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Sommaire Editorial • Ariane Hassid................................................................................................................................................................................................................................................................................................................. 3 La force de dire “non” • Mathieu Bietlot ......................................................................................................................................................................................................................................................................... 4 L’humour comme arme de dérision massive • Amélie Mouton............................................................................................................................................................................................................... 8 Le trottoir et l’isoloir • Collectif Artivistes.................................................................................................................................................................................................................................................................... 11 La guérilla par le rire • Noël Godin ................................................................................................................................................................................................................................................................................... 12 Les habits neufs de l’empereur • Alec Devries ..................................................................................................................................................................................................................................................... 17 Renverser le tragique • Christophe Adam ................................................................................................................................................................................................................................................................. 20 Faire du drôle avec du triste • Guy Bedos ............................................................................................................................................................................................................................................................... 24 Sous les jupes du turlupin • Auguste ............................................................................................................................................................................................................................................................................ 26 A contre-courant : Il y a rire et rire • Marc Oschinsky.................................................................................................................................................................................................................................... 29 Du sang sur... • Thomas Lambrechts............................................................................................................................................................................................................................................................................... 31 Blasphème caricature et subversion • Cedric Tolley ...................................................................................................................................................................................................................................... 34 L’humour des Francs-maçons • Philippe Lievain ............................................................................................................................................................................................................................................... 36 Portail • Mario Friso......................................................................................................................................................................................................................................................................................................................... 38

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Bruxelles Laïque Echos est membre de l'Association des Revues Scientifiques et Culturelles - A.R.S.C. (http://www.arsc.be/) Bruxelles Laïque asbl Avenue de Stalingrad, 18-20 - 1000 Bruxelles Tél. : 02/289 69 00 • Fax : 02/502 98 73 E-mail : bruxelles.laique@laicite.be • http://www.bxllaique.be/

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EDITOrial e Festival des Libertés se termine et a, une fois de plus, tout mis en œuvre pour promouvoir l’esprit critique et la capacité de révolte. L’humour y a, cette année, trouvé sa place bien qu’il soit rarement utilisé par les laïques comme arme de résistance. Pourtant, l’humour implique un détachement, une prise de distance, une émancipation à l’égard des normes établies qui n’est pas sans lien avec la démarche libre-exaministe. De tout temps, l’humour a permis de titiller les pouvoirs, de bousculer les tabous et de libérer la parole. Une des vertus de l’humour est de rendre audible ce qui ne pourrait se dire frontalement sans attirer les foudres des âmes sensibles.

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A toutes les époques, l’humour a dérangé les autorités en place, les clergés de tous ordres et les intégristes de tous bords. Bien que libérateur de parole, il a ainsi souvent été censuré. Aujourd’hui, on peut se demander si nous n’assistons pas à une certaine démocratisation de la censure et de la définition de l’humoristiquement correct. C’est désormais moins le fait du Prince que d’associations antiracistes, de comités de défense des gays et lesbiennes, de groupes minoritaires religieux ou autres, quand elle ne résulte pas de l’intériorisation de la bienséance, c’est-à-dire de l’autocensure. Combien de procès devrait affronter un Desproges de nos jours ? Si les humoristes médiatiques nous semblent moins corrosifs ou moins nombreux à oser la subversion qu’il y a quelques lustres, c’est sur d’autres terrains que nous retrouvons la force du rire. De plus en plus de militants ou d’activistes recourent à des formes d’expressions et d’actions comiques afin de démasquer les hypocrisies des nantis, de mieux se faire entendre par leurs concitoyens ou les médias et de désamorcer la répression policière. Ou, tout simplement, pour contester dans la joie et la bonne humeur ! Qui a dit que le combat pour un monde meilleur devait être un chemin de croix ? L’humour est également de bon secours dans des situations sociales tendues, il aide à détendre l’atmosphère et ouvrir un dialogue là où celui-ci semblait bloqué. Nous voulions donc remettre le rire à l’honneur et vous proposer, en cette fin d’année, un numéro de notre trimestriel moins sérieux qu’à nos habitudes, plus léger, un peu plus drôle. Mais, à la lecture de ce numéro, vous constaterez avec moi que parler de l’humour n’a vraiment rien de drôle. Le sujet pose des questions complexes et suscite des débats compliqués qui s’abordent difficilement d’un ton désinvolte : par exemple, autour des limites de la liberté d’expression et du respect d’autrui qui se sent souvent blessé quand on rit de ses idées ou croyances alors qu’on ne s’en prend pas à sa personne. En outre, il n’est pas facile de faire rire dans une revue de réflexion. Ne s’improvise pas humoriste qui veut… On pourra donc se moquer de nous et de notre dossier. Mais serions-nous laïques, si nous n’étions pas ouverts à la critique, à la remise en question et à l’autodérision ? N’ayons pas peur de rire de nous-mêmes et de certains de nos travers ! Ariane HASSID Présidente

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“non”

La force de dire Par Mathieu BIETLOT Bruxelles Laïque Echos

A l’encontre du conformisme, c’est souvent à coups d’actes de contestation ou de désobéissance assumée qu’a pu progresser l’humanité vers plus de justice, d’égalité et de liberté. Quelques illustres noms parmi tant d’autres : Spartacus, Giordano Bruno, Simon Bolivar, Gandhi, Jean Jaurès, Zola et les dreyfusards, Lénine, Missak Manouchian, Rosa Parks, Martin Luther King, Francis Jeanson, Nelson Mandela, Salman Rushdie, Willy Peers… “A tous les moments décisifs de l’humanité, quelques hommes, parfois en grand nombre, ont toujours su sauvegarder le droit de refuser”. “Nous ne pouvons pas”, “Je m’en tiens là, je ne puis autrement”. C’est le recours fondamental. Sur un tel droit, nous devons tous veiller, veiller pour qu’il n’en soit pas fait un usage sans rigueur, veiller pour que, réaffirmé et maintenu, il reste ce qu’il est : le recours ultime comme pouvoir de dire non”1.

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elon la tradition, le plus notoire de ces hommes est une femme… Antigone fut emmurée vivante pour avoir enterré son frère Polynice, alors que les lois de la cité antique interdisaient de sépulture les traîtres. N’écoutant que l’appel de son cœur ou des lois naturelles, elle avait sciemment décidé de se soustraire à l’ordre terrestre et de défier la raison d’État incarnée par son oncle Créon. Non contente de lui avoir désobéi, Antigone niait l’autorité de Créon en revendiquant fièrement son crime : “Je n'ai pas cru que tes édits pussent l'emporter sur les lois non écrites et immuables des Dieux, puisque tu n'es qu'un mortel. […] la destinée qui m'attend ne m'afflige en rien. Si j'avais laissé non enseveli le cadavre de l'enfant de ma mère, cela m'eût affligée ; mais ce que j'ai fait ne m'afflige pas. Et si je te semble avoir agi follement, peut-être suis-je accusée de folie par un insensé”2. En faisant primer le sens immuable de la justice sur le pouvoir temporel des hommes, elle posait le principe de la désobéissance civile : il faut absoudre l’absolu de la Loi lorsque celleci devient obsolète ou son application obscure. Lorsqu’une loi est inhumaine, il convient de la transgresser, de l’enfreindre publiquement en assumant son acte afin qu’il suscite une remise en question de la loi.

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La loi n’est jamais qu’un instrument au service de principes supérieurs : justice, équité, droits de l’homme. Elle est édictée afin de faciliter la vie d’une communauté. Etymologiquement, le terme “nomos” vient de“nemo” qui signifiait dans les premières sociétés helléniques de bergers itinérants, “se nourrir, brouter”, paître aussi

bien que faire paître. Le berger suivait les déambulements de son troupeau. Petit à petit, “nemo” a glissé de son sens nomade vers sa définition sédentaire : paître est devenu pâturage. Les moutons se multipliant, il a fallu distribuer les pâturages, ensuite les administrer, les gouverner3 selon une juste répartition. D’où “nomos”, la règle, la loi, la norme. Il y aurait alors lieu de se demander qui engendre les règles : l’insouciance des moutons ou l’ambition du pasteur ? Question à laquelle La Boétie répondait par la première option avec sa célèbre théorie de la servitude volontaire (qu’il avait en fait héritée de Nicolas de Cues). Selon l’adage du “qui ne dit mot consent”, c’est la servilité, le silence et la faiblesse du peuple qui nourrissent le pouvoir, les discours et la force du Prince ou des Tyrans4. Les moutons, lorsqu’ils n’existent que par leur compte, endorment et s’endorment. Et lorsqu’ils suivent aveuglement, finissent dans le ravin… C’est pourquoi il importe de rester vigilant, de ne jamais abandonner le pouvoir de dire non, de résister à l’oppression dès qu’elle pointe le bout de son nez fouineur ou de sa crosse assommante. L’Homme, cet “animal politique” (Aristote), ne peut se trouver déchargé de son implication dans la chose publique, de sa tâche politique, sans être un peu moins Homme. Tout en fondant la soumission du peuple à une autorité reconnue conventionnellement, la majorité des penseurs des Lumières et du contrat social (de Hobbes à Rousseau en passant par Locke), qui ont inspiré la révolution française et la philosophie des droits de l’Homme, insistaient

sur la nécessité d’une soupape, d’une réserve de révolte, d’une possibilité d'insubordination dès lors que le pouvoir perdait sa légitimité. Préoccupation présente dans plusieurs passages de la Déclaration d’Indépendance américaine du 4 juillet 1776 et traduite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 dont l’article 2 inclut parmi les quatre droits naturels imprescriptibles de l’homme “la résistance à l’oppression”. L’article 35 de la déclaration de 1793 affirme explicitement : “Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs”5. Dès que la force publique ou la loi contredit les droits imprescriptibles ou le principe de justice, elle n’a plus de raison d’être et doit être contestée. Rien de plus légitime que le refus d’un système bafouant les libertés fondamentales. L’exemple le plus évident de cette situation eut lieu sous le régime hitlérien. N’était-ce pas un devoir pour la population allemande de ne pas respecter l’autorité artificielle de l’époque. Les “justes” qui, illégalement, cachaient des Juifs ou les aidaient à fuir n’avaient-ils pas raison d’enfreindre les lois nazies ? De même, en France, la Constitution condamnant tout Français qui agit contre la France et la France étant de 1940 à 1944 sous le gouvernement de Vichy, les résistants faisaient figure d’illégaux, tandis que les collaborateurs et antisémites étaient couverts du blanc manteau de l’innocence. La faille ne se trouvait pas dans le gouvernement ou son chef mais dans la loi ou la Constitution elle-même en ce qu’elles jus-

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tifiaient la soumission aveugle et autorisaient le gouvernement illégitime. Si Pétain était légal, c’est la Résistance qui était légitime. Evoquant cette distinction, Jean Paulhan écrivait : “Il existe du Droit à la Justice le même écart, peu s’en faut, qui sépare la lettre de l’esprit : la lettre, toujours près d’empiéter sur l’esprit, de le restreindre et de l’amoindrir – toujours prête à passer lettre morte. Mais l’esprit, vivace et libre, échappant aux pièges de l’automatisme, renaissant à tout instant. (…) C’est de Justice que j’ai faim et soif, non de légalité !”6. A cette époque, le nom associé au renversement du régime vichyste fut celui du général De Gaulle. Pourtant, quelques années plus tard, à l’appel du 18 juin succéda le coup d’État du 13 mai 1958 et c’est le même De Gaulle qui devenait à son tour illégitime. En riposte à cette prise de pouvoir, Dionys Mascolo et Jean Schuster créèrent une revue : Le 14 juillet. Certes, il ne s’agissait que d’une résistance intellectuelle mais c’était déjà énorme eu égard à la démission citoyenne, à la confiscation de toute pensée imposée par le pouvoir gaulliste. L’autorité publique s’étant refaite spirituelle et absolue, le “pouvoir temporel de l’intelligence” se déshonorait s’il gardait plus longtemps le silence complice. Avant tout choix politique, dire non – sans concession ni crainte, sans calcul ni modestie – relevait d’une exigence morale (des lois divines aurait-on dit du temps d’Antigone). Avant même de savoir vers où se diriger, la première tâche était de résister à l’apathie, de secouer l’engourdissement qui gagnait la société7. “Nous sommes effectivement réduits pour le

