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C o n c o u r s d e n o u ve l les

« Jeu d e p l umes »

U n i ve rsi té d e Bre ta g ne- Su d

et

Bib l i o t h è q ue U n i ve rsi t a i r e

d e Lo r ie n t

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Sous l'eau

par Myriam Guillevic

Corentine allait sur le sentier de bon matin. Elle avait tout d'abord une côte à gravir, qu'elle faisait parfois à pieds en roulant son vélo à côté d'elle, puis une merveilleuse pente qui déboulait après un virage sur un pont de bois. Et, enfin, l'école du bourg. Dans ce trajet, ce qu'elle préférait c'était passer sur le petit pont : elle y sentait tout à coup une fraîcheur venant de l'eau, une odeur singulière due à tous ces êtres vivant dans la rivière. Le soir, lorsqu'elle franchissait le pont en sens inverse, elle s'y arrêtait et se penchait pour regarder l'eau filer sans cesse vers l'aval, vers la mer sans jamais rebrousser chemin. D'ailleurs toutes les plantes indiquaient cette direction de leurs longs filaments verts. Corentine, en contemplant l'eau, rêvait de sa destination ; la mer l'attirait mais elle lui semblait si lointaine ! La petite fille s'imaginait grenouille, anguille ou poisson pour parvenir jusqu'à la mer. Elle n'aurait qu'à suivre le courant, elle y arriverait sans peine. « Qu'y a-t-il au fond de la mer ? », se demandait la petite fille. « Si je suivais un courant d'eau, que rencontrerais-je ? » Elle s'imaginait alors au fond de l'eau : les couleurs des algues et des plantes aquatiques, le lent ondoiement des courants et toute la diversité des petites et grosses bêtes peuplant cet univers. Une fois, en fermant bien les yeux lorsque le jour tombait, respirant l'odeur mouillée de la rivière, elle sentit aussi la froideur de l'eau et l'absence de lumière, là-bas tout au fond. Alors bien vite elle respira un grand coup et remonta en selle pour le dîner qui l'attendait dans sa maison. Ce qu'elle n'imaginait pas, c'était ce squelette qui pensait à elle sur sa chaise à bascule, dans sa ruine, enchaîné aux algues, submergé par des mètres d'eau.

Ce soir, elle avait une histoire effrayante à raconter à ses parents. Elle était tellement pressée de rentrer qu'elle roulait plus vite que d'habitude et fit une chute magistrale dans un fossé, peu avant d'arriver chez elle. La jeune Corentine réussit tant bien que mal à se relever, à sortir elle et sa bicyclette du trou et à clopiner en gémissant jusqu'à chez elle. Toutefois, elle n'avait nulle part de douleur particulièrement aiguë, elle savait – pour avoir eu un bras cassé – que rien de la sorte ne lui était arrivé cette fois. Lorsqu'elle arriva enfin sur le seuil de sa maison, elle n'avait plus vraiment mal quelque

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part, juste des égratignures qui la picotaient un peu. Aussi entra-elle avec un énergique « Maman, Papa ! J'ai une histoire à vous raconter ! ». Du fond de la cuisine, la petite fille entendit la voix de sa mère lui répondre : « Ah oui ? Viens vite nous raconter cela, ma grenouille ! ». Corentine se déchaussa et ôta son manteau, enfila ses chaussons, posa son cartable et commença, en employant le ton un peu docte de son institutrice : « Alors voilà. J'ai appris aujourd'hui qu'il y a bien longtemps, mais vraiment très longtemps », insista-t-elle, « nos ancêtres vivaient dans des cavernes. Ils ont même laissé des peintures sur les murs. - Et que peignaient-ils ? », l'encouragea son père. « Les animaux qu'ils chassaient ou bien leurs mains, par exemple. Seulement certaines de ces grottes sont sous l'eau maintenant, et les hommes sont morts engloutis ! C'est atroce, non ? - Mais non, ils ne sont pas morts engloutis, Corentine », répondit sa mère. « La mer ne monte pas à toute allure, ils ont eu le temps de partir avant, ne t'inquiète pas ! » La petite fille regarda sa mère un instant avec des yeux ronds puis eut un grand soupir emphatique pour montrer son soulagement. « Ah ! Heureusement ! Parce que ce doit être horrible et atroce de mourir noyé ! » Sur ce, la soupe étant chaude, la famille se mit à dîner.

