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L’ÉDITO DES RÉDACTEURS

Lectrice, lecteur, et tout particulièrement toi, jeune étudiant·e de BA1, Que tu te demandes dans quel enfer tu as atterri ou que tu bouillonnes déjà à l’idée de commencer ta vie universitaire, bonjour à toi et bienvenue à l’ULB. Bien que certaines façades des bâtiments du campus ne soient pas à la hauteur du paysage rocheux de l’Etna, tu remarqueras vite que tu t’es inscrit·e dans une université en ébullition constante, avec une communauté étudiante plus entreprenante qu’un volcan en activité.


Tu tiens entre tes mains le Bulletin, le journal bimensuel du Cercle du Libre Examen, association du campus qui organise de nombreuses conférences et débats enflammés. Depuis sa création en 1928, les comités de cercle se sont successivement passé le flambeau et ont fait brûler la flamme du libre examen sur notre campus. Notre comité, tout feu tout flamme, ne fait pas exception à cette dynamique et nous sommes plus déterminé·e·s que jamais à mettre en lumière les combats et questionnements actuels. Moteur de l’engagement et de la réflexion, tu trouveras au Cercle un espace ouvert, bienveillant et accueillant, où tu pourras faire voler en éclats les dogmes, préjugés et pensées fascisantes. Et cela sans prétention, car le Cercle du Libre Examen, bien qu’il puisse être un phare illuminant l’horizon, n’orientera jamais les cadrans de la boussole de ta pensée dans une unique direction. Cependant, si la nuance est pour de nombreux sujets le combustible du feu de vérité le plus ardent et le plus pur, il y a des luttes et engagements où la pâle flamme de la prise de recul théorique n’est pas à la hauteur, et où l’on se doit de bouillonner pour pouvoir briller de mille feux. Mettre à feu et à sang le patriarcat, déceler les mèches fascisantes des pyromanes de l’extrême-droite, crier au feu quant au racisme systémique, réagir ardemment vis-àvis de la planète qui brûle et de l’urgence écologique et sociale qui en découle, incendier les échafaudages de discriminations, d’injustices et d’inégalités sociales… Il s’agit parfois d’éjecter son magma incandescent d’engagements comme un volcan en éruption pour que la lave crée les terrains fertiles de végétations florissantes de la société de demain. L’engagement dont on parle prend ici la forme d’écrits enflammés. Loin d’être un engage-

ment abstrait et théorique, écrire est à la fois une arme de combat, un privilège et un honneur. Écrire est un moyen de mettre sous le feu des projecteurs les invisibilisé·e·s, de dénoncer les injustices et de s’interroger sur les sujets existentiels qui nous agitent. Un journal est un brasier qui façonne les imaginaires de demain et notre plume un outil au service de la vérité et de l’égalité. C’est cet idéal qui a animé notre comité cet été. Loin d’être encore à la hauteur de cette ambition, tu trouveras cependant dans les pages suivantes des articles sur des sujets aussi diversifiés et riches que notre comité. Qu’ils traitent de féminisme, de géopolitique ou de philosophie, nous espérons que leur lecture te servira de combustible pour exalter la flammèche en toi qui te pousse à t’engager. Et, si toi aussi, enfiévré par la lecture des pages qui suivront, tu brûles d’envie d’apporter tes braises à la flamme du Cercle du Libre Examen et de mettre au bûcher les dogmes et conservatismes en éclairant ce journal de la lueur ardente de ta plume, n’hésite pas à nous envoyer un message. Le fil incandescent de ta pensée en construction sera bientôt la source lumineuse d’un scintillement éblouissant. Alors, embrase-toi, prends feu et rayonne. Le vent nouveau qui excite la flamme d’un grand feu se lève déjà à l’horizon. Et n’attends pas trop, car, si ta flamme embrase le monde, le feu meurt entouré de cendres. Nous t’attendons.

ADRIANO LA GIOIA & LOÏC CROBEDDU,


Je souhaite m’adresser tout particulièrement aux nouveaux·elles étudiant·e·s qui s’apprêtent à découvrir le monde universitaire dans un contexte fort particulier, celui du covid-19. Dans ce contexte de crise sanitaire, climat qui peut paraitre anxiogène, il est primordial de redoubler de vigilance. Les activités que nous mettrons en place seront toujours plus nombreuses et notre université continuera de nourrir le débat et la déconstruction de nos modèles préconçus. Je suis intimement convaincu que notre raison d’être transcende ces agencements logistiques. En effet, il est inconcevable que cette année académique soit dénuée de toute mise en pratique du principe du libre examen. En revanche, toutes les raisons de se montrer vigilant·e·s sont à trouver en dehors des murs du campus.

Quelques mois avant cette pandémie qui a monopolisé l’espace médiatique, l'extrême droite a fait un bond significatif dans les sondages d’intentions de vote. Ainsi, au nord du pays, il semblerait que près de la moitié des citoyen·ne·s soient susceptibles de faire ce choix lors des prochaines élections.

Sous prétexte de liberté, nos élites politiques se permettent de mettre sur un pied d’égalité des courants politiques diamétralement opposés au niveau des valeurs. Le fascisme et les discours à tendance fascisante se font de plus en plus entendre dans une impunité totale. L’antifascisme, quant à lui, est relégué au second plan, voire marginalisé.

Il est donc primordial de demeurer vigilant·e·s, car nous constituons une partie du futur de notre société. Si ce n’est pas aujourd’hui que nous usons de notre impertinence, quand est-ce que ce sera le cas ? En effet, ce passage à l’université est l’occasion de se construire et de travailler sur sa propre subjectivité afin de se remettre en question. C’est cet état d’esprit qui doit se matérialiser en un engagement clair et sans réserve.

Les atteintes réactionnaires à l’inéluctable transformation de notre société sont nombreuses et il serait impossible de toutes les énumérer. Les récents blocages de dépénalisation de l’IVG par les partis politiques catholiques et d’extrême droite, les violences policières ayant entrainé la mort de citoyen·ne·s pour la plupart racisé·e·s ou encore la déportation de centaines de milliers d’Ouïgours en Chine sont autant de problématiques occultées et reléguées au second plan. Inutile de vous faire un monologue sur la situation liée au Covid-19 et sur ses conséquences. Certes, celles-ci sont réelles, mais elles ne peuvent être un prétexte pour mettre de côté notre engagement et notre capacité à réagir lorsque le progrès social est mis à mal. Plus que jamais, nous devons faire preuve de résilience.


Les possibilités de s’investir à l’université sont multiples. En effet, il n’existe pas moins de 80 cercles culturels, folkloriques ou encore politiques qui permettent de vous engager en parallèle de vos études. Vous remarquerez vite que l’étroitesse d’esprit et la passivité n’ont pas leur place au sein de notre université. Bien plus qu’une simple usine à diplômes, celle-ci regorge de moult opportunités qui permettent aux étudiant·e·s de s’épanouir.

Vous venez d’entrer dans un monde riche de découvertes qui façonnera votre futur et votre épanouissement personnel. Néanmoins, il est important de rappeler que notre campus est un îlot au sein d’une société qui demeure encore largement inégalitaire. En effet, être étudiant universitaire relève du privilège et il est primordial de s’en rendre compte afin d’éviter que notre travail demeure aux mains d’une poignée d’irréductibles. Milieu bourgeois par excellence, notre université et plus particulièrement notre cercle se doivent d’en tenir compte, au risque de pervertir la raison même de son existence.

Il vous incombe donc désormais de prendre la mesure de votre engagement au sein de notre Alma Mater. La résilience des étudiant·e·s face à la crise de la Covid-19 prouve encore une fois que l’engagement étudiant n’est pas seulement historique. Au contraire, il se vit en ce moment même et cela grâce à vous.

ABDELMONIM HENDRIKS

« Vous venez

d’entrer dans un monde riche de découvertes qui façonnera votre futur et votre épanouissement personnel. Néanmoins, il est important de rappeler que notre campus est un îlot au sein d’une société qui demeure encore largement inégalitaire.»


PRÉSENTATION DU COMITÉ

Chère lectrice, cher lecteur,

Nous, comité du Cercle du Libre Examen, te souhaitons une excellente rentrée académique 20202021. Nous pensons plus particulièrement à toi si c’est ta première année au sein de notre université. Malgré les conditions particulières de cette année, nous avons fait en sorte d’adapter à la situation actuelle la plupart de nos activités. Voici ci-dessous un aperçu général de nos activités :

RÉUNIONS HEBDOMADAIRES ET COOPTATION Nous nous retrouvons tous les lundis soir en réunion avec l’ensemble du comité. Les coopté·e·s participent également à la discussion et les points administratifs, projets et évènements du Cercle y sont abordés.

MIDI-LIBREX ET CONFÉRENCES Nous organisons régulièrement des Midi-Librex, qui consistent en une conférence sur le temps du midi avec un·e invité·e sur un sujet très précis. Les conférences, elles, se déroulent le soir, brossent des thématiques plus larges et permettent d’inviter plusieurs intervenant.e.s pour débattre. Nos Midi-Librex et conférences seront diffusés en live sur Facebook, et également repostés sur notre chaine Youtube. Nous rendrons également les Midi-Librex et divers évènements retransmis sur les différentes platteformes de podcasts.

BULLETINS, CAHIER ET POUR Le Bulletin, journal du Cercle que tu tiens entre tes mains, est le fruit de la rédaction de l’ensemble du comité et de ses coopté·e·s. En plus de ces publications, nous écrivons ponctuellement des Pour, un condensé de courts articles à prise de position forte sur une thématique spécifique sous forme de une de journal. Enfin, le Librex publie des Cahiers, qui consistent en un regroupement d’articles académiques rédigés par des chercheur·se·s sur un sujet de société.

CULTURE, MANIFESTATIONS ET BALS Notre comité organise également des bals, des sorties au musée, des visites d’exposition et t’invite à différents évènements et manifestations qui ont lieu dans la ville de Bruxelles. Nous te convions à notre premier évènement de l’année qui aura lieu ce lundi 28 septembre, le Bibrex. C’est l’occasion pour toi de nous rencontrer physiquement autour d’un verre et de nous oposer toutes vos questions.


LE BUREAU Président : Abdelmonim Hendriks Vice-présidente : Ninon Henry Secrétaire : Elisa Veys Trésorière : Ninon Ramlot Auxiliaire au bureau : Lucas VanHufflen

LE COMITÉ

L’ensemble de ces comités sont actifs durant l’année académique dans le but de créer différents évènements (conférences, manifestations, sorties culturelles, repartage d’articles) autour d’une thématique spécifique. Le Réflexion Europe est un tout nouveau comité et le Printemps de la Justice concentre ses différentes activités autour d’une semaine ayant pour thème la justice. Les comités de vigilance existent pour nous rappeler que certaines menaces, tantôt vives, tantôt diffuses, persistent et qu’il faut s’armer intellectuellement pour les contrer.

Rédacteur en chef (1) : Adriano La Gioia Rédacteur en chef (2) : Loïc Crobeddu Les rédacteurs en chef assurent la publication des différents journaux, cahiers et pours du cercle. Archives (1) : Isaline Tournemenne Archives (2) : Gulliver Van Essche Les archivistes assurent la bonne gestion des archives du cercle. Il leur arrive aussi de dépoussiérer de vieux dossiers afin d’en faire le partage au comité et à nos lecteurs.

Bal et fêtes (1) : Margot Dior Peelman

LES ADMINISTRATEURS Administrateur : Owen Brown Administrateur : Paul Servais Administrateur : Teo Serra Administrateur : Tom De le Vingne Ce poste donne droit au vote lors des Conseils d’Administration et nécessite une élection comme un poste de délégué· e. Les adminis-

trateur·rice·s développent des projets durant l’année et organisent des conférences, tout en veillant au bon fonctionnement du Cercle.

Bal et fêtes (2) : Hélèna Salomon Bal et fêtes (3) : Anastasia de Braekeleer Culture : Louis Roumeguère Ielles sont à tous les coups derrière la majorité des évènements du cercle, hors conférences et midi-Librex. Du bal à la sortie théâtre, en passant par le Bibrex, ielles sauront vous donner envie de sortir

Comité de vigilance anti-surveillance – CVAS : Amine D. Comité de vigilance antifasciste – CVAF : Richard Carrère Réflexion Europe : Arthur Notéris Printemps de la Justice : Maria Vargiakakis

LES COOPTÉ.E.S Cooptée : Léa Planquart Cooptée : Zoé Dams Coopté : Tom Blondiau Coopté : Jonathan Vandescotte Coopté : Mathias Perl La cooptation est une première manière de s’investir au Cercle, ou pour les plus ancien·ne·s un moyen de garder un contact plus ponctuel avec le Librex. Nécessitant une lettre de motivation soumise au comité, les coopté·e·s participent aux réunions hebdomadaires, rédigent dans le Bulletin, organisent des conférences et interviennent lors des débats en interne, mais n’ont pas le droit de vote.


HISTOIRE DU CERCLE DU LIBRE EXAMEN CRÉATION DU CERCLE :

L’AVANT-GUERRE : FIN DES ANNÉES 1930

En 1909, lors d’un discours donné à l’occasion des 75 ans de l’université, l’université libre de Bruxelles adopta le libre examen comme principe fondamental. C’est une cinquantaine d’années plus tôt que Théodore Verhaegen, fondateur de notre Alma Mater, évoquait le concept de liberté d’examen pour la première fois en public, reflétant la volonté des pères fondateurs de l’ULB : proposer un enseignement libre, en s’éloignant des doctrines et dogmes caractéristiques de l’enseignement catholique.

Le début des années 1930 se caractérise par un contexte politique international mouvementé, situation qui permit aux membres du Cercle d’allier non seulement vie étudiante et engagement, mais aussi une activité de résistant. e pour certain·e·s d’entre eux.

« Examiner, en dehors de toute autorité politique ou religieuse, les grandes questions qui touchent à l’homme et à la société, sonder librement les sources du vrai et du bien, tel est le rôle de notre université, telle est aussi sa raison d’être » (Th. Verhaegen, 1854). Néanmoins, le Cercle du Libre Examen n’est créé qu’en 1928, faisant suite à une période d’engagement politique qui suivit la Première Guerre mondiale. Dès sa création, le Cercle se présente comme un lieu de réflexion et de débat ouvert à toutes et à tous, afin de promouvoir le libre examen au sein de l’université.

Une des figures prééminentes de cet engagement, Léo Moulin, président du Comité 1930-31, fut arrêtée en Italie fasciste pour propagande hostile au régime. La population estudiantine se retrouva unie dans son soutien à Léo Moulin, voulant affirmer les principes chers à leur université. Il s’avéra que le tribunal italien avait considéré le Cercle du Libre Examen comme une « organisation subversive ». Le Recteur M. Smets vint représenter l’accusé et s’avança pour défendre les valeurs de notre université, permettant au président de n’être condamné qu’à deux ans d’emprisonnement, qui furent d’ailleurs réduits par la suite. On peut noter le soutien du Cercle du Libre Examen, ainsi que de l’A.G. étudiante et des divers cercles politiques de l’ULB aux antifranquistes lors de la Guerre d’Espagne. En particulier, Pierre Brachet, docteur en droit de


la promotion 1933, trouva la mort à Madrid le 11 novembre 1936 en luttant contre le régime de Franco. La mort de Brachet eut un fort impact sur la communauté estudiantine de l’ULB. Fin 1937, une dizaine d’étudiants se rendirent en Espagne pour distribuer les fonds récoltés par l’Association Générale des Étudiants. Ils créèrent à leur retour le Comité Estudiantin d’Aide à l’Espagne Républicaine. C’est également en septembre 1937 que se forma le 14e bataillon, regroupant en son sein les volontaires internationaux de nationalité belge ainsi que des camarades espagnols, groupe qui prendra ensuite le nom de « Bataillon Pierre Brachet ». 1937 est aussi l’année où les Cahiers du Libre Examen virent le jour, initiative faisant suite à la formation d’un Comité de vigilance antifasciste (CVAF) 3 ans plus tôt. Ce projet, lancé par Carmen Boute et Charles Dossogne, permit d’une part au Cercle de diffuser le principe du libre examen, notamment en s’affirmant antifasciste et attaché à la paix en Europe. D’autre part, les Cahiers permirent aux étudiant·e·s — et éventuellement aux enseignant·e·s — d’exprimer leurs opinions sur les sujets les plus divers. Ainsi, les Cahiers vinrent combler un vide à l’ULB puisqu’aucun organe ne reflétait la vie intellectuelle de l’ULB à l’époque. Le premier Cahier publié contenait d’ailleurs un des premiers écrits du futur prix Nobel de Chimie, Ilya Prigogine, alors membre du comité du Libre Examen.

SECONDE GUERRE MONDIALE : L’UNIVERSITÉ FERME SES PORTES Le 24 novembre 1941, après avoir fermé puis rouvert les portes de l’Université, le CA de l’ULB décida unanimement de suspendre les cours pour une durée indéterminée, refusant de se soumettre à la volonté des nazis. Certain·e·s étudiant·e·s furent accueilli·e·s dans d’autres universités belges, et la tenue de cours secrets se mit en place pour venir en aide aux étudiant·e·s de l’ULB. Jean Burgers et Richard Altenhoff, étudiants du Cercle du Libre Examen, rejoignirent la Résistance, formant alors le Groupe G aux côtés de nombreux autres étudiant·e·s. Ces deux résistants, aujourd’hui célèbres, furent respectivement pendus et fusillés pour leurs idéaux. Le Groupe G restera la figure emblématique de la résistance universitaire au sein de l’ULB, bien qu’il ne fût pas le seul groupe de résistance qui en soit issu. Sa particularité se trouvait principalement dans sa manière de préparer ses sabotages et dans son esprit scientifique et prévoyant. Un réseau national d’environ 3000 femmes et hommes vit le jour afin d’obtenir le plus d’informations possible, et permit de définir les opérations qui étaient à la fois les plus destructrices pour les Allemands et les moins risquées pour les Alliés.

Par la suite, en novembre 1938, naît le Bulletin d’Information du libre examen qui est à l’époque un supplément gratuit des Cahiers. Ce n’est qu’après que le bulletin deviendra une publication à part entière. Le premier Bulletin fût rédigé par Jean Burgers, qui fonda également « Le Jeudi ». Ces multiples publications reflètent de la tension de l’époque entre un libre examen neutre et un libre examen engagé. En effet, alors que les Cahiers s’identifint à un lieu de débat ouvert à toute opinion, « Le Jeudi » se voulait plus revendicatif et polémique.

ILYA PRIGOGINE


Etudiant·e·s, professeur·e·s, assistant·e·s, citoyen·ne·s ordinaires, joignirent leurs connaissances et organisèrent la fameuse Grande Coupure du 15 janvier 1944. Une trentaine de pylônes soigneusement choisis sur tout le territoire national furent abattus, coupant l’approvisionnement des usines allemandes. L’Allemagne perdit ainsi plus de 10 millions d’heures de travail.

« Les membres du Groupe G ont appris que si l’action est tout, elle n’est rien sans la pensée. L’action n’est donc pas l’excuse de tout. » Auteur inconnu. Si cette résistance issue de l’ULB réussit à être exceptionnellement efficace face à l’oppresseur nazi, ce fût au prix de nombreuses pertes au sein de sa communauté. C’est aussi pour cela que la vigilance du Cercle vis-à-vis de l’extrême droite s’est voulue forte tout au long de son histoire.

« périsse le monde s’il ne peut se construire sur la justice, la tolérance, la commune égalité de tous les hommes, sans distinction de classe et de conviction ».

Robert Leclercq, successeur de Jean Burgers au groupe G

JEAN BURGERS

APRÈS-GUERRE : LE CERCLE PREND POSITION L’époque d’après-guerre se distingua par un optimisme commun, où libéraux, socialistes et communistes étaient provisoirement unis par l’idéal d’une lutte contre les totalitarismes. Ce contexte fut propice à la promotion du Cercle, qui devint progressivement de plus en plus important au sein de l’université. Dans un contexte de scientisme et de profonde croyance en l’écroulement de la religion grâce à l’impact de la science, l’adhésion au principe de libre examen se retrouva plus que jamais au centre de la vie ULBiste. Il était en effet nécessaire d’adhérer à ce principe pour exercer une quelconque fonction dans la communauté estudiantine. Cela prit parfois des proportions inattendues. Ainsi, cet engagement ne concordant pas avec la confession catholique, le président du Cercle du Libre Examen et la vice-présidente de l’A.G., s’étant mariés à l’église pour satisfaire leurs parents, furent priés de remettre leur démission. (Anecdote datant des années 50)

Le Cercle, déterminé à exploiter sa notoriété grandissante, prit position sur de nombreux sujets, notamment le racisme et les discriminations des étudiant·e·s étrangers. En 1950, suite aux manifestations menées par la professeure Lucia de Brouckère, le Cercle du Libre Examen et l’A.G. étudiante affirmèrent leur ferme opposition au retour de Léopold III. Le Cercle défendit également les époux Rosenberg, suspectés d’espionnage nucléaire au profit de l’U.R.S.S., en envoyant une lettre au président des États-Unis Harry Truman. Cette dernière prise de position avait essentiellement pour but de sensibiliser les étudiant·e·s. Cependant, en 1956, deux manifestations opposées furent organisées le même jour, l’une pour condamner le « colonialisme » anglofrançais, l’autre pour condamner l’invasion soviétique de la Hongrie. Une nouvelle fois, le Cercle était divisé par des engagements idéologiques divergents. Un nouveau clivage politique éloignait la lutte anticléricale des esprits et l’empêchait de rester un centre philosophique unanime.


GOLDEN SIXTIES Au cours des années 60, le comité du Cercle invita de plus en plus d’intellectuel·le·s à participer à ses Cahiers, réduisant les contributions des étudiant·e·s. Il en vint également à remettre en question sa neutralité. En effet, cette notion était utile pour prévenir les conflits entre libéraux, socialistes et communistes, mais une conception plus radicale devait émerger pour s’adapter au contexte de l’époque. D’après les mots de Marc Meurrens «  Le libre examen n’est pas neutre », et, selon Philippe Vienne « Il ne saurait rester indifférent à ce qui se passe à tous les niveaux du politique et du social qui l’entoure, il doit prendre position ». Le nouveau défi était donc de concilier libre examen et engagement. Le Cercle participa notamment en 1967 à la création d’un Comité de défense de la démocratie en Grèce, alors sous la dictature des colonels. La même année, Le Cercle voulut organiser un cycle de conférences sur la guerre du Vietnam. Cependant, suite à des incidents qui éclatèrent lors de la première conférence, le Cercle se retira du projet. Le 13 mai 1968, le comité organisa un rassemblement pour protester contre la dictature des colonels en Grèce. C’est à la fin de cette entrevue qu’une assemblée de centaines d’étudiant·e·s se forma afin d’organiser l’occupation de l’auditoire Paul-Émile Janson. Ce mouvement dura 47 jours, marquant le début du Mai 68 bruxellois. Le Cercle du Libre Examen prit part aux travaux de réforme de l’université qui suivirent. Cependant, mis à part l’occupation du Janson, il est étonnant de constater que le Cercle ne s’est que très peu intéressé aux évènements de Mai 68.

ANNÉES 70 : AFFAIRE DU CERCLE DES NATIONS Le comité, s’insérant dans un contexte d’antagonisme entre divers mouvements de gauche et d’extrême gauche, était perçu comme l’un des rares endroits ouverts à la discussion, par-

ticulièrement pour les étudiant·e·s étranger·ère·s qui n’avaient pas d’autre espace de dialogue. Le Cercle passa alors à l’action en menant l’offensive contre le socialiste flamand Vranckx, ministre de la Justice de l’époque. La « Solidarité Étudiants Étrangers », une sorte d’assurance mutuelle, fut créée pour contourner les restrictions récemment imposées. L’affaire du Cercle des Nations est la grande affaire des années 70. En face de l’ULB, dans un club huppé nommé le Cercle des Nations, un groupe de sympathisants de la junte militaire au pouvoir en Grèce organisa en avril une soirée célébrant le troisième anniversaire de la prise de pouvoir des colonels grecs. Le Cercle du Libre Examen, s’étant déjà investi dans des manifestations, publications et autres évènements en soutien aux démocrates suite au coup d’État en Grèce, appela à manifester pacifiquement devant le bâtiment. Lorsque des individus s’en prirent à coups de lancers de bouteilles aux quelques agents de police qui gardaient le bâtiment, ces derniers appelèrent des renforts. Au vu de la violente répression policière dont les passant·e·s, médecins et étudiant·e·s furent indistinctement la cible, le campus fut transformé en champ de bataille pendant plusieurs jours. La provocation venant des suppôts des colonels, exigeant la rupture des relations diplomatiques, n’aboutit finalement pas. Finalement, seuls la rupture des relations culturelles et le rappel du chargé d’affaires furent mis en place. En 1971 parut le Cahier « Répression », dans lequel des explications vinrent éclaircir cette vive répression qui « se manifeste systématiquement dès que les valeurs traditionnelles sont remises en cause". (Cahiers, XXIVe série n° 1 ) Vers la fin des années 70, le Cercle du Libre Examen se joignit au docteur Willy Peers dans son combat pour la dépénalisation de l’avortement en Belgique. L’engagement du Cercle quant à cette thématique se traduisit par la publication du Cahier sur la « Condition féminine » en 1972, avec, entre autres, un témoignage bouleversant de l’avocate Gisèle Halimi. Parallèlement, un grand colloque sur les pays


de l’Est fût organisé en 1977, en rassemblant des représentants de l’ensemble de la dissidence démocratique. Une page entière du journal « Le Monde » fut consacrée à l’évènement, ce qui souligne l’impact important qu’eût le colloque au niveau international.