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moment à développer un constat de défaite et, dans un même mouvement, à approfondir un refus qui doit être tel qu’il n’ait pas eu même, à l’origine, à donner ses raisons : cela va de soi. C’est ensuite, s’il se peut, que viendront les propositions positives. Il n’est pas nécessaire malgré les mises en demeure malignes, d’être capable de dire ce que l’on veut pour savoir ce dont on ne voudra jamais à aucun prix”8. Le “chantage à la solution” est une arme souvent brandie par les défenseurs du statu quo afin d’altérer les problèmes, de prévenir toute lucidité, de paralyser la critique et d’étouffer la résistance : “Une solution ? Peut-être n’y en at-il pas. Faut-il pour autant ne pas tenter de mettre à plat ce qui scandalise et de comprendre ce que l’on vit ?”9. Ce n’est pas seulement le pire (l’occupant nazi) qu’il faut refuser mais aussi les semblants de solution, les arrangements ou compromis d’apparence raisonnable (Pétain sauvant la France de l’affrontement avec l’Allemagne). En outre, nonobstant qu’il ne permet pas encore d’affirmer une alternative, le refus fait revivre et ouvre déjà un avenir par les liens qu’il crée, “l’amitié de ce Non certain, inébranlable, rigoureux, qui les rend unis et solidaires”10. C’est ce même noyau de réfractaires, cette communauté du refus, qui fut à l’origine de la “Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie” plus connue sous le titre de “Manifeste des 121”. Cette guerre raciste et coloniale, menée par la seule volonté de l’armée, restaurant, pour la première fois depuis la libération, la torture comme une institution en Europe, bien que légale, était elle aussi illégitime. Des Français outrés, guidés par

la juste idée qu’ils se faisaient de la vérité, étaient légalement poursuivis, emprisonnés et condamnés pour avoir refusé de participer à la guerre ou pour avoir aider des combattants algériens. Par la Déclaration, 121 intellectuels décidaient de leur apporter soutien et légitimité : “Qu’est-ce que le civisme lorsque, dans certaines circonstances, il devient soumission honteuse ? N’y a-t-il pas des cas où le refus de servir est un devoir sacré, où la “trahison” signifie le respect courageux du vrai ?”. Et, aux dires de ses auteurs, cet acte de protestation avait une signification qui dépassait les circonstances dans lesquelles elle s’était affirmée, toujours ce même irréductible principe de résistance à l’oppression. Intransigeance du refus, volonté d’échapper par tous les moyens à un ordre aliéné, qui éclata en mai 68 pour réveiller le pays de la mort politique, celle qui fait accepter l’inacceptable, où l’avait plongé le coup d’État gaulliste. Point de départ indispensable, la négativité du refus peut ensuite parfois devenir créatrice, terreau d’invention de nouvelles pratiques communes contournant les impasses et obstacles du système dominant, voire source de nouveaux droits lorsqu’à force d’insistance et de pertinence, la société ne peut plus, sans vaciller, dénier la vérité du mouvement de contestation. Dans un fastidieux effort de conceptualisation philosophique, Sartre a posé au fondement de toute insurrection le principe selon lequel l’impossibilité de vivre n’est pas donnée avec la vie. Au nom de l’impossibilité de l’impossibilité de vivre, l’humain, la vie, se lève contre ce qui l’empêche de vivre, contre toute conjoncture


où ses besoins ne peuvent être satisfaits11. Aujourd’hui, de nombreuses situations plongent des humains dans l’impossibilité de vivre et appellent à la légitime contestation de l’ordre en place : précarité croissante, exclusion sociale, détention et expulsion des étrangers, déséquilibre vertigineux entre le Nord et le Sud, maladies mortelles par inaccessibilité des traitements, détérioration de l’environnement, guerres au nom du nouvel ordre moral international… Autant de scandales qui inspirent de nouvelles pratiques de résistance et de désobéissance car la “nature de la liberté est qu’elle résiste à la conquête et à l’oppression” (Saint-Just). Et même à l’abri de tels excès, pour chacun d’entre nous, la liberté n’est jamais

acquise, ne peut être régie par une législation, elle doit sans cesse se reconquérir en s’opposant à ce qui la limite ou l’étouffe, à commencer par la suffisance, la somnolence et les illusions12. “La liberté ne doit pas être dans un livre, elle doit être dans le peuple, et réduite en pratique” (Saint-Just). L’humour, le cirque et la clownerie peuvent participer à la contestation des institutions jugées illégitimes. L’esprit des bouffons d’antan ou des surréalistes d’avant guerre semble aujourd’hui revenir sur le devant de la scène. La loi est enfreinte de plus en plus joyeusement, la transgression se veut d’emblée jouissive.

Maurice Blanchot, “Mise au point” in Ecrits politiques, Paris, éd. Léo Scheer, Lignes & Manifeste, 2003, p. 35. Sophocle, Antigone, scène 5. 3 Ce que Foucault conceptualisera avec le thème de “La gouvernementalité”, directement inspiré de la pastorale, in Dits et Ecrits II, 1976-1988, Paris, Gallimard (“quarto”), 2001 (nouvelle édition), pp. 635-657. 4 Estienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Paris, Vrin, 2002. 5 Notons que ce droit ne figurera plus dans la Déclaration universelle de 1948, son préambule rappelle plus timidement qu’il est “essentiel que les droits de l’Homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression”. 6 Lettre aux directeurs de la Résistance, Paris, éd. Pauvert, 1951, cité par Marie Bietlot, “Au non de la loi” in La Flibuste, n°2 : “Des moutons mutins”, Bruxelles, janvier 1999, p. 7. 7 “L’actuel régime ne serait supportable que s’il était imposé au terme d’une guerre civile. L’abattement alors serait justifié. Il est vrai que la nation est en sursis de guerre civile. Mais enfin le consentement de tous, nécessaire à la poursuite du spectacle fait la honte : tout est en place pour le fascisme – autrement dit la place est vide – mais ce n’est pas le fascisme, et nous attendons, nous regardons les uns et les autres attendre, les regards échangés de plus en plus stupides, vraiment bétail.” (Dionys Mascolo, “Sur le pouvoir temporel de l’intelligence” in Le 14 juillet, n°3, 1959, repris in A la recherche d’un communisme de pensée, Paris, Fourbis, 1993, p. 169). 8 Id., “La part irréductible”, in Le 14 juillet, n°2, 1958, repris in ibidem, p. 159. 9 Viviane Forrester, L’horreur économique, Paris, éd. A. Fayard, 1996, p. 75. 10 Maurice Blanchot, “Le refus” in Le 14 juillet, n°2, 1958, repris in Ecrits politiques, pp. 11-12. 11 Jean-Paul Sartre, Critique de la Raison dialectique, Paris, Gallimard, 1960, tome I, p. 454. 12 “…lorsque les barreaux sont rendus invisibles, par ruse et consentement général, la prison non seulement continue d’être là, mais devient prison à vie, personne n’ayant plus idée de lutter pour s’en échapper, et la première tâche est alors de montrer les barreaux et même de les peindre en rouge.” (Maurice Blanchot, “En état de guerre” in ibidem, p. 102). 1 2

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L’humour comme arme

de dérision massive Par Amélie MOUTON Journaliste. Article déjà paru dans Imagine demain le monde, n°88, novembre-décembre 2011, p.34.

Quand le militantisme se fait clownesque, artistique ou simplement ludique pour mieux entrer dans une réflexion politique. A l’occasion de la Greenweek, le collectif Artivist dénonce la confiscation d’un débat citoyen essentiel au profit d’une opération de greenwashing. 8

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omme chaque année depuis 11 ans, la Commission européenne organisait, fin mai, une semaine de conférences sur la politique environnementale européenne. Une greenweek orchestrée par Friends of Europe, un think tank dont les membres se nomment BP, Coca-Cola, Exxon Mobil, Novartis ou Unilever. Dénonçant la confiscation d’un débat citoyen essentiel au profit d’une opération publicitaire de greenwashing, le collectif Artivist avait aiguisé ses armes de dérision massive pour faire entendre sa voix durant la conférence.

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Quelques semaines avant l’événement, les Artivists avaient créé, à la manière des Yes Men, un faux collectif baptisé “écocitoyen”. Grâce à cette couverture, le collectif a été invité à prendre la parole durant trois minutes lors de la conférence. Son alibi : présenter les résultats d’une enquête très consensuelle sur le développement durable menée sur le campus de l’ULB. Une fois à la tribune, le discours de Cyprien, un des Artivists, est bien entendu tout autre. Il raille les industries, les lobbies et les eurocrates, “cette bulle qui, d’un coup de baguette magique, peut tout repeindre en green”. “Les pesticides sont ?”, demande-t-il à l’assemblée où se dissimulent une trentaine d’activistes : “Green !” répondent-ils tous en choeur. “La pétrochimie, la fin du monde ?” “Green, green !”, répond l’écho. Dans la salle, quelques sourires légèrement embarrassés. L’organisateur de la conférence fait mine de croire que cette intervention était prévue. Mais il n’est pas au bout de ses surprises.

D’autres membres du collectif ont réussi à s’introduire avec une immense banderole dans la salle. Lorsqu’ils la brandissent devant la tribune, elle dissimule le visage des intervenants avec le message suivant : “Le silence est bien plus green que toutes vos salades.”

En dehors des routines protestataires “Ce que nous dénonçons à la green week, c’est la confiscation d’un débat essentiel au nom de l’expertise, explique Pierre, un quadragénaire épanoui par l’expérience. Les industries sont surreprésentées dans cette conférence et il y a juste quelques membres de la société civile invités comme alibi. Les choix environnementaux ne doivent pas être faits dans l’ombre. Je n’ai pas besoin d’avoir étudié l’économie pour comprendre que la croissance infinie est délirante, ni d’être physicien pour m’opposer aux centrales nucléaires”. Rentrer dans le collectif Artivist a surtout été, pour lui, un formidable nouvel élan. “Avant, je me sentais mal à l’aise face à un tas de questions de société, mais j’avais tendance à râler dans mon coin. Maintenant, j’ai trouvé une sorte d’assurance, de légitimité. J’assume mieux le fait que je n’ai pas des idées consensuelles. Cette expérience m’a permis de faire un véritable travail sur moi. Et puis j’apprends énormément dans l’action”. Son fils Arthur, 19 ans, a lui aussi rejoint le collectif il y a quelques mois. Et l’expérience le convainc. “J’aime cette façon de critiquer tout en mettant de la vie.” Pierre

approuve : le côté ludique et drôle permet de toucher plus de gens, qui entrent dans la réflexion politique par ce biais. A l’instar des amis d’Arthur, qui sont une dizaine à l’avoir suivi dans l’aventure, sous l’oeil parfois inquiet des parents, qui se tranquillisent peu à peu en voyant les effets bénéfiques de cette expérience sur leurs enfants. L’artivisme n’est pas un phénomène limité à Bruxelles. C’est une forme de résistance culturelle que l’on peut rencontrer aux quatre coins du globe. Pour Stéphanie Lemoine et Samira Ouardi, qui ont consacré un ouvrage à ce sujet1, elle s’apparente à une galaxie mouvante, plus ou moins proche des mouvements altermondialistes, dans laquelle on peut trouver différentes pratiques, de l’entartage aux manifestations carnavalesques de rue, en passant par les canulars à la Yes Men ou même l’expérimentation quotidienne de la vie en squats. “A la jonction de l’art et du militantisme, ces performances ont retrouvé de la vigueur à la suite du sommet de Seattle et raniment des formes de contestation inspirées des années 60, notamment le situationnisme et la dénonciation de la société du spectacle. Elles cherchent à faire prendre conscience de problématiques politiques, à leur donner une visibilité dans un monde cacophonique où il est de plus en plus difficile de lire les messages politiques. Elles inventent de nouvelles manières d’agir et de créer, en dehors des disciplines instituées et des routines protestataires.” _____________________________________ 1 Stéphanie

Lemoine et Samira Ouardi, Artivisme, art militant et activisme artistique depuis les années 1960, Editions Alternatives, 2010.

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Rendre au pitre sa fonction : critiquer la société L’humour est sans conteste un des ingrédients majeurs de la résistance contemporaine. Susan George, l’une des fondatrices d’ATTAC, propose ainsi de faire non plus des sit-in, mais des laugh-in (rire en anglais). “Ce qu’en France on craint le plus au monde, et surtout chez les hommes politiques, c’est le ridicule”, confiait-elle au journal en ligne Rue89. Assez significativement, un nouveau mouvement, de dimension internationale, a fait son apparition depuis 2003 : l’armée clandestine de clowns insurgés et rebelles. Son but : “Rendre l’art de la pitrerie à nouveau dangereux, le ramener dans la rue, se réapproprier son pouvoir de désobéissance, mais de manière non violente, lui rendre la fonction sociale qui fut la sienne : sa capacité à perturber, critiquer et guérir la société”. On retrouve aujourd’hui les clowns dans de nombreux collectifs. Ils sont devenus incontournables dans de nombreuses manifestations : à la base militaire de Kleine-Brogel pour protester contre la présence de missiles nucléaires, au Salon de l’auto, où ils ont dénoncé, en 2010, l’hypocrisie de la voiture verte…

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Communiqué de presse du collectif Artivistes

Alors que les Artivistes s'étaient donné rendez-vous pour commémorer la disparition du Festival des Libertés, la police de Bruxelles a démontré son engagement en faveur de la démocratie. N'hésitant pas à déployer d'importants moyens humains et matériels, elle a envoyé sa brigade chevaline “durable” cueillir délicatement chacun-e des Artivistes circulant sur la place publique pour les inviter fort civilement à suivre un cours de prévention citoyenne. Car, comme l'ont rappelé les officiers formés pour cette opération stratégique : en matière d'élection, le vote est la meilleure des préventions. Ce n'est que lorsqu'il est dans l'isoloir et pas sur le trottoir que l'Artiviste est vraiment en sécurité. Après une bonne demi-heure de thérapie cognitivo-comportementale, les représentants de l'Etat ont jugé que les Artivistes

avaient enfin bien compris toute la nécessité des dangers liés à la bonne santé économique et sociale du pays et l'absurdité de leur suicidaire entreprise de protestation passéiste. Il a ainsi été possible d'organiser cinq fois le tour de la station de métro Bourse, sous haute protection d'austérité financière, afin que les Artivistes se rendent compte de leur imprudence passée et fraternisent avec les eurocrates présents, épris de justice sociale, comme chacun sait.

