore lui, en 1993 (après avoir gagné, cette fois-ci) nous signifie bien avec son : « J’ai pas pleuré ! Pas pleuré ! » devant les caméras que ses larmes de 1991 n’étaient pas dans l’ordre des choses. Quelques fragiles moments mouillés pour compenser des centaines de célébrations de but enrichies à la testostérone.

PARTIR EN BEAUTÉ Beaucoup de footballeurs terminent mal une belle carrière. Incapables de partir en retraite avant que le déclin de leurs capacités physiques ne les empêche de jouer à leur niveau, ils font alors la « saison de trop » (ou même plusieurs), finissent tristement, moqués dans les tribunes par des spectateurs ingrats. Paul Gascoigne, sombrant lentement dès sa trentième année ; Matthaüs, recordman des sélections (150) et capitaine à trente-huit ans d’une Allemagne éliminée dès le premier tour de l’Euro 2000 ; Desailly, relégué sur le banc français au cours de l’Euro 2004, ou Thuram lors de l’édition 2008, envoyé à la retraite par une roulette de Van Nistelrooy – un sort comparable à celui de Sandrine Soubeyrand à l’Euro 2013. Même le grand Diego a mal fini, tristement expulsé (pour dopage) de la World Cup américaine. D’autres, plus judicieux mais plus rares, font le choix de partir en beauté, c’est-à-dire au pic de leur gloire : plus modestes, parce qu’ils se savent périssables, ou plus orgueilleux, parce qu’ils veulent cacher leur décrépitude aux yeux du monde ? Platini, l’anti-Maradona, fit ses adieux au terrain à même pas trentedeux ans, certain qu’il ne pourrait plus faire aussi bien. L’internationale allemande Célia Šašic raccrocha à vingt-sept ans sur un titre de meilleure joueuse européenne 2015… Autre option, plus risquée : savoir durer, presque indéfiniment, pour devenir une légende – si possible locale en restant dans le même club. Ainsi de Totti ou de Gerrard, malgré des palmarès pas tout à fait à la hauteur de leur aura, de Pirlo, Zanetti ou Buffon, et même de Benjamin Nivet. Quant à la Brésilienne Formiga, la Coupe du monde 2019 en France pourraitêtre sa septième, à quarante-et-un ans… Ceux-là atteignent finalement le pic de leur carrière à son terme. Une arrivée au sommet pour un départ en beauté.

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DE LA BEAUTÉ (RELATIVE) DES FINALES Les finales sont souvent moches. Matches tendus, cadenassés par l’enjeu. Les joueurs n’osent pas attaquer, de peur de perdre, et surtout de perdre en finale, ce serait quand même trop con – bien que perdre sans parvenir à jouer soit pire, comme les Marseillais de 1991. De fait, si l’on considère les finales des derniers grands tournois internationaux, peu d’entre elles ont laissé le souvenir de grands matches, sinon pour les amateurs de combat athlétique et tactique (France-Italie 2006, Espagne-PaysBas 2010, Allemagne-Argentine 2014). C’est moins le cas des finales annuelles de clubs : on se dit qu’on pourra revenir l’année suivante, alors on se lâche (un peu) plus ; les formats en aller-retour de la Copa Libertadores ou de feu la Coupe de l’UEFA favorisent également des scénarios plus intéressants et dramatiques, d’un point de vue de spectateur. De surcroît, c’est bien connu, pour un beau match, il faut être deux : les finales dans lesquelles une formation domine à l’excès – France-Brésil (3-0) au Mondial 1998 ou États-Unis-Japon (5-2) au dernier Mondial féminin – font de beaux champions, mais pas de beaux matches. Reste que si l’enjeu étouffe le jeu, il est aussi un démultiplicateur d’émotion et un facteur de légendes. Il façonne le genre de beauté des finales, non pas esthétique, mais dramatique : leur tension exacerbe les sentiments, elles vont toujours délivrer des instants magiques ou tragiques et, à leur issue, accorder la gloire ou le désespoir. La victoire et la défaite seront immenses. Or ça, c’est toujours beau.


TROP BEAUX POUR ÊTRE AIMÉS Dans un sport qui chérit les jambes arquées et les gueules cassées, les fautes de goût vestimentaires et capillaires, avoir un physique de mannequin peut relever du délit de belle gueule. Le football masculin a beau être un vecteur d’identification, ce n’est pas le cinéma, et son panthéon ne compte quasiment que des physiques allant de quelconques à médiévaux. Le beau gosse est suspect, comme s’il ne pouvait décemment pas être à la fois beau et bon, comme si sa plastique faisait diversion – ou comme si l’homoérotisme évident de ce sport devait rester latent. Si en plus il « fait le beau », s’il apparaît dans les magazines de mode, les pubs pour cosmétiques masculins ou, pire, le calendrier des « Dieux du stade », son sort est scellé. En son temps, le « beau p’tit Rocheteau » avait tout fait pour échapper à cette étiquette. L’ère plus narcissique qui suivit libéra son lot de beaux mecs prêt à assumer les jalousies. Car il y eut forcément une part de ce vilain défaut (le défaut des vilains ?) dans les détestations dont furent victimes cette lignée qui va de David Ginola à Yoann Gourcuff en passant par Christophe Dugarry. Aujourd’hui, Olivier Giroud a repris le flambeau de la (belle) tête de Turc nationale. Est-ce un problème franco-français ? Le joli David Beckham n’a pas suscité d’antipathies très prononcées, peut-être parce que lui-même a veillé à ne pas se prétendre un très grand footballeur. Le cas d’un Paolo Maldini suggère, lui, qu’on peut se permettre d’être beau à condition d’être un joueur incontestable. Inversement, on va « embellir » de grands joueurs qui en seront les premiers surpris, à l’image de Zinédine Zidane avouant que lorsqu’il était jeune, seule sa future femme lui trouvait du charme… Pour sa part, Cristiano Ronaldo affiche ostensiblement sa volonté d’être Apollon parmi les dieux du football, et cette prétention énerve. La beauté sans l’élégance : le péché devient capital.

, QU,EST-CE QU UN BEAU BUT ? Lorsque nous est posée cette question, il nous vient immédiatement à l’esprit une frappe lointaine qui fait mouche, une reprise de volée acrobatique ou une ahurissante série de dribbles qui met à plat toute la défense adverse, gardien compris. Quelque chose d’unique ou presque : le slalom de Maradona avec l’Argentine en 1986 ou son remake par Messi face à Getafe en 2007, la samba de Ronaldinho avant un pointu fatal à Chelsea (2005), la frappe de trente-cinq mètres de Camille Abily en finale européenne 2012, etc. Un beau but serait-il donc avant tout un exploit individuel ? Rarement un échange de passes courtes qui disloque la défense adverse et place idéalement le buteur seul face à la cage désertée se voit attribuer ce label. On apprécie le mouvement, certes, mais les commentateurs en atténuent la portée. Ils parlent d’action qui a amené le but, considérant de fait qu’elle ne fait pas partie du but en lui-même. Et les mêmes d’ajouter, pour enfoncer le clou, que le buteur n’a plus qu’à pousser le ballon, sans grand mérite. Tant pis pour Loko, à la conclusion du chef-d’œuvre de Nantes face au PSG (1994), ou pour Cambiasso, dernier acteur d’une folle séquence de vingt-quatre passes des Albiceleste contre la Serbie (2006). D’un but, on ne retiendrait finalement que l’exploit de l’attaquant face à la cage, la façon dont il s’est emparé du ballon et a mystifié le gardien adverse. Tout ce qui s’est passé avant est effacé. Sa beauté serait donc relative au niveau de difficulté ou de virtuosité du dernier geste – et l’on pense à Bergkamp contre l’Argentine en 1998. Plus le joueur est loin, plus il est excentré, plus son équilibre est mis à contribution, et plus son but sera beau. L’effet de surprise entre aussi en ligne de compte. Quand un attaquant tente un tir d’où personne n’avait osé avant lui. Quand il reprend le ballon de volée là où on attendait un contrôle. Quand il lobe le gardien d’en face alors qu’on attendait plutôt une bonne frappe. L’invraisemblable retourné d’Ibrahimovic contre l’Angleterre, en 2012, en propose un archétype. Mais la beauté perçue d’un but sera aussi démultipliée par le contexte et l’enjeu, magnifiée par les moyens techniques mobilisés pour les filmer. Il faut savoir en inscrire d’exceptionnels en finale : Pelé 1958, Van Basten 1988, Trezeguet 2000, Zidane 2002, Carli Lloyd 2015… Tous seront plus célébrés que leurs répliques lors de matches lambda. Encore faut-il gagner : le but de Mandzukic, en finale de la Ligue des champions 2017, a été aussi sublime qu’amer pour la Juventus. Il faut enfin prendre en compte l’émotion et la joie procurées le foot s’apprécie aussi en partisan. L’adversaire honni ne marque jamais de beaux buts. On se souvient de cet attaquant qui, sur un centre un peu trop tendu, a intelligemment rabattu le ballon de la tête pour un coéquipier mieux placé. Et celui-ci, d’un retourné spectaculaire, envoya le ballon dans les filets. On ne se souvient pas que c’était un but magnifique, parce qu’on n’avait vraiment pas le cœur de l’apprécier. Klaus Fischer venait d’égaliser pour la RFA en demi-finale du Mundial 1982, un 8 juillet à Séville. ● Richard Coudrais

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, , TELEVISION

LE FOOTBALL EN SON MIROIR Le football télévisé a connu de nombreuses révolutions technologiques et esthétiques. Nous avons demandé à deux critiques de cinéma comment ils perçoivent ces évolutions du récit et de la mise en scène du jeu. Propos recueillis par Assia Hamdi QU’EST-CE QUI VOUS SEMBLE BEAU DANS LE FOOTBALL TÉLÉVISÉ, DANS LA DIFFUSION DES MATCHES, LA FAÇON DONT ILS SONT RÉALISÉS ? PATRICE BLOUIN. J’ai une passion pour la forme la plus simple de

l’image footballistique, le plan de base, ce plan panoramique central qui va de gauche à droite et d’avant en arrière, comme un poulpe. C’est un mouvement très lent, mais qui a une qualité onirique forte et aussi une grande efficacité. C’est la beauté du match de foot, le plan rêvé.

on s’est habitué à un autre standard, on a du mal avec une image qui entoure les joueurs d’un halo et empêche de les reconnaître. La netteté de la HD rappelle le direct de la Cour d’honneur, au Festival d’Avignon : dans la nuit, on reconnaît les acteurs et la beauté de l’éclairage artificiel magnifie le spectacle. EST-CE QUE CELA SIGNIFIE QUE LA BEAUTÉ DE L’IMAGE EST LIÉE À SA PERFORMANCE TECHNOLOGIQUE ?

AURÉLIEN FERENCZI. Le football, c’est toujours plus beau au PATRICE BLOUIN. Il y a une séduction propre, c’est certain, stade qu’à la télévision. Mais, oui, le plan large est un peu de l’image ultra brillante des écrans HD. Elle est très comme cette première image que l’on fixe en entrant associée, pour moi, à la nouvelle Ligue des Champions, dans un stade et qui est assez magique. À la télé, à l’hyperpuissance des grands clubs européens. Dans l’esthétique réside dans l’herbe, dans ce gazon vert ces images lisses et lumineuses règnent des corps qui exerce une espèce de puissance hypnotique. saillants, pris dans des maillots moulants. Rien Ce plan horizontal a quelque chose d’apaisant. à voir avec les tenues plus amples des images Quand on zappe et que l’on tombe sur un match de granuleuses du passé. Aujourd’hui, c’est comme si Écrivain et journaliste, il est l'auteur de football, il nous happe et nous calme. tout s’était resserré.

Patrice Blouin

QU’EST-CE QUI FAIT LA BEAUTÉ PLASTIQUE, PHOTOGRAPHIQUE DE L’IMAGE FOOTBALLISTIQUE À LA TÉLÉVISION ?

Les Champs de l'audiovisuel (éd. MF).

AURÉLIEN FERENCZI. Je ne suis pas un grand spectateur de la Ligue des champions, je préfère me concentrer sur la Ligue 1 voire, à l’occasion, jeter un œil aux échelons inférieurs… La beauté que je recherche dans les rencontres du Paris FC ou du Red Star, par exemple, n’est pas celle de l’image ou du pur plaisir plastique. C’est la beauté du récit, du sport.

PATRICE BLOUIN. Je suis assez d’accord avec Aurélien sur la beauté du gazon, la surface pure, le monochrome. Et c’est sur ce fond vert que se détachent ces personnages que sont les joueurs. Aucun footballeur ne prend plus soin aujourd’hui de sa photogénie en jouant que Cristiano Ronaldo. Il a une gestuelle propre. Avant un coup franc, il prend cette fameuse pose les jambes écartées, les mains sur les hanches, comme un super héros des années 50. Et quand il court, son tempo de course est ultra graphique. Ronaldo a vraiment le souci Grand reporter à Télérama, il a écrit de sa visibilité, la conscience qu’il apparaît au sein une série d'articles sur le foot et le d’une image.

Aurélien Ferenczi

QU’EST-CE QUI VOUS FRAPPE LE PLUS DANS LA FAÇON DE RECONSTITUER LE JEU AU TRAVERS DE LA RÉALISATION EN DIRECT ?

PATRICE BLOUIN. La réalisation obéit au classicisme du plan de base. Ensuite, il y a des ajouts secondaires, comme les champs et contrechamps en gros plan au moment des coups cinéma, pendant l'Euro 2016, francs. Quand on zoome entre la tête du frappeur et sur son blog Cinécure. AURÉLIEN FERENCZI. Aujourd’hui, les chaînes payantes celle du gardien, ce champ-contrechamp ajoute un comme beIN Sports relèguent certains matches sur les côté mélodramatique, voire érotique, qui efface la réalité canaux non HD et leur définition les rend irregardables car sportive – celle du mur séparant les deux protagonistes. C’est

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dans les films d’amour que l’on rapproche les amoureux de cette façon. Je remarque aussi qu’au cours de la retransmission, tout est fait pour dissimuler les écrans géants. Mais au moment où le gardien exécute un six mètres, l’image se répète sur l’écran de l’autre côté du stade, dans une mise en abyme qui transforme le tir en une relance infinie. C’est très beau. Et la balle ne retombe sur le terrain que par le retour abrupt au plan large. AURÉLIEN FERENCZI. La réalisation s’est standardisée. On a connu

un accroissement vertigineux du nombre de caméras, qui varie en fonction de l’importance du match. Plus on descend vers les divisions inférieures, plus on arrive à une mise en scène fruste, avec très peu de caméras. Mon quotidien, c’est la Ligue 1, et la mise en scène obéit souvent à des facteurs extérieurs à la construction d’un récit. Elle essaye tant bien que mal de suivre le commentaire, comme si elle était là pour le renforcer. Un commentateur désigne quelque chose et le réalisateur nous le montre avec un temps de retard, ce qui est absurde. Comme quand on nous dit qu’un joueur va bientôt entrer et qu’on le filme à l’échauffement : pendant ce temps, il se passe quelque chose sur le terrain… L’INVERSE EST ÉGALEMENT FRÉQUENT, QUAND LE RÉALISATEUR ENVOIE UN RALENTI QU’IL FAUT ALORS COMMENTER… AURÉLIEN FERENCZI. Oui, on impose au téléspectateur des choix de mise en scène dictés par des contraintes extérieures, comme le plan de coupe qui servira aux résumés de la journée. La réalisation a été externalisée, mais on a repris les standards de Canal+. Devant un match, j’ai régulièrement l’impression de ne pas voir ce que j’aurais envie de voir.

LE PLAN LARGE EST DE PLUS EN PLUS RÉDUIT À LA PORTION CONGRUE PAR LA MULTIPLICATION DE PLANS DE COUPE – SUR LES JOUEURS BALLE AU PIED, SUR LES BANCS, L’ARBITRE, LES TRIBUNES. LES TÉLÉVISIONS NE CONSTRUISENT-ELLE PAS UN AUTRE RÉCIT QUE CELUI DU JEU ? PATRICE BLOUIN. Le plan large me paraît encore prédominant. De temps

en temps, il est interrompu par des plans d’insert, de coupe, mais qui sont toujours digérés par ce mouvement plus fort et plus profond. De mon point de vue, si le football tue cela, il tue la poule aux œufs d’or. AURÉLIEN FERENCZI. Quand on est supporter, la notion de spectacle n’a

pas le même sens. Aujourd’hui, les chaînes sont confrontées à la nécessité de transformer une rencontre sportive en un spectacle télévisuel, ce qui peut parfois agacer. Cette transformation passe souvent par la surdramatisation des micro-incidents, des gros plans qui racontent de petites histoires, sachant que sur le terrain, on n’a pas toujours des acteurs stars, mais plus fréquemment des acteurs de série B. PATRICE BLOUIN. Le sport moderne a toujours été un produit de

l’entertainment de masse. C’est pourquoi la question n’est pas de savoir s’il y a ou non spectacularisation du sport, mais quels sont les types exacts de spectacularisation. Certaines évolutions sont appréciables, d’autres non. Si, toutes les cinq minutes, on filme les gens en train de crier et qu’on ne voit pas le jeu, c’est certainement une mauvaise spectacularisation. Avant, en escrime, on ne voyait l’expression du sabreur qu’au moment où il enlevait son masque, et c’était bouleversant. En 2004, les instances olympiques ont décidé qu’il fallait voir tout le temps leur visage, et ils ont adopté des masques transparents. C’est une conception stupide, et uniformisante, du spectacle.

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LES PLANS DE COUPE SONT DE PLUS EN PLUS DIFFUSÉS AU MOMENT OÙ LE JEU SE DÉROULE. ASSISTE-T-ON AU DÉVELOPPEMENT D’UN SPECTACLE PUREMENT TÉLÉVISUEL AU DÉTRIMENT DE LA RESTITUTION DU JEU ? PATRICE BLOUIN. C’est une vision un peu dramatisée je crois : je regarde le foot depuis vingt ans et je n’ai pas constaté de véritable dégradation. J’ai le sentiment que, pour l’essentiel, le football ne fait pas l’erreur d’oublier sa formule magique. AURÉLIEN FERENCZI. Je pense aussi que c’est encore marginal, même si j’ai

de plus en plus peur du moment où l’on va rater un corner, une occasion… L’exemple le plus flagrant, même s’il reste assez rare, ce sont les streakers qui descendent sur le terrain. Les télévisions suivent les consignes des fédérations pour ne pas montrer ce moment. Ce n’est pas du jeu proprement dit, mais ça se passe sur le terrain et on est privé de cette vérité-là. IL EN VA DE MÊME POUR LES BANDEROLES CRITIQUES, LES FUMIGÈNES… AURÉLIEN FERENCZI. C’est une forme de censure, qui rappelle les télés du bloc de l’Est… On ne nous montre pas la beauté du moment, de l’instant, de ce qui se passe en direct. Au point qu’un jour, les matches seront diffusés avec quelques secondes de retard, comme la mi-temps du Superbowl, pour cacher les incidents. Et ça, c’est un problème. Auparavant, plusieurs caméras filmaient de manière relativement objective ce qui arrivait sur le terrain. Mais aujourd’hui, on n’est plus sûr de voir tout ce qui s’y produit. PATRICE BLOUIN. Un très beau texte de Charles Tesson (critique et historien du cinéma, ndlr) parle du fameux but de Carlos Alberto en finale du Mondial1970. Le cadrage fait qu’au moment où Pelé effectue sa passe, on ne voit pas venir son coéquipier qui déboule au dernier moment, et la passe paraît un peu étrange, voire ratée. Des milliers de personnes ont suivi l’action en direct au stade, mais des millions l’ont vue à la télé avec ce suspense artificiel. Parfois, des cadrages télévisuels peuvent procurer des émotions esthético-sportives et contribuer à la mythologie d’un but. AUJOURD’HUI, LES RÉALISATEURS LANCENT DES RAFALES DE RALENTIS ASSEZ COURTS SOUS CINQ ANGLES DIFFÉRENTS… PATRICE BLOUIN. Ce qui m’embête, c’est qu’ils ralentissent des plans qui

ne sont plus des plans de foot. La « super loupe » rend tout spectaculaire. L’homme qui transpire en marchant devient une figure incroyable. Ces ralentis sont magnifiques, mais ces moments ne sont plus du tout sportifs. Les chaînes ont sans doute voulu se refaire une virginité, car on reprochait souvent aux anciens ralentis d’« esthétiser la violence ». Les joueurs sont capables de gestes sublimes, mais on les voit juste en train de transpirer, de marcher, de sourire – bref, de ne rien faire. Faire de la transfiguration du banal dans un stade de foot, c’est quand même dommage... À PROPOS DE LA LIGUE 1, LES RÉALISATEURS DISENT QUE S’ILS MULTIPLIENT ET RACCOURCISSENT LES PLANS, C’EST POUR DONNER UN RYTHME QUE LE JEU N’ASSURE PAS… PATRICE BLOUIN. Alors ils ont une mauvaise compréhension de la rapidité,

du rythme et de ce qu’est le spectacle. Un effet de rythme peut résulter du fait qu’il ne s’est rien passé pendant trois ou quatre plans et que, tout à coup, des plans s’enchaînent…