ANNÉES 80 : CONTESTATION POLITIQUE À travers diverses situations concrètes (telles que l’Affaire Graindorge), le comité fut amené à développer une meilleure connaissance de la justice pénale dans les différentes étapes d’un « trajet individuel » du client potentiel de la justice. Les différentes collaborations qui aboutirent à la publication de Cahiers permirent de mettre en exergue certains dysfonctionnements de la justice, tels que le conservatisme, le manque de moyens, les mauvaises conditions de détention, et bien d’autres. Comme le souligne Philippe Vienne, ce mouvement nous amène à une réflexion sur les frontières floues entre contestation politique et criminalité.

« Selon le témoignage de Stefan Verschuere, président du Cercle entre 1983 et 1985, les autorités de l’ULB semblaient s’interroger sur le militantisme parfois agressif dont faisait preuve le Cercle. » Selon le témoignage de Stefan Verschuere, président du Cercle entre 1983 et 1985, les autorités de l’ULB semblaient s’interroger sur le militantisme parfois agressif dont faisait preuve le Cercle. Les membres du comité avaient en effet de plus en plus de mal à s’accorder sur l’interprétation à donner aux évènements, craignant que des positions trop radicales ne marginalisent le Cercle. Faisant suite à des réflexions qui occupèrent le Cercle sur la question des frontières imprécises de la légalité, un Cahier fut publié en 1986 sur la question de la liberté de la presse. Plusieurs problèmes au sein de la RTBF furent mis en évidence, comme les nominations politisées ou encore les problèmes de liberté d’expression.

ANNÉES 90 : POLITIQUE INTERNATIONALE ET RETOUR AUX FONDEMENTS Les comités se succédant durant les années 1990, se sachant inclus dans une institution respectée en partie pour sa neutralité, craignaient qu’un engagement trop orienté ne les prive de leur crédit ou d’une partie de leur audience. C’est ainsi que le Cercle prit position le plus nettement possible sur base de principes qu’ils tenaient pour universels : respect des droits de l’homme, rejet de l’argument d’autorité, etc. Les activités du Cercle du Libre Examen, « empreintes d’une très nette tendance progressiste » selon Eric Mercenier, président du comité 1993-94, se multiplièrent d’année en année, proposant ainsi en 1991 une semaine d’action et de réflexion contre le racisme, puis en 1993 une semaine consacrée à la lutte contre l’exclusion sociale. Il était en effet primordial pour le Cercle de proposer aux étudiant·e·s la possibilité de rencontrer des spécialistes sur des sujets de politique internationale, l’information disponible dans les canaux traditionnels étant souvent biaisée. Le Cercle s’engagea plus concrètement dans le soutien aux étudiant·e·s de l’exYougoslavie, et participa à la Création de la coordination « Agenda pour la paix », un mouvement ayant pour but de faire pression sur l’Union Européenne afin d’exiger un engagement plus important de sa part. Par ailleurs, le Cercle du Libre Examen s’interrogea plus profondément sur ses fondements au travers de publications, conférences et évènements liés à la question de l’articulation entre religion et pouvoir. Le Cahier « Religions et États, les liaisons dangereuses » fut ainsi publié en 1995. On peut en effet remettre en question certaines attitudes « franchement intolérantes professées en d’autres temps», selon Philippe Vienne (secrétaire aux publications du Cercle du Libre Examen 1997-1998), qui étaient de déclarer que « l’ULB n’est pas faite pour les étudiants chrétiens ».


« Les activités du Cercle du Libre Examen, « empreintes d’une très nette tendance progressiste » selon Eric Mercenier, président du comité 1993 1994, se multiplièrent d’année en année » Ainsi, le Cercle du Libre Examen se revendiquait anticlérical et rationaliste depuis ses débuts. C’est selon ces valeurs fondatrices que le Cercle s’opposa au dogmatisme supposément professé à Louvain ou ailleurs, et insista sur la démarche scientifique. Faisant preuve encore une fois de son engagement et menant des actions concrètes en lien avec ses réflexions sur la religion, le Cercle s’opposera aux visites de 1994 et 1995 du pape JeanPaul II en Belgique. Il participa ainsi à la création de la Liaison pour l’autonomie des personnes qui planifia les mouvements protestataires contre le pape. La Liaison couvrit Bruxelles de l’affiche « Contre le SIDA : la capote, pas la calotte », et orchestra de nombreuses autres activités, notamment le grand pique-nique « En mai fais ce qu’il te plaît ». La visite fût finalement annulée, mais le comité décida de maintenir ses évènements, décidant que leur message ne perdait pas de sa pertinence.

ANNÉES 2000 : DIGITALISATION Le début du second millénaire fut marqué par l’explosion du web qui permit au Cercle de se moderniser, d’accroitre sa visibilité, mais aussi de faciliter les contacts et échanges internationaux.

Ainsi en 2004, le Cercle se préoccupa de la situation tunisienne en organisant d’abord une conférence intitulée « La démocratie en Tunisie : c’est pour quand ? » avec Radhia Nasraoui et Nejib Chebbi, suivie de nombreux articles sur le thème de la démocratie, le tout couronné par un Cahier dédié à la Tunisie. Par ailleurs, l’ambassade de Tunisie refusa d’y écrire un article, faute d’avoir eu « les autorisations requises », ceci surtout après les relations mouvementées du Cercle avec l’attaché culturel. Le comité maintint d’étroites relations

avec les premiers conférenciers s’étant exprimés sur le thème de la démocratie en Tunisie, et les comités successifs continueront de traiter du sujet jusqu’après les révolutions tunisiennes de 2010. On peut citer notamment une carte blanche signée par le président du cercle ayant pour titre « Qu’allaient faire les parlementaires PS en Tunisie ? » qui fut publiée dans le journal Le Soir en 2005, ou encore l’émission de la RTBF « Questions à la une » du 29 novembre 2006 intitulée « La Tunisie : le pays proche ? » suggérée par le Cercle. Ensuite, la crise économique de 2008 suscita de nombreuses réflexions quant à notre système économique et à l’Union Européenne. Le Cercle organisa en avril 2012 une conférence sur l’origine de la crise économique et des possibles solutions pour en sortir, suivie en novembre d’une conférence traitant du lobbying au sein des institutions européennes, qui remplira l’auditoire Chavanne. Le sujet sera finalement clôturé en novembre 2013 par une conférence sur les questions de la réforme des structures bancaires et L’Europe sociale, une utopie ? Lors de cette décennie apparaissent également des questions sur la liberté d’expression avec, entre autres, la conférence organisée sur le thème de la liberté d’expression, introduite par la projection du film du controversé Olivier Mukuna, Est-il permis de débattre avec Dieudonné ?, et modérée par le vice-recteur Marc Van Damme, ce qui provoqua l’affrontement entre militant·e·s pro- et anti-israéliens. La montée progressive de « l’irrationnel » et de « l’obscurantisme » fut également mise à l’ordre du jour.

Plus récemment, le Cercle s’intéressera aux questions de la domination et des discriminations, principalement sexistes et raciales. C’est dans ce cadre que le dossier « Devrions-nous tous être féministes ? » voit le jour en 2007. Le

« Ensuite, la crise économique de 2008 suscita de nombreuses réflexions quant à notre système économique et à l’Union Européenne. »


« Plus récemment, le Cercle s’intéressera aux questions de la domination et des discriminations, principalement sexistes et raciales. » comité se préoccupe plus que jamais du Droit des Femmes en perpétuant la tradition de la grève du 8 mars et en multipliant les productions écrites comme orales liées à cet enjeu, avec notamment des Midi-Librex (Conférence à format court) tels que « l’homme voit-il la femme comme un objet ? » Le comité de cercle cherche également à remettre en question son fonctionnement interne, notamment grâce à la « Charte Genre » récemment établie en 2020. De même, le Cercle s’exprimera à de nombreuses reprises contre les violences policières ainsi que sur la question du racisme institutionnel en participant à diverses manifestations. De même, le comité continua son engagement contre le fascisme à travers des conférences et des articles, mais aussi avec des évènements symboliques comme un «  Hommage à la mémoire perdue », qui visait à se rassembler pour réagir aux résultats des élections législatives fédérales belges de 2019, élections qui marquèrent une montée fulgurante de l’extrême droite en Belgique. Les comités de ces dernières années se montreront engagés non seulement dans la cause écologique avec la conférence Une stratégie de l’écologie sociale et en participant régulièrement aux marches pour le climat, mais aussi dans la surveillance de masse avec une conférence intitulée La surveillance de masse nuit-elle à la démocratie ? dans le cadre de la semaine sur la surveillance en février 2019.

ET AUJOURD’HUI ? C’est le refus de l’argument d’autorité qui a permis au Cercle de posséder aujourd’hui une histoire riche et passionnante. Ces actions qui ont motivé tant de sacrifices reflètent l’investissement qui a animé ses membres au cours du siècle précédent. Cette remise en question permanente doit rester un moteur de notre engagement contre le fascisme, le totalitarisme, le sexisme et l’obscurantisme. Notre génération se doit de se révolter contre les injustices qui persistent de nos jours. Être libre-exaministe, c’est s’informer, éveiller notre conscience et apprendre à écouter, pour ensuite parler et s’engager concrètement sur des enjeux actuels, au sein et en dehors de notre microcosme universitaire. Dans un contexte de crise sociale, écologique et économique, nous ne pouvons plus nous permettre de rester neutres. En guise de conclusion, il nous a semblé judicieux de vous partager cette citation :

« Le libre examen, c’est être emporté par une vague, c’est un petit quelque chose en plus que le prêt-à-porter moral dont on habille la conscience dans d’autres institutions. C’est pouvoir conjuguer le dialogue, la réflexion, le regard critique, la passion, l’idéal et son émancipation personnelle avec un engagement concret, où que ce soit pourvu que cet engagement soit en concordance réelle avec notre désir de construction du monde, nos échafaudages toujours provisoires de neurones et de passion, mués en des actions qui nous élèvent. » Philippe Vienne

Sources : -Bulletin « Approches du Libre Examen, 70 ans du Cercle du Libre Examen », mai 1998. –http:/ / brigadesinternationales.fr/ wiki/ Bataillon_ Pierre_ Brachet –http:/ / enbordeauxetbleu.blogspot.com/ 2012/ 08/ historique-du-cercle-du-libre-examen-1.html –http:/ / www.barreaudebruxelles-lalettre.be/ document/ eloges/ 2016-04-25eloge_ graindorge.pdf –https:/ / www.md.ucl.ac.be/ histoire/ delocht/ delocht.htm –https:/ / www.journalbelgianhistory.be/ en/ system/ files/ article_ pdf/ BTNG-RBHC% 2C% 2018% 2C% 201987% 2C% 201-2% 2C% 20pp% 20419-446.pdf


CHARTE GENRE Le comité de 2019-2020 s’est soumis à l’exercice d’interroger les dynamiques du cercle par rapport au genre. À la suite d’un travail d’analyse, de réflexion et d’autocritique au sein du comité nous avons remarqué divers éléments traduisant selon nous la nécessité d’établir cette charte, finalisée le 24 avril 2020.

DE LA SOUS-REPRÉSENTATION DES FEMMES AU SEIN DES COMITÉS

femmes en son sein est, en moyenne, de 29% au cours des cinq derniers mandats, deux bureaux ayant été composés paritairement[3]. La proportion actuelle est de 0%, le bureau étant exclusivement composé d'hommes.:

Depuis sa création en 1928, le cercle du Libre examen est une affaire d’hommes[1]. Si l’approche historique, révélant la faible présence de femmes à l’ULB, expliquait l'importante représentation des hommes au sein du Cercle à ses prémices, il en est autrement aujourd’hui. Désormais, les femmes représentent plus de la moitié de la communauté étudiante (60% ), proportion que nous sommes loin de retrouver dans le conseil d’administration du Librex.

Par ailleurs, il résulte de la sous-représentation des femmes au sein du comité que les décisions du C.A., prises à la majorité simple, ne sont pas représentatives de l'avis des femmes. Ceci pose particulièrement problème lorsque sont abordés des sujets concernant directement les femmes.

En effet, la proportion de femmes au sein du comité est en moyenne de 31 % seulement au cours des huit derniers mandats[2]. Le comité actuel n’est composé que de 25% de femmes. En ce qui concerne le bureau, la proportion de

DE LA RÉPARTITION DE LA PAROLE Il est ressorti du travail d’analyse que la parole est inéquitablement distribuée au cours des réunions hebdomadaires. Ceci s'explique d'une part par la surreprésentation des hommes


lors des réunions, d'autre part, par l’accaparement de la parole par certains hommes. Il apparaît que les femmes doivent multiplier les efforts pour ne pas voir leur parole dévalorisée. Leur discours a tendance à être naturellement discrédité, écouté avec moins d'attention que celui de leurs collègues masculins. On constate également que les femmes sont plus spontanément interrompues. Il en résulte un impact négatif sur leur spontanéité, l'expression de leur opinion, mais également sur leur aisance au sein du Cercle.

DE LA SOUS-REPRÉSENTATION DES FEMMES AUX ACTIVITÉS ORGANISÉES PAR LE CERCLE Il est également apparu que le problème ne réside pas uniquement dans la dynamique interne. Rares sont les femmes intervenantes invitées aux toutefois nombreuses activités du cercle. Au cours du mandat 2018-2019, 37 hommes ont été invités en qualité d'intervenants pour des conférences, débats, midiLibrex contre 15 femmes. Durant le premier quadrimestre de l’année 2019-2020, on comptait 4 femmes intervenantes pour 8 hommes. Enfin, il apparaît que ces problèmes ne sont pas ponctuels, mais chroniques. Les chiffres ne trompent pas, si semblables d’une année à l’autre, il serait naïf de les réduire à la contingence. Ils sont le témoin au sein du Cercle d’un climat sociétal hostile aux femmes qu’il est temps d'abolir.

QUEL FÉMINISME? Le Cercle du libre examen ne peut plus faire la sourde oreille : le sexisme ordinaire[4] est présent et bien ancré dans notre cercle. Conscient·e·s que le fait de prôner l´égalité entre femmes et de prôner l’égalité entre femmes et hommes ne fait pas de nous un groupe imperméable aux rapports de domination et que le rayonnement du libre examen est incompatible avec le sexisme, nous désirons marquer une rupture avec ce système. Nous aspirons à un Librex accueillant pour les femmes et dans lequel la parole de chacun.e est valorisée, peu importe le genre de son orateur·trice. Un Librex incorporant l’approche genre dans ses réflexions. Un Librex inclusif. Un Librex conscient que les femmes ne forment pas un groupe homogène, mais qu'au sexisme peuvent venir s'additionner d’autres oppressions systémiques basées notamment sur l’identité de genre, l’orientation sexuelle, le racisme, le handicap, la classe, etc. Un Librex qui n’a pas peur de se remettre en question. Un Librex allié. Par conséquent, le Cercle du libre examen s’engage, par tous les moyens possibles, à appliquer à l’avenir les mesures suivantes :

[1] À ce sujet, nous renvoyons vers la page Wikipédia dédiée au Cercle : « Liste détaillée des personnalités qui ont marqué l'histoire du Librex : Richard Altenhoff, Jean Burgers, Pierre Deligne, Josy Dubié, Philippe Grollet, Guy Haarscher, Georges Jamin, Claude Javeau, Roger Lallemand, Robert Leclercq, Youra Livchitz, Léo Moulin, Chaïm Perelman, Ilya Prigogine, Marc Uyttendaele, André Wendelen, Philippe Close. », soit une écrasante majorité d’hommes. [2] Statistiques des femmes au conseil d’administration du Cercle : 2019-2020 : 25% , 2018-2019 : 35%, 2017-2018 : 23% , 20162017 : 36% , 2015-2016 : 24% , 2014-2015 : 17% , 2013-2014 : 45% , 2012-2013 : 41%. [3] Statistiques des femmes dans le bureau du cercle : 2019-2020 : 0% (4 hommes) , 2018-2019 : 20% ( 1 femme, 4 hommes), 2017-2018 : 50%, 2016-2017 : 50% , 2015-2016 : 25% ( 1 femme, 3 hommes). [4] Stéréotypes et représentations collectives qui se traduisent par des mots, des gestes, des comportements ou des actes banalisés et ancrés dans notre quotidien qui excluent, marginalisent ou infériorisent les femmes.


QUANT À L’ORGANISATION INTERNE DE L’ASSOCIATION Article 1. Lors des réunions de cercle, la parole sera régulée par une personne désignée modérateur·rice. Celle-ci prendra note de la répartition de la parole et en fera régulièrement le point auprès de l'assemblée. Article 2. Lors des réunions de cercle, et tant que la parité ne sera pas atteinte au sein du comité, les femmes auront la priorité sur la prise de parole. Article 3. Le tour de parole doit être respecté. Chacun·e veillera à ne pas interrompre la personne ayant la parole. Le ou la modérateur.rice veille au respect de cette règle, il·elle peut prendre des sanctions. Ces sanctions et leurs modalités sont décidées au début du mandat par le comité en exercice. Article 4. Le bureau doit être composé paritairement. Le C.A. doit être composé d'au moins un tiers de femmes, avec pour objectif la parité. La charge d'assurer cette représentativité pour l'année suivante pèse sur le comité en exercice. Article 5. Des espaces de discussion en mixité choisie (c'est-à-dire de personnes issues d’un ou plusieurs groupes subissant des oppressions, discriminations ou violences systémiques) peuvent être créés chaque année au sein du comité. Ce groupe a un droit d'initiative et peut ajouter des points à l'ordre du jour du C.A. ou de l'A.G. en tant que tels. Article 6. Le comité veillera spécifiquement à ne pas reproduire une division genrée du travail et à répartir les tâches de gestion quotidienne du Cercle (organisation des réunions, intendance et gestion du local, ...) de manière équitable.

II. QUANT AUX ÉVÉNEMENTS PUBLICS ET À LA REPRÉSENTATION LORS DES ACTIVITÉS DU CERCLE Article 7. Le Cercle entend promouvoir la représentation des personnes invisibilisées. Il promeut l'égalité et la diversité à travers le choix de ses intervenant·e·s. Article 8. Le Cercle entend promouvoir la meilleure représentation des femmes dans la tenue de ses activités. À cette fin, les panels d’intervenants exclusivement masculins sont à proscrire. Ils seront mixtes et tendront à la parité, à moins que le sujet traité ne justifie la non-mixité par son approche en matière d’oppressions systémiques. Article 9. Le Cercle assume sa position d’allié dans l’organisation de ses événements. Lorsque le sujet de l’événement portera sur une forme d’oppression propre à un groupe de la population, il s’associe à une association représentative en vue de l’organisation dudit événement.


Article 10. Le Cercle reconnaît la nécessité de poursuivre sa démarche critique. Il entend s’interroger régulièrement sur les diverses formes d’oppression et de violences existant en son sein. Article 11. La présente Charte n’a pas vocation à l’immuabilité. Elle entend intégrer les remarques critiques sur l’organisation interne et externe du Cercle par rapport à toutes les formes d’oppression et de violences systémiques ainsi que les mesures adoptées afin d’y répondre. Article 12. Pour évaluer la diversité de genre parmi les personnes participant aux activités du Cercle, le comité s'engage à produire une statistique de genre au moyen de formulaires d'évaluation de ses activités. Article 13. Lorsque les activités amènent le public à interagir avec les personnes invitées, le comité prend soin de rappeler et d'appliquer les règles de répartition de la parole. Ainsi, s'il est établi que l'audience comprend une minorité de femmes, celles-ci auront priorité sur la parole, et une personne du comité sera responsable de s'assurer que la parole ne sera pas coupée.

III. QUANT À LA COMMUNICATION Article 14. Dans toutes ses communications et ses publications, le cercle veille à respecter les règles de grammaire inclusive.

IV. QUANT AU RESPECT DE LA CHARTE Article 15. Chaque membre du comité, en ce compris les membres coopté·e·s, devra adhérer à la présente charte dès son entrée en fonction et s'engager à en respecter les principes et dispositions. Article 16. Chaque membre du comité, en ce compris les membres coopté·e·s, s’engage à entamer travail de sensibilisation sur les problématiques et impératifs repris dans la présente Charte. Chaque membre du comité, en ce compris les membres coopté·e·s, s’engage à entamer une réflexion critique sur sa position personnelle relativement à ces sujets. Article 17. Sera intégrée au bilan moral individuel de mi-mandat et de fin de mandat de chaque membre du comité la position individuelle adoptée vis-à-vis des problématiques et impératifs repris dans la présente Charte. Article 18. Seront intégrés au bilan moral collectif de mi-mandat et de fin de mandat une évaluation du respect de la présente Charte, un rapport sur la politique interne du Cercle quant aux principes et dispositions s’y trouvant ainsi qu'une appréciation critique de son contenu en vue d'une éventuelle révision.

Article 19 et final. Sera intégré à l'ordre du jour d'une réunion sur trois un point "Genre" dont l'objet sera l'observance du respect des principes et impératifs repris dans cette charte.


LE FEMINISME RADICAL : UN MOUVEMENT CASTRATEUR ?


« On ne pourra bientôt plus être un homme » [1] ; « on ne peut plus rien dire »  [2]; « Ouais, mais ça va y a 70 ans vous pouviez pas voter, ça a évolué »  [3]; ou encore « l’égalité OK, mais là on dirait carrément qu’elles veulent dominer les hommes et les rendre inférieurs » [4]. Autant de phrases qui parcourent les rues, les soirées entre potes, les dîners de famille, les conférences médiatiques ainsi que plus généralement les espaces publics et privés. Ces phrases laissent entendre que la gente masculine commence à être épuisée par ces chicanements permanents de la part des féministes qui, qu’on se le dise, commencent vraiment à leur rendre la vie impossible. De nombreux hommes cis [5] semblent en effet s’être aménagé leur petite définition personnelle du féminisme radical : un mouvement excessif, agressif, composé de femmes frustrées et hystériques qui remet absolument tous leurs droits fondamentaux en question, allant du montant de leur salaire à leur manière d’écrire, en passant par le contrôle de leur présence en manifestation. Ce mouvement qui serait anticonstructif et excluant devrait, selon eux, arborer une approche plus douce, moins violente, une approche qu’ils seraient capables de comprendre. Qu’on leur explique gentiment, qu’on ne les bouscule pas trop. Arracher de leurs visages les œillères du patriarcat pour la vision nette de l’égalité, ça fait mal. Et puis, tout le monde n’a pas envie de les retirer ! Et pourtant, c’est ce que nous nous efforcerons de faire dans cet article parce que — et c’est dramatique qu’il faille encore le rappeler comme si l’on devait convaincre pour faire réaliser l’évidence — le patriarcat tue, viole, harcèle, violente, traumatise, détruit, exploite, soumet,

monopolise, impose, pollue, affame, précarise, enferme… et nombre d’autres verbes dont l’énumération complète demanderait bien plus d’espace qu’un Bulletin de rentrée.

« LES FÉMINISTES RADICALES VEULENT DOMINER LES HOMMES » Tout d’abord, le féminisme radical représente un mouvement historique et politique assez énorme, qui naît à la fin des années 1960 en France, en Angleterre, au Canada et aux États -Unis, dans le courant de la deuxième vague féministe : le mouvement de libération des femmes. En effet, le féminisme en tant que mouvement politique s’articule historique-

« Le dictionnaire Larousse[6] définit le féminisme comme étant « un mouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société » ment autour de quatre périodes évolutives — quatre vagues — durant lesquelles certaines revendications seront mises en avant [6]. La première vague prend place à la fin du 19 e et au début du 20e siècle. Les femmes se battaient alors pour le droit de vote, l’accès à l’éducation et de meilleures conditions de travail. La deuxième vague, qui recouvre le début des années 60’ jusqu’aux années 80’, revendique la libération des femmes du rôle que la société lui attribue (mère au foyer), dénonce l’inégalité des lois et les inégalités culturelles, et prône la libération sexuelle de la femme à travers notamment l’apparition de la pilule

[1] Mon père. [2] De nouveau mon père. [3]Mon grand-père. [4] Mon pote. [5] Cis est l’abréviation de « cisgenre » : « Une personne cisgenre est une personne dont le genre actuel correspond à celui qui lui a été assigné à la naissance » définition provenant du GT genre de la CUAE ( Conférence Universitaire des Associations d’Étudiantes ). [6] L’énumération des revendications mises en avant pendant les différentes vagues du féminisme est non exhaustive.


contraceptive. La troisième vague s’inscrit dans la continuité de la deuxième et s’étend des années 80’ au début des années 2000 avec cependant plus de diversité au sein des groupes féministes : la lutte met en lumière les femmes racisées, handicapées, transgenres, grosses, lesbiennes, prostituées, etc.. Les moyens de lutte utilisés durant cette période sont également plus diversifiés : elle vise une réappropriation de l’espace médiatique, passe par internet, et prône une matérialisation de la lutte dans la vie quotidienne. Nous nous situons actuellement au cœur de la quatrième vague féministe qui a commencé à se manifester autour de 2012. Cette vague est axée sur l’intersectionnalité [7], sur l’autonomisation de la femme, ainsi que sur le combat contre le harcèlement de rue, les agressions sexuelles et la culture du viol. Elle prône une réappropriation du corps de la femme. Elle est marquée par certains événement comme l’affaire Weinstein et les mouvements #metoo et # balancetonporc.

Le féminisme radical existe et évolue donc depuis plus de 60 ans. C’est un courant très vaste qui en regroupe d’autres, dont le féminisme matérialiste, l’écoféminisme, le black feminism, et de nombreux autres courants sur lesquels nous ne nous étendrons malheureusement pas dans cet article. Il existe, en outre, une définition tout à fait objective et scientifique du féminisme radical qui, bizarrement, ne contient aucune trace de « domination de la femme sur l’homme » ni d’«  hystérisme » ni de « féminazisme ». Le dictionnaire Larousse [8] définit le féminisme comme étant « un mouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société », rôle et droits qui sont restreints par le patriarcat. Le mot « Radical », quant à lui, vient du latin radi-

calis, dérivé de radix : la racine, la base. Le féminisme radical serait alors un mouvement féministe qui va à l’origine, à la racine de l’oppression systémique patriarcale que subissent les femmes, pour la combattre dans sa nature profonde. En effet, ne pas attaquer un problème à la racine ne le résoudra jamais.

« JE TROUVE QUE LA NON-MIXITÉ DANS LE MOUVEMENT, ÇA CREUSE LE FOSSÉ PLUS QU’AUTRE CHOSE, POURQUOI NE PAS LAISSER LES HOMMES AIDER, PUISQUE ÇA LES CONCERNE AUSSI ? » La mixité choisie est un moyen d’action largement utilisé et prôné par le mouvement féministe radical. Son établissement dans les espaces de parole ou dans les manifestations par les groupes opprimés (en l’occurrence, par les femmes ou personnes qui ne s’identifient pas en tant qu’homme cis) part de la théorie de l’auto-émancipation. C’est-à-dire de la lutte par les opprimé.es pour les opprimé.es. C’est devenu un véritable outil politique de libération. En effet, la mixité choisie permet d’établir un environnement favorable à la lutte et offre aux opprimé·e·s un espace propre — un self-space

« La majorité des hommes cis voient la mixité choisie comme une fin en soi : si les féministes rejettent les hommes dans leur lutte, c’est que leur lutte tend vers le rejet des hommes. »

[7] L’intersectionnalité est une notion à caractère sociologique et politique qui a initialement été théorisée par l’universitaire afroaméricaine Kimberké W. Crenshaw en 1989. Elle atteste du fait qu’une personne peut subir plusieur formes de discriminations et de dominations en même temps dans une société. L’intersectionnalité étudie ces différentes discriminations (comme le genre et la couleur de peau par exemple) non de manière étanche mais comme dépendantes les unes des autres. Elle cherche leur intersection pour analyser un rapport social de domination. [8] Il faut cependant préciser que le Larousse base ses définitions sur une langue française sexiste et essentialiste qui ne distingue, en 2020, toujours pas le sexe et le genre.


— au sein duquel elleux pourront s’exprimer librement et partager leurs expériences communes. C’est également dans ce genre d’espace, composé uniquement de personnes vivant la même oppression, que celleux-ci trouvent la place de se libérer des oppressions quotidiennes qu’iels subissent, de s’en émanciper et de s’armer mieux pour affronter le monde mixte. La majorité des hommes cis voient la mixité choisie comme une fin en soi : si les féministes rejettent les hommes dans leur lutte, c’est que leur lutte tend vers le rejet des hommes. C’est faux. La mixité choisie n’est pas une fin en soi, c’est un moyen d’action. Un moyen qui permet, comme déjà expliqué ci-dessus, aux personnes ne s’identifiant pas comme hommes cis d’organiser leur propre libération, dans un espace qui leur est dédié. Mais c’est également un moyen qui permet de contester la non-mixité[9] à laquelle nous faisons face tous les jours. La société patriarcale est effectivement basée sur et alimentée par un nombre incalculable d’institutions masculines non mixtes : la papauté et le monde de l’église, les gilles, le parlement jusqu’il y a peu, les Enculeurs de Dindons de l’ULB, l’ordre des phallus (oui oui),… et d’institutions et lieux à majorité masculine [10]. Tandis que cette nonmixité exclut la femme au nom d’une tradition désuète et surannée, la mixité choisie tend à l’inclusion de personnes opprimées qui sont de facto exclues ou sous-représentées sociétalement, dans un espace dans lequel elles ne le seront pas. Bien que le souhait des hommes cis de participer à une manifestation pour les droits des femmes parte d’une « bonne intention », il est actuellement primordial qu’ils se rendent compte du rôle de la mixité choisie dans la lutte, et de la place qu’ils occupent dans l’espace public et dans les espaces médiatiques et de parole en général. Revendiquer leur pré-

sence en manifestation reviendrait à prendre, une fois de plus, de la place dans l’espace public et à empêcher les femmes de se réapproprier cet espace dont on les dépossède tous les jours. L’égalité passe par la prise de conscience pour les dominants de leurs privilèges et de laisser la place aux opprimé·e·s d’organiser leur lutte sans vouloir à tout prix occuper une place dedans, car ce n’est pas la leur. Ils peuvent cependant tout à fait, et c’est encouragé, soutenir le mouvement féministe en tant qu’allié [11].

« LES FÉMINISTES RADICALES SONT TROP VIOLENTES DANS LEURS DISCOURS ET LEURS ACTIONS, ELLES FINISSENT PAR DESSERVIR LEUR CAUSE » Un discours tranché, un refus de dialoguer, d’avoir une conversation constructive avec un ou plusieurs hommes cis, manifester seins nus, gueuler, cracher, brûler, détruire les symboles sociétaux du patriarcat… Ces comportements abrupts et crus venant de la part de femmes contrarient et offusquent beaucoup. « Pourquoi tant de violence ? Pourquoi ne pas expliquer, dialoguer, faire preuve d’un peu de pédagogie ? Pourquoi ne pas passer par le biais des médias pour se faire entendre, un espace auquel les gens donnent du crédit ? Répondre à la violence par la violence ne résoudra rien. » Ce discours mielleux et pacifique semble rationnel, sage, à l’opposé de l’hystérie et de la surcharge émotionnelle qui nous ôte tout sens du discernement. Ce discours est également façonné par le constat sociétal que la femme ne peut être violente. Cet adjectif ne rentre effectivement pas dans le panel de caractéristiques que l’ordre

[9] La non-mixité renvoie à l’idée d’un groupe homogène, n’acceptant qu’un seul type de genre. Tandis que la mixité choisie vise à visibiliser la pluralité des genres et à dénoncer les oppressions dont les genres dominés sont victimes. [10] Quand nous utilisons le terme « masculin. e » nous parlons des personnes s’identifiant comme hommes cisgenres. [11] Sur la notion d’allié.é, nous renvoyons à l’article de ce même bulletin écrit par Ninon Ramlot : « La place des hommes dans le féminisme » [12] Quand nous utilisons le terme « femme.s », nous parlons des personnes s’identifiant comme femmes cis, femmes trans, mais aussi toute personnes non-binaire ou dont le genre est fluide et qui se sent représenté.e par la lutte féministe au sens large.


social lui attribue : la femme est douce, gentille, attentionnée, passive, contenue… mais pas violente. Il pourrait cependant être judicieux de se poser la question de la nature de la violence dont on accuse les féministes radicales : le sont-elles vraiment ? Par rapport à quels critères ? Et en réponse à quelle menace  ? Il est à présent fondamental de reconnaître que les hommes cis, par la seule place qu’ils occupent dans la société, exercent une violence systémique sur la femme en permanence : ils occupent les meilleurs postes, perçoivent le meilleur salaire, bénéficient de tout l’espace dans la langue française, se sont vus attribuer le statut de dominant par rapport à la femme à tous niveaux : que ce soit socialement, intellectuellement, ou sexuellement. Ils parlent plus, interrompent, sont plus libres, plus forts… c’est cette domination instiguée et alimentée par la société patriarcale dans laquelle nous vivons qui permet que beaucoup de ces hommes agressent, harcèlent, violent et violentent physiquement les femmes. Ça, c’est de la violence. Cette violence systémique qui imprègne notre société depuis des siècles est tout à fait invisible aux yeux d’une grande majorité d’hommes cis. Parfois aussi aux yeux de certaines femmes. En effet, nous sommes éduqué·e·s, socialisé·e·s, façonné·e·s par cette société : elle nous sculpte dans l’optique de ne pas voir l’inégalité, en l’instituant comme la norme. Lorsqu’une femme conteste cette norme en pointant qu’elle est sexiste et que les hommes cis devraient déconstruire leurs privilèges, ça les bouscule dans leur petit cocon, ça les déstabilise, et ça leur déplaît. L’histoire et l’anthropologie témoignent objectivement de la manière dont les hommes cis ont organisé un système qui dénie aux femmes toute possibilité d’accès aux armes ou à la violence. La société patriarcale a, depuis toujours, conféré le droit et l’aptitude exclusive aux hommes d’user de celle-ci : le fait de parler

fort, de taper dans un mur (ou sur sa femme) quand ils sont énervés, de se mettre plus facilement en colère, de se battre pour leur honneur… tous ces comportements jugés naturels et virils s’ancrent dans la lignée des stéréotypes de genre qui, dans leur pendant sexiste, coltinent la femme à la passivité. Donc, quand les féministes radicales perturbent cette dynamique de pouvoir au lieu de la renforcer, en se montrant véhémentes et colériques, et non pédagogues et nuancées, le choc est immense. Elles transgressent les normes genrées, elles dépassent les frontières de la féminité en arborant des caractéristiques qui ne sont pas les leurs. La société patriarcale, en réponse à ce genre de comportement, va les stigmatiser, les décrédibiliser dans leur action, et dépolitiser leur discours. Le filtre social va relativiser leur engagement politique en présentant les féministes radicales comme victimes de leurs émotions, de leur passion ; on va stigmatiser leur comportement en les qualifiant de furies, d’hystériques, de harpies. Leur engagement sera invisibilisé, ce qui rendra de facto leur discours et leurs revendications inaudibles, car trop extrême, ou irrationnel. Beaucoup d’hommes cis ont l’impression, sans jamais s’être renseignés sur le sujet, que leur avis sur la lutte féministe est des plus objectifs et qu’ils leur font une faveur en commentant la manière qu’ont ces femmes d’organiser leur propre libération. Ils ne prennent cependant pas la peine d’évaluer autour d’eux tous les facteurs sociaux qui biaisent leur jugement : les stéréotypes de genre, l’invisibilisation de la lutte féministe dans lesmédias, ou plus globalement, le caractère sexiste de notre société.


Quand, au lieu de demander gentiment qu’on les libère de la domination à laquelle elles sont assujetties chaque jour, elles s’en libèrent elles -mêmes ; quand, au lieu de souffrir en silence en attendant que la société se mobilise pacifiquement pour les libérer d’une violence qu’elle a elle-même instiguée, elles se mobilisent elles-mêmes en criant et en brûlant ; quand, au lieu d’attendre qu’on daigne leur concéder l’égalité, elles la saisissent d’elles-mêmes en criant et en manifestant ; ces femmes ne sont pas folles, hystériques, névrosées, ou extrémistes ; elles s’érigent à la place à laquelle elles auraient dû être depuis la nuit des temps. Elles ont le mérite et le courage de s’y hisser avec la force que leur donne leur rage, malgré la société patriarcale conservatrice, malgré les hommes. Et, in fine, elles y arriveront.

ZOE DAMS

« Ces femmes ne sont pas folles, hystériques, névrosées, ou extrémistes ; elles s’érigent à la place à laquelle elles auraient dû être depuis la nuit des temps. Elles ont le mérite et le courage de s’y hisser avec la force que leur donne leur rage, malgré la société patriarcale conservatrice, malgré les hommes.

Et, in fine, elles y arriveront. »


LA PLACE DES HOMMES DANS LA LUTTE FÉMINISTE


Il n’est pas chose neuve que les droits des femmes et la lutte qui s’y attache se frottent à des réticences. Peut-être l’une des plus importantes concerne l’opportunité de ce mouvement et ses rapports avec la classe des hommes. Ces controverses, naturellement présentes auprès de ces messieurs, semblent désormais apparaître au sein du mouvement, majoritairement dans ses franges les moins radicales. Il me semble dès lors important de rappeler aux hommes, mais aussi aux potentielles sœurs de lutte, quel est le fondement de notre mouvement afin qu’il ne soit pas vidé de sa substance, et sur cette base, de déterminer les rapports de la lutte féminisme avec les hommes au niveau de son contenu et de son objet, mais aussi dans ses moyens d’action.

FÉMINISME, ÉGALITARISME ET HUMANISME : QUELLE EST LA PLACE DES HOMMES DANS LES REVENDICATIONS DE LA LUTTE FÉMINISTE ? Dans les débats qui entourent la lutte féministe, certains prétendent que celle-ci fonde ses actions et ses revendications sur une base erronée : la lutte pour les droits devrait concerner tous les êtres humains, hommes et femmes confondu·e·s, elle porterait le nom d’humanisme (et non de féminisme). Cette vision est empreinte d’un universalisme radical en ce qu’elle pose au rang de valeurs des idéaux supposément universels dans leur fondement, mais aussi dans leur application. Le sujet de la lutte devient alors l’être humain dénué de son identité de genre, ce qui aboutit à dénégation de la spécificité des violences et discriminations subies par les femmes. Par ailleurs, les valeurs humanistes n’ont, malgré leur prétention, aucune universalité dans leur fondement, le prétendu universel n’est pas neutre : ces valeurs sont critiquées en ce qu’elles ont été et sont encore établies dans un spectre masculin qui s’impose comme la norme, par opposition à ce qui est relatif au ‘féminin’ [2] , défini comme l’exception.

D’autres, tout en reconnaissant l’opportunité d’un mouvement féministe (et non pas humaniste), prétendent le réduire à un objectif d’égalité hommes-femmes. Si la lutte féministe s'attache notamment à la poursuite cet

objectif historique (entamé dès la première vague[3] qui consistait à réclamer les mêmes droits politiques et civils que ceux reconnus aux hommes), cette visée égalitariste s’inscrit nécessairement dans une autre ambition : l’émancipation des femmes. En effet, réduire la lutte féministe à une égalité hommesfemmes revient à poser -de manière non avouée- le même geste que les humanistes : établir la norme par rapport aux hommes. À défaut de récognition de leur condition propre, les femmes, malgré une éventuelle égalité avec les hommes, seraient traitées comme des hommes parmi d’autres. Limiter notre lutte à la poursuite d’une stricte égalité avec les hommes, sans reconnaissance aucune de notre condition de femmes et de ses spécificités, c’est encore se soumettre aux normes établies par les hommes et pour les hommes, c’est encore invisibiliser les femmes, c’est encore s’incliner face au patriarcat.

« En effet, réduire la lutte féministe à une égalité hommes-femmes revient à poser -de manière non avouée- le même geste que les humanistes : établir la norme par rapport aux hommes. »

[1] Lorenzi-Cioldi, Fabio, « Androcentrisme », Les androgynes, Presses Universitaires de France, 1994, pp. 37-50. [2] Notons d’ores et déjà que le ‘masculin’ et le ‘féminin’ sont des constructions du patriarcat, sans assise biologique propre. [3]Le mouvement féministe est divisé suivant des vagues qui correspondent chacune à une période temporelle caractérisée par une un type de mouvance ou de revendications.


De là apparaît l’essence même de notre lutte : l’affirmation de l’existence du patriarcat et l’émancipation des femmes par rapport à celui-ci. Ainsi, nos revendications s’inscrivent toutes dans ce fondement, et malgré leur diversité et leur multiplicité. Je préciserai ici mon propos. Le patriarcat désigne « une forme d’organisation sociale et juridique fondée sur la détention de l’autorité par les hommes »[4]. L’homme et ce qui a attrait au masculin deviennent ainsi la norme universelle et idéale (et partant supérieure) [5]. A contrario, les femmes et le féminin y sont tenues pour exception.

Parmi ses implications, on compte le biais androcentrique du droit [6]: les normes légales sont majoritairement faites dans l’intérêt des hommes, la situation des femmes n’étant pas ou peu prise en compte [7]. De ce système patriarcal découle aussi la construction du « féminin » d’où les nombreuses injonctions relatives au corps des femmes, leur attitude, leur sexualité, leur place dans la famille et la société, etc. C’est parce que les violences et discriminations subies par les femmes présentent un caractère spécifique, lié à l’image prêtée à ‘la femme’ par le patriarcat et à la valeur dépréciée y attachée, qu’elles ne pourraient être combattues par une lutte humaniste, celle-ci reniant cette spécificité. Et s’inscrivant dans une base systémique, à savoir le patriarcat, elles ne pourraient pas plus être combattues autrement qu’en s’attaquant au système luimême, et non à ses manifestations multiples considérées isolément comme des faits ponctuels. C’est encore le patriarcat, en tenant le ‘masculin’ pour idéal supérieur, qui est source de la dévalorisation des femmes et donc de

l’inégalité hommes-femmes qui en découle. Cette inégalité est donc une manifestation parmi d’autres du patriarcat, l’objectif d’égalité est ce faisant un objectif parmi d’autres et non le fondement du mouvement qui lui, s’organise autour de l’abolition du patriarcat, source des différentes manifestations qui sont erronément attribuées à une inégalité hommesfemmes.

Ce faisant, parce que le patriarcat crée le cadre d’une violence et d’une discrimination systémique basée sur le genre, seule une lutte qui admet l’existence de pareil système permettra d’en combattre les manifestations de manière efficace. Toute autre optique n’est qu’un leurre et constitue un moyen de maintenir ce rapport de domination.

L’humanisme, en ce qu’il nie la spécificité de la condition de femme et parce qu’il ne reconnaît pas explicitement l’existence du patriarcat - en attribuant les violences et discriminations subies à des circonstances universelles - ne permet pas de rencontrer les violences et injonctions subies spécifiquement par les femmes. Par ailleurs, l’humanisme et l’égalitarisme, en ne remettant pas en question le patriarcat et son prisme androcentrique, maintiennent ce prisme dans la lutte pour les droits.

De fait, la lutte féministe ne saurait, de par son projet, se confondre avec le mouvement humaniste ou égalitariste. Le féminisme doit re-

« parce que le patriarcat crée le cadre d’une violence et d’une discrimination systémique basée sur le genre, seule une lutte qui admet l’existence de pareil système permettra d’en combattre les manifestations de manière efficace. »

[4] Pierre Bonte et Michel Izard (dir.), Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Presses universitaires de France, 1991, p. 455 [5] I. Jablonka, Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités, Ed. Seuil, 2019, p. 98. [6] L’androcentrisme désigne le fait de penser le monde, le droit, l’être humain, la politique dans le prisme de l’homme. L’être ‘universel’ qui sert de base de réflexion est un sujet de genre masculin, qui est donc défini comme la norme. [7] Par exemple, le travail domestique, majoritairement féminin, n’est pas règlementé par le droit, et n’est que peu reconnu. Le travail reconnu et règlementé est majoritairement masculin. Voy. L’article L’Écho de Berthaud, Cécile, Les inégalités femmes-hommes sont tapies au cœur du droit, https:/ / www.lecho.be/ culture/ general / les-inegalites-femmes-hommes-sont-tapies-au-c-ur-du-droit/ 9948170.html


trouver son essence qui s’inscrit dans un rapport de domination systémique, le patriarcat, tout en étant inclusif par l’intégration et la visibilisation des femmes qui souffrent d’autres formes d’oppression [8] .

LA PLACE DES HOMMES DANS LA STRATÉGIE DE LA LUTTE FÉMINISTE : QUELLE PLACE POUR LES HOMMES DANS LE MILITANTISME ? Une fois posé le fait que la lutte féministe est bien un mouvement par les femmes et pour les femmes, et que ses revendications portent bien sur la condition des femmes [9], il s’agit encore de déterminer quelle place il faudrait réserver à nos camarades masculins dans le militantisme féministe. D’aucun·e·s ont prétendu que les hommes seraient légitimes pour défendre la cause des femmes et que leur appui serait indispensable pour parvenir à nos fins . J’exprime là une réticence, qui a déjà été théorisée en partie dans la conceptualisation de la notion d’allié·e[10, 11]. La notion de proféministe ou d’allié a une importance certaine, qui, comme nous allons le voir, ne saurait se réduire à une nuance sémantique. Nous aborderons donc la question suivante: Un homme peut-il être féministe malgré son appartenance au groupe dominant ? Se revendiquer ‘féministe’ implique une place de premier choix dans la lutte, depuis la détermination des revendications jusqu’à la défense de celles-ci. Au contraire, se revendiquer proféministe ou allié du mouvement implique que le militant prétend seulement soutenir le

mouvement, sans en faire partie intégrante : les alliés ou les proféministes ne prétendent pas pouvoir définir les revendications féministes, mais seulement les soutenir. La nuance pourrait faire sourire certain·e·s, elle a pourtant une portée symbolique et stratégique importante. Ainsi, considérer que les hommes peuvent être féministes et partant acteurs de la lutte impose aux femmes militantes un travail d’éducation et d’argumentation supplémentaire en amont, au sein même du mouvement, alors qu’elles s’en chargent déjà en aval, au niveau externe. D’une part, cela signifie que les hommes prétendument féministes devront être sensibilisés sur des vécus que des femmes seront d’emblée plus susceptibles de saisir en raison de leur condition commune [12]. Il faudra également leur expliquer des manifestations du rapport de domination qu’ils ne perçoivent pas forcément, notamment dans leur propre prise de parole, les propos qu’ils tiennent, mais aussi des situations qui leur sont étrangères et qu’ils n’ont jamais rencontrées. D’autre part, une telle place accordée aux hommes signifie que le travail d’argumentation et de négociation s’imposera dès le premier échelon de la lutte. Dès le niveau de l’élaboration des revendications, il faudra convaincre ces hommes de l’opportunité de celles-ci, quitte à les négocier pour qu’elles soient moins radicales et plus acceptables par ceux-ci. Or, les travaux de négociation et de compromis sont des étapes incontournables en aval du processus politique. Négocier nos revendications avec des hommes au niveau de leur élaboration pour qu’elles soient ensuite renégociées et à nouveau objet de compromis en aval, à l’étape de

[8] Notamment les femmes transgenres, les femmes racisées, les femmes lesbiennes, les femmes précarisées, les TDS [7] Notons que le féminisme, dans ses approches intersectionnelles, prend en compte d’autres conditions des femmes, notamment la transidentité, le fait d’être racisée, le lesbianisme, etc. Ces conditions s’articulent alors avec la condition de femme. [8] Notamment les femmes transgenres, les femmes racisées, les femmes lesbiennes, les femmes précarisées, les TDS. [9] Notons que le féminisme, dans ses approches intersectionnelles, prend en compte d’autres conditions des femmes, notamment la transidentité, le fait d’être racisée, le lesbianisme, etc. Ces conditions s’articulent alors avec la condition de femme. [10] Cette notion n’est pas propre au féminisme, mais se rencontre dans d’autres mouvements d’émancipation comme les mouvements antiracistes et la lutte LGBTQIA+ . [11] Globalement, la position d’allié.e désigne, dans le cadre d’un mouvement ou d’une lutte contre un rapport de domination, une personne du groupe dit dominant, qui entend soutenir les revendications du groupe dit dominé. Cette position implique notamment une position de retrait et une démarche honnête et continue de réflexion critique sur ledit rapport de domination. Cf. infra. [12] Sous réserve des autres formes d’oppressions subies par certaines femmes.


la présentation des revendications - non plus en interne, mais - avec la société et l’État patriarcal, revient à vider nos revendications de leur contenu et de leur radicalité. Rappelons encore que tous les hommes tirent profit du patriarcat et que ce faisant toutes les revendications visant à son abolition amèneront nécessairement des contestations de ceux qui en tirent profit. Par ailleurs, la démarche consistant pour un homme à dire aux femmes ce qu’elles devraient tenir pour supportable ou non, ce qui doit être combattu ou ce qui doit être accepté, est empreinte d’un paternalisme manifeste. Ce geste, par ailleurs constitutif de mansplaining [13], aboutit in fine à soumettre les femmes à de nouvelles injonctions, bien que prétendument dans l’intérêt de leur cause. Aussi, quelle est la légitimité des hommes, qui prétendent comprendre les diverses expériences quotidiennes que les femmes vivent en raison de leur condition, à déterminer l’acceptable et l’injuste, à définir l’objet de notre lutte ? Spoiler : ils n’en ont pas.

