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Chaque soir que Jean-Luc Mouille rentrait chez lui et que sa femme était d’une humeur effroyable, c’était finalement une bonne journée. Loin d’être un enfer, c’était même pour lui un sentiment qui se rapprochait d’une douce paix intérieure. Peu de gens ressentiraient cette impression de volupté en entendant leur moitié dépasser allègrement les cent décibels, mais commençons par dire que la seule personne digne d’attention pour Jean-Luc Mouille n’était autre que Jean-Luc Mouille. Sa femme, ses enfants, ses amis et collègues de travail étaient devenus pour lui ni plus ni moins que des figurants, rien de plus que des oiseaux sur un fil, prêts à s’envoler au moindre coup de fusil ou de vent. Jean-Luc Mouille avait en effet tiré un trait sur ses rapports à l’autre depuis bien longtemps. Il avait mis ses relations avec sa femme à l’index depuis -7-


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qu’il n’y avait plus glissé le majeur. Sur son échelle de sociabilité, ses enfants n’étaient guère mieux lotis : il ne leur portait plus le moindre intérêt depuis qu’ils étaient en âge de marcher et de trouver seuls le chemin des toilettes. Quant à ses amis et collègues, ils ne représentaient qu’un lointain souvenir, de ceux que l’on classe sur une étagère poussiéreuse dans le même rayon que les vieilles photos de classe jaunies par le temps. Bref, l’existence de Jean-Luc n’était pas des plus trépidantes ni des plus florissantes. Et pourtant, ce soir-là, comme la plupart des soirs, Jean-Luc était heureux. Heureux de sa petite vie parce que sa femme lui en voulait à mort. A mort de n’avoir pas sourcillé le moins du monde lorsqu’elle lui avait appris avoir surpris leur fils de treize ans fumant une cigarette dans les toilettes tout en se soulageant devant les pages usagées d’une revue érotique. « En même temps, avait-il eu envie de répondre, s’il ne le faisait pas, il passerait pour un attardé dans sa cour de récré. Et puis, il faut bien de petites morts pour que jeunesse se passe. Mais il pourrait apprendre à fermer ses portes et éviter de me voler mes magazines, ce petit con. » Mais comme chaque fois, Jean-Luc n’en fit rien. Il se contenta de se taire, -8-


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de regarder sa progéniture d’un œil désabusé et sa femme d’un autre œil vague, compatissant mais très peu réceptif. Dans la plupart des foyers, la réaction explosive qui s’ensuivit mériterait d’être classée au rang de mini-drame familial. Pour Jean-Luc, ce fut juste un petit bonheur personnel. Car il savait exactement où tout cela le mènerait immanquablement. Au lit. Et plus rapidement qu’il ne l’aurait espéré en déposant quelques instants auparavant sa sacoche sur le pas de la porte.

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Jean-Luc était maintenant allongé sur une plage déserte dans les bras de Mylena. Cette aphrodite entièrement dédiée aux plaisirs de la chair n’était pas la célèbre Madame Mouille, celle-ci ayant pour sa part hérité du prénom bien moins dépaysant de Marie-Solange. Non, Mylena était juste la plus belle créature que la terre ait connue. C’était en tout cas l’opinion de Jean-Luc. Et tant mieux si les autres membres de la gent masculine n’étaient pas de cet avis. Comme cela, il n’aurait jamais à la partager avec quiconque. Mylena était un mélange de Jane Fonda époque Barbarella, d’Ursula Andress sortant de l’eau dans Dr No et de Daisy Dukes sur le capot d’une voiture dans Sheriff, fais-moi peur. Sa chevelure était de la blondeur d’un champ de blé mûr, pouvant virer d’une seconde à l’autre au roux d’une Rita - 11 -


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Hayworth recolorisée en version technicolor, puis l’instant d’après prendre les reflets cuivrés d’un auburn irisé, offrant ainsi toute la palette des teintes chaudes au gré des variations lumineuses. Son haleine était un savant assemblage de cigarette américaine fraîchement allumée dans un lieu nonfumeur, de caramel au beurre salé et de parfum de la veille savamment vaporisé sur un foulard de soie. Ses yeux – Ô, ses yeux – étaient un parfait équilibre entre le vert d’eau d’une émeraude délavée et le bleu transparent d’un lagon immortalisé par un photographe pour les besoins d’un complexe hôtelier de luxe. Le cercle de l’iris était d’un grisbleu-noir profond, faisant éclater le blanc de l’œil comme l’intérieur d’une huître. Mais venons-en à ce qui intéresse en premier lieu tout homme qui se respecte depuis que le monde est monde : la poitrine de Mylena était plantureuse, mais sans l’ostentation d’une nymphette siliconée XXL. D’une rondeur et d’une fermeté irréelles, ses seins n’en paraissaient pas moins vivants et natures tant les petits picots de chair de poule réguliers faisaient penser aux microtétons d’un ballon de basket tout juste sorti de son emballage plastique. Son nombril était surmonté d’un petit renflement telle une minuscule paupière - 12 -


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sur laquelle le sable aurait remplacé un fard pailleté. En s’aventurant plus au sud, un doux parfum iodé-poivré invitait à y plonger avec abandon les narines… ce que Jean-Luc était très exactement en train de faire à ce moment précis. Mylena l’y invitait d’ailleurs avec force empressement, répétant crescendo et inlassablement « Jean-Luc… JeanLuc !… Jean-Luc !!!!!!!!…» «… tu ronfles ! »

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L'en-dessous de l'envers, extraits  

Extraits des premières pages du roman "L'en-dessous de l'envers" d'Olivier Moguérou, paru en janvier 2012 aux éditions Goater

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