Page 1

« J’ai le piment d’Amérique latine qui coule dans mes veines » Rocca aka el Chief a marqué à jamais le hip hop français avec son groupe la Cliqua puis en solo. Ce rappeur franco-colombien au flow dansant s’est aujourd’hui tourné vers une carrière internationale avec son groupe Tres Coronas. Il se confie sur ses origines, sa famille et sa musique. Vous êtes né où exactement ? Rocca. Je suis issu d’une famille colombienne, de père et mère, mais je suis né à paris en 1975. Je suis le premier de ma famille à être né à l’étranger. Y-a-t-il des raisons particulières, politique, économique, ou autres pour que votre famille ait quitté la Colombie ? Mes parents, comme la grande majorité de ma famille sont artistes et en Colombie, encore plus à leur époque, vivre comme artiste c’était très difficile. Mon père à la fin de ses études d’arts plastiques à l’université des Andes de Bogota a reçu une prime pour pouvoir étudier les arts plastiques à Paris. Je suis arrivé dans le ventre de ma mère où je suis né quelques mois plus tard. Après ma naissance ma mère est retournée vivre en Colombie car c’était plus facile pour elle et mon père. Je suis arrivé en Colombie bébé où j’y ai grandi jusqu’à l’âge de 7 ou 8 ans. A cet âge je suis retourné en France avec mes parents. Vous avez des souvenirs de votre arrivée ? Ça a été difficile de s’acclimater à la France ? Je me souviens qu’à mon arrivée je ne savais pas parler français et à l’école c’était dur. Je pleurais car les autres enfants ne me comprenaient pas (rire). Mais j’ai appris très rapidement le français et je me suis très vite intégré. J’ai été dans des écoles à forte immigration, je n’étais donc pas le seul à avoir des lacunes de langue. Mais c’est clair que j’étais le seul colombien… La plupart du temps on nous prenait pour des arabes mon petit frère et moi (rire). C’est quand je suis arrivé au lycée que les vrais problèmes d’intégrations ont commencé… Beaucoup de professeurs me mettaient au fond de la classe et ne m’aidaient pas à effacer mes lacunes de langue alors que j’étais là pour apprendre. Je n’étais pas un enfant perturbateur pourtant. C’est là que j’ai commencé à sentir l’exclusion de la part du

© DR

système scolaire français en général. Les programmes d’histoire m’ont marqué. Je ne suis pas africain mais je me sentais très attaché à l’histoire de ce continent. Tout le monde connaissait la vérité sur le passé colonial et sombre de la France mais nous ne l’avons jamais étudié, alors que de nombreux élèves venaient d’ailleurs. On subissait des commentaires racistes et désagréables de la part des autorités scolaires ainsi que dans la rue. A cette époque il y avait encore pas mal de skinhead et à la sortie des cours il y avait souvent des fortes confrontations avec eux. Comment avez-vous gardé un lien avec votre culture à l’adolescence? Nous vivions en France mais dès que je rentrais à la maison c’était la Colombie. Mes parents ne m’ont jamais parlé en français et je ne leur ai jamais répondu en français non plus. La grande majorité des amis de mes parents était d’Amérique latine, donc tout le monde parlait en espagnol… Je ne me suis jamais senti déraciné. Je savais d’où je venais et je connaissais l’histoire de mon pays. Nous n’avons jamais coupé les ponts avec la Colombie puisque nous faisions tous les sacrifices possibles pour y retourner pendant les vacances d’été. A la maison c’était la Colombie et à Paris c’était l’Afrique. Mes parents et ma famille sont très colombiens et très fiers de notre identité métisse, indienne, hispanique et africaine. La Colombie est un pays de métissage absolu de ces trois races et nous avons ces trois cultures mélangées dans notre sang et dans notre histoire. J’ai aussi grandi dans la culture hip hop. C’est la culture que j’ai vécu à 100% pendant l’adolescence. Le hip hop c’était comme un pont culturel qui nous unissait tous en France, arabes, africains, français et moi colombien (rire). Je me considère comme un fils du hip hop car j’ai exercé toutes ses disciplines avant de raper en 1990.

© Capture

Qu’est ce qui vous a réellement mit dans la musique ? Le fait que vous ayez grandi dans une famille de musicien où le contexte social du quartier dans lequel vous habitiez ? Mon père et ma mère sont artistes peintres, le reