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Sommaire Editorial ......................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................... 3 Résister, c’est créer : rencontre avec Miguel Benasayag ........................................................................................................................................................................................................................... 5 Nouvelles formes de résistances ?.................................................................................................................................................................................................................................................................................... 9 Résister : ici et maintenant ? ................................................................................................................................................................................................................................................................................................ 12 INTERVIEW : OJOS DE BRUJO .......................................................................................................................................................................................................................................................................................... 15 Musique, résistance et engagement ............................................................................................................................................................................................................................................................................. 17 INTERVIEW : ABD AL MALIK ................................................................................................................................................................................................................................................................................................ 19 La politique de l’hospitalité : “l’homme est le remède de l’homme” ............................................................................................................................................................................................. 23 Cinéma des libertés ....................................................................................................................................................................................................................................................................................................................... 25 Bruxelles Laïque s’expose en murmurant ............................................................................................................................................................................................................................................................... 28 Un procès décisif pour l’avenir de nos libertés .................................................................................................................................................................................................................................................. 30 Souveraineté alimentaire : penser global, manger local............................................................................................................................................................................................................................ 32 PORTAIL : Résister, c’est créer........................................................................................................................................................................................................................................................................................... 35 Les dangers du créationnisme : enjeux pour l’enseignement des sciences en Europe ............................................................................................................................................ 37 SLAM : Électron Libre .................................................................................................................................................................................................................................................................................................................. 40

© photo de couverture : Eric Vauthier (spectacle MIRADA - Marisa Borraz) Bruxelles Laïque est reconnue comme association d’éducation permanente et bénéficie du soutien du Ministère de la Communauté française, Direction Générale de la Culture et de la Communication, Service de l’Education permanente. Bruxelles Laïque asbl Avenue de Stalingrad, 18-20 - 1000 Bruxelles Tél. : 02/289 69 00 Fax : 02/502 98 73 E-mail : bruxelles.laique@laicite.be http://www.bxllaique.be/

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EDITOrial u 31 octobre au 11 novembre, le Pathé Palace a accueilli l’édition 2007 du Festival des Libertés. Cette aventure multidisciplinaire se confirme progressivement comme un brassage des multiples modes d’expression de l’engagement citoyen et aussi un espace d’affirmation de la laïcité.

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Après ces douze jours d’une programmation mêlant l’artistique et le politique, dans un décor original et une ambiance conviviale, nous constatons – non sans un soupçon de fierté –, que notre Festival grandit et s’épanouit. Il progresse aussi bien par la quantité, la qualité et la diversité de son contenu, que par l’affluence de son public toujours plus large et métissé. Il s’enrichit de nouveaux moyens de dénonciation et d’analyse. Si l’année passée, notre attention s’était portée sur l’ensemble des peurs qui entravent les libertés, l’esprit critique et la cohésion sociale, en 2007, nous avons voulu prolonger ce questionnement et nous pencher sur les causes de fragmentation de la société et de repli craintif des individus ainsi que sur le sentiment d’impuissance voire de fatalisme qui en résulte. Face au manque de perspectives offertes par la société, nous avons remarqué que chacun a tendance à se recroqueviller sur lui-même ou à se replier sur le plus proche et rassurant tel que la famille, l’ethnie ou le clan et risque du coup de céder aux chants des sirènes qui se prétendent encore plus rassurants, à savoir les superstitions, les dogmatismes, les religions ou les sectes. Cette tendance à l’affirmation, la stigmatisation et la rivalité identitaires ébranle progressivement le projet de société démocratique laïque et nous pose des questions qui sont probablement les vôtres : où sont nos valeurs citoyennes dans un espace public encombré par l’égocentrisme, l’extrémisme, le consumérisme et les identitarismes confessionnels ou culturels ? Où sont l’espoir et le rêve d’une société meilleure, où est le progrès de l’humanité ? Pourtant, un peu partout dans le monde, des individus ou des groupes non seulement dénoncent mais résistent activement. Ils recréent des liens, se réunissent autour de projets et de pratiques émancipatrices qui tentent de répondre, au niveau local, à des défis planétaires. C’est pourquoi il nous importe d’élargir le champ d’action de ces initiatives qui défient l’impression d’impuissance et le fatalisme, en leur proposant un espace de rayonnement et de rencontre avec un public diversifié. Sous l’intitulé “Résister, c’est créer”, nous avons voulu promouvoir et relier ces initiatives pour signifier que résister, c’est autant refuser l’inacceptable que déjà ébaucher d’autres possibles. Ce numéro du Bruxelles Laïque Échos tente de relater, à la fois, les réflexions qui ont servi de base à notre démarche, le foisonnement de nouvelles initiatives citoyennes ainsi que l’ambiance festive, artistiquement novatrice et musicalement métissée, qui ont réussi à réchauffer l’automne pluvieux de notre capitale. Ariane HASSID Présidente

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Résister, c’est créer Rencontre avec Miguel Benasayag Psychanalyste et philosophe de formation, ancien combattant de la guérilla guévariste contre la dictature en Argentine, Miguel Benasayag observe depuis de nombreuses années l’émergence d’une nouvelle radicalité désireuse de changer la vie. Des universités populaires en France et en Argentine aux expériences de psychiatrie alternative, des mouvements de paysans sans terre latino-américains aux mobilisations européennes pour les sans-papiers, il constate que pour ces nouveaux mouvements, la question n’est plus de savoir comment prendre le pouvoir. Il ne s’agit plus d’attendre de grands soirs en obéissant à des “maîtres libérateurs”, le changement doit commencer ici et maintenant. Miguel Benasayag reprend ainsi de Foucault le concept de “micro pouvoir”. Agir local et penser local, non pas comme abandon de l’universalité, mais pour renouer avec un “universel concret”. Les vieux habits de la militance “contre” sont abandonnés au profit de la quête de modes de vie et de pratiques alternatives. “Résister, c’est créer” reprendra-t-il de Gilles Deleuze. Créer des liens, reconstruire des solidarités pour dépasser en actes et dans la vie de tous les jours l’individualisme du système. Etre du côté de la vie, créer quelque chose de désirable, de positif… Miguel Benasayag met en garde contre les “militants tristes”, ceux qui ressassent sans cesse que le monde est un désastre, ceux qui nous disent toujours comment il faut faire, “il n’y a qu’à” … Pour Benasayag, l’absence de modèle est un atout. Il plaide pour une multiplicité joyeuse de luttes et la mise en réseau autour de projets, constatant que la centralisation, tout comme la dispersion, mène à l’impuissance. Impliqué dans différents collectifs et mouvements, dont le collectif “Malgré tout” et le mouvement des “sans”, il a participé et participe encore à de nombreuses expériences, témoignant sans relâche de la manière dont le désir de lien a commencé à saper le projet majeur du capitalisme, celui d’un monde unique et centralisé.

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Vous vous définissez comme un chercheur militant. Pourquoi ? En général, quand on veut changer le monde, quand on lutte pour la justice…, on se contente d’être indigné, mais on est souvent très peu sérieux. Pour moi, un militant doit pouvoir assumer la complexité ; le désir de changer le monde ne suffit pas. Il est nécessaire qu’il y ait un travail, une recherche théorique en profondeur, et ce travail doit être dans une relation d’allerretour avec des pratiques. La question du local et du global, par exemple, est très importante aujourd’hui, mais la recherche théorique doit être élargie à une clinique ou, pour un militant, à des pratiques. Il y a un aller retour qui se réalimente. Une erreur cartésienne à ne pas commettre est de considérer que c’est la conscience qui doit orienter le corps. Certainement pas ! Mis à part ça, une fois qu’on a dit que la théorie ne devait pas diriger la pratique, il faut la pousser très loin, mais toujours à l’épreuve de la pratique. Dans Du contre pouvoir, parlant des nouveaux modes de résistance, vous faites remonter la “nouvelle radicalité” à 1994 au Chiapas, en parlant de la fin du désenchantement et du droit de l’hommisme. Pourquoi cette date et comment décrire cette nouvelle radicalité ? On sortait des années très noires, c’était la chute des idéaux, la fin du modèle soviétique, une époque où l’on ne bougeait plus, où l’on pensait que les mouvements contestataires, révolutionnaires ne pouvaient pas se développer, faute d’avoir

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un nouveau modèle de monde. Tout à coup, au Chiapas, pour les latino-américains, mais aussi pour d’autres, en France, en Italie, en Belgique, le mouvement zapatiste a constitué le basculement vers un autre mode d’engagement, où l’on bouge non plus malgré le fait de ne pas avoir de modèle, mais grâce au fait de ne pas avoir de modèle. Tout à coup, on a vu émergé une nouvelle radicalité dans laquelle on ne demande pas à quelqu’un de lutter en croyant que le monde doit être comme ci ou comme ça, mais en construisant dans la pratique des options nouvelles. Cette revendication d’immanence de la lutte était quelque chose qui existait déjà à travers le mouvement des sans terre brésiliens, par exemple, mais en 1994, avec Marcos, cette nouvelle radicalité s’est donnée à voir à un niveau mondial. Elle disait : “le monde doit se construire autrement, on se bat mais sans aucun leader, ni modèle”. Et malgré les erreurs, cette nouvelle radicalité reste, pour moi, la seule voie d’une radicalité libertaire, d’une émancipation possible. Comment expliquer que les combats basés sur des idéologies aient échoué et d’un autre côté, comment éviter que cette nouvelle radicalité qui ne suit pas de modèle ne mène pas à un éclatement total des groupes d’action ? Les combats basés sur un modèle ont échoué pour des tas de motifs différents, mais notamment parce qu’il y a une différence entre ce qui est possible quand on le pense dans la tête et ce qui est possible quand on est en prise avec la réalité. Tous les modèles d’émancipation ont abouti, de manière plus ou moins grave, au

contraire de ce qu’on voulait produire. En revanche, notre modèle, notre contremodèle, que ce soit au Chiapas, au Brésil, en Argentine, en Italie, était le mouvement des femmes qui est né dans une radicalité très forte. C’est un mouvement qui a des objectifs, mais toujours partiels : il n’y a pas de modèle d’une société féministe. Le mouvement de contre pouvoir n’est pas un mouvement qui peut être évalué dans le sens “il a échoué, il a réussi”, c’est un mouvement de la vie contre le néo-libéralisme. Et effectivement, le grand danger de cette “mouvance” est la dispersion. Nous voyons bien que dans ce qu’on appelle l’alter mondialisme – qui est un petit phénomène dans cette grande alternative –, comment la tendance Ramonet, Cassen, la direction parisienne d’ATTAC, veut centraliser. Ils admirent Chavez, Castro, les leaders en fait. De l’autre côté, on a la tendance “ONG-iste”, la tendance tribale : chacun dans son coin, on fait des petits trucs, on dit qu’on change le monde “en disant bonjour à sa voisine”. Ces deux tendances sont dangereuses pour cette mouvance. Il faut éviter tant la dispersion que la tentation de centraliser avec un leader, un programme : “un autre monde est possible et je vais vous dire lequel.” Comment imaginer une instance intermédiaire entre ces deux pôles ? Il n’y a rien à imaginer, il y a à faire. Il y a à assumer des luttes multiples, plus ou moins articulées, dans la radicalité, l’urgence et la profondeur de ces luttes, tout en ayant conscience que le monde ne se change pas en passant d’un modèle à un autre. Quand bien même quand il y a un


changement d’hégémonie, de régime, de mode de production, la seule préoccupation pour quelqu’un qui pense, qui vit, qui désire, sera, dans l’autre monde, de dire : “mais par où passe la liberté ?” Il faut casser avec la métaphysique qu’il y aurait un moment où il n’y aurait plus à se battre. C’est une vision organique, vivante de l’engagement. C’est pourquoi le conflit : c’est l’idée du devenir.