AURÉLIEN FERENCZI. Les diffuseurs ont probablement mené des études

sur ce qui fait zapper le téléspectateur. Et quand on change de plan, le téléspectateur reste, au lieu d’appuyer sur sa télécommande. Ce qu’on accepte dans une salle obscure où l’on a choisi de se rendre, on ne l’accepte pas quand il s’agit d’un spectacle télévisuel auquel on est confronté par hasard. On ne supporte pas qu’il n’advienne rien, et la seule manière de faire croire qu’il advient quelque chose, c’est de changer de plan. PATRICE BLOUIN. Je crois que les directeurs d’antenne se trompent sur le public. Et ce n’est pas parce que j’ai une version idéalisée du spectateur. Au contraire, c’est un point de vue très matérialiste. Le Tour de France par exemple, que j’adore, fait partie de ces grands spectacles que l’on regarde dans le canapé, à moitié endormi, en digérant son repas. A-t-on besoin d’urgence ou de vitesse ? QUELS SONT LES LIENS ENTRE LA RÉALISATION TÉLÉ, EN DIRECT, ET LA RÉALISATION CINÉMA, OÙ LE MONTAGE EST BEAUCOUP PLUS RÉFLÉCHI ? AURÉLIEN FERENCZI. J’ai pu croire que le cinéma et le foot étaient liés par

leur durée car, longtemps, la durée canonique d’un film a été de quatre-vingtdix minutes. Aujourd’hui, j’ai l’impression que les rapports avec le cinéma sont davantage liés aux conditions de réception des images. Les chaînes de télévision sont des robinets à films et les chaînes sportives, des robinets à matches. Dans les deux cas, on assiste à un morcellement de l’image dû au zapping. Il y a des images partout et tout le temps. On attrape des bribes de films et de foot, sur Twitter ou sur Instagram. Ces extraits peuvent être évocateurs, profonds – parfois plus que la vision d’un film ou d’un match tout entier. Il ne s’agit pas, pour moi, d’une expérience culturelle inférieure. PATRICE BLOUIN. Ce qui m’intéresse, aujourd’hui, ce n’est pas tant le rapport en amont du football au cinéma que de savoir ce que les gens font en aval avec les images : les détournements, les mèmes, les gifs, la façon dont l’image est devenue une matière. Lors de la Coupe du monde 2014, un internaute avait mis bout à bout tous les arrêts de Tim Howard. Un autre avait détourné la demi-finale Allemagne-Brésil en effaçant tous les joueurs brésiliens. C’était la plus belle version du match ! On aurait dit un film de Martin Arnold (réalisateur expérimental autrichien, ndr). Y A-T-IL DES ANALOGIES ENTRE LE CINÉMA ET LE FOOTBALL SUR LE PLAN DE LA DRAMATURGIE, DE LA FAÇON DE TISSER LE RÉCIT ? AURÉLIEN FERENCZI. Il y a vingt-cinq ans, le Real avait battu le PSG lors

du match aller de ce fameux 4-1. Le Real avait gagné 3-1, après un penalty dans les arrêts de jeu. Le tir de Michel avait été repoussé par Bernard Lama puis repris par le tireur. Ça me faisait penser aux fausses fins du cinéma d’horreur hollywoodien, quand on pense que le monstre de Halloween est à terre, alors qu’il finit toujours par se relever. Aujourd’hui, il est plus compliqué de trouver des analogies entre le cinéma dominant, le cinéma de blockbusters, et un match de Ligue des champions, qui en serait l’équivalent footballistique. Un match de Ligue des champions reste plus proche d’une tradition du gros film d’auteur européen, sélectionné au festival de Cannes. Après, les films et les matches sont des spectacles, et ces moments créent en nous des sensations diverses – d’ennui, de suspens, de joie… Peut-être qu’un très mauvais 0-0 en National ressemblera un peu à un film de Chantal Akerman (rires).

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PATRICE BLOUIN. J’appartiens à une tradition cinéphile qui défend l’idée d’un cinéma en direct, qui ne se situe donc pas d’abord du côté de la fiction ou de la théâtralisation. Pour que je ressente de l’émotion, il faut que j’aie le sentiment que quelque chose arrive. Le Mépris, disait Godard, est un documentaire sur Brigitte Bardot. Actuellement, une cinéaste comme la japonaise Naomi Kawase est obsédée par les accidents et elle fait en sorte qu’ils surgissent à l’écran. Ses cameramen viennent du documentaire, elle ne leur dit rien de la scène : ils captent donc les images comme dans un direct. Et le football, ce n’est que ça : quelque chose va se produire dans le temps, on ne sait pas quand ni comment, mais quand ça arrive, ça arrive vraiment, sans être écrit à l’avance. Quelqu’un qui aime le foot devrait aimer le cinéma de Naomi Kawase ! Et les millions de personnes qui regardent la Ligue des champions devraient aller voir les films d’Apichatpong Weerasethakul (rires). Ce sont les mêmes émotions ! AURÉLIEN FERENCZI. Malheureusement, on ne peut plus dire qu’en

Ligue des champions, le scénario n’est pas écrit, et je doute que l’on puisse comparer la Ligue des champions à un cinéma d’auteur un peu exigeant… Dans les années 70, les clubs italiens ont inventé cette fatalité scénaristique : ils nous faisaient croire que quelque chose d’autre pouvait arriver, mais ils l’emportaient finalement. C’est dans les divisions inférieures que quelque chose pourrait advenir, qui n’advient pas – ce qui ressemble au « slow cinéma », ce cinéma de pure contemplation. J’aime bien ces 0-0 déceptifs.

« Si un cinéaste réalisait un match de foot, il se sentirait obligé de faire le malin. Le football étant plus important que le cinéma, ce serait toucher à un objet sacré. » Aurélien Ferenczi

QUEL CINÉASTE CONTEMPORAIN AIMERIEZ-VOUS VOIR EXPÉRIMENTER SUR LA RÉALISATION DES MATCHES TÉLÉVISÉS ? PATRICE BLOUIN. J’adore Gus Van Sant mais je n’ai aucune envie de le voir

réaliser un match de football ! Je préfère que des réalisateurs anonymes continuent d’enregistrer les rencontres avec leurs machines ordinaires. Mettre de l’auteurisme dans cette affaire me navrerait plutôt. Le plan large, ce plan de base qu’on évoquait tout à l’heure n’appartient à personne, et c’est ce qui le rend magnifique. AURÉLIEN FERENCZI. Si un cinéaste réalisait un match de foot, il se sentirait obligé de faire le malin. Le football étant plus important que le cinéma, ce serait toucher à un objet sacré. En revanche, si l’on pense au retourné invraisemblable de Cristiano Ronaldo et à certains de ses gestes, on peut faire le lien avec les jeux vidéo. Aujourd’hui, les codes de la réalisation télévisée sont proches du découpage des matches dans les simulations de football. Sur le jeu FIFA, on a installé le « mode parcours » qui permet de suivre un joueur plutôt qu’un autre : on entre dans une configuration où on ne change plus de joueur, quitte à toucher un nombre ridicule de ballons. QUE PENSEZ-VOUS D’UNE EXPÉRIMENTATION COMME CELLE DE LA SPIDERCAM, QUI SURVOLE LE TERRAIN ? PATRICE BLOUIN. Autant j’ai une fascination pour le plan large de base,

autant j’apprécie peu ce plan très géométrique, trop froid et trop rationnel. Mais je dois bien admettre qu’en 2014, quand Neymar se blesse contre la Colombie et doit quitter le terrain, la spidercam le suit en surplomb en une séquence incroyable. Le paradoxe est que cette technique, conçue pour privilégier une vision globale, totale, stratégique, ait pu produire un plan aussi tragique et singulier d’un corps qui sort sur une civière…

ON PARLE BEAUCOUP DE RÉALITÉ VIRTUELLE, DE 3D... COMMENT IMAGINEZ-VOUS LES INNOVATIONS À VENIR ET LES FUTURES MANIÈRES DE RÉALISER ? AURÉLIEN FERENCZI. La « nouvelle frontière », c’est le son. Je ne suis

pas fan de la réalisation télévisée et j’aime encore moins le caractère de bricolage des commentaires actuels, les répétitions, les choses dites ad nauseam, les retournements de veste. On a toujours l’impression d’avoir une longueur d’avance sur les commentateurs, et on apprend à ne plus les écouter. Devant ma télé, j’aurais envie d’entendre ce que se disent les joueurs, comment ils parlent à l’arbitre, entendre davantage ce qui se passe sur le terrain. PATRICE BLOUIN. Lors de la Coupe du monde 2010, le Pathé Wepler, place

de Clichy, avait projeté les demi-finales en 3D. Du fait du petit nombre de caméras 3D installées sur le terrain, on retrouvait des plans de durée beaucoup plus longue et des angles anciens – comme une caméra placée derrière le but. On percevait aussi beaucoup mieux la stature des joueurs. Surtout, on avait vraiment l’impression d’être en partie dans le stade et en partie dans la salle, c’était très troublant. À un moment, les spectateurs du cinéma ont même prolongé la ola lancée dans le stade. Cette unité hybride, moitié stade, moitié salle, je l’avais trouvée fantastique. ●

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JEUX D’ENFANT par Gilles Juan

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RENCONTRE

« Je me suis toujours battu avec mon corps »

Vingt ans que le Phénomène est devenu le Phénomène. Arrivé à la Coupe du monde 98 au sommet de sa forme, on s’est vite aperçu, par la suite, que le super-héros était en réalité très humain. Rencontre avec la légende Ronaldo Nazario. Texte Diego Barcala, photos Lino Escurís Publié dans la revue Líbero #24, printemps 2018

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M

ilan resplendit en cet unique jour de soleil de tout l’hiver. La via Statuto, en plein centre-ville, voit se mêler un trafic automobile frénétique à une foule plus tranquille de passants, emmitouflés dans d’élégants manteaux ou portant des chaussettes colorées, des lunettes de soleil et des foulards éclatants. Le Phénomène est de retour et on a l’impression que le printemps est revenu avec lui. Dans une boutique reconvertie en studio, on a disposé des maillots floqués « Fenomeno 10 »1. Les Intéristes ont créé cette tunique en souvenir d’une nuit européenne durant laquelle Ronaldo, en multipliant les courses vers les buts de la Lazio, avait fait passer Nesta pour le défenseur d’une équipe junior2. Vingt ans ont passé depuis ce match d’anthologie, et le sponsor du joueur a décidé de commémorer l’événement. L’ex-attaquant débarque, tout sourire, et s’assoit à la table. « On a bien changé », semble penser ce quadra en sweat-shirt. Physiquement, il ressemble à l’archétype de l’ancien joueur de foot : cheveux bouclés, joues un peu bouffies, yeux fatigués, corps imposant. Un supporter de l’Inter toque à la vitrine de la boutique pour saluer l’idole. Les tifosi lui ont aujourd’hui pardonné son transfert au Real, survenu à la suite de son miraculeux retour victorieux pour le Mondial 2002, après presque deux ans de convalescence. Le temps a passé et seuls les bons souvenirs demeurent dans cette ville qui s’est lamentée, comme presque toute l’Italie, des deux blessures consécutives qui avaient alors tronqué la carrière supersonique de l’attaquant. Ronaldo semble lui aussi se l’être pardonné, et vivre désormais en paix avec lui-même. « Marquer des buts et sentir l’énergie de ce moment me manque. Mais le match est sans doute la seule chose que je regrette vraiment. Parce que tout le reste représentait un énorme sacrifice pour moi. Durant une saison, on était complètement fondus dans la vie de groupe. Beaucoup de voyages, les entraînements quotidiens, très peu de vacances, jamais de repos, et beaucoup de matches… »

JOUEUR OPTIMISÉ

De mini-interview en mini-interview avec les divers médias invités, Ronaldo éponge la sueur sur son front avec une serviette blanche. Il ne fait pas spécialement chaud, mais il semble un peu malade. Il tousse, parle les yeux mi-clos, d’une voix caverneuse. Sa gestuelle, son apparence physique rappellent son homologue sur l’Olympe, Diego Maradona. Mais ce n’est qu’en apparence. Car le cerveau du brésilien est une navette spatiale comparée à celui de la « comète cosmique », comme le journaliste Victor Hugo Morales avait surnommé le numéro 10 argentin. Ronaldo s’empare des derniers numéros de Libero, feuillette la revue, s’arrête sur un reportage consacré au frère de Zico et rigole en voyant la couverture sur Roberto Carlos. « Mon ami Roberto », note-t-il. Précisément le coéquipier qui crut le perdre, dans un hôtel parisien, juste avant la finale du Mondial 98 : « Ronaldo est en train de mourir, Ronaldo est en train de mourir ! », avait-il alors crié en voyant les étranges convulsions et l’écume autour de la bouche de l’attaquant. « J’ai peut-être perdu une Coupe du monde, mais j’ai conservé la vie », affirme aujourd’hui Ronaldo en se remémorant ce nébuleux événement, que certains avaient qualifié de crise d’épilepsie quand d’autres parlaient de crise cardiaque. Les funérailles du capitaine de la Fiorentina, Davide Astori, ont eu lieu quelques heures auparavant, et Ronaldo participe à sa manière au recueillement collectif en mémoire du joueur. Bien sûr, il ne peut s’empêcher d’activer le pilotage

automatique pour répondre à certaines questions. Mais quand il s’agit d’évoquer les moments clés de sa carrière, il ravive ses souvenirs. « J’ai commencé les entraînements d’athlétisme en arrivant à l’Inter. Cela m’a beaucoup aidé, parce que sur les premiers mètres, je faisais la différence comme personne. S’entraîner avec les techniques adéquates te fait gagner de précieuses secondes. J’ai su profiter des moyens mis à ma disposition et j’ai toujours cherché à optimiser ma condition physique. Un attaquant doit pouvoir gagner deux mètres rien qu’au démarrage. »

JOUEUR RECONFIGURÉ

Ses deux premières saisons en Italie formèrent, avec sa saison précédente à Barcelone, un trio d’années magiques : 37 matches au Barça, 34 buts. Sa première année à l’Inter : 25 buts en 34 matches. Mais aussi des dribbles, des chevauchées et des démarrages balle au pied, lancé à pleine vitesse comme sur une autoroute. C’est alors que survint dans sa vie ce maudit tendon rotulien, et que naquit un autre joueur. Tout aussi imparable, mais avec d’autres qualités. On l’interroge sur cette deuxième étape de sa carrière, qui commença par une entrée en jeu lors d’un match face à Alavés. « C’était incroyable. Une journée vraiment spéciale. La tension était très forte. Commencer avec le Real à Bernabéu était une très grande responsabilité. Je suis rentré, il restait vingt minutes. Je m’étais énormément préparé pour cet instant-là, j’étais physiquement prêt, et après avoir patienté plus de trois semaines pour reprendre, ce fut un grand moment, bien plus que tout ce que j’avais pu imaginer », explique-t-il. Les deux buts inscrits ce soir-là révélèrent un nouveau Ronaldo. Contrôle et frappe. Tout aussi rapide, mais sur dix mètres de moins qu’avant ses blessures. Comme Michael Jordan, qui avait amélioré la qualité de ses shoots, lors de son retour sur les terrains, afin d’éviter de trop importants efforts physiques, Ronaldo avait décidé de réduire les courses pour se faire plus présent dans la surface de réparation. Intelligence totale, et parfaite connaissance de ses nouvelles capacités physiologiques. Cela rend plus cocasse et sympathique de le voir aujourd’hui, avec son allure actuelle, commenter la souffrance de ses entraînements d’alors. Même si l’on perçoit une grande sincérité teintée d’amertume au moment d’évoquer ses périodes de convalescence, et l’enfer que représentait pour lui chaque goutte de sueur dépensée à la salle de sport : « Je me suis beaucoup battu avec mon corps. Je suis toujours allé chercher ce que me corps réclamait. J’ai fait des sacrifices énormes pour être bien physiquement et pouvoir être compétitif ».

JOUEUR DE TENNIS

Le poids de ces efforts a laissé des séquelles. Il évoque la dernière fois qu’il a joué au football, en décembre. « Je me suis fait une élongation musculaire et je suis resté deux mois sans m’entraîner. Mais là je suis apte pour reprendre le sport. » Plutôt le tennis. « Je joue beaucoup, j’adore le tennis, qui m’occasionne beaucoup moins de blessures. J’ai enfin trouvé mon sport ! » Il se marre. Un peu comme si Picasso s’était mis à jouer de la flûte trois soirs par semaine et déclarait : « J’adore la musique. J’ai enfin trouvé ma discipline artistique ». Mais Ronaldo est ainsi et laisse peu poindre la vanité dans ses actes comme dans ses déclarations. « Que les gens me surnomment “le Phénomène” engendrait de la fierté, mais aussi beaucoup de responsabilités, à la fois sur et

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RENCONTRE

en dehors du terrain. » Il connaît son statut, ce qui l’aide aussi à appréhender d’inévitables comparaisons. Quand on lui demande si la convalescence de Neymar pour le Mondial peut être rapprochée de la sienne avant la Coupe du monde 2002, il s’étonne un peu, puis répond : « Sa blessure est bien plus gérable que la mienne ». Avant de recommander au numéro 10 brésilien de « se dégager de la pression ». Une attitude que Ronaldo a pratiquée comme peu de joueurs, lui qui a joué tant de finales. Bien qu’il vienne juste de franchir le seuil des quarante ans, il parle avec un certain détachement de l’actualité du football. Qu’est-ce que ça lui fait qu’un adolescent pense que Ronaldo est portugais ? « Je le vis très bien parce que je ne suis et ne serai jamais unique dans le football. Mon histoire avec ce sport a commencé parce que j’admirais moi-même de grands joueurs et que je voulais devenir comme eux. J’y suis parvenu, et beaucoup d’autres grands joueurs se sont ensuite inspirés de ma manière de jouer. Aujourd’hui, c’est au tour de Cristiano Ronaldo, Messi ou Neymar, et c’est justement parce qu’ils sont à un tel niveau que le football est plus apprécié et pratiqué que jamais. » Ronaldo s’avère aussi un maître dans l’art de l’esquive.

JOUEUR DE PIANO

Il vit aujourd’hui à Madrid, et participe avec le Real à divers événements pour le club. Malgré l’amertume d’une fin de carrière marquée par d’incessantes blessures, et l’impression qu’il avait fini par renoncer à tout travail physique, ses statistiques dans la capitale espagnole s’avèrent remarquables. C’est le seul club où il a dépassé les cent buts officiels (104 pour 177 parties jouées). Sa relation avec le public de Bernabéu fut explosive, pour les débuts de folie dont on a déjà parlé, comme pour les doutes qui ont toujours accompagné son style de jeu très particulier, puisqu’il se dispensait d’efforts défensifs et semblait choisir les moments où il ferait la différence. « Je suis venu pour jouer du piano, pas pour le transporter », s’était-il défendu alors. Un génie. « Casillas et Ronaldo », ainsi la presse réduisait-elle le Real à l’aube du XXIe siècle. Il fut le premier attaquant véloce d’une longue série, dans un club habitué à voir évoluer des joueurs aux qualités plus subtiles. Il a donc souffert d’une certaine incompréhension, qu’un Gareth Bale connaît à son tour aujourd’hui. Cependant, Ronaldo n’a jamais totalement pris acte du fait que le public ne comprenne pas son jeu. « Une incompréhension ? Je ne crois pas. C’est vrai qu’avant moi, d’autres grands joueurs, comme Hugo Sanchez ou Zamorano, avaient marqué leur époque dans un style d’attaquant axial très à l’aise balle au pied. Et, oui, la vitesse a toujours été ma principale qualité. J’essayais systématiquement de me positionner sur le terrain de manière à disposer des quelques mètres d’avance qui me permettraient de tirer au but. Mais ce que veulent les gens à Madrid, c’est avant tout que le Real gagne. Et le Real a su le faire avec des styles de jeu et des choix tactiques différents. Une équipe devient grande par ses joueurs, mais aussi par sa culture de la victoire. » Celle de Ronaldo est attestée par ses titres, mais on retiendra de lui bien plus que son palmarès. ●

« Je ne suis et ne serai jamais unique dans le football. Mon histoire avec ce sport a commencé parce que j’admirais moi-même de grands joueurs et que je voulais devenir comme eux. »

1. Il portait ce numéro à son arrivée à l’Inter car Ivan Zamorano avait refusé de lui céder le 9. 2. La finale de la Coupe de l’UEFA en 1998, remportée 3-0 par l’Inter de Ronaldo face à la Lazio de Nesta.

