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Pétrole : le Moyen-Orient face { l’évolution de sa position stratégique

Introduction Le « printemps arabe », tel qu’il a été nommé par de nombreux médias, aura-t-il une influence sur les cours du pétrole ? Dans l’immédiat, la situation du Proche et du Moyen-Orient, dans une considération géographique relativement large, est au centre de l’attention des investisseurs. En témoigne le questionnement relatif à une amplification des événements au Yémen, qui produit 300.000 barils par jour. La Libye, pays au sein duquel une intervention militaire est en cours, constitue le dernier point d’inquiétude de la part des opérateurs de marché, dont l’incertitude sur les approvisionnements ressurgit sur leurs ordres. « On continue de recevoir des informations indiquant que les forces loyalistes reprennent le contrôle des infrastructures d'exportations de pétrole dans l'Est de la Libye. Cela signifie que les chances de voir les exportations reprendre rapidement sont faibles », expliquaiti fin avril au Figaro Adam Sieminski, économiste à la Deutsche Bank. Le rapide enchaînement des événements en Tunisie et en Egypte semble notamment avoir été pris en compte par les investisseurs, qui n’écartent pas l’éventualité d’une contagion { d’autres Etats. « Les marchés fixent le prix du pétrole en fonction des anticipations à moyen terme. Ils ont donc intégré la possibilité que la crise politique se propage à des pays voisins de la Tunisie et de l’Egypte, comme l’Algérie ou la Libye », confirmait récemmentii Guy Maisonnier, ingénieur économiste { l’Institut français du pétrole. L’importance de cette hausse des cours est toutefois { relativiser: celle-ci était perceptible dès le mois d’août, mais la crise égyptienne a constitué un moteur au dépassement du seuil des 100 dollars le baril. Sur le plan industriel, si les sociétés parapétrolières devraient tirer parti de cet accroissement des cours, d’autres entreprises, pour lesquelles la consommation directe ou indirecte de pétrole représente une importante part de leurs dépenses – qu’elles relèvent de la consommation intermédiaire ou non – pourraient être pénalisées { court ou moyen terme, selon l’évolution de la situation. A l’actualité géopolitique doit s’ajouter une veille des mouvements du dollar, l’achat de barils ayant constitué, en 2008, un des moyens utilisés par les investisseurs pour se prémunir contre la baisse de la devise. Dans ce contexte effréné, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole tente de parvenir { concilier hausse des prix et stabilité de la demande, un véritable « prix d’équilibre » entre producteurs et distributeurs permettant de satisfaire les pays exportateurs sans pour autant inciter les importateurs à trop freiner leurs approvisionnements. Les effets de la crise économique et financière de 2008/2010 sont encore forts, notamment en Europe et en Amérique du Nord. Alors que l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) fête cette année son cinquantième anniversaire (elle détiendrait aujourd’hui près de 70% des réserves mondiales), les pays industrialisés sont confrontés { un nouveau risque d’emballement des prix de l’or noir, sur fond de demande croissante en provenance des pays émergents et d’incertitude sur les quantités encore réellement disponibles.