Ce que Corentine avait imaginé, mourir noyé, elle ne savait pas que le squelette au fond de l'eau l'avait vécu. Il s'était un jour endormi, le chat sur ses genoux, et lorsqu'il avait voulu se réveiller, il avait vu son corps entouré d'eau. Il aurait voulu se débattre mais il se rendit compte qu'il ne parvenait plus à se lever, que d'ailleurs il ne sentait plus vraiment la masse de son corps, et que son bras gauche – à moins que ce ne fût le droit – ne voulait plus fonctionner. Ce bras était devenu faible dans sa vieillesse et le squelette attribuait cela à une ancienne fracture. Il voulut crier mais l'eau qui l'avait désormais submergé annulait le moindre son, le transformant en une faible ondulation de l'eau. Alors, n'ayant plus rien à faire, il décida de s'endormir, pour ne pas trop sentir la mort passer ; Dieu merci il était déjà mort, il ne pouvait plus en souffrir. Il y avait juste cette froideur de l'eau à supporter. Peu à peu il ne lui resta plus que les os, et il pu alors observer son anatomie sans besoin d'examen radiologique. Il s'amusa à compter et recompter ses dents, en partant du haut, du bas, de la droite puis de la gauche, dénombrer ses côtes et les phalanges de ses orteils. Mais très vite, ce genre d'activités le lassa et il décida de se plonger sans ses nombreux souvenirs.

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Il y a bien longtemps, lorsque l'eau se tenait loin, bien loin de ses frontières, le squelette se souvenait encore du murmure du vent, du parfum des hortensias plantés dans la terre, du jacassement des oiseaux voltigeant dans le ciel, de la lumière claire et non atténuée du soleil doré d'hiver. Au tout début, au moment où commence son histoire, alors que ses os ne pesaient pas bien lourd, l'eau était à des kilomètres au loin, il ne savait même pas ce qu'était cette étendue froide, mouvante et salée. Peu à peu il avait grandi et avait connu les douleurs causées par la croissance des dents. Mais comme il les aimait, ces dents ! Sans elles, pas question de mordre dans du pain croustillant, de mâchonner des abricots secs ni de grignoter des châtaignes grillées dans la cheminée. Il se souvenait encore que la lumière des flammes était chaleureuse même si parfois la fumée le faisait tousser. Il y eut aussi tout un chapelet d'histoires qu'un petit vieux venait raconter le dimanche soir, des histoires de paysages lointains, de fées et de chevaliers, de dames blanches, de trolls et de revenants squelettiques. C'est ainsi qu'il entendit pour la première fois parler de la mer. « La mer ! », pensa le jeune squelette, « comme il me plairait de la voir, de la sentir ! Du bleu à l'infini, des effluves de sel et de goémon, et les cris des oiseaux marins qui l'accompagnent ! Comme j'aimerais la voir un jour ! ». Sans doute était-il trop fasciné par les histoires du vieux pour être capable d'apprécier ce qu'il vivait. Puis le printemps arriva et le vieux ne revint pas. La famille de l'enfant planta des fleur dans leur jardin, et une bordure de jacinthes bleues le long du mur peint en blanc. Il y avait des boutons d'or dans les prairies aux alentours et de l'herbe grasse que broutaient goulûment de petites vaches blanches et noires aux cornes en lyre. L'enfant peu à peu oublia la fascination de la mer et se mit à respirer tous les parfums du printemps. Il se rendit compte alors qu'il aimait l'odeur de la terre et la fragile caresse du vent de mai. Il aimait le bruit des draps qui séchaient sous le vent dans le jardin, les couleurs des fleurs des champs, le meuglement bougon des vaches et les miaulements des chats se disputant pour les caresses des enfants.