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BASTIEN VIVÈS

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Les anti-stades de Géraud Soulhiol Dans son cabinet de « contre-architecture », l’artiste Géraud Soulhiol traduit sa fascination pour les stades en imaginant des enceintes mutantes entre réel et imaginaire. Texte Jérôme Latta, oeuvres de l’artiste

Le double vitrage de l’atelier de Géraud Soulhiol ne suffit pas à filtrer l’animation de la rue des Poissonniers, en plein cœur du quartier africain du 18e arrondissement de Paris. La foule du vendredi et les produits alimentaires débordent des commerces, les voix font une rumeur continue qui monte dans la pièce d’angle, au premier étage. Ici, pas de chevalet ou de table de dessin – le décor est celui, familier, du vieil appartement parisien avec moulures, parquets qui craquent, distribution alambiquée –, mais des objets intrigants disséminés un peu partout. Au mur, ce qui semble d’abord l’agrandissement de la photo-satellite d’une île dont on perçoit vite le caractère fictif : elle est constellée de centaines de stades. Sur le plan de travail, une maquette du Stade de France au centre duquel est plantée Notre-Dame. Moins étrange, une plaque émaillée sur métal figure Carlos Valderrama en tenue de la Colombie : le seul décalage vient de l’embonpoint du joueur, qui pose visiblement quelque temps après la fin de sa carrière.

CRÉATURES HYBRIDES

Avant d’en arriver là, Géraud Soulhiol est passé par les Beaux-Arts de Toulouse. Particulièrement porté sur le dessin, son travail de fin d’études, en 2007, s’intitule La Forêt et exprime déjà un penchant pour les miniatures. Il va ensuite cultiver celui-ci à Londres… contraint par l’exiguïté de l’espace où il réside. Il envisage alors plus d’embrasser la profession de graphiste que de commencer un parcours dans l’art. Mais dans la capitale britannique, il entame une tournée des grands stades – sans pouvoir toujours y entrer compte tenu du prix des places. Highbury devient le sujet du tout premier dessin de sa série Arena (2009-2011) – offert à l’ami qui l’hébergeait. Parti vivre à Berlin, il découvre avec quelque enthousiasme l’Olympiastadion rénové pour la Coupe du monde. Mais il développe aussi sa fascination pour des enceintes jamais visitées, comme Giuseppe-Meazza à Milan. C’est l’époque où ses travaux commencent à retenir l’attention dans le monde de l’art. « J’ai eu envie de parcourir ce sujet-là », se souvient ce trentenaire à la parole posée et à l’allure juvénile. Avec ses Arenas (2009), San Siro, le Stade de France, le Parc des Princes, Wembley, l’Emirates Stadium, le Westfalenstadion ou Santiago-Bernabeu deviennent des créatures hybrides, le résultat de leur fusion avec d’autres

édifices de leur ville. Les monstres nés de ce « cabinet de contre-architecture », selon l’expression de leur auteur, sont étonnamment harmonieux, comme le mariage gothique du Parc des Princes avec Notre-Dame, ou celui du Camp Nou avec la Sagrada Familia. Gagnés par la ruine, ils semblent des vestiges de notre civilisation.

CHOC ESTHÉTIQUE

Géraud Soulhiol fait remonter cet intérêt pour les stades au « choc esthétique » ressenti l’année de ses dix ans, quand il découvre le Stadium de Toulouse avec les jeunes de son club, le FC Bégoux, près de Cahors. Peu importe que ce fut pour « un match pourri », s’amuse-t-il, avec peu de spectateurs et aucune occasion (un 0-0 contre Montpellier au début des années 90) : il est frappé par « cet espace immense, cette sorte de globalité fermée », son impact visuel. Ses premiers vrais souvenirs de match datent de la Coupe du monde 1990, dont celui de la demi-finale Argentine-Italie. Il confie cependant s’être initié au football avec Olive et Tom et des cassettes VHS que lui prêtent des copains, comme 500 buts en avalanche ou Platini, le parcours d’un géant. Plus tard, devenu supporter du TFC, son intérêt pour le football se traduira déjà par des confrontations avec le graphisme : avec des amis, il élabore des quiz sur des blasons de club dont ils effacent les noms. « Je n’ai pas un regard d’architecte sur les stades, je m’intéresse à leur diversité de formes, à leur caractère démesuré. Ce sont des lieux clos, qui font penser à des citadelles, des cathédrales. » D’où l’envie d’imaginer et de dessiner les forteresses mutantes de la série Arena, mais aussi des « stades inversés » : les tribunes du Camp Nou, du Vélodrome ou d’Anfield, sont retournées vers l’extérieur, dos à la pelouse. Il s’agit « d’annuler le caractère fonctionnel du stade », quitte à faire disparaître le terrain et le jeu lui-même. Avec les Gratteciel (2013), il étire une trentaine de stades à une hauteur vertigineuse, les transformant en impossibles monuments verticaux. Il les fusionnera même, par photomontage, dans une sorte de tour Burj Khalifa encore plus monstrueuse que l’original de Dubaï.

DERNIERS STADES

La série Derby (2013), reproduite pages suivantes, constitue plus « une sorte de fantaisie, le seul travail qui fait transparaître mon intérêt pour le football ».

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GALERIE

Le Parc des Princes, 2010

« Je n’ai pas un regard d’architecte sur les stades, je m’intéresse à leur diversité de formes, à leur caractère démesuré. »

Cette fois, ce sont les grandes rivalités entre clubs qui sont représentées par l’union de leurs antres, entremêlés comme des alliances. Le cycle s’achève avec Projet Arena (2016), « un travail pivot, qui a servi de synthèse » – littéralement, puisque Géraud Soulhiol utilise l’impression 3D et des hologrammes pour représenter trois stades (dont le Contre-stade Vélodrome) aux architectures encore plus chimériques. La démarche consiste encore à « partir d’édifices existants pour arriver à la frontière entre le réel et l’imaginaire ». S’il fallait continuer dans cette voie, l’artiste imagine une vidéo de présentation d’un projet de stade fictif. Mais il coupe court à cette perspective : « Je suis arrivé au bout de ce que j’avais envie de faire ». Son Territoire des stades (2013), dont un pendant est un Territoire des lacs, témoigne de son envie d’explorer d’autres formes, dont celle des cartographies qu’il compose en « découpant » et en réassemblant des vues satellitaires de Google Earth. Sur cette carte se serrent plus de cinq cents enceintes. « J’ai parcouru le monde pour “cueillir des stades”. Mais ce n’est pas un recensement, plutôt une composition », explique-t-il. Le thème des enceintes sportives est un fil rouge de la production de Soulhiol, qui en suit d’autres. Mais on comprend bien pourquoi cette matière a pu séduire un art qui s’attache à jouer entre différentes techniques et différentes échelles, à hybrider les architectures et les territoires, à confronter nature et urbanisme. Cette figure fait quelques apparitions dans d’autres séries de ses travaux, y compris récents. Il n’est donc pas dit que Géraud Soulhiol ne reviendra pas au stade. ●

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Paris / Marseille (sĂŠrie Derby), 2013, collage numĂŠrique, impression photo sur aluminium Dibond, 30 x 30 cm


Munich / Dortmund


Rio / São Paulo


Madrid / Barcelone


Manchester


Buenos Aires


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BASTIEN VIVÈS

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Balles réelles, ballons perdus Texte Jean Michelin, photo Afp

Capitaine dans l’Armée de terre française, Jean Michelin raconte le football vécu par les soldats : le football que l’on regarde (quand on peut), celui que l’on joue, et celui qui partage parfois son terrain avec celui de la guerre. NUMÉRO 02 | LESCAHIERSDUFOOT | 92


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RÉCIT

L

orsque le coup de sifflet final a retenti, ce 15 juillet 2018 vers 13 heures locales, et que la France est devenue championne du monde de football pour la deuxième fois de son histoire, j’ai fait comme tout le monde ou presque. Je me suis laissé emporter un bref instant par la joie collective des commentateurs, du public, des téléspectateurs. J’ai aussi pensé, presque tout de suite, à ces soldats français, en Afrique, en Estonie, au Liban, en Guyane, partout dans le monde. À ceux qui étaient en train de regarder le match entre deux patrouilles, deux tours de garde, deux missions. Ceux qui étaient assis sur des chaises en plastiques, dans un hangar, face à un écran de fortune bricolé à la hâte. Ceux qui faisaient durer l’une des deux bières quotidiennes généralement autorisées quand on n’est pas de service, gardant l’autre pour après, espérant une tolérance plus grande des chefs peut-être. Ceux qui étaient en vol, en mer, sur la route, dans une guérite, à leur poste. Ceux à qui il faudrait raconter. Ceux qui comprendraient peut-être, à la clameur s’échappant d’une tente ou d’une salle voisine. Ceux qui s’en foutaient un peu aussi, enfin, mais qui se laisseraient emporter par les autres, parce que les joies ne sont pas si fréquentes, et les distractions non plus. Et puis j’ai repensé à un autre coup de sifflet final, le 9 juillet 2006, à un monde ou presque d’écart. Sans doute parce qu’il était moins heureux, sans doute aussi parce que j’étais, à ce moment-là, en mission au Kosovo. Bizarrement, je ne peux m’ôter de l’idée que ce souvenir amer restera plus vivace que celui, heureux, de la victoire des Bleus de Deschamps. Peutêtre est-ce parce que la culture militaire française tend étrangement à commémorer presque davantage de défaites soit tragiques, soit héroïques, que de victoires. Peut-être aussi est-ce parce que pour les militaires, la victoire est un impératif quand, dans le football, et en particulier dans celui des compétitions internationales, elle est une anomalie. Je suis militaire depuis suffisamment longtemps pour que les souvenirs se mélangent un peu, les compétitions, les missions, les entrelacs de la mémoire du ballon rond et ceux de la poussière des villes étrangères. Et pourtant, on trouve toujours quelques images qui ressortent, nettes comme au premier jour, des souvenirs ancrés dans l’intime d’une soirée au bout du monde. Dans la nuit du 9 au 10 juillet 2006, quelques heures après la fin du match, une patrouille facétieuse de soldats italiens s’offrit le luxe de venir passer en klaxonnant sur le pont de Mitrovica. Ils n’ignoraient pas que nous montions la garde, juste au-dessus. C’est comme ça, dans les coalitions, dans les missions multinationales, la vraie vie continue pour tout le monde. Ce soir-là, je ne les ai pas entendus. Dès le match terminé, les soldats sont remontés dans leurs chambres, qui pour dormir, qui pour se préparer à partir en patrouille dans les rues de la ville, qui pour prendre la relève sur le toit de ce vilain bâtiment de béton triste dans lequel nous vivions à cent cinquante. On a coupé le grand écran de la salle commune de la compagnie, passé un coup de balai, rangé un peu, remisé les bières au frais. Pas de champagne en opérations, ou alors, rarement, et en petit comité. Et pas de champagne les soirs de défaite. Je me souviens pourtant moins bien de cette finale contre l’Italie que du quart de finale précédent, contre le Brésil. Ce soir-là, nous étions en patrouille pour plusieurs jours dans la campagne kosovare. Nous avions monté un dispositif de surveillance au-dessus d’une enclave serbe en territoire albanais, un petit village plongé dans l’obscurité, et dont les rues étaient désertes. Quart de finale de la Coupe du monde ou non, la

mission, c’est la mission. Nous avions donc rangé nos blindés en cercle au milieu des bosquets, désigné un élément de garde et un élément de surveillance, organisé des relèves pour la nuit, rendu compte au chef du bon déroulement de la mission. Comme à chaque fois. Et puis, une fois toute la mécanique de la mission en place, nous avions cherché un moyen de suivre le match. Un des sergents de la section avait une petite radio à pile – déjà une rareté à l’heure des baladeurs numériques – sur laquelle nous avions trouvé la retransmission de la BBC. Seul anglophone de la section, je traduisais approximativement les commentaires en direct à ma vingtaine de soldats, inhabituellement attentifs, assis en arc de cercle dans le noir complet. L’excitation le disputait à l’imprécision – corner ? Non, touche. Attendez. Balle rendue aux Brésiliens. Je crois. Bouclez-là, bordel, j’entends rien à ce qu’ils racontent. Et puis la tension qui monte lorsque Zidane botte son coup franc, celui qui allait atterrir dans les pieds de Thierry Henry au deuxième poteau. Je ne sais pas si j’ai bien traduit « reprise de volée » en anglais sur le moment. Ensuite, l’explosion de joie silencieuse, vous savez, quand on fait cette espèce de hurlement chuchoté comme si on racontait le moment à un copain dans une bibliothèque, ou pendant une réunion un peu longue, quand faut pas faire de bruit. La joie mesurée, mais sincère. La courte nuit de sommeil, derrière, le cœur léger, qui fait oublier un moment que l’on est couché sur les cailloux d’une colline sans nom, loin, bien loin de chez soi. À cette époque, l’accès à Internet au Kosovo est rudimentaire et YouTube n’a que quelques mois d’existence. Il faudra attendre le retour en France, bien plus tard, pour voir ces images incroyables de Zidane dominant la rencontre de la tête et des épaules. Son toucher soyeux et rugueux à la fois, ses gestes d’une autre planète, crépuscule d’une carrière qui allait s’achever tristement dans les vestiaires de l’Olympiastadion, quelques jours plus tard. Seul, comme un chef. Relié au monde par les ondes hertziennes et la longue litanie des espoirs déçus, comme un chef. Victime de l’aléa, du mauvais geste, de l’impatience, comme un chef. Suivre le football en mission ou à l’entraînement revient souvent à vivre une succession de rendez-vous manqués. On est sur un parking de camp de Champagne en mai 2005, lors de la finale historique de Ligue des champions, Milan AC-Liverpool. Un sous-officier prévenant a mis le match sur son autoradio. Milan mène trois buts à zéro lorsque la section part faire un parcours de tir, de nuit, à balles réelles. Le temps que l’on revienne, Liverpool a refait son retard. On aura raté la chevauchée fantastique, celle qui emmènera les Reds vers les tirs au but, puis la victoire. L’Euro 2012 s’ouvre le 8 juin, la veille d’un attentat suicide coûtant la vie à quatre soldats français et deux interprètes en Afghanistan. Le temps de se remettre du choc et de repartir en mission, le temps, donc, de retrouver l’énergie pour s’intéresser à nouveau au football, les Bleus se seront fait éliminer en quarts de finale, sans gloire, contre l’Espagne. Aucun souvenir de la compétition : j’ai dû aller chercher la date sur Internet. Il y a des éliminations lyonnaises – le penalty sur Nilmar, jamais sifflé – vécues dans d’autres camps de manœuvre. Il y a les chambrages matinaux du lundi entre les supporters parisiens, marseillais, parfois lensois ou valenciennois, quelques-uns lyonnais, plus rares. Peu de stéphanois : question de génération, peut-être, de bassin de recrutement aussi. Et des dizaines d’autres souvenirs qui ne sont pas très différents, sans doute, de ceux que pourraient raconter d’autres corps de métier.

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Et puis il y a les moments absurdes. Ces gamins afghans qui n’interrompent pas leur partie alors que des échanges de tirs se déroulent à seulement quelques dizaines de mètres. On les envierait presque, une telle insouciance, vue de loin, une telle légèreté quand on pèse sous trente kilos de barda, et puis le sentiment passe, aussi vite qu’il était apparu. Le football, à la guerre, apparaît parfois dans les lunettes de tir, mais il ne reste que s’il y a de la place pour lui. On l’oublie dans les moments de tension, quand l’adrénaline réduit le champ de vision. Il revient dans les moments de calme. Quand on prend les paris, à la popote, le soir, pendant la saison de Ligue 1. Quand il y a le temps. Quand on s’ennuie. Mais le rapport des militaires au football ne tient pas seulement dans celui que l’on regarde. Il est aussi dans celui que l’on joue. Le foot, c’est la constante du sport collectif militaire. Le rugby est un sport d’officier, difficile à improviser, encore plus difficile à jouer. On n’a pas toujours le temps. Reste le foot, donc. Quand on veut occuper une section pendant deux heures sans avoir le temps d’organiser quoi que ce soit, on fait un foot. Quand on croise des gosses à l’entrée d’un village africain pendant une patrouille, et qu’il faut attendre que le lieutenant aille discuter avec les vieilles barbes locales, on fait un foot. Quand les mecs sont de garde, qu’on en profite pour rattraper la paperasse en retard un matin d’hiver, et qu’on veut se faire transpirer un peu quand même, on fait un foot. Il y aura toujours un ballon et un bout de terrain dans le coin. Et il y aura toujours le gymnase, s’il fait trop froid, qu’il neige, qu’il fait encore nuit ou qu’il tombe cette rude pluie glaciale des hivers du Nord-Est, celle qui dure des jours entiers. Les cages dudit gymnase sont des cages de handball qui n’ont jamais vu un ballon de handball. On improvise. Le foot, c’est le repli, la sûreté des choses que l’on connaît toujours. Un match entre militaires, c’est un condensé du foot des quartiers, en plus viril peut-être. Tous ceux qui ont un brin de technique veulent jouer devant, ou sur les ailes. On met les gros en défense, faute de place ailleurs. Les vrais, ceux qui ont joué ou jouent encore en club, sont au milieu. Le gardien tourne, sauf quand on en tient un bon. Pas d’arbitre, évidemment, et d’ailleurs, qui s’y collerait ? Rien de vraiment différent avec une partie de five organisée à l’improviste, si ce n’est que l’on y tape dur et que le sang chauffe vite. On y établit une réalité parallèle à celle de la vraie vie. Tel petit gars discret va se révéler un récupérateur de premier ordre, dur sur l’homme mais correct dans l’engagement, faisant circuler le ballon. On y découvre chez certains des qualités de communication et d’autorité que l’on ne soupçonnait pas dans la vraie vie. On y dévoile des escroqueries aussi, la grande bouche qui ne convainc pas, qui s’énerve, accusant les autres de ses propres manquements. Il ne faut pas tout mélanger, mais souvent, les qualités et défauts des uns et des autres se retrouvent dans la façon dont ils manient le ballon, dont ils le reçoivent ou dont ils le donnent. Parfois, aussi, dans la façon dont ils se placent et sentent le jeu. On croise parfois un profil exceptionnel : j’ai le souvenir d’un jeune passé en centre de formation, qui a failli percer, qui a eu son nom sur la feuille de match d’une équipe de Ligue 1 une fois ou deux, qui y était presque, et puis la blessure, la tuile, le plafond de verre. L’aléa, encore lui. Il s’est retrouvé caporal dans une section d’infanterie, sans jamais rien montrer de son passé qu’une vision du jeu bien au-dessus de la moyenne – la vision est une qualité plus rare que la technique ou la vitesse. Chacun vient avec ses histoires. Personne n’est tenu de les raconter.

Souvent, le lieutenant est mauvais, mais vu que c’est lui qui donne les ordres et que c’est aussi lui qui autorise la séance de football, il faut bien le laisser jouer. C’était mon cas. Je savais aussi que quand je tournais le dos, on réglait quelques comptes. On dit souvent des joueurs de foot qu’ils n’ont pas besoin d’être tous copains pour former un collectif soudé. Il en va de même pour les militaires. Mieux vaut un taquet un peu appuyé dans l’intimité d’un gymnase de garnison qu’un doute sur celui qui viendra vous tirer par les bretelles du pare-balles pour vous mettre à l’abri si vous êtes blessé au combat. Les militaires sont comme tout le monde, au fond : tout le monde n’aime pas le foot, mais c’est un bon moyen de se retrouver. Rares sont ceux qui ont l’expérience des matches sur un grand terrain : familiers des espaces confinés, comme celui d’un blindé dans lequel il faut souvent s’entasser au chausse-pied, ou comme ceux des chambres de troupe, les soldats sont plus à l’aise lorsqu’ils s’affrontent les yeux dans les yeux, même quand il n’y a pas d’enjeu. Les militaires sont comme tout le monde, au fond : ils viennent de partout, sont de toutes les couleurs et de toutes les religions. Ils aiment le foot, ou s’en foutent. Les méritants progressent. Les mauvais durent rarement. Les anciens pensent que les jeunes seront moins bons qu’eux. Ils se prennent le chou. Ils peuvent être courageux. Ils peuvent être héroïques. Ils font des erreurs. Ils peuvent tout perdre sur un fait de jeu, un hasard, un geste malheureux. Sur un aléa. Contre le cours du jeu. Loin du regard de l’arbitre. Le destin, c’est la balle perdue, qu’elle soit en plomb ou en cuir. C’est Zidane qui plante sa tête dans la poitrine de Materazzi en finale de Coupe du monde. C’est Grouchy qui s’arrête manger des fraises sur la route de Waterloo. On n’y échappe pas toujours, sur le terrain de foot comme dans les villes en guerre. ●

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Jean Michelin a écrit Jonquille. Afghanistan, 2012 (éd. Gallimard, 2017).


