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Préface Dix ans. Une courte période pour mener à bien des projets, mais longue déjà pour créer un cadre intellectuel. Il y a dix ans que j’ai fait la connaissance de Monique et de Serge Benveniste, grâce à Michèle Escamilla, et ce par l’entremise d’un simple numéro de téléphone. Tout a commencé ainsi, par un coup de fil. Et ce n’est pas une légende. C’est dans la grande tradition de la philanthropie juive moderne qui, au XIXe siècle, succéda à celle, plus ancienne, de l’aumône (tsedaka) distribuée aux nécessiteux de la communauté, que les Benveniste, Monique et Serge, sœur et frère, ont trouvé leur place. Cette philanthropie, qui connaît ses sommets aux États-Unis, est moins courante parmi les juifs en Europe, et moins encore en France. Elle eut certes de brillants exemples chez nous, mais jamais elle n’atteignit l’ampleur de celle qui se développa outre Atlantique, où elle est également habituelle en monde non juif parmi les gens fortunés. Les Benveniste, par leur métier en phase avec le monde anglo-saxon, ont entamé leur œuvre il y a une quinzaine d’années au Portugal, qui les accueillit ainsi que leurs parents pendant les années noires de la guerre. Créant à l’Université de Lisbonne la première chaire « AlbertoBenveniste » d’études sépharades, ils ont ainsi voulu symboliquement régler leur dette envers ce pays, tout en honorant la mémoire de leur père.

Originaires de Salonique, appelée autrefois « ville- mère » du judaïsme, leurs parents avaient su leur transmettre non seulement cette culture apportée de la péninsule Ibérique à partir de 1492 par les juifs expulsés – une culture qui s’enracina et se développa dans les Balkans jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, pendant laquelle la majorité


des Sépharades de ces régions fut exterminée –, mais aussi un fier humanisme et des principes de vie. Pas trop de religiosité mais la fidélité au judaïsme et à son éthique, le respect de tout ce qui est humain sans illusion ni duperie, la convivialité – cette convivencia ayant permis à l’Espagne du Moyen Âge d’abriter un temps sans trop de heurts les trois monothéismes –, l’ouverture d’esprit, l’hospitalité, la générosité, l’amour des livres. Quoi de plus naturel, pour eux, que de célébrer la mémoire de leurs parents en leur dédiant des lieux se consacrant à l’étude et à la promotion de la culture à laquelle ils étaient profondément attachés ? C’est ainsi que d’une première conversation téléphonique, conduite dans un train reliant Lausanne à Paris, est né, après celui du Portugal, le projet du Centre Alberto-Benveniste d’études sépharades et d’histoire socioculturelle des juifs de Paris, aujourd’hui laboratoire de l’École pratique des hautes études devenu composante de l’UMR 8596 (EPHE, Université Paris-Sorbonne, CNRS), ce qui assure sa pérennité. Tirant parti de l’expertise qui est la sienne dans son domaine propre, ce même Centre a, au fil des ans, élargi ses investigations au-delà du monde sépharade ou du monde juif proprement dits, pour s’investir également dans l’étude comparée des minorités et du phénomène diasporique, ainsi que de leurs mémoires. Il a acquis, dans ces divers domaines, une renommée nationale et internationale. Si les Benveniste ne partagent pas toujours mes opinions et prises de position sur Israël ou sur le conflit du Proche-Orient, ils ont toujours su garantir au Centre qu’ils ont fondé une autonomie de fonctionnement exemplaire, dans un climat d’absolue confiance réciproque et d’authentique complicité. Je suis convaincue que, mis à part leur belle ouverture d’esprit, ils savent à quel point nous sommes attachés, Jean-Christophe Attias et moi-même, aux valeurs que défendait hier leur père, Alberto Benveniste, et qu’eux-mêmes défendent