Miguel Benasayag

Beaucoup de mouvements de contestations ont été accaparés par certains groupes. Comment éviter qu’ils ne soient l’apanage de ceux qui ont eu l’instruction… ? C’est très difficile et c’est inévitable. Par exemple, ici, lorsqu’il y a des mouvements de sans-papiers ou de sans-toit, les “militants tristes”, les militants professionnels arrivent comme des vautours à chaque fois que quelque chose bouge. Il y a quelque chose de très désagréable parce que ces militants-là, quelque part, s’en foutent du malheur des autres. C’est un tremplin,

quelque chose qui leur permet d’amener leur programme du monde. La nouvelle radicalité consiste à dire : si d’autres mondes sont possibles, ils émergeront à partir du mouvement des gens. C’est une idée de non transitivité. La lutte des sanspapiers, c’est une lutte des sans-papiers, ce n’est pas un tremplin pour avoir un député. Mais je n’ai rien contre la démocratie représentative : la ligne du contrepouvoir cohabite avec la démocratie représentative. Je pense que pour des sociétés complexes comme les nôtres, il faut bien un appareil représentatif qui puisse gérer. Mais ce sont des choses différentes. Vous faites souvent cette différence entre “gestion” et “politique”. Comment inverser le lien de subordination entre ces deux entités, pour que le pouvoir de gestion soit subordonné au désir de celui qui connait sa condition, ses besoins, c’est-à-dire le groupe à la base ? Souvent, il y a des élus qui ont envie de se plier au contre-pouvoir. Mais ce n’est pas paradoxal du tout, ce sont simplement des gens qui sont de vrais démocrates, qui disent “nous sommes là pour représenter la puissance de la base”. Il s’agit de rappeler à ces amis-là – il y en a d’autres à qui il faut le rappeler plus fortement – qu’ils représentent la puissance de la base et que l’objectif de la puissance dans une lutte n’est pas de devenir un représentant. L’objectif d’un peintre n’est pas de devenir directeur d’un musée. Mais le directeur de musée n’est pas l’ennemi du peintre. On peut avoir un directeur de musée très progressiste comme on peut avoir un

directeur réactionnaire. Ce sont deux métiers différents, structurellement différents. Dans un pays comme la Belgique où la société civile est relativement structurée, si on regarde par exemple les expulsions de squat ou l’affaire du DHKP-C, on voit de plus en plus le pouvoir de gestion qui empêche la puissance de la base de s’exprimer. Malheureusement, je ne pense pas. Je crois que si les gestionnaires, les hommes et les femmes politiques, ne prennent pas de mesures solidaires envers les personnes expulsées, les personnes dans les centres fermés…, c’est parce que la puissance de la base est très petite. D’un point de vue très guévariste, je pense que c’est toujours de notre faute. Ici en Belgique, je me souviens dans les luttes contre Vottem, je suis venu ici très souvent et on était trois et demi, grosso modo. Alors après, ça ne sert à rien de dire que les députés ne font rien. Les députés représentent le peuple. Autant la politique ne m’a jamais intéressé, autant je suis très gentil avec ceux que ça intéresse et je pense que souvent, on les charge de fautes dont ils sont innocents. Quand on dit : “mais qu’est-ce qu’il fait le député” ; moi je crois que le député, il aurait tout à fait le droit de dire : “Mais qu’est-ce que vous faites vous ? Mais que fait le peuple ?” Quand ce drame est arrivé avec Sémira Adamu, on pensait qu’en France cela ne pourrait pas arriver, mais c’est arrivé plusieurs fois depuis. Ce n’est pas la faute aux députés. A la limite, ce n’est même pas la faute à la brutalité policière, la police est plus ou moins brutale par

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rapport à ce que les gens permettent ou non. Si les flics sont “adorables” en Argentine, c’est parce qu’ils ont tout intérêt à l’être parce que la puissance de la base est tellement forte qu’ils ne peuvent pas faire un pas de côté. Mais c’est la même police qui, si la puissance de la base diminuait, pourrait à nouveau torturer et tuer. Il faut se regarder soi et en réalité, on est très peu puissants. On a du mal à trouver les mots, les mécanismes pour se révolter. On a du mal à trouver les mécanismes d’émancipation. Tous. C’est une responsabilité partagée. Mais ce n’est pas en se bagarrant, comme ça a été le cas en France à l’époque des élections, entre trois groupes gauchistes, qu’on va redonner la puissance à la base. Il faut la patience de reconstruire le tissu social. Lorsqu’on évoque cette nouvelle radicalité et l’importance de la diversité, pourrait-on y voir une définition contemporaine de la laïcité ? La laïcité est un problème complexe. Si on utilise la laïcité comme une arme pour ressortir la supériorité de l’Occident qui se croit lui laïque, rationnel par rapport à ces “pauvres gens qui croient à des conneries et qui sont très dangereux”, si c’est cela la laïcité, il vaut mieux pas. Si la laïcité signifie que chacun, avec sa singularité, accepte de partager un projet commun un projet de nation, un projet de quartier, peu importe – un projet non-dogmatique, qui n’obéit à aucune croyance, fût-elle la croyance dans le scientisme ; si la laïcité, c’est ça, c’est parfait ! En France, à propos du voile, on aurait dû faire jouer la laïcité comme une émulation pacifique, mais

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au lieu de ça on a eu affaire à une laïcité d’intolérance, hystérique… On a loupé l’occasion d’un dialogue complexe et on a poussé à l’affrontement. Cette laïcité-là, ce n’est pas de la laïcité, c’est du colonialisme. Propos recueillis par Nicolas HANOTEAU (Murmure Média) et retranscrits par Sophie LÉONARD (Communication socio-politique, Bruxelles Laïque asbl).

Bibliographie choisie Éloge du conflit, en collaboration avec Angélique del Rey.La Découverte, 2007. Connaître est agir, La Découverte (collection armillaire), 2006. Résister, c'est créer, en collaboration avec Florence Aubenas, La Découverte, 2002. Du Contre-pouvoir,en collaboration avec Diego Sztulwarkal, La Découverte, 2000. Le Mythe de l'individu, La Découverte, 1998.


Nouvelles formes

de résistances ?

Dans les pays du Sud comme dans ces énormes poches de pauvreté des pays centraux, les sociétés contemporaines mettent au ban des pans entiers de leurs populations : “sans travail”, “sans toit”, “sans accès aux soins”, “sans papiers”, “sans terre”. Cependant, ces “sans” ne sont pas vraiment “exclus” : parler d’exclusion laisse passer par contrebande l’idée d’une inclusion encore possible. Les hommes politiques ont beau affirmer : “Travaillez, soyez disciplinés, attendez la croissance et après on pourra distribuer”, ils ne peuvent que mentir, cette croissance étant impossible. Mais comment penser l’alternative ? C’est là un point complexe du conflit historique actuel : la contradiction entre le désir de justice sociale et l’impossibilité de poursuivre une croissance pourtant réputée extensible à tous les pays du monde.

a crise du modèle de la croissance est aussi celle des conditions matérielles du dépassement des injustices sociales. La lutte des laissés pour compte de nos sociétés, les “sans”, émerge et se développe d’une façon différente des précédentes luttes d’émancipation : car si le modèle dominant n’arrête pas de produire des sans, ceux-ci, contrairement au prolétariat, ne sont pas en eux-mêmes porteurs d’un dépassement objectif des problèmes de la société qui les condamne. Marx disait en substance que la distribution sociale, le changement du régime de la propriété et du travail, ne dépendent pas d’un regard humaniste sur les souffrances des femmes et des hommes opprimés,

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mais des conditions objectives historiques, permettant à leur tour l’existence de ce regard qui verra dorénavant une situation de souffrance comme situation d’injustice.

comme exclus, car ils ont perdu le modèle symétrique d’inclusion, mais ils ne peuvent pas non plus se contenter de ce qu’ils ont, car ils sont des laissés pour compte des sociétés de la promesse.

Les “sans” ne sont pas porteurs de cet excédent qui leur permettrait de devenir de véritables sujets sociaux : leurs revendications sont transparentes pour le pouvoir : un “sans toit” voudra un toit, un “sans papiers” des papiers, un “sans travail” du travail, etc. Ces groupes ne veulent pas quelque chose qui questionne l’ordre et les fondements sociaux, mais ce que possèdent les membres “intégrés” de la société. Ils ne peuvent plus s’envisager

Pourtant, depuis les années 1980, les luttes des sans, par exemple celles des “sans terre”, ont souvent cherché à construire des espaces de vie alternatifs. Au Brésil ou en Argentine, les paysans pauvres qui occupaient des terres expliquaient qu’ils l’avaient fait d’abord pour survivre et qu’après coup, ils s’étaient rendu compte qu’ils étaient en train de développer une vie plus désirable que celle dont ils étaient exclus. C’est ainsi

que les sans sont progressivement devenus des laboratoires et des “chercheurs” de nouvelles possibilités : les liens entre les gens, et des gens avec l’environnement, connaissaient de nouvelles formes. Cela s’est développé pendant quelques années dans toutes les dimensions de la vie sociale : éducation, production, échange, médecine, art, etc. Mais aujourd’hui, la perspective des sans comme nouveaux sujets sociaux semble souvent engagée dans une impasse. Et elle s’éloigne d’autant plus que le mouvement “alter” qui s’est développé en les accompagnant est retombé dans l’ancienne figure de la représentation comme lieu du pouvoir ; il a discipliné et sclérosé le mouvement alternatif : celui-ci n’a pas disparu, mais il est devenu plus flou, plus difficile à saisir. Les sans ne sont donc pas porteurs d’un nouveau monde, tout au moins pas pour le moment ; mais ceci n’est pas un constat d’échec : ce constat porte en réalité une signification quant au mode de lutte dont a besoin notre époque de transition. L’ordre mondial actuel est dirigé par un modèle de production/consommation inaccessible à tous ; or les sans expérimentent au quotidien les frontières intérieures du système-monde, en montrant que ce qui nous est présenté comme le “monde” n’est qu’une dimension restreinte de la réalité. Ce que le devenirsans nous révèle, c’est que le systèmemonde ne tient pas, et qu’on essaie de le remplir avec de la discipline. On essaie de suppléer l’absence de promesse avec du contrôle, à travers une unidimensionnalisation utilitaire des pratiques. Et cela produit des actes de barbarie, voire un désir

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de barbarie. Cela produit surtout des frontières dans lesquelles ceux qui se vivent comme des “sans” expérimentent que le devenir disciplinaire de la société cache un écrasement du conflit. Que le récit utilitariste cache des pratiques sacrificielles massives et irrationnelles. Que le “tout est possible” de la technique se heurte à des asymétries. Les sans désignent tous ceux qui expérimentent que, derrière la virtualisation du monde, le système-monde est en train d’épuiser ses formes. Et c’est ici que celui qui lutte pour survivre dans un bidonville et l’artiste qui lutte pour que vive sa création ont, aussi paradoxal cela puisse-t-il paraître, quelque chose en commun. Même si ce quelque chose se définit plutôt négativement que positivement. Il y a de la résistance et résister, c’est développer les conflits qu’elle implique. Il y a par exemple résistance au devenir unidimensionnel de la vie, au formatage disciplinaire des individus, au contrôle des corps. À l’époque du “biopouvoir” et de l’“ennemi intérieur”, la résistance existe aux frontières intérieures de la société, là où l’on manipule les individus et surtout les groupes hors norme comme des objets sociaux exclus et donc à inclure ou à détruire, parce qu’à la fois ils sont en danger et constituent un danger pour les autres. Ainsi, les sans ne sont pas que privés. Sans pouvoir se projeter comme membres d’un mouvement unitaire, ils désaturent les pratiques et libèrent une certaine quantité d’énergie, retrouvant les racines qui réactualisent des noyaux de réel. Par ailleurs, l’action des sans ne part pas d’une conception du monde tel qu’il

devrait être, mais entre en conflit avec le monde tel qu’il est. Elle assume les conflits parce qu’elle est et reste une lutte situationnelle prise dans la multiplicité. À l’inverse, le mot d’ordre “penser global et agir local” revient à vouloir interpréter les situations concrètes en fonction de principes extérieurs à elles ; il casse les ressorts de la lutte et la détourne de ce qui lui permettait d’assumer les conflits et de retrouver ainsi des noyaux de réel. Pour les luttes des sans, la multiplicité est essentielle parce qu’elles sont toujours en situation. Si elles se mettent à chercher l’unité, elles retombent inévitablement dans le piège de la virtualisation. Une économie parallèle, une occupation de terres, une certaine position par rapport à des questions bioéthiques, un certain pari esthétique dans une création : autant d’actions qui ne peuvent s’exporter vers l’ensemble des situations composant un système. Tout agir répondant à une asymétrie concrète, il ne peut être que local, car dans la complétude d’un système global, il n’y a pas d’asymétries qui puissent ordonner l’ensemble. Nous nommons “action restreinte” toute action pensée et exécutée dans, pour et par une situation donnée. Il peut s’agir du renversement d’une dictature, mais aussi d’une nouvelle pratique médicale. Une telle action peut devenir, pour les autres, un élément important de deux points de vue : d’abord, parce qu’en modifiant la situation, elle affecte inévitablement la résultante qui émerge entre elle et les autres situations ; ensuite, parce que le déploiement de nouveaux possibles dans une situation permet d’envisager des actions adaptées pour d’autres situations.

Mais l’action est toujours restreinte, parce qu’une expérience concrète connaît toujours ce que l’on pourrait appeler sa “masse critique”, au-delà de laquelle elle ne peut plus conserver son sens. C’est ainsi, par exemple, que lors de la grave crise économique traversée par l’Argentine en 2001, les pratiques de troc jusque-là développées dans certains secteurs (et qui concernaient environ 800 000 personnes) se sont généralisées en quelques jours à quelque cinq millions de personnes. La conséquence fut que cette pratique implosa littéralement, jusqu’au point de quasiment disparaître. Ce fut une expérience très intéressante, mais qui avait trouvé sa masse critique. Comme elle avait été pratiquée depuis une structure de contre-pouvoir, sa réabsorption se passa sans violences. Il en serait sans doute allé autrement si cette pratique avait été décidée depuis le pouvoir, si elle avait été dogme métaphysique plutôt que pari situationnel. Le système, en tant que globalité dynamique, reste opaque pour ses agents : il comporte structurellement des tendances illisibles depuis les situations concrètes. Il faut donc apprendre à penser en termes de systèmes dynamiques, où toute action est coproduction de savoir et d’agir, en assumant la complexité propre à la situation. Angélique DEL REY, auteure avec Miguel Benasayag d’ Eloge du conflit, La Découverte, Paris, 2007.