Les Artivistes remercient tous les animaux présents à ce grand moment de n'importe quoi et souhaitent vivement renouveler cette opération le 17 novembre 2024, en espérant que la brigade montée pourra mobiliser au moins deux agents par Artiviste afin d'assurer pleinement son devoir de protection.

Après ces cinq tours hautement pédagogiques et démontrant le savoir-faire de nos parlementaires en matière de transparence du trafic lié aux lobbys, les Artivistes ont heureusement disparu et laissé toute leur place aux forces vives de la Nation, et à son gouvernement hautement responsable.

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La

guérilla par le

Entretien avec Noël GODIN Propos recueillis par Mathieu BIETLOT. Bruxelles Laïque Echos

rire

Noël Godin, dit Le Gloupier ou l'entarteur, est un agitateur anarcho-humoristique. Réalisateur, chroniqueur, acteur, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont : Anthologie de la subversion carabinée (L'Âge d'homme, 2008, nouvelle édition revue et complétée), Entartons, entartons les pompeux cornichons ! (Flammarion, 2005) et Grabuge ! Dix réjouissantes façons de planter le système (en collaboration avec Aimable Jr, Benoît Delépine et Matthias Sanderson, Flammarion, 2002). 12

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Le Festival des Libertés a fait sien le slogan de Fela Kuti, “Music is a weapon”. On peut dire que, pour toi, l’humour est une arme. Est-ce davantage une arme pour attaquer les puissants, titiller les dominants et les gêner aux entournures ou une arme pour susciter la révolte des dominés, inviter les gens à s’indigner et s’insurger ? C’est les deux à la fois ! Evidemment, c’est une arme redoutable pour désaxer, épouvanter l’ennemi en recourant à l’imagination, aux attaques surprises et amusantes. C’est une arme d’autant plus redoutable que les actions d’humoristes offensifs sont, en général, fort populaires. D’autre part, pour le moment, on vit une période extraordinaire où la plupart des militants politiques, même les plus coincés du cul et du reste, commencent à réaliser que l’humour d’attaque peut faire avancer les processus de révolte plus vite et mieux que les moyens de révoltes classiques qui semblent à peu près tous périmés. Il y a donc une vertu pédagogique de l’humour ? Oui, une vertu pédagogique et thérapeutique totalement importante et antimilitante. Il y a une régénération tout à fait tonique des mouvements contestataires. On peut prendre l’exemple de la manifestation des “indignés” du samedi 15 octobre à Bruxelles. Avant, on aurait eu une marche compassée, très encadrée par des leaders et des services d’ordre avec des slogans tout à fait convenus, dans une ambiance un peu grave, grotesquement boy-scout, sans aucun intermède

amusant. Ce que nous avons eu samedi, c’est de la joie, de la fantaisie, de l’imagination… Avec bien des lacunes certes, mais il y avait des costumes hétéroclites, des danseurs de samba, des slogans “culculs” comme toujours mais pas mal de slogans chouettes aussi comme : “Peuples, levez-vous !”, “Vous ne nous laissez pas rêver, nous ne vous laisserons pas dormir”. C’était magnifique ! De plus, circulait une belle électricité affectueuse et humoristique dans le cortège. C’était constellé de petites actions cocasses qui pimentaient le tout, comme l’attaque de distributeurs de billets, le lancer des chaussures par-dessus les grilles de la Bourse. Il y a même eu une fausse contremanifestation de droite qui, contre toute attente, a été prise au sérieux par les agences de presse qui l’ont reflétée dans les médias. Les activistes mis sur leur 31 scandaient des slogans comme : “So-soso-solidarité avec nos amis les banquiers”. Il y a une réinvention du mouvement rebelle qui devrait aller beaucoup plus loin encore dans la voie du rire transgressif. Partout où la contestation réapparaît, il y a des franges importantes d’activistes burlesques qui entrent en action et sont très bien accueillis et répercutés par les médias. On va vers la guérilla par le rire que préconisaient, dans la période 68, les yippies [Youth International Party] américains électrisés par Abbie Hoffman et Jerry Rubin qui n’arrêtaient pas de trompeter que la révolution ne pouvait se faire que dans le plaisir, le gag, la défonce : “Tout, tout de suite !” Le monde révolutionné était ce qu’il y avait lieu de produire tout de suite. Un monde rigolo !

Or, à ce moment-là, l’esprit de sérieux faisait la pluie et le beau temps dans la plupart des mouvements contestataires. Le militantisme rigide régnait. J’ai eu l’occasion de vivre mai 68 à Paris sur les barricades. Il y avait un terrible désir de vraie vie tout de suite, gâché par un encadrement psychorigide des idéologies marxistes léninistes et des organisations de gauche. Ces groupuscules n’étaient plus là pour staliniser la manifestation des indignés. Les tentatives de récupération gélatineuse ne vont pas manquer mais, pour le moment, le mouvement dépasse les indignés, il court-circuite les points de repères classiques. Dans les mouvements de contestation, l’humour est donc plus populaire, plus médiatique que le militantisme vieille école un peu rigide ou dogmatique. Mais par rapport au reste du flot de discours médiatiques et politiques, quelle est la portée de ces actions ? Ne passent-elles pas pour folkloriques face à tout le matraquage qu’il y a autour ? Ce qui importe, c’est que ces actions, ces coups d'éclat humoristiques atteignent les rebelles potentiels. L'opinion publique, on s'en fiche. Je ne suis pas de ceux qui misent sur un grand complot stratégique pour faire décisivement avancer le mouvement. Ce qui compte, c’est que cela bouge vraiment. C’est que les actions spontanées et comiques se multiplient et on verra bien où cela nous mènera. Pour le moment, il se passe quelque chose et l’on ne peut pas déterminer ce qui adviendra ni si c’est plus efficace que d’autres moyens de lutte. La notion même d’effi-

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cacité me semble douteuse. Ce qui importe, c'est qu'on riposte contre le système spontanément, imaginativement et en rigolant beaucoup car l'on sait que l'ennui est toujours contre-révolutionnaire. Quelles sont pour toi, aujourd’hui, les cibles principales de cette subversion ? Si l’humour permet de titiller, de bousculer des normes, des tabous ou des pouvoirs, quels sont les normes, les codes moraux à bousculer en priorité ? Outre les ennemis classiques – toutes les formes de pouvoir –, la cible excellemment désignée pour le moment, c’est naturellement la haute finance. A côté de cela, le combat se poursuit contre toutes les normalités-flics, contre les tabous et les interdits. Ce qu’il y a de très nouveau dans la contestation d’aujourd’hui, c’est qu’elle n’est plus télécommandée par des : “Préparons le grand soir et demain nous révolutionnerons tout !”. Assez curieusement, les mots de désordre situationnistes sont passés dans la foule : “Créons notre vie tout de suite à notre guise !”, “Vivons dans la fiesta !”. Le grand ennemi des situationnistes en ’68, c’était le travail. Partout autour de nous, il y a des éloges spontanés ou plus élaborés de la paresse, de l’oisiveté. On se rend de plus en plus compte que ce qui prime, c’est de se faire du bien à soi-même et à tout ceux qui nous bottent. Nietzsche appelait ça “se bienfaiteuriser” les uns les autres. Beh oui, ce qui compte, c’est que chacun construise sa vie comme cela lui chante, c’est cela la révolution. Ce n’était pas du tout dans l’air en 1968. Ces revendications euphorisantes étaient contrées par des slogans marxistes léninistes. C’était

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l’époque de : “Arrêtons avec l’économie bourgeoise et refondons l’économie”, dans les meilleurs des cas, “avec des conseils ouvriers”. Aujourd’hui, on pourrait parler de conseils anti-ouvriers puisque le fameux slogan situationniste “Ne travaillez jamais !” est passé dans les têtes de bien des guillerets rebelles. Il y a une plus grande qualité d’intelligence spontanée aujourd’hui, une plus grande générosité, dans les masses en pétard qu’avant car on ne veut plus gober aucun hameçon. On en a marre des encadrements, des leaders. Les chefs révolutionnaires ne sont plus là. Nous en avons eu un exemple loufoque à l’assemblée des indignés, dans le parc du Cinquantenaire où tout le monde, absolument tout le monde, était croquignolettement invité à s'exprimer, comme dans l'Odéon occupé en mai 68, alors qu'on était des milliers. Ce qui ne permettait à aucun aspirant petit chef de la ramener pour tenter de s'octroyer une parcelle de pouvoir. Il y avait là un climat de vraie liberté impulsive et je pense que la solution à tous les problèmes dans le monde, ce sont des assemblées révolutionnaires qui prennent toutes les décisions : comment tout réinventer ensemble illico, en autogestion, comme à Kronstadt ou dans l’Espagne anarchiste, comme dans l’Ukraine libérée ou dans les bastions flibustiers comme Libertalia, avec encore bien plus de fantaisie créatrice. Peut-on en déduire que nous vivons un air du temps moins oppressant, moins aliénant, moins contrôlé qu’auparavant ? Pas du tout ! Je traduis un certain optimisme par rapport à la contestation car il

y a quinze ans, elle n’existait même plus. Mais à côté de cela, on sait que la chape de plomb est pire que jamais, que tous les médias sont sous contrôle. Que tout est dégueulasse, que tous les élémentaires droits sociaux sont en recul. Tout s’envenime, tout empire. Ce qui est peut-être une bonne chose. A partir du moment où il y a de plus en plus de contestataires qui veulent vivre dans la joie, dans la vraie lucidité critique, et que l’establishment est acculé à devenir de plus en plus oppressif et a de plus en plus de mal à récupérer les nouveaux élans, cela va clasher joliment. Nous sommes quelques-uns à espérer un nouveau mai 68 qui irait beaucoup plus loin dans la réimagination de tout tout de suite, en plus poilant. Tout ce qu’on vient de dire concerne l’humour dans le mouvement contestataire. Je voudrais qu’on parle un peu des humoristes “professionnels”. N’ont-ils pas plus de difficultés qu’avant à être subversifs ? Rencontrent-ils plus de censure ? Pour qu’on censure la subversion, il faut encore qu’il y ait des subversifs transgressifs. Or, de nos jours, il y en a bien peu. En dehors des amuseurs vraiment corrosifs comme Christophe Alévêque, Didier Porte, Stéphane Guillon, les Grolandais ou Gaspard Proust, la plupart des nouveaux comiques sont peu politisés, bon enfant et non-gênants pour le système. La plupart des nouveaux talents fantaisistes, par exemple, découverts par Jamel Debbouze, qui est un type bien, manquent d’esprit de frappe. On sait qu’à la radio et surtout à la télévision, il n’y a presque plus de poches de résistance alors que nous


avons des centaines de chaînes. En France, il reste, évidemment, les Grolandais qui vont extrêmement loin dans la drôlerie agressive, un peu à la Reiser, Hara Kiri vieux style. C’est formidable, ils restent en place parce qu’ils sont tellement populaires que Canal +, qui pense “sous” avant tout, n’y touche pas. Les Guignols de l’info sont assez amadoués. Leurs fers de lance sont partis depuis belle lurette : Benoît Delépine ou Jean-François Halin, acoquinés tous deux avec le Groland. La direction de Canal + tient bien en mains la relève. Nous avons aussi chaque semaine dans Salut les terriens de Thierry Ardisson le billet de Stéphane Guillon qui reste totalement libre de déconner après ses infortunes avec Philippe Val à France Inter. Mais c’est à peu près tout et c’est effrayant. Il y en avait d’autres avant. L’an dernier, dans un talk-show de l’affreux Franz-Olivier Giesbert, on laissait Nicolas Bedos totalement libre d’aller aussi loin que Stéphane Guillon dans l’humour explosif. Pour le moment, il n’est plus là. Mon ami Christophe Alévèque a eu tellement d’accrocs avec la productrice Catherine Barma qu’il a renoncé à passer à la télévision. Il y avait dans l’émission du samedi soir de Laurent Ruquier, un tandem assez impossible : Eric Naulleau et Eric Zemmour qui maltraitaient la plupart des invités et qu’on laissait déconner alors que leurs remplaçantes sont totalement mollassonnes. Eric Zemmour n’est pas du même bord que moi, il a été entarté par des potes bruxellois, mais je trouve assez effrayant qu’il soit muselé à son tour. Ces deux chroniqueurs étaient des ennemis, on se bagarrait contre eux mais, avec eux, cela bougeait un tout petit peu à la

téloche. Il n’y a pas de nouvelle émission qui soit insolente. Il reste bien le débat en direct, animé par Frédéric Taddeï, où on laisse chaque invité s’exprimer sans jouer au gendarme. Mais malgré sa forte audience, ce talk-show quotidien est devenu hebdomatdaire. On constate d’ailleurs que s’il invitait des lustucrus venant d’un peu partout, il y a eu très peu de dérapages puisque les subversifs cinglants qui désirent faire la révolution, on les compte aujourd'hui sur les doigts d'une main. Cependant, si c'est la cata à la télé, cela va un peu mieux à la radio car il y toujours l’indispensable émission quotidienne en direct de Daniel Mermet. Mais on se rappelle ce qui s’est passé sur la même chaîne, avec l’horrible Philippe Val et ses évictions. Pour terminer, une petite question piquante, soufflée par Jean Bricmont : l’entartement n’est-il pas une manière de couper court au débat avec des gens avec qui il y aurait lieu de s’engueuler et de contre-argumenter ? Je reconnais bien là Jean Bricmont qui a très mal vécu l’entartage de Monseigneur Léonard, de même que Pierre Kroll qui l’a déploré. Jean Bricmont, que j’aime beaucoup, me fait rire car je suis de ceux qui considèrent qu’il n’y a pas à blablater mais à partir à l’offensive. Il est très précieux d’avoir des orateurs incisifs comme Jean Bricmont ou Serge Halimi ou Michel Collon. C’est bien qu’ils soient là pour démonter implacablement le système et déconstruire tout ce qui est mensonger. C’est bien qu’il y ait des dessinateurs humoristiques accueillis partout, comme