À titre d’exemple, on ne dénombre plus le nombre d’hommes qui viennent expliquer aux femmes qu’en s’affichant dénudées sur les réseaux, elles participent à leur hypersexualisation et desservent ainsi leur cause des femmes ou inversement, les femmes voilées se voient reprocher de se soumettre à une injonction patriarcale de rester pudiques et feraient obstacle à la libération des femmes. Ces remarques paternalistes imposent de nouvelles injonctions aux femmes, prétendument au nom du féminisme, et n’entendent pas les laisser décider de leur propre corps.

Au-delà de l’élaboration des revendications, la défense de celles-ci ne saurait pas plus être assurée par des hommes, l’une de nos reven-

« la démarche consistant pour un homme à dire aux femmes ce qu’elles devraient tenir pour supportable ou non, ce qui doit être combattu ou ce qui doit être accepté, est empreinte d’un paternalisme manifeste. » dications s’attachant à la valorisation de la parole des femmes. En effet, on constate qu’un discrédit est porté à la parole des personnes de genre féminin [14]. Parce que les hommes profitent déjà d’une importante tribune (au détriment de la nôtre), que par ailleurs leurs propos sont plus facilement acceptés que ceux des femmes, il s’agit pour nous, femmes et féministes, d’imposer notre voix et d’exiger le crédit que nos propos méritent. Il s’agit pour nous d’être nos propres porte-paroles et de ne pas être dépendantes de soutiens masculins pour que notre voix soit entendue.

Ce faisant, tous les arguments précités se résument en un propos : donner aux hommes une place de premier rang dans la lutte féministe implique nécessairement la reproduction, au sein du mouvement militant, des manifestations du rapport de domination patriarcale.

Enfin, il est nécessaire de rappeler à tous ceux qui considèrent les hommes légitimes d’occuper une place de premier rang dans la lutte féministe que la cause des femmes n’est pas un prétexte pour parfaire le CV politique des hommes, qu’il ne leur est pas nécessaire de

[13]Le mansplaining consiste dans le fait pour un homme d’expliquer à une femme ce qu’elle sait déjà, en lui indiquant qu’il sait (supposément) mieux qu’elle, notamment « par rapport à un sujet qui la concerne » (Richie, Sophie, Je veux comprendre le mansplaining, https:/ / www.madmoizelle.com/ mansplaining-explications-169296). « En pratique, cela peut dire que certains hommes ont l’impression de mieux comprendre ou connaître une expérience sexiste que les femmes* » - Delette, Louise, La place des hommes dans le féminisme, http:/ / femmesdedroit.be/ la-place-des-hommes-dans-le-feminisme. [14] Notamment dans les espaces médiatiques, les débats, les conversations informelles, dans les réunions professionnelles, lors desquels les femmes doivent fournir des efforts plus marqués pour obtenir la parole et surtout pour que leurs propos soient écoutés avec attention. [15] D’où le slogan « Ne me libérez pas, je m’en charge » du MLF. [16] Stevelinck, Laurence, « Être un bon allié, c’est un processus, pas un état », https:/ / www.axellemag.be/ leshommesallies/ [17] Citée par la page Facebook Pas Sein Pas : https:/ / www.facebook.com/ passeinpas


sauver le ‘genre féminin’ de ses oppressions tel des héros des temps modernes : les femmes se libèrent elles-mêmes.[15] Ce faisant, accepter et assumer la position d’allié requiert des convictions désintéressées, honnêtes et dénuées de toute prétention orgueilleuse. Se comporter en allié, c’est accepter la place que le mouvement accepte de vous accorder sans déborder de cette position au risque de contrevenir à l’ambition et aux prétentions du mouvement lui-même.

En tant que femmes et féministes, nous exigeons et nous revendiquons ; nous ne demandons pas l’opinion des hommes sur notre condition de femme, nos vécus, ou nos revendications. Nous ne sommes pas tributaires du soutien des hommes. Et parce que le féminisme vise la libération et l’émancipation des femmes, sa structure et sa stratégie ne sauraient nous assujettir à l’approbation des hommes et nous soumettre à une nouvelle forme de paternalisme. Il faut encore reconnaître la nécessité d’un féminisme inclusif. Le mouvement doit intégrer les femmes qui souffrent d’autres formes de stigmatisation, d’autres sources de violences et de discriminations. Mais on ne saurait prétendre que le féminisme serait inclusif parce qu’il serait ouvert aux hommes, lesquels profitent déjà d’une représentation et d’une visibilité au sein de la société, leur ‘inclusion’ pouvant être source d’exclusion de personnes concernées et de leur mise sous silence.

QUELQUES CONSEILS POUR SE COMPORTER EN BON ALLIÉ DE LA LUTTE FÉMINISTE Pour conclure, je me permettrai de rappeler quelques conseils utiles pour tout allié. 1 - Éduquez-vous ! Il est indispensable de s’interroger sur nos biais, mais aussi de lire de la littérature féministe pour prendre conscience de ses privilèges et de leurs manifestations, comprendre comment, à titre personnel, vous participez au système d’oppression, en quoi vous en profitez et comment vous le maintenez. Se rendre

compte de ses privilèges est la première étape nécessaire pour abandonner son rôle d’oppresseur. Mais les manifestations du patriarcat sont multiples et nos biais sont si ancrés qu’il ne suffit pas d’un exercice de déconstruction ponctuel pour s’en défaire. Il ne s’agit pas d’utiliser l’écriture inclusive, écouter deux ou trois podcasts féministes et penser qu’on a fait le tour de la question. Il faut lire, écouter, encore et toujours, des points de vue différents, des approches diverses. « Être allié n’est pas un état, mais un processus » [13], cette position n’est donc jamais acquise. Plus globalement, éduquons nous tou.te.s, car nous avons tou·te·s été élevé·e·s et éduqué·e·s dans des sociétés patriarcales, que ce faisant nous avons tou·te·s intégré le sexisme et les valeurs patriarcales et que nous devons tou·te·s fournir un travail continu de réflexion sur ce qui nous connaissons et percevons pour déconstruire nos biais. 2- Mettez-vous en retrait et laissez de la place aux personnes concernées Les femmes étant sous-représentées dans divers espaces (médiatiques, publics, etc.), il convient pour les hommes de se mettre en retrait et de ne plus prendre toute la place afin de permettre la visibilisation des personnes invisibilisées. D’autre part, les femmes ne sont pas des êtres incapables de défendre leurs opinions, elles ne sont pas sans voix, elles ne sont pas de petites choses qu’il s’agirait de protéger et de défendre malgré elles. Veuillez dès lors de pas taire ni interrompre une femme en vue de vous exprimer en son nom et de la sorte l’infantiliser. 3 - Il ne s’agit de vous taire en tout temps ni de ne pas agir Donner la parole et de la place aux femmes ne doit pas pour autant se traduire en mu-

« Donner la parole et de la place aux femmes ne doit pas pour autant se traduire en mutisme ou passivité de votre part. Il est nécessaire de réagir aux propos, aux comportements, aux situations qui révèlent une image dévalorisée ou préjugée des femmes»


tisme ou passivité de votre part. Il est nécessaire de réagir aux propos, aux comportements, aux situations qui révèlent une image dévalorisée ou préjugée des femmes, des violences verbales ou physiques ou encore des injonctions. Par exemple, vous êtes entre amis, l’un d’entre eux tient des propos sexistes ou misogynes. Ne vous confortez pas dans l’indifférence ou la passivité : le silence vous rend complices, l’absence de contestation face à des propos problématiques marque une approbation tacite de ceux-ci et participe à leur banalisation. De même, osez devenir le « briseur d’ambiance » en soirée. Bien trop souvent, ce sont les femmes qui doivent adopter ce rôle pesant et ingrat de faire des réflexions face à des propos ou des comportements problématiques : supportez vous aussi cette charge, éduquez les hommes. Le tout est d’agir sans être oppressif : défendre la cause des femmes sans les taire, sans les infantiliser, sans vous imposer, et leur laisser la parole si elles le souhaitent. Si une femme souhaite s’exprimer, laissez-en lui l’opportunité, mettez-vous en retrait et contentez-vous d’approuver le propos le cas échéant. 4 - Pas de pause ni de complaisance Ce point rejoint d’une certaine manière le précédent. Les femmes n’ont pas l’opportunité de mettre leur condition (et les violences et discriminations attachées) sur pause, elles n’ont pas plus le choix de suspendre la charge mentale par rapport au sexisme. Il n’y a pas de pause pour l’oppression, de même il n’y a pas de pause pour la combattre. Il ne s’agit pas d’être allié à temps partiel, « pas en soirée parce que je n’ai pas envie de me prendre la tête ». La femme qui se fait insulter ou harceler ne voulait pas non plus se prendre la tête ce soir-là, mais elle n’avait pas le privilège de choisir de défendre sa condition de femme ou non. De même, de nombreux « alliés » abandonnent toute prétendue conviction féministe lorsque des conséquences sociales s’attachent à la défense de ces idéaux (être jugé mauvaise ambiance, perdre un ami, etc.). Cependant, pour être efficace, la défense des valeurs féministes ne saurait être seulement

théorique (et donc sans application pratique), ni se réduire à un féminisme de façade ou à une défense partielle et partiale, lorsque la situation vous arrange personnellement´. 5- Ne vous victimisez pas quand on dénonce des comportements masculins Il reste à saisir que les rapports de domination visent des classes sociales, en l’espèce la classe des hommes et celle des femmes. Ce faisant, le féminisme s’attaque à toute la classe des hommes pour visibiliser et mettre en évidence le rapport de domination patriarcale. Lorsque certaines scandent « men are trash », on désigne la classe des hommes et donc la classe dominante dans le patriarcat. Ne soyez pas susceptibles, ne rapportez pas tout à vous et votre volonté de ne pas être qualifié d’oppresseur et ne répondez pas sur la défensive en criant à la généralisation injustifiée parce que « vous êtes des gars bien, vous » ou « not all men ». De telles réactions ont pour effet de décentraliser le véritable objet du débat et d’empêcher tout changement en la matière, comme l’explique très justement Hassinah Semah (Les Grenades, RTBF) : « Paradoxalement, ces témoignages dramatiques ou les chiffres alarmants relatifs aux violences - structurellement - subies par les femmes suscitent une réaction masculine épidémique et autocentrée : l’homme s’indigne moins de ces violences dénoncées que de la remise en question dont ils font l’objet en tant que groupe social dominant ». 6 - N’oubliez pas les autres rapports de domination et autres formes d’oppression Il ne suffit pas d’être le parfait allié du féminisme et d’assumer fièrement ses autres privilèges. Les rapports de domination sont multiples de sorte qu’on est toujours le dominant d’un.e autre. Racismes, LGBTQ+ phobie, validisme, jeunisme, etc. sont autant de discriminations et formes de violences qui doivent également être déconstruites et combattues.

NINON RAMLOT


« De même, de nombreux « alliés » abandonnent toute prétendue conviction féministe lorsque des conséquences sociales s’attachent à la défense de ces idéaux (être jugé mauvaise ambiance, perdre un ami, etc.). Cependant, pour être efficace, la défense des valeurs féministes ne saurait être seulement théorique, ni se réduire à un féminisme de façade ou à une défense partielle et partiale, lorsque la situation vous arrange personnellement »


LES FEMMES DE NOS RUES


LA RUE APPARTIENT-ELLE AUX HOMMES ?

WELCOME TO THE JUNGLE

Une telle question introductive laisse présager un article en colère. Des lignes qui conteraient les mille-et-une déconvenues et le harcèlement quotidien auquel les femmes font face dans les rues de notre petit pays et d’ailleurs. Des histoires qui souligneraient l’absurdité d’un monde où, en 2020, les femmes ne jouissent pas encore du droit de circuler librement, sans contrainte ou conséquence, sans représailles ou culpabilisation. Cependant, ce ne sont pas des femmes qui tentent péniblement de circuler d’un point A à un point B sans anicroche qu’il s’agira ici. Il s’agira de mettre en lumière les réalités de celles dont le silence et l’invisibilisation sont frappants, celles dont la rue est devenue la maison. L’intérêt n’est pas de comparer la précarité vécue par les femmes à celles des hommes, mais de souligner que ce phénomène ne peut pas être appréhendé de manière neutre. Les rôles assumés par les femmes et les « choix » qu’elles sont amenées à faire s’inscrivent dans un contexte social genré. De multiples facteurs exacerbent la précarité au féminin : difficulté d’accès au monde du travail, écart salarial, temps partiels, conditions de travail, flexibilisation des horaires dans les secteurs essentiellement féminins, pensions moindres, cheffes de familles monoparentales, et j’en passe. Toutes ces différences mènent à un concept central : la dépendance financière. Dans un communiqué de presse d’octobre 2019, l’IWEPS met en évidence qu’en Wallonie il y a toujours 27 % des femmes qui sont actuellement en situation de dépendance financière contre 12 % pour les hommes, soit plus du double. La vulnérabilité qui en découle de cette situation de dépendance est alarmante : une séparation entraine des conséquences désastreuses, conséquences qui peuvent mener jusqu’à la rue. Particulièrement lorsqu’on sait que les problèmes conjugaux, avec ou sans faits de violence, sont la première cause de sans-abrisme des femmes.

Très souvent tombées dans l’errance pour échapper aux violences exercées sur elles ou parfois leurs enfants, les femmes sans-abri racontent comment le cercle de la violence se poursuit une fois dans la rue ou accueillies dans les services d’urgence ou d’hébergement temporaire. Ces violences sont tantôt institutionnelles — structures d’accueil mal préparées, insuffisantes et peu formées - tantôt morales, physiques et sexuelles. Quant aux contingences tout à fait pragmatiques, les femmes sans-abri connaissent des difficultés spécifiques : les pisse-debouts ne leur sont pas adaptés, les toilettes sont pour la plupart payantes, les protections menstruelles coûtent cher et exigent un accès à une hygiène décente, etc. Ce que la rue n’offre pas. En outre, victimes au premier plan d’agressions sexuelles et de viols, les femmes vivant dans la rue finissent par s’invisibiliser. Ne pas se faire voir, ne pas se faire entendre, ne pas laisser de trace, voilà leur unique moyen de protection dans le monde de la rue, le territoire des hommes. Ce phénomène fausse alors les statistiques et la prise en compte de leurs réalités, bien trop souvent minimisées. Pour celles « restées visibles », le compromis à trouver est la balance entre la mise en avant de leur féminité afin de susciter l’attention lorsqu’elles font la manche et la dissimulation de cette même féminité afin de se protéger des agressions sexuelles. Leur apparence joue en effet un rôle central quant au caractère plus ou moins rémunérateur de la mendicité. Parfois, elles tentent également de trouver une protection auprès d’hommes, souvent au prix de transactions sexuelles.


PARCOURS DIVERS, MÊME POINT DE CHUTE. Le phénomène du sans-abrisme est complexe. Cet article se cantonne donc à l’objectif de visibiliser celles qu’on ne voit que peu ou pas. Il n’empêche que les « pistes politiques pour une amélioration de la situation » proposée par de nombreuses études semblent fort molles pour y faire face. Le problème est structurel, et tant que les politiques se contenteront de mettre des sparadraps sur des hémorragies, la situation ne risque pas d’aller en s’améliorant. De plus, il est important de souligner que, si les études concernant les revenus des ménages, la précarité et le sans-abrisme les ont longtemps analysés sans porter d’intérêt aux rapports de genre, cela tend à changer depuis quelques années. Ces évolutions vers une prise en compte des différences genrées que sous-tendent ces situations en permettent une meilleure compréhension et une possibilité accrue de développer des solutions plus efficaces et adaptées aux différents parcours. Pour conclure le sujet avec une touche d’humour tendre, je vous invite à voir le film « Les Invisibles » de Louis-Julien Petit, en lien direct avec le sujet épineux de la vie des femmes de nos rues.

Sources : https:/ / www.rtbf.be/ info/ article/ detail_ femmes-sans-abri-le-cercle-de-la-violence-safia-kessas?id= 10065263 https:/ / www.cairn.info/ revue-vie-sociale-et-traitements-2008-1-page-100.htm http:/ / www.femmesprevoyantes.be/ wp-content/ uploads/ 2017/ 12/ Analyse2017-Sans-abrisme-feminin.pdf https:/ / journals.openedition.org/ brussels/ 1110 http:/ / inegalites.be/ IMG/ pdf/ femmes_ precarites_ pauvrete.bruxelles.pdf https:/ / www.iweps.be/ communique-de-presse-legalite-financiere-entre-femmes-hommes-nest-realite-wallonie/ http:/ / www.femmesprevoyantes.be/ wp-content/ uploads/ 2017/ 12/ Analyse2017-Sans-abrisme-feminin.pdf Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique.


« Pour celles « restées visibles », le compromis à trouver est la balance entre la mise en avant de leur féminité afin de susciter l’attention lorsqu’elles font la manche et la dissimulation de cette même féminité afin de se protéger des agressions sexuelles. Leur apparence joue en effet un rôle central quant au caractère plus ou moins rémunérateur de la mendicité. »

ELISA FONTAINE


ANNA, SIMON ET LE DÉDAIN


Simon, 26 ans, homme blanc cisgenre hétéro universitaire de gauche radicale à tendance libertaire, est assis en terrasse au Parvis, rêvant d’un monde sans capitalisme et sans classes. Simon monologue [1] avec un groupe d’ami·e·s de gauche radicale à tendance libertaire. Simon crache sur les réseaux sociaux qui sont pour lui un outil de surveillance et de contrôle de nos vies et de nos pensées, la façade d’un militantisme en carton. D’ailleurs, on y trouve seulement des faux·sses intellectuel·le·s qui n’utilisent pas les grands mots que Simon affectionne tant et qui finissent en tique, -tion et -isme et un regroupement de faux·sses intellectuel·le·s sans grands mots que Simon affectionnent tant et qui finissent en -tique, -tion ou -isme. Simon méprise les réseaux sociaux mais Simon méprise surtout, ce faisant, les personnes qui restent sur ces plateformes et qui ne font pas le choix radical que Simon a posé il y a 2 ans de ça : quitter ces sites aux mains du grand capital pour s’enfoncer dans la deep sphère de l’information militante [2] mais surtout lire 2 livres par semaine, et pas de la fiction s’il vous plaît ! Bravo Simon, tu envoies des fions mec ! Anna, amie de Simon, petite amie de James et fille de Paul [3], femme de gauche radicale à tendance libertaire, est également assise au Parvis, rêvant d’un monde sans capitalisme, sans classes, et sans risque de se faire agresser sexuellement dans la rue dès que le jour se couche. Anna écoute Simon monologuer. Anna est balèze, elle aussi elle envoie des fions. Mais Anna se sent parfois comme une impostrice [4], moins légitime parce que sa culture militante se fait majoritairement sur Instagram, principalement en écoutant les récits de personnes concernées. Anna, comme toutes féministes face à un homme cis, a envie de cracher sur Simon puis de le mettre en laisse et enfin de le trainer par terre sur l’Avenue Louise. Mais aujourd’hui, Anna se sent d’humeur clémente. Elle prend une gorgée de sa blonde déjà tiède à cause du soleil de juillet et rentre dans la discussion. Anna réussit à se faire entendre après 3 tentatives, quand Jean, un autre homme cis vraiment très sympathique, finit son 4ème monologue. Je ne saurais pas vous retranscrire les propos exacts d’Anna parce que j’avais moi-même bu quelques bières plates et un peu trop tièdes mais ce devait être quelque chose comme ceci : « Simon, éradiquer de ta vie tous les réseaux sociaux est un privilège. Le monde est à ton image, la rue, les livres sont faits pour toi, pour la norme de l’homme blanc cisgenre. Oui, Simon, les réseaux sociaux sont invasifs, ils sont un outil redoutable du capitalisme de surveillance et la censure dont ils sont le bras armé est fasciste. Mais ils sont aussi un outil qui sauve des personnes marginalisées et isolées et lie des membres de communautés invisibilisées ; ils permettent à celles et ceux qui ont un capital culturel moins élevé, à celles et ceux qui ne lisent pas ou qui n’ont pas accès à la lecture de pouvoir s’informer auprès de personnes concernées ou auprès de groupes qui n’écrivent pas avec la grandiloquence pompeuse dont le monde intellectuel a parfois le secret. Alors Simon, maintenant tu la fermes tronche de cul. ».

NINON HENRY

Post scriptum :Voici une liste non exhaustive des comptes Instagram que consulte Anna entre 2 monologues libertaires au Parvis et qu’elle remercie énormément : @dis_leur_pour_nous, @laisselesridestranquilles, @a.barreaux.rompus, @assa.traore_, @la.charge.raciale, @sansblancderien, @acab_cuisine, @lesensdupoil, @lasanteenlutte, @bruxelles.devie, @bricabracdebrieuc, @histoires_crepues, @tapotepute, @feministangst, @lobbygouine, @aggressively_trans, @tas_pas_lair_autiste, et tant d’autres. 1) Simon demeure, malgré les nombreuses lectures anarcha-féministes qu’il aime tant citer, un homme cis en mal de reconnaissance. 2) Nous citerons notamment https:/ / bxl.indymedia.org/ , https:/ / www.monde-diplomatique.fr/ , https:/ / www.mediapart.fr/ ou https:/ / lundi.am/ en guise d’exemples. 3) Anna est une femme, ne vous attendez pas à ce que je lui donne une existence propre, elle sera donc définie en référence aux hommes qui l’entourent. 4) Ce mot est un néologisme, nous l’utiliserons en attendant que les 40 immortels (doit-on utiliser l’écriture inclusive quand seulement 5 femmes siègent dans un groupe?) de l’Académie Française féminisent « imposteur ».


VIVONS-NOUS DANS UNE SIMULATION ?

[1] « There’s a one in billions chance we’re in base reality » (Juin 2016) [2] PLATON, La République, Livre VII [3]DESCARTES, Discours de la méthode, IV° Partie, 1637


Elon Musk (PDG de Space X et Tesla) le tweetait avec un aplomb dont lui seul est capable : l’humanité a une chance sur un milliard de ne pas être dans une simulation informatique [1]. C’est peu… Mais c’est du Elon Musk me rétorqueriez-vous. L’idée est la suivante : le monde dans lequel nous vivons, ainsi que tous les êtres vivants qui le constituent — nous y compris — sont en réalité le fruit d’une simulation informatique lancée par une civilisation avancée, que l’on nommera dans la suite de l’article «  êtres post-humains ». Si cette thèse peut faire penser à un scénario de science-fiction réchauffé (on a tous vu la saga MATRIX des sœurs Wachowski ou d’autres romans dystopiques), l’affirmation farfelue d’Elon Musk revêt un caractère pseudoscientifique qui a le mérite de nous faire réfléchir quelques instants sur notre rapport à la réalité. Dans cet article, nous passerons d’abord en revue l’évolution du lien entre l’humain et la réalité qui l’entoure au travers de différents penseurs (Platon et Descartes). Ensuite, nous introduirons et développerons l’argument de la simulation tel qu’énoncé par Nick BOSTROM en 2003, philosophe qui a introduit l’hypothèse d’un monde simulé par des êtres post-humains. Enfin, nous terminerons par énoncer les limites de cette affirmation, en termes de portée scientifique et de sa réalisation.

LA RÉALITÉ Le rapport à la réalité et par là même à la subjectivité de nos sens est un thème philosophique de premier plan que l’on retrouve déjà chez Platon avec son célèbre « Mythe de la caverne ». Dans cette allégorie, Platon imagine que ce que nous percevons par nos sens n’est qu’une déformation de la réalité, comme si les humains, vivant dans une caverne souterraine, ne voyaient que les ombres projetées sur les murs par un feu allumé derrière eux. Ces ombres, que les habitants de la caverne prennent pour des objets, ne sont en réalité que des déformations des véritables objets du monde d’en haut. Pour Platon, il y a donc une dualité entre le monde d’en haut qui est asso-

cié au monde des idées, parfait et intelligible, et le monde souterrain — la caverne — qui représente le monde sensible. On voit l’ombre, on peut la décrire, mais elle ne reflète qu’une partie déformée de l’objet. Il est impossible de reconstruire le vrai à partir du faux par nos sens uniquement. Pour Platon, le philosophe se distingue des autres hommes justement par cette capacité à sortir de la caverne pour contempler la vérité nue.

[il faut que, chacun à votre tour, vous descendiez à l’endroit où habitent en commun les autres, et que vous partagiez avec eux l’habitude de contempler les images obscures ; car, une fois que vous aurez partagé avec eux cette habitude, vous verrez mille fois mieux qu’eux ce qu’on voit là-bas ; en présence de chaque simulacre vous reconnaîtrez ce que c’est et de quoi c’est le simulacre, pour avoir vu le vrai dans l’ordre du beau comme du juste et du bon !] [2] Bien plus tard, dans son Discours de la méthode, René Descartes reprend cette thèse. Il y mentionne un « malin génie » qui brouille nos sens et qui rend difficile le fait de différencier ce qui relève du rêve ou de la réalité. Pour démêler au mieux le vrai du faux, il introduit sa méthode du doute systématique.

[...je me résolus de feindre que toutes les choses qui ne m’étaient jamais entrées dans l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensai fusse quelque chose] [3] .


Cependant, si pour lui, il faut douter de tout — son doute est même hyperbolique —, il existe un pilier fondateur sur lequel construire la connaissance objective, un élément indubitable qu’il énonce ainsi : « Je pense donc je suis » (ou Cogito ergo sum pour les latinophiles). Pour Descartes, qui ne connaissait ni les simulations ni les Intelligences artificielles, penser était intrinsèquement lié au fait d’exister ; la faculté de douter est la preuve indéniable de notre existence matérielle. Il est donc intéressant de remarquer que son « Je pense donc je suis » et son existence matérielle inhérente peut être remise en question dans l’hypothèse de la simulation. En effet, si nous sommes des êtres créés par une simulation, notre faculté à penser ne serait que la conséquence de notre intelligence artificielle et ne permettrait plus de conclure à une existence matérielle. Mais est-ce qu’une existence simulée est différente d’une existence matérielle ? Pour saisir tous les tenants et les aboutissants de l’hypothèse de la simulation, il est nécessaire de comprendre le raisonnement exposé par le philosophe Nick Bostrom dans son article « Vivons-nous dans une simulation informatique ? ». [4]

LE TRILEMME DE BOSTROM Pour Bostrom, l’avenir lointain de l’humanité se dessine en trois scénarios de probabilités complémentaires. Les probabilités complémentaires impliquent qu’au moins une des trois propositions devra se réaliser et que plus la probabilité d’une est faible, plus celle des autres sera élevée.

1. L’humanité ne parvient pas au stade de post-humanisation, sa technologie ne sera jamais assez développée pour permettre de simuler entièrement un autre monde peuplé d’êtres humains virtuels. La probabilité de ce scénario est très élevée.

Pour arriver à cette situation, deux causes principales peuvent être soulignées : La première : un développement technologique qui arriverait à saturation, ce qui implique un non-respect de la conjecture empirique de Moore (qui stipule que la puissance de calcul des ordinateurs croit de manière exponentielle). La seconde, légèrement moins réjouissante, stipule l’extinction de l’humanité avant d’avoir atteint le sommet technologique. Les causes d’une extinction sont multiples et variées : réchauffement climatique, météorites, catastrophes naturelles en tout genre. L’idée d’une extinction de l’espèce intelligente avant qu’elle atteigne un stade de technologie avancée n’est pas neuve et peut être vue comme une réponse au paradoxe de Fermi. Le paradoxe de Fermi énonce que, malgré les innombrables planètes de l’univers (et donc possiblement les multiples mondes abritant des êtres vivants), une communication avec des aliens n’a encore jamais été établie. Cette absence de contact pourrait donc être causée par le fait que l’extinction des espèces intelligentes est préalable au stade technologique nécessaire pour communiquer avec des mondes éloignés. Le progrès technologique (qu’il soit alien ou humain) est fortement limité par la durée de vie de la civilisation. 2. L’humanité a réussi à arriver à ce stade de post-humanisation : elle détient ce pouvoir de créer des mondes et des êtres simulés, mais s’en abstient. À nouveau, ce scénario est fort probable. Ce scénario semble plus réjouissant que le précédent : l’humanité n’est pas éteinte et son évolution technologique a continué suivant, par exemple, la loi de Moore. Cependant, malgré leurs capacités, les êtres posthumains ne voient pas d’intérêt à simuler des mondes retraçant le passé de l’humanité. On peut voir deux raisons à ce manque d’intérêt : La première est d’ordre plus pratique. En effet, le coût en termes de ressources est


monstrueux, pour peu de profit. À quoi servirait la simulation d’un monde passé, peuplé d’êtres peu avancés ? La seconde est d’ordre éthique. Une telle civilisation post-humaine n’userait pas de son pouvoir créateur, car elle jugerait que créer et détruire des êtres virtuels serait une atteinte à la moralité. Est-ce qu’on a le droit de faire naitre et mourir des êtres qui, bien que simulés, sont dotés d’une conscience et d’une faculté à éprouver de la douleur ?

3. Les êtres post-humains sont capables de créer de telles simulations et décident d’utiliser ce pouvoir pour générer des simulations de leur passé. Ce scénario est le moins probable, mais, dans ce cas de figure, la probabilité que nous vivions dans un monde simulé est proche de 1.

L’hypothèse que nous vivons dans une simulation n’est possible que si les deux autres scénarios (numéros 1 & 2) ne se réalisent pas. Or, rappelons que ces deux scénarios ont une probabilité élevée de se réaliser et que le scénario 3 est le moins probable des trois. Mais imaginons que les propositions 1 et 2 ne se réalisent pas (par exemple, l’humanité continue son progrès sans s’éteindre et ne voit pas de problème moral derrière la simulation d’univers), il y a dans ce cas tout à parier que nous sommes des êtres simulés. On peut remarquer que la théorie de la simulation repose sur deux hypothèses lourdes et peu probables, ce qu’Elon Musk s’est bien gardé de préciser pour accentuer l’effet de sa déclaration.

THÉORIE SCIENTIFIQUE OU PHILOSOPHIQUE

Proche de 1 ? Oui, vous avez bien lu : si les post -humains détiennent une telle capacité informatique, la quantité de mondes simulés pourrait être énorme et le nombre de simulations ne serait pas limité. Si approximativement un milliard de mondes sont créés par simulation, il n’y a qu’une chance sur un milliard que nous vivions dans le monde réel (le véritable passé) et non dans une de leur simulation…. Il y aurait donc tout à parier que nous ne sommes pas dans leur véritable passé, mais bien dans un passé simulé ! Vous suivez toujours ?

L’hypothèse de la simulation, bien que souvent désignée comme une théorie lui revêtant ainsi un caractère scientifique, relève du domaine de la métaphysique — branche de la philosophie s’intéressant à ce qui dépasse la réalité sensible —.

[… If we are living in a simulation, then the cosmos that we are observing is just a tiny piece of the totality of physical existence. The physics in the universe where the computer is situated that is running the simulation may or may not resemble the physics of the world that we observe. While the world we see is in some sense ‘real’, it is not located at the fundamental level of reality.] [4]

Mais en aucun cas la théorie exposée par le philosophe Bostrom ne peut être qualifiée de théorie scientifique. En effet, elle ne se base sur aucune preuve empirique, elle n’est donc ni vérifiable (quelques tentatives peu fructueuses existent cependant), ni surtout réfutable.

Sous un certain angle, cette hypothèse peut également être mise en lien avec la théologie. Ces êtres post-humains capables de créer des mondes et des êtres dotés d’une intelligence artificielle sont en quelques sortes de « Grands Architectes », détenant un pouvoir quasi divin sur leur création.

Or, la différence fondamentale entre ce qui relève de la science et ce qui est de la non-science (énoncé philosophique ou pseudoscience) est la réfutabilité de la théorie. Ce critère a été défini par le philosophe des sciences Karl POPPER. La réfutabilité d’un énoncé ne cherche pas à savoir si l’énoncé est vrai, mais s’il existe un moyen de prouver son inexactitude potentielle par un contrexemple.


Pour illustrer ce critère, prenons une affirmation simple : « Le monstre du Loch Ness existe ». Cette affirmation n’est pas réfutable, car il n’y a aucun moyen de montrer sa contraposée. En effet, il est impossible de prouver que le monstre n’existe pas ni qu’il n’a jamais existé. Par contre, l’affirmation opposée « Le monstre du Loch Ness n’a jamais existé » est, quant à elle, réfutable. Pourquoi ? Simplement parce qu’il est possible, si l’affirmation est fausse, de le prouver aisément. (Imaginons qu’on prenne une photo de la bestiole ou que celle-ci décide de sortir de l’eau sous le regard des passants). Cette affirmation peut donc être réfutée, ce qui fait d’elle un énoncé scientifique, contrairement à son opposée. L’affirmation « Nous vivons dans une simulation », tout comme celle de l’existence du monstre du Loch Ness (ou des licornes ou autres créatures jamais observées) ne peuvent donc pas revêtir le titre d’hypothèse scientifique. En résumé, l’hypothèse (ou l’argument) de la simulation telle qu’énoncée par le philosophe Bostrom est une théorie métaphysique qui, moyennant des hypothèses audacieuses, affirme que la probabilité de vivre dans un monde entièrement simulé, dans lequel nous serions nous-mêmes complètement artificiels, est élevée.

L’idée d’une réalité non perceptible par nos sens peut donner le tournis. Car il n’est donc plus question de démêler le vrai du faux puisque tout ce qui nous entoure, même notre pensée, est faux. Dans une telle situation, la caverne de Platon peut être vue comme une prison souterraine où l’être pensant (virtuel), même philosophe, ne pourrait sortir de sa simulation pour atteindre le monde réel - ici associé au monde des post-humains. Il n’y a aucune échappatoire possible et donc peu d’intérêt à supputer l’existence d’un monde d’en-haut, accessible ni par les sens ni en pensée. De même, le cogito de Descartes ne pourrait plus nous garantir d’exister en tant qu’être réel mais son principe reste valable dans le monde virtuel qui nous entoure. Notre faculté de penser reste la preuve indéniable que nous existons dans un monde, qu’il soit virtuel ou réel.

En conclusion, cher·ère lecteur·rice : gardez votre esprit critique et tentez de rester aussi libre-exaministe que la simulation nous le permet !

[1] « There’s a one in billions chance we’re in base reality » (Juin 2016) [2] PLATON, La République, Livre VII [3]DESCARTES, Discours de la méthode, IV° Partie, 1637 [4] BOSTROM N., ‘Are you living in a computer simulation?’, in Philosophical Quarterly (2003) Vol. 53, No. 211, pp. 243‐255. [5] BOSTROM N., ‘Are you living in a computer simulation?’, in Philosophical Quarterly (2003) Vol. 53, No. 211, pp. 243‐255.


« Or, la différence fondamentale entre ce qui relève de la science et ce qui est de la nonscience (énoncé philosophique ou pseudoscience) est la réfutabilité de la théorie. Ce critère a été défini par le philosophe des sciences Karl POPPER. La réfutabilité d’un énoncé ne cherche pas à savoir si l’énoncé est vrai, mais s’il existe un moyen de prouver son inexactitude potentielle par un contrexemple. »

LÉA PLANQUART


LA LOI ET L’ORDRE, OU COMMENT DÉTRUIRE L’ALTERNATIVE

« Rien ne manque au triomphe de la civilisation. Ni la terreur politique, ni la misère affective, ni la stérilité universelle. Le désert ne peut plus croître : il est partout. Mais il peut encore s’approfondir. Devant l’évidence de la catastrophe, il y a ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s’organisent. Nous sommes du côté de ceux qui s’organisent. » Alors que l’appel du comité invisible date aujourd’hui de plus d’une quinzaine d’années, le désert de notre société consumériste ne cesse de se creuser. Dans le sud de notre pays, une graine s’est plantée en plein milieu d’une sablière. Une graine qui dit stop à un « grand projet inutile ». Devant l’urgence de l’extinction massive de la vie sur terre, les marches dénoncent, les scientifiques prennent acte, et la Zablière tente de s’organiser.


Cette nouvelle forme politique de résistance semble assez complexe à définir. Le documentaire « Demain s’entête », réalisé par des habitants de la ZAD de Notre-Dame, définit d’ailleurs celle-ci par la négative[2]. Anarchistes, écologistes, communistes, anticapitalistes, autonomes, la pluralité semble complexifier notre fâcheuse envie de catégoriser. Allons au plus simple, le nom ZAD, ou Zone à défendre, vient du terme zone d’aménagement différé[3], un joli pied de nez à ce qu’iels appellent « les grands projets inutiles et imposés » ou GPII. Iels défendent un espace naturel ou agricole contre une autoroute, un aéroport, un zoning de PME, etc. La résistance se fait par la présence physique des zadistes sur cette zone et la construction de cabanes, lieux de vies ou autres tout en essayant de minimiser leurs impacts sur la nature[4]. Pressions politiques, médiatiques ou économiques, les ZADs sont pourtant une proposition d’écologie totale, de projets politiques nouveaux et d’innovations architecturales intéressantes[5]. Cependant, une lourde épée de Damoclès pèse sur la tête de chacune d’entre elles : celle de l’expulsion et de la destruction. L’état policier rôde. Quels sont les enjeux derrière ces tentatives de vie commune ? Laissez-moi tout d’abord vous conter une vieille histoire venue de l’autre bout du monde. [6]

PARIHAKA ET LA VIOLENCE DE L’ÉTAT COLONIAL Après une série de conflits militaires menés par l’État colon anglais sur les terres de l’Aotearua [7], un marae[8] nommé Parihaka est fondé dans les années 1860. Rapidement,

en raison de sa capacité à cultiver et à organiser la vie commune, ce marae va devenir le plus peuplé du pays. Tout ceci ne va pas plaire aux colons. La presse anglo-saxonne locale va mener plusieurs campagnes de diffamation. Tout d’abord, elle va essayer de disqualifier le fondateur et leader du marae te Whiti, le qualifiant de fanatique au discours incohérent, inintelligible, blasphématoire et à l’influence néfaste. L’augmentation de la population et du besoin de production va être un autre argument pour chasser « ces semi-barbares ne sachant pas se servir de leurs propres terres », avant d’appeler tout simplement à l’extermination des Maoris au nom de la justice et de la liberté. Les colons britanniques exigent cette terre et devant le refus systématique de Parihaka de vendre et grâce à une presse vendue à leur cause, ils vont peu à peu s’accaparer les terres du marae. Les Maoris vont se défendre de manière non violente en utilisant la désobéissance civile. Nombreux·ses seront enfermé·e·s sans procès et déporté·e·s dans l’Ile du sud de l’Aotearua. Une commission sera mise sur pied pour mettre la lumière sur cette affaire qui désormais concerne toute l’île. Cette commission composée de deux « pakeha [9] et d’un chien » selon te Whiti donnera raison à ce dernier et à sa communauté. Cependant, le climat de haine installé par les médias et les colons ne pouvait se satisfaire d’un tel dénouement. À l’aube du 5 novembre 1881, l’armée britannique envahissait les plaines de Parihaka. Le colonel de la première division rentrée dans le marae raconte « Leur attitude de résistance passive et leur obéis-

[1] L’Appel, Comité Invisible (Essai, 2004) [2]Documentaire disponible en intégralité sur YouTube, NewPipe,… [3]La ZAD est un outil de préemption destiné à permettre la réalisation d’un projet d’aménagement dans un secteur soumis à une forte pression foncière. (gouv.fr) [4]Voir le documentaire « Demain s’entête » du collectif Groupe GROIX et la vidéo « ZAD : dernière chance pour l’écologie ? » du Biais vert. [5]Ibid. [6]Histoire tirée de en. wikipedia [7]Ou New-Zealand dans le langage du colonisateur. [8]Lieu sacré dans la culture maorie où la culture et les étapes de la vie peuvent être célébrées, le maori peut être parlé, des sujets peuvent être abordés et débattus,… [9]Personne non-maorie.


sance assidue aux ordres de Te Whiti étaient extraordinaire. Il y avait une ligne d’enfant à travers l’entrée du grand village, une sorte de classe de chant dirigée par un vieil homme avec un baton. » [10]L’armée ne laissera que des cendres. Les maisons, boulangeries, écoles, magasins seront brûlés, les habitant·e·s seront déportés ou enfermés sans procès dans des camps de travaux forcés. L’histoire sera effacée jusqu’à être rétablie un siècle plus tard par un tribunal créé pour réparer les injustices faites aux Maoris dans une optique de réconciliation entre les deux peuples qui habitent aujourd’hui la NouvelleZélande ou Aotearua. Selon l’historienne Hazel Riseborough, « Les européens étaient préoccupés par leur supériorité et leur domination qui, leur semblaientils, ne pouvait être assurée que par la destruction du mana [11] de Te Whiti. Aussi longtemps qu’il restait à Parihaka, il constituait une menace à la suprématie européenne en ce qu’il proposait à son peuple une alternative à la manière de vivre que les Européens pensaient leur imposer. » [12]

LES ZADS CONTRE LA LOI ET L’ORDRE Cette lutte vieille et lointaine (bien qu’encore contemporaine) rappelle un combat né dans l’ouest de la France dans les années 70 et qui a abouti à la même conclusion : l’anéantissement par la force d’une alternative viable par les soldats d’un état policier. La conclusion d’Hazel Riseborough trouve un écho particulièrement glaçant dans les propos de Manuel Valls alors ministre de l’Intérieur « Il est hors de question de laisser un kyste s’organiser, se mettre en place, de façon

durable, avec la volonté de nuire avec des moyens parfois dangereux ».[13] Le kyste c’était Notre-Dame des Landes. La volonté de nuire et les moyens dangereux, eux, me semblent difficiles à identifier. Tout comme l’attitude hostile de La Meuse par rapport à la ZAD d’Arlon. Le quotidien a par deux fois essayé de décrédibiliser la ZAD à travers deux faits divers. [14] Si les ZADs posent autant de problèmes aux pouvoirs politiques et aux médias traditionnels, c’est peut-être parce qu’elles déplacent le débat sur le terrain de la légitimité et ignorent un cadre légal construit par les puissants pour eux-mêmes. La ZAD d’Arlon en est une belle illustration. L’ancienne sablière du Schoppach a été vendue par la commune d’Arlon et son bourgmestre CdH Magnus à l’intercommunale IDELUX-AIVE. Bloqués entre trois nationales et une autoroute, ces hectares ont été jugés «  sites de grand intérêt biologique » par la Région Wallone. On peut notamment y observer des hiboux moyens-ducs, des chevreuils, des papillons en danger de disparition, une espèce d’hirondelle menacée, des milans royaux et d’autres espèces répertoriées sur le blog de la zablière.

IDELUX-AIVE y voient un futur zoning de P.M.E. Mais pour quoi faire ? Les commerces des centres-villes wallons souffrent à Mons comme à Arlon et ce zoning semble encore être un grand projet inutile. Car, à ND comme à Arlon, il s’agit de se battre contre ça : « les grands projets inutiles », la bétonisation d’espace vert, la destruction de biotope fragile.

[10}Traduction libre de « Their attitude of passive resistance and patient obedience to Te Whiti’s orders was extraordinary. There was a line of children across the entrance to the big village, a kind of singing class directed by an old man with a stick. » [11]Le mana, dans les cultures polynésiennes, pourrait être grossièrement traduit comme étant l’énergie ou le pouvoir qui peut émaner de toute chose dans l’univers. [12]Traduction libre de « Europeans were concerned about their superiority and dominance which, it seemed to them, could be assured only by destroying Te Whiti’s mana. As long as he remained at Parihaka he constituted a threat to European supremacy in that he offered his people an alternative to the way of life the European sought to impose on them. » [13] « Notre-Dame-des-Landes : Manuel Valls parle de “kyste”, une comparaison douteuse », Laurent Samuel, L’OBS. [14] https:/ / zabliere.noblogs.org


Malgré de nombreuses pétitions, de supports locaux à la ZAD, Magnus ne semble pas changer son fusil d’épaule.

S’ORGANISER COLLECTIVEMENT CONTRE LA CATASTROPHE Henri-David Thoreau écrivait qu’il valait mieux cultiver le respect du bien que le respect de la loi. Continuellement victimes du flux des voitures roulant sur le béton, les habitant·e·s de la ZAD entendent ce bruit, symbole d’un combat à mener : arrêter cette vague destructrice, celle du profit et de la rentabilité. Les habitant·e·s des cabanes repensent l’organisation politique, les enjeux contemporains et s’intéressent au respect du bien. « Omnia sunt communia » trône au nord de la ZAD et nous rappelle qu’aujourd’hui, il est temps de penser collectivement notre monde de demain. Finalement comme à Parihaka ou à Arlon, il ne reste aux puissant·e·s que l’ordre et la loi pour tuer l’alternative. L’ordre et la loi c’était également le discours de Mike Pence, viceprésident de Donald Trump. Les tactiques de l’état policier semblent être les mêmes d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique ou tout au bout du Pacifique. Leur triomphe est mondial. Devant l’évidence de la violence, organisonsnous.

« Si les ZADs posent autant de problèmes aux pouvoirs politiques et aux médias traditionnels, c’est peut-être parce qu’elles déplacent le débat sur le terrain de la légitimité et ignorent un cadre légal construit par les puissants pour eux-mêmes. La ZAD d’Arlon en est une belle illustration. »

TOM BLONDIAU


LE BEA EN 2020


LE BEA, LE CONSEIL ÉTUDIANT DE L’UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES En communauté française, le décret "Participation" donne le droit aux étudiant·e·s d’être représenté·e·s et défendu·e·s par un Conseil Étudiant. Au sein de notre Alma Mater, le conseil étudiant s’appelle le Bureau des Étudiant∙e∙s Administrateurs∙trices (BEA). Connu sous différents noms à travers l’histoire, sa naissance en tant qu’organe de représentation est issue des grèves étudiantes lors des évènements de mai 68. Les étudiant·e·s auront à coeur la démocratisation de l’université en ouvrant notamment les instances de décision de l’ULB aux étudiant·e·s. Revendication obtenue grâce notamment à l’occupation du Janson qui débouchera sur l’obtention de sièges au Conseil d’Administration de l’ULB. L’ULB sera ainsi précurseuse sur cette question et inspirera par la suite le décret participation qui permettra la création de structures similaires dans les autres établissements de l’Enseignement supérieur. Ces évolutions en matière d’organisation de défense des intérêts des étudiant·e·s ont offert des perspectives d’amélioration de la vie universitaire à plus long terme en intervenant directement dans les instances de décision. Que ce soit pour influencer l’ULB et sa position politique d’Université engagée, collaborer avec les autres établissements au niveau communautaire pour faire changer les lois ou pour marcher pour le refinancement et même à l’international en s'impliquant dans CIVIS, l’alliance européenne de l’ULB.

Le BEA tient ses élections tous les 2 ans. Un binôme paritaire est élu par faculté en même temps que les élections facultaires avec un quorum à 20% afin d’avoir toutes les facultés représentées. À chaque binôme s’ajoute un·e élu·e par Bureau Étudiant Facultaire (BEF). Cela permet une meilleure coordination entre les différents niveaux de

prise de décision. Les élu·e·s siègent dans différentes commissions ayant chacun des impacts plus ou moins significatifs sur la vie étudiante. Parmi les plus impactantes dans la vie quotidienne d’un·e étudiant·e, en dehors des classiques Conseil d’Administration et Conseil Académique, on peut citer la Commission Culturelle (CoCu) ou la Commission des Affaires Sociales Étudiantes (CASE). La première attribue des subsides culturels à différentes initiatives ULBistes. Cela aide énormément les associations étudiantes dans l’organisation de leurs évènements. La seconde, présidée par le Vice-Recteur aux Affaires Étudiantes, est celle qui traite de la vie étudiante d’un point de vue social. Des aides financières aux résidences en passant par les restaurants et la santé, elle possède une forte représentation étudiante (50% des sièges) ce qui permet de porter plus facilement divers projets et d'impacter positivement la vie étudiante. C’est aussi dans les commissions que se forment les Groupes de travail (GT), réunissant different acteurs de la vie universitaire sur des sujets spécifiques. Pouvant aller d’un mois à plusieurs années, ils permettent de présenter et de réaliser des projets de grande envergure au sein de l’ULB qui améliorent les conditions de nos pairs, et des futures générations.

Au-delà des postes de représentation, le BEA est composé d’une équipe de coopté·e·s qui peuvent intervenir à n’importe quel moment pour aider sur des dossiers spécifiques ou même participer à certaines commissions ! C’est un excellent moyen de faire connaissance avec les différents projets relatifs à notre vie universitaire et une très bonne porte d’entrée dans ceux-ci.

LES ACTIONS DU BEA Les différents engagements étudiants possibles ( culturel, folklorique, politique, social, etc.) rendent notre université intéressante. La représentation étudiante n’est pas forcément l'engagement auquel on pense le premier et


pourtant il mêle des aspects de tous ces sujets. Une des raisons est qu’on ne comprend pas toujours ce qu’on y fait. Les projets que nous entamons et le travail régulier que nous accomplissons demandent parfois de la patience. En effet, chaque aspect d’une proposition à faire passer en commission, ou d’un nouveau projet dans lequel l’ULB est engagée, est discuté et analysé minutieusement avant d’être approuvé. Ces projets impliquent l’institution dans son ensemble, parfois budgétairement, et auront un impact sur les prochaines générations d’étudiant·e·s.

Plus concrètement, pour vous donner quelques exemples de ce que nous avons pu faire l’année passée en CASE. Nous avons travaillé avec le Service Social Étudiants (SSE) pour simplifier les procédures des demandes d’aide financière (les demandes pourront maintenant être faites jusqu’en mai sans préjudice et il y aura un service de réduction de minerval et d’aide financière), pour en améliorer la communication et y créer de nouvelles aides (amélioration de l’allocation jobiste que nous avons créée il y a deux ans, même chose pour l’aide au matériel scientifique et aux PUB). Nous avons aussi réécrit le règlement des résidences de façon à en prioriser l'accès aux étudiant·e·s qui en ont le plus besoin. Nous avons également travaillé à améliorer l’offre en matière de restauration collective. C’est dans ce contexte que nous avons soutenu l’arrivée d’As Bean au F.

Mais nous avons également réagi face au problème de harcèlement qui a d’abord été révélé au sein de la filière de dentisterie, en Faculté de médecine. Suite à notre enquête et aux résultats démontrant un problème globalisé au sein de l’ULB, un GT harcèlement a été créé au sein du Conseil d’Administration de l’ULB dans lequel nous avons pu être actif et même impliquer les BE. Celui-ci a conclu à la nécessité de créer un département indépendant qui prendrait ces situations en

charge. C’est comme ça que nous avons pu trouver les budgets pour l’engagement de personnes afin de créer la “cellule harcèlement” qui sera opérationnelle dans peu de temps. Les étudiant·e·s auront enfin un endroit où signaler des comportements déplacés de la part d’un.e professeur·e·, un.e assistant·e, … et pourront y trouver un accompagnement psychologique et juridique nécessaire dans ce genre de situations.

NOTRE POSITIONNEMENT Évidemment, les positions évoluent avec les mandats et les époques, mais il demeure une constante : le BEA s’est toujours battu pour un enseignement plus juste, inclusif, et où les droits des étudiant·e·s sont respectés. Il se veut à l’écoute des étudiant·e·s et tente de faire adopter à l’ULB les mesures nécessaires pour atteindre ces objectifs. Par exemple, dans les dernières années, nous avons alerté sur les thématiques de genre. C’est ce genre de sensibilisation qui a abouti sur la mise en place du Vice-recteur à la politique de genre lequel a pu mettre en place la possibilité pour tout étudiant·e d’avoir son nom social sur sa carte étudiant·e. Mais on s’est aussi mis en opposition aux autorités lorsque cela était nécessaire. Comme il y a quelques années, quand le BEA a mis la lumière sur le projet de collaboration avec McKinsey. C’est dans des occasions comme cela où il est important de savoir mobiliser que le BEA s’associe avec le Librex, l’ACE et l’AIC pour pouvoir marcher tou·te·s ensemble. C’est ce qui crée de vrais moments de vie politique dans le monde étudiant. Le BEA a aussi marché avec les autres universités, hautes écoles et écoles supérieures des arts, pour des sujets importants au niveau communautaire comme le refinancement de l’enseignement supérieur.


« Être membre du

CONCLUSION Être membre du BEA, c’est avant tout se mettre au service du bien commun et participer activement aux projets et processus décisionnels de son université. C’est aussi la voix qui se lève lorsque les injustices se présentent, celle qui propose des alternatives à nos anciennes structures et veille au bon fonctionnement des autres. En ces temps incertains, on a pu encore observer à quel point la représentation étudiante, bien plus qu’une simple défense d’intérêts, est une nécessité.

PS : N’hésite pas à nous suivre sur nos réseaux sociaux pour être au courant de tes droits et obligations ainsi que d’actualité de l’ULB et du mouvement étudiant. Nous possédons également un service juridique gratuit pour répondre à toutes tes questions.

NOS RÉSEAUX : Sur Facebook : BEA - Bureau des Étudiant.es Administrateur.rice.s Instagram : BEA_ULB Par mail : ulb.bea@gmail.com Par téléphone : 02 650 47 75

LUCAS PORTUGAELS

BEA, c’est avant tout se mettre au service du bien commun et participer activement aux projets et processus décisionnels de son université. C’est aussi la voix qui se lève lorsque les injustices se présentent, celle qui propose des alternatives à nos anciennes structures et veille au bon fonctionnement des autres.»


LE CAPITALISME DE PLATEFORME

[1] Définition : Société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou une idéologie néfaste, telle que la conçoit un auteur donné. (Larousse) [2] Définition : Système économique basé sur la propriété privée des moyens de production et structuré en vue de maximiser les profits. (Glossaire de Perspective Monde, Ecole de politique appliquée de Sherbrooke, Québec) [3]Uber, Deliveroo, Amazon, Facebook, Netflix, Google, etc. [4] Sarah Abdelnour et Sophie Bernard, « Vers un capitalisme de plateforme ? Mobiliser le travail, contourner les régulations », La nouvelle revue du travail [En ligne] , 13 | 2018, mis en ligne le 31 octobre 2018, consulté le 18 août 2020. URL : http:/ / journals.openedition.org / nrt/ 3797 ; DOI : https:/ / doi.org/ 10.4000/ nrt.3797. [5]Josépha Dirringer, « Quel droit social en Europe face au capitalisme de plateforme ? », La nouvelle revue du travail [ En ligne] , 13|2018, mis en ligne le 31 octobre 2018, consulté le 20 août 2020. URL http:/ / journals.openedition.org/ nrt/ 3965 ; DOI : https:/ / doi.org/ 10.4000/ nrt.3965. [6] Ibidem.


Dans la dystopie[1] réelle qu’est le XXIe siècle, le capitalisme[2] de plateforme est un des personnages principaux. Le terme « capitalisme de plateforme » exprime l’importance qu’ont prise les technologies numériques et communicationnelles, sous la forme de plateformes[3], dans la transformation des rapports de travail et de production. Il met en exergue le partage inégalitaire de la valeur créée entre les détenteurs des plateformes et les travailleurs.euses[4] et insinue donc que l’économie numérique n’est qu’une nouvelle face des économies capitalistes[5]. Le capitalisme de plateforme se situe dans la continuité de la dynamique du capitalisme « d’optimiser la productivité pour améliorer les profits et diminuer les coûts ».[6] En 2020, les 5 premières entreprises dans la liste des « World’s Most Valuable Brands » [7]de Forbes sont des plateformes ou proposent des services de plateforme (Apple, Google, Microsoft, Amazon, Facebook). Cette mutation du capitalisme soulève non seulement des interrogations en matière de droit social, mais également en matière de surveillance et protection de la vie privée. Dans cet article, je tracerai les contours du capitalisme de plateforme puis je traiterai de son influence sur le droit social[8], de la problématique de la sous-traitance des comptes des travailleurs et enfin du lien entre capitalisme de surveillance et capitalisme de plateforme.

CONTOURS DU CAPITALISME DE PLATEFORME Le capitalisme de plateforme, à ne pas confondre avec l’économie collaborative[9], s’appuie sur une « relation triangulaire atypique »[10] dans laquelle les entreprises prennent la forme de plateformes numériques et jouent le rôle d’intermédiaires entre client·e·s, prestataires de service, annonceurs, producteurs, demandeur·euse·s et offreur·euse·s de travail.[11] Dans son ouvrage « Capitalisme de plateforme. L'hégémonie de l'économie numérique », Nick Srnicek en identifie 5 formes :

les plateformes publicitaires, qui collectent et analysent les données recueillies sur leurs usagers·ères pour les vendre à des annonceurs (Google ou Facebook) ;

les plateformes nuagiques, qui louent des logiciels et autres programmes numériques, du matériel et des infrastructures physiques à des particuliers, des entreprises et d’autres plateformes (Amazon Web Services);

les plateformes industrielles, qui produisent des logiciels en vue d’optimiser les outils industriels traditionnels et importent le modèle de plateforme dans les entreprises classiques (Siemens ou General Electric) ;

les plateformes de produits, qui proposent à leurs usagers·ères des services en ligne en échange d’une souscription (Spotify ou Netflix) ;

les plateformes légères, qui externalisent les services qu’elles fournissent et en confient la production à ses propres usagers·ères, en recourant généralement à la sous-traitanc (Uber ou Deliveroo)[12].

Il est à souligner que cette distinction a été critiquée, notamment par Ivan Manokha, qui prône plutôt une distinction entre « les pla-

[7] Liste des marques ayant le plus de valeur. Consulté le 8 septembre 2020. https:/ / www.forbes.com/ the-worlds-mostvaluable-brands/ #3a527899119c [8] Définition : Branche du droit qui regroupe le droit du travail et le droit de la sécurité sociale. [9] L’économie collaborative se présente initialement comme une alternative au modèle capitaliste, la plateforme étant alors utilisée comme outil d’économie sociale bien que le terme ait été élargi/ perverti pour reprendre l’économie sociale et solidaire et le capitalisme de plateforme. [10] Ibidem. [11] Nick Srnicek, Capitalisme de plateforme. L'hégémonie de l'économie numérique, Montréal, Lux, coll. « Futur proche », 2018, 154 p., trad. Philippe Blouin, ISBN : 978-2-89596-280-9. [12] Jonas Hanin, "Le capitalisme de plateforme se travestit en « économie collaborative »", Gresea, septembre 2019, consulté le 02 août 2020, disponible sur http:/ / www.gresea.be/ Le-capitalisme-de-plateforme-se-travestit-en-economiecollaborative et Damien Larrouqué, « Nick Srnicek, Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numé-


teformes comme moyens de production à part entière, c’est-à-dire celles qui génèrent des revenus en utilisant les données comme matière première sans s’associer à d’autres facteurs de production, et les plateformes comme moyens de production associés à d’autres facteurs de production pour créer de la valeur ».[13]

Dans le cadre de cet article, bien que la plupart des sujets abordés soient extensibles aux autres types de plateformes, je ne me concentrerai que sur les plateformes légères et plus particulièrement sur les plateformes de livraison de repas à domicile telles qu’UberEats ou Deliveroo.

CAPITALISME DE PLATEFORME ET DROIT SOCIAL L’essor de plateformes telles que Deliveroo ou Uber met à l’épreuve le droit social et remet en question les fragiles acquis des luttes sociales des 2 siècles derniers. Afin d’embrasser cette problématique, une distinction fondamentale doit être faite entre travail indépendant et travail subordonné. Le travail indépendant est accompli pour son propre compte et sous sa propre autorité et est majoritairement régi par le droit civil, commercial et économique tandis que le travail subordonné est accompli pour le compte et sous l’autorité d’une tierce personne, l’employeur·euse, et est majoritairement régi par le droit du travail. Ce qui distingue un·e travailleur·euse salarié·e [14]d’un.e travailleur·euse indépendant.e est donc l’existence ou non

d’un lien de subordination : un·e travailleur·euse soumis·e à un lien de subordination doit être considéré·e comme lié·e à son employeur·euse par un contrat de travail.

En Belgique, les travailleur·euse·s salarié·e·s sont assujetti·e·s à un régime de sécurité sociale propre. En vertu de celui-ci, leurs employeurs·euse·s doivent payer des cotisations sociales à l’ONSS [15]calculées sur rémunération totale brute [16] du/ de la salarié·e et variant de 25 à 27% du salaire brut, en fonction du nombre d’employé·e·s. Les travailleur·euse·s bénéficient quant à eux de différents droits : droit à 20 jours de congés payés par an, à une allocation de chômage dès qu’ils·elles ont travaillé pendant une période déterminée, règles en cas de rupture de contrat, loi du 16 mars 1971 sur le travail, qui régit notamment le temps de travail et de repos ou la protection de la maternité, droit à une pension, en moyenne 40 % plus élevée que les indépendant·e·s, etc. Ces règles protègent le.la travailleur·euse, mais rendent en outre la relation de travail moins flexible. La question du lien de subordination est une notion floue et souvent subjective[17] et certaines entreprises peuvent être tentées de qualifier leur relation de travail de contrat d’entreprise (contrat avec un·e travailleur·euse indépendant·e) alors qu’il existe a priori un lien de subordination entre les 2 parties. C’est ce qu’on appelle les « faux indépendants » : des travailleur·euses qui ont, volontairement ou non, adopté le statut social de travailleur·euse indépendant·e, alors qu’ils exercent en réalité leur activité professionnelle sous l’autorité d’un employeur·euse. L’objectif de cette manœuvre

rique », Lectures [En ligne] , Les comptes rendus, 2018, mis en ligne le 05 novembre 2018, consulté le 02 août 2020, disponible sur http:/ / journals.openedition.org.ezproxy.ulb.ac.be/ lectures/ 28150. [13]Ivan Manokha, « Le scandale Cambridge Analytica contextualisé: le capital de plateforme, la surveillance et les données comme nouvelle « marchandise fictive » », Cultures & Conflits [ En ligne] , 109 | printemps 2018, mis en ligne le 20 juillet 2020. URL : http:/ / journals.openedition.org/ conflits/ 19779 ; DOI : 10.4000/ conflits.19779. [14] Définition : Statut social du travailleur sous contrat de travail. [15] Office National de Sécurité Sociale [16] Définition : Montant de la rémunération avant toute retenue fiscale ou sociale. [17] Je vous renvoie à Gilson, S., « Le critère de la dépendance économique et la notion de subordination : l'exemple de l'économie collaborative », B.J.S., 2017/ 585, p. 7-10 et Westrade, M., « Le lien de subordination : du législateur au juge – De la méthode à la formule », J.L.M.B., 2003/ 6, p. 240-255 ou plus simplement à http:/ / www.droitbelge.be/ fiches_ detail.asp? idcat= 25&id= 211.


est d’éviter l’application du droit du travail et de la sécurité sociale à la relation. Une critique politique de ces catégories peut également être faite. A partir du moment où la plus-value créée par le travail est accaparée par un actionnariat, le rapport capitaliste ne peut qu’engendrer un lien de subordination. En conclusion, pour une employeur·euse, un contrat de travail coûte plus cher qu’un contrat d’entreprise et dans le cas des plateformes, est également moins compatible avec la flexibilité extrême recherchée par ces dernières. Les indépendants,[18] ainsi que d’autres statuts avec une protection sociale plus ou moins étendue en fonction de la législation nationale (coursier P2P ou peer to peer en Belgique, TRADE « TRADE » pour Trabajadores Autónomos Económicamente Dependientes en Espagne, « worker » en Angleterre, etc.), sont autant de parades qui sont exploitées par les entreprises phares du capitalisme de plateforme. La protection sociale que représente un contrat de travail devrait pourtant représenter un minimum apportant une sécurité à ces travailleurs dont le salaire ne s’élève en Belgique actuellement qu’à 5 à 7,25 euros par course[19], pour un salaire de 8 à 11 euros de l’heure en moyenne.

SOUS-TRAITANCE Pour pouvoir être coursier, il faut pouvoir être enregistré comme travailleur indépendant et donc répondre aux conditions légales en matière d’âge minimum et de nationalité ou droit de séjour. Selon une enquête de 2019 du New York Times intitulée « Food-Delivery Couriers Exploit Desperate Migrants in

France »[20], ces règles sont fréquemment contournées au profit de la sous-traitance de comptes. Jean-Daniel, livreur pour UberEats et Stuart à Paris et membre du CLAP (collectif des livreurs autonomes de Paris)[21], explique que « des majeurs et Français créent un compte sur plusieurs plateformes et proposent leur compte en location à un migrant ou un mineur en prenant un pourcentage sur leur chiffre d’affaires »[22]. Cette mise à disposition se fait généralement par le biais de groupes Facebook ou messagerie sécurisée[23] et rapporte au propriétaire du compte 30 à 70 % du « chiffre d’affaire » du sous-traitant. JeanDaniel explique que beaucoup de ces coursiers sous-traitants travaillent de 8 heures du matin à minuit afin de gagner de quoi vivre et sont donc connectés 16 heures de suite sur les applications. Le cumul important du nombre d’heures de travail augmente le risque d’accident de la route pour des travailleurs sans couverture sociale, mais également sans assurance que le propriétaire du compte paie effectivement l’argent au sous-traitant. Officiellement, Deliveroo tolère la sous-traitance si elle se fait dans un cadre légal [24] alors qu’Uber et Stuart l’interdisent.

CAPITALISME DE SURVEILLANCE ET PLATEFORMES Qui dit capitalisme dit création de valeur, qui prend ici la forme de données. Ces données ou data sont majoritairement générées par les travailleurs et sont captées, analysées et vendues par les plateformes ; elles remplissent ainsi le rôle de matières pre-

[18J’arrête d’employer l’écriture inclusive à partir d’ici car les coursier.ères de Deliveroo et Uber ne sont en fait quasi-totalement que des coursiers. [19] Coursiers Deliveroo, 2018 [20] « Food-Delivery Couriers Exploit Desperate Migrants in France », Liz Alderman, New York Times, publié le 16 juin 2019, consulté le 6 septembre 2020. Disponible sur https:/ / www.nytimes.com/ 2019/ 06/ 16/ business/ uber-eats-deliveroo-glovomigrants.html?action= click&module= Top% 20Stories&pgtype= Homepage [21] Il est très plausible que ce système existe aussi en Belgique, je n’ai cependant pas trouvé de sources à ce sujet. [22] Radio Parleur, 30 octobre 2018, « Enquête : faux livreurs et vrais migrants » de Laury-Anne Cholez. https:/ / radioparleur.net/ 2018/ 10/ 30/ livreurs-sous-location-compte/ [23] « Uber Eats, Deliveroo… quand des travailleurs précaires profitent d’autres plus précaires encore », Big Brower Blog. Disponible sur https:/ / www.lemonde.fr/ big-browser/ article/ 2019/ 06/ 17/ uber-eats-deliveroo-quand-des-travailleurs-precairesprofitent-d-autres-plus-precaires-encore_ 5477543_ 4832693.html [24] https:/ / fr.roocommunity.com/ 2018/ 07/ 04/ deliveroo-soustraitance/


mières. Nick Srnicek[25] explique que le capitalisme s’est tourné vers les données pour assurer la croissance et la vitalité de l’économie, à l’heure où l’industrie ralentissait. Les plateformes seraient un « nouveau modèle d’entreprise, dont la fonction est d’extraire, de contrôler et de rendre productifs les données »[26]. Les données pourraient se greffer à la liste des « marchandises fictives » de Karl Polanyi[27], des marchandises qui ne sont pas au départ produites pour la vente, mais qui sont objectifiées [28]dans le capitalisme[29]. Le capitalisme de plateforme peut être associé au capitalisme de surveillance. Le concept de capitalisme de surveillance a été développé par l’auteure américaine Shoshana Zuboff. Dans son ouvrage The Age of Surveillance Capitalism (Public Affairs Books, 2019) elle le définit comme une « nouvelle forme de capitalisme qui traduit l’expérience humaine en données comportementales afin de produire des prédictions qui sont ensuite revendues sur le marché des comportements futurs ». La capacité des plateformes à créer de la valeur étant tributaire de la surveillance, la surveillance peut être considérée comme la structure même du capitalisme de plateforme.[30] Elle exprime, dans une interview donnée à The Philonomist[31], que « (…) le capitalisme est fondé sur une dynamique qui le pousse à transformer en marchandises ce qui était jusque-là hors marché. Avec le capitalisme de surveillance, il s’agit de capter l’expérience humaine dont on se sert comme d’une matière première pour la transformer en prévisions comportementales monnayables sur un nouveau marché. Nous sommes censés être

les usager·ères de Google et de Facebook, mais ces plateformes utilisent les informations sur nos comportements privés pour les transformer, grâce aux algorithmes d’intelligence artificielle, en prédictions comportementales. Certaines de ces données peuvent être utilisées pour l’innovation et l’amélioration des services. Cependant, la plupart sont valorisées pour leur fonction prédictive.». La surveillance a pris différentes formes pour des plateformes telles qu’UberEats et Deliveroo, en plus de la simple alimentation du système de surveillance classique par des trackers sur leurs sites et autres cancres de la vie privée[32]. Une chose est sûre, au fur et à mesure de leur expansion, ces plateformes ont modifié leurs algorithmes pour récolter de plus en plus de données, que ce soit auprès des coursiers, des restaurants que des client.e.s. L’augmentation de la quantité de données récoltées leur a permis de pratiquer une politique de changement des prix (et des revenus également) en fonction de l’offre et de la demande grâce aux analyses prédictives[33]. A la différence des compagnies aériennes, le volume de courses est tel que la tarification est extrêmement précise. Ces mêmes données ont par la suite été mises à la disposition de certaines mairies et communes afin de les épauler dans divers projets d’urbanisme, ajoutant encore plus de flou aux relations entre le secteur public et privé[34]. Elles permettent aux plateformes, grâce à des algorithmes, de mesurer, contrôler, surveiller et classer le travail des coursiers[35]. Last but not least, lors de rassemblements de coursiers de 2018[36], Deliveroo a fait usage de leurs données dans le but d’identifier les « dissidents » à l’origine des grèves.