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Résister : ici et maintenant ? Face à une avenir de plus en plus incertain, des perspectives de plus en plus précaires, une société de plus en plus divisée et un sentiment d’impuissance qui semble se répandre toujours plus insidieusement, le Festival des Libertés 2007 a souhaité mettre en avant et surtout en relation une multitude d’initiatives susceptibles de répondre tant à la fragmentation qu’au fatalisme social. Ces initiatives développent des nouvelles formes de résistance, des résistances créatives ou encore des “nouvelles radicalités”, telles que les qualifie Miguel Benasayag à qui nous nous sommes permis d’emprunter l’intitulé de notre appel à la résistance et à la rencontre : “Résister, c’est créer” (une formule qu’avec Florence Aubenas, Benasayag avait déjà reprise à Gilles Deleuze1). Non seulement ces résistances se révèlent créatives eu égard à d’autres qui les ont précédées, requièrent de la créativité pour rompre avec le fatalisme et se frayer leur chemin à travers la fragmentation sociale mais surtout elles soulignent combien résister, c’est toujours déjà être créatif, inventer de nouvelles formes de vie ; c’est autant refuser l’inacceptable que déjà ébaucher d’autres possibles. Résister signifie aussi créer des rencontres, des liens et des passerelles afin de créer de la confiance, sans laquelle ne peut se récréer l’espoir.

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’émergence voire le foisonnement de ces “nouvelles radicalités”, depuis les années ‘1990 , paraît neuf dans la mesure où ces résistances se démarquent du militantisme classique, “révolutionnaire” qui prévalait au temps de la guerre froide. Et du même pas elles ne se reconnaissent pas non plus dans la résignation, la fin des idéologies ou de l’histoire (autrement dit la faillite des alternatives au capitalisme), l’exacerbation de l’individualisme et le triomphe de la pensée unique qui semblaient caractériser la période qui succéda à la chute du mur de Berlin. La pertinence du terme ne fait pas l’unanimité : d’une part, la radicalité ou le radicalisme n’est pas forcément ce qui définit ces initiatives de résistance, leurs acteurs, en tout cas en Belgique, ne s’en revendiquent pas ; d’autre part, certains libertaires se demanderont si ce qu’elles développent est si inédit que prétendu. Néanmoins les grands traits du tableau que Benasayag et Aubenas brossent de ces nouvelles radicalités nous ont parus se retrouver au cœur de bon nombre d’initiatives, de projets et de collectifs à qui nous avons voulu donner la parole ou de l’écho (via des films, expositions, installations, …) tout au long de ce Festival.

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Toutes ces initiatives ont, en effet, en commun de refuser l’horizon prétendument indépassable du tout au marché, du néolibéralisme et de l’individualisme égoïste, donc de résister à un certain fatalisme. Elles s’opposent à la marchandisation du monde et de l’humain en proposant des pratiques riches de sens, fondées sur les relations authentiques. Il s’agit avant tout d’agir sur les liens interindividuels, de recréer ceux-ci. Pour changer le monde, les nouvelles radicalités commencent par interroger et transformer le rapport à soi et aux autres. Une kyrielle d’injustices révoltent leurs protagonistes, dans des domaines aussi divers que l’environnement, la précarité, le travail, le logement, les migrations, l’alimentation, les guerres, la maltraitance des animaux, la psychiatrie, l’urbanisme, le prêt à consommer de la culture, le système pénal et carcéral,… Mais ceux-ci n’attendent de réponse ou de solution ni de la part du monde politique en place (gouvernements ou parlements) ni d’une hypothétique révolution politique qui incarnerait la panacée. Face aux injustices, ou plus précisément animé par un désir de justice et de libertés, ces initiatives ne se positionnent pas dans une logique d’affrontement, ni avec le pouvoir, ni avec le système, ni avec un quelconque ennemi, mais cherchent des alternatives, l’épanouissement de leurs aspirations, dans l’expérimentation concrète de pratiques originales. Elles habitent, sans attendre, le présent. Autant dire qu’elles ne se reconnaissent absolument pas dans le militantisme classique (tel qu’organisé par un parti politique) ni dans les “vieux schémas révolutionnaires”. Ce qui les en distingue constitue une autre manière de les définir, par la négative.

Les nouvelles résistances n’agissent pas en fonction d’un monde idéal ou d’un modèle de société prédéfini mais elles s’expérimentent, au jour le jour, au coup par coup, dans l’incertitude, le dialogue, la réflexivité permanente et la réflexion collective. Elles n’attendent pas le grand soir, ne sacrifient pas le présent aux lendemains qui chantent, ni la liberté et les droits des militants à l’efficacité révolutionnaire. Les moyens d’action expriment d’emblée la fin visée (au lieu que celle-ci ne justifie ceuxlà…). Les actrices et acteurs de ces multiples pratiques n’obéissent pas aux directives d’un parti ou d’un chef charismatique, refusent toute forme de hiérarchie et ne visent nullement la prise de pouvoir pour transformer la société. Chacune et chacun essaie de mettre en œuvre directement dans la pratique quotidienne ses rêves de liberté, d’égalité, de solidarité, de fraternité, … De sorte que ces résistances créent “ici et maintenant” le possible d’un autre monde. Tout près de chez nous, donc, comme un peu partout dans le monde, se développent ce type d’initiatives et de résistances. Sans que nous en soyons toujours au courant (si rien ne nous en rapproche géographiquement ou thématiquement) car elles sont souvent soit très locales, soit très spécifiques. Avant tout, elles s’avèrent encore très minoritaires et reçoivent peu de publicité ou d’attention au sein des autoroutes de l’information dominante. N’est-ce pas notamment parce que ces initiatives demeurent trop peu connues et isolées les unes des autres que se propagent l’impression d’impuissance et de fatalisme auquel il nous semble urgent de résister ? N’est-ce pas précisément parce que la société est

de plus en plus divisée que ses membres n’imaginent plus un autre avenir ? Ce n’est que l’isolement qui donne l’impression d’impuissance. Ce n’est que la fragmentation sociale qui conduit au fatalisme. La modeste contribution du Festival des Libertés au combat permanent que requièrent les libertés a donc consisté à offrir, avec les moyens qui sont les siens, une caisse de résonance aux résistances multiples et novatrices qui nous entourent. Nous escomptions les encourager à sortir doublement de l’isolement : d’une part, faire connaître, donner de l’écho à ces initiatives et, d’autre part, inviter leurs actrices et acteurs à réfléchir ensemble, à tisser des liens pour étendre et renforcer le vaste réseau des résistances. Ce dernier enjeu s’est principalement joué parmi toutes les rencontres et les échanges informels qui font la vie d’un festival (et celui-ci fut particulièrement vivant…). C’était aussi l’objectif du dernier débat lors duquel nous voulions interroger la pertinence, l’effectivité, les connectivités et les perspectives des “nouvelles radicalités” en Belgique. Pour ouvrir la discussion et lancer quelques pistes de réflexion, nous avions invité, non pas des experts ou des porte-parole, mais quelques actrices ou acteurs de ces résistances non étrangers à nos questionnements. Fidèles à l’esprit des nouvelles radicalités, refusant la hiérarchie et la représentation, adeptes de l’horizontalité et de l’immanence, praticiens de l’expérimentation directe, les “invités” n’ont pas voulu se distinguer du “public” et une assemblée libre en plein cœur du Festival des Libertés s’est substituée au débat initialement et trop

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classiquement programmé. Une assemblée au cours de laquelle, une centaine de personnes ont essayé de réfléchir et discuter ensemble sur les possibilités de résister, de créer et de se mettre en lien ici et maintenant, aujourd’hui et demain. A l’instar des moyens et des fins articulés par les nouvelles radicalités, cette discussion se préoccupa autant de sa forme (comment distribuer la parole ? comment tous s’entendre ?…) que de son fond (comment étendre des résistances encore très restreintes, par choix ou par nécessité ? comment se faire connaître sans verser dans le spectaculaire ?…) en cherchant bien entendu à les accorder. Les questions furent loin d’être épuisées au terme du temps imparti à ce type de rencontre mais l’expérience a eu lieu et, au-delà de la frustration, la plupart d’entre nous en sommes repartis avec des envies, des idées, des rencontres, des contacts à prolonger ou relancer. En se réjouissant qu’un autre débat, un autre mode de parole soit possible…

Mathieu BIETLOT Coordinateur sociopolitique

Florence Aubenas et Miguel Benasayag, Résister, c’est créer, Paris, La découverte, 2003. Benasayag situe l’émergence des nouvelles radicalités le 1er janvier 1994, avec l’insurrection du mouvement zapatiste au Chiapas. Ce mouvement fut également mentionné par plusieurs participants aux débats du festival comme un déclic et une référence dans le développement de leurs résistances. 1

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OJOS DE BRUJO Créer et résister pour voir un peu plus loin

© photo de plateau : Eric Vauthier

Véritable phénomène de la scène barcelonaise et de la world music, Ojos de Brujo réinvente le flamenco avec finesse et énergie en le métissant de hip hop, d'électronique, de drums n' bass, de funk, de dub et de reggae. Collectif engagé dans l'action sociale comme sur la scène artistique, Ojos de Brujo clôtura avec brio le Festival des Libertés par une féerie musicale, rythmique et visuelle sans frontières.

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Pour commencer, pouvez-vous nous parler du nom de votre groupe ? Pourquoi “Ojos de Brujo” (les yeux du sorcier) ? Est-ce en relation avec votre engagement artistique et politique ? Paco : Tu ne te trompes pas. Nous sommes des musiciens qui se sont rencontrés et qui, à un moment donné, ont bien dû trouver un nom, parce que nous faisions un disque. Il y a eu beaucoup de propositions et puis a surgi “Ojos de Brujo”. Ce nom reflète une réponse à la société avec ses problèmes. L’artiste doit en effet répondre à la société mais aussi voir les choses un peu plus au-delà. Et bien les “yeux” sont un peu comme le miroir de l’âme, ils sont ceux qui parlent et “el brujo”, le sorcier, dans le flamenco et dans le monde, c’est celui qui voit un peu plus au-delà. Max : Le sorcier est une figure importante dans le flamenco. Dans toutes les cultures, il existe un sorcier. Ce sont les yeux qui regardent un peu plus loin Votre musique se nourrit de plusieurs influences, elle est métissée, diversifiée. Elle est en fait à l’image de la société et du monde d’aujourd’hui. Au fond quel sens prend-elle justement dans ce contexte pour vous ? P : Cela arrive naturellement. Elle est venue d’une forme naturelle car déjà le flamenco est un mélange de musique : arabe, juive,… On mélange avec beaucoup de respect pour le sens du flamenco et on mélange avec joie, sans prétention. M : La musique ce n’est pas seulement le

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mélange des influences, c’est surtout le mélange des êtres humains et chaque être possède ses expériences. Dans le cas de “Ojos de Brujo”, il y a différentes générations, entre 22 et 45 ans. Nous avons des styles différents, certains ont étudié plus le flamenco, d’autres la musique cubaine ou encore indienne et le mélange se fait. Il y a aussi tellement de variété dans le flamenco que tu peux trouver des parallèles avec presque n’importe quelle musique. A votre propos, j’ai souvent entendu : “on dirait tel groupe connu, par exemple ‘Les Gipsy Kings’” et j’en viens à ma troisième question. Aujourd’hui on se rend compte que la musique comme telle a quand même un grand pouvoir. Quand on voit que des groupes remplissent facilement des stades, en tant qu’artistes, pensez-vous que ce pouvoir qu’a la musique peut servir à changer la vie des gens ? P : Quand tu as un microphone et une opportunité pour exprimer quelque chose, tu peux faire refléter la société telle qu’elle est. Pour moi, je préfère changer la situation mondiale, faire éviter la guerre en Irak que recevoir un Grammy Awards1. J’espère que la musique possède la force de pouvoir changer l’histoire. M : Je crois que l’art en général, dans toute l’histoire, a été un moyen de réflexion et d’expression. La musique, la peinture, le cinéma, le théâtre, tous sont des styles qui parlent de moments parfois agréables et parfois pas. Ce n’est pas un message politique mais plutôt une réflexion ou une critique de ce qui se passe.

Vous êtes aujourd’hui le dernier groupe qui va clôturer le Festival des Libertés. C’est un festival politique dans le sens où il utilise la culture comme vecteur politique. Chaque année, nous définissons un thème, avec un slogan. Cette année notre slogan est : “Résister, c’est créer”. Quelle est votre réaction ? P : C’est notre forme de vie. Nous vivons de la création de nouvelles chansons et pour nous c’est de la résistance car notre label est indépendant. M : Je pense au Grammy, c’est un peu trop institutionnalisé. C’est bien pour la promotion mais que signifie ce prix parce qu’il y a beaucoup de groupes, comment peux-tu choisir quel est le meilleur ? Ce qui est agréable, c’est la reconnaissance qu’il nous exprime. La reconnaissance surtout d’avoir travaillé comme des fous ces dix dernières années. Si on est là c’est grâce à notre travail et aussi pour notre label indépendant avec les deux derniers albums. On a dédié notre vie à cela. P : C’est beaucoup de résistance ! Merci à vous, toutes nos félicitations, et bienvenue au Festival des Libertés.