Pierre Kroll. A côté de cela, il est nécessaire qu’il y ait des humoristes plus malotrus qui ne sont pas, eux, les bienvenus partout, comme ceux qu'on trouve dans les revues satiriques comme Siné mensuel ou Psikopat. De plus, je suis absolument contre toute forme de dialogue avec les cancrelats. Jean Bricmont était là pour dialoguer avec Monseigneur Léonard, cette crapule, ce serial killer anti-capotes qui devrait être bien content de n’avoir reçu que des tartes à la crème. Jean Bricmont est comiquement dépassé dans ce genre de situation. On pourrait encore lui répondre que la tarte à la crème est, à sa façon, un sacré outil de dialogue. Tu touches un point très important du débat car je considère que dans la notion de liberté d’expression, il faut inclure la liberté de foutre le bordel, la liberté d’entarter, de passer à la caricature en acte qu’est l’“entartement”. Et qu'il est souhaitable de combiner la méthode Bricmont avec la méthode Le Gloupier. C'est-à-dire encanailler les théoriciens brillants qui font un vrai travail de sape corrosif avec les nouveaux guérilleros loufoques qui opèrent d’une toute autre manière : les Yes Men qui réussissent des canulars inouïs, le mouvement des désobéissants en France avec les fausses manifs de droite, les occupations dans la joie, les dégonfleurs de pneus, les boucheurs de serrure qui prolongent le combat de mon ami Robert Dehoux. Il y a plein de nouvelles façons de contester avec un humour fou. Portons un toast à tous ces garnements. J’applaudis même les nouveaux terroristes Blacks blocs qui ne s’en prennent jamais aux personnes mais uniquement aux marchandises. Les

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affreux cocos décrits dans les médias sont en fait de très sympathiques justiciers rocambolesques. Vive aussi les quelques artistes qui osent aller loin dans leurs films, comme Benoît Delépine et Gustave Kervern. Ce qui est totalement scabreux, c’est qu’il y en ait si peu car la censure n’existe pas au cinéma. Il y a une censure économique qui fait que certains films se font et d’autres pas. Mais Benoît Delépine et Gustave Kervern nous prouvent qu’il est possible aujourd’hui d’atteindre le grand public avec un contenu sulfureux à travers la machinerie de la distribution bourgeoise. Leur dernier film Le Grand Soir, dans lequel j’apparais, va très loin puisqu’il propose la révolution tout de suite. Ce film va faire un bien fou et va contribuer à la cause de la révolte pimentée.

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Quelques lectures conseillées par Noël Godin pour aller plus loin : • Stéphanie Lemoine et Samira Ouardi, Artivisme, art militant et activisme artistique depuis les années 1960, Editions Alternatives, 2010. • Autonome a.f.r.i.k.a. gruppe (Luther Blissett et Sonja Brünzels), Manuel de communication-guérilla, trad. de l’allemand par Olivier Cyran, La Découverte (“Zones”), 2011. • Collectif, Désobéir par le rire, Le Passager clandestin, 2009.


Les habits neufs

de l’Empereur

Par Alec de VRIES Philosophe

“Tandis que le roi cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et aux fenêtres, s'écriaient : “Quel superbe costume ! Quelle traîne ! Quelle coupe !”. Nul ne voulait laisser deviner qu'il ne voyait rien sous peine de passer pour un niais ou un incapable. Jamais les habits du roi n'avaient excité une telle admiration. - Mais il me semble qu'il n'a pas du tout d'habits, observa un petit enfant. - Seigneur Dieu ! Écoutez la voix de l'innocence ! dit le père. Et bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l'enfant. Il y a un petit enfant qui dit que le roi est nu ! Il n'a pas du tout d’habits ! s'écria enfin tout le peuple. Le roi en fut extrêmement honteux, car il comprit que c'était vrai. Cependant il se raisonna et prit sa résolution : “Quoi qu'il en soit, il faut que je reste jusqu'à la Hans Christian Andersen, Les habits neufs de l'Empereur fin !”” 17

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L'humour, une définition possible de la subversion L'humour est directement subversif. Par rapport à la norme, il introduit une faille, une fuite, au risque de faire s'effondrer comme un château de cartes les édifices trop rigides. L'humour est à distinguer de l'esprit, cher aux salons de l'Ancien Régime, comme il est à distinguer de l'ironie triste des plateaux télé de notre auto-proclamée “postmodernité”. L'humour, comme la subversion, est réticent à toute définition ; tous deux sont avant tout des questions de méthode. Comme toute méthode, celle-ci prouve le chemin en marchant. On peut cependant, au sujet de l'humour, prendre le risque de lui adjoindre trois caractéristiques fondamentales.

Il est une activité réflexive, esthétique et transformatrice : Réflexive : dans le domaine vaste de la comédie et des diverses manières de déclencher le rire, l'humour a avant tout la capacité de pouvoir s'appliquer à soimême. Dans l'humour, Je est un autre et forme le principal sujet. Un narcissisme méthodologique s'applique à démontrer la distance entre le sujet particulier et son rapport à l'universel. Charles de Coster a pris comme origine du nom de son héros Uylenspiegel, prince des humoristes, les deux attributs de la réflexion, l'un philosophique, l'autre optique, à savoir la chouette et le miroir. Esthétique : qui dit humour dit création, une étincelle de chaos est invoquée au

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sein d'un ordre donné et contraignant. Il s'agit de faire sortir un diable d'une boite. C’est cependant une démarche artistique risquée, surtout quand elle fait apparaître un roi comme nu. Invoquer imprudemment des forces chthoniennes a toujours eu l'heur de déplaire au pouvoir en place. Transformatrice : l'humour introduit une faille entre un avant et un après, il accomplit une réaction irréversible. Quand l'humour réussit, il est immédiatement trop tard, le mal est fait. La réalité apparaît dès lors sous un jour plus complexe et plus inquiétant. Derrière le voile des apparences particulières, se dessine furtivement le destin tragi-comique de notre commune humanité.

L'humour, entre le bel esprit et la société du spectacle En humour, il ne s'agit pas seulement de “faire rire” ou “d'être drôle” mais aussi d'en payer le prix. Un bon mot s'il veut prétendre au titre d'humour n'est jamais gratuit. Il doit dépasser les convenances de la conversation polie et abolir le bruit social qui anime les interlocuteurs. La conversation, jusque là simple jeu mondain, se métamorphose dès lors en une mise en abîme que tente tant bien que mal de conjurer un rire d'autant plus fort que le scandale est grand. Ainsi, le bouffon du roi, révélant au détour d'une plaisanterie tantôt un complot tantôt, à l'instar du Folial de Michel de Guelderode, un royal adultère, court toujours le danger de se voir étrangler dans un mortel jeu de rôle.

Cette dimension autodestructrice de l'humour le distingue ainsi du trait d'esprit, arme en usage à la cour à l'époque de l'apogée de l'Ancien Régime. L'esprit, com-me on l'appelait alors, consistait en une sophistication complexe alliant l'art de l'escrime à celui de la conversation. Le danger résidait non pas dans le risque lié à la transgression ou la subversion des normes en usages, ces normes formant le suprême arbitre de cette compétition, mais dans celui de perdre sa place, et de là son rang, pour notre champion ou notre championne des salons. Les règles sévères et les enjeux des joutes de l'esprit ne laissent dès lors pas la place à l'humour, activité pour laquelle il est nécessaire avant toute chose de baisser sa garde et d'affronter la terreur qui s'ensuit. Notre époque du divertissement généralisé a retenu de ces joutes en perruque une ironie triste qui sert à la bourgeoisie d'ersatz d'esprit de l'Ancien Régime. A chaque instant, il s'agit de rappeler perversement la norme et de sanctionner tout écart de goût, de comportement ou d'attitude par rapport à ce qui est attendu de la production. La fonction conférée est avant tout de discipliner les corps et les âmes en remplissant de terreur les spectateurs exposés en permanence au spectacle du supplice des individus déviants dont il est de bon ton de se moquer. Cette ironie de la société du spectacle accompagnée de son concert d'experts en sarcasmes exerce une fonction de normalisation du corps social. Cette dernière se fait en parfaite correspondance avec la normalisation des produits industrialisés et des procès de production d'une société pratiquant l'utilitarisme jusqu'à


l'absurde et la recherche de profit jusqu'à la nausée. L'humour n'a pas non plus sa place dans cette société du spectacle, si ce n'est dans les marges et dans les accidents de production qui émaillent un ordre capitaliste fier de sa maîtrise et sûr d'avoir inventé, pour le bien de tous, le meilleur des mondes. Cette ironie médiatique avec ses rires sarcastiques et ses plaisanteries de corps de garde n'est après tout que le “sourire du knout” d'une société ayant érigé l'esprit de sérieux et l'usage de la violence en vertus capitales et dont les maladies de civilisation sont la famine et la dépression nerveuse selon que l'on occupe l'hémisphère sud ou nord.

Diplomatie ou barbarie La plus inquiétante forme de comique social reste cependant celle qui émane du “plus froid des monstres froids” comme l'appelait Frédéric Nietzsche, à savoir l'Etat. Un État, par définition, n'a pas vocation à faire de l'humour, il incarne et pratique la norme et n'entend pas que cette dernière soit transgressée, sous peine d'exercer son monopole de la violence. Aussi quand ce dernier se met à faire de l'humour noir, il n'y a certainement pas lieu de rire car c'est là le symptôme le plus sûr que quelque chose de grave se passe. Ainsi, quand pour répondre à une logique de “flux migratoire”, il se met à construire des centres qui ne sont pas des prisons mais dans lesquels les résidents qui ne sont pas des prisonniers sont pourtant assignés à résidence sous prétexte que leur droit de résidence leur a été refusé. Ce comique involontaire

de la part des tenants de la force et de la norme est un des symptômes les plus sûrs que l'on se trouve confronté à une forme de barbarie. Pour répondre à cette barbarie, une stratégie possible est celle qui consiste à rendre à l'humour ses conditions de possibilité. L'humour, au contraire de l'esprit ou de l'ironie, n'est pas une arme. Son but n'est pas de tuer ou de blesser et encore moins de neutraliser. Son irruption oblige à prendre parti face à une situation sur laquelle le pouvoir avait imposé le silence. Il est un révélateur et un catalyseur destiné à provoquer une réaction face à ce qui, sous le couvert de bonne gouvernance ou de saine gestion, camoufle une politique souvent infâme. L'humour n'invite pourtant pas directement à prendre les armes. Il laisse toutes ses chances à son adversaire pour corriger le tir. Cependant, ce dernier, mis à nu et non pas mis à mort, persiste dans une attitude, prétextant l'absence de choix. Plutôt que d'aller se rhabiller, il s'enfonce alors dans le plus haut ridicule mais toujours de son propre chef. L'humour consiste alors en cette forme de diplomatie qui revient à prendre et à restituer le pouvoir en inventant son propre jeu plutôt que de jouer le jeu du pouvoir. L'empereur est nu et, fort de son pouvoir, il n'en veut rien savoir. Pourtant le peuple, poussé par l'innocence de l'enfant rieur, apprend à se manifester de manière autonome. Il y a dès lors fort à parier que le souverain devra maintenant apprendre à composer avec ce nouveau peuple.

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Par Christophe ADAM Maître de conférences à l’Ecole des sciences criminologiques de l’ULB Chargé de cours invité à l’UCL.

Renverser le tragique : rire et humour en prison Maurice est vendeur d’aspirateurs, du moins c’est là son métier principal car, à ses heures perdues, il est gynécologue. Effectivement, bien que n’ayant pas le titre requis et exerçant illégalement la profession, il lui est arrivé qu’au détour de la vente à domicile d’un aspirateur, il ait proposé une visite médicale gratuite à des femmes issues du milieu populaire, ce qui lui a valu dix chefs d’inculpation pour viol. Je l’ai rencontré hier.