Quelques semaines plus tard, se fut l'automne et ses pluies à répétition. La rivière monta et monta encore jusqu'à sortir de son lit, submergeant le petit pont de bois. Corentine s'en réjouit quelques jours, cela lui faisant manquer l'école jusqu'à la décrue, qui à son grand regret ne tarda pas. Ses parents, eux, s'inquiétèrent : cela n'était encore jamais arrivé. Même le vieux grand-père du bourg aux cheveux blancs, conteur de son état, n'avait jamais évoqué ce fait. « Mais alors, nous allons peut-être devenir une île ? », demanda Corentine surexcitée. « Comme ce serait chouette ! Nous aurions la mer juste à côté de nous ! », s'exclama la petite fille. Ses parents sourirent de son inconscience et se regardèrent avec un brin d'angoisse. Et si,

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un jour, l'eau arrivait à leur porte ? « Mais, non, l'eau ne monte pas si vite », se rassurèrent-ils. Et la vie continua. Au fond de l'eau, le squelette calculait : ne serait-ce que quelques millimètres par an, mis tous bout à bout, cela finissait par faire des centimètres et des plages englouties, puis des mètres et des ancêtres obligés de quitter leurs grottes et leurs peintures rupestres.

Le temps passa, Corentine grandit et la mer grignota encore quelques millimètres. La rivière, quant à elle, avait détourné le cours de ses méandres et encerclait presque sa maison. Lorsque celle qui n'était plus une petite fille eut son premier cheveu blanc, aussi blanc que la fine toison de feu le vieux conteur, la rivière connut une crue magistrale, après qu'il eut beaucoup plu durant tout l'hiver. La tumultueuse rivière sortit encore de son lit et cette fois rendit îlienne la maison de Corentine. Il s'y ajouta une grande marée et une dépression à l'embouchure de la rivière, si bien que pour la première fois, en s'arrêtant sur le petit pont de bois, Corentine sentit une furtive effluve salée. « Enfin la mer me rejoint ! », songea-t-elle doucement au fond d'elle-même. « Il faut donc rebaptiser mon logis ! » A ce moment son chat gris vint se frotter à ses jambes pour réclamer à la fois des caresses et sa pâtée. Alors Corentine lui dit : « Cet endroit s'appellera désormais l'Ile aux Chats, mon beau Mistigris ! L'île où les chats baillent, ronronnent et miaulent en paix sans être importunés par les chiens du voisinage ! », plaisanta-t-elle gaiement en s'époussetant de son premier cheveu blanc. Au fond de l'eau, le squelette pensait à son pauvre crâne dégarni. Il n'avait pas aimé voir blanchir ses cheveux au début. Mais là, même de pauvres filaments blanc laiteux lui auraient convenu, tant il souffrait de cette froideur mortuaire de l'eau des profondeurs, sans lumière, sans couleur, sans le moindre reflet parvenant de la lointaine surface.

Encore une fois le temps passa. Corentine vieillit et s'acheta une chaise à bascule où elle prit vite l'habitude de se bercer en début d'après-midi, Mistigris ronronnant sur ses genoux. Parfois elle s'y endormait, et seule alors du monde réel lui parvenait la rivière, la rivière et son glougloutement éternel. Celle qui était désormais une dame âgée, usée et flétrie comme une pomme qui a passé l'hiver, avait gardé son âme de petite fille et s'imaginait toujours grenouille sautillant sur les galets des berges, anguilles se mouvant entre les algues ou encore poisson marin aux écailles argentées. Un jour, elle rêva si bien qu'elle la sentit, cette mer, ce sel, cet iode, ce roulement des vagues, et puis cette écume si caressante et amusante mais disparaissant trop vite à son goût. Corentine se sentait portée, soulevée par la mer, emportée dans un tourbillon d'eau,

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abandonner l'air pour l'ondoiement des courants, la lumière pour le chatoiement des reflets, les parfums de la terre pour ceux de l'océan. Enfin vint le froid de l'eau, ce froid qu'elle avait ressentit en passant sur la rivière il y avait de cela fort longtemps. Alors Corentine se dépêcha de mourir pour ne pas trop en souffrir, laissant cela à son squelette. Corentine, en attendant suffisamment la mer, avait fini par être rejointe par elle. « Tu es montée, la Mer ! Lentement, certes, j'ai dû t'attendre toute une vie mais tu es là maintenant car tu montes, plus que le monde ne l'imagine, tu croîs et gagnes du terrain bien plus que je ne l'espérais moi-même... » Alors, d'une dernière vague, la mer lui lécha ses cheveux blancs, l'ayant entièrement submergée.

Tout contenu de ce document est soumis aux droits d'auteurs, merci de les respecter. Texte : Myriam Guillevic Illustration : Amandine Untereiner

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Lauréate du concours de nouvelles "Jeu de plumes" UBS Lorient

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