[25] « Nick Srnicek, Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique », Lectures [ En ligne] , Les comptes rendus, 2018, mis en ligne le 05 novembre 2018, consulté le 02 août 2020, disponible sur http:/ / journals.openedition.org.ezproxy.ulb.ac.be/ lectures/ 28150. [26] « Quel est le rôle des plateformes dans l’économie numérique ? », Hubert Guillaud, Internet Actu, Le Monde, 26 janvier 2019, https:/ / www.lemonde.fr/ blog/ internetactu/ 2019/ 01/ 26/ quel-est-le-role-des-plateformes-dans-leconomienumerique/ . [27] Terre, Travail, Capital. Pour plus d’infos voir notamment: POSTEL, Nicolas ; SOBEL, Richard. « Marchandises fictives » In : Dictionnaire critique de la RSE [en ligne] . Villeneuve d'Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2013 (généré le 09 septembre 2020). Disponible sur Internet : < http:/ / books.openedition.org/ septentrion/ 6654> . [28] Définition : d’objectiver : Exprimer quelque chose, le réaliser, le définir, lui donner une forme concrète. [29] Ivan Manokha, ibidem.[30] Ivan Manokha, ibidem. [31] « Le capitalisme de surveillance vu par Shoshana Zuboff », Entretien avec The Philonomist, 10 octobre 2019, mis à jour le 14 octobre 2019 et consulté le 7 septembre 2020. Disponible sur https:/ / www.philonomist.com/ fr/ entretien/ le-capitalismede-surveillance-vu-par-shoshana-zuboff


CONCLUSION Les plateformes, géants intangibles [37], ont créé des besoins artificiels et ont accentué la flemme des masses bourgeoises. Dans l’ère de l’outsourcing[38] et des plateformes, la force de travail, et avec elle les travailleur·euses deviennent invisibles. Les coursiers n’existent pas, ils ne sont que des jambes et des mains qui utilisent leur force mécanique pour satisfaire notre paresse. On pourrait nous opposer l’argument du choix et du libre arbitre. Un coursier peut ne pas être coursier. C’est sans compter sur le fait que dans une dystopie, il est quasi impossible d’échapper à l’organisation de la société telle qu’elle s’impose à nous. Les données quant à elles n’existent pas non plus. Semblant inobservable, la problématique de la création de valeur à partir de nos données personnelles ne fait pas le poids face à un plat de nouilles, une pizza ou des sushis directement livrés dans notre canapé. Bon ben voilà, j’ai fini mon article, le constat est amer et c’était horrible à écrire parce qu’on vit vraiment dans un monde de merde. Mais bon, il faut continuer à vivre parce que sinon on se tire une balle et ça c’est pas hyper cool.

« Les plateformes seraient un « nouveau modèle d’entreprise, dont la fonction est d’extraire, de contrôler et de rendre productifs les données ». Les données pourraient se greffer à la liste des « marchandises fictives » de Karl Polanyi, des marchandises qui ne sont pas au départ produites pour la vente, mais qui sont objectifiées dans le capitalisme. »

NINON HENRY [32] https:/ / privacyinternational.org/ learn/ adtech - Association britannique de lutte pour les libertés numériques, similaire à la Quadrature du Net en France. [33] Uber a d’ailleurs tenté de faire breveter sa méthode de tarification appelée « surge pricing », mais pas de chance, tout le monde l’utilise maintenant. [34]Anne Hidalgo, maire de Paris, a donc accès gratuitement à « Movement », plateforme crée par Uber en open-data, qui détaille les courses des chauffeurs afin de prendre des décisions urbanistiques. Seulement, quel est le prix réel de ce service gratuit ? [35] Fabien Lemozy, « La tête dans le guidon », La nouvelle revue du travail [ En ligne] , 14 | 2019, mis en ligne le 07 mai 2019, consulté le 17 mai 2019. URL : http:/ / journals.openedition.org/ nrt/ 4673 ; DOI : 10.4000/ nrt.4673. [36] En octobre 2018 a eu lieu une manifestation de livreurs à Paris suite à quoi Cash Investigation (la scène est vraiment épique, je vous la conseille) a révélé des mails internes prouvant que Deliveroo a identifié les coursiers « leaders » de cette initiative et présents à ce rassemblement grâce à la géolocalisation ou « monitoring rider location » et au taux de commandes de ces derniers. https:/ / www.youtube.com/ watch?v= pFoU-cBCPMk à 24’05. Vous n’êtes pas prêt.e.s. [37] Définition : Que l’on ne peut sentir au toucher ; impalpable, mais également qui ne doit subir aucune modification ; sacré, inviolable. [38] Définition : Externalisation ou sous-traitance en français, pratique qui consiste à externaliser vers un prestataire spécialisé certaines tâches, surtout dans le domaine du marketing et de la relation client.


ART, SENSIBILITÃ&#x2030; ET CONTEXTE SOCIAL


DE L’IMPORTANCE DE L’ANALYSE Si vous franchissez la porte d’un musée ou d’une galerie, vous rencontrerez sans l’ombre d’un doute l’archétype du ou de la connaisseur.euse ou du moins de celle ou celui qui feint connaître l’art. Vous la ou le retrouverez (si vous n’êtes pas vous-même celle ou celui que je m’efforce de décrire) devant une toile, une sculpture ou toute autre forme d’art qui sera mise à l’honneur ce jour-là. Iel sera la mine rêveuse, perdu. e dans ses pensées ou plutôt concentré. e à essayer de vivre au maximum l’expérience unique et hautement sensible qui la ou le traverse au moment précis où, grâce au silence et à la grandeur des quatre murs blancs qui l’entourent, iel rentrera en parfaite communion avec la sainte œuvre. Si vous vous ennuyez, que vous êtes entré. e plus pour vous abriter que pour contempler la grandeur d’un monochrome, vous pourrez lâcher la phrase suivante : « Un enfant pourrait faire la même chose, ce n’est que du bleu ». Vous obtiendrez assurément un regard noir, déstabilisant de mépris. Suite à quoi notre connaisseur.euse se dira que vous êtes irrespecteux.euse ou que vous n’y connaissez rien et que vous n’êtes surement pas doté.e de la grande sensibilité qui caractérise la richesse de leur être. Ces « grand.es sensibles » sont les plus fervents défenseur.euses de l’idée d’une sensibilité innée. Iels s’opposent à l’analyse des œuvres. Cela réduirait selon leurs dires la grande expérience sensible qu’est la rencontre de l’être et de l’œuvre. Bien sûr, si on peut expliquer pourquoi elles ou eux sont sensibles à une œuvre et pas quelqu’un d’autre, iels se sentent diminué.es dans leur expérience et tourné.es au ridicule. Malheureusement pour elles ou eux la sociologie ne les a pas épargné.es et tous ces comportements et réactions sont explicables en prenant un peu de recul. La porte du musée n’est pas ouverte à tous.tes. Inutile de dire « mais si, il y a même un tarif jeune les mercredis ! ». Je rectifie. La porte du musée est physiquement ouverte à tous.tes, car à proprement parler il suffit de la pousser pour y entrer. Mais, en réalité, elle demeure fermée à une bonne partie de la popu-

lation, bien que les cadenas soient invisibles. Il y a évidemment une barrière économique qui fait que tout le monde n’est pas disposé à mettre une dizaine d’euros pour aller se pavaner au musée chaque week-end. Cependant, il y existe une autre barrière que certain.es se plaisent à ne pas voir. Celles ou ceux qui se sentent à l’aise d’y déambuler sont privilégié.es. La raison de leur aisance en ce lieu nest pas leur grande sensibilité tombée des cieux, mais plutôt un héritage culturel important qui les rend légitimes d’être là. Iels n’ont pas besoin de documentation ou d’écriteaux explicatifs sur les œuvres concernées pour se sentir à l’aise. Iels savent, iels aiment ou plutôt iels savent qu’iels doivent s’émerveiller devant un monochrome, et ne pas crier à l’arnaque. Supprimer les écriteaux explicatifs n’aide pas chacun.e à vivre mieux son expérience, mais rappelle à celles ou ceux qui n’ont pas un capital culturel aussi conséquent qu’iels ne sont pas les bienvenu.es. L’art est soumis à des codes. Pour comprendre les codes de l’art qui est exposé au musée et accéder à ce naturel sensible, il y a tout un apprentissage requis (un jargon, une attitude à adopter) et tout cela est beaucoup plus facile à acquérir lorsque vous y avez été traîné.e toute votre sage enfance. Une œuvre d’art est le fruit du travail d’un agent qui évolue avec ses positions socioéconomiques propres, dans un contexte et une époque donnée. S’affranchir d’une analyse des conditions de vie de l’artiste et du contexte historique serait passer à côté d’une bonne compréhension de l’œuvre, des messages qu’elle véhicule. Ne pas reconnaître les différences de disponibilité en fonction du capital culturel serait se complaire dans un jeu du paraître où l’on confond ego et honnêteté intellectuelle.

NOTIONS SOCIOLOGIQUES Le sociologue Pierre Bourdieu développe dans son travail la notion de ce qu’il appelle «  capital ». Il divise le capital en trois branches :


le capital économique (ensemble des biens monétaires d’un individu qui lui permet dacheter et de survenir ou pas à ses besoins vitaux), le capital social (ensemble de relations que possède un individu, formant un réseau plus ou moins important en fonction du degré de grandeur de ce capital) et le capital culturel. Le capital culturel (celui qui nous concerne le plus ici) peut prendre à son tour trois formes différentes. Ainsi, on le retrouve sous forme de capital culturel objectifié, notion qui recouvre l’ensemble des biens culturels possédés par un individu comme les livres, les DVD ou les œuvres qui lui permettent d’obtenir un certain savoir culturel. Il y a aussi la forme du capital culturel institutionnalisé qui regroupe l’ensemble des diplômes et des titres scolaires d’un individu. Pour finir, il y a ce qu’il appelle le capital culturel incorporé, en général transmis par la famille, qui regroupe l’ensemble des dispositions à penser la culture d’un individu (par exemple le goût de la lecture). Cette dernière forme de capital permettra d’utiliser le capital objectifié. Notre « connaisseur.euse sensible » de la partie précédente fait témoigne de son capital culturel incorporé et non pas d’une grande sensibilité innée. Notons aussi que le capital culturel ne croit pas proportionnellement avec le capital économique. Les plus riches sont loin de détenir le plus grand capital culturel. Pour mieux comprendre l’art, les artistes et leurs œuvres, il est intéressant de voir les notions de champ, d’habitus et d’illusio. La définition du champ est assez subtile puisque le champ n’est pas voué à être cloisonné ou clairement délimité. Au contraire, il joue sans cesse avec les frontières de sa définition. Il peut être considéré comme une partie d’un espace social ayant atteint un certain degré d’autonomie (par rapport à certaines contraintes économiques, politiques, religieuses…) et existant avant tout grâce à la croyance du- bienfondé de son principe fondateur que lui-même véhicule. Le champ toujours lié à son principe fondateur aura pour volonté une émancipation perpétuellement recher-

chée. Ce champ évolue avec des agents qui pour s’y faire une place ne vont cesser de vouloir en repousser les limites. Iels vont tenter d’entrer dans un champ avec toutes les possibilités de leur habitus. L’habitus, selon Pierre Bourdieu est l’ensemble des manières de faire, des manières de voir intériorisées par des individus qui seront amené. es à les reproduire dans diverses situations (L’habitus est produit par des institutions, la famille…). Enfin il y a la notion d’illusio qui caractérise le degré d’adhésion d’un agent aux normes et aux valeurs du champ en question. Cet agent accepte de se prêter au « jeu » du champ. Iel reconnaît le champ, prend en compte ses règles et ainsi lui atteste sa « croyance ». Maintenant que nous avons ces quelques notions, nous pouvons les délivrer de ce flou théorique à l’aide d’un exemple qui n’est autre que le champ qui fait l’objet de cet article : le champ artistique.

LE CHAMP ARTISTIQUE Un.e artiste est donc un agent qui tente de se faire une place dans le champ artistique en essayant de s’émanciper de celui-ci tout en reconnaissant le principe fondateur de ce champ. Ainsi, iel se démarque des autres de manière à ce que l’on la ou le remarque tout en gardant des points communs avec ce qui a été fait avant pour être lié.e au champ artistique. C’est là qu’il se distingue de l’artisan.e, qui produit ou reproduit de ses mains des objets ou des représentations avec une certaine technique. La ou le jeune artiste cherche, pour exister, à se faire reconnaître par ses pairs et à s’en démarquer en proposant quelque chose de nouveau en fonction de ses dispositions et du champ des possibles qui lui est ouvert. Un. e artiste naissant. e doit donc jongler avec son habitus, c’est-à-dire avec les manières et les atouts qui la ou le constituent et l’évolution du champ à l’instant précis où iel tente d’y entrer. Tout cela tend à rendre l’artiste unique, car le résultat de son art est en quelque sorte le «  symptôme » de la rencontre entre son être (et donc son habitus) et le champ en question. C’est à ce moment que le champ s’agrandit et se transforme. Un.e artiste évolue avec son


habitus, iel peut soit être dominé. e ou dominant.e e et varie entre conservateur.trice et progressiste. C’est là que les luttes peuvent opérer.

À TRAVERS L’HISTOIRE À travers l’histoire, les artistes ont essayé de trouver leur place, de se défaire ou d’accepter toutes formes de contraintes qui, à travers des règles, des commandes et des censures, ont pu restreindre leur liberté de création (on peut penser au mécénat, aux institutions religieuses, à l’Académie, à l’art commercial, au journalisme et aux médias, au public, aux institutions artistiques, aux contacts). Nous allons voir comment cela s’applique à travers les exemples de quatre artistes relativement célèbres : Charles Baudelaire, Marcel Duchamp, Niki de Saint Phalle et Jean-Michel Basquiat. Charles Baudelaire [1821-1867] est un illustre poète. Il est intéressant de remarquer son origine sociale pour comprendre son œuvre. Baudelaire était fils d’un chef de bureau à la chambre des pairs et beau-fils d’un général. Il écrivait de la poésie et non pas des romans par exemple, considérés comme plus populaires. On peut y voir une certaine forme de distinction. Son œuvre se refuse aux codes de l’art bourgeois et aux formes de l’art qu’il juge trop moralisatrices. Il s’opposera sans relâche aux dynamiques de marché et de pouvoir. Sa poésie sera à la fois hautement appréciée par certain.es marginaux.ales et détestée par les grand.es détenteur.trices des institutions artistiques de l’époque. Si bien que son célèbre ouvrage « Les fleurs du mal » publié en 1856 par l’éditeur Poulet-Malassis, lui vaudra un procès pour « outrage à la morale publique ». En 1861, alors poète marginal, mais doté d’un certain aura, il se présentera à l’Académie française. Cette nouvelle laissera plus d’un. e de ces convaincu.es dans l’incompréhension. Le poète savait plus que quiconque qu’il ne serait pas accepté et voulait en se présentant amener la preuve du dépassement de lAcadémie française qui n’était pas apte à reconnaître son talent.

Marcel Duchamp [1887-1968] va rentrer dans l’histoire en provoquant les règles de l’art. En 1915, il invente un genre artistique : le readymade. Le principe est simple : détourner des objets du quotidien et les transformer le plus simplement possible en œuvre d’art. C’est comme ça qu’en 1917, alors vivant à New York, il envoie son œuvre « Fontaine » à l’exposition annuelle de la Society of Indepedant Artists. Il s’agit d’un urinoir, signé « R. Mutt 1917 », placé sur un socle. L’œuvre ne sera pas acceptée, mais avec celle-ci, Marcel Duchamp provoque. Qu’est-ce l’art si ce n’est un objet du quotidien, signé, placé sur un socle et surtout envoyé à destination d’une exposition ? Tout a l’air simple, mais en réalité cette simplicité est illusoire. Tout le monde n’aurait pas pu remplacer Marcel Duchamp et marquer un tournant dans les règles de l’art en envoyant un beau jour un urinoir à une exposition. Marcel Duchamp vient d’une famille d’artistes. Il a été peintre avant d’inventer le ready-made et a fait l’académie Julian de Paris. Il a grandi dans un milieu très artistique, il connaissait parfaitement les règles de l’art et l’évolution du champ artistique à ce momentlà. Il n’a pas tenté de faire une farce. Il savait ce qui se jouait dans l’art à New York à ce moment précis de l’histoire. Il avait les clefs en main. Niki de Saint Phalle [1930-2002] est une artiste peintre, sculptrice et plasticienne. Elle est issue d’une très grande famille d’aristocrates français. Son enfance prendra un tournant dramatique suite aux attouchements de son père. Elle n’aura évidemment pas accès aux grandes universités qu’ont fréquentées ses frères et sera réduite à incarner l’épouse aristocrate parfaite. Tout cela crée en elle un profond dégout pour sa famille et ce milieu. Pour s’éloigner de son père, elle s’en ira avec un homme qu’elle aimait fonder une famille et se lancer dans le mannequinat. Là encore elle est enfermée dans le rôle de mère et d’épouse qui n’a rien d’épanouissant. Elle décide de laisser son mari et ses enfants et de se consacrer à l’art qu’elle exerçait déjà timidement. Elle refusait que sa création soit vue comme un simple passetemps pour mère de famille. Il fallait quelle s’y consacre pleinement. Son art n’aura jamais été aussi brillant. Son œuvre est mar-


quée par une critique du mariage, du rôle de mère, de la religion, des politiques et de la société en général. Elle est célèbre en particulier pour ses tirs à la carabine (sur des toiles plâtrées où est représenté tout ce sur quoi elle aimerait tirer et où se logent des bombes de peinture prêtes à éclater sous les balles), ses sculptures de mariées (au teint cadavérique où sortent parfois des bébés tout aussi effrayants) et sa collection de « Nanas  » (grandes sculptures de femmes aux formes importantes, peintes de couleurs vives, de cœurs… dans des positions libérées). Son œuvre tout comme sa manière de vivre sa vie en tant qu’artiste femme libre choque la société patriarcale. Elle en impose et tire à pleine balle. Jean-Michel Basquiat [1960-1988] est un artiste peintre noir. Il grandit à New York où il fréquenta les musées dès son plus jeune âge. Il quitta l’école et le domicile familial avant la fin de ses études. En 1976, il commence à graffer les murs de Manhattan avec ses amis sous le pseudo de SAMO. Il se mettra par la suite à peindre sur toile et arrivera à se faire une place dans le monde artistique. Il faut se rappeler que le milieu était majoritairement riche et blanc. Basquiat en prendra vite conscience et son œuvre en témoigne. Il dit lors d’une interview « Ils me voient comme un sauvage mihomme mi-singe ». Son art sera qualifié par les gens du milieu comme « art primitif » entretenant le mythe du bon sauvage. En 1982, il est exposé par Annima Nosei dans sa célèbre galerie new-yorkaise, ce fut la première d’une série de nombreuses expositions personnelles. À cette époque, la galeriste lui prêtait son sous -sol comme atelier. La rumeur courait qu’elle l’enfermait dans une cave et le forçait à peindre. Basquiat répondit au journaliste qui l’en tenu informé « si j’étais blanc, on aurait parlé de ma résidence ». Dans les années qui suivirent, l’artiste connut un succès fulgurant, si bien que les plus grands collectionneurs lui passaient commande. Ne voulant pas que son art devienne simple marchandise, il commença à y inscrire « Not for sale ». En 1983, Michael Stewart, un jeune homme noir et ami de JeanMichel Basquiat est tué par la police alors qu’il faisait des graffitis. L’artiste sera profondément chamboulé par l’évènement et en mar-

quera son œuvre d’une pierre blanche. Les têtes de mort y rappellent la mort de Michael Stewart et le reflet de celle de l’artiste qui s’y identifie. Jean-Michel Basquiat s’est donc imposé dans le champ artistique en étant reconnu par le milieu, tout en s’efforçant de s’émanciper de ces codes blancs bourgeois. Son œuvre dénonce.

LE POUVOIR DE L’ART Voilà quatre artistes parmi les plus célèbres, mais loin de représenter tout ce que l’art a été à travers l’histoire. Ils sont l’exemple qu’il faut prendre en compte le contexte historique, comprendre ce qui se jouait à l’époque de leur arrivée dans le champ artistique et quels étaient leurs trajectoires sociales et leurs habitus. C’est à ce croisement-là que leur œuvre est née, qu’elle était puissante, qu’elle avait du sens et de la force. C’est en prenant ce contexte en compte que vous rendrez hommage à certaines de leurs luttes et non en allant, en bon.ne connaisseur.euse, vous repentir devant leurs œuvres sans écriteaux. Bien entendu, cet article n’a pas la volonté de baliser la réflexion sur l’art et le contexte social. Il y a encore matière à élargir le questionnement. D’ailleurs, la sélection des quatre artistes que je vous ai proposée est à la limite risible tant l’art a évolué depuis, tant utiliser les mêmes approches artistiques aujourd’hui naurait pas le moindre sens. Tout cela est dépassé. Le champ artistique n’est plus le même. Toute la puissance de l’art est peut-être même dans le présent, dans ce qui se joue maintenant, dans ce qui demande encore à être transgressé, dans ce qui est propice aux luttes. L’art ne trouve pas toute sa valeur dans les galeries ou les musées, il est peut-être plus parlant quand il se fout de la reconnaissance de ce milieu huppé ou bien quand il s’y inscrit pour mieux le renverser. Il est fort quand il dit la vérité, quand il parle à un public qui s’y reconnaît et non quand il enrobe le tout de belles manières et quand il sert de simple facteur de distinction sociale. Il est un formidable outil de dénonciation de la société actuelle et de provocation.


« Cependant, il existe dans les musées une autre barrière que certain·e·s se plaisent à ne pas voir. Celles ou ceux qui se sentent à l’aise d’y déambuler sont privilégié·e·s. La raison de leur aisance en ce lieu n’est pas leur grande sensibilité tombée des cieux, mais plutôt un héritage culturel important qui les rend légitimes d’être là. Iels n’ont pas besoin de documentation ou d’écriteaux explicatifs sur les œuvres concernées pour se sentir à l’aise. »

ELISA VEYS Sources : Pierre Bourdieu, Les règles de l’art : Genèse et structure du champ littéraire, Editions du seuil, Paris, 1992. Pierre Bourdieu et Alain Darbel, L’amour de l’art : les musées d’art européens et leur public, Les éditions de minuit, Paris, 1969. Basquiat, Flammarion, New York, 2005. L’art moderne, Taschen,… Jean-Michel Basquiat, Arte, publié le 18 avril 2020, www.youtube.com/ watch?v= zJNi_ 81aW1M&t= 2330s. La grande Expo — Niki Saint Phalle, Culture Tube, publié le 27 mai 2020, www.youtube.com/ watch?v= Lg_ rXDVePhM Le site « Socius » pour les définitions


HOMOPHOBIE Dâ&#x20AC;&#x2122;ETAT: LE CAS DE LA POLOGNE


Les fonctionnaires européens qui auraient jeté un coup d’œil par la fenêtre de leur bureau du Berlaymont [1]auront pu assister à un bien triste spectacle le 19 août dernier. Une petite centaine de manifestants presque dépassés en nombre par les caméras de télévision et les membres des jeunesses politiques était venue montrer leur soutien à la communauté LGBT+ [2] en Pologne. Pourtant, il n’est pas rare que les politiques du gouvernement conservateur PiS [3]fassent les gros titres. Ses transgressions à l’État de droit seraient-elles devenues si communes qu’elles ne feraient plus réagir personne ? Pourtant pour les Polonais et Polonaises queers [4], ces gros titres représentent un quotidien dans un pays où 1 personne sur 2 ne pense pas que les LGBT devraient avoir les mêmes droits qu’une personne hétérosexuelle. Si la Pologne a toujours été l’un des pays les plus conservateurs au sein de l’Union européenne, le sujet est devenu un des principaux thèmes de campagnes de l’élection présidentielle pour le parti de la Loi et de la Justice qui trouve en « l’idéologie LGBT » un ennemi commun. Andrzej Duda, président réélu alors en campagne a comparé l’homosexualité à une idéologie qu’on imposait aux enfants. « On essaie de nous faire croire qu’il s’agit de gens alors que c’est simplement une idéologie » ira-t -il jusqu’à déclarer. Pourtant, ces sorties médiatiques ne sont pas sans conséquence au vu de l’influence politique et religieuse. Le mouvement LGBT et «  l’idéologie du genre » sont la plus grande me-

nace pour la Pologne selon un sondage mené à la fin de l’année passée auprès d’hommes de moins de 40 ans. Un tiers des municipalités polonaises se sont d’ailleurs revendiquées «  zones libres d’idéologie » rappelant leur attachement aux valeurs traditionnelles de la famille. Un quotidien conservateur va jusqu’à distribuer des stickers avec un drapeau arcen-ciel barré. Bien que ces déclarations n’ont aucun fondement légal, elles normalisent une discrimination au quotidien.

Pourtant tout ne semble pas perdu pour les minorités sexuelles en Pologne qui peuvent compter sur des alliés comme Rafał Trzaskowski, le maire libéral de Varsovie et candidat malheureux de la présidentielle à 2 % près. La Commission européenne a rappelé à l’ordre certaines des municipalités polonaises allant même jusqu’à couper des financements pour 6 d’entre elles. D’après Sébastien Tüller, responsable de la communauté LGBTQI+ chez Amnesty International, cette décision est une première étape, mais elle n’est pas suffisante. « C’est important d’avoir des condamnations fortes. Certains maires disent ne pas se rendre compte de l’impact des mesures qu’ils prennent et reviennent sur leur décision. Ils sont désinformés en permanence par l’État polonais et de telles sanctions permettent de lutter contre la désinformation », déclare-t-il. En tant qu’européens, nous nous devons d’être attentifs à ce qui n’est ni plus ni moins que de la discrimination soutenue par l’État.