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es autres m’avaient dit : “Tu vas voir Renato ?”. Je me suis demandé : pourquoi ce surnom ? Et j’ai compris lorsque je l’ai croisé, c’était effectivement quelqu’un au look “Cage aux Folles” avec ses mèches blondes et son air efféminé. Il lui est arrivé de me demander pourquoi lors de ses séances de drague à la discothèque d’un casino de la région, les femmes refusaient de danser avec lui : “Vous trouvez que je pue ? Sinon j’achète du déodorant industriel ! Il paraît que c’est efficace”, j’étais cloué sur place, jamais il ne mettait en lien son “air de PD”, comme lui avait dit “Grosse-Lèche”, son codétenu, avec ses échecs au casino… Pour la parenthèse, “Grosse-Lèche” (le bien nommé !) tenait son surnom du bruit dégoûtant qu’il faisait avec sa langue lorsqu’il parlait, langue qui sortait de sa bouche, je crois que Maurice ignorait ce surnom. Il me confiait aussi son secret de vente des aspirateurs suivi ou non du bonus de la prestation médicale gracieusement offerte : “J’écoute Tina Turner dans le radiocassette de la voiture, je le mets à fond, c’est la chanson “I’m simply the best !” et ça me motive pour toute la journée !”, je l’ima-ginais dans sa voiture. Depuis quelques jours, il me disait prendre des “cours de drague” avec “GrosseLèche” qui était tombé subitement amoureux de sa belle-fille de 13 ans, l’amour ça ne s’explique pas me dit-il… Il en connaissait un rayon. Maurice allait révolutionner le monde des assurances, il avait aussi fait pas mal de porte-à-porte dans le domaine et n’arrêtait pas de me raconter les subtilités des niveaux hiérarchiques dans l’entreprise, il était un des meilleurs de sa région et lors d’un

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concours organisé par l’entreprise il avait gagné le “pin’s d’or”. Hier, je me suis écroulé de rire : je devais rencontrer Maurice, il voulait passer le “Rorkak” (pour Rorschach1), je suis allé directement vers sa cellule et l’agent a ouvert en disant : “Docteur ? Il y a quelqu’un pour vous…”. Ca avait fait le tour de la prison que Maurice avait “joué au docteur”. Cependant, Maurice, lui, ne riait pas, je pense qu’il en était incapable, c’est ce qui est pathétique au fond dans cette petite histoire, il n’avait pas conscience qu’on pouvait rire de lui, c’était le plus triste. Par ailleurs, il s’inquiétait énormément pour son aquarium de poissons exotiques et pour “la chatte de sa mère” qu’il avait recueillie après le décès de sa maman, depuis qu’il était entré en prison, personne ne pouvait s’en occuper et ses poissons allaient périr… “Vous comprenez la détresse de mes poissons japonais si je reste une minute de plus ici, et que va faire la chatte de ma mère?”. Cette tranche d’observation ethnographique est issue de ma recherche sur les services psychosociaux en milieu carcéral2 où il m’a été donné d’étudier le rire et l’humour intimement liés au quotidien de travail des assistants sociaux et des psychologues lorsqu’ils sont confrontés à la souffrance humaine et aux particularités de la rencontre avec ceux qui, comme Maurice, sont appelés “délinquants sexuels”. Pour ces travailleurs, l’enjeu est bien de renverser le tragique ou le pathétique par le rire et l’humour, deux puissants opérateurs difficilement objectivables3 et moquant un certain sérieux scientifique. On pourrait dire que ces professionnels transforment chaque jour la souffrance en

plaisir, ce qui permet de continuer à travailler dans un univers décrit le plus souvent comme sordide et y trouver satisfactions et marges de manœuvre. Pour le chercheur, il importe de saisir ces phénomènes en évitant de les loger simplement dans la niche morale de la dénonciation de la moquerie car il est mis à l’épreuve de pouvoir dépasser ses indignations et ses réactions épidermiques pour être en mesure d’en saisir l’étourdissante complexité.

S’éclater A prendre ces extraits dans leur littéralité et au premier degré, ils n’ont rien de risible et confinent à l’absurde. Ce cas, comme tant d’autres, témoigne d’une extrême naïveté que l’on rencontre souvent en milieu pénitentiaire. Il est pathétique, fait parfois pitié. Le pathétique ici trahit le sérieux, le détenu était très sérieux en me racontant tout cela, si sérieux que j’ai dû en rire pour moi-même mais aussi pour tenter de dépasser ce pathos ; ces motions comiques nous mettent en rapport avec ce qu’il y a de radicalement surprenant chez l’être humain, ce à quoi on ne peut s’attendre. Si cet extrait fait référence à un auteur d’infraction à caractère sexuel, ce n’est pas un hasard, dans la mesure où les curiosités de la condition humaine dérivant de la sexualité sont peut-être les plus étonnantes de toutes. Dans ce passage, j’ai “éclaté” et me suis “effondré” de rire, je n’en “pouvais” plus, ce qui en dit long sur ce que le rire a de paradoxal, révélant ainsi sa puissance d’éclatement et d’effondrement, on s’effondre pour ne pas s’effondrer, on s’éclate pour ne pas éclater, on n’en peut plus de

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rire parce qu’on n’en peut plus d’entendre... On peut même mourir de rire… Une fois encore le rire nous renvoie à nos attentes, permettant ainsi de mieux les percevoir en ce qu’il vient les balayer, comme celui qui chute devant nous et dont il nous arrive de rire du malheur. Par conséquent, les moments où l’on rit deviennent décisifs comme données qui peuvent avoir du sens dans l’interaction avec l’autre : le rire se situe au-delà de sa fonction purement cathartique, purgative d’affects, acquérant ainsi une fonctionnalité qui gagnerait à être davantage exploitée car, du rire et de la capacité à pouvoir rire de soi si décisive, nous ne trouvons jamais trace dans les rapports psychosociaux4 qui doivent être sérieux, surtout depuis qu’ils sont spécialisés à l’égard des délinquants sexuels… Pourtant, le rire c’est sérieux.

Du tragique au comique En outre, à côté de cette fonction cathartique, nous pouvons extraire une autre fonction : la fonction de renversement du tragique en comique. Cette fonction m’a été donnée à entendre lors d’un entretien avec une psychologue qui soulignait que, si elle riait, c’était pour ne pas pleurer face à des situations tragiques comme celle qu’elle a pu me raconter et qui l’avait considérablement affectée, le jour où un détenu lui avait confié s’être fait violer en cellule. Ce jour-là, j’étais présent et je l’avais vue revenir de l’entretien la mine abattue, ne riant pas du tout. Il n’est pas du tout rare que le rire en prison prenne une tournure extrême tel un “fou rire”, rappelant que la folie – l’insensé – y est aussi

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à l’œuvre ; mais il y a également des moments pour rire comme lorsqu’on dit qu’après la réalité douloureuse d’une épreuve, on peut enfin en rire et ce n’est pas au moment même. Le rire vient se substituer aux larmes et l’on peut ainsi, paradoxalement, pleurer de rire…

Rire des autres Dans ses travaux portant sur les travailleurs du secteur non-marchand, Abraham Franssen a envisagé le rôle de l’humour qui, selon lui, “manifeste l’irréductibilité de la tension [identitaire] et constitue une stratégie de gestion de celle-ci. L’humour est une manière de rester sujet en mettant à distance les tensions identitaires”5. Bien que l’auteur, dans la série d’exemples qu’il donne pour rendre compte du rôle essentiel de l’humour, n’opère pas de distinction entre rire collectif, rire individuel, rire de soi ou de l’autre, ses quelques lignes sur l’humour en lien avec les transactions identitaires suscite la réflexion. En effet : sur mes terrains, il semble bien que les praticiens soient plus enclins à rire d’autrui que d’eux-mêmes, ils ne pratiquent pas l’autodérision ainsi que Franssen l’a observé, mais tendent à tourner l’autre en dérision. Cette différence me paraît pouvoir être mise en perspective avec la question identitaire et la sauvegarde que rire de l’autre vient opérer : pour pratiquer l’autodérision et non la dérision tout court, il faut disposer d’une stabilité qui permet de se penser comme objet d’une activité telle que le rire, stabilité qui ne semble pas pouvoir prendre assez de consistance en milieu carcéral6. Rire de soi constitue, dès lors, une menace de plus à une identité

professionnelle déjà bien entamée par des fonctionnements destructeurs. Sortir du tragique par le rire et le faire rire, c’est chercher, tenter activement de se trouver une marge de manœuvre qui puisse rendre le praticien compétent et, par là-même, montrer en quoi les collègues peuvent aussi le devenir, devenir eux aussi capables de prendre en charge un cas qui n’est assurément pas drôle. L’écoute empathique plonge dans le pathos qui, en milieu pénitentiaire, est souvent pathétique, le rire transforme ainsi cette expérience du pathétique en la rendant sympathique et partageable : face à ce qui s’impose à eux comme dure et misérable réalité, il s’agit de se reprendre, de reprendre le dessus face à ce qui est venu les mettre en “dessous de tout” voire “sens dessus-dessous”, ce qui est venu les bouleverser et les “mettre en boule”, réclamant ainsi d’eux de se retrouver une contenance propre, de se tenir debout et non plus recroquevillés. Freud a mis en lumière ce ressaisissement par le rire lorsqu’il affirme que l’humoriste se retrouve dans la position de l’adulte à l’égard de l’enfant, “dans une sorte d’identification au père”7, dit-il ; même s’il proclame aussitôt que cette observation n’est guère convaincante et qu’il privilégie le fait que, lorsque quelqu’un dirige l’attitude humoristique vers lui, c’est pour se défendre de ses propres possibilités de souffrance. Mais nous pouvons donner du crédit et davantage de conviction à ce que Freud a quelque peu laissé de côté. En effet : ce repositionnement est observable dans mon matériau et, plus encore, en ce qui


concerne les auteurs d’infraction à caractère sexuel qui ont si souvent l’air d’enfants eux-mêmes et d’en être restés à ce niveau infantile de fonctionnement psychique. Nous avons également pu rendre compte de la grande naïveté de certains, naïveté telle qu’elle en devient risible et qu’il nous faut nous réassurer que nousmêmes sommes bel et bien des adultes... Freud avait donc à nouveau une remarquable intuition : le rire fait différence entre l’adulte et l’enfant, il est donc structurant en ce sens, il est appel au tiers. Se récupérer Cette reprise de soi par soi-même à travers le rire marque une distance de soi à soi, puisqu’il est le lieu d’une explication de soi-même avec ses propres affects tragiques que sont par excellence la terreur (tournée vers soi) et la pitié (tournée vers l’autre) dans la doctrine aristotélicienne, avec ses tendances intimes au rejet et à l’exclusion (terreur) ou à la complicité et à la confusion (pitié). Ce sont les deux dangers de la clinique et, plus encore, de la clinique des auteurs d’infraction à caractère sexuel, qui rendent nos affects plus affectés encore. Ces dangers naissent de notre rapport à soi et à l’autre et nous risquons toujours de manquer de distance ou d’en introduire une telle qu’elle fasse disparaître l’autre.

où se recomposent les rapports entre celui qui fait rire, celui qui rit et celui dont on rit, à la fois “pauvre type” et “sale type”, mais que l’humour fait aimer. Le rire crée donc un espace communément partagé où chacun peut occuper une position, et il est à ce titre profondément dialogique. _____________________________________ 1 [NDLR]

Le test de Rorschach est un outil clinique de l'évaluation psychologique de type projectif élaboré par le psychiatre et psychanalyste Hermann Rorschach en 1921. Il consiste en une série de planches de taches symétriques et qui sont proposées à la libre interprétation de la personne évaluée. 2 Christophe Adam, Délinquants sexuels et pratiques psychosociales. Rester clinicien en milieu carcéral, Bruxelles, Larcier, 2011. 3 Je m’explique dans mon ouvrage sur les raisons des difficultés d’objectivation scientifique du rire. 4 Il s’agit ici de documents écrits rédigés dans le cadre d’une procédure d’octroi d’une libération anticipée. 5 Abraham Franssen, “Les travailleurs du non-marchand : héros et victimes. Demande de reconnaissance et transaction identitaire”, Recherches sociologiques, vol. 30, n°2, p. 178. 6 Voyez le chapitre 2 de mon ouvrage où l’instabilité est étudiée de près. 7 Sigmund Freud, “L’humour”, in S. Freud, L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, pp. 321-328.

On navigue ainsi entre inceste et meurtre, les Charybde et Scylla de notre humanité ; ainsi, l’explication avec ses propres affects concerne tant les affects érotiques qu’agressifs. Le rire constitue dès lors un formidable opérateur qui fait apparaître la carte des longitudes et latitudes possibles

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Guy Bedos “Faire du drôle avec du triste” Paola Hidalgo et Olivia Welke Bruxelles Laique Echos

Pourquoi ? Pour qui ? Contre quoi ? Guy Bedos nous l’explique, lors de son récent passage au Festival des Libertés et, par la même occasion, il retrace les origines de l’engagement et de la révolte qui le caractérisent : “Je prends des choses dramatiques pour faire rire, mais c’est un rire qui venge, un rire qui console, un rire qui encourage à se battre. Dans les temps que nous vivons, assez moroses, c’est important”.