ROMAN-PHOTO


ARCHIVE

1920, les folles années du football féminin Il y a presque cent ans, des femmes s’organisaient pour jouer librement au football. Sélection de portraits photo de ces pionnières oubliées. Texte Antoine Zéo, photos Agence Rol, Bibliothèque nationale de France

O

fficiellement, l’équipe de France féminine joua son premier match le samedi 17 avril 1971 (France-Pays-Bas, 4-0). C’est ce dont attestent les archives de la Fédération française de football (FFF) : le Conseil fédéral n’avait accepté d’intégrer les femmes et les équipes féminines qu’un an plus tôt, le 29 mars 1970, et le premier championnat de France féminin fut organisé en 1974. En réalité, les femmes n’avaient pas attendu l’autorisation de la FFF pour jouer au football. Dès les années 1910, des sportives tentèrent de faire vivre un sport et un football féminins autonomes, avec ses instances et compétitions spécifiques. Dans le sillage de l’engouement pour les sports et pour le football qui marque le tournant des XIXe et XXe siècles, le premier match féminin dont on trouve la trace en France (dans L’Auto du 2 octobre 1917) oppose deux équipes du club parisien du Fémina Sports. Fondé en 1912, le Fémina promeut l’accès des femmes au sport, à une époque où elles ne sont toujours pas autorisées à participer aux Jeux olympiques. En décembre 1917, le Fémina et d’autres clubs féminins parisiens (l’En Avant, les Sportives, l’Académia) s’unissent pour fonder la Fédération des sociétés féminines sportives de France (FSFSF). La nouvelle fédération du sport féminin organise des championnats de basketball, de cross, de natation, de hockey et, donc, de football, en dehors du cadre de la toute nouvelle FFF (fondée en avril 1919). Le vivier de joueuses est essentiellement parisien et le tout nouveau championnat doit attendre deux ans avant d’intégrer des équipes du reste du pays. Son premier match oppose le Fémina à l’En Avant, le 23 mars 1919, et le Fémina remporte le premier titre. En avril 1920, une équipe de France estampillée FSFSF traverse la Manche et joue trois rencontres contre des équipes anglaises. Cette tournée est suivie d’une autre en 1921 et, le 30 octobre, le retour France-Angleterre se dispute au stade Pershing devant 12 000 spectateurs. C’est l’apogée du football FSFSF : les années 1920 vont connaître un lent mais réel déclin de la pratique. Le football pour et par les femmes est rapidement condamné par les pontifes masculins de la presse sportive. Henri Desgranges et Gabriel Hanot, dans L’Auto (l’ancêtre de L’Équipe), tonnent contre ces femmes qui se « donnent en spectacle, à certains jours de fêtes », et moquent le jeu féminin, qui « ne vaut rien ». Le dernier championnat de France de football FSFSF se tient en 1932 : le

Fémina remporte son onzième et dernier titre. Un championnat exclusivement parisien perdurera jusqu’en 1937, avant que le gouvernement de Vichy, soucieux de réorganiser le sport français dans le sens de la « Révolution nationale », ne prétende interdire la pratique du football aux femmes en 1941. Il reste, de ce bref âge d’or des années 1920, ces émouvantes photos issues du fonds de l’agence photographique Rol, conservé par la Bibliothèque nationale de France. Les lieux sont emblématiques du sport parisien : Pershing, construit en 1919 dans le bois de Vincennes pour les Jeux interalliés, les stades qui poussent dans la « Zone » que l’on n’a pas encore songé à transformer en boulevard périphérique – le Stade Brancion, dans le XVe arrondissement, et surtout le Stade Élisabeth où joue le Fémina, sa jolie tribune aux structures de bois, derrière lesquelles on distingue les cheminées des usines de Montrouge, toutes proches. Les joueuses prennent la pose en équipe, avant le match, avec le lourd ballon de cuir brun, parfois déjà coiffées du bandeau ou du béret dont elles se couvrent la tête pendant le match, décence oblige : on ne joue pas en cheveux. Les installations sont souvent sommaires, le terrain boueux, bosselé, et les spectateurs aux regards curieux, derrière la rambarde, sont essentiellement masculins, arborant chapeaux de messieurs et casquettes ouvrières, moustaches et cravates pour tout le monde, ou presque. Un personnage inconnu s’invite parfois dans l’image : accompagnateur, dirigeant, entraîneur ? Il se dégage, de ces photos de joueuses d’il y a bientôt cent ans, aux coiffures fitzgeraldiennes, le charme qui est l’essence de la photographie : capter les regards et les sourires fugaces de ces pionnières oubliées. ●

Les femmes n’avaient pas attendu l’autorisation de la FFF pour jouer.

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10 avril 1927, Stade Élisabeth. Madeleine Bracquemond.

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30 octobre1921, Stade Pershing. Match FranceAngleterre, équipe de France.

19 décembre 1926, Stade Élisabeth. Les Hirondelles.

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30 octobre1921, Stade Pershing. Match FranceAngleterre, équipe d’Angleterre.

10 février 1924, la GarenneColombes. L’équipe de Quevilly.

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2 avril 1922, Stade Élisabeth. Les joueuses de l’En Avant avec la Coupe « la Française », qu’elles viennent de remporter.

11 mars 1922. L’équipe de l’Olympique. Au centre, la princesse Murat, à droite, Raoul Paoli, athlète, lutteur, boxeur et acteur.

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24 avril 1927, Stade Élisabeth. L’équipe du Fémina, championne de France.

24 avril 1927, Stade Élisabeth. L’équipe des Cadettes de Gascogne.

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Nick Fraser et Mark Liptrott, rejoints par des amis et des designers invités, ont réalisé plus de 400 écussons mariant clubs de football et groupes de musique. bandsfc.com


Les feux du stade

Le bilan de la gestion des supporters en France est assez désastreux. Nos trois invités, qui connaissent la question intimement depuis leurs positions respectives, s’accordent cependant sur les politiques à suivre. Propos recueillis par Christophe-Cécil Garnier et Frédéric Scarbonchi Photos Jeanne Frank

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JEU EN TRIANGLE

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I

nterdictions de stade et de déplacements, conflits autour des fumigènes, sanctions collectives, violences chroniques… Le supportérisme français est en pleine crise, avec des politiques répressives qui traduisent un refus de gérer la question et dont l’échec est patent. Au point d’avoir favorisé un mouvement de fédération des groupes ultras dont la voix porte au-delà des tribunes. C’est précisément parce que cette crise a éclaté au grand jour qu’enfin, le dialogue a été partiellement renoué et des mesures encourageantes ont été prises. Puisque le stade est le lieu où se cristallisent les conflits, c’est dans un salon du Parc OL que nous avons réuni trois observateurs privilégiés des débats actuels, dont ils sont aussi parties prenantes : parmi les supporters, au sein d’un club et en tant qu’observateur privilégié.

James Rophe

Porte-parole de l’Association nationale des supporters, créée en 2014 pour fédérer les associations et défendre les droits des supporters.

EN TANT QU’ACTEURS OU OBSERVATEURS BIENVEILLANTS DU SUPPORTÉRISME, COMMENT RÉAGIT-ON QUAND IL ARRIVE DES SITUATIONS D’EXTRÊME TENSION, COMME À LILLE LA SAISON PASSÉE OU POUR MONTPELLIER-NÎMES CETTE SAISON ?

Nicolas Hourcade

JAMES ROPHE. La première chose qu’on se dit est : « Merde, qu’est ce qui va encore nous arriver ? ». C’est moins le cas maintenant, car il y a moins de réactions à chaud. Il y a toujours de l’émotion, mais on est plus serein, on se dit que ça ne remettra pas en cause le travail accompli au sein des instances. On m’aurait posé la question l’année dernière, je n’aurais pas été aussi positif.

Sociologue spécialiste des supporters de football, coauteur du Livre vert du supportérisme remis en 2010 à la Secrétaire d’État aux sports de l’époque, Rama Yade.

Xavier Pierrot

Stadium manager de l’Olympique lyonnais depuis vingt ans, son rôle est notamment de développer le supportérisme et d’encadrer les référents supporters du club.

NICOLAS HOURCADE. Il y a effectivement un certain nombre de garanties sur le fait que tout ne va pas être remis en cause, contrairement à quelques années auparavant. Concernant Montpellier-Nîmes, j’ai trouvé les incidents regrettables parce que c’est aussi aux supporters de se responsabiliser sur un derby. La préfecture autorise le déplacement alors que tous les motifs habituellement invoqués pour une interdiction sont là. Ils font l’effort d’autoriser, et je ne suis pas sûr que, quand on a autorisation de se déplacer, il faille absolument sortir l’emblème adverse volé. On sait que ça va susciter des incidents. Pourtant, on a constaté ces dernières années une responsabilisation globale des supporters, même s’il reste quelques progrès à faire. On ne leur demande pas d’aseptiser leur comportement, car on veut garder la ferveur. Mais certaines provocations pourraient être évitées. La moralité, c’est qu’au match retour, il n’y aura probablement pas de Montpelliérains. C’est un échec pour eux et pour l’ensemble des supporters qui revendiquent la liberté de se déplacer. XAVIER PIERROT. À chaque histoire comme celles-ci, j’ai l’impression d’assister à un but contre notre camp. Pour Lyon-Nîmes, tout le monde a fait ce qu’il fallait et mille Nîmois sont venus sans aucun incident. L’année prochaine, les Nîmois seront les bienvenus au Groupama Stadium et ce sera plus facile avec les pouvoirs publics. NICOLAS HOURCADE. La loi Larrivé [adoptée en 2016] ouvre la voie à une gestion des supporters qui n’est plus uniquement répressive et cherche à concilier la répression des comportements graves et le dialogue avec les supporters. En théorie, nous sommes entrés dans une nouvelle ère de la gestion des supporters. En pratique, on voit bien que s’exercent des forces contraires : certaines préfectures sont ouvertes à l’autorisation des déplacements, d’autres les interdisent dès que cela devient compliqué. Au sein même de la Ligue de football (LFP), il y a des tensions contradictoires. Certains sont favorables à ce qu’il n’y ait plus de huis clos ou de sanctions collectives, d’autres tiennent à la sévérité des sanctions. On ignore encore de quel côté la tendance va basculer. Chacun

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JEU EN TRIANGLE

doit faire des efforts, que ce soit les préfectures, le ministère de l’Intérieur, les clubs et la Ligue – mais aussi les groupes de supporters. CES DÉBOIRES CAUTIONNENT, DANS L’ESPRIT DE CERTAINS, LES RESTRICTIONS ET LA RÉPRESSION QUI FRAPPENT LES SUPPORTERS. COMMENT DÉCONSTRUIRE CE TYPE DE DISCOURS ? JAMES ROPHE. Un Montpellier-Nîmes ou un envahissement de terrain, c’est extrêmement négatif et cela choque directement. Mais nous avons avancé : nous n’avons plus le réflexe de dire que c’est la faute des autorités ou de la Ligue. Aujourd’hui, dans le discours, nous essayons d’expliquer quel est l’objectif commun. Nous ne perdons plus de temps à argumenter sur les violences. Elles sont inacceptables. NICOLAS HOURCADE. Il faut arriver à distinguer les types d’incidents. Un problème, dans la gestion des supporters et sa perception par les médias, tient à cette catégorie englobante du hooliganisme. On met sous la même étiquette des faits très différents. Il faut arriver à discerner : un incident violent, comme des bagarres pour un OL-OM, ce n’est pas la même chose qu’un gros craquage de fumigènes pour les trente ans des Bad Gones. En tant qu’observateur, mon premier travail de déconstruction est de dire que certaines exactions sont graves et qu’il faut sanctionner les fautifs, mais qu’il y a d’autres faits à propos desquels il faut dialoguer avec les acteurs, comme sur les fumigènes.

refusent tout dialogue. L’enjeu de la période actuelle est de montrer aux personnes qui dialoguent que cela vaut le coup. Si tu discutes avec ton club ou les autorités et que tu n’en retires rien – déplacements autorisés, négociation des conditions d’un tifo, stabilité du prix des places –, alors les plus radicaux vont dire que cela ne sert à rien. Le pari que je fais, en tant que sociologue et acteur du ministère, est de dire qu’il faut dialoguer malgré les problèmes. XAVIER PIERROT. Nous réalisons des enquêtes de satisfaction auprès de nos supporters à chaque match. Deux thématiques apparaissent constamment comme les plus importantes pour l’ensemble du public : la sécurité et l’ambiance. Très largement devant le wifi ou la buvette. Et pour les clubs, les supporters et les instances, la priorité est de trouver une solution, tous ensemble, pour assurer une ambiance très forte dans les stades en même temps que la sécurité de chacun. Si on ne fait que de la sécurité sans ambiance, on va vider les stades. Si on ne fait que de l’ambiance sans sécurité, on les videra aussi. L’ANNÉE DERNIÈRE, LORS DU DERBY ENTRE SAINT-ÉTIENNE ET LYON, LES GREEN ANGELS ONT RÉALISÉ UN TIFO INTITULÉ « LA HAINE », EN RÉFÉRENCE AU FILM, QUI A CHOQUÉ CERTAINS ACTEURS… XAVIER PIERROT. Je ne suis peut-être pas représentatif des clubs, mais la banderole des Ch’tis en 2008 ne m’avait pas choqué. Alors le tifo de « La Haine » non plus. Au contraire, je l’ai trouvé très beau.

XAVIER PIERROT. Il faut éduquer l’ensemble des gens qui suivent le football, avec l’aide des médias. Il y a les fumigènes – c’est un sujet difficile –, il y a la violence et il y a aussi la culture des tribunes. J’ai été marqué par l’affaire du tract des Bad Gones face à Marseille et l’ampleur qu’elle a prise [un tract du groupe disait, entre autres, que Marseille était une ville « où règne le Sida »]. Je pense que les tribunes n’ont pas été choquées par ce tract, car il relève de leur culture, et c’est un chant repris par de nombreux groupes de supporters. Je suis conscient d’être « borderline », en tant que représentant du club, en disant cela, mais j’essaie d’expliquer qu’il y a une culture tribunes qu’il faut connaître. On fait l’erreur d’écrire des choses qui se retrouvent sur les réseaux sociaux auprès de gens qui n’ont pas du tout cette culture et qui ont réagi négativement. Peut-être à juste titre… Mais je n’ai pas entendu de groupes de supporters réagir. C’est une difficulté vraiment importante. Il faut comprendre comment cela se passe dans les tribunes. Il ne faut pas les aseptiser, mais énoncer des règles précises. La violence, c’est non. Le reste, on en discute.

MAIS IL A ÉTÉ MAL REÇU, NOTAMMENT PAR LA COMMISSION DE DISCIPLINE DE LA LFP, QUI A INFLIGÉ AU CLUB UNE AMENDE DE 5 000 EUROS…

JAMES ROPHE. On a toujours droit à des discours moralisateurs, mais personne ne contextualise. Personne ne va voir ce que cela représente exactement. Ça me rappelle l’histoire de la banderole sur les Ch’tis [en 2008, les Parisiens avaient déployé une banderole : « Pédophiles, chômeurs, consanguins, bienvenue chez les Ch’tis »]. Entre supporters parisiens et lensois, on s’était marré – certains Lensois nous avaient dit qu’on avait oublié « alcooliques ». Et là, en 2018, on est toujours à polémiquer. Ces choses font partie du folklore.

XAVIER PIERROT. La commission de discipline n’est pas là pour juger les supporters, mais les clubs. Néanmoins, les clubs peuvent jouer leur rôle. Il y a eu des incidents lors de Lyon-Marseille : une vingtaine de supporters, impliqués dans le mouvement de foule après l’égalisation de Thauvin, ont été identifiés par la vidéosurveillance. Ils avaient changé de tribune et transgressé le règlement intérieur, on peut donc les sanctionner. Je n’attends pas l’intervention de la commission de discipline, ni des pouvoirs publics. Il s’agit aussi de donner de la liberté à ceux qui jouent le jeu et de les laisser réaliser leurs animations. Pour qu’il y ait de la liberté dans les tribunes, il faut sanctionner les dérapages.

NICOLAS HOURCADE. Les supporters ont tellement une mauvaise image qu’on suppose qu’ils ne peuvent pas faire preuve d’ironie et que tout est à prendre au premier degré. Il y a en effet une culture tribunes à connaître, tout en arrivant à mettre des limites. Mais il faut aussi une culture de l’ouverture chez les groupes d’ultras et de supporters. À Lyon, par exemple, ils ne sont pas très ouverts aux médias, mais ils échangent régulièrement avec le club et les autorités locales. D’autres groupes sont dans une culture très underground et

NICOLAS HOURCADE. Vous soulevez un problème important, celui de la commission de discipline la LFP qui sanctionne les clubs de huis clos en cas de fumigènes dans les stades, par exemple. Aujourd’hui, le dialogue se fait entre les groupes et associations de supporters, les clubs, la LFP et la DNLH [Division nationale de lutte contre le hooliganisme]. Mais aucun dialogue n’est créé entre la commission de discipline et les supporters. Le gros point de blocage réside aujourd’hui dans le fait que cette commission se sente investie d’une croisade morale pour que les stades correspondent à ce qu’elle estime correct. Ses sanctions sont contre-productives puisqu’un huis clos ou la fermeture d’un secteur visiteur n’aide vraiment pas à vendre le spectacle aux télévisions. Il faut définir les actes réellement graves et les sanctionner. Mais on ne peut pas punir toute une tribune quand deux types ont fait un salut nazi.

NICOLAS HOURCADE. Que ces sanctions soient prononcées par la justice, l’autorité préfectorale ou le club quand elles sont justifiées, il n’y a aucun problème. En revanche, la commission de discipline de la LFP, bien qu’elle ne doive pas juger les supporters, les juge de fait à travers les clubs. On a l’impression que la fermeture de tribune est une réponse systématique, même

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en cas d’infraction minime. On a trois fumigènes, on ferme la tribune ! Cette réponse n’est pas éducative et ne résout rien.

JUSTEMENT, CELA FAIT UN AN QUE LES RÉFÉRENTS SUPPORTERS SONT VRAIMENT OBLIGATOIRES. QUEL EST LE PREMIER BILAN ?

COMMENT FAIRE ÉVOLUER LES POSITIONS ?

NICOLAS HOURCADE. Il faut rappeler que les référents supporters sont inscrits dans la loi en France car les clubs français ne se pliaient pas aux recommandations de l’UEFA sur la désignation d’un SLO en coupe d’Europe. On est parti d’une situation où la plupart des clubs français et la LFP étaient rétifs à cette fonction. Lyon, Strasbourg ou Paris ont montré que cela marchait. Et les autres clubs se sont rendu compte qu’avec un bon référent supporters, on préparait mieux les déplacements, par exemple. Résultat, les clubs voient l’avantage et même la LFP commence à être véritablement proactive.

JAMES ROPHE. En faisant évoluer les discours, ce qui est déjà notre cas et celui des clubs. Le premier réflexe des instances, c’est la défiance. C’est vraiment ce qui ressort dans les discussions que nous pouvons avoir entre supporters. Et pour revenir à l’action des clubs, la LFP a dans l’idée de créer une commission supporters pour travailler sur ces questions. XAVIER PIERROT. Pour les membres de la commission de discipline, l’indépendance est un maître-mot. Quand vous dites que les clubs peuvent influer sur elle, ce n’est pas vrai. Sa position n’est pas du tout la même que celle de la commission de sécurité, qui travaille avec les représentants des clubs… NICOLAS HOURCADE. Effectivement, elle est indépendante. Mais à certains moments, on voit bien que l’action de la LFP suggère certaines sanctions. Et comme les clubs « font » la LFP, on peut imaginer qu’une réflexion collective pourrait être engagée sur les types de sanctions, tout en préservant l’indépendance de la commission. LE TEMPS D’UN MATCH, EST-CE QU’IL Y A UNE RELATION ENTRE LES STEWARDS ET LEADERS DES GROUPES ULTRAS ? XAVIER PIERROT. Historiquement, certains stewards connaissent les groupes de supporters et sont dans les tribunes. Cela n’empêche pas qu’ils soient quand même intransigeants sur le respect du règlement. Des référents supporters [ou supporters liaison officers – SLO] sont également présents. C’est un jeu à trois : le club est représenté par le SLO, le stadier est là pour faire son travail et le supporter pour vivre sa passion. Je trouve positif que le stadier connaisse la tribune, cela évite de réagir au quart de tour. COMMENT, ALORS, NE PAS TOMBER DANS LE COPINAGE ? XAVIER PIERROT. Il n’y en a pas car on ne détermine les sanctions qu’à l’aide de la vidéosurveillance. Le témoignage du stadier peut nous permettre de regarder les images du bon endroit si quelque chose nous a échappé, mais il ne peut que compléter le dispositif. Les sanctions ne tombent jamais seulement sur la foi d’un témoignage de stadier. JAMES ROPHE. Je pense que l’instauration du référent supporters va changer la donne. Le lien avec les supporters ne peut pas reposer seulement sur un directeur sécurité et des responsables de groupe. Avant, il était demandé à un responsable sécurité d’être aussi le premier accueillant, de faire attention à ce que tout se passe bien. Mais en cas de problème, cela lui retombait directement dessus. Le SLO est là pour faire le lien. NICOLAS HOURCADE. Ce qui compte, c’est la qualité de la relation. Fixer un cadre avec des droits et des devoirs pour chacune des parties permet d’interagir plus librement, de cadrer le dialogue et de trouver des solutions avant le moment chaud du match. Le SLO fait en sorte que certains petits problèmes ne surviennent plus le jour J car ils ont été pris en compte auparavant. Si le déplacement est bien préparé, si les supporters savent quel matériel ils vont pouvoir faire rentrer, il n’y a pas de fortes tensions à la fouille.