Propos recueillis par Ababacar NDAW (formateur), traduits et retranscrits par Ricardo LÉONARD (coordinateur de la Boutique d’Emploi)

Suite à une nomination aux 8th Latin Grammy Awards qui se sont tenus le 8 novembre à Las Vegas, Ojos de Brujo a du reporter au 11 novembre son concert au Festival des Libertés initialement prévu le 8 novembre. 1


Musique, Résistance Engagement ET

Le sens d’une programmation musicale La musique n’est pas présente au Festival des Libertés comme un produit culturel, voué à la consommation de masse, mais comme un moyen de créer ou de recréer du politique, c’est à dire une conscience commune, des liens, des solidarités et un pouvoir d’agir. Ce n’est pas parce qu’un groupe ou un artiste sont célèbres, remplissent des salles et vendent des milliers de disques, qu’ils ont nécessairement leur place dans la programmation musicale du Festival des Libertés. La plupart de ceux qui s’y sont succédés s’inscrivent dans un profil d’artistesacteurs démocratiques ou d’artistes citoyens pour qui la musique est un engagement au service des droits et des libertés. Linton K. Johnson, apôtre de la Dub-

poetry et militant des droits de l’homme. Marcel Khalife, le plus grand protest-singer du Proche Orient, exilé forcé pour cause de fatwa. Plus récemment Abd Al Malik, Ojos de Brujo, Seun kuti…

La musique comme nouveau registre d’actions collectives Reggae, rock, hip-hop, rap, afro-beat et autres musiques urbaines, s’inscrivent dans le contexte actuel de crise des formes classiques de l’action politique, comme de nouveaux registres d’engagement individuel ou collectif. Plus que de simples expressions artistiques, ce sont des faits sociaux qui empruntent des formes musicales pour s’exprimer. Ainsi, la plupart des groupes

issus de ces courants musicaux anciens ou nouveaux, se considèrent comme des portes paroles des oubliés de la société. Ils critiquent sans nuance le pouvoir politique, dénoncent pêle-mêle, la corruption, les conditions sociales, les inégalités, les injustices, les discriminations, etc. Vecteurs d’individuation notamment chez les jeunes urbains du nord comme du sud,

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la pratique de la musique leur permet de se structurer, de s’identifier et de se construire des moyens concrets de se valoriser et d’être acteur. Faire de la musique, fonder un groupe, c’est affirmer un désir d’émettre une parole politique et de pouvoir la faire entendre. Cela ne va pas sans risque, notamment dans des contextes non démocratiques. Ainsi, beaucoup de ces groupes s’organisent en collectifs pour s’auto produire, faire des concerts, très souvent gratuits, là où c’est possible, par manque de salles pour jouer, mais aussi pour cause de censure. Qualifiés souvent de dépolitisés, les jeunes réinventent à travers ces musiques de nouvelles manières de se politiser, loin des formes conventionnelles d’actions collectives, mais qui n’en demeurent pas moins efficaces. En Afrique de l’Ouest, le rap et le hip hop ont acquis une audience qui a dépassé largement les frontières des villes pour atteindre les campagnes et les masses rurales. A travers des textes en langues locales et des formes musicales où se marient rythmiques traditionnelles et arrangements modernes, ils comblent l’absence d’information, le manque d’éducation politique, l’inexistence de contre pouvoirs et d’une vraie société civile. Réprimées, parfois contraintes à l’exil, ces formations musicales s’inscrivent dans la continuité des Fela A. Kuti, John Lennon, F. Zappa, Bob Marley, qui eux aussi avaient fait de leurs musiques des armes de combat contre les injustices. Ababacar NDAW formateur

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© picture Mongoose by Johannes Vande Voorde


ABD AL MALIK

Accoucher de soi-même à la rencontre de l’autre Abd Al Malik mélange rap, jazz, chanson et slam dans un style parlé chanté qui apparaît sur la scène du Hip Hop comme une véritable révolution esthétique. Accompagné de musiciens talentueux, Abd Al Malik fait swinguer des histoires qui parlent de droits, de libertés, d'attentats, d'amour, d'espoir ou de tragédies de la vie. Avant son concert inoubliable, le 1er novembre au Festival des Libertés, nous avons rencontré cet artiste bouleversant de vérité et d'authenticité. © photo de plateau : Eric Vauthier

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Dans une de tes chansons tu dis : “On se croise, on se toise, on ne se rencontre pas”. Alors, j’ai envie de te demander : à ton avis, qu’est-ce qui peut rendre la rencontre possible ?

que l’autre serait incontrôlable, insaisissable et bien… heureusement ! Parce que sinon, cela ne serait plus une rencontre. Si on veut dominer l’autre, il n’y a pas de rencontre, pas de dialogue, pas d’échange…

A.M : D’abord, pour moi, la rencontre c’est toujours un événement. Ça demande une attitude volontaire, il faut vouloir rencontrer l’autre et c’est quelque chose qui doit se passer dans les deux sens. Alors pour pouvoir rencontrer l’autre, il faut d’abord saisir et comprendre profondément que l’autre est une richesse, que l’autre peut m’apporter quelque chose que je n’ai pas. Comprendre aussi, viscéralement, que c’est dans le dialogue, la rencontre et l’échange qu’on devient véritablement soi. C’est d’abord un travail sur soi, consistant à se dire qu’on ne se suffit pas à soimême, qu’on a besoin de l’autre. C’est en cela que c’est une attitude volontaire. Et c’est pour cela que c’est difficile. Car généralement on est là, suffisant, dans une attitude égotique à se dire “moi je, moi, moi, moi…” Donc je pense que c’est une attitude individuelle, personnelle et volontaire d’abord.

Et pourtant n’est-ce pas ce que nous cherchons toujours à faire ?

Il y a quand même une difficulté dans cette démarche volontaire, c’est le risque que nous fait courir l’autre. Car il peut aussi apparaître comme étrange, insaisissable. Pour que la rencontre soit possible, ne dois-je pas renoncer à le contrôler ? A.M : Il y a deux choses dans ce que tu dis. La première est que si nous partons du fait que l’autre est potentiellement dangereux déjà cela fausse le départ. Et c’est souvent le cas. La deuxième chose, c’est

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A.M : Mais est-ce la bonne attitude ? Quand tu me parles comme cela, du fait de voir le danger dans l’autre, il y a une histoire qui me vient en tête. Une histoire racontée dans l’Islam sur le Christ, sur Jésus. C’est Jésus qui se promène avec ses apôtres et sur le chemin il rencontre le cadavre d’un chien. Alors tous les apôtres regardent et aperçoivent l’animal en état de décomposition, Jésus s’approche et dit “Que ses dents sont blanches !”. L’enseignement de cela est de dire qu’il faut d’abord voir ce qui est beau, ce qui est positif et ainsi cela nous élève et nous permet de tirer une leçon de quelque chose. Même lorsqu’en face c’est négatif. En fait l’attitude du départ va déterminer la fin. Justement, par rapport à tout cela, si on regarde autour de nous, on est dans la diversité totale et c’est ce que sont les gens aussi à l’intérieur d’eux-mêmes. Pourtant on vit dans des sociétés qui continuent à imposer l’homogène comme norme et, de notre point de vue, c’est peut-être ça le fossé qui empêche réellement la rencontre et qui est aussi la source principale des représentations que les gens se font. Comment penses-tu que ta musique, en tant que création, peut contribuer à faciliter et à rendre possible cette rencontre ou ces

rencontres que la diversité de toute façon impose. A.M : Ma démarche est simple. Tout ce que tu viens de dire par rapport au fait qu’on impose une sorte d’homogénéité alors que la diversité est là de fait… et bien ça, c’est lié à quelque chose de malheureusement simple : c’est la peur. La société dans laquelle nous sommes est régie par la peur. Et le meilleur moyen de contrôler ce sentiment face à l’inconnu, c’est de normaliser les choses. Et moi, en tant qu’artiste, ayant conscience de cela, je suis là pour dire aux gens “N’ayez pas peur” ou “N’ayez plus peur”, “Comprenez qu’en face de vous, vous avez un être humain qui a des sentiments comme vous”. Quelqu’un qui rêve, qui a des espérances, des peurs,… Et à partir de là, on réduit le fossé, on essaye de réduire le fossé. En réalité, c’est ce qu’ont fait tous ces artistes comme Bob Dylan. Et en même temps, le culturel permet de rassembler les gens parce que l’art, la musique, c’est le travail de l’émotion, du partage et de la rencontre et cela se fait naturellement. Du coup, il y a des barrières que l’on fait sauter. A travers ce que tu as pu voir ou lire sur ce festival, tu auras pu comprendre qu’il n’est pas seulement festif ou artistique. Il s’inscrit dans un engagement, il entend promouvoir les résistances. Est-ce que tu considères ta musique comme un moyen de résistance ? A.M : D’un point de vue général, l’art est une résistance. Une résistance face à l’idée d’accepter tout ce qui se passe autour de nous, une résistance contre tou-


tes les formes de conformismes. C’est une rupture, en fait. J’ai le sentiment que l’art est un miroir de l’humanité. Alors les combats sont nombreux : le fait de reconnaître que nous sommes tous issus de la même famille, qu’on est de la famille humaine, et qu’il n’y a pas de personnes supérieures sous prétexte qu’elles viennent de telle partie du globe et d’autres qui seraient inférieures parce qu’elles viennent d’ailleurs. Il y a d’autres combats aussi, dans la même continuité : l’accessibilité à certains médicaments dans certains pays, les libertés essentielles, … Nous, les artistes, nous sommes là pour attirer l’attention et poser des questions. On n’est pas là pour donner des réponses, mais bien pour dire : “Là, il y a tel problème : est-ce qu’on y pense ? Il y a telle chose qui est importante pour moi et peut-être est-ce important pour vous ?” Donc pour moi, la posture même de l’artiste est une posture de combat. Le Festival des Libertés sert aussi avant tout à poser des questions, à interpeller. Il s’inscrit dans une vision et une perspective de changement dans notre société. Chaque année nous proposons un thème. Tout à l’heure tu as parlé des peurs, ce fut le thème de l’année passée. Aujourd’hui, nous abordons toutes ces réalités qu’impliquent les peurs : le retranchement individuel, le désengagement social des personnes, … C’est pourquoi nous voulons célébrer le lien en se disant qu’une démocratie ne peut pas subsister s’il n’y a pas de lien social. Que penses-tu de cela et comment vois-tu ton apport dans cette démarche-là ?

A.M : Ma démarche est finalement à chaque fois la même : elle consiste à dire qu’avec mon petit art de troubadour, avec ma musique, peut-être que je peux aider à ce que les personnes puissent sortir de leur propre prison, sortir des visions un peu réduites. Je pense avec d’autres que l’art pour l’art n’existe pas (ou en tout cas n’est pas ce qu’il y a de plus important). L’art contient cette idée de poser des questions. Pour moi, on pourrait dire que quelqu’un comme Socrate est un artiste par excellence : il est là, il pose des questions et il aide les gens à accoucher d’euxmêmes. Poser des questions, cela peut permettre à des gens, nous, moi comme toi comme vous, d’accoucher d’euxmêmes et de se rendre compte que jusqu’à présent ils n’étaient pas encore eux-mêmes. Dans ce sens là, je pense que ce genre de festival, c’est plus qu’essentiel, c’est vital. On est véritablement en Démocratie et ça permet cette force et cet élan. Pour traduire cette démarche et ce combat dans la musique, est-ce que résister, c’est créer uniquement dans la pratique artistique, par exemple par les textes, ou faut-il également veiller à créer des structures de productions et de diffusion différentes ? Dans l’industrie du disque par exemple, est-ce que c’est facile, pour un artiste comme toi de se passer des majors et des grandes radios ? A.M : La possibilité de diffuser nos créations au plus grand nombre fait partie de cette démarche de résistance dans le sens où il s’agit d’être dans une mentalité indépendante, donc les structures qui tra-

vaillent à promouvoir ces artistes comptent autant qu’eux. Mais la question ne se pose pas dans ces termes-là. Lorsqu’on est un artiste qui n’est pas conventionnel, la question qui se pose est : comment amener mon travail au plus grand nombre, quelle est la meilleure manière de diffuser ce que je fais ? Les majors ne sont finalement pas des ennemis, ce sont des associés, des partenaires. Après, il s’agit de comprendre si ce que l’on fait est digeste pour l’industrie ou s’il faut passer par des structures parallèles. Donc le tout est de pouvoir diffuser son art et pas de se positionner nécessairement dans une attitude de combat face aux grosses machines. Un artiste est toujours quelqu’un qui, quelque part, se situe entre le refus et le consentement. C’est quelqu’un qui dit non parce qu’il est dans une démarche artistique entière, affirmant ce qu’il pense ou ce qu’il est, et en même temps il est dans une attitude d’acceptation dans le sens où pour se faire entendre, il doit faire avec des structures existantes ou en créer d’autres qui vont travailler en collaboration avec les structures existantes et avec les medias, ce qui est aussi une forme d’acceptation. En partant de l’exemple du slam, est-ce que le fossé ne se creuse-t-il pas entre les débuts du mouvement et la situation actuelle où l’on presse des CDs. Y a-t-il une fracture ou encore une communication ? A.M : C’est assez difficile pour moi de répondre à ce genre de question parce que je suis un rappeur et un MC qui a utilisé le Slam, le Jazz, la chanson dans son nouvel album, mais je ne suis pas un

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slameur à proprement parler. Qu’on fasse du slam, du rock, du rap, ou qu’importe, être un artiste, c’est avant tout être soi. La forme qu’on utilise n’est d’une certaine manière qu’une plateforme. Parce qu’il ne faut jamais oublier que derrières tous ces genres musicaux, il y a des êtres humains, il y a des femmes et des hommes avec un même cœur. L’idée c’est d’être dans le partage et l’émotion. Quel que soit le style, l’art c’est ça : la possibilité de partager des émotions avec des gens. Donc cela va bien au-delà d’une étiquette.