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Pétrole : le Moyen-Orient face { l’évolution de sa position stratégique L’OPEP, une organisation au positionnement central Face à la baisse du dollar, entrainant une réduction des recettes issues du pétrole, cinq pays exportateurs décidaient, le 14 septembre 1960, de créer l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), { savoir l’Arabie Saoudite, l’Irak, l’Iran, le Koweit et le Venezuela. Par la suite rejointe par d’autres Etats, cette organisation intergouvernementale a contribué { faire évoluer la règle de partage des revenus pétroliers établie en 1948 avec les « Majors » (Mobil, Texaco, Royal Dutsch, Exxon et BP) du partage à parts égales (50/50) à une rente axée sur un principe 55/45 vingt ans plus tard. Au moyen de quotas de production, l’OPEP cherche { réguler le marché (production et prix), le volume des quantités exportées étant une des clefs majeures dans le niveau des cours et influant sur l’économie mondiale. Les Etats membres de l’OPEP contrôlaient, en 2005, 78,4% des réserves estimées de pétrole brut et contribuaient { l’approvisionnement en pétrole brut à hauteur de 43%, selon les chiffres fournis par l’organisationiii. A la production et { l’exportation, qui constituent, après la phase d’exploration, l’étape essentielle pour les Etats et les compagnies pétrolières, des opérations essentielles, s’adjoint la nécessité d’intégrer la variable temporelle dans les choix stratégiques effectués par les différents acteurs. En effet, la question de la durabilité des réserves figure parmi les enjeux surveillés de près par les pays de la région iv, tout comme la capacité { répondre { une demande actuellement en forte croissance… mais dont les retours ne seront pas infinis. Les questions écologiques affectent quant à elles beaucoup plus marginalement les « pétromonarchies ». La question de la place occupée par le Moyen-Orient dans l’approvisionnement en pétrole est donc primordiale, cette position stratégique tant en termes de ressources que géographique nécessitant un approfondissement. La consommation des pays considérés comme « émergents », Chine et Inde en tête, est également un des éléments tirant les cours du pétrole à la hausse, que ce soit sur le WTI (West Texas Intermediate) ou sur le Brent, mais à plus long terme cette fois-ci. Entre 2007 et 2010, la consommation de ces deux pays s’est appréciée de plus de 20%, d’où un accroissement de la demande de l’ordre de deux millions de barils par jour pour satisfaire leurs besoins. De 12 millions de barils par jour en 2007, la différence de consommation entre pays dits développés et émergents s’est resserrée: elle approche aujourd’hui les 4 millions de barils par jour. L’Inde et la Chine recèlent certes d’importantes quantités de pétrole, mais celles-ci ne semblent pas suffisantes, contraignant à des exportations massives. Une limitation de la production par les pays producteurs, parmi lesquels l’Arabie Saoudite, constitue également une des hypothèses régulièrement avancées par les experts pour corroborer la perspective de prix particulièrement hauts. Toutefois, « les pays producteurs non membres de l’Opep devraient continuer à augmenter leur production, mais à des niveaux moindres que les années précédentes », selon le ministre saoudien du Pétrole, Ali al-Nouaïm, qui a déclaré que son organisation ferait de même en cas d’augmentation de la demande afin de maintenir une certaine harmonie avec le niveau de l’offre.

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Pétrole : le Moyen-Orient face { l’évolution de sa position stratégique

I. Une région stratégique, mais instable Le facteur pétrolier doit impérativement être ausculté dans le cadre d’une étude des crises affectant le Moyen-Orient. Concentrant la moitié des réserves gazières et les deux tiers des réserves pétrolières, la région constitue une zone primordiale pour l’approvisionnement énergétique mondial, mais est régulièrement secouée par d’importants événements. Au carrefour de l’économie et la stratégie, le Moyen-Orient détient un moyen d’influence particulièrement convoité.

1. Des enjeux géostratégiques Energie fossile, ne pouvant donc être renouvelée, le pétrole figure parmi les éléments les plus importants à maîtriser pour les Etats du Moyen-Orient. Les lieux de production de « l’or noir » concentrent des enjeux géostratégiques liés à la maîtrise de leurs réserves, leur indépendance énergétique, leur puissance financière, le bouclier représenté par cette manne ainsi que le moyen de chantagev incarné par la possession d’une majeure partie de cette ressource. De la découverte de gisements à des événements d’ordre politique, les cours du pétrole accompagnent la marche du monde, avec pour point névralgique cette région, comme en témoigne ce graphique.