A-T-IL FALLU CONVAINCRE CERTAINS GROUPES DE SUPPORTERS ? NICOLAS HOURCADE. Ah oui ! Certains n’en ont pas compris l’intérêt car ils ont pris l’habitude de fonctionner à leur manière. Pour eux, il n’y a pas besoin d’un SLO car ils discutent déjà avec le président. Mais ce n’est pas parce qu’il y a un SLO qu’ils ne pourront plus parler aux dirigeants. Et ce n’est pas au président de discuter avec le club qui accueille en déplacement, de savoir quelle taille de drapeaux les supporters utilisent, à quelle heure les bus arrivent… XAVIER PIERROT. À Lyon, nous avons été à l’avant-garde car nous procédons ainsi depuis 2002. Pour autant, nous apprenons encore. Quand nous nous déplaçons à Amsterdam contre l’Ajax, en 2017, nous n’avons pas un SLO face à nous, mais cinq. En revenant, nous avons pris la décision d’en nommer un second. Car dans un club comme le nôtre, avec deux kops et douze associations aux cultures différentes, c’est entre deux et cinq SLO qu’il nous faudrait pour gérer l’ensemble des sujets. Que ce soit l’organisation d’une collecte de fonds, un pique-nique ou la conception d’un tifo… NICOLAS HOURCADE. Le SLO n’est pas là seulement pour gérer les problèmes, mais aussi pour développer le supportérisme. Les clubs allemands ont l’obligation d’avoir quatre référents supporters en Bundesliga. Face à cette obligation, certains disent : « Oui, mais ils ont 40 000 spectateurs en moyenne ». Peut-être faut-il se demander s’ils n’ont pas ces affluences parce qu’ils ont mis les moyens pour les développer. JAMES ROPHE. Le référent apporte beaucoup d’expérience sur de nombreuses problématiques, mais aussi un peu de bon sens et d’humain. J’ai vu l’importance du référent sur certains déplacements du PSG. Les supporters qui ne sont pas habitués, qui ne font pas partie d’un groupe, ont quelqu’un vers qui se tourner. J’en vois l’intérêt et ce que cela apporte aux gens. L’ANS SE MOQUE SOUVENT DES ARGUMENTS DES PRÉFECTURES POUR INTERDIRE LES DÉPLACEMENTS. COMMENT ÉVOLUER SUR CE PLAN-LÀ ? XAVIER PIERROT. Je peux poser une question à James ? J’aimerais bien qu’il se mette quelques secondes à la place du préfet qui doit décider si les Stéphanois peuvent venir à Lyon [l’interview a été réalisée avant le derby du 23 novembre]. L’année dernière, neuf cents Lyonnais avaient été autorisés à aller à Geoffroy-Guichard. Résultat, dès l’arrivée au stade, il y a eu des charges des Stéphanois et une riposte des Lyonnais. Et là, prendre des sanctions individuelles semble compliqué car les deux camps sont impliqués. Je me mets à la place du préfet du Rhône : comment prendre le risque de les faire revenir ? Moi, je suis pour qu’ils viennent et je pense que les interdire n’est probable-

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ENTRETIEN

« Le premier réflexe des instances, c’est la défiance. C’est vraiment ce qui ressort dans les discussions que nous pouvons avoir entre supporters. » James Rophe

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« En théorie, nous sommes entrés dans une nouvelle ère de la gestion des supporters. En pratique, on voit bien que s’exercent des forces contraires. » Nicolas Hourcade


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ment pas la bonne solution… Je mets simplement le problème sur la table, sans connaître la solution. JAMES ROPHE. J’apprécie de ne pas être à sa place (rires). Mais justement, quand des situations imposent des décisions difficiles à prendre, il est d’autant plus ridicule et regrettable que de mauvaises décisions soient prises. Même quand il y a de réelles raisons d’interdire, on arrive à nous coller des arguments risibles.

lequel les risques étaient considérablement limités. Mais il y aura toujours des types qui le font de leur propre initiative. Et quand on allume au milieu du public, en essayant de ne pas se faire prendre, les risques augmentent. Essayons de voir comment créer les conditions d’un allumage contrôlé. Il y a bien des spectacles pyrotechniques organisés pour certains matches… PEUT-ON IMAGINER UN AVENIR PROCHE AVEC DES STADES OÙ LES FUMIGÈNES SERAIENT AUTORISÉS ?

NICOLAS HOURCADE. L’interdiction des déplacements est parfois utile, en tant qu’outil. Elle peut se justifier sur un OL-ASSE, un Bastia-Nice ou un PSGOM. Mais la mesure est tellement dévoyée… Elle est devenue une solution de facilité. On ne s’entraîne plus à gérer les déplacements. Je veux bien qu’on ait des supporters hyper radicaux, mais il y a en Allemagne des déplacements massifs tous les week-ends. Et qu’on arrête de dire que ce sont tous des Bisounours ! La comparaison Angleterre-Allemagne est très éclairante parce qu’ils ont traité les choses différemment. Les Anglais ont écarté un maximum de fans, y compris beaucoup qui étaient non-violents, pour être sûrs d’avoir les hooligans dans le lot. Ils ont rénové leurs stades et ont augmenté le prix des places. Les tribunes populaires ont disparu et le public est homogène. Les Allemands ont ciblé les hooligans et les fascistes, mais ont préservé le supportérisme actif et ont été prêts à prendre des risques. Ils ont fait le pari de rassembler tout le monde et d’accueillir des publics différents. Il n’y a pas forcément un antagonisme entre sécurité et ferveur. C’est compliqué à gérer, mais on peut placer le curseur au bon endroit.

JAMES ROPHE. Pourquoi pas ! En off, il n’y a pas grand monde contre les fumigènes. Tout le monde kiffe. Ce n’était pas le cas avant, parce que l’idée dominante était que c’était dangereux. Aujourd’hui, on a dépassé ce stade. Et médiatiquement, on est moins bloqué. Des joueurs se positionnent, comme Hugo Lloris qui a dit qu’il adorait les fumigènes, par exemple. C’était impensable il y a dix ans. Je pense que cela favorise les discussions.

XAVIER PIERROT. Il faut accepter les risques car il est nécessaire d’avoir des supporters en France. L’objectif est de faire comme en Allemagne. En 2006, ils avaient 20 000 spectateurs en moyenne par match. Aujourd’hui, 40 000 et nous 22 000. Le modèle est là, et la voie a été tracée par les Allemands. Par contre, il ne faut pas croire qu’en suivant ce modèle, il y aura zéro problème. Jamais. Ce modèle-là comporte des risques. Le rôle du stadium manager et des référents supporters est de faire en sorte qu’il soit le plus faible possible. Et pour cela, il faut sanctionner individuellement les fauteurs de troubles.

JAMES ROPHE. Certains ultras voudront toujours faire ce qu’ils veulent et ne pas discuter. Nous ne remettons pas ce choix en cause, nous estimons juste que cela ne devrait pas empêcher les avancées et la recherche de solutions.

COMMENT FAIRE AVANCER CLUBS ET SUPPORTERS SUR LA QUESTION ÉPINEUSE DES FUMIGÈNES ?

POURTANT, NOËL LE GRAËT A INVITÉ, DANS UNE INTERVIEW SUR RMC EN MAI, LE PUBLIC À S’OPPOSER AUX ULTRAS SUR LES FUMIGÈNES. CETTE OPPOSITION ENTRE SPECTATEURS ET ULTRAS SE RESSENT PARFOIS…

JAMES ROPHE. Il faut déjà prendre le risque d’en parler. C’est ce que nous allons faire au sein de l’INS [Instance nationale du supportérisme : sous l’égide du ministère des Sports, elle doit renforcer le dialogue entre pouvoirs publics, supporters et acteurs du sport]. Nous souhaitons différencier deux choses : l’utilisation sauvage et l’utilisation organisée. Nous ne voulons pas polluer les débats avec le premier, mais nous allons tenter d’avancer sur le deuxième afin d’envisager, malgré la législation, l’élaboration d’un cadre sécurisé. Libre ensuite aux supporters de s’y conformer, mais au moins, il existera. NICOLAS HOURCADE. Les clubs ont déjà collaboré avec leurs supporters pour organiser des spectacles de fumigènes. À Bordeaux, pour la dernière au Parc Lescure, tout le monde savait que le virage Sud allait craquer à la dernière minute. Le club est préparé, les supporters aussi. Sauf que le match touche à sa fin et rien n’a encore été allumé. Or tous les gars qui ont amené leur fumigène individuellement, sans en parler au groupe, sont impatients. Et ce soir-là, il y a deux craquages : un premier totalement anarchique d’une vingtaine de torches au milieu et le deuxième organisé au bas de la tribune par les ultras – pour

NICOLAS HOURCADE. Cette question est dans une impasse où s’opposent les supporters, qui revendiquent cette pratique, et les autorités, publiques et sportives, qui l’interdisent. On tourne en rond. Les clubs sont au milieu, obligés d’avoir de bonnes relations avec leurs supporters tout en devant justifier un certain nombre de comportements face aux commissions de la LFP ou de l’UEFA. La discussion collective peut vraiment faire avancer les choses. On sait qu’on peut mettre en place des expérimentations, mais elles sont bloquées par principe. Peut-être qu’un allumage contrôlé ne conviendrait pas aux supporters, mais tant qu’on ne l’a pas essayé, on ne peut pas savoir.

XAVIER PIERROT. Franchement, il faut regarder toutes les images de fumigènes sur les spots télévisés… Notre enquête de satisfaction, à l’occasion de l’anniversaire des Bad Gones qui a donné lieu à un gros craquage, a eu des résultats extraordinaires. Le public apprécie énormément.

NICOLAS HOURCADE. Cela fait partie des effets pervers que nous évoquions : la sanction collective attise les tensions entre supporters. La déclaration de Noël Le Graët était assez malvenue car nous sortions de deux journées de travail au sein de la fondation Nivel [du nom d’un gendarme gravement blessé par des supporters lors de la Coupe du monde 98, elle a été créée dans le but de mener des recherches sur la violence dans le football, de prendre des mesures préventives pour lutter contre cette violence et de prêter assistance aux victimes]. Nous avons travaillé sur une expérimentation qui aura lieu dans les prochains mois, avec la nomination d’un policier référent sur des sites pilotes, notamment à Strasbourg, pour que les déplacements soient anticipés et organisés. Toutes les parties en sont : DNLH, FFF, LFP, clubs, supporters, de même que le numéro deux de la Direction centrale de la sécurité publique. Après des jours de discussions communes, on découvre cette déclaration… (il souffle) Les gens de la FFF n’ont eux-mêmes pas compris ces propos. En plus, dire qu’il n’y a aucun fumigène en Allemagne… Il faut ouvrir les yeux. La position de fermeté est intellectuellement facile.

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XAVIER PIERROT. Je vais le défendre. Je ne sais pas si tout le monde le sait, mais quelques jours avant, la FFF était en réunion à l’UEFA où ils ont appris que trois clubs étaient dans la ligne de mire de l’instance : Paris, Marseille et Lyon. Ce qui se traduit cette année : Paris a commencé avec un huis clos partiel, Lyon avec un huis clos total et Marseille avec un huis clos total et deux huis clos partiels, à cause de fumigènes. Donc l’UEFA passe un message clair à la France. Et Noël Le Graët le répercute – peut-être à tort, avec le recul. EN TANT QUE STADIUM MANAGER D’UN CLUB, COMMENT FAIT-ON POUR SATISFAIRE ET FAIRE COHABITER À LA FOIS LE SUPPORTER CHEVRONNÉ, LE SPECTATEUR ET LE CONSOMMATEUR ? XAVIER PIERROT. Nous n’avons pas le choix ! Quand on construit un stade de 55 000 places, on ne peut pas le remplir avec les fans, ni avec les spectateurs sans les fans. J’ai l’habitude de dire qu’un stadium manager, c’est le maire d’une commune de 59 000 habitants, il faut que tout le monde cohabite. Cela ne veut évidemment pas dire qu’on met tout le monde au même endroit. Parce que les uns et les autres n’ont effectivement pas la même façon de vivre leur passion. Certains sont là pour faire du business, certains veulent participer activement à l’ambiance et vivre leur passion. Je me rappelle un match où le virage nord était à huis clos, et les Bad Gones s’étaient repliés au-dessus des loges. On s’est retrouvé avec un conflit de population et une incompréhension caractérisée. Et pourtant, les gens dans les loges étaient de vrais fans de l’OL. Mais ils ne comprenaient pas pourquoi il y avait un drapeau qui passait devant eux, pourquoi de la bière leur était tombée dessus… NICOLAS HOURCADE. Un ami était en loge ce soir-là. Il m’a dit que les Bad Gones les avaient « fait chier tout le match ». Il y avait une proximité trop forte, mais aussi un conflit d’usage du stade. Les supporters des kops ont le sentiment, au vu des discours qu’on entend parfois, qu’ils vont être évincés et remplacés par le public des loges. Il y a des conflits entre types de supporters et, quelque part, si les drapeaux empiétaient sur les loges, ce n’était pas complètement dû au hasard. C’était l’occasion pour les Bad Gones de dire : « C’est notre stade ». XAVIER PIERROT. Le discours de l’OL est clair : si l’abonné en virage nord paie cent quarante euros l’année, c’est parce que des gens en loges compensent. Et c’est pour ça qu’il faut que chacun soit à sa place. Les supporters doivent accepter qu’il y ait d’autres personnes dans le stade. NICOLAS HOURCADE. Quand le nouveau stade de Bordeaux a été construit, les ultras ont donné leur accord pour la fan zone et le folklore, bien qu’ils n’aiment pas ça, à condition d’avoir une tribune à un tarif accessible. Ils l’ont obtenue. L’autre question qui se pose, c’est celle de la mixité sociale et de la ségrégation. On pourrait se dire qu’on se retrouve avec des espaces qui regroupent les riches à un endroit, les pauvres ailleurs. Je pense que ce n’est pas exactement le cas pour une raison simple : ceux qui veulent être derrière les buts ne sont pas uniquement des gens issus de milieux populaires. XAVIER PIERROT. Oui, il y a une mixité importante. Des personnes plutôt CSP+ aiment être dans le kop parce que c’est leur façon de vivre le foot. D’autres, en loges, ont les moyens et préfèrent regarder un match de cette manière. Là-dessus, il n’y a pas de barrières, ça n’existe pas ici.

NICOLAS HOURCADE. Il faut quand même faire en sorte que ce raisonnement du « chacun sa place » n’amène pas de ségrégation physique. Dans certains stades, quasiment aucun échange existe entre les populations des kops, des loges ou des tribunes latérales. Il est quand même important d’avoir une proximité à un certain moment, sur le parvis du stade par exemple. LES EXPÉRIMENTATIONS SUR LES TRIBUNES DEBOUT ONT COMMENCÉ EN DÉBUT DE SAISON. QUELS EN SONT LES PREMIERS ENSEIGNEMENTS ? NICOLAS HOURCADE. Pour l’instant, on n’a pas énormément de retours. L’intérêt est à terme de sécuriser des tribunes dangereuses. À Lens, les sièges ont été conçus en dépit du bon sens. Les supporters étaient obligés de s’adapter à l’architecture. Sur les buts, des sièges se cassaient, des gens se blessaient. XAVIER PIERROT. Nous avons parlé des tribunes debout avec nos supporters, mais c’est un non-sujet pour eux car les allées sont larges et les sièges sont rabattables. Mais j’ai suivi de près les questions d’augmentation de capacité liées aux tribunes debout. L’OL sera là pour tester les tribunes debout le jour où elles permettront d’augmenter la capacité des stades. JAMES ROPHE. À l’ANS, nous souhaitons aller plus loin, à la fois dans le débat et vers l’augmentation des capacités. NICOLAS HOURCADE. J’étais partisan d’une solution en deux temps. On montre aux autorités que sécuriser les tribunes debout est possible. Et si ça marche bien, on envisage l’augmentation de la capacité. Parce qu’il y a une telle peur de surpopulation, une telle peur du risque de la part du ministère des Sports qu’accomplir les deux étapes simultanément nous aurait fait perdre sur les deux tableaux. L’ANS n’était pas d’accord, mais ayant déjà vu des dossiers enterrés, nous avons été pragmatiques. Si l’expérimentation est un succès, on discutera de l’augmentation. Dans certains stades, on se retrouve avec aucune place libre dans le kop et une surpopulation, ou bien avec des côtés dégarnis et le centre plein à craquer. Il y a là un vrai débat à mener. Mais étant donné la frilosité des pouvoirs publics, il vaut mieux avancer point par point. JAMES ROPHE. Les pouvoirs publics confondent l’augmentation de la capacité avec le phénomène d’attroupement, deux sujets totalement différents. Qu’on augmente ou qu’on réduise la capacité, ce phénomène existera toujours. POUR CONCLURE, AVEC L’INSTAURATION DE L’INS, EST-CE QU’ON PEUT CONSIDÉRER QUE LA LFP EST DÉSORMAIS PLUS À L’ÉCOUTE DES FANS DE FOOTBALL ? XAVIER PIERROT. Oui, et maintenant, il y a même un interlocuteur pour les supporters : le référent supporters de la LFP existe. JAMES ROPHE. Je vais aller plus loin, ils sont proactifs. Nous avons eu des discussions avec la présidente Nathalie Boy de la Tour, et les actes suivent ses paroles. NICOLAS HOURCADE. À l’intérieur de la Ligue, on sait qu’il y a des tensions internes. Mais je pense qu’une bonne partie des membres de la Ligue a compris qu’on ne pouvait pas se passer des supporters. ●

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REPORTAGE ENTRETIEN

« Si on ne fait que de la sécurité sans ambiance, on va vider les stades. Si on ne fait que de l’ambiance sans sécurité, on les videra aussi. » Xavier Pierrot

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Alassane Pléiade Inspiré des détournements de Clémentine Mélois (Cent titres, éd. Grasset).

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Le Stade de France qui ne fut jamais

Ne pas avoir réalisé le « Grand Stade » de Saint-Denis est un des plus vifs regrets de la carrière de Jean Nouvel. Un regret que l’on peut partager, aujourd’hui. Texte Jérôme Latta, photos et documents Architectures Jean Nouvel

Moins de quatre ans avant la Coupe du monde 1998, le temps presse pour lancer le chantier du futur « Grand Stade » de Saint-Denis. Surprise, ce 5 octobre 1994, le premier ministre Édouard Balladur choisit le projet du quatuor d’architectes Macary-Zublena-Costantini-Regembal. C’est pourtant le moins bien noté des deux finalistes, selon le vote du jury du concours, qui a accordé en février sa nette préférence à celui de Jean Nouvel. Officiellement, la proposition lauréate présente moins de risques techniques et financiers, son caractère monumental a séduit. On évoque des considérations plus extérieures : l’État venant d’attribuer le troisième réseau de téléphonie mobile à Bouygues, il est délicat de lui confier aussi un autre marché public d’une telle ampleur. Le géant du BTP n’y perd qu’à moitié, puisqu’il figure dans le projet lauréat au travers d’une filiale. Pour l’heure, le stade élu, qui avait la faveur de la ministre des Sports Michèle Alliot-Marie, des fédérations et de Michel Platini, est surtout présenté comme moins cher et plus simple à réaliser. De facture classique, tout en rondeur, il apparaît plus rassurant à une époque marquée par les catastrophes du Heysel, de Hillsborough ou de Furiani. Alors que le cahier des charges impose un usage mixte (football-rugby et athlétisme), ses concepteurs ont opté pour une ellipse et un premier étage de tribunes escamotable. On connaît le résultat : un bel objet architectural, fonctionnel, bien identifiable avec ses pentes extérieures et son toit en anneau ; mais aussi un stade médiocre pour les spectateurs, avec ses gradins peu inclinés et trop éloignés, son acoustique faiblarde.

Jean Nouvel, lui, a pris le parti inverse. Celui d’un stade de football accessoirement transformable en stade d’athlétisme, grâce à des tribunes entièrement déplaçables. Rectangulaire, vertical, anguleux, ses tribunes enserrent la pelouse. « Un stade de football et de rugby, qu’est-ce que c’est ? Un lieu où les spectateurs sont le plus près de la ligne de touche, ce qui impose des tribunes dotées de pentes les plus raides possible », a confié l’architecte aux Échos quelques semaines plus tôt. Inspirée de San Siro (« le “must” du football », selon lui), l’enceinte affirme sa radicalité et son esthétique industrielle, avec des armatures apparentes, des « rideaux d’acier » pour la façade, des motifs de couleurs primaires sur le gris de la structure.

UN STADE OÙ TOUT BOUGE

Ce modèle n’est cependant pas forcément dans l’air du temps. « L’œuvre de Jean Nouvel ressemble aux stades anglais ringards du début du XXe siècle. La seule différence, c’est qu’il est à roulettes », ironise Pierre Parisot, directeur général adjoint de la SGE, membre du groupement gagnant. L’histoire ne lui a pas donné raison : l’ellipse n’est plus si moderne, de nos jours, et les stades mixtes sont inadaptés au football – comme l’a confirmé le Stade olympique de Londres. Nouvel privilégie la modularité. Son choix le plus spectaculaire est de mettre les quatre tribunes, non pas exactement sur des « roulettes », mais sur des rails pour permettre d’adopter diverses configurations en les reculant. Certains trouvent

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Jean Nouvel a pris le parti inverse. Celui d’un stade de football accessoirement transformable en stade d’athlétisme.