Propos recueillis par Ababacar NDAW (formateur) et Nicolais HANOTEAU (Murmure Média), retranscrits par Fabrice VAN REYMENANT (directeur) et Mathieu BIETLOT (coordinateur sociopolitique).

© photo de plateau : Eric Vauthier

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La politique de l'hospitalité “L’homme est le remède de l’homme” (Proverbe Wolof)

n ne peut se demander ce qu'est la maladie mentale sans se demander aussi ce qu'est la psychiatrie. Et la critique de la psychiatrie ne jaillit pas dans l'isolement d'un laboratoire ou d'un sujet, elle est toujours inscrite dans un contexte historique déterminé, aujourd’hui celui de la mondialisation, du néolibéralisme et de la biopolitique.

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Si l’asile psychiatrique est physiquement en extinction, il survit à travers des instruments culturels et opérationnels qui en reproduisent l’idéologie : l’utilisation incontrôlée de nouveaux médicaments, la constitution de structures thérapeutiques résidentielles qui se transforment souvent en ghettos pour de “nouveaux chroniques”, la légèreté avec laquelle on prononce des diagnostics médicaux sans appel, l’utilisation d’instruments thérapeutiques exclusivement dans un but de contrôle, l’agressivité de la psychiatrie biologique – étant entendu que les composantes bio-pharmacologiques de la maladie doivent être affrontées – comme réductionnisme banalisant et simplificateur de la complexité de l’homme, offensant pour la dignité et la souffrance du patient. Le sentiment d’inadéquation et d’impuissance face à la complexité des situations à affronter, provoque leur étouffement par des

solutions plus maniables et auto-rassurantes : les solutions médico-pharmacologiques.

ment, telle est l’alternative dans laquelle on se place si l’on évacue le secteur territorial psychiatrique.

La conception encore partagée que la folie est un phénomène entièrement naturel et biologique est le fruit d’un lourd conditionnement idéologique mêlé aux exigences plus inconscientes du besoin de se rassurer en interposant une instance entre la folie et soi. Si la folie est une maladie du cerveau, elle peut n’avoir aucun contact avec notre expérience personnelle au-delà de la peine qu’elle suscite en nous. Mais si elle est un événement existentiel et lacérant, elle se rapproche trop dangereusement de notre normalité, pour ne pas être perçue comme inquiétante et angoissante.

On peut parler d’un possible retour à la barbarie. Nous sommes en effets entrés dans un “Etat d’exception”, de mise au ban, bien décrit par le philosophe italien Giorgio Agamben, entre autres. Le législatif vient se coller à l’exécutif sous l’“atmosphère culturelle générale” de la sécurisation, accordé au principe de précaution, qui sévit sur le monde entier. Et l’expertise médico-juridique généralisée de tout comportement qui dépasse à la surface sociale, devient la véritable magistrature de notre temps.

A la question de François Tosquelles, psychiatre catalan (1912-1994) qui se présentait sur la place publique, dans son secteur territorial, en disant qu’y a-t-il pour votre service ?, sachant qu’il peut compter, comme disait le psychiatre français Lucien Bonnafé (1912-2003) sur le potentiel soignant du peuple qu’il connaît, s’est substitué un système technocratique de plus en plus excluant, avec à la clé la charité, la détresse des familles, la rue ou la prison, ou alors on fait un retour à l’asile, ce qui serait une monstruosité. L’abandon ou l’enferme-

Par ailleurs, l’inclusion de la psychiatrie dans la médecine, qui se déploie à la fois dans le champ psychiatrique et celui de la santé mentale, rend moins visible le mécanisme de rationalisation –comme fonction de contrôle social– que cette dernière exerce de façon indubitablement plus extensive et plus silencieuse, et donc moins exposée à des oppositions de la part du technicien, du praticien professionnel. La véritable “institution asilaire” n’est pas la psychiatrie mais la médecine qui appauvrit la complexité de la demande en réduisant tous les problèmes de nature sociale, la

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misère, la marginalité, la perte de pouvoir contractuel et de droits de citoyenneté, à une réponse sanitaire. La maladie n’est pas la souffrance, la maladie est la rationalisation de la souffrance à travers une idéologie médicale qui se charge de l’occulter. Loin de privilégier de petites stratégies créatrices, des occasions de rencontres qui soient des germes d’émancipation, des possibilités multipliées d’échanges entre personnes, en ne séparant pas l’existencesouffrance de la personne du corps social, une armée de nouveaux techniciens de la norme, juges de normalité, pathologisent le vivant et la politique, pris dans une biopolitique qui surplombe le délitement de l’Etatprovidence, la rupture de l'intégration entre le social et le sanitaire, la privatisation des services publics, le post fordisme, la précarisation du travail et la “formation-contrôle” permanente. La question des résistances, des subjectivations créatrices, de la prise que les personnes ou groupes peuvent développer par rapport à ce qui apparaît parfois comme une fatalité extérieure à eux-mêmes, comme un processus historique d’amertume qu’aucun événement ne pourrait désormais transformer, est primordiale. Dans ce contexte, à l’échelle moléculaire, le réseau de lieux de vie chez l’habitant et les maisons communautaires (où pour deux d’entre elles, des Peuls d’Afrique de l’Ouest, ex-demandeurs d’asile, donnent asile à des personnes qui ont été exilées dans les institutions de leur propre pays) procèdent d’une volonté d’accueillir le singulier (la personne “accueillie”) et de créer du bien commun. L’accueil est un rapport à

ECHOS N°59 24: Nibu © Photo John

l’extériorité, une ouverture par laquelle on se tient sur un seuil entre soi et l’autre ou entre soi et les autres. Le seuil est le lieu où l’extériorité, l’altérité, le danger vient accoster. L’inconnu, affecté de la dangerosité, menace de forcer l’ “accueillant” à changer. L’accueil est cette pratique politique, qui en se plaçant sur le seuil, devra mettre à l’abri celui qui est en danger, en l’occurrence exilé dans des institutions qui mal-traitent ou abandonné au dehors, fané à grands coups de lueurs diagnostiques standardisées, celui qui dans le danger n’en a aucun, d’abri. Lui permettre de passer le seuil. L’accueil, plutôt que la stabilité, implique la métamorphose et constitue un acte commun de transformation de l’accueillant et de l’accueilli. Accueillir n’est pas héberger.

L’hébergement prête un toit, l’accueil qui abrite construit une relation en arrachant aux habitudes, aux automatismes et aux mécanismes, en bousculant la vie quotidienne. S’il est vrai que le caritatif occupe à nouveau la place cardinale depuis la révolution économique et politique néo-libérale des années 80, l’accueil peut néanmoins être le contraire du solipsisme1 moral ou religieux, auquel des siècles de christianisme et d’idéalisme moral nous ont habitué. Confection collective du bien commun, il s’institue geste politique. Pour l’Autre “lieu”, Yves-Luc CONREUR 1 Conception philosophique qui ramène tout le réel au moi : le monde et les autres n’existeraient que parce que je les pense ou les rêve.


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Cinéma libertés ifficile de ne pas penser chaque jour à ce qui se passe dans le monde, à ces conflits qui, au-delà des “Allah Akbar !”, des “God bless America !” et autres slogans agressifs, sont les guerres du désespoir, guerres de ceux que Franz Fanon appelait les “Damnés de la Terre”. Principalement guerres des pauvres et des opprimés contre cette Amérique des multinationales qui, avec la collaboration de ses alliés, notamment occidentaux dont malheureusement nous sommes prétend régir le monde, lui imposer ses valeurs et sa loi.

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Même si, dans ce contexte de violence, cela semble dérisoire, il m’est difficile de ne pas faire un parallèle avec le cinéma, avec l’omniprésence de l’industrie holly-

woodienne qui occulte l’expression de tant de créateurs et étouffe leur possibilité de rencontre avec le public… Avec nous. Depuis plus de soixante ans, cette industrie “occupe le terrain” à coup de dollars et, alors que les techniques de communication n’ont jamais été aussi développées, transforme notre monde en un royaume de muets. Comme dit Eduardo Galeano : “La dictature de la parole unique et de l’image unique, bien plus dévastatrice que celle du parti unique, impose partout un même mode de vie et décerne le titre de citoyen exemplaire à celui qui est consommateur docile, spectateur passif, fabriqué en série, à l’échelle planétaire, selon un modèle proposé par la télévi-

sion et le cinéma commercial américains.” Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas contre LE cinéma américain que nous devons lutter car, on l’ignore trop souvent, les cinéastes indépendants des USA sont pour la plupart dans une situation similaire à celle des cinéastes latinos, européens ou africains. Bien qu'ils représentent 80% de la production annuelle de leur pays, le poids des majors hollywoodiens handicape fortement leur diffusion. Il ne faut pas se tromper d’ennemi. Ce à quoi il faut résister, ce qu’il faut combattre, c’est ce que le producteur Marin Karmitz appelle le “cinéma barbare”, cette industrie qui ne produit plus que des ima-

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ges/concepts, qui ne sont plus que le miroir d’elles-mêmes et non plus celui de la société, ces films “pop-corn” qui, peu à peu décervèlent le spectateur qui va au cinéma comme au cirque, ce cinéma “macdo” qui fait de la violence un simple divertissement. Ce que nous devons combattre c'est l’industrie qui fabrique ce type d’images aliénantes, c'est les medias audiovisuels qui les propagent. Dans cet environnement oppressant, la situation des créateurs de films dits “documentaires” est certainement la plus pénible… Alors que, bien plus que le cinéma de fiction, le documentaire est le secteur le plus dynamique de la production cinématographique mondiale. C'est par dizaine de milliers que, chaque année, des cinéastes des cinq continents entreprennent de communiquer leurs réalisations (dans la seule Union européenne, la production dépasse les 8.000 films par an). Une grande partie de ces films sont ce qu'on appelle dans le jargon des "documentaires de création" pour les distinguer des documentaires de simple information. Ce sont des œuvres de véritables auteurs, d'artistes sensibles et intelligents, des films passionnants par leur contenu et par leur force cinématographique… Simplement dissemblables des films de fiction par le fait qu'il n'y a pas de comédiens. Ces documentaires ne trouvent, malheureusement, que très peu de débouchés dans le circuit des salles de cinémas et l'espace qui leur est concédé dans les stations de télévision, même de service

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public, est extrêmement congru. Quant à la presse dite “spécialisée”, c'est avec une condescendance bienveillante qu'elle consent, très rarement, à en parler… A moins que ce silence ne soit surtout un aveu d'incompétence. Il faut bien se rendre à l'évidence : dans ce monde du “paraître” qui nous envahit journellement, devant la politique mercantile de course à l'audimat qui guide les medias de l'audiovisuel, les cinéastes n'ont souvent que la guerilla comme moyen d'action. D'où l'importance des festivals dédiés au documentaire. Ils deviennent de plus en plus les seuls lieux où ces films trouvent un accueil et un tremplin de diffusion… Et où le public peut les admirer. Ils sont aussi le point de rencontre des associations progressistes de tous horizons qui viennent y “faire leur marché” pour l'organisation de rencontres et débats sur les thèmes qui motivent leurs actions de sensibilisation. Au niveau de notre plat pays, le “Festival des Libertés” de Bruxelles Laïque joue, à cet égard, un rôle essentiel. C'est près de 600 films récents (2005 à 2007) qui ont été récoltés à travers le monde depuis deux ans sur le thème des libertés et des droits humains. Cette vidéothèque couvre la plupart des champs des préoccupations actuels et devrait pouvoir être largement exploitée pour que “Résister, c'est créer” ne reste pas un vœu pieux. Rudi BARNET-WALGRAEVE Consultant


Les lauréats de la deuxième compétition internationale de cinéma : LE PRIX DU FESTIVAL DES LIBERTÉS entendait primer le document qui pour son engagement, en terme d’initiative citoyenne de résistance et de défense des libertés fondamentales, et sa qualité artistique, se révélerait de la plus grande utilité publique. Il a été décerné à La leçon de biélorusse de Miroslaw Dembinski qui de manière très vivante met en avant le dynamisme et la créativité de la jeunesse biélorusse dans son combat pour la défense de sa culture. La récompense de 5000 euros (réservés à la diffusion du film) permettra au film de poursuivre son chemin vers un public élargi. On se rappellera, par ailleurs, que le protagoniste principal du film, le jeune activiste Franak Viacorka, avait été emprisonné par le régime autoritaire durant une semaine cet été. Les organisateurs du Festival des Libertés avaient adressé une lettre de protestation au président Loukachenko. LE PRIX SPÉCIAL DU JURY a récompensé Le voyage de Nadia de Carmen Garcia et Nadia Zouaoui. L’émancipation féminine et la complexité des appartenances culturelles multiples restent des thèmes qui doivent retenir l’attention des humanistes et amis des libertés. LE PRIX AFRICALIA, sous la direction de Mirco Popovitch, a primé le documentaire Suffering and smiling de Dan Ollman. Il a moins voulu honorer le réalisateur du film que son contenu qui, par un portrait de Fela Kuti et de ses successeurs, célèbre la lutte permanente des peuples africains confrontés à un pillage en règle de leur pays, tant par les multinationales que par la corruption de leurs dirigeants soutenus par la complicité occidentale. Ce film promeut lui aussi la créativité – la musique et la poésie – comme arme de résistance.