Fig. 1 – © Université de Liège

L’instabilité du Golfe constitue le point le plus saillant lors de l’examen des paramètres politiques et économiques propres { cette région de manière spécifique, trois guerres l’ayant marqué en l’espace de trente ans. La guerre Iran-Irak, s’étant déroulée entre 1980 et 1988 avec pour toile de fond un conflit frontalier peut être citée, tout comme la « seconde » guerre du Golfe de 1990-1991, teinté là aussi de

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Pétrole : le Moyen-Orient face { l’évolution de sa position stratégique revendications territoriales – de la part de l’Irak sur le Koweït dans ce cas – mais caractérisé par l’intervention d’une coalition internationale menée par les Etats-Unis. Enfin, dans un contexte encore marqué par les attentats commis aux Etats-Unis le 11 septembre 2001, une coalition plus restreinte, initiée par les Etats-Unis, est intervenue à partir de 2003 en Irak avec pour dessein la chute du régime de Saddam Hussein, suspecté de développer un arsenal d’armes de destruction massive. Cet objectif, s’il a été atteint, se heurte toutefois { d’importantes difficultés pour stabiliser le pays, qui abrite, selon une estimation, les quatrièmes réserves mondiales « conventionnelles » de pétrolevi.

De nombreux experts évoquent la potentielle émergence d’un « nouvel ordre » politico-stratégique au Moyen-Orient, la pacification de la région étant en ligne de mire. L’Iran cristallise depuis quelques années les tensions, notamment à propos du nucléaire, sous l’impulsion de Mahmoud Ahmadinejad. En Iran, le nucléaire est une des rares questions sur lesquelles il y a un soutien massif dans le pays, y compris de l'opposition. Plus il y a de sanctions, plus Ahmadinejad réagit (nationalisme). L'Iran dépend { 80% du pétrole: avec la hausse des prix, il n’y a donc pas de raisons, pour le pays, de changer de positionvii. Celui qui y renonce sera politiquement « mort » en Iran. Le pays cherche à constituer une force de dissuasion pour ne pas se faire attaquer: le redémarrage des programmes nucléaires et de missiles y concourt. L’évolution des enjeux stratégiques et, en première ligne, militaires au Moyen-Orient est également à examiner. La Syrie, l’Iran, le Hesbollah et le Hamas forment notamment un ensemble souhaitant doter le Moyen-Orient d’une identité { part entière, en menant une politique résolument anti-impérialiste. Les récents événements en Syrie sont particulièrement surveillés, les conséquences d’une potentielle désintégration du paysviii étant redoutées par de nombreux Etats. A défaut d’une intervention militaire pouvant la précipiter, l’administration Obama, aux Etats-Unis, préfère agiter la menace de sanctions administratives afin de lutter contre la politique de répression menée par Bachar Al-Assad depuis le début d’un mouvement d’opposition. Israel s’inquiète par ailleurs des tensions en cours en Palestine et des suites de la chute d’Hosni Moubarak en Egypte.

2. Crises pétrolières et enjeux géopolitiques Le pétrole constitue un instrument de négociation sans équivalent pour les pays du Moyen-Orient. En 1970, les Etats-Unis importaient 25% de leur consommation pétrolière, tandis que l’or noir représentait 60% de l’énergie primaire en Europeix. Un contexte d’épuisement des réserves naturelles pour les Etats-Unis et, de manière plus globale, de délaissement progressif du charbon – source d’énergie qui, hausse des cours aidant, tend { trouver une oreille favorable auprès de décideurs – a précipité la dépendance de nombreux Etats au pétrole, et amplifié le conflit entre pays producteurs et compagnies pétrolières. La création de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, en 1960, constituait un premier pas vers un renforcement de l’influence de ces derniers ; en 1972, le relèvement du prix du baril afin de palier la baisse du dollar a permis d’affirmer leur poids de manière plus significative encore. Les enjeux Mai 2011  Working paper N°1

