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OPINION

? a ç u -t is a f i o u q r u Po « Vivre, c’est faire de nos rêves des souvenirs » – Silvain Tesson Cela devait être lors d’une des marches d’approche ou d’une attente à un relais que la discussion est arrivée. Nous étions en Patagonie, avec Sean et Merlin. Ce dernier nous raconta une anecdote à propos de ses sœurs. A savoir qu’il est le seul garçon d’une famille de 5. Ça laisse un peu rêveur, ou pas, c’est selon. Une fois, lors du brunch dominical, il leur montrait des photos et expliquait un trip qu’il avait réalisé un peu plus tôt dans les Alpes. Elles étaient intéressées, même si, il faut bien l’avouer, elles ne comprenaient pas grandchose à tout ça et étaient surtout fan de leur frère, qu’importe quoi qu’il fasse. Et l’une d’elle eut une question des plus simples, mais dont merlin ne trouva pas de réponse, dans l’immédiat du moins. Elle lui demanda : « Mais Merlin, en fait, pourquoi fais-tu ça ? Pourquoi vas-tu te mettre dans des situations peu confortables, pourquoi vas-tu te mettre en danger, aller souffrir des mains et des pieds, alors que l’on est si bien au sol ? » Et Merlin d’essayer de lui répondre de manière la plus persuasive. Mais il ne parvint pas à les persuader, au contraire. Après cette petite histoire, on en a pas mal reparlé évidemment. Surtout à certains moments ou dans certaines situations justifiant cette question. Par exemple, lorsque cela faisait plus d’une heure que nous étions suspendus à un relais avec le vent furieux, sortant tout droit du congélateur, nous frigorifiant jusqu’au plus profond de nous-mêmes et traversant les moindre couches que nous avions. Ou quand cela faisait plusieurs heures que nous marchions, chargés comme des baudets, que les lanières des sacs à dos, ou pire, des haulbags, nous cisaillait les épaules. Ou encore, quand nous étions en train de manger pour la énième fois notre purée, assis dans le portaledge, que l’on savait pertinemment, avant de commencer que nous n’allions pas en avoir assez, et que le vent allait, durant toute la nuit, transformer les portaledges en tapis volants, ce qui allait nous donner un sommeil bien précaire. Hein, Merlin, pourquoi fais-tu ça ? J’avoue ne pas pouvoir expliquer exactement pourquoi je fais ça. Des mots ne savent pas se coller aux sensations, aux ressentis que l’on a. Ou alors je ne suis pas assez doué. Mais je pense que l’on peut comparer cet attrait à l’addiction d’une drogue. On le fait parce que l’on en a besoin. Parce que l’on ne sait pas vraiment faire autre chose. Greg Child, que je recommande fortement, écrivit à ce propos dans son livre intitulé « Théorème de la peur » : « Peut-être comme une mauvaise habitude, comme fumer ». Lors d’une projection, un homme nous avait dit, par ailleurs, que le plus dur dans nos aventures, c’était d’ar-

rêter. Il a sans doute raison. C’est enivrant. On en revient à l’addiction. On en veut toujours plus. Ou tout au moins encore une fois cette dose. Cette dose d’adrénaline, de la proximité du danger. Cette dose du geste parfait. Cette dose de l’exploration de l’inconnu. Cette dose de reconnaissance. Cette dose d’avoir l’impression d’exister, de vivre une expérience unique. Cette dose d’amitié, de musique, et j’en passe. Même si j’ai déjà dû me dire, je ne sais combien de fois, que c’était la dernière. Si j’en reviens, je revends tout mon matériel et je me mets à la pétanque. Mais comme pour chaque fois où je me suis dit que c’était la dernière fois que je touche à une goutte d’alcool, cela a tenu jusqu’à ce qu’on me repropose de juste « goûter » un petit rouge. On m’a souvent demandé si je ne trouvais pas banal le retour à une vie plus normale après toutes ces aventures. Eh bien non, bien du contraire. Ces choses que les gens appellent banales, telles que prendre un café le matin, tranquille chez soit en lisant le journal, de flâner en rue, d’aller boire un verre avec des amis, de patienter dans les transports en communs, …, paraissent justement hyper intéressantes et agréables lorsque l’on n’y est pas confronté chaque jour. C’est dans la privation que l’on apprécie le plus les choses. Ce que la plupart des gens oublie à force de routine. C’est aussi une des raisons

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Stéphane Hans sens

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Ardennes & Alpes n°177  

revue du Club Alpin Belge - 3ème trimestre 2013

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