©Festival des Libertés 2011. Quentin Van der Vennet

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u bout de plus de cinquante ans de carrière, Guy Bedos raconte comment il a développé sa sensibilité politique : “Mon beau-père était raciste, antisémite… un type odieux. C’est un miracle que je ne l’ai pas tué ! Il avait été ouvrier et était devenu patron. Alors, quand les gens me disent “Le peuple, je connais, j’en viens”, je me méfie car, souvent, ils se conduisent comme des enfoirés… D’une certaine manière, c’est un peu grâce à lui que je suis devenu ce que je suis. C’est en voyant comme il était que j’ai pris conscience… mais j’aurais pu tout aussi bien tuer mon beau-père, à quatorze ans. J’aurais pu, moi aussi, devenir l’un de ces jeunes dont on parle actuellement et qui défraient la chronique. Dans ce sens, les méthodes de dressage des enfants délinquants m’inquiètent… j’ai failli être l’un d’entre eux ! Je me baladais avec un couteau que je plantais dans les portes, au lieu de le planter dans le ventre de mon beau-père…”.

A

Son engagement pour les Droits de l’Homme (il est actuellement délégué de la Ligue des Droits de l’Homme française), contre le racisme et la violence envers les femmes est le fruit de ce qu’il a vécu, des injustices qu’il ressentait déjà à l’âge de sept ans comme quelque chose d’inacceptable. “Mon beau-père était violent avec ma mère, il la battait. Je n’ai jamais pu faire du mal à une femme et ça peut vous paraître banal, mais pour moi, ce ne l’était pas… Si la résilience était un parti politique, je serais le président ! Je me suis construit exactement à l’inverse de ce que j’ai subi et assisté, j’ai fait tout le contraire”.

Son enfance en Algérie, la prise de conscience du racisme l’ont formé à ce qu’il nomme la “gauche couscous” en opposition à la “gauche caviar”. De même, il avoue avoir pu enrichir sa pensée grâce à l’influence de figures notoires du monde des lettres, de la pensée et de la politique comme Simone Signoret, Boris Cyrulnik, Jean-Luc Mélenchon et Michel Onfray, avec qui il est - ou a été - très proche. Une proximité qu’il ne revendique pas, mais qu’il raconte volontiers, pour permettre de le situer. Alors, quand nous lui avons demandé ce qu’il était urgent de dénoncer actuellement, il répond sans hésiter : “En pleine campagne électorale en France, c’est Sarkozy et les siens. Je veux qu’ils partent. Point. Je lutte contre, parfois je suis même agacé par mes camarades de gauche qui s’abstiennent car ils sont trop exigeants. C’est criminel de s’abstenir. Nous avons Sarkozy et Le Pen d’un côté et c’est la même chose : racisme, discrimination… J’ai dû interpréter Hitler à un moment et ça m’a obligé à beaucoup lire sur lui. Et là, en France, je retrouve le même populisme qui monte les gens les uns contre les autres en se focalisant sur le chômage, l’immigration. C’est le même discours “la France aux Français” qui est derrière. Les Roms, les Maghrébins, les Africains, on cherche à les enfermer. En Allemagne, ça s’appelait le national-socialisme”. Mais ce que Guy Bedos a à dire, ses colères, ses indignations, ses coups de gueule ou ses coups de cœur, c’est davantage sur scène qu’en entretien qu’il les livre. Voici quelques morceaux choisis de son spectacle qu’il nous autorise à reproduire :

“On m’accuse d’anti-sarkozysme primaire et moi, je réponds : le sarkozyste EST primaire ! Je lui réponds dans sa langue !” “Le triple A, je croyais que ça marchait que pour les andouillettes… mais ça marche aussi pour les andouilles […] Vous y comprenez quelque chose, vous, à la crise de l’euro ? Les histoires de fric, moi, j’entrave que dalle. L’argent, je l’ai toujours pris de haut et sur le tard de ma vie, il me le rend bien […] Par contre, je lisais un jour dans Libération, d’un côté l’interview d’un banquier d’affaires et de l’autre celui d’un prof d’économie. A gauche, en gros caractères, “si l’euro survit, les usines mourront”, très bien… il faudrait annoncer ça aux prolos qui s’en font pour leur boulot. De l’autre côté on lisait : “Sortir de l’euro : un suicide !”. Ok, d’accord, on va vous laisser discuter entre vous, on sera très contents de savoir qui se sera flingué…” “On n’arrête pas d’apprendre à propos de ces infirmières qui éclatent en sanglots en plein bloc opératoire, on a viré toutes leurs copines, ces profs qui se font cramer devant leurs élèves, les flics qui se flinguent avec le pétard de service… et lui, qu’est-ce qu’il propose comme urgence économique ?... On va taxer le cocacola !” “On se met à lutter farouchement contre la fraude sociale, pas fiscale, sociale… Les gens qui sont sous le seuil de la pauvreté, on les traite de “tricheurs” de “voleurs”, de “cancer”… on les oblige à travailler gratuitement… Il faut s’en prendre aux pauvres… surtout pas aux riches… des pauvres, il y en a plus !”.

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Sous les jupes du turlupin Propos recueillis par Cedric TOLLEY Bruxelles Laïque Echos

Auguste, c’est un nom d’emprunt, fut chroniqueur humoriste pendant de nombreuses années aux heures de grande écoute, sur la chaîne de radio nationale d’un pays européen. Ses actuelles responsabilités lui imposent quelques précautions qui nous invitent à l’interroger anonymement pour les lecteurs de Bruxelles Laïque Echos.

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De nombreuses radios nationales engagent des comédiens, des humoristes ou des journalistes pour animer une chronique humoristique, souvent durant les heures d’émission politique et d’information. Y a-t-il une communauté d’humoristes de ce genre ? Vous connaissez-vous entre vous ?

Mais quelle est l’utilité d’un chroniqueur humoriste dans une émission d’information ? Est-ce seulement pour détendre l’atmosphère ?

humoriste dans leurs émissions d’information. Est-ce une question d’audimat ? Estce une question de détente ? Sont-ils conscients que si leurs émissions sont addictives, elles sont aussi chiantes? Je reste sur ma réponse précédente. C’est une question d’opportunités, de rencontres, d’amitiés parfois. […] D’une manière générale, il faut garder à l’esprit que la façon dont est faite l’information politique sur les chaînes publiques ne la rend pas accessible à tous ou évidente pour chacun. Les journalistes ont des codes de langage et ils ne se rendent pas compte que ces codes sont réservés. Les humoristes, par contre, utilisent des codes plus communs, leur façon de caricaturer la réalité est plus populaire et plus accessible que celle des journalistes. Les journalistes simplifient pour économiser les mots et faire tenir leur sujet dans un format très restreint. Les humoristes simplifient aussi évidement, mais ils utilisent des images, des ficelles sémantiques qui, finalement, parlent mieux à beaucoup auditeurs. Il est arrivé que je reçoive des mails d’auditeurs ou des messages Facebook qui me disaient “en vous écoutant, j’ai enfin compris comment fonctionne la politique”. Alors évidement, on ne sort pas franchement du registre du rire et de la dérision. Ces propos ne sont peutêtre pas très sérieux. Cependant, j’aime les prendre au sérieux. D’abord pour une question d’ego, c’est évident. Mais aussi parce que je crois volontiers que, pour certaines personnes, le fond est plus accessible par l’humour que par les messages codés des journalistes d’information.

Je dois vous dire que je ne connais pas vraiment bien l’idée que les rédactions ont derrière la tête lorsqu’elles incluent un

Comment font les chroniqueurs humoristes pour avoir toujours quelque chose à dire à propos de l’actualité ?

Non, on ne peut pas dire qu’il y ait une communauté, les places de chroniqueur comique ne sont souvent pas des “postes à pourvoir”. C’est plutôt au gré d’opportunités que l’un ou l’autre qui fait de l’humour sdans une émission de variété ou dont c’est le métier sur scène, est approché par un journaliste ou un éditeur qui le connaît. Les projets naissent de rencontres informelles qui parviennent finalement jusqu’à la rédaction. Mais ce n’est pas un métier en soi. Donc il n’y a pas de communauté. Nous appartenons plutôt à une communauté de journalistes et de chroniqueurs de tous poils qui ne se réunissent pas particulièrement autour de l’idée d’humour, mais qui composent le collectif de travail de la chaîne ou, au delà, des journalistes. Par contre, quand j’étais chroniqueur, j’étais assez attentif à ce que faisaient les autres. Vous en avez d’ailleurs deux sympas qui ponctuent l’information du matin sur la radio nationale belge.

Un billet par jour, n’est-ce pas une réelle épreuve de force avec soimême ? Ne se fatigue-t-on pas ? Si, bien-sûr, on se fatigue. Quand on ne se fait pas virer pour “déloyauté constante”1, c’est généralement parce qu’on est épuisé, au sens premier du terme, qu’on arrête. L’humour à répétition, la constance dans le rire, ce regard ironique relèvent d’une conformation de l’esprit. C’est comme ces gens qui sont capables de vous sortir calembour sur calembour ou ceux qui génèrent des contrepèteries pour chacune des phrases de leurs interlocuteurs. Pour nous – en tout cas pour moi, je ne peux pas parler pour les autres – cela fonctionne de la même façon. Je suis attentif à l’actualité, je la suis de près et je m’en amuse. En particulier les politiciens sont d’excellents sujets. Ils sont tellement démagogues, tellement tenus par une obligation de plaire à tout le monde, qu’ils se contraignent euxmêmes à en dire le moins possible. Du coup, leurs discours sont déjà des caricatures. La langue de bois, c’est du pain béni pour les humoristes (remarquez que je choisis adroitement mes mots : du pain béni dans un canard laïque, c’est pour le moins subversif). Mais pour résumer, je dirais que notre pratique, en tout cas la mienne, relevait plutôt d’un automatisme de l’esprit et d’une attention soutenue à l’actualité. Au départ on s’amuse soimême et ça coule de source, après, cela devient un automatisme qui marche bien et, à la fin, on est usé et on passe à autre chose. Mais dans la pratique quotidienne, quel que soit notre état d’esprit personnel, les aléas de notre vie privée, notre humeur, nous sommes attendus à

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7h50 avec notre billet (c’est amusant qu’on dise ici “d‘humour” alors qu’à l’antenne nous disions “d’humeur” justement) et il est censé faire rire. Alors parfois nous sommes moins drôles et parfois complètement nuls. Il n’est pas rare que le billet soit le résultat de l’écoute de l’information du petit matin. Si l’inspiration est au rendez-vous, tant mieux, si ce n’est pas le cas, l’heure du passage à l’antenne est parfois un grand moment de solitude. Tous les sujets d’actualité sont-ils bons pour en faire un billet d’humour ? Y a-t-il des sujets à éviter ? Il est entendu que l’humour dans une émission d’information est une affaire délicate. Certains de mes collègues en ont fait les frais. On ne peut pas rire n’importe comment de n’importe quoi. Il y a un cadre que l’on voudrait parfois bousculer, mais qui est quand même contraignant pour nous. Celui dont on parle tout le temps, celui de la censure. Dans notre champ d’action, il relève d’ailleurs plus souvent de l’autocensure. Mais il y a aussi celui de la bienséance et du respect. Lorsque l’actualité est au désastre humain, ce n’est pas au chroniqueur de faire de l’humour à ce propos. C’est à ceux qui vivent le désastre de temporiser avec l’humour. Ce serait certes très subversif que le chroniqueur ironise sur le drame mais ce serait irrespectueux. Donc, dans cette situation, nous servons un peu de dérivatifs. Nous trouvons un sujet à côté pour, effectivement, détendre l’atmosphère. Alors notre rôle relève plus de l’amuseur public que de l’humoriste grinçant et subversif. Mais je dois bien

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avouer que c’est un peu le fantasme qui a traversé ma carrière : dépasser les limites et observer les effets. C’est un peu un fantasme de toute puissance, je le concède. Mais qui sait ? Cela pourrait aussi être un moyen fertile de faire naître un sentiment de solidarité ou d’empathie dans le public des auditeurs. Après, chaque époque a ses modes humoristiques et la liberté de l’humoriste est aussi une question politique. Dans les périodes tendues où ceux qui détiennent les rênes du pouvoir à quelque niveau que ce soit, sentent leur pouvoir effectif vaciller, l’humour comme moyen de subversion représente une menace bien plus grande que lorsque l’époque est à une réelle hégémonie symbolique des détenteurs de pouvoir. Quand ceux qui dirigent se sentent bien à l’aise dans leur fauteuil, cette sorte de subversion n’est ressentie par eux que comme un risque mineur. Plus qu’une question d’époque, c’est donc une question de contexte social et culturel. Aux Etats-Unis d’Amérique, par exemple, la tolérance à l’humour est bien plus grande, parce que la liberté d’expression des humoristes et du second degré en général, lorsqu’elle se limite à son expression verbale, est beaucoup moins limitée qu’en Europe occidentale. Il suffit de voir comment les chaînes les plus propagandistes et réactionnaires laissent place et accordent une grande liberté à un humour décapant qui subvertit et qui annihile l’ordre voulu par les Républicains. Aux humoristes d’ici et maintenant de prendre le risque de repousser les limites dans un esprit de subversion. De ne pas

se laisser enfermer dans une logique d’audimat et de sujétion à la hiérarchie médiatique (et politique, d’ailleurs). Car avant tout, l’humour doit rester un moyen de véhiculer la critique et la pratique de la critique. Et pour cela, il doit rester libre et imposer sa liberté à tous ceux qui voudraient le contrôler et le canaliser. Et quand l’un de nous tombe, sous l’effet de l’ennui ou sous les coups de la censure, un autre prendra sa place. Et Auguste entonne : “Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place...” _____________________________________ 1 Auguste fait référence au renvoi de Stephane Guillon et Didier Porte, exclus de France Inter parce que leurs billets d’humour piquants et subversifs à l’égard du personnel politique français relevaient, selon le Directeur de France Inter, d’une “déloyauté constante”.