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Pétrole : le Moyen-Orient face { l’évolution de sa position stratégique économiques rejoignent donc, en matière d’énergie, les enjeux politiques, les pays consommateurs décidant alors de restreindre leur consommation en adoptant, dans la foulée du premier choc pétrolier, des mesures de rigueur particulièrement marquantes. L’envahissement d’Israël en octobre 1973 par les armées égyptiennes et syriennes, condamné par les occidentaux, a provoqué des mesures de rétorsion commerciale { l’encontre de ces derniers, se traduisant par une réduction des volumes exportés puis par un embargo { l’encontre de quatre pays (Hollande, Portugal, Etats-Unis, Afrique du Sud). Le prix du baril a alors quadruplé en l’espace de trois mois, sans pour autant revenir { son ancien niveau lors de la levée de l’embargo en 1974. La fuite du Shah d’Iran, en septembre 1979, a pour sa part contribué { déclencher, après une période au cours de laquelle le prix du baril a fluctué entre 12 et 15 dollars, un second choc pétrolier, atteignant son apogée lors de la guerre Iran-Irak l’année suivante. L’arrêt des exportations iraniennes provoquant une forte crainte de pénurie, les pays industriels décidèrent de relever le volume de leurs achats… avant de faire face { une multiplication par deux du prix du baril initié par l’OPEP, avec un prix supérieur { 31 dollars au début des années 1980. Ces deux chocs pétroliers ont toutefois entrainé une conséquence salutaire pour les pays importateurs en les incitant à réduire leur dépendance énergétique vis-à-vis de l’OPEP, qui ne supervisaient plus, en 1982, que 40% de la production mondiale. En 1986, une politique d’assouplissement leur a permis de regagner des parts de marché. Le graphique publié ci-après permet de visualiser le lien étroit entre événements géopolitiques et prix du pétrole. Prix du pétrole brut de 1972 à 2008

Fig.2 - © Institut français du pétrole – Jean-Pierre Favennec - 2009

De manière plus ciblée, le pétrole a constitué un facteur prédominant « d’émancipation » pour les Etats du Golfe persique. En recouvrant près de 60% des réserves mondiales de pétrole, cette région jouit d’une arme géoéconomique particulièrement forte, et ce depuis les premières découvertes en Perse au

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Pétrole : le Moyen-Orient face { l’évolution de sa position stratégique début du XXème siècle. L’or noir a ainsi joué un rôle majeur dans l’émergence de revendications nationales en Iran, les concessions attribuées à des firmes britanniques ayant notamment été remises en causes par Reza Pahlavi en 1932. En 1942, lorsque les alliés attaquent l'Iran, Mohammad Reza Shah et Mossadegh sont en première ligne. Les Anglais envoient Reza Khan en exil, mais son fils prend la suite, n’ayant pas toutefois véritablement voix au chapitre. Le parlement prend plus de place, des partis politiques apparaissent, dont un parti communiste (dit du « Peuple ») puissant dès les années 1940, complètement inféodé à l'URSS. Et, également, un « front national » qui a pour programme la nationalisation de l'industrie pétrolière, révolutionnaire pour l'époque (le pétrole était exploité par l'ancêtre de BP). Mossadegh propose de nationaliser l'industrie pétrolière en cas d'élection, et prend le pouvoir en 1951 (Premier ministre). Les Anglais portent plainte et prennent alors des sanctions: ils veulent avoir le soutien des autres pays occidentaux (pourquoi nationaliser une de leurs compagnies, qui plus est aussi puissante ?). Plus tard, l’avènement du régime islamique a contribué { une résurgence des idées et valeurs religieuses peu portées par le shah; Mahmoud Ahmadinejad, président depuis 2005, poussant davantage une logique de confrontation avec les pays occidentaux.

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II. Les revenus pétroliers, un enjeu majeur La prospérité pétrolière sur laquelle s’appuient de nombreux Etats du Moyen-Orient ne sera pas sans limites. La place de la région en tant que producteur de « référence » est déjà posée, même si cette position stratégique ne pourra véritablement être remise en cause. La recherche de nouveaux leviers de croissance constitue par ailleurs un enjeu majeur pour les « pétromonarchies ».