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cette option « infaisable » : « Une telle prouesse n’a jamais été réalisée », assène un ingénieur de Dumez, cité par L’Express. Le constructeur, Dragage et Travaux publics, garantit pourtant sa faisabilité. « Il ne s’agit pas d’une lubie purement formelle ou esthétique, justifie Nouvel. Si je propose un stade où tout bouge, c’est parce que cela me permet de rapprocher de dix-sept mètres tous les spectateurs du terrain. » Et parce qu’on pourra « fabriquer un stade de 30, 40, 60 000 places » selon les événements accueillis.

GÉOMÉTRIE VARIABLE

Les toits sont mobiles eux aussi, pour s’adapter aux saisons et assurer l’ensoleillement de la pelouse. « Un stade couvert l’hiver et découvert l’été », résume son auteur, qui évoque un stade « à géométrie variable ». Une « table » manœuvrée par un portique peut être placée – sans la toucher – sur une moitié de la pelouse afin de former un demistade couvert. Le dispositif anticipe la « boîte à spectacle » du Stade Pierre-Mauroy de Lille. Le maître d’œuvre écarte l’argument du coût plus important en invoquant la capacité d’adaptation de

Nouvel estime que le projet retenu est « le pire stade de France, l’un des moins performants de l’histoire du football et de l’athlétisme réunis ». l’outil, gage de meilleure rentabilité. Canal Plus, pressenti pour exploiter l’enceinte et y envoyer le Paris Saint-Germain, voit ainsi d’un meilleur œil un stade plus adapté au football et plus adaptable aux autres spectacles. Après l’annonce, Jean Nouvel déplore que « la future gestion économique du

Grand Stade – qui est essentielle, on le sait – ait été négligée à ce point par Matignon ». Selon lui, la proposition retenue ne répond pas à des demandes essentielles du cahier des charges, à commencer par la modularité. En janvier 1995, lors d’une conférence de presse, il estime que le projet retenu est « le pire stade de France », « l’un des moins performants de l’histoire du football et de l’athlétisme réunis… » Et dénonce un « degré de flexibilité voisin de zéro », un « système d’adaptation à des ambiances de 25 000 à 40 000 spectateurs inexistant » et des « conditions de visibilité douteuses ». Furieux d’être privé de cette réalisation après avoir gagné le concours, Nouvel accuse l’État de ne pas avoir respecté la procédure de mise en concurrence et ses rivaux d’avoir modifié des éléments de leur dossier.

UN LOURD HÉRITAGE

On ne saura jamais ce qu’il serait advenu de son grand stade, en particulier quels surcoûts et difficultés techniques il aurait pu entraîner. De ce point de vue, le Stade de France a connu des déboires immédiats : alors que Nouvel avait prévu d’ériger l’enceinte sur le terrain naturel, il a fallu creuser un sol dont les coûts de dépollution n’avaient pas été anticipés. Des promesses ont été abandonnées en route, comme un système de filins pour couvrir les tribunes supérieures dans les cas de moindre affluence, et un toit gonflable qui devait fermer l’anneau. Coûteux pour les finances publiques, le SdF n’a été rentable que sporadiquement pour son exploitant. Ses deux principaux clients, les fédérations de football et de rugby, en ont presque été constamment insatisfaits. Vingt-six ans auront dû s’écouler entre son inauguration et le début des JO 2024 pour que le choix d’une piste d’athlétisme soit justifié par plus qu’un unique championnat du monde, en 2003. De quoi réduire la facture des Jeux, mais il faudra encore financer une importante rénovation. Moins d’un an après l’extinction de la flamme olympique, à l’échéance du contrat, l’État en deviendra propriétaire et devra lui trouver un avenir. L’héritage aurait-il été différent avec le stade de Jean Nouvel ? L’architecte a obtenu un accord amiable avec l’État pour solder le contentieux. Il n’a pas été plus heureux, par la suite, avec les stades : ses propositions pour Genève (1998), Barcelone (2001, pour l’Espanyol), Nice (2010) ou Nantes (2018) ne seront pas retenues non plus. Probablement de minces déceptions en regard de l’amère perte du Stade de France. ●

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chronologie 2 juillet 1992. La France est désignée par la FIFA pour organiser la Coupe du monde 1998. Elle s’engage à construire un stade de 80 000 places. 19 octobre 1993. Le site de Saint-Denis est retenu. 5 octobre 1994. Le projet du consortium Bouygues-Dumez-SGE, est choisi. 29 avril1995. Entre les deux tours de l’élection présidentielle, Édouard Balladur signe le traité de concession définitif, qui prévoit que l’État indemnisera le concessionnaire si « un club évoluant en première division et régulièrement présent en Coupe d’Europe » n’occupe pas le stade. 2 mai1995. Le chantier commence. 4 décembre 1995. Le Grand Stade prend le nom de Stade de France, après une consultation publique dont les propositions n’ont pas été retenues. 2 juillet 1996. Le tribunal administratif annule le contrat de concession. 11 décembre 1996. Le Parlement adopte une loi qui valide le contrat. 30 novembre 1997. Fin officielle des travaux. 28 janvier 1998. Match d’inauguration France-Espagne. Thierry Roland : « La France possède enfin un stade digne de ce nom ». 18 mars 1998. Le PSG annonce qu’il ne sera pas candidat pour y évoluer. 11 février 2011. Le Conseil constitutionnel déclare la loi de décembre 1996 contraire à la Constitution. 20 septembre 2013. Un accord entre l’État et le consortium met fin à l’indemnité pour absence de club résident et supprime les clauses potentiellement illégales du contrat.


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BASTIEN VIVÈS

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Bondy building Épisode 1/3

Bondy, ville emblématique de la Seine-Saint-Denis, a attiré médias et sponsors parce qu’un de ses enfants, Kylian Mbappé, est devenu un prodige du football. Nous avons voulu y passer du temps, auprès de l’AS Bondy, de ses éducateurs et de ses gamins. Texte Antoine Zéo, photos Rémi Belot


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Q

uand tu vas à Bondy en voiture, il faut faire attention. Tu es sur l’A86, le grand anneau qui traverse toute la banlieue, tu prends un petit bout de l’A3 (celle qui va à Roissy), tu sors vers « MeauxBondy », et tu arrives sur la N3, une grande avenue grise et noire, encadrée par des magasins d’occasions et des lavages auto. Il y a beaucoup de voitures sur cette avenue, ça se croise, ça dépasse, ça freine, il y a des copains qui sortent du Grec et qui rigolent, tu les vois dans ton rétroviseur, il y a un mec qui te double à droite et te coupe la route et tu pestes ; il y a un autopont des années 70 dont les flancs de ciment sont tagués : il te permet de franchir l’intersection sans t’arrêter au feu rouge. À l’époque, on voulait que ta voiture soit comme un tapis volant. C’est ça : on voulait te faire voler par-dessus ta banlieue, et on n’avait pas imaginé qu’après quarante ans sans un coup de peinture, l’autopont, ce toboggan magique, aurait viré brun-taupe, couleur diesel. Si tu l’empruntes, prends garde à toi : au bout de l’avenue, c’est Pavillon-sous-Bois. Tu as raté Bondy. Demi-tour, reviens sur tes pas. Repasse devant le Grec, ne t’arrête pas pour bénéficier de son offre « un sandwich acheté / un sandwich offert », ne prends pas l’autopont, sois paré à virer, à gauche toute. Soudain, alors que tu ne le cherchais plus (tu t’es perdu), il est là. Inratable, que tu sois stoppé au feu rouge ou que tu arrives par la bretelle de l’autoroute. À vingt mètres de haut, façon star du hip-hop, le regard plissé, la moue frimeuse, le « Kid », le Bondynois le plus célèbre de l’univers, a sa fresque rien que pour lui. Kylian Mbappé, dix-neuf ans, n’a déjà plus besoin de légende. Il est là, l’homme qui valait 180 millions, dans son maillot du Paris Saint-Germain (« Fly Emirates »), enluminé de symboles triomphants. « 93-75 », « BondyPaname ». Non seulement c’est un crack, comme aurait dit mon grand-père, non seulement il est trop fort, mais il est élevé au rang de trait d’union entre Paris la bourgeoise, son Parc des Princes planté au milieu des rupins du XVIe arrondissement et de Boulogne-Billancourt, et Bondy, Bondy et la banlieue tout entière, le « 9-3 » fantasmé en pire que le Bronx. Kylian, c’est la preuve vivante que Bondy, c’est la « ville des possibles ». La preuve : c’est écrit en ÉNORME sur la fresque, et c’est Nike qui paye.

OMNISPORT ET MUNICIPAL

Nike qui paye, c’est la Mairie qui me l’a dit. Enfin, confirmé, parce que c’est écrit dessus. Juste avant Noël, j’ai rencontré Joël Houssin et Charles Nabal, respectivement adjoints à la cohésion sociale et aux sports de la ville de Bondy. Je leur demande si Kylian ne les aiderait pas aussi un peu ? Ça les fait rire. « Il ne va pas nous verser 5 % de son salaire, quand même ! » 5 % de 18 millions, ça donnerait 900 000 euros par an, soit la moitié du budget annuel de la section foot de l’AS Bondy. Mais évidemment que ça ne se passe pas comme ça. Tout de même : Nike a financé un terrain de five et fournit les nouveaux maillots du club. « Ce qui est dommage, enfin dommage, je mets des guillemets évidemment, c’est qu’il n’ait pas signé à l’étranger plutôt que dans un club français : dans ce cas, on aurait bénéficié des règles de la FIFA sur les indemnités dues au club formateur. Il aurait fallu qu’il signe au Real Madrid ! » Rires, à nouveau. Les deux hommes me reçoivent dans un petit bureau de la mairie de Bondy, gros bloc de béton vaguement brutaliste, très seventies lui aussi. « Ici, on ne parle jamais de Mbappé… Ici, c’est Kylian, c’est tout ! C’est comme un neveu ou un fils, c’est la famille. Bizarrement je dirais qu’on sent qu’il est parti depuis qu’il a signé au Paris Saint-Germain. Avant, même à Monaco, il revenait tout le temps. Maintenant, il n’habite plus à Bondy, bien sûr. » À l’Association sportive de Bondy, il n’y a pas que le foot : 3 500 licenciés en tout, et 26 sports. Le foot reste la section la plus importante,

« Les gamins rêvent tous de devenir pros. Kylian, c’est le catalyseur de leur rêve. La preuve que c’est possible. »

Antonio Riccardi, directeur sportif adjoint de l’ASB Football

avec près de 900 membres. 28 équipes sont officiellement inscrites dans les compétitions franciliennes, mais il y aurait assez de joueurs pour en faire le double. « Notre objectif, ce n’est pas de “sortir” des jeunes joueurs, ni de faire gagner à tout prix nos équipes aux classements régionaux. On a pu avoir cette ambition, dans le passé, quand l’équipe jouait en DH. Aujourd’hui l’équipe senior (l’équipe 1 de l’AS Bondy) joue en départementale et c’est très bien comme ça. Notre mission, en tant que club omnisport municipal, c’est que tous les jeunes Bondynois puissent pratiquer un sport et que cette pratique soit éducative. » Ce qui n’empêche pas la qualité : les bons résultats et, surtout, la formation des jeunes font la réputation de l’ASB, ainsi que son identité.

LACAZETTE N’Y EST PLUS

Dimanche 21 janvier 2018. Il pleut sur Bondy, il pleut sur Paris, il pleut sur toute l’Île-de-France et sans doute même au-delà, il faudrait vérifier la météo. Vu d’ici, on dirait que le soleil n’a pas été prévenu qu’il était autorisé à participer à la nouvelle année : ça fait bien trois semaines qu’on n’a pas aperçu un de ses rayons, même un tout petit. On peut déduire de ce qui précède que ce n’est pas le jour idéal pour jouer au football, mais on ne choisit pas toujours le moment ni le terrain de la bataille. Voici donc que se présente le Pantin OFC, premier du classement de district de Seine-Saint-Denis dans ce match de D1 départementale. La pelouse est bien grasse de toute l’eau qui lui est tombée dessus, le ciel est bas, on ne va pas se marrer : glissades et gadoue. Dans quatre-vingt-dix minutes, tout le monde sera crotté. En attendant, on discute en tribune. Ce soir, Kylian sera titulaire dans le match de L1 : le Paris SaintGermain joue à Lyon. Neymar, qui est blessé à la cuisse, ne jouera pas. Les gars en tribune jaugent les forces de l’adversaire – le supporter jauge toujours les forces de l’adversaire, et l’on pèse toujours gravement les mots qu’on

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choisit pour décrire les joueurs qu’on estime le plus, ceux qui sont à craindre, ceux qu’on admire et qui mériteraient de faire partir de sa propre équipe. « Non mais frère, je dis pas que sans Neymar le PSG est sûr de perdre ! Je dis pas ça… Mais il faut se méfier, de Fekir surtout. - Fekir et surtout leur jeune là… - Aouar ? - Voilà, c’est ça. Aouar. » (Ils avaient raison de se méfier : Lyon a gagné 2-1, et Fekir a marqué.) La petite tribune du stade Léo-Lagrange de Bondy est un peu décrépie : le bois des marches est usé et la peinture bleue s’écaille des structures métalliques. On se blottit sur les sièges en plastique vert, à l’abri de la bruine épaisse qui nous enrobe. Il n’y a que des gars : les jeunes du club et leurs potes, des plus vieux, officiels et curieux, un homme plus âgé et une jeune femme, solitaire, qui regarde tout ça en écoutant de la musique. Le reste du public est en bas, à la buvette qui débite les sandwiches et les barquettes de frites. Quinze heures : les deux équipes entrent sur le terrain, l’arbitre vérifie les crampons et puis le match s’engage. L’AS Bondy joue en vert, scapulaire blanc, Pantin joue en noir. On voit les deux bancs des remplaçants, de l’autre côté du terrain. Ils sont à moitié sous la pluie malgré la coque de plexiglas qui les recouvre bien mal et certains s’abritent sous des plaids, pour se réchauffer – il fait six degrés. Après quelques minutes, l’énorme tacle d’un Pantinois annonce le ton du match. La tribune réclame le carton rouge – elle sera exaucée dans une heure, après la bagarre de milieu de mi-temps. Pour l’instant, c’est juste un coup franc que le numéro 11 bondynois, balance directement en sortie de but. Les Verts sont en place : le 11, dit « Lacazette », remonte tout le terrain en slalomant, passe au 9 qui perd la balle en voulant se retourner. « Je sais pas ce qu’il a… Il y est pas comme y a deux mois ! Avant il frappait direct, là il veut tout le temps dribbler... » Le numéro 9 a de très bonnes jambes de footballeur, très musclées, il est réputé pour ça : « Vas-y, mets-lui la cuisse ! La cuisse ! » Et tout le monde rigole. Cette fois-ci, le coup de cuisses – ou de fesses – n’a pas suffi. Vers la 20e minute, le but de Pantin suscite l’indignation : il semble évident à tout le monde que leur attaquant était hors-jeu, ce qui est honnêtement impossible à voir depuis notre place. L’arbitre de touche est sévèrement critiqué et sa virilité remise en question. Une belle combinaison bondynoise et Lacazette est applaudi, bien sur ses appuis malgré le terrain de plus en plus boueux : « On va le gagner le match ! » Et de fait, Lacazette égalise juste avant la mi-temps d’une frappe précise après un joli une-deux avec son numéro 10. La tribune explose de joie et le gardien pantinois, qui tardait à chaque relance, se fait bien arranger : « Alors gros lard, tu vas arrêter de perdre du temps, là, hein ! » L’arbitre siffle la mi-temps et c’est l’heure du café au club-house. Reprise. La tribune est assez remplie maintenant, on est bien une trentaine à regarder les vingt-deux gars patauger et glisser sur le terrain principal du stade. Ça devient compliqué pour eux, à vrai dire, et dans ces cas-là, le match peut facilement basculer : glisser, ne pas glisser, tenir debout. Bondy marque le deuxième but en tout début de mi-temps, puis un troisième cinq minutes après, sur deux actions un peu confuses. Aucune équipe n’arrivant plus à poser son jeu, on ne voit pas trop comment les Pantinois pourraient revenir et tout le monde se détend. En tribune, en tout cas (« Il faut leur en mettre six ! »). Parce que sur le terrain au contraire, c’est chaud, il y a même, donc, une bagarre : les gars se la mettent vraiment, un contre un, puis tous contre tous, il faut que le gardien vienne les séparer, et ça dure, ça dure. L’arbitre sort deux cartons rouges et ça continue jusqu’à ce que les gars sortent, mais pas du côté prévu : quand le Pantinois s’apprête à rentrer au vestiaire, tous les garçons de la tribune lui tombent dessus pour gueuler, et l’arbitre accepte qu’il attende de

Stade de France

Parc des Princes

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bondy « Ville des possibles » ? C’est écrit sur l’affiche de Nike, comme un défi aux chiffres et aux clichés. Bondy, à 8 km de Paris par la route de Meaux (la RN3), c’est 53 000 habitants sur 5,5 km², 21,5 % de chômage (le double de la moyenne nationale) et 30,1 % de pauvreté selon l’INSEE. Comme la plupart des communes de la banlieue parisienne, la ville est jeune, avec 44 % de la population âgée de moins de trente ans.


« Je leur rappelle toujours qu’il y a plus de probabilités pour qu’ils deviennent médecins ou qu’ils entrent à Sciences Po que pour qu’ils deviennent footballeurs pros ! » Antonio Riccardi

l’autre côté. Le match se termine plus tranquillement : 3-1, score final. Pantin a tiré sur la barre à la toute fin, et Youssouf, le gardien, a pu faire un bel arrêt. Tous les Bondynois se retrouvent au pied de la tribune pour un « clapping », tout sourire, et puis ils filent au vestiaire. Il pleut toujours. Rendez-vous dans deux semaines.

football mondial, sinon le premier. « Les gamins rêvent tous de devenir pros. Et ici, Kylian c’est le relais le plus concret, c’est le catalyseur de leur rêve. La preuve que c’est possible : ils l’ont vu jouer, ils ont joué avec lui pour certains, ils ont un frère, un pote qui a joué avec lui. » L’Île-de-France est parcourue de recruteurs, et pas seulement de grands clubs professionnels. Les clubs de la région, à la recherche de joueurs pour leurs équipes évoluant en N2 et N3, ou en Ligue régionale, cherchent à faire venir les meilleurs. Les futurs pros, eux, sont recrutés avant : les clubs de l’élite, dont les scouts sillonnent les terrains régionaux, entrent directement en contact avec les clubs locaux quand un jeune les intéresse. Il est alors convoqué pour participer à des stages, à des journées de rassemblement, qui lui ouvriront peut-être les portes d’un centre de formation, dès douze ou treize ans. Au niveau régional, les clubs peuvent également inscrire leurs joueurs à partir de douze ans aux détections de la Ligue régionale de la FFF : cette année, ce sont ceux de l’année 2005. Chaque club peut inscrire dix joueurs : après trois tours d’écrémage sévère, les heureux élus iront au centre régional de préformation, dans lequel ils seront scolarisés en internat. Ils reviennent à domicile tous les week-ends, pendant lesquels ils peuvent ainsi jouer pour leurs clubs d’origine. Chaque Ligue régionale possède un de ces centres de préformation : pour l’Île-de-France, c’est l’INF de Clairefontaine, la star des académies, sujet de multiples documentaires et hôte récent du petit… Kylian Mbappé. Cette année, Bondy y compte deux pensionnaires. Je demande à Antonio comment il se situe là-dedans. Se perçoit-il comme un éleveur de champions, un entraîneur de futurs pros ? « Pas du tout ! Je suis éducateur, pas entraîneur. Je leur rappelle toujours qu’il y a plus de probabilités pour qu’ils deviennent médecins ou qu’ils entrent à Sciences Po que pour qu’ils deviennent footballeurs professionnels ! Pourquoi vous rigolez ? C’est une vérité statistique ! » Mais quand même, est-ce qu’il est fier d’avoir pu entraîner Kylian ? « Ça va au-delà de la fierté… Quand il a marqué l’année dernière contre Manchester City en quart de finale de Ligue des champions, pffouh… J’ai ressenti un truc, un plaisir, encore plus fort que ce que tu peux ressentir comme supporter – moi je suis pour le Milan AC, j’ai jamais ressenti un truc pareil pour le Milan. Le bonheur. »

TOUT SAVOIR DE KYLIAN

Je rencontre Antonio Riccardi, le directeur sportif adjoint de l’ASB Football. Presque la trentaine, il a la barbe et une bague à tête de mort. Très volubile, il bouge beaucoup tout en parlant : parfois, pour se concentrer, il pose son menton velu sur le bord du bureau, ce qui l’oblige à s’affaler un peu sur sa chaise. Bondynois ? « Bondynois ! », me répond-il dans un grand sourire. « Depuis toujours : j’ai joué au foot ici quand j’étais petit, avec le père de Kylian qui était alors éducateur. J’ai fait des études, j’ai commencé à bosser… et puis je me suis rendu compte que ce n’était pas ça que je voulais. Me lever tous les matins pour faire un boulot qui ne me plaît pas. Ici, je fais ce que j’aime. » Antonio a été le premier éducateur de Kylian. Il est le premier à lui avoir appris le football. « En vrai, je ne lui ai rien appris… Même avec un entraîneur aveugle et incompétent, il aurait percé. Je n’avais rien à lui apprendre, techniquement : à dix ans, je suis sûr qu’il m’aurait dribblé ! Mais oui, je lui ai donné les premiers conseils de sa carrière. » Cette année, depuis le transfert de Mbappé-fils au PSG, il a rencontré vingt ou trente journalistes, il ne les compte plus. Des Français, des étrangers – la semaine dernière, il y avait un Espagnol et un Américain. Ils veulent tout savoir de Kylian : comment était-il quand il était petit ? « Très fort ! Très gentil ! J’ai répondu cent fois la même chose. » Ils s’interrogent aussi sur la banlieue, le contexte social, et sur le fait que l’Île-de-France soit devenue un des viviers principaux de talents du

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mbappé Kylian Mbappé, né à Paris le 19 décembre 1998, formé à l’AS Bondy. Son père, Wilfrid Mbappé, était éducateur au club jusqu’à l’année dernière. Après l’INF Clairefontaine, Kylian a rejoint le centre de formation de l’AS Monaco où il a commencé sa carrière professionnelle en 2015. À l’été 2017, il a été transféré au Paris Saint-Germain contre une indemnité géante de 180 millions d’euros.