Lara Rastelli. Un film qui explore le sens d’un enfermement qui se veut éducatif, dans la prison de l'île de Nisida, au large de Naples, où vivent une quarantaine de jeunes âgés de 14 à 21 ans. En outre, le jury a décidé de créer un PRIX D’HONNEUR qu’il a attribué, avec beaucoup d’émotions, à René Vautier pour l’ensemble de son œuvre et son infatigable combat pour un cinéma indépendant et engagé.

Le cinéma de résistance à l’honneur Sans aucun doute, la mémoire du cinéma de résistance gagnerait à être connue davantage. Alors que nous réalisions la programmation de l’édition 2007 du Festival des Libertés, peu d’entre nous, avaient déjà entendu parler de René Vautier, ou de son ami Paul Meyer, récemment décédé. Et pourtant, ces hommes, l’un français, l’autre belge, comptent incontestablement parmi les précurseurs du cinéma engagé que nous tentons de défendre à travers notre Festival. La caméra au poing, ces hommes n’ont jamais craint de lutter contre toutes les formes d’oppression au prix d’une censure acharnée, de blessures ou de la privation de liberté. Des conditions de vie des mineurs italiens filmées par Paul Meyer dans le Borinage aux réalités de la colonisation mises en lumière par René Vautier dans Afrique 50, ces réalisateurs n’ont cessé d’utiliser le cinéma comme moyen de libération, travaillant toujours aux côtés des mouvements d’émancipation.

La Ligue des Droits de l’Homme, partenaire du Festival des Libertés, avait décidé depuis cette année, de récompenser et soutenir un film qui par son contenu, contribue à la promotion des Droits de l’Homme. LE PRIX DE LA LIGUE DES DROITS DE L’HOMME a été attribué à Nisida. Grandir en Prison de

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Festival des Libertés 2007 :

Bruxelles Laïque s’expose en murmurant Résister c’est créer. Créer des pistes alternatives ici et maintenant. Créer autant de pistes que les situations l’exigent, car la voie des contre-pouvoirs est loin d’être unique. Les mouvements sociaux du vingt et unième siècle se distinguent plutôt par leur diversité, tant dans les aspirations que dans les formes de combat. Le Festival des Libertés s’est proposé de transformer le Pathé Palace en caisse de résonance de cette diversité d’idées et d’actions qui tentent de faire en sorte que cet “autre monde possible” prenne pied dans le présent. L’A.S.B.L. Murmure média est heureuse d’avoir emboîté le pas de ce projet en se chargeant de la réalisation de spots vidéos quotidiens qui ont fait écho aux pistes de réflé-action lancées au sein du festival.1

nformer, c’est présenter, rapporter les faits. C’est avec plaisir que nous nous sommes attelés à vous plonger dans l’ambiance du Pathé Palace. Concerts, performances, représentations théâtrales, installations, débats, ou autres surprises nous ont permis une multitude de rencontres qui ont laissé autant de traces dans nos réalisations. C’est le versant factuel, un aperçu des activités au jour le jour. Mais informer c’est aussi (surtout ?) réfléchir. Dans le sillage de l’affiche du festival, nous avons cherché à nous concentrer sur la diversité des combats et des formes de lutte présentés. Les particularités inhérentes à chaque situation et à chaque

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réponse donnée sont autant de richesses dans la confection d’un outillage performant pour résister à l’éclatement de la société et du monde. Ces particularités nous ont servi de base pour nous poser cette question, ligne directrice de nos réalisations : “si eux ont répondu de telle sorte, que pouvons-nous faire, nous, pour répondre aux crises que traverse notre cadre de vie ?”. Ainsi, les problématiques soulevées du Chiapas à la Birmanie ne sont peut-être pas aussi exotiques que certains le croient. Bon nombre d’entre elles ne sont pas si éloignées de notre royaume ou des institutions européennes. Le souci de mise en parallèle des sujets

soulevés avec la situation en Belgique nous a ainsi inspiré durant ces douze jours de questionnement. Pour jeter des ponts au sein d’une société toujours plus atomisée, il convient d’écarter tout parti pris, d’éviter de “choisir son camp” de manière dogmatique. Il est plus judicieux de chercher un nous dans la diversité. Nous avons donc pris soin d’éviter tout jugement préconçu. Le meilleur moyen d’y arriver était sans doute de laisser le plus de place possible à ceux que notre route a croisés. Nous espérons avoir pu leur donner la parole et ainsi leur permettre de défendre toutes ces alternatives


qui, bien que ne se croisant pas toujours, doivent chercher à aller dans le même sens : celui du vivre mieux et du vivre ensemble. Laisser la parole aux autres disions-nous… Mais les intervenants d’un festival, c’est également le public. Merci à tous d’être venus faire vibrer nos micros de vos cris et de vos chuchotements, et d’avoir ainsi contribué à notre laboratoire des résistances. La caméra est une arme. René Vautier nous l’a rappelé durant le festival avec autant de force que d’émotion2. Toutefois, le média vidéo a aussi ses limites. Le format de six minutes quotidiennes, choisi pour vous présenter le Festival des Libertés, en est une. Nous n’avons donc pas la prétention d’avoir pu faire le tour des problématiques abordées, et espérons plutôt humblement que nos réalisations ont pu vous transmettre quelques pistes d’action et vous donner l’envie de vous replonger dans les questions soulevées durant le festival. Résister c’est créer. Merci d’avoir créé hier. Merci de continuer aujourd’hui.

© photo de plateau : Eric Vauthier

L’équipe de Murmure Média Spots consultables sur www.festivaldeslibertes.be, onglet “vidéos”. Figure centrale du cinéma militant, René Vautier était présent au festival le 9 novembre, en raison de la diffusion du film “Le petit blanc à la caméra rouge”, de Richard Hamon. 1

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Un procès décisif pour l'avenir de nos libertés n procès important pour nos libertés vient de se terminer ce 20 novembre à la Cour d'Appel d'Anvers. Le prononcé est attendu pour le 20 décembre. Ce procès engage nos libertés car il crée une jurisprudence à la loi dite “antiterroriste”, votée fin 2004, qui va déterminer le vrai contenu de la loi. Il fait suite à un arrêt de la Cour de Cassation du 19 avril 2007 qui a invalidé deux jugements précédents. Des personnes liées au DHKP/C, organisation politique turque d'opposition, avaient été lourdement condamnées, pour appartenance à une organisation terroriste, en première instance à Bruges et en appel à Gand. La Cour de Cassation a critiqué le fait qu'un juge ait été déplacé de sa juridiction. Ce qui, dans les faits, créait un tribunal spécial. L'arrêt de la Cour de Cassation peut ainsi être interprété comme une opposition de l’appareil judiciaire à ce contournement de la légalité.

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Les prisonniers, qui n'ont commis, ni collaboré à aucun acte violent, ont été

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soumis à des conditions de détention particulièrement sévères. Ils devaient en permanence pouvoir être vus. Durant la nuit, soit les gardiens allumaient la lumière toutes les demi-heures, soit une lumière aveuglante de 80 watts restait allumée juste au-dessus de leur tête, les empêchant de dormir et provoquant des troubles du sommeil. Ils ont dû également subir des fouilles anales lors des transferts, ainsi que avant et après les visites. A l’occasion de chaque comparution, ils étaient mis à nu à trois reprises. Les conditions de transfert étaient aussi très “sécurisées” : gilet pare-balle de quinze kilos, yeux bandés et convoyeurs cagoulés. Bref, tout était orchestré pour créer l'effroi et pour signifier, en opposition avec les faits, que ces personnes étaient particulièrement dangereuses, confirmant ainsi le message de l'étiquette “terroriste”. Faisant démentir la prétendue nécessité de ces mesures, ces personnes se sont librement présentées à leur nouveau procès. Elles ont été condamnées, pour avoir participé à des activités légales d'une organi-

sation qui lutte violemment contre un régime “démocratique”, à savoir le gouvernement de la Turquie. Le tribunal a attribué un caractère démocratique à un régime connu pour la guerre qu'il mène contre ses populations. Il définit comme terroriste toute action, même pacifique, liée à une organisation qui a mené des actions armées, même si elles sont marginales dans sa lutte. L’arrêt rendu en degré d'appel va encore plus loin. Il justifie le coup d'Etat militaire en Turquie, en le présentant comme une action de défense du pouvoir vis à vis d'organisations voulant le renverser. Mais surtout, on sent poindre en filigrane de cette décision judiciaire, la phraséologie classique de tout dictateur qui veut légitimer sa prise de pouvoir. Rappelons qu’Hitler, Mussolini ou Pinochet avaient justifié leur coup d'Etat par la nécessité d'empêcher les communistes de prendre le pouvoir. Cette lecture a pour effet que les accusés ne peuvent invoquer les crimes du gouvernement pour justifier leur résistance.


L’arrêt entend par “soutien” le simple fait de traduire ou de porter à la connaissance du public, un communiqué de l'organisation incriminée. En fait, tout ce qui aide à diffuser son point de vue, est considéré comme un soutien. La personne poursuivie ne peut invoquer, pour sa défense, le caractère légal de ses activités. Pour le tribunal, tout discours sur les actions de l'organisation est une publicité qui lui est nécessaire pour la poursuite de ses actes violents. Ainsi, il stipule que le fait même de donner une explication, sans qu'il soit question d'une revendication, au sujet d'une “organisation terroriste” constitue un fait punissable. Est criminalisé non seulement le fait d'apporter un point de vue opposé à celui de l'Etat sur un conflit violent partout dans le monde, mais aussi de rapporter des faits qui entrent en contradiction avec la lecture du réel opérée par le pouvoir. L'arrêt de la Cour de Cassation peut être lu comme une réaction de l'appareil judiciaire à la tentative de créer, par le biais de la jurisprudence, des tribunaux spéciaux construits pour obtenir un jugement orienté. En ce qui concerne les mesures de détention, les prisonniers ont contesté ces procédures d'exception et plusieurs jugements en référé leur ont donné raison. Aucun d'entre eux n'a été exécuté. Suite au refus de l'administration d'appliquer les arrêts favorables aux détenus, la Cour d'Appel de Bruxelles avait rendu le 12 décembre 2006, un arrêt qui a mis fin à l'éclairage de nuit et aux fouilles corporelles. Cette dualité d'attitude entre l'administration et l'appareil judiciaire est constante.

Seules les décisions judiciaires de Bruges et de Gand rencontrent la volonté de l'exécutif. Rappelons qu’au niveau du tribunal de première instance le juge Troch avait été spécialement désigné. On peut le considérer comme un “homme” de l'exécutif, déplacé de sa juridiction afin d'obtenir un résultat orienté. Freddy Troch a été président du comité parlementaire de surveillance des polices et cela lui avait permis de bloquer la publication de l'enquête de ce comité sur l'opération “Rebelle”, mise en place par la gendarmerie afin de ficher les Turcs de Belgique. En ce qui concerne la décision d'appel de Gand, c'est la même autorité judiciaire, qui avait désigné ce juge qui avait pu, en toute légalité cette fois, assurer la composition du tribunal.

apparaît comme un simple prétexte. Ainsi, l'organisation non violente Greenpeace est actuellement poursuivie par Electrabel, pour association de malfaiteurs et “menace de faits criminels”, afin de briser ses actions de sensibilisation sur les dangers de l'énergie nucléaire. L'enjeu de ces actions judiciaires est bien de pouvoir criminaliser toute action, prise de position ou simple information qui ne vont pas dans le sens de la politique gouvernementale et des groupes économiques associés. Jean-Claude PAYE, sociologue, auteur de : La Fin de l'Etat de droit, La Dispute, Paris, 2004. Global War on Liberty, TELOS Press, New York, 2007.

Les derniers jugements ne peuvent être considérés comme l'action de l'ordre judiciaire en tant que tel, mais comme celle d'un tribunal spécial chargé de faire aboutir la politique de l'exécutif. Cela explique l'importance du procès actuel devant la Cour d’Appel d'Anvers. La question est de savoir si cette juridiction va garantir l'Etat de droit ou si elle va mettre en place une jurisprudence qui permettra de poursuivre toute personne engagée dans des actions légales de soutien ou donnant des informations sur des luttes à contre courant de la politique internationale belge. L'enjeu de ce procès n'est pas de punir une organisation turque, à laquelle la Belgique n'est pas confrontée, mais de briser la capacité des citoyens de se démarquer des politiques officielles. Le caractère violent de certaines actions (qui se sont déroulées sur le territoire turc)

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Souveraineté alimentaire :

penser global, manger local La souveraineté alimentaire… une très belle idée ! Le mouvement paysan international, Via Campesina, a présenté ce concept pour la première fois en 1996 et depuis il a été fortement véhiculé par les ONG et les mouvements altermondialistes. Il s’agit d’un droit international qui permet aux populations et aux Etats de définir leur politique agricole sans qu’elle ne puisse porter préjudice à d’autres pays. C’est donc tout le modèle du libre marché actuellement en vigueur sur la planète qui est mis à mal par cette idée et par le mouvement paysan. C’est l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) qui soumet notre alimentation et notre agriculture aux règles internationales du commerce1 entraînant, partout sur la terre, une industrialisation de la production agricole et une disparition de l’agriculture paysanne. La distribution des aliments aussi se concentre dans les mains de quelques grands groupes de supermarchés dont le numéro 1 mondial est Wallmart2 (Etats-Unis), suivi par Carrefour (France) qui occupe la deuxième place mondiale3. En Europe, on estime qu’en moyenne une ferme disparaît toutes les trente secondes. En Belgique, environ 1500 fermes disparaissent chaque année et les terres se concentrent au sein de fermes industrielles toujours plus grandes. C’est ainsi qu’en quarante ans la Belgique a perdu 75 % de ses paysans.