1. Un réservoir sans équivalent… mais « flou » Le Moyen-Orient peut faire l’objet d’une typologie regroupant plusieurs pays, la rente pétrolière et gazière étant inégalement perçue entre les différents Etats de la région. Cette première approche peut permettre d’appréhender une partie du problème, dans une optique géopolitique. D’une part, les « grands » pays pétroliers ou rentiers (Arabie Saoudite, Irak, Iran), qui regroupent une population importante et plutôt jeune. L'exemple de la rente pétrolière est le plus frappant: la différence entre le coût d'extraction et le prix de vente sur le marché mondial confère un avantage incomparable. Ainsi, selon l’économiste Jean-Pierre Favennec, ancien directeur { l’Institut français du pétrole, hors investissements, en septembre dernier, le coût de production, investissements exceptés, d’un baril s’élevait { 5 USD pour un prix de vente alors fixé { 75 USD. Le royaume y rétrocède une large partie de cette manne à sa compagnie pétrolière (Saudi Aramco), qui possède un monopole d’exploitation des hydrocarbures et contribue au financement des opérations d’explorationproductionx. D’autre part, les petites monarchies pétrolières (lesquelles sont également appelées « pétromonarchies ») ou gazières très dynamiques (Emirats Arabes Unis, Qatar, Oman) avec des politiques actives de modernisation et de positionnement en tant que centre financier et commercial. Enfin, un cas plus spécifique, celui d’une économie pétrolière, le Yémen, où une capacité de production pétrolière déclinante pourrait le conduire { devenir importateur net d’ici quatre { cinq ans. Si le poids du Moyen-Orient dans la production pétrolière a régressé entre 1973, date clef dans le cadre du premier choc pétrolier, et 2007, il n’en demeure pas moins prépondérante : il est passé de 36,9% à 30,6% dans un environnement conduisant à un accroissement de la production de 2.867 millions de tonnes à 3.937 Mtxi. L’accès { une information fiable est cependant particulièrement difficile de la part des pays de l’OPEP, qui abritent près de 85% des réserves prouvéesxii, mais peinent à produire des données réellement exploitables, notamment en raison du respect plus ou moins avéré des quotas de production fixés par le cartel. Les compagnies américaines, privées, doivent quant à elles rendre des comptes de manière

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Pétrole : le Moyen-Orient face { l’évolution de sa position stratégique annuelle à la commission des opérations de Bourse (Securities exchange commission), mais contournent soigneusement le cas de leurs possibilités estimées en termes d’extraction. Le cas des réserves de pétrole { l’extraction non-conventionnelle s’ajoute { cette incertitude. En effet, le Canada, avec ses sables bitumineux dans l’Alberta, ou le Venezuela doté d’huiles extra-lourdes dans l’Orenoque « concurrencent » de manière marginale et indirecte le Moyen-Orient, mais n’hésitent pas à communiquer sur ce potentiel.