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À LA BARCELONAISE

Entraînement avec les U13. Antonio (que tout le monde appelle « Tonio ») fait la mise en place avec Rayan Vianga, qui effectue là son service civique, et avec Abdé Yate, encore au lycée mais qui voudrait passer ses diplômes d’éducateur plus tard. « Les U13, c’est le niveau que j’aime le plus. Les U15, aussi, mais les U13, c’est là que je prends le plus de plaisir… Je ne sais pas pourquoi, hein ! Chacun son truc, j’imagine ! » Je me présente aux enfants, qui sont visiblement habitués aux journalistes. Le petit B*** me demande où est ma caméra : j’atténue sa déception en lui annonçant que je viendrai bientôt avec un photographe. En cette période de vacances scolaires, l’entraînement est un peu différent : « On travaille sur des jeux, sur la coordination, c’est encore à perfectionner à leur âge ». L’entraînement se finit par une opposition à 4+1 : sur un demi-terrain, avec un joueur en appui de chaque côté, qui ne peut entrer que si un coéquipier lui fait la passe. C’est une formule déjà répétée depuis plusieurs saisons pour les garçons. Tonio se plante au milieu de ses joueurs. « Qu’est-ce que ça veut dire de jouer sur un demi-terrain ? » demande le coach. « Qu’il faut prendre l’information ! » Non. « Il faut jouer en une touche ? » Toujours pas. « Lever la tête ! » Antonio fait mine de s’énerver. « Ça, c’est ce que VOUS devez faire pour vous adapter. Mais jouer sur un demi-terrain, ça a quelle conséquence ? » C’est M*** qui donne la bonne réponse : « Ça veut dire qu’on sera pressés plus vite et qu’on a moins de temps. » Voilàààà ! « Moins de temps ! Donc c’est à vous de vous adapter en levant la tête, en prenant l’info, en jouant en une seule touche. Allez. Jouez ! » Gagner par le jeu. À la barcelonaise ? « La perfection, ça n’existe pas dans le football, mais c’est ce qui tente le plus de l’approcher. À mon avis, évidemment, je respecte tous les footballs. Mais c’est le plus beau, non ? » La vie d’un club amateur est jalonnée de problèmes logistiques. Au niveau du matériel, l’AS Bondy n’a pas à se plaindre : plein de ballons neufs, des buts mobiles sur un grand terrain synthétique, de beaux maillots pour tous les joueurs, des terrains, des vestiaires. Mais il faut aussi des êtres humains : le club compte une poignée de salariés, dont certains en contrat aidé par l’État,

football amateur Jusqu’à la saison 2016-17, le Championnat de France amateur (CFA) constituait le sommet de la pyramide amateur, derrière les trois divisions professionnelles (L1, L2, National), et devant le CFA 2. En 2017 ils ont été rebaptisés National 2 et 3, ce dernier niveau étant divisé en douze groupes régionaux. En dessous, l’ancienne Division d’honneur (DH) est devenue la Régionale 1. Suivent des Régionale 2 ou 3 et les ligues de district, départementales. L’équipe senior de l’ASB joue en Départementale 1.

un service civique, et beaucoup de bénévoles. Ce matin, je discute ainsi du froid avec Seb, qui s’y connaît puisqu’il travaille à l’aéroport Roissy-Charlesde-Gaulle et qu’il a passé une bonne partie de sa journée au dégivrage des avions – « pas tout le fuselage, non, les ailes et l’empennage, tu vois, la gouverne... » Dimanche, il était à Villemomble avec Antonio, Rayan et Abdé pour accompagner les U13 à un tournoi en salle (qu’ils ont gagné, ce qui occasionne une dispute entre B*** et M*** à propos du but vainqueur, que j’ai promis d’écrire ici si on me le racontait bien : c’est donc B*** qui l’a marqué, après une conduite de balle sur le côté, suivie, paraît-il, d’une belle frappe). Antonio : « Les U13 “Élite” – l’équipe A, si vous voulez – jouent un championnat régional, à la différence des cinq autres équipes de la même catégorie qui jouent contre des équipes du 93. Et donc, autant de déplacements, parfois assez loin : on compte beaucoup sur les parents, et sur nous, bien sûr, dans nos voitures. Et puis la mairie s’organise pour nous prêter ses bus. Pas systématiquement, mais assez souvent – et un peu plus facilement depuis Kylian ! »

JOUER COMME DES ENFANTS

Un déplacement en Seine-Saint-Denis, c’est pas comme en Bretagne ou en Provence ou n’importe où ailleurs. Là-bas, tu ferais peut-être cinquante ou soixante kilomètres, tu traverserais des paysages avec des champs, des vaches, des vignobles, diverses curiosités géomorphologiques comme des collines ou même des montagnes. Ici, dans le 9-3, tu traverses un océan : la banlieue. Océan de pavillons, petits et grands, de barres d’immeubles, de ponts métalliques style 1910 enjambant le vieux canal de l’Ourcq et les voies du RER, de zones commerciales et d’anciennes zones industrielles en friche. Ce n’est pas tout gris, faut pas croire : il y a des parcs, aussi, des arbres, des fleurs ; et puis, aux vitrines des épiceries, le bleu turquoise des publicités pour les cartes de téléphone prépayées. Aujourd’hui, on va au Blanc-Mesnil : cinq kilomètres de navigation vers le stade Jean-Bouin. Les U13 d’Antonio Riccardi rencontrent leurs homologues blancmesnilois. Le match promet d’être difficile, il les a prévenus. Belle équipe, le Blanc-Mesnil. Il faudra être attentif, ne jamais arrêter de courir et « jouer au football », comme il dit : recevoir-passer-se déplacer, la consigne répétée sans cesse. Ne pas regarder ses pieds, lever la tête, ne pas s’enfermer, jouer toujours avec ses coéquipiers ; dribbler, oui, mais pour éliminer et accélérer : si c’est pour faire le malin, autant rester jongler chez soi. Il fait très beau, et très doux : on dirait le printemps. Les terrains du Blanc-Mesnil Sport Football, dont l’équipe senior joue en National 3, sont entourés d’immeubles de quatre ou cinq étages : autour des synthétiques, le long des mains courantes, c’est la promenade du mercredi. Les petits Bondynois appliquent les consignes : ils courent, jouent juste, et remportent une jolie victoire. Antonio, lui, accompagne les gamins de la voix : « Oui ! Va ! Va ! Va ! » P*** a mis un beau but, tout seul devant la défense, un beau dribble et une frappe enchaînés. De retour au vestiaire, les garçons sont à la fête et le chant rituel de toutes les équipes de France – « Il a marqué ! Il a marqué ! On a gagné ! On a gagné !» – retentit dans la grande rigolade. On est content. Trois jours plus tard seulement, l’ambiance a changé. « C’est ça, les enfants. Ça m’a pris du temps pour le comprendre ! C’était l’année dernière, avec le père de Kylian. Ce sont tous de bons joueurs, voire très bons, mais tu ne les toucheras pas tous les samedis au même niveau. Pas au même niveau de forme, de concentration, pas à 100 % de leurs capacités. Mais la raison est toute bête : c’est des enfants ! » Il n’est ni en colère, ni énervé. Dans le couloir du stade de Bondy, il m’explique, avec un léger sourire, le cœur de son travail : toujours recommencer, toujours réexpliquer. Les vertus du sport, sans

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doute. Ses U13 viennent de prendre une raclée (2-6) contre le Red Star. Sous la pluie et le froid cette fois-ci (c’est une fin d’hiver capricieuse), ils ont été étouffés pendant toute la première moitié du match, incapables de trouver le moindre espace, de relancer le ballon, faute de déplacements et d’attention. Les garçons du Red Star, plus grands, plus costauds peut-être, mais pas plus doués (ils les avaient battus au match aller) leur sont rentré dedans, et leur en ont collé quatre en trente minutes. Le petit M***, un bon défenseur pourtant, a paniqué face au numéro 7 adverse, un garçon agile et rapide. Sur le bord du demi-terrain, Antonio tente de replacer les garçons, en vain. À la mi-temps, il leur passe une engueulade monumentale, en leur demandant non pas de gagner, ni de se mettre à bien jouer miraculeusement, mais d’arrêter de faire n’importe quoi parce qu’ils commencent à être ridicules. Ça marche, ils se reprennent, et font 2-2 sur la deuxième mi-temps. I*** marque même un très beau but. Dans le vestiaire, c’est grise mine : première défaite à domicile, la troisième seulement de la saison. Perdre ou gagner le match, c’est le seul enjeu : dans les championnats régionaux de jeunes, il n’y a pas de classement, pas de relégation, pas de promotion. Mais quand même : on est sur le terrain pour gagner, c’est du football. Le jeu. La causerie d’après-match est plus courte que celle d’avant. Le coach est bien obligé de leur dire qu’il n’est pas content. Mais les sourires reviennent vite. À la semaine prochaine.

« On n’engueule jamais les petits gratuitement. Sur le terrain, si on est sévère avec eux, c’est seulement pour le foot. » Sambou Camara, joueur de l’équipe senior

LA CLÉ DU « CLUB FAMILIAL »

« On est bien ici ! C’est un club familial. » Tout le monde me dit ça. Donc ça doit être vrai. C’est d’ailleurs ce que je ressens : les gamins viennent me serrer la main spontanément, on m’appelle par mon prénom, tout le monde sourit tout le temps. Sauf B*** qui fait la gueule parce que Tonio ne l’a pas sélectionné pour le prochain match – c’est précisément l’effet recherché. Mais au fait, c’est quoi un club familial ? Rayane Abdelli, entraîneur des U11 : « C’est difficile à décrire… C’est sans doute lié au fait qu’on se conçoit comme un club formateur : ici, on n’est pas dans la pression du résultat pour le résultat qui peut exister dans d’autres clubs. » Sambou Camara, qui joue en équipe senior et accompagne ce jour-là Rayane à l’entraînement, m’explique qu’il est très content d’être revenu à Bondy après avoir joué ailleurs quelque temps. Club familial ? « Oui ! Ça se sent. Regarde l’entraînement, là : on n’engueule jamais les petits gratuitement. Sur le terrain, si on est sévère avec eux, c’est seulement pour le foot. » De fait, les entraînements sont exigeants et d’un bon niveau technique : ça joue très vite, et même si l’envie me prend régulièrement de participer à leurs jeux, j’ai conscience que je risquerais d’être rapidement largué par ces gamins de dix ans. Rayane est au club depuis déjà quatre ans – il en a vingt-et-un. Deux mamans observent la séance d’un regard amoureux : leurs fils sont sur le synthétique, en train de réaliser des exercices de coordination, passe et frappe au but. « Oh, il a bien tiré… ! » Au printemps commencent les essais de surclassement : dans chaque catégorie d’âge, les meilleurs jouent avec la catégorie supérieure – les U11 en U13, les U13 en U15, etc. Confrontés à des garçons généralement plus grands et plus lourds, ils progresseront plus vite : credo de club formateur. La maman de M*** est venue observer son fils de huit ans qui joue ce jour-là pour la première fois en U11. Avec sa chasuble trop grande, il a l’air un peu perdu, mais il s’en sort finalement bien. « Les coaches ici, on leur accorde une très grande confiance, me dit-elle. C’est comme des deuxièmes papas ! » Elle rit. « Sérieusement, quand on a un souci avec les enfants, ou que quelque chose ne va pas à la maison ou à l’école, on sait que le coach sera toujours de notre côté. Ils remettent une deuxième couche ! »

Rachid Hekchiche me donne enfin sa clé du « club familial ». « Moi j’ai un regard extérieur, puisque je ne suis arrivé que cette année. » Rachid, ancien joueur, est en retraite : il donne de son temps avec les U11 qu’il coache avec Rayane. Pour le plaisir, hein, « pas pour l’argent » ! « Je suis arrivé au début de l’année, et au bout de quelques semaines, tout le monde me connaissait, de haut en bas, les éducateurs, les jeunes, les vieux, tout le monde. Rachid par-ci, Rachid par-là, tout de suite. C’est quelque chose qui n’existe pas partout. » Rachid doit s’échapper, parce que des garçons ont besoin qu’il ouvre le vestiaire. Club familial.

PARADE

Un vendredi soir au stade Léo-Lagrange. Les projecteurs sont allumés, éclairant de leur lumière blanche le synthétique aux reflets argentés – sur un synthé, la lumière, on dirait que c’est toujours l’hiver. Des papas sont dans un coin, deux copains qui tapent la balle avec leurs jeunes fils de cinq ou six ans. Autour du terrain, des garçons de quinze ans viennent attendre des filles, elles terminent leur entraînement en ordre dispersé. Quand elles arrivent, la parade amoureuse des garçons est maladroite, ils font ce qu’on fait quand on a quinze ans : s’envoyer des ballons dans la tête, s’insulter pour rire, se courir après. On range les ballons, les plots, les chasubles dans la remise. Les papas quittent le synthétique et bientôt les projecteurs s’éteignent, les seniors ne s’entraînent pas ce soir. Demain, c’est match. La vie, quoi. ● (à suivre)

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FEUILLETON


La technique des « recherches prédictives » (les propositions des moteurs de recherches basées sur les requêtes les plus fréquentes) est censée accélérer la saisie en anticipant ce qu’on veut explorer. Mais qui avait tapé ça ?

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fin de partie

l'important c'est les 127 points

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photo Jack de Nijs / Anefo / Nationaal Archief

L'IMAGE

cruyff junior Ce 31 octobre 1965, le gamin sur la photo a dix-sept ans. Ce jour-là, il inscrit un doublé en championnat face au Fortuna '54, comme lors de la journée précédente contre DWS. Si sa carrière professionnelle a débuté il y a un peu moins d'un an, cette saison sera celle de son éclosion. L'Ajax, 13e lors de l'exercice précédent – sa pire performance depuis la création de l'Eredivisie en 1956 –, se dirige vers son troisième titre national. Johan Cruyff incarne ce renouveau : son compteur enregistrera 16 buts en 19 matches. Sur ce visage, la jeunesse le dispute à la maturité, l'acné juvénile à des cernes précoces. Le prodige prend la pose devant Jack de Nijs, photographe de l'agence Algemeen Nederlandsch Fotobureau, sur l'un des terrains d'entraînement qui jouxtent le Stadion de Meer. Derrière lui, une petite foule de spectateurs se tient entre la main courante et le bâtiment administratif du

club adossé à la tribune officielle. On peut facilement se projeter dans leur regard à contrechamp : ils observent le jeune prodige, déjà adoubé par la presse, en se demandant peut-être ce qu'il va devenir. Jack de Nijs est déjà venu six jours plus tôt. Cruyff a posé en costume devant une affiche du match, la mèche mieux disciplinée mais avec la même intensité un peu vague dans le regard. Pressentait-il, lui, son exceptionnel destin ? Sur son flanc, le blason démesuré semble annoncer la grandeur de l'âge d'or que l'Ajax va connaître jusqu'en 1973, avec six titres nationaux et trois Coupes des clubs champions européens. Derrière lui flotte un drapeau des Pays-Bas, qui vont surgir avec fracas sur la scène du football mondial, en y amenant une révolution. En octobre 1965, Cruyff porte tout cela sur ses épaules, avec la désinvolture et la détermination de sa jeunesse.

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LES MOTS DU FOOT

LE POISON POUR LES DÉFENSES Attaquant pas forcément brillant, sans profil physique particulier, mais qui pose des tas de problèmes aux défenseurs : il leur tourne autour, il leur rentre dans le lard, il « se fait oublier », il « multiplie les appels », il cherche le penalty ou il fricote avec le hors-jeu. Bref, il les fatigue. Exemple « Le décès de la défense brésilienne a été constaté à la 29e minute. » (le légiste de la Coupe du monde 2014) Variantes « On n’intoxiquait pas seulement les défenseurs. » (Jean-Pierre Bernès) « Il m’a donné du fil à retordre, mais je lui ai rendu des points de suture. » (Roy Keane) « Cédric Carrasso m’appelait Michaël Cyanure. » (Michaël Ciani) « Le venin du Snake était mortel. » (Youri Djorkaeff) « On a bu le Galice jusqu’à la lie. » (un supporter des Girondins) « Olaf Thon était un poisson pour sa défense. » (Jupp Heynckes) « Giggs était un boson pour les défenses. » (Stephen Hawking)

L'ÉQUIPE QUI SAIT VOYAGER Désigne les équipes suffisamment à l’aise à l’extérieur pour en rapporter des points généralement qualifiés de précieux. Peu impressionnée par les supporters locaux, imperméable aux pièges du vestiaire visiteurs, l’équipe qui sait voyager n’est pas venue pour faire du tourisme. Elle attendra d’ailleurs d’être dans l’avion du retour pour faire la fête. Exemple « On se balade sur tous les terrains de France. » (le PSG) Variantes « Le Manchester United de 1958 ne savait pas trop voyager. » (Matt Busby) « Ceux qui m’aiment me laisseront prendre le train. » (Dennis Bergkamp) « Il y a aussi des joueurs qui savent voyager. » (Xavier Gravelaine) « Je suis souvent indisposé en déplacement. » (Thiago Silva) « On est arbitrés à l’extérieur comme à la maison. » (un dirigeant de la Juve) « On va déménager le club à 90 km d’ici. » (un dirigeant du Wimbledon FC)

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SE DIRE LES CHOSES Thérapie de groupe pour équipe en difficulté, qui invite chacun à dire à l’autre le fond de sa pensée dans le secret du vestiaire ou de la salle vidéo. « On s’est dit les choses », déclare alors le footballeur, persuadé de jouer libéré du poids du non-dit. Mais en cas de nouvelle défaite, il lâche : « On s’était pourtant dit qu’il fallait être attentifs au marquage sur les corners ». Exemple « On s’est dit les choses, et après on s’est juré de les poser sur le terrain. » (Yannick Cahuzac) Variantes « Je voulais leur dire leurs quatre vérités, mais ça en aurait fait plus que dans toute ma vie. » (Rolland Courbis) « J’ai parlé à cœur ouvert. » (Gérard Houllier) « Il a vidé son sac, mais la décence n’était pas dedans. » (un coéquipier de Patrice Évra) « J’ai tout déballé. » (Patrice Loko) « On s’est dealé des trucs. » (Fabien Barthez et Bernard Lama) « On s’est dit : Henchoz. » (un recruteur de Liverpool)


FIN DE PARTIE

LIVRES

la philosophie du football, et comment s'en sortir Comme d'autres intellectuels, les philosophes s'emparent du ballon rond. Ne parvenant pas à en faire le tour, ils finissent par jouer avec. Il y a beaucoup de définitions de la philosophie. La chose a la réputation d’être compliquée, voire de faire mal à la tête, parce qu’elle se confronte à de vastes problèmes : Dieu, la mort, le savoir, la morale, la beauté, etc. C’est bien simple, on dirait les thèmes des dossiers des Cahiers du football. Certains philosophes, dans leur volonté de comprendre et d’expliquer l’univers dans sa totalité, vont jusqu’à prétendre appliquer la méthode philosophique au jeu de football.