aujourd’hui : professionnalisme, réactivité, dynamisme, culture de la réussite raisonnée. Il n’est pas toujours aisé, dans le monde universitaire qui est le nôtre, de coller à ces valeurs et d’atteindre ces objectifs. Toutefois, nous faisons comme si cela l’était, nous inspirant autant que faire se peut du modèle des prestigieuses universités américaines qui, par ailleurs, nous font confiance et établissent régulièrement des partenariats avec nous (Université Stanford et Université de New York notamment). Les conférences Alberto-Benveniste – dont la dixième aura été donnée le 17 janvier 2011 – sont l’une de nos activités les plus visibles. Elles sont très courues, réunissant un public nombreux et fidèle, malgré des sujets parfois complexes, toujours exigeants. Les voici réunies dans un seul et même volume. Ces conférences, nos colloques, nos enseignements, les recherches conduites au sein du Centre AlbertoBenveniste ou appuyées par lui ont contribué, même modestement, à faire reconnaître la place éminente de la culture sépharade dans le patrimoine culturel général. Ainsi, le Centre s’est-il au fil des années affirmé comme un lieu de savoir, certes laïc, mais en continuité avec le beit midrash (la maison d’étude) d’antan. Les ouvrages qui paraissent tous les ans dans la collection qu’il a instaurée aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne – « Les Cahiers Alberto-Benveniste » – pérennisent sur le papier la trace de toutes ces activités, plurielles et rassembleuses. Grâce au soutien des Benveniste et de tous ceux, collègues, institutions et simples curieux, qui partagent nos préoccupations, nous avons créé là une petite « République des idées », savante mais aussi citoyenne, puisque son but est d’initier un mouvement susceptible de sortir le savoir et la science de leur ghetto et d’en faire profiter le plus grand nombre. Voilà qui explique la gratuité de toutes les activités lancées et l’importance de l’investissement bénévole de ses chevilles ouvrières, étudiants,


enseignants-chercheurs, etc. Cette « République des idées » est aussi celle de l’amitié à travers le savoir. Telle est bien l’amitié qui nous unit à Monique et à Serge Benveniste, ainsi qu’à sa compagne Berit Elisabeth Eliasson : une amitié douce qui passe par le savoir partagé, le plaisir des retrouvailles, les débats incessants et le respect généreux de l’Autre. Cet ouvrage embrasse par touches successives toute l’histoire et la culture des juifs sépharades, depuis les expériences fondatrices sur le sol de la péninsule Ibérique médiévale jusqu’aux ultimes réminiscences marranes de l’Amérique Latine contemporaine, en passant par le phénomène judéoconvers, la cabale ou le Me’am Lo’ez – cette encyclopédie populaire des Sépharades –, et le tragique moment de l’extermination des Juifs des Balkans pendant la Seconde Guerre mondiale. Il assemble les dix conférences Alberto-Benveniste des dix années écoulées, comme les dix doigts des deux mains ou les dix sefirot, ces émanations du Divin telles que les évoque la cabale. Un chiffre qui en dit long, déjà, mais qui appelle à encore plus d’exigence pour l’avenir.

Esther Benbassa


Remerciements

Les activités conduites par le Centre Alberto-Benveniste ont

bénéficié du soutien de maintes institutions et organismes. Qu’il nous soit permis ici de rappeler notamment l’appui généreux et fidèle du Conseil Régional d’Île-de-France et de la Mairie de Paris, qui financent en grande partie l’emploi-tremplin sur lequel Lucie Matranga, assistante d’édition et de production, a été recrutée.

Ce livre doit évidemment beaucoup aux auteurs de ses différents

chapitres, ainsi qu’à Lucie Matranga, qui les a lus et corrigés patiemment. Que soient aussi vivement remerciés les Presses de l’Université ParisSorbonne, son directeur, François Moureau, sa responsable éditoriale, Sophie Linon-Chipon, et tout leur personnel, avec une mention particulière pour Sébastien Porte. Un grand merci également à Sonia Fellous, chercheur au CNRS et lauréate 2003 du Prix Alberto-Benveniste de la recherche, qui nous a permis de publier l’illustration de la page de couverture.

Dans un souci de simplification, « juif » est partout orthographié

avec une minuscule, que ce terme désigne l’adepte d’une religion ou le membre d’un peuple.


Table des matières Préface, par Esther Benbassa Juifs, chrétiens et musulmans en Espagne médiévale, par Ron Barkai De l’Espagne des trois religions à l’Espagne du Roi Catholique (XVeXVIIIe siècle), par Bernard Vincent Systèmes d’exclusion et ostracisme contre les nouveaux chrétiens en Espagne sous les Rois Catholiques, par Béatrice Perez L’enfant et l’inquisiteur dans l’Espagne des XVIe et XVIIe siècles, par Michèle Escamilla La nouvelle altérité : dualités marranes des premières générations, par Yirmiyahu Yovel Cristóbal de Haro, un marchand judéoconvers entre trois mondes au XVIe siècle ou le défi d’une « globalisation » avant l’heure, par Louise Bénat Tachot Cabale, littérature et séphardité, par Gil Anidjar La Bible populaire sépharade comme mémoire de la vie juive, par Alisa Meyuhas Ginio Les Sépharades et la « solution finale », par Aron Rodrigue Résurgences marranes dans le Brésil contemporain, par Nathan Wachtel Présentation des auteurs Le Centre Alberto-Benveniste d’études sépharades et d’histoire socioculturelle des Juifs Table des matières


Les Sépharades