À contre-courant

Parce que, bon, il y a rire et rire, quoi ! Par Marc OSCHINSKY Journaliste, essayiste et chroniqueur à la RTBF

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l n’y a probablement rien de pire pour quelqu’un qui tente de gagner modestement sa vie en faisant rire ses contemporains (allez, disons sourire) que de recevoir un courrier demandant “4.000 signes sur l’humour en tant que moteur pour bousculer les tabous et titiller les valeurs dominantes. Et faites ça drôle, mais pas trop parce que nous restons un périodique sérieux quand même. Bien entendu, nous n’avons aucun budget pour vous payer.”

I

Généralement, juste après cette entrée en matière alléchante, vient LA question, celle qui fait trembler les plus bravaches : “Peuton rire de tout ?” J’ai connu des chroniqueurs, des dessinateurs de presse, voire même des auteurs jouissant d’une certaine réputation qui, à l’idée de devoir une nouvelle fois affronter cette question, demandaient à leur chat de répondre qu’ils avaient disparu sans laisser d’adresse, se mettaient en arrêt-maladie ou partaient trois mois à Bobbejaanland dans l’espoir que, là au moins, personne n’irait les dénicher. A ce point de l’article, normalement, le journaliste se doit de redevenir sérieux, de s’exclamer que, non, bien entendu, l’humour ne peut pas changer le monde puisque, c’est comme les élections, s’il le pouvait, ça fait longtemps qu’il serait interdit. Quoique, quand même, la résistance par le rire, oui, peut-être, c’est un débat intéressant… Il se mettrait à citer l’un ou l’autre humoriste victime de l’un ou l’autre régime dictatorial, il n’a que l’embarras du choix, avant de conclure que, tout compte fait, c’est vrai, l’humour doit déranger les puissants puisqu’ils traquent ceux qui le pratiquent.

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Mais finalement, non. Non, tout ça, vous ne le lirez pas ici. Parce que tout ça, vous le savez déjà. Et parce que, si l’humour a bien entendu une dimension politique, il est, avant tout, plaisir zygomatique, souvent sans autre justification que le rire pour le rire. Si on ne pouvait s’esclaffer que des blagues subversives, on ne s’esclafferait pas souvent. Et puis, vous, je ne sais pas, mais moi, plus ça a l’air bête, plus ça me fait rire et j’échangerais volontiers tous les sketches de Guy Bedos contre un seul film de Laurel et Hardy. Un court-métrage, même. Mais surtout, le rire est un miracle (oui, je sais, ce n’est pas le genre d’endroit pour ce genre de mot) : celui de quelques mots écrits sur un clavier d’ordinateur qui, à distance et à retardement, vont provoquer, chez un ou une inconnue, une réaction chimique vachement compliquée dans le cerveau, réaction qui se traduira en une envie irrésistible de sourire, puis d’ouvrir la bouche en émettant, de façon incontrôlable, des sons rythmés impliquant la voyelle A (si c’est un rire massif), I (si c’est un rire plus léger) ou U (si c’est un rire un peu retenu, voire même contraint, oublions ça). Evidemment, quand il n’y a pas de clavier, mais juste deux locuteurs enfermés dans une geôle infâme et que le sujet de la conversation est le dictateur grâce à qui ils ont droit à ce séjour, le rire est forme de résistance. Mais même sans tyran dans le coin, il reste la forme la plus directe de créer une complicité entre deux individus, de se découvrir une sensibilité et une intelligence commune. Certes, le lecteur répliquera que, pour arriver à ce résultat,

on pourrait aussi communier à deux à la vision d’un film des frères Dardenne. Ou aller écouter, ensemble, Maurane. On pourrait, mais, curieusement, je préfère de loin le rire (quoique je connaisse des blagues très drôles sur Maurane, mais je ne suis pas sûr que ce soit l’endroit ni l’instant).

Bon, bref, c’est pas que je m’embête avec vous, mais le temps passe. En vitesse donc, voici les réponses aux questions posées par ce numéro. Oui, l’humour bouscule les tabous et libère la parole. Non, à l’accueil que nous faisons à ce moyen d’expression, on ne peut pas mesurer le niveau d’ouverture de notre société, tout au plus son niveau d’indifférence. Et les réponses à la question “quelles sont les limites de l’humour ?” sont rangées sur la même étagère que celles à “peut-on rire de tout ?”, puisque c’est la même question. Et que je n’y répondrai qu’en présence de mon avocat ou sous la torture, selon ce qui arrive en premier.


Du sang sur... Par Thomas LAMBRECHTS Bruxelles Laique Echos

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l était prévu de trouver ici quelques lignes traitant du lien entre l’humour et la censure. Et nous pourrions conclure immédiatement par le constat suivant : sauf à se placer délibérément dans l’illégalité, on n’embastille plus quelqu’un pour un gag, fut-il de mauvais goût. S’il me venait une irrésistible envie de placer ici un trait d’humour carnavalesque sur un sujet qui fâche ma hiérarchie, voire sur la hiérarchie elle-même, je ne risquerais pas de sanctions pénales, mais plutôt un blâme ou un chômage plus ou moins long, tout au plus. Mon propos ne pourrait donc pas ou plus prendre place ici, il y serait censuré. Mais je reste totalement libre de l’exprimer ailleurs.

I

Faut-il s’étonner de la censure dans le cadre d’un contrat de travail ? N’est-elle pas inhérente à la relation qui lie l’employé à son employeur ? Nous pourrions souhaiter que ce ne soit pas le cas, mais c’est bel et bien la norme en vigueur. Mais au-delà de ce constat facile, il nous semble opportun d’interroger le lien entre humour et censure, ces derniers entretenant une relation ancienne qui s’inscrit dans l’histoire de la liberté d’expression. Le pouvoir en place aura toujours une tendance plus ou moins affirmée à censurer ce qui dérange et l’humour, a contrario, qu’il soit subtil ou grossier, sera un moyen incontrôlable d’exprimer par détours et surprises un certain nombre d’idées et de points de vue en dépit des tabous et des interdits liés à l’esprit du temps. Le récent incendie d’un journal satirique parisien aurait pu retenir toute notre attention tant il semble proche de notre sujet.

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Mais à bien regarder, il s’agit d’un autre débat. Que des individus déterminés veuillent museler qui que ce soit par tous les moyens est une chose, la censure en est une autre. La censure (entendue au sens de l’interdiction d’une œuvre) c’est le fait d’une autorité, pas d’individus isolés et par ailleurs anonymes.

Ce genre de sournoise pression, à michemin entre la censure (techniquement illégale) et l’ingérence artistique semble monnaie courante dans le monde culturel. Ce qui a pour effet d’encourager les comportements d’autocensure dans le chef des programmateurs, voire des créateurs eux-mêmes.

Lorsque l’ancien patron du même journal devenu responsable des radios publiques françaises avait limogé des chroniqueurs suite à des critiques trop mal dissimulées d’un ministre en exercice, on se rapprochait de la définition orthodoxe de la censure. Mais ces chroniqueurs ont perdu leur salaire, pas leur dignité. Ils restent libres de mouvement et d’expression mais plus sur la radio publique… Il en va de même pour Bob Siné, licencié par le même hebdomadaire pour des propos estimés antisémites par le directeur. Les tribunaux français ont exprimé un avis contraire…

*** On peut rire de tout, avec tout le monde mais pas dans n’importe quelle situation. Stéphane Guillon, qui avait fait un sketch sur le ministre Besson, en a fait l’expérience... Sa caricature scénique aux accents rappelant sans ambigüité l’Allemagne Nazie n’a pas fait rire sa hiérarchie, il a perdu son emploi. Lorsque Guy Bedos, parlant du même ministre, avec autant d’admiration, lors d’une émission télévisée humoristique en direct déclarait : “Monsieur le ministre, je vous encule”. Tout le monde a rigolé. Pourquoi ? Peut-être est-ce simplement une question de talent. Mais deux éléments apparaissent comme des variables déterminantes : le cadre et le rapport de subordination. Pour ce qui est du cadre, une distinction très simple peut être faite entre ce qui est fait et dit sur scène ou hors scène. Dans le cadre protégé d’une scène de spectacle, la liberté d’expression est toute puissante (mais pas absolue pour autant). Lorsqu’on sort de ce cadre privilégié, on s’expose à des jeux de pouvoir inexistants sur scène.

Plus proche d’une censure authentique et plus dans l’air du temps, le cas du spectacle “Sarkophonie, dissection dyslexique du discours réactionnaire”1 un spectacle qui a valu à l’organisation d’un festival artistique de recevoir la remarque suivante de son pouvoir subsidiant : “En ce qui concerne la programmation, je vois surgir un objet non-identifié qui m'a l'air d'être une charge contre le président de la République. Je n'ai rien contre un point de vue citoyen, mais on ne peut pas demander au ministère de la Culture de subventionner n'importe quoi...”2. Spectacle qui était par ailleurs déjà bien rodé, en tout cas suffisamment pour évincer l’argument de l’amateurisme et du “n’importe quoi”.

Pour qui taquine les limites du champ d’expression scénique, les surprises sont parfois douloureuses comme nous l’avons vu pour qui sort de l’espace protégé de la salle de spectacle pour se produire sur les


ondes publiques (pourtant elles aussi sensiblement protégées). En guise d’illustration, nous pourrions évoquer ces humoristes qui ont ébranlé les frontières de la politique dans le spectacle et du spectacle dans la politique. A l’instar de Michel Colucci, Dieudonné M'bala M'bala a fait les frais de ses sorties de scènes (espace paradoxalement privés) vers l’espace public. Faire des blagues dans la scène politique et faire de la politique sur la scène du spectacle dérange. Ce “dérangement” dévoile probablement le confort que représente pour le pouvoir le fait que les humoristes restent enfermés dans les lieux qui leur sont dédiés, c'està-dire des lieux où le discours est neutralisé par le contexte. Coluche ou Dieudonné agissaient sans être tenus dans un rapport de subordination (en tout cas moins que d’autres). Ce qui n’est pas le cas des chroniqueurs de radios publiques ou des salariés de la presse satirique. C’est ce qui leur a permis d’aller – à tort ou à raison – beaucoup plus loin dans la recherche d’une réappropriation de la chose publique par l’approche artistique.

consacrer bien des pages, mais nous nous contenterons d’appuyer un point de vue déjà exprimé dans cette revue. Ce n’est pas parce qu’il fait rire que l’humour est la cible de menaces (individuelle, étatique, cléricale ou autres). Nous pouvons rejoindre Alec de Vries en disant avec lui que l’irruption d’un bon mot oblige à prendre parti face à une situation sur laquelle le pouvoir avait imposé le silence. Il ne s’agit pas systématiquement de quelque chose de vécu comme dangereux par le pouvoir en question, mais l’humour fait jaillir à l’esprit de tous quelque chose qui était plus ou moins enfoui. _____________________________________ http://le.gendarme.free.fr/ http://www.rue89.com/2011/03/15/censure-dun-spectacle-parodiant-les-discours-de-sarkozy-194999

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Pour résumer mon propos, la censure aura plutôt tendance à s’exercer lorsque l’acteur est subalterne et qu’il s’exprime en dehors d’un cadre strictement protégé. Au contraire elle est quasiment inexistante lorsqu’il s’agit d’un acteur indépendant, agissant dans le cadre dans lequel il est attendu. Reste une question, pourquoi la censure s’exerce-t-elle sur quelque chose qui fait rire ? A cette question nous pourrions

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Blasphème, caricature et subversion Entre guéguerre grégaire et lutte sociale Cedric TOLLEY Bruxelles Laïque Echos

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e mot blasphème vient du grec ancien blasphêmía, dérivé de bláptein, et signifie injurier. La définition du blasphème précise en général qu’il s’agit d’une injure à l’égard de la divinité, de la religion ou de ce qui est considéré comme sacré (ou plus largement comme respectable).