EN DÉFENSE DU FOOTBALL

Il y a près de dix ans, Ollivier Pourriol avait ainsi fait « l’éloge du mauvais geste » dans un petit livre remarqué où il en analysait six – le coup de tête de Zidane, la main de Maradona, celle de Henry, le coup de pied de Cantona sur un supporter, l’agression de Schumacher sur Battiston et la joie de Platini au Heysel. Il en proposait diverses interprétations métaphysiques et morales, faisant par exemple de Canto un « Diogène des stades », « un chien enragé [qui se jette] sur l'imbécile qui a eu le malheur de croiser le chemin de son exigence », bref, un « philosophe en crampons ». Bon : peut-être, ou peut-être pas, le livre avait ceci de plaisant qu’il montrait que le football aussi pouvait servir à réfléchir. Thibaud Leplat, autre philosophe, vient de publier La Magie du football, opportunément préfacé par Hatem Ben Arfa – le seul footballeur, à notre connaissance, se réclamant de Friedrich Nietzsche. Leplat y défend sur deux cents pages le « beau football », confessant que le triomphe de l’équipe de Didier Deschamps en Russie, l’année dernière, lui a déplu. Ce qu’il recherche – il l’avoue – c’est « l’esthétique propre » du football, comme on le dirait d’un art. Ces livres de philosophie ont en commun de s’ériger en défenseurs du football : contre les esprits forts, les fâcheux qui rappellent mal à propos que tout de même, l’opium du peuple, les onze millionnaires en short, la bêtise en tribunes,

etc. Ils veulent leur montrer, à ceux-là, que la passion qui les afflige, le football, n’est pas (qu’) une tare, que le jeu vaut la peine qu’on s’y penche sans qu’on n’y gâche des années d’éducation choisie, manifeste qu’on partage évidemment en ces pages. Le football, cependant, a-t-il besoin de défenseurs ? Il est là, il existe depuis longtemps, et le défendre, c’est déjà admettre qu’il soit moins digne d’intérêt que, au hasard, la musique baroque ou la littérature anglaise. Peut-être cette position du défenseur tient-elle à un autre point commun à ces deux livres : la position du spectateur, qui voit avant tout dans le football un spectacle, celui qu’offre le sport professionnel depuis les gradins du stade ou devant l’écran de sa télévision.

LES VÉRITÉS DU BALLON

Bernard Chambaz, lui, ne parle pas du football comme d’un spectacle : il cherche plus modestement à décrire ce que ça fait que taper dans un ballon. Chambaz a vu beaucoup de choses et écrit beaucoup de livres – des romans, des poèmes, des récits de voyages. Dans sa Petite philosophie du ballon, il ne cherche pas de sens : il constate, et il raconte. Ce n’est pas le football qu’il défend, mais bien le ballon : taper dedans, oui, et courir après, courir au-devant, le prendre dans ses mains (au rugby, au basket et au volley). Les vérités que raconte le ballon sont très simples. Que sa trajectoire s'apparente, parabolique, à des lancers de cerises. Qu'en cela, l'amour qu'on porte au ballon a quelque chose à voir avec les mathématiques, car pour jouer, à quelque niveau et dans quelque pays que ce soit, il faut des lignes et des nombres – 7,32 x 2,44. Que le ballon, quand il est honoré par des Cruyff et des Socrates, c’est beau à regarder. Surtout, qu’il est universel – « J’ai joué sur le quai de la gare en attendant le bus pour Juyongguan ; j’ai vu le ballon rebondir sur le ballon de la petite mosquée ocre ce jour glorieux où les Ouzbeks m’ont pris pour Platini grâce à mes cheveux bouclés », et que grâce au

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ballon, l’étranger n’en est plus un, le temps du jeu. Enfin, comme promis, vient le moment d’arrêter jouer au philosophe du football et des ballons. À des lecteurs aventureux qui seraient parvenus jusqu’à ces lignes, peut-être forcés par un enthousiaste ami (« Non mais tu vas voir, même si t’aimes pas le foot, c’est vachement bien ! ») : c’est intéressant, oui, mais on a aussi le droit de s’en ficher, du foot. On rappellera donc la malicieuse non-méthode proposée par Umberto Eco (« Comment ne pas parler de foot ? ») : face au passionné qui vous entretient des récents exploits de Leeds United en deuxième division anglaise, n’essayez pas l’interrompre. Laissez-le dire. « Ce n’est pas qu’il s’en fiche que je m’en fiche complètement. C’est qu’il ne peut pas concevoir qu’on s’en fiche complètement. Il ne le concevrait même pas si j’avais trois yeux et deux antennes plantées sur les écailles vertes de mon occiput. Il n’a aucune notion de la diversité, de la variété et de l’incomparabilité des Mondes Possibles. » Il sera toujours temps de lui parler de Monteverdi ou de Jane Austen, après le match. ● Antoine Zéo

Olivier Pourriol, Éloge du mauvais geste, éd. Nil, 2010, 14 euros. Thibaud Leplat, La Magie du football. Pour une philosophie du beau jeu, éd. Marabout, 2019, 15,90 euros. Bernard Chambaz, Petite philosophie du ballon, éd. Champs Flammarion, 2018, 8 euros. Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon. Nouveaux pastiches et postiches, Grasset, 1997, rééd. Le Livre de poche, 2000, 6,10 euros.


football pitch Le cinéma fait rarement des merveilles avec le football. Ne devrait-il pas adapter ses plus grands désastres? Le documentaire Sunderland 'til I die, produit et diffusé par Netflix, a plus fait sensation que son équivalent sur la Juventus, insipide et excessivement corporate. Peut-être parce que rien ne s’est passé comme prévu, et qu’au récit d’une remontée espérée s’est substituée la chronique d’une pathétique dégringolade jalonnée de scènes tragi-comiques. Les naufrages font de bons films, James Cameron peut en témoigner, et la lose peut offrir des légendes

qu’interdisent les performances. Pourtant, le genre du documentaire sportif reste dominé par l’épopée intimiste à la gloire des vainqueurs, façon Les Yeux dans les Bleus – qu’on a plus envie de revoir que sa version 2002, dont la censure ou l’autocensure ont édulcoré le potentiel. Comme, cinématographiquement, il y a beaucoup plus de matériau dans l’échec, nous avons pitché les moments qui se seraient prêtés à des films catastrophe.

KNYSNA REBELS WITHOUT A CAUSE

REMONTADAS DESTINATION PAS DE FINALE

MINEIRAZO RIO NE RÉPOND PLUS

Il faudra bien mettre la mention « inspiré de faits réels » au pré-générique, parce que les spectateurs qui ne seraient pas au courant pourraient trouver l’intrigue un peu outrancière. Mais tout y est : tensions, trahisons, rebondissements, gags burlesques… Points fort. On n’avait plus vu un tel massacre collectif depuis Reservoir Dogs. Points faible. Les dialogues sont assez faibles. Réalisateur. Pour l’histoire tragi-comique de crétins finis s’embarquant dans une opération qui les dépasse complètement : les frères Coen, évidemment. ●

De Dream bigger à Our worst nightmare, le PSG tient son spectacle à gros budget. Ce sera donc plutôt un film d’horreur, avec une longue scène centrale de huis clos dans le vestiaire à la mitemps. Plusieurs épisodes sont déjà écrits : c’est une franchise. Points fort. On sait comment ça se termine. Points faible. On arrive quand même à être surpris. Réalisateur. Sam Raimi (Evil Dead) est tout indiqué pour mettre en scène une bande de jeunes adultes immatures assiégés par leurs démons et possédés par la peur. ●

Pas de grande catastrophe sans diffusion en Mondiovision. La demi-finale de la Coupe du monde 2014 a ménagé un scénario à sensations et des scènes d’une violence telle qu’il aurait fallu l’interdire aux mineurs. Points fort. Les gentils, très agaçants, se font démembrer. Points faible. Le suspens est annihilé au bout de trente minutes. Réalisateur. Un film catastrophe racontant la destruction de tout un pays ? C’est pour Roland Emmerich, qui a aussi le mérite d’être allemand. ●

BERLIN 2006 DEAD A NINTH OF JULY

D1 2005/2006 UN REQUIEM POUR METZ

EN COURS DE DÉVELOPPEMENT

Le film commence avec une bande de sympathiques braqueurs sur le retour qui veulent faire un dernier casse. Alors qu’il fonce tout droit vers un happy end, il bascule tout à coup dans l’absurde avec le sabordage inopiné du héros positif, avant de finir en queue de poisson. Le feel good movie tourne au fait-divers filmé par une caméra de surveillance. Points fort. En matière de plot twist, on a rarement fait aussi extrême. Points faible. Difficile de faire un bon film avec un aussi mauvais scénario. Réalisateur. Douglas Gordon et Philippe Parreno : leur film Zidane, un portrait du XXIe siècle l’avait suivi durant tout un match, un an plus tôt, dont il avait été expulsé. Et tant mieux s'ils reprennent le groupe Mogwai pour la bande-son. ●

Une des pires saisons de l’histoire du club, featuring Joël Muller essayant vainement d’éveiller quelque réaction (de révolte ou d’amour-propre) chez des joueurs qui se supportent de moins en moins, et Carlo Molinari dont le discours après une déroute contre Troyes pourrait figurer dans toutes les anthologies. Points fort. Ce film existe (Chute libre, chronique d’un échec sportif, 2006), il a été tourné par Julien Zénier. Points faible. Il n’est jamais sorti, officiellement pour des problèmes de droits, officieusement parce qu’il était trop embarrassant pour le club. Réalisateur. Le remake pourrait être assuré par un spécialiste du thriller claustrophobique comme Roman Polanski, ou le maître du film halluciné où tout va de pire en pire, David Cronenberg. ●

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Goodbye Layvin. Un Boulogne Boy tombe dans le coma en 2011 et se réveille sous l’ère qatarie. Par peur d’une rechute, tout le club fait en sorte de lui cacher la vérité en perpétuant sa légende des défaites fracassantes. Breizh of Tomorrow. Des footballeurs rennais sont bloqués dans une boucle temporelle qui les empêche de remporter la Coupe de France. Après avoir commis toutes les erreurs possibles, ils se saisissent du trophée au moment où l'on s’y attend le moins. Mars Takac. Des investisseurs exotiques atterrissent à Sochaux pour racheter le FCSM. Les dirigeants locaux persuadent la population locale qu’ils sont inoffensifs, mais ils se mettent à détruire le club. Le massacre cesse subitement quand la petite musique de leur créanciers anéantit les envahisseurs. ●


FIN DE PARTIE

LA CHRONIQUE DE MATHS HUMMELS

quelle est la puissance réelle d’un tir du tigre ? par Ali Ziat

Certains joueurs sont connus pour être capables de frapper la balle très puissamment ; de décocher des « boulets de canon ». C’est même la marque de fabrique de footballeurs tels Roberto Carlos, Riise, Martins… et Mark Landers, le héros du dessin animé Olive et Tom. Si des mesures relativement précises de la puissance de frappe des premiers noms cités peuvent être trouvées (leurs frappes ont été mesurées entre 140 et 170 km/h), à notre connaissance, il n’existe pas dans la littérature de mesure de la vitesse d’un ballon shooté par le célèbre personnage de manga. Nous tentons dans cet article de combler ce manque. Les nombreux ralentis et les distances incertaines lors des séquences existantes rendent difficilement exploitables les images de tir du tigre pour effectuer ce calcul. Nous explorerons donc une autre méthode. Un tir du tigre est suffisamment puissant pour propulser les joueurs qui se trouveraient sur la trajectoire quelques mètres en arrière. Il arrive même qu’un gardien soit emporté dans les filets après qu’il a capté le ballon. Il est possible d’estimer la force qui doit être appliquée à un être humain pour le projeter quelques mètres en arrière ; il est alors possible de calculer à quelle vitesse un ballon de football doit aller pour avoir une telle force. Afin d'y parvenir, utilisons une analogie : pour qu’un homme de 75 kg soit propulsé de quelques mètres en arrière par une rafale de vent, cette dernière doit aller à environ 200 km/h (le chiffre avancé ici est une hypothèse « raisonnable » prenant en compte la littérature variée sur le sujet). La deuxième loi de newton, aussi appelée relation fondamentale de la dynamique, annonce que la variation de la quantité de mouvement par unité de temps est égale à la force (F = Δ(mv) / Δ t). La force (F) en Newtons (N)* d’une telle rafale est égale à la masse (m) multipliée par l’accélération (a). La masse de l’air percutant un homme est égale à la densité de l’air (environ 1.3 kg/m3 au niveau de la mer) multipliée par la surface de contact d’un homme frappé par le vent (1.6 m2**). L’accélération (a) est égale au carré de la vitesse du vent en mètre par seconde, soit (55 m/s)2 pour 200 km/h. On peut alors calculer : F = (1.6 m2) × [1.3 (kg/m3)] × [55 (m/s)]2 = ~5900 N. Si on considère que cette force est celle appliquée au gardien par le ballon lors d’un tir du tigre, et qu’on réutilise la deuxième loi de Newton, on peut écrire : 5900 * Δt = mbΔVb où Δt est la durée en seconde de l’impact entre le pied de Mark Landers et le ballon, et ΔVb est la variation de vitesse de la balle pendant l’impact. La vitesse du ballon Vb est donc égale à ΔVb. Si on utilise un temps de contact d’un quarantième de seconde Δt = 0.025 s, la masse d’un ballon mb=0.43 kg, on peut calculer : Vb = 5900*0.025 / 0.43 = 343 m/s. Soit environ 1 200 km/h. C’est aussi légèrement supérieur à la vitesse du son (de 340 m/s). Ce qui signifie que le gardien n’entend l’impact entre le pied de Mark Landers et le ballon qu’après que ce dernier l’a percuté. ● * Un Newton vaut un kilogramme mètre par seconde carrée (1 kg m s−2). ** Il s’agit là aussi d’une approximation raisonnable.

CHRONIQUE NORASTHÉNIQUE

déprime de match Longtemps, le football m’a permis de moins penser à la mort, du moins jusqu’à ce que Bruno Genesio, par sa sagesse infinie, ne me rappelle qu’elle seule est inéluctable et certaine (surtout pas son plan de jeu) et, depuis, mon angoisse s’est accrue, ma peau est moins nette et mes cheveux sont plus ternes. Le football a souvent été pour moi, et probablement pour d’autres, un bon remède contre l’angoisse. Contre la confusion et la gravité, il procure un but clair et des joies immédiates ; assez sérieux et complexe pour occuper une place consistante dans nos vies, assez léger et simple pour être un divertissement efficace : j’y ai trouvé un espace qui dilue l’excès de conscience de soi et des choses. En y réfléchissant, je sous-estime sans doute encore un peu le bien qu’il a fait pour notre santé mentale à tous – exceptés peut-être les fans de l’OM – et à la mienne en particulier. Pourtant, celle des footballeurs, peu d’observateurs semblent s’en préoccuper. « Le football n’est pas intéressé », disait l’Espagnol Bojan Krkic dans une interview Guardian en mai 2018. Il y confiait que ses crises d’angoisse l’avaient empêché de participer à l’Euro 2008. C’est qu’on a trop attendu de Bojan, comme d'autres joueurs, qu’il soit autre chose que lui-même – en l’occurrence Messi. Or l’angoisse c’est précisément cela, la mauvaise conscience d’être ce que l’on est. Qui sait quel bouleversement est l’angoisse – une fracture entre le corps et l’esprit doublée d’un immense sentiment de solitude – songe à se préoccuper de la santé mentale des footballeurs professionnels, quand ils sont de plus en plus nombreux à témoigner de leur mal-être. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir de l’affection pour les joueurs défaillants. Dans un sport « d’hommes » qui laisse peu de place aux « états d’âme », où il est souvent requis de faire étalage de ses attributs virils et où la moindre faiblesse suffit à accabler un joueur, il n’y a pas de pitié pour celui qui craque sous la pression. Pour preuve, le traitement réservé à Thiago Silva, dont la fragilité mentale lui a attribué une part encombrante de féminité. Celui qui avait débarqué en 2012 à Paris auréolé du statut de meilleur défenseur central au monde a fini par devenir un prétexte à blagues transphobes. Si je me suis jamais mise dans la peau d’un footballeur, ce n’est guère qu’à travers leur anxiété, jamais la gloire, la richesse ou le talent. C’est souvent pendant la période du mercato estival – là où les joueurs deviennent essentiellement des valeurs marchandes sans prise, ou si peu, sur leur destin – que la question se fait plus pressante. Dort-on bien la nuit quand on apprend que l’on peut du jour au lendemain, quitter sa ville, son pays, peut-être sa langue et ses habitudes ? Qu’est-ce que ressentent les footballeurs ? ● Nora Cherrati

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Jeux par Gilles Juan

Les reconnaîtrez-vous ? Inspiré des Minimal Icons de Damien Vaney (Damvan).

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FIN DE PARTIE

TEST

quel entraîneur aurait fait de vous un champion ? 1. Dans la cour d’école, vous étiez (voir p. 60) : Le crack. Le petit gros. Le choisi en dernier. Le perso. 2. Votre maillot de foot pour jouer entre potes : Un vieux maillot de Liverpool. Barça, Real, Manchester, un truc un peu évident comme ça. Brésil cinq étoiles. T-shirt bleu. 3. Le genre de « blagues » que vous étiez (ou êtes encore) capable de faire en soirée : Taper avec le cul de votre bière sur le goulot de celle de votre pote pour la faire mousser et déborder. Changer votre voix ou dire des trucs stupides pour vous annoncer à l’interphone. Cacher des trucs dans le lit de votre hôte, ou déplacer des objets. Venir déguisé alors que ce n’est pas une soirée déguisée. 4. Pour les vacances, vous choisissez : Un club de vacances avec formule « All inclusive ». Peu importe, mais il y aura des plages de sable fin. Un endroit où ça parle espagnol ou portugais. Un truc urbain, marqué, culturel, singulier, pas New York parce que vous « connaissez bien pour y être déjà allé trois fois », mais quelque chose comme… Hambourg.

5. La blessure qui vous caractérise : La blessure à la cheville. La blessure narcissique. La blessure au genou. La blessure au dos. 6. D’où regarder le match ? Du canapé. Des tribunes latérales. Du bord du terrain, le plus possible. Des tribunes populaires. 7. Tout vient à point à qui sait... Rester digne. Demander. Écouter. Attendre. 8. Votre signe astrologique ? Sagittaire (« le meilleur des Chevaliers du zodiaque »). Pfff. Poissons. Bélier premier décan, ascendant scorpion. 9. Quand vous devez aller aux cages : Ben c’est la merde. Avouez, vous en rajoutez sur les plongeons. « OK, mais goal-volant, alors ». Vous bougez pas de votre ligne, ni trop sur votre ligne, d’ailleurs. 10. Votre système de jeu préféré : Oh ben peu importe… C’est pas le système qui compte, c’est l’animation. Ah mais peu importe ! 4-3-3.

NUMÉRO 03 | LESCAHIERSDUFOOT | 169

Vous avez une majorité de Il aurait fallu quelqu’un qui crut en vous, comme vous-même car au fond de votre coeur, vous croyiez en vous plus qu’on n’aurait pensé. Il vous aurait poussé dans vos retranchements, aurait vu les qualités induites par vos soi-disant défauts, il vous aurait mis, non pas arrière latéral, mais milieu défensif. Il aurait fallu un Pep Guardiola, mais les probabilités de l’avoir croisé étaient trop minces. Vous avez une majorité de Oh oui, vous étiez fort ! Alors, à quoi ça s’est joué ? Eh bien, vous n’avez pas rencontré celui qui a su exiger davantage, parce que contrairement aux entraîneurs que vous avez côtoyés, il aurait su qu’être un crack ne suffit plus, quand on arrive en centre de formation. Confiant en vous, vous avez snobé les gammes, le labeur quotidien, les petits détails, votre pied droit. Parti de haut, vous avez plafonné. Un Marcelo Bielsa n’aurait pas gâché tout ce potentiel. Vous avez une majorité de Que n’avez-vous pas rencontré un Philippe Lucas ? Il vous bousculé, il n’aurait rien lâché et vous aurait appris à faire de même, transmettant le dépassement de soi, le sacrifice, l’abnégation du sportif de haut niveau. Il aurait fait de vous le champion d’un autre sport que le foot, mais il aurait fait de vous un champion. Vous avez une majorité de C’est un Claude Puel qu’il vous fallait, parce qu’il aurait eu ce paternalisme bienveillant qui aurait convenu, fait d’exigence à l’entraînement et de compréhension en match. Passant la semaine à vous engueuler, il aurait ensuite essayé de vous mettre en valeur le dimanche matin, ciblant alors les coups de gueule pour vous corriger lentement mais sûrement. Au lieu de ça, vous avez alterné entre celui qui vous laissait persévérer dans votre être égoïste, et celui qui vous étouffait. Pas de chance.


ImprimĂŠ en dĂŠcembre 2018 par Macrolibros (Espagne).


« Quoique… Le supporter sait tout, il n’est pas idiot, au fond de lui-même il mesure les chances réelles, seulement il fait l’impasse là-dessus. Être supporter, cela signifie une existence poétique. » Péter Esterházy NUMÉRO 01 | LESCAHIERSDUFOOT | 3


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La revue des Cahiers du football, numéro 1-2-3  

Comment décrire un média qui ne rentre dans aucune case ? La revue des Cahiers des football et ses trois premiers numéros ne se laissent pas...

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