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a logique du libre marché est aveugle, seul le profit en ligne de mire fait tourner cette machine infernale4. Les dégâts sociaux sont énormes mais les impacts sur l’environnement sont considérables également5 et c’est le consommateur qui paie ! La “malbouffe” de nos supermarchés ou des fast-foods omniprésents en ville nous coûte très cher. C’est nous, les consommateurs qui achetons les emballages et finançons leur incinération ou leur recyclage dans le meilleur des cas. C’est nous qui payons ces aliments contaminés par toutes sortes de produits chimiques et qui en assumons ensuite les frais médicaux, c’est nous qui faisons fructifier les bénéfices de ces grandes firmes de l’agro-alimentaire. Certes, vous pourriez en toucher quelque dividende dans la grande bonté du Capital si vous achetiez quelques actions, il faut le reconnaître, mais ce n’est pas la voie que l’on vous propose ici. Au contraire, tout en revendiquant la souveraineté alimentaire au niveau national et international, il est possible de la pratiquer à une échelle plus locale ici et maintenant. Il ne tient qu’à vous de sortir de ce système absurde et destructeur. En matière d’alimentation “Penser global et agir local” prend tout son sens et devient très concret !

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La souveraineté alimentaire inclut la défense des traditions alimentaires de chaque peuple, ainsi que la conservation et le contrôle des ressources de l’agriculture (la terre, l’environnement et les hommes). Cela implique également de donner la priorité aux marchés et circuits de commercialisation locaux afin de lutter pour un monde rural vivant et développé, contre les désastres de l’agriculture industrielle. En Belgique, il est encore temps d’acheter

directement ses aliments auprès de certains producteurs fermiers. Différentes initiatives existent en ce sens. En effet, il ne suffit pas d’acheter bio les yeux fermés au supermarché. Le bio perd tout son sens s’il ne provient pas d’agriculteurs locaux produisant selon les principes de l’agriculture paysanne. Vous pourriez, par exemple, trouver des tomates bio en plein hiver provenant du Maroc ou de serres chauffées au mazout dans la périphérie bruxelloise. Pour éviter tous ces pièges, il est nécessaire de se tourner résolument vers le circuit court6 qui est un mode de commercialisation directe avec un minimum d’intermédiaires, ce système de commercialisation se base sur une économie locale et des rapports équitables. C’est l’alternative que prône le manifeste national des paysans et artisans7 publié en juillet 2007 à Libramont. Sur le site de la nouvelle coordination de défense et de promotion des produits paysans et artisanaux, vous trouverez les adresses des fermes qui vendent leur production en circuit court. La vente s’effectue alors directement à la ferme ou directement sur les marchés ou encore par l’intermédiaire d’un petit commerçant qui revend les produits fermiers dans les marchés locaux. Une initiative originale en circuit court est le nouveau magasin “Côté soleil”8 créé à l’initiative de la coopérative de producteurs paysans du Pajottenland (dans la périphérie occidentale de Bruxelles). Ici aussi, les producteurs invitent les consommateurs à devenir des partenaires à part entière. Ils peuvent, en effet, devenir membres coopérateurs et acquérir eux aussi des parts (par tranche de 100 euros) dans la coopérative tout en bénéficiant ainsi de réductions sur leurs achats.

Des collectifs de familles s’organisent aussi en groupe d’achat commun (GAC) pour passer des commandes groupées chez des fermiers ou artisans. Il existe aussi un système de partenariat plus poussé qui a fait ses preuves en Amérique du Nord et plus récemment en France sous le nom d’AMAP (Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne) qui permet de relocaliser l’économie. Il s’agit du partenariat au travers des contrats locaux qui lient les ménages de “consom’acteurs” aux fermes. A Bruxelles, depuis février 2007, 50 familles se sont engagées ainsi à acquérir la production annuelle de légumes de la ferme arc-en-ciel. Ces familles s’organisent en collectifs autonomes sur trois lieux de distribution différents. La dénomination de cette initiative est GASAP9, c-à-d, Groupe d’Achat Solidaire de l’Agriculture Paysanne. Grâce à l’engagement de ces “consom’acteurs”, les revenus de la ferme se stabilisent, une personne en plus y travaille dorénavant comme paysan à temps plein. Déjà sept nouveaux groupes de ce type à Bruxelles sont en train de se former et cherchent à établir de nouveaux partenariats avec d’autres fermes. Vous pouvez aussi vous manifester auprès du réseau bruxellois des Gasap et rejoindre un groupe en formation ou participer à la création d’un nouveau groupe dans votre quartier. Une autre façon de pratiquer la souveraineté alimentaire est de produire vousmêmes une part de vos aliments. En ville, vous pouvez ainsi louer une parcelle de potager ou participer avec d’autres habitants de votre quartier à un jardin collectif dans lequel vous produisez et récoltez ensemble vos fruits et légumes. On parle de plus en plus d’agriculture urbaine

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comme une alternative sérieuse à la lutte contre la faim dans les pays du Sud mais cela se pratique aussi dans le Nord et cela y constituera certainement à l’avenir un enjeu de taille face, notamment, à la pénurie prochaine de carburant bon marché. Ce type de dynamique urbaine permet en effet aux participants de “se réapproprier leurs vies, d’avoir prise sur le réel car elle nous permet de vivre immédiatement de nos créations et donc d’en faire un point de départ pour un changement à la racine (radical).”10 Dans la périphérie bruxelloise, il existe le jardin collectif de Hoeilaart11 ou encore la terre à légumes de l’Oasis du gingko à Braine-l’Alleud12. En ville, deux jardins collectifs sont en démarrage à Laeken et à Ixelles, à l’initiative de l’asbl Le début des haricots. Parallèlement au développement de ce type d’initiatives, des potagers ouvriers sont souvent mis en danger par la spéculation immobilière et sont menacés d’expropriation13, ce qui nous rappelle qu’il faut rester toujours vigilants, notamment aux travers des comités de quartier14, par exemple. En tant que citoyens consommateurs, vous pouvez devenir membre de ce large mouvement de défense de l’agriculture paysanne en signant par exemple le manifeste de Saveurs paysannes et en adhérant ainsi à l’association Les amis de Saveurs paysannes. En réalité, quand on s’intéresse à l’agriculture, on se rend vite compte combien le fossé est grand entre les citoyens et leurs élus politiques. En remédiant à cette forme d’impuissance et d’indifférence généralisée, en informant la population, en combattant les intérêts des grands industriels et en ouvrant de nouveaux espaces d’engage-

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ment citoyen, des organisations comme Saveurs Paysannes trouvent parfaitement leur raison d’être ! C’est vous qui avez la possibilité de faire vivre ces collectifs, ces associations, en renforçant les liens sociaux localement et en contribuant ainsi à construire un avenir viable pour les générations suivantes. Kari STÉVENNE, un ami de Saveurs paysannes

Liens internet - Un petit clip sur l’industrialisation de l’agriculture : www.themeatrix1.com (disponible en français) - Coordination pour la défense de produits paysans : www.saveurspaysannes.be - Syndicat paysan wallon : www.fugea.be - L’asbl Le début des haricots : www.haricots.org - L’Oasis du gingko : http://users.skynet.be/oasisduginkgo - Le réseau bruxellois des GASAP : http://gas-bxl.collectifs.net - La coopérative Côté Soleil : www.cote-soleil-bruxelles.com - La coopérative Coprosain : www.coprosain.be - L’association Nature&Progrès : www.natpro.be - L’association Les Amis de la Terre : www.amisdelaterre.be - AMAP- Association pour le Maintien de l'Agriculture Paysanne : http://alliancepec.free.fr/Webamap -Alliance Provence (AMAP) : http://www.allianceprovence.org -Information générale sur les AMAP : http://fr.wikipedia.org/wiki/AMAP

1 Le libéralisme économique qui régit l’OMC se base notamment sur la thèse de David Ricardo (1772-1813) sur les “avantages comparatifs”, selon laquelle chaque pays doit se spécialiser dans ce qu’il sait le mieux faire et laisser le libre marché répartir toutes les marchandises idéalement pour le bonheur de tous. 2 En 2006, avec des ventes s'élevant à 351,1 milliards de dollars et 11,2 milliards de dollars de bénéfices (soit approximativement le budget de la France), Wal-Mart a repris la place de première entreprise mondiale en terme de chiffre d'affaires. Le fondateur de Wal-Mart, Sam Walton était classé de 1985 à 88 homme le plus riche des Etats-Unis. Ses enfants “Rob”, Jim et Alice (ainsi que John décédé le 27 juin 2005) et sa veuve Helen Walton sont chacun à la tête d'un patrimoine de plus de 18 milliards de dollars (91 milliards de dollars en tout). Ils tiennent 5 des 10 premières places des personnes les plus riches des États-Unis et sont toujours bien placés sur la Liste des milliardaires du monde. Lire aussi Les coulisses de la grande distribution de Ch. Jacquiau (2000). 3 Lire Les coulisses de la grande distribution de Ch. Jacquiau (2000) pour plus de détails sur la situation en France et dans le monde. 4 Un exemple absurde parmi tant d’autres : en 1999, la France a exporté 3.515 millions de tonnes de lait, et au cours de cette même année, en a importé 1.641 millions de tonnes ! 5 André Pochon, Les sillons de la colère – la malbouffe n’est pas une fatalité. Paris, 2001. 6 Nature & Progrès et ses groupes locaux de bénévoles est une association d’agriculture biologique active dans la promotion du circuit court depuis de nombreuses années. Elle édite le Biottin dont vous pouvez facilement vous procurez un exemplaire auprès de votre groupe local le plus proche ou sur le site www.natpro.be 7 Disponible sur www.saveurspaysannes.be 8 Rue Van Artevelde 93-95 à 1000 Bruxelles http://www.cote-soleil-bruxelles.com 9 Remplissez le formulaire d’inscription sur http://gas-bxl.collectifs.net dans la rubrique “contactez-nous” 10 Pablo Servigne, “L’anarchie par les plantes”, dans Réfractions 18 (printemps 2007). 11 Initié par le collectif Semences d’Utopies, vous pouvez contacter ces jardiniers à l’email jardincollectifsdu@yahoogroupes.fr 12 Info sur http://users.skynet.be/oasisduginkgo 13 A Jette, sur les terrains de la VUB, plus d’un hectare de jardins ouvriers est menacé par un projet de construction d’un terrain de football : http://www.ipetitions.com/petition/LaarbeekbOOs (le site de la pétition vous demandera une contribution financière. En réalité, ce n’est pas le cas. Il suffit de cliquer sur [next] pour signer la pétition GRATUITEMENT). 14 Inter-Environnement Bruxelles est une fédération de près de 80 comités de quartier à Bruxelles : http://www.ieb.be/presentation


PORTAIL RÉSISTER C’EST CRÉER Parce que Résister, c’est montrer qu’un autre monde est possible, qu’il n’y a pas de fatalité, c’est créer de l’espoir et des alternatives ; Parce que Résister, c’est inventer de nouvelles formes de solidarité ; Parce que Résister, c’est enfin relever la tête, refuser la soumission et se battre pour une société plus juste et plus solidaire ; Parce qu’il ne s’agit pas seulement de résister politiquement, mais d’inventer, d’ouvrir de nouveaux chemins, et parce que l’art est également essentiel à la société, aux humains, aussi important que la liberté, le travail, les pommes de terre… Ce portail se veut (modestement) un espace d’illustration de différentes formes de résistances capables d’opposer, à l’emprise du fatalisme, des fanatismes, des idéologies, des peurs et des interdits qui désolidarisent, la force des synergies qui unissent.

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http://malgretout.collectifs.net/

http://www.lacid.org

http://www.desobeir.net/

La question que se pose le collectif Malgré tout est la suivante : “comment s’engage-t-on dans une époque obscure ?”. Il ne s’agit pas ici de chercher quel modèle, programme ou homme providentiel suivre, mais comment on vit et résiste dans “l’époque obscure” ellemême. Premier élément de réponse proposé : la condition d’une résistance joyeuse est de renoncer à tout espoir dans un but final chimérique ; l’agir privilégié se situe ici et maintenant. Miguel Benasayag, Angélique Del Rey ainsi que de nombreux autres auteurs alimentent cette réflexion. A suivre…

L’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion a été créée en 1992 par des cinéastes qui refusaient la perspective d'un cinéma régi par un modèle unique, excluant progressivement toute expression et toute diffusion cinématographique indépendante. La force du travail de l’ACID est avant tout son idée fondatrice unique : le soutien par des cinéastes de films d’autres cinéastes, français ou étrangers.

Réapprenons à désobéir. Face à l’injustice sociale, au saccage de la nature et au néo colonialisme, un groupe de citoyen actif à décider de rentrer en résistance. “Nous croyons que la réalité des rapports de force que nous subissons en matière de nucléaire civil et militaire, de protection de l'environnement contre les pratiques de certaines multinationales, de mondialisation de l’injustice sociale, etc. exigent de renouer avec une culture de la désobéissance civile/civique, de l'action directe non violente, du refus radical et ludique”. Pour une désobéissance active, suivez le guide…

http://www.revolutionsoundrecords.or g/index.php?op=edito

Dans l’esprit de la compétition internationale du film du Festival des Libertés, l’association promeut la diversité de la création cinématographique et œuvre à la rencontre entre les œuvres, leurs auteurs et le public. http://www.artisresistance.com

Face à la toute puissance des majors avides de musiques formatées destinées à la diffusion de masse, Revolution sound Records (RsR) se veut être un collectif d'artistes composé de musiciens souhaitant simplement partager et construire une autre vision. L'évolution offerte par le home-studio et le numérique offre de multiples possibilités de création et la musique permet de nous entrainer sur des chemins non conventionnelles. RsR nous y amène en mettant gratuitement à la disposition de l’internaute un large éventail de création sonore indépendante ainsi qu’un forum bouillonnant de vitalité.

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Un site déjanté, à l’image de son concepteur, Trent Reznor (Nine Inch Nails). A voir également son site cousin : http://bethehammer.net/ Comprenne qui pourra…. http://www.lkjrecords.com/ Seul artiste international à avoir été invité lors de deux éditions du Festival des Libertés, Linton Kwesi Johnson, plus connu sous le nom de LKJ, est l’inventeur du Dub-Poetry. Résolument militant, ce Britannique d'origine jamaïcaine est devenu un artiste incontournable dont le style vise autant à élever l'esprit de ses contemporains, qu'à briser définitivement les chaînes de l'esclavage moderne.

http://www.alternatives-images.net/ Les “terroristes” d’hier, devenus papys, se mobilisent pour que l’Histoire ne soit pas récupérée, et pour défendre les conquêtes durement acquises : Sécurité sociale, retraite pour tous, des médias indépendants... Les héros de la résistance (1940-1945) lancent donc un appel pour définir ensemble un nouveau “Programme de Résistance” pour notre siècle, sachant que le fascisme se nourrit toujours du racisme, de l'intolérance et de la guerre, qui eux-mêmes se nourrissent des injustices sociales. Plus que jamais, à ceux et celles qui feront le siècle qui commence, la crème de la résistance veut dire avec vigueur : “Créer, c'est résister. Résister, c'est créer.”


DU

Les dangers créationnisme : enjeux pour l’enseignement des sciences en Europe Le texte qui suit, signé par de nombreux universitaires, est paru sous la forme d’une carte blanche en novembre dernier. Nous le reproduisons dans notre trimestriel car nous adhérons à son propos et soutenons sa démarche, clairement laïque. Laïque au sens philosophique, il alerte sur les dangers du dogmatisme et de l’obscurantisme. En outre, du point de vue politique, il prône une juste séparation entre croyance et science, entre convictions personnelles et enseignement public, non sans souligner l’irréductible pluralisme des opinions (en ce compris au sein d’une même religion). Si nous promouvons aussi bien la créativité des résistances que la rencontre des différences, ce n’est pas à n’importe quel prix : toujours en vue de l’émancipation de tous et de la construction d’un « nous » commun. Le retour du créationnisme, loin de s’apparenter à la créativité, à la résistance ou à l’émancipation, nous paraît exprimer un refus du progrès et risque de couper ses adeptes de l’évolution du monde. Sans ériger la science en vérité absolue, nouveau dogme ou nouvelle religion, il importe de reconnaître qu’elle propose aujourd’hui – et jusqu’à preuve du contraire – les explications du monde les plus cohérentes et les plus fonctionnelles. C’est à ce titre qu’elle constitue un des piliers de l’école publique apte à construire ce monde commun au sein duquel les spécificités et convictions de chacun, situées à leur juste place, peuvent s’exprimer et s’entendre. Bruxelles Laïque

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’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe vient d’adopter une résolution (n° 1580/2007) intitulée “Les dangers du créationnisme dans l’éducation”. Cette résolution “s’oppose fermement à l’enseignement du créationnisme en tant que discipline scientifique, ou dans tout cadre disciplinaire autre que celui de la religion”. Pour rappel, le créationnisme est un courant de pensée qui rejette la théorie de l'évolution, jugeant qu’elle est incompatible avec la croyance en la création de l'univers et des organismes vivants par un être transcendant. Or, les scientifiques considèrent la théorie de l'évolution comme le cadre explicatif rationnel le plus cohérent pour intégrer l’ensemble de nos connaissances concernant le vivant et ses origines. Diverses formes de créationnisme existent: le créationnisme “jeune terre” interprète à la lettre les textes relatifs à la genèse, et affirme que l’univers a été créé il y a 6000 ans ; le créationnisme “vieille terre” admet que l’univers est beaucoup plus ancien, mais nie le phénomène d’évolution biologique; une forme plus récente du créationnisme accepte une évolution qui serait “dirigée” par une entité supérieure.

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Pour mieux comprendre les enjeux, il est utile de retracer brièvement l’histoire des mouvements créationnistes. Depuis la publication du livre de Darwin (l’Origine des espèces, 1859), la théorie de l’évolution a toujours fait l’objet d’attaques de la part de certains mouvements religieux (tout au moins leurs tendances les plus conservatrices). Tout au long du 20e siècle, les mouvements créationnistes chrétiens américains ont mené un incessant combat pour remplacer l’enseignement de

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l’évolution par une interprétation littérale des textes sacrés. Depuis une dizaine d’années, ils ont adopté une stratégie plus subtile, en revêtant des apparences scientifiques, avec le mouvement du “Dessein Intelligent” (Intelligent Design, ID). Celui-ci ne rejette pas le fait que les espèces vivantes aient évolué, mais affirme que le monde vivant est tellement complexe et parfait qu’il ne peut résulter que de l’action d’une intelligence supérieure, qui aurait conçu les premiers êtres vivants et guidé leur évolution jusqu’à nos jours. Cependant, les arguments présentés en faveur de la théorie de l’ID, s’ils peuvent paraître déroutants pour une personne non avertie, ne résistent pas à une analyse scientifique. En particulier, comme l’hypothèse de l’ID fait appel à une explication surnaturelle pour rendre compte de la complexité du vivant, elle ne peut être ni validée ni invalidée par des expériences ou des observations et sort donc du cadre scientifique. Plus important encore, audelà de son discours pseudo-scientifique, le mouvement de l’Intelligent Design revendique un agenda politique consistant à instaurer une morale chrétienne fondamentaliste en tant que valeur de référence pour l’ensemble de la société. Une autre forme de créationnisme revient actuellement en force en Turquie avec la “Fondation pour la recherche scientifique” (BAV). Le fondateur, président d’honneur et membre le plus actif de ce BAV est Harun Yahya, auteur de l’Atlas de la Création, dont le premier volume, un luxueux ouvrage de 770 pages, a été envoyé gratuitement à des milliers d’établissements scolaires en France, Belgique, Suisse, Italie, Espagne et dans d’autres pays. Dans ce cas, il s’agit d’un

créationnisme qui ne se limite pas à nier les mécanismes évolutifs proposés par Darwin, mais nie le fait même de l’évolution. En termes d’argumentation, le livre constitue une manipulation grossière et malhonnête des données paléontologiques, allant jusqu’à nier les évidences afin de rejeter toute évolution. Tout comme les tenants de l’ID, Harun Yahya est animé par un projet politique. Il propose de détruire les fondements du matérialisme, et prône une certaine lecture du Coran comme fondement de vérité et de morale, afin d’atteindre la paix entre les peuples tout en instaurant la primauté d’une forme particulière et extrême du religieux sur le politique. Outre l’impact médiatique de tels mouvements fondamentalistes, il est plus inquiétant encore de constater qu’ils trouvent un relais politique efficace au sein de plusieurs pays européens, dont les autorités adoptent officiellement des idées créationnistes et attaquent la biologie de l’évolution. Cela a été le cas notamment sous le gouvernement italien de Berlusconi, mais aussi en Serbie, en Russie, en Pologne. La théorie de l’Intelligent Design a trouvé un écho favorable auprès de la précédente ministre hollandaise des sciences. Il est important de souligner qu’au sein de chaque religion co-existent une grande diversité d’opinions concernant l’acceptation de l’évolution biologique et l’interprétation des textes sacrés. L’utilisation de thèses créationnistes à des fins politiques ne reflète donc ni les positions officielles des religions, ni l’opinion de l’ensemble des communautés croyantes. On doit se


féliciter de l’adoption de la résolution 1580 qui établit clairement les distinctions essentielles entre les différents plans de la science, de la croyance, et leurs enseignements respectifs. “L'objectif de la présente résolution n'est pas de mettre en doute ou de combattre une croyance […] Il faut séparer la croyance de la science. Il ne s'agit pas d'antagonisme. Science et croyance doivent pouvoir coexister”. Le texte ne s’attaque pas non plus au choix d’inclure ou non des cours de religion dans les programmes scolaires. Ce que le texte dit, c’est que le créationnisme n’est pas une matière scientifique, et qu’il ne doit donc pas être enseigné dans les cours de sciences. En dépit de la position extrêmement claire du Conseil de l’Europe, pas moins d’un tiers des parlementaires présents ont voté contre la résolution (25 voix contre, 48 pour). Les votes négatifs proviennent essentiellement du Parti Populaire Européen (PPE), avec un bon nombre de représentants de pays de l’Est et d’Italie. On compte également parmi les “non” un représentant de la Belgique, Luc Van Den Brande, qui préside le groupe PPE/DC. Comment interpréter ces votes négatifs ? Ces parlementaires pensent-ils, à l’encontre des académies des sciences de 67 Etats qui se sont prononcées en faveur de l'enseignement de l’évolution, que le créationnisme mérite le statut de théorie scientifique ? Ou alors considèrent-ils qu’une doctrine religieuse doit faire partie des cours de sciences à l’école secondaire ? Une telle position nous semble incompréhensible.

Charles Susanne (VUB-ULB), Jacques van Helden (ULB), Bruno André (ULB), Henri Alexandre (UMH, ULB), Thierry Backeljau (KBIN), Philippe Baret (UCL), Benoit Bourgine (UCL), Claude Bragard (UCL), Philippe Claeys (VUB), Guy Coppois (ULB), Pierre Coulon (IRScNB), Luc Crevits (UG), Felice Dassetto (UCL), Jean-Christophe de Biseau (ULB), Charles De Cannière (ULB), Walter Decleir (UA), Frits De Vree (UA), Bernard Feltz (UCL), Marie Jo Gama (ULB), Jean-Claude Gregoire (ULB), Thierry Hance (UCL), Roland Hauspie (VUB), Anne-Laure Jacquemart (UCL), Eddy Keppens (VUB), Luc.Leyns (VUB), Anne Lombart (Ecole Decroly), Henri Maraite (UCL), Mark Nelissen (UA), Rosine Orban (IRScNB, ULB), Laurence Perbal (FNRS, ULB), Jacques Reisse (ULB), Jean Richelle (ULB), Ariane Toussaint (ULB), Ludwig Triest (VUB), Philippe van den Bosch de Aguilar (UCL), Martine Vercauteren (ULB), Rudi Verheyen (UA), Etienne Vermeersch (UG), Walter Verraes (UG), Marcel Voisin (UMH), John Wérenne (ULB)

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Assurer un logement décent à tous est un droit inaliénable inscrit dans la Constitution belge (art.23). Pourtant de plus en plus de personnes fragilisées vivent dans des logements insalubres ou se retrouvent à la rue. La spéculation immobilière n’a fait qu’aggraver la crise : des logements restent vides et on demande des loyers scandaleusement élevés pour des taudis. Initiative dans le cadre de la campagne Logement du Centre d’Action Laïque. Avec le soutien du service de l’Education Permanente de la Communauté française de Belgique.

L’interculturalité s’oppose au leadership culturel et ne se contente pas de la tolérance. Elle impose la reconnaissance mutuelle, la capacité de se remettre en question, la gestion de l’altérité et la volonté de dialoguer d’égal à égal. Initiative dans le cadre de la campagne Interculturalité du CAL. Avec le soutien du service de l’Education Permanente de la Communauté française de Belgique et de la Commission Communautaire française. Design by Teresa Sdralevich

Design by Bruxelles Laïque asbl

Centre d’Action Laïque asbl Campus de la Plaine ULB, cp236 – 1050 Bruxelles, Belgique Tél. : (+32) 2 627 68 11 – www.laicite.be – cal@ulb.ac.be

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Ariane HASSID, Présidente

Conseil d’Administration

Direction Comité de rédaction

Philippe BOSSAERTS Clément DARTEVELLE Francis DE COCK Jean-Antoine DE MUYLDER Francis GODAUX Eliane PAULET Michel PETTIAUX Paul-Henri PHILIPS Yvon PONCIN Johannes ROBYN Pascale SCHEERS Laurent SLOSSE Dan VAN RAEMDONCK Cédric VANDERVORST

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