L

De tout temps, le blasphème fut conçu comme une injure par ceux qui tiennent aux dogmes et aux tabous sacrés et comme un acte d’émancipation par les blasphémateurs. Dans certaines circonstances et, notamment, après l’amorce d’une sécularisation, le blasphème peut effectivement prendre une forme subversive qui, progressivement, s’ancre dans la culture et le langage, notamment par la survie des jurons. Le cas des jurons québécois ou français illustre bien cette progression historique. Jarnibleu par exemple, est un juron dont l’origine est “je renie Dieu”. Au départ, pour éviter l’accusation de blasphème, le juron est parfois transformé phonétiquement. Alors que, lorsque la sécularisation est assumée et que l’emprise religieuse s’est quelque peu relâchée, le blasphème peut, lui aussi, être assumé en tant que tel : Bon Dieu de merde ! La dimension subversive du blasphème est assez immédiate. Ce sont des paroles, des postures, des attitudes, des expressions qui transgressent les limites socialement imposées par les gardiens du sacré ou les détenteurs d’un pouvoir. Ainsi, lorsqu’une personne, ou un groupe, s’adonne au blasphème, c’est-à-dire qu’il franchit volontairement les frontières morales ou symboliques du cadre qui

s’impose radicalement à lui, il fait acte de subversion. Si par analogie nous pensons ces frontières comme des lois relevant du droit régalien, le blasphème pourrait être considéré tel un acte de désobéissance civile. Quand il n’est pas encore une survivance historique, dans un monde où pouvoir et sacré restent étroitement liés, le blasphème est un outil d’affranchissement contre le pouvoir et sa dimension religieuse. Dans les années 1980, nous voyons, par exemple, fleurir le graffiti “Je chie sur dieu” dans les rues de nombreuses villes du pays basque espagnol. C’est l’expression d’une partie du peuple basque qui refuse la tutelle d’une société espagnole profondément inféodée à la religion catholique. En filigrane de ces définitions, de ces exemples du blasphème et de sa force libératrice, on voit se dessiner des acteurs sociaux qui sont pourtant souvent absents des débats qui ont animé nos sociétés depuis l’affaire des caricatures du prophète Mahomet. Ces acteurs sont, d’une part, ceux qui sont considérés comme les blasphémateurs et, d’autre part, ceux qui se formalisent du blasphème. Une part importante de la force subversive du blasphème tient dans le fait qu’il soit l’acte des personnes qui sont soumises elles-mêmes au dogme et au risque de coercition de la part des gardiens du sacré. Même lorsque ceux qui chérissent les icônes religieuses et qui imposent les tabous du sacré à leur coreligionnaires se sentent personnellement ou collective-

ment offensés dans leur culture et dans leur croyance, il est très discutable qu’on puisse nommer “blasphème” l’injure faite à ces icônes par des personnes que rien ne contraint religieusement. Qu’un caricaturiste français laïque d’origine chrétienne travestisse des figures adorées par les religieux de l’islam ou qu’un journaliste iranien musulman ironise méchamment à propos du caractère sacré de la Shoah : s’agit-il vraiment de blasphèmes ? Sachant qu’aucun des préceptes de l’islam ne s’impose au Français laïque et que le journaliste iranien n’est lié en rien à la blessure laissée par le judéocide nazi, aucun de ces deux-là ne transgresse quelque règle qui leur vaudrait mise au ban ou les vouerait aux gémonies du monde social qui sont les leurs. On pourrait donc contester à ces actes la dimension subversive que certains voudraient y voir. Il s’agirait là bien plus d’une caricature de blasphème que d’un blasphème de caricature. Nous voyons par là que la qualification de blasphème, valorisée à nos yeux comme vecteur de liberté, dépend grandement de l’appartenance du blasphémateur à la société dont l’image a été subvertie par son acte. Récemment, il y eut un blasphème qui recouvre toutes les dimensions soulevées plus haut. Dans une société profondément conservatrice et dominée par le dogme religieux et l’interdiction de toute référence explicite au corps sexué et sexualisé, Aliaa Elmahdy prend le risque de s’exposer, en Egypte, publiquement nue en affirmant : “je suis libre, individualiste, athée et, oui, j’ai un corps !”1. Aliaa, nous saluons ton combat et ta liberté ! _____________________________________ 1 http://arebelsdiary.blogspot.com

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L’humour des Francs-maçons Par Philippe LIEVIN

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ravailler au progrès de l’humanité et à l’édification de son temple intérieur n’implique pas nécessairement de rester sérieux et morose. Nombreux sont les maçons, célèbres ou anonymes, qui ont su manier l’humour et la dérision pour le plus grand bonheur de leurs contemporains et des générations futures.

T

Ambrose Pierce, écrivain américain : “Futur : période de temps dans laquelle nos affaires sont prospères, nos amis fidèles et notre bonheur complet”.

capable de prédire l’avenir et qui, par la suite, est aussi capable d’expliquer pourquoi les choses ne se sont pas passées comme il l’avait prédit”.

Mark Twain, journaliste et écrivain américain : “La bonne éducation consiste à cacher tout le bien que nous pensons de nous-mêmes et le peu de bien que nous pensons des autres”.

Winston Churchill (bis ; il a été si prolixe) : “Les chiens vous regardent tous avec vénération. Les chats vous toisent tous avec dédain. Il n’y a que les cochons qui vous considèrent comme leurs égaux”.

Dans son livre “Le sourire… sous le tablier” (Edition Dervy, 2008), Alain Mothu a regroupé un florilège de bons mots, d’aphorismes et de réparties cinglantes d’écrivains, poètes, chansonniers, journalistes ou hommes politiques ayant été initiés dans une Loge maçonnique en Europe ou aux Etats-Unis.

Jules Claretie, écrivain français : “Tout homme qui fait quelque chose a contre lui ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui font précisément le contraire et surtout la grande armée des gens, d’autant plus sévères, qui ne font rien du tout”.

Pierre Dac, chansonnier et artiste français : “La différence entre Tolérance et Fraternité ? La tolérance, c’est d’accepter qu’il y ait des imbéciles en maçonnerie. La fraternité consiste à ne pas donner les noms”.

Henri Rochefort, journaliste français : “Il y a deux sortes de bergers parmi les pasteurs du peuple : ceux qui s’intéressent à la laine et ceux qui s’intéressent aux gigots. Aucun ne s’intéresse aux moutons”.

Pierre-Jean Vaillard, chansonnier français : “S’il y a tant d’accidents sur les routes, c’est que nous avons des voitures de demain, conduites par des hommes d’aujourd’hui sur des routes d’hier”.

Jérôme K. Jérôme, écrivain britannique : “C’est à force de boire à la santé des autres que l’on fiche la sienne en l’air”.

Léo Campion, chansonnier et écrivain français : “La minorité a ceci de supérieur à la majorité qu’elle comprend un nombre inférieur d’imbéciles”.

Même proférées parfois depuis plus d’un siècle, certaines maximes ou réflexions restent d’une décapante actualité. A méditer… Voltaire, écrivain français : “Les rois sont avec leurs ministres comme les cocus avec leurs femmes : ils ne savent jamais ce qui se passe”. Jonathan Swift, écrivain britannique : “Tout le monde voudrait vivre longtemps, mais personne ne voudrait être vieux”. Chamfort, écrivain français : “De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui le font en silence”. Benjamin Franklin, homme politique américain : “L’humanité se divise en trois catégories : ceux qui ne peuvent pas bouger, ceux qui peuvent bouger et ceux qui bougent”. Oscar Wilde, écrivain irlandais : “Dieu ? On peut demander à l’homme de croire à l’impossible, mais pas à l’improbable. Mais si Dieu a créé l’homme, je pense qu’il a quelque peu surestimé ses capacités”.

P.G. Wodehouse, écrivain anglo-américain : “Les souvenirs sont comme une soupe au lard dans une gargote : il vaut mieux ne pas remuer”. Will Rogers, artiste et chansonnier américain : “La publicité est l’art de faire dépenser aux gens l’argent qu’ils n’ont pas, pour acheter quelque chose dont ils n’ont pas besoin”. W.C. Fields, artiste américain : “Les prières n’apportent rien. Elles peuvent consoler les faibles d’esprit, les bigots et les ignorants, mais pour les personnes éclairées, elles correspondent aux lettres au Père Noël”. Winston Churchill, homme politique britannique : “Un bon politicien est celui qui est

En guise de conclusion, encore avec Léo Campion, il faut faire avec humour les choses graves, et avec sérieux les choses drôles. Pratiquer l’humour à bon escient peut nous permettre de traverser certaines épreuves de notre vie et de jeter sur ce monde parfois absurde un regard lucide et éclairé. Si, en lisant ce petit article, vous avez souri et que vous avez réfléchi sur le pouvoir, les travers humains ou les dérives du modernisme, alors vous n’avez pas perdu votre temps, vous êtes devenu un tout petit peu plus sage et vous contribuerez peut-être à améliorer notre société.

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Portail “Le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès”. Bergson Tout en cultivant le mythe de leur capacité à rire de tout, les humoristes ont plutôt eu tendance ces dernières années à considérablement réduire leur sujet et objet de dérision. Les rois de la vanne se font maintenant moins tranchants, moins subversifs, mais aussi plus consensuels et lénifiants. Qu’est-ce qui peut expliquer cette rigidité auto-castratrice ? L'industrialisation de l'humour, en partie, mais surtout une chape de plomb moralisante qui se serait abattue sur nos sociétés... tristement pour la survie d'un humour qui décape, qui dérange et fait réfléchir, mais aussi pour la liberté d'expression. 1

Dans un univers médiatique triomphant où règne la tyrannie de “l’image” dictant souvent les comportements de nos représentants politiques, peut-être que l’apprentissage d’un peu d’auto-dérision ne serait pas superflu. Car, comme le disait Paul Léautaud, “On rit mal des autres quand on ne sait pas d’abord rire de soi-même”.

www.sinemensuel.com

http://auteursreunis.free.fr

“Le journal qui fait mal et ça fait du bien” est de retour. L’infatigable et courageux Siné continue avec sa bande de déconneurs de donner de la voix à ceux qui luttent, se fâchent, et dénoncent : aux indignés, paumés, révoltés, syndiqués… Tout ça dans un joyeux délire. Longue vie à Siné !

Le coq des bruyères et son collectif d’auteurs (Patrick Font and co) affrontent avec dérision une grande variété de sujets politiquement incorrects. Textes, dessins, vidéos et potins pour combattre la morosité ambiante.

www.gatt.org http://theyesmen.org L'organisation mondiale du commerce (OMC) n'apprécie guère qu'on détourne son discours. L’OMC s’émeut du fait qu'un site pastiche a été créé pour “tromper les internautes”. Le site gatt.org est administré par le collectif américain “The Yes Men”, qui se définit lui-même comme une association regroupant près de 300 imposteurs dans le monde entier. Leur objectif ? “Attirer l'attention sur le fait que le programme économique néolibéral est terrible pour les êtres humains. Les néolibéraux acceptent la souffrance et la mort comme des dommages collatéraux”.

http://mona.net.au Le milliardaire David Walsh s’est offert un surprenant musée pour abriter une collection toute aussi étrange, le MONA (Museum of Old and New Art) vient d’ouvrir en Tasmanie. Sa collection mêle art ancien et contemporain autour des thèmes de la mort, du scatologique et du sexe. “Un Disneyland subversif pour adultes” selon son propriétaire. L’entrée est gratuite, il ne vous reste plus qu’à acheter votre billet d’avion.

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www.wat.tv Pierre Desproges charrie les Juifs avec une liberté de propos et un art du second degré qui rendraient jaloux les Guillon et consort, nos prétendus avant-garde de la subversion contemporaine. Une époque révolue à jamais ? _______________________________________ Martin Leprince, Peut-on encore se marrer quand on est de gauche? (éditions Jacob-Duvernet).

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Mario Friso Bruxelles Laique Echos


Conseil d’Administration

Direction Comité de rédaction

Philippe BOSSAERTS Jean-Antoine DE MUYLDER Anne DEGOUIS Isabelle EMMERY Ariane HASSID Christine MIRONCZYK Michel PETTIAUX Johannes ROBYN Cédric VANDERVORST Myriam VERMEULEN

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Au-delà du plaisir zygomatique qu’il suscite et de ses vertus conviviales, l’humour est aussi un moyen par lequel les peuples s’aménagent des espaces de libertés, véhiculent des idées et transmettent l’esprit de révolte et d’indignation. Il permet de titiller le pouvoir, de bousculer les tabous et de libérer la parole. Il se heurte alors parfois à de la censure ou de l’autocensure. Si les humoristes médiatiques nous semblent moins corrosifs ou moins nombreux à oser la subversion qu’il y a quelques lustres, c’est dans le champ social et militant que nous retrouvons aujourd’hui la force du rire.

L'humour ne se résigne pas, il défie.  

http://www.bxllaique.be/docs/ble/Bruxelles_Laique_Echos_2011_04.pdf

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