ADAM ASSAOUI & LOAN LISSENS

[1] Berlaymont : Siège de la Commission européenne à Bruxelles [2] LGBT+ : Lesbiennes, Gays, Bisexuel.le. s, Transgenres [3] PiS : Prawo i Sprawiedliwość : Droit et Justice : Parti ultraconservateur au pouvoir en Pologne depuis 2015 [4] Queer : Terme parapluie regroupant les personnes qui ne se reconnaissent pas dans une sexualité ou un genre traditionnel.


LE LOBBYING À L’UNION EUROPÉENNE

« Bruxelles est aux mains des lobbyistes ». À l’approche des élections européennes ou nationales, cette assertion est souvent répétée lors de meetings politiques de partis dits europhobes, ou par des militant.es dénonçant une Europe au service de l’industrie et du capital. Cependant, la remise en cause des institutions européennes et de leurs mécanismes de décisions n’est pas que l’apanage des partis souverainistes ou de militant.es anticapitalistes, mais il reflète aussi l’avis d’institutions censées surveiller le fonctionnement des lobbyistes telles que l’Observatoire des entreprises ou l’ONG Corporate Europe Observatory. Ces derniers expriment leur position, très documentée, via le « Petit guide de la lobbycratie à Bruxelles ».


Avant de parler de la manière dont les lobbys pourraient influencer les décideurs européens, il faut tout d’abord définir ce qu’est le lobbying. Le « Petit guide de la lobbycratie à Bruxelles » définit le lobbying comme « une action visant à influencer, directement ou indirectement, un processus décisionnel en faveur de groupes d’intérêts particuliers. Il inclut de nombreuses formes différentes de communication et de campagnes dont le but est de convaincre les décideurs ». Cette définition, large, permet de montrer que le lobbyisme peut être utile dans le processus décisionnel dans la mesure où différents acteurs permettent aux parlementaires et fonctionnaires de tenir compte des différentes informations utiles à la prise décision. Le lobbyiste peut donc parfois s’écarter d’un simple intérêt économique, chercher à se fédérer pour influencer le processus décisionnel dans un secteur particulier ou encore amener de nouvelles études scientifiques sur la table. Cet article a pour but de vous familiariser avec le concept de lobby et vous permettre de comprendre les interactions qui ont lieu dans notre capitale et leur importance.

ces entreprises (comme les cigarettes aromatisées à la menthe, les cigarettes très fines…).

LES DIFFÉRENTS LOBBYISTES

Toutes les entreprises ne possèdent pas toujours des lobbyistes attitrés dans la capitale européenne. De fait, certaines préfèrent passer par des cabinets d’avocats et des consultants en lobbying, ces derniers étant beaucoup plus discrets pour influencer les décisions. Ceux-ci sont particulièrement efficaces du fait des compétences très spécialisées de leurs experts, ainsi que de leurs contacts privilégiés auprès des fonctionnaires, en plus de leurs moyens souvent très élevés (comme Fleishman-Hillard avec ses 7 millions d’euros de budget). Les politiques de confidentialité de ces firmes ainsi que l’absence de transparence leur permettent d’agir en toute discrétion.

Bien qu’ayant une définition commune, les groupes de pression ne sont pas tous similaires. En effet, il peut y avoir de grandes différences de moyens financiers, d’intérêts à défendre et de stratégies pour influencer les décideur. euse. s. Nous allons ici tenter de catégoriser ces différents groupes.

Le groupe de pression le plus évident et connu est celui des entreprises. Grâce à leurs tailles et leurs moyens, celles-ci sont capables de se mobiliser rapidement et de manière coordonnée afin d’influencer les décisions. Par exemple, lors la directive anti-tabac préparée depuis plusieurs années en 2012, trois des leaders du marché (Philip Morris, British American Tobacco et Japan Tobacco) avaient réussi à mobiliser 200 lobbyistes et plusieurs millions d’euros afin de retarder les sanctions et les interdictions sur certains produits très lucratifs pour

Toutefois, les entreprises ne suffisent pas toujours à influencer les décisions à elles seules. C’est pour cela qu’ont été créés des fédérations industrielles et des groupes de lobbying internationaux et intersectoriels pour rendre (encore) plus audible la voix de diverses entreprises.

Grâce aux capitaux et moyens qu’elles possèdent, ces fédérations industrielles et groupes de lobbying intersectoriels sont particulièrement écoutés lors de décisions majeures. En effet, certains de ces groupements, tels que l’European Round Table qui regroupe une cinquantaine de multinationales, pèsent plus de 2000 milliards d’euros en termes de capital. L’ERT a notamment influé fortement sur la rédaction du traité de Maastricht, qui est au cœur de la formation de l’Union Européenne.

De même, ces entreprises et cabinets de consultance arrivent à cacher leurs intentions derrière des Think Tanks (laboratoire d’idées). Ces établissements composés d’experts spécialisés dans une question économique ou politique particulière ont une large palette d’outils pour influencer les décideur. euse. s


européen.nes. En proposant des idées de réformes, de règlements différents, des études et rapports orientés, les ThinkTanks sont capables d’influencer de manière « neutre » les débats et discussions des parlementaires et fonctionnaires européens.

Pour contrebalancer les intérêts des grandes firmes, de nombreuses institutions se mobilisent ou sont créées. Bien que leurs moyens et leur influence (1900 personnes accréditées pour la société civile contre 3000 pour les groupes privés) sont plus limités que les fédérations d’entreprises, ces différents groupes sont de plus en plus écoutés. Et cela malgré la différence de moyens financiers et de liens avec les différents fonctionnaires européens. Celles-ci peuvent être des ONG (comme Amnesty et Human Right Watch), des institutions publiques (comme notre alma mater), ou encore des syndicats et des associations professionnelles (comme le syndicat national des moniteurs de ski français).

COMMENT INFLUENCER LES POLITIQUES ? Le processus de décision au sein des institutions européennes peut être très long et complexe. De fait, entre les propositions d’amendements et la prise de décision finale, les textes peuvent être discutés pendant plusieurs années. Ce temps est mis à profit par les lobbyistes pour établir de nombreuses stratégies lors des différentes étapes du processus législatif.

Tout d’abord, il est important de comprendre que ce sont moins les parlementaires que les fonctionnaires européens qui sont visés par les lobbyistes. En effet, la Commission détient l’essentiel du pouvoir législatif et donc le meilleur moyen d’influencer le processus est de le faire dès l’élaboration de l’ébauche des projets de loi. Ainsi avant même que les lois ne soient proposées au Parlement Européen, les commissaires et les fonctionnaires chargés d’écrire les amendements sont visés de nom-

breuses manières.

Les lobbyistes disposent de différents moyens, essentiellement financiers, pour influencer les décisions. Cela passe par le paiement de diners, conférences et rencontres, mais aussi la distribution de pots-de-vin à peine dissimulés. Certains lobbyistes poussent également au pantouflage de fonctionnaires et parlementaires en les invitant à venir travailler pour eux. La plupart des entreprises et fédérations industrielles refusent d’agir directement, de peur de se faire remarquer. De fait, si une proposition de loi sur les pesticides est largement influencée par une entreprise telle que Monsanto, il sera assez simple de comprendre quels sont les intérêts recherchés. C’est pourquoi ces entreprises utilisent des cabinets d’avocats et de consultance pour faire passer leurs messages et font appel à des études montées de toutes pièces par des Think Tanks, ONG ou fondations qui ne sont indépendantes qu’en théorie.

Ces appels aux études sont problématiques, car souvent les lobbys profitent d’une faiblesse législative ou du manque de moyens financiers de la Commission Européenne pour commanditer des études et consulter des experts. Ainsi, les Think Tanks et consultants employés par les entreprises fournissent des expertises, des études, des Task Forces sur des sujets précis que la Commission ne peut vérifier facilement. Ces pratiques permettent d’orienter les décisions sous couvert d’une neutralité prétendue. Il existe également de nombreuses autres méthodes en lien avec ces faiblesses législatives et économiques, telles que le greenwashing ou le chantage aux suppressions d’emplois et délocalisations massives.

ET LA RÉGULATION DANS TOUT ÇA ? Comme exposé plus haut, les différents groupes de pression présents à Bruxelles possèdent un large panel de stratagèmes et de


moyens financiers pour parvenir à leurs fins. Il y a évidemment des lois qui régissent ces pratiques, mais malheureusement ces dernières sont souvent incomplètes ou trop peu restrictives et laissent donc aux lobbyistes de grandes marges de manœuvre. Par exemple, le « registre de transparence de l’UE », un des principaux instruments de contrôle du lobbying, est censé répertorier tous les groupes de pression depuis quelques années. Le registre reste cependant assez peu précis sur la nature des activités des lobbyistes et sur leurs moyens financiers. Cela se reflète par des estimations souvent imprécises et sousestimées, provoquant de larges fourchettes de dépenses de lobbying naviguant entre 1,5 et 3 milliards d’euros en fonction des études et des recherches.

Une autre ouverture pour les lobbyistes est le fait que la législation ne touche que peu d’acteurs. Seuls les rendez-vous avec des fonctionnaires très haut placés sont répertoriés. Or, ce sont souvent les fonctionnaires inférieurs qui écrivent les propositions de loi. Ainsi, les lobbyistes peuvent viser la base des législations avant discussions en Commission, le tout sans avoir à déclarer la plupart de leurs actions.

La dernière grande ouverture laissée est le manque de coordination entre les différentes institutions. Malgré que ces dernières années la législation se soit renforcée pour lutter contre le lobbyisme, la Commission, le Parlement et le Conseil ne parviennent pas à se mettre d’accord sur de nouveaux projets de régulation et de transparence. Chacune de ces institutions tente de faire évoluer en sa faveur la législation. Cette interdépendance de chaque organe européen provoque un certain immobilisme dont profitent largement les lobbyistes.

TOUT N’EST PAS NOIR Le lobbyisme semble être un outil antidémocrate, entre ses moyens déployés, la faible transparence dont les fédérations profitent ainsi que leur large panel de stratégies. En effet, on pourrait croire qu’ils tiennent certaines des institutions parmi les plus puissantes du monde entre leurs mains. Ces propos sont à nuancer même s’il faut rester lucide. Bien que les entreprises disposent de nombreux avantages, ceux-ci sont solidement contrebalancés, premièrement par les pouvoirs publics, les ONG ainsi que les syndicats qui forment un front représentant davantage les aspirations des citoyens de l’UE que les intérêts privés.

Un autre contrepouvoir aux lobbyistes est le Parlement Européen. Celui-ci étant particulièrement visé par les lobbys, de nombreux parlementaires ont voté pour un renforcement du règlement d’ordre intérieur du Parlement en matière de lobbyisme, rendant les députés plus responsables de leurs rencontres avec les lobbyistes. De plus en plus de parlementaires refusent les rencontres et dîners organisés par ces mêmes lobbys.

Un des derniers remparts est évidemment la législation. Celle-ci est encore largement insuffisante (le nombre de lobbyistes déclarés et les moyens de ceux-ci sont sous-évalués), mais elle progresse depuis quelques années notamment sous l’impulsion du Parlement et de la Commission.

Bien que les institutions européennes soient largement influencées, il reste encore de l’espoir quant à une progression positive de la transparence et du contrôle des lobbys. Mais la lenteur des institutions face aux forces tentaculaires du secteur privé montre que de nombreux combats contre les lobbys seront encore à mener par celles et ceux qui veulent défendre la démocratie au sein de l’Europe.

ARTHUR NOTÉRIS


LOUKACHENKO, UNE VICTOIRE Ã&#x20AC; LA PYRRHUS


Qui oserait feinter la surprise à la vue des résultats des élections présidentielles biélorusses de ce dimanche 9 août ? Dans la dernière dictature d’Europe, Alexandre Loukachenko, président sortant, peut se targuer d’une écrasante victoire avec 80 % des voix. Comme après chaque élection, aussitôt réélu, le batka [1] aux 26 années de règne voit sa désignation contestée. Contestée à l’intérieur de son pays où les manifestations à Minsk, violemment réprimées, ne cessent de s’amplifier depuis le 9 août et à l’extérieur, l’Union Européenne et ses dirigeants ne reconnaissent pas la régularité de l’élection. [2] Loukachenko ne pourra plus compter que sur son allié russe. Mais à quel prix ? Ces élections ne semblent être que le symptôme de la maladie d’un autocrate qui essaye tant bien que mal de s’accrocher à son pouvoir. La maladie semble arrivée en phase terminale. Esseulé, Loukachenko doit s’en remettre aux desiderata de son allié russe, quitte à devoir aller à Canossa [3]… où l’attend Poutine.

le passé obtenir de Loukachenko un état de dépendance quasi total supposé dissuader celui que l’on nomme le dernier dictateur d’Europe de se tourner vers l’Ouest. Loukachenko s’est récemment montré plus prudent, voire dissident, à l’égard du grand frère russe. Les derniers faits d’armes notables étant la résistance en janvier dernier au processus d’intégration poussée enclenché en 1999 entre la Russie et la Biélorussie [5] ainsi que l’acclamation de Mike Pence, vice-président des États-Unis, qui, en mai dernier prônait l’indépendance énergétique de la Biélorussie à Minsk[6].Ses derniers coups d’éclat lui auront valu une hostilité plus franche de Moscou qui limita le financement du coûteux modèle social biélorusse[7]. Ce qui ne manqua pas de fragiliser une des assises du pouvoir de Loukachenko. Face à ce constat posé, quel futur pour ce pays au confluent de deux modèles ? Loukachenko a refusé toute médiation venant des pays européens. Par ailleurs, le chef de la diplomatie européenne s’accommode d’un Loukachenko qu’il considère comme un nou-

Loukachenko a beau rappeler l’accord de défense qui le lie à la Russie et publier avec abondance sur les échanges entre Minsk et le Kremlin, il n’est pas sûr que Poutine vole une énième fois au secours du très indocile président biélorusse.

INTERVENIR OU NE PAS INTERVENIR ? Via l’Union économique eurasiatique [4], le système de défense russe ou par les nombreuses subventions russes, Poutine a pu par

[1] Loukachenko « petit père » [2] https:/ / www.consilium.europa.eu/ fr/ policies/ eastern-partnership/ belarus/ [3]En référence à la pénitence d'Henri IV, l'expression « aller à Canossa » désigne le fait de céder complètement devant quelqu'un [4] Union économique comprenant la Biélorussie, le Kazakhstan, la Russie et l’Arménie. [5] https:/ / www.francetvinfo.fr/ monde/ russie/ vladimir-poutine/ bielorussie-vladimir-poutine-soutient-il-encore-alexandreloukachenko_ 4078007.html [6] https:/ / news-24.fr/ en-bielorussie-moscou-est-profondement-dans-le-melange-en-raison-de-la-lutte-pour-le-controle/ [7] https:/ / www.lemonde.fr/ international/ article/ 2020/ 08/ 18/ face-aux-incertitudes-bielorusses-le-dilemme-demoscou_ 6049187_ 3210.html


veau Maduro[8], souverain illégitime, mais souverain quand même. Outre la prolongation de timides sanctions, l’Europe se contente de laisser la main aux Russes[9]. La résolution de cette crise devra donc venir de l’intérieur ou de la Russie. Russie qui a déjà avancé ses pions sur l’échiquier biélorusse. Elle laisse, en revanche, planer le doute sur l’utilité qu’ils auront pour le président réélu.

Quand bien même le Kremlin se déciderait à aider une énième fois le despote à la moustache, une intervention militaire serait à exclure. Poutine n’a aucun intérêt à reproduire un scénario ukrainien où, même à court terme il gagna la Crimée, il perdit irrémédiablement l’opinion populaire ukrainienne. Si soutien militaire il y a, Poutine risquera de se montrer plus discret qu’il y a 6 ans. Il se matérialiserait probablement par des envois de camions, maté-

riels militaires ou des « mercenaires ». Ce qui permettrait à Poutine d’avoir un dirigeant lui devant non plus seulement son modèle social et énergétique (il est à noter que près de 50 % du PIB biélorusse provient d’aides russes [10]), mais aussi sécuritaire et a fortiori la survie artificielle de son pouvoir. Selon Alexandre Milinkevitch, opposant au régime biélorusse, Poutine fera le choix de soutenir Loukachenko dans le but d’avoir une «  marionnette »[11]. Cela se ferait au risque d’avoir une population hostile à la Russie, ce qu’il semble vouloir éviter à tout prix. Il peut être dès lors tentant de penser qu’une passation de pouvoir s’imposerait. Loukachenko, qui est de plus en plus isolé au sein même de l’appareil d’état (ouvriers, alliés de longue date du régime, hauts fonctionnaires ainsi que membres des forces de l’ordre se sont retournés contre le Batka.[12]), semble être le problème. D’autant plus que les manifestants, quand ils ne se montrent pas franchement russophiles (à l’instar de Viktor Babaryko), n’émettent pas d’aversion envers le géant russe. L’idée d’une passation de pouvoir qui conviendrait à la fois aux manifestants et à la Russie est pourtant illusoire. Les manifestants ne demandent pas un despote éclairé imposé par la Russie, mais une démocratie plus authentique que celle proposée actuellement, concept dont Poutine ne peut s’accommoder. Si les contestations se cristallisent contre Loukachenko, la crise à laquelle fait face la Biélorussie semble être un conflit entre deux cultures politiques. Une culture démocratique, rêvée par les manifestants biélorusses, face à un social paternalisme dont Loukachenko n’en est que le protagoniste. Peu importe ce que fait Poutine, s’il entretient un Batka, qu’il soit Loukachenko ou un autre, il le fait au prix d’une opinion populaire biélorusse qui ne tardera pas à calmer ses ardeurs russophiles.

[8] Président vénézuélien qui vit son élection contestée sur le plan international. [9] https:/ / www.lemonde.fr/ international/ article/ 2020/ 09/ 05/ bielorussie-l-union-europeenne-hesite-a-sanctionnerpersonnellement-loukachenko_ 6051102_ 3210.html [10] https:/ / www.lesechos.fr/ monde/ europe/ crise-en-bielorussie-le-kremlin-de-plus-en-plus-au-coeur-du-jeu-1239169 [11] https:/ / www.lemonde.fr/ international/ article/ 2020/ 08/ 22/ bielorussie-loukachenko-est-confronte-a-une-veritable-tragedie -personnelle-totalement-inattendue_ 6049633_ 3210.html [12] https:/ / www.lemonde.fr/ international/ article/ 2020/ 08/ 22/ bielorussie-derriere-le-maintien-de-loukachenko-la-loyaute-de


« Maduro et Loukachenko sont exactement dans la même situation. Nous ne reconnaissons pas qu’ils ont été légitimement élus. Toutefois, que cela nous plaise ou non, ils contrôlent le gouvernement et nous devons continuer à traiter avec eux, bien que nous ne reconnaissions pas leur légitimité démocratique » Joseph Borell

MATHIAS PERL


La carte Culture, à la modique somme de 12,50€, te permet de bénéficier d’avantages dans les activités culturelles de l’ULB et de ses partenaires. Le Point Culture : C’est la Médiathèque de l’ULB, présente sur Paul Héger. Le Point Culture ne s’arrête pas à la simple collection de documentaires, films et musiques en tout genre, des évènements sont aussi organisés tout au long de l’année. (https:/ /www.pointculture.be/ ulb/ ) Le Cercle OPAC (Organisation et Promotion des Arts et de la Culture) : Ce dernier, comme son nom l’indique, organise et promeut des évènements artistiques et culturels sur le campus. Grâce à leur agenda particulièrement dense, les opportunités de théâtre à petit prix, rencontre d’artistes et coulisses sont légion. (https:/ / cercleopac.wixsite.com/ opac) Le Cinéphage projette des films dans les auditoires, mais pas que ! Le Cinéphage possède aussi un site internet ou ielles partagent leurs critiques et coups de coeur du moment. (https:/ / cinephage.ulb.be/ )

Il est bon de rappeler que certains musées à Bruxelles sont gratuits chaque premier mercredi du mois. Le Musée Magritte, le Musée Fin de siècle, le Musée Belvue ou encore l’Expérimentarium de physique de l’ULB basé sur le campus de la plaine te seront accessibles gratuitement. Il est également possible de visiter les expositions du BOZAR chaque mercredi pour 2€. Si l’offre culturelle au premier quadrimestre risque d’être diminuée sur le campus, Bruxelles regorge d’invitations. Nous t’en proposerons quelques-unes ici :

Le Musée Mode et Dentelle propose en ce moment, et ce jusqu’au 13/06/2021, l’exposition Masculinities. En analysant la garde-robe masculine de la fin du 18ème siècle à nos jours, l’exposition explore la façon dont la mode masculine influence et reflète la notion de masculinité dans nos sociétés. La Patinoire Royale révèle jusqu’au 07/11/2020 le travail de cinq peintres de la scène artistique belge féminine des années 30, dans son exposition Cinq Femmes. Cinq tempéraments. Un pentacle, Peinture belge abstraite d’après-guerre.


« Good News : Le MiMA prolonge son exposition ZOO jusqu’au 03/01/2020 »

Les 19 et 20 septembre auront lieu les traditionnelles Journées du Patrimoine. Cette année, elles auront pour thème « couleurs », et à travers des visites guidées, des parcours artistiques, vous redécouvrirez Bruxelles. Certains lieux habituellement fermés au public ouvriront exceptionnellement leurs portes gratuitement. À noter que le 20/09/2020 sera également la journée sans voiture. (https:/ / www.heritagedays.brussels/ fr/ )

La bande dessinée a une grande place dans le patrimoine culturel belge, et c’est pourquoi le 9ème art sera célébré du 11/09 au 20/09/2020. La Fête de la BD prend place à Tour et Taxis. C’est l’occasion idéale pour rencontrer les auteurs, assister à des conférences et des projections sur nos héros de bd préférés. L’évènement est gratuit, mais nécessite de réserver son entrée. ( https:/ / fetedelabd.brussels/ infos-pratiques)

Points de Rupture mis en scène par Françoise Bloch du 29/09 au 10/10/2020 au théâtre national, pour la modique somme de 11 euros. Ce spectacle où se mêlent improvisation, matériaux documentaires, vidéo et texte fictif, explore les moments où un être rompt avec le système, l’oppression qui le précède et ce qui s’en suit. Points de rupture questionne les raisons d’un profond désaccord avec son entourage, essaie de décrire l’après-rupture… Je t’invite grandement à t’y rendre, dans la mesure où cette pièce fait écho à d’autres productions d’excellente facture sur notamment le questionnement de notre système financier et une trilogie sur le profit.

Dans son paysage culturel, Bruxelles fait place belle au cinéma. On y dénombre plusieurs cinémas d’art et essai (Galeries, Vendôme, Nova, Palace, Aventure ) qui ont des programmations très diversifiées , et ce bien souvent à des prix plus avantageux que ceux des mastodontes UGC. Parmi eux il y a la Cinematek, possédant une des plus importantes collections au monde et proposant des films restaurés, muets, grands classiques et bien plus encore pour seulement 4€ la séance. La Cinematek propose plusieurs dates au mois d’octobre pour venir découvrir Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 de Chantal Akerman. Cette réalisatrice belge s’est intéressée au rôle des femmes dans la société, à leurs désirs et libertés niées. Elle met en scène le quotidien aliénant d’une mère qui se prostitue pour joindre les deux bouts.

Oui, tu as bien lu, le Librex possède enfin sa propre bibliothèque. C’est un investissement basé sur les recommandations des différent.e.s membres du comité dans le but de stimuler l’échange d’idées et la compréhension des enjeux du monde qui nous entoure. Plutôt que te donner une liste exhaustive de nos ouvrages, nous t’invitons à venir la découvrir dans nos locaux dès que les mesures sanitaires le permettront !


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Le libre examen implique le refus de tout argument d’autorité, notamment en matière scientifique, morale ou philosophique, la mise en question permanente des idées reçues, la réflexion critique, la recherche active, de l’émancipation de l’être humain à l’égard à toute forme de conditionnement, d’assujettissement, de discrimination. Par la présente, je déclare adhérer au principe du Libre Examen et m’inscris comme membre du Cercle du Libre Examen de l’Université Libre de Bruxelles

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Bulletin de rentée du Cercle du Libre Examen septembre 2020  

Le Bulletin est la revue du Cercle du Libre Examen de l'Université libre de Bruxelles. Cette édition de rentrée aborde différentes thématiqu...

Bulletin de rentée du Cercle du Libre Examen septembre 2020  

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