2. D’une crise { l’autre : des conséquences sociales de la rente pétrolière La hausse significative des cours du pétrole impulsée l’an dernier devrait avoir des conséquences notoires sur le solde budgétaire des pays de la région. Ce supplément potentiel de revenus pourrait, selon de nombreux spécialistes, exacerber le mouvement de contestation auquel la communauté internationale assiste depuis l’hiver dernier. En effet, selon Luis Martinez, directeur de recherches à Sciences-Poxiii, « la grande nouveauté créée par les révolutions arabes, c’est que dans tous les pays pétroliers, même ceux où il n’y a pas encore eu de troubles, le problème du contrôle des ressources issues du pétrole est clairement posé : les populations ont pris conscience du mélange entre le budget de l’Etat, le budget des compagnies pétrolières et… le patrimoine des familles au pouvoir ». La redistribution de la rente pétrolière figure donc parmi les enjeux majeurs s’imposant aux économies du Moyen-Orient : l’emploi de leurs ressources, fondées sur l’exploitation de leurs réserves, devra s’effectuer { l’avenir dans un cadre plus transparent. L’élévation du niveau d’études, conjugué à l’expansion des technologies de l’information ainsi qu’{ de fortes attentes en termes de niveau de vie, agit comme un déclencheur potentiel de mouvements de contestation afin de parvenir à un partage plus « juste » ou « équitable » de ces revenus. Nous pouvons également, de manière particulièrement limitée au vu de contextes particulièrement différents, évoquer le cas du « nationalisme pétrolier », consistant pour des Etats à reprendre la main sur leurs réservesxiv. La rente pétrolière occupe, par conséquent, une place prépondérante dans les mouvements en cours au Moyen-Orient : l’évolution de la position occupée par les pays de la région en termes d’exploitation pétrolière est notamment fonction de leur gouvernance. Ghanim Al-Najjar, professeur à la Koweit University, expliquait récemmentxv que la politique adoptée par les Etats du Conseil de coopération du Golfe variait selon le niveau de richesse de chacun de ces pays. Le Conseil de coopération du Golfe, une organisation de collaboration économique Crée sous l’impulsion de l’Arabie saoudite en 1981, le Conseil de coopération du Golfe xvi (CCG) réunit également le Koweït, Oman, les Emirats arabes unis, le Qatar et Bahreïn. Initié dans l’objectif de créer un marché commun (déployé en 2008), il concourt à la stabilité des systèmes économiques et financiersxvii en vigueur dans les Etats membres ainsi qu’{ une forme d’immutabilité en termes de sécurité. Ce groupement de pays parmi les plus riches sur le globe réunit près de 37 millions d’habitants. Mai 2011  Working paper N°1

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Pétrole : le Moyen-Orient face { l’évolution de sa position stratégique Différents types de stratégies ont donc été mises en place pour faire face à ce mouvement de contestation naissant, l’exposition aux revenus pétroliers différant selon les pays. Les Emirats arabes Unis, le Qatar et le Koweit emploient ainsi un levier d’ordre financier, tandis que l’Arabie saoudite, Oman et Bahreïn sont plus fortement concernés par de potentielles révoltes. Une enveloppe de 10 millions de dollars a été accordée à ces deux derniers Etats par le CCG pour parvenir à améliorer leur situation.

3. Quelles diversifications pour envisager l’après-pétrole ? L’exemple des fonds souverains Si la prospérité des pays du Moyen-Orient, et plus particulièrement dans le Golfe persique, doit être considérée au regard de leurs revenus et de leur population, il n’en demeure pas moins que les leviers de croissance utilisés par ces Etats se révèlent contraints par la perspective d’un épuisement quasiprogrammé des ressources pétrolières. Le gaz naturel constitue pour sa part une source d’énergie au potentiel fort (40% des réserves mondiales prouvées se situent dans le Golfe), mais essentiellement utilisé dans la région, tandis que la vétusté des infrastructures en entrave la capacité de développement. Le faible coût de certaines ressources naturelles a permis aux monarchies du Golfe d’amplifier la part prise par certaines industries aux besoins énergétiques forts (matériaux de construction, aluminium, pétrochimie…), tandis que l’immobilier a représenté un instrument particulièrement puissant pour titrer leur croissance ces dernières années, sur fond de spéculation.

Les fonds souverains (sovereign funds ou SWF) forment quant { eux l’instrument de diversification le plus visible des pays du Golfe avec l’expansion immobilière. Les « pétromonarchies »xviii ont engagé depuis de nombreuses années, avec plus moins de puissance et de succès, une politique de placements et d’attrait de capitaux destinés { assurer leur prospérité dans un contexte de raréfaction attendue de leurs réserves pétrolières. Les « pétromonarchies » comme premiers investisseurs souverains

Fig.3 – © Le Journal des Finances, 5 décembre 2009

Qu’ils soient de Dubaï, du Qatar, de Chine ou de Singapour, les « fonds souverains » ont notamment profité, il y a trois ans, de la crise financière pour réaliser de spectaculaires prises de participation dans des structures aussi diverses que le distributeur britannique Sainsbury ou la Bourse de Londres.

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Pétrole : le Moyen-Orient face { l’évolution de sa position stratégique La Qatar Investment Autority, qui contrôle la Bourse de Dubaï, créee en 2000, gère déjà 40 milliards de dollars d’actifs, selon les données fournies par DB Research. Les Etats du Moyen-Orient ne sont pas les seuls à prendre des participations sur la scène internationale, comme le prouvent les exemples de la Norvège ou de la Russie, dont les revenus tirés du commerce pétrolier sont l{ aussi { l’origine de ces investissements. Les réserves financières peuvent aussi être la source des SWF. Un fonds d’investissement souverain est la propriété d’un Etat. L’objectif est de faire fructifier les excédents budgétaires à partir de prises de participations dans des entreprises du monde entier. Les SWF se caractérisent par le fait que les capitaux sont détenus par les Etats, laissant planer des interrogations quant { une éventuelle tentative d’exercer une influence politique dans des entreprises et structures étrangères. « Le passé montre qu’ils ne se comportent pas en activistes politiques », contrecarrait en 2008 dans un entretien accordé à L’Agefi Hebdo Nicolas Véron, économiste au centre de réflexion européen Bruegel. « La hausse des cours du pétrole est une grande opportunité pour les pays, comme l’Arabie Saoudite et comme ses voisins du Golfe, qui ont la chance de posséder cette ressource. Mais nous savons tous que cette ressource n’est pas infinie. Avec sagesse, plusieurs pays de la région ont canalisé une partie de cette richesse aujourd’hui abondante dans des fonds souverains destinés à la faire fructifier pour les générations futures », a notamment déclaré Nicolas Sarkozy en janvier 2008. Les « pétrodollars » ou les excédents commerciaux de certains pays leur permettent de pouvoir investir { l’étranger et ainsi de prendre part au jeu de l’économie mondiale. Le retour sur investissement semble bien plus important aux yeux des responsables des SWF que le contrôle de sociétés, les fonds étant notamment destinés au fonctionnement intérieur des Etats, tels les régimes de retraite. La Libye sous le feu des regards « Bras politico-financier du gouvernement sur le plan national, régional et international », selon Ubifrance, la Libyan Investment Authority serait à la tête de 75 milliards de dollars, soit 53,8 milliards d’eurosxix. Cette manne financière doublerait même, selon son rapport annuel, en y adjoignant les réserves de la banque centrale libyenne. Les derniers chiffres disponibles, datant de 2008, faisaient ressortir 7 milliards d’euros d’investissements en Europe, notamment dans le secteur bancaire et financier. Pour le Financial Times, les ressources émanant des exportations de pétrole brut reviennent à la banque centrale libyenne, les ventes déclinant, selon le quotidien financier britannique, suite à l’insurrection armée et { la répression s’en étant suivie. L’immobilier constitue également un moyen de diversification mais local cette fois-ci. Parmi les pays du Golfe, Dubaï est celui qui a le plus utilisé ce levier, engendrant un niveau d’endettement particulièrement fort. A travers les hôtels, le tourisme est notamment un secteur sur lequel lorgne particulièrement l’émirat.

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Conclusion Puissances financières dont l’assise sur les revenus tirés du pétrole est sujette { de nombreuses convoitises et initie de multiples revendications, les « pétromonarchies » sont contraintes de devoir trouver une réponse à une demande croissante de rééquilibrage dans la redistribution de la rente pétrolière parmi leurs populations. Dans le Golfe, de petits Etats particulièrement prospères comptent bâtir une croissance durable à partir de cette manne financière, dont la réduction programmée incite à diverses formes de diversification, notamment par le biais d’investissements, comme le prouve l’éclosion de nombreux fonds souverains. Par le passé, le pétrole a joué un rôle primordial dans l’affirmation politique de la région, marquée par une diversité de politiques. De multiples conflits trouvent leur source, ou une des raisons les ayant initié, dans le contrôle des gisements. La prédominance de la région dans le commerce de pétrole « conventionnel » reste, en dépit de la recherche par les pays occidentaux de nouvelles sources d’énergie, un moyen de pouvoir sans équivalent. Cette force représentée par « l’or noir » se traduit notamment par une influence sur les économies européennes, américaines et asiatiques particulièrement importante, et ce à tous les échelons. La recherche par l’OPEP d’un « prix d’équilibre » à même de satisfaire toutes les parties constitue le moyen le plus sûr, pour le cartel, de sécuriser ses revenus et les relations de ses membres avec les autres Etats. La position stratégique occupée par le Moyen-Orient dans l’approvisionnement en pétrole reste donc, en dépit d’une légère réduction de cette place, importante. Les demandes en provenance des pays émergents ainsi que la réussite des différentes politiques de diversification et de placements conditionnent, avec le caractère nécessaire de répondre aux aspirations naissantes à un partage des richesses plus égal, le futur de cette situation. i

http://www.lefigaro.fr/matieres-premieres/2011/04/04/04012-20110404ARTFIG00584-les-tensions-en-libye-font-encore-grimper-le-petrole.php http://www.20minutes.fr/article/662538/economie-pourquoi-crise-egypte-fait-flamber-prix-petrole iii http://www.opec.org/opec_web/en/press_room/178.htm iv Cf. section II, paragraphe 3 v Cf. paragraphe 2 vi http://www.rfi.fr/moyen-orient/20110302-irak-exportations-petrole-boostees-crise-libyenne vii Cf. paragraphe 2 viii La Syrie dans l’impasse de la répression, La Tribune, N°4715, vendredi 29 avril 2011, p.6 ix Cf. section III x http://www.cours.polymtl.ca/mec4230/Autres%20Documents/Geopolitique%20du%20Petrole%20-%20Lacoste_2006.pdf xi Agence internationale de l’énergie, 2007 & http://www.casteilla.fr/fr/images_db/HGECS-3.pdf xii http://www.ceri-sciencespo.com/archive/2010/septembre/dossier/art_jpf.pdf xiii Un « plan Marshall » pour créer une nouvelle donne, Le Monde – Supplément Economie, N°20602, 19 avril 2011, pp. 4-5 xiv Le cas du Venezuela représente, notamment au regard des particularités politiques de ce pays d’Amérique latine, un poste d’observation privilégié de ce mouvement. xv « Le ‘’printemps arabe’’ a crée un précédent dans le Golfe », Gilles Paris, Le Monde, 26 avril 2011, p.7 xvi http://www.gcc-sg.org/ xvii http://www.international.gc.ca/commerce/strategy-strategie/r8.aspx?lang=fr xviii http://www.jdf.com/interview/2008/07/19/04008-20080719ARTHBD00043-arjun-n-murti-analyste-pour-le-secteur-energie-chez-goldman-sachs.php xix http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2011/03/08/04016-20110308ARTFIG00409-comment-la-libye-essaime-ses-petrodollars.php ii

Directeur de la publication : Franck Stassi  contact@businessmarches.com  www.businessmarches.com Ce document ne peut être reproduit ou diffusé sans l’accord de Business & Marchés. Il ne peut être modifié. La diffusion de ce magazine non-accompagnée des crédits, ou de manière partielle, ou à des fins commerciales, est strictement interdite.

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Le Moyen-Orient face à l'évolution de sa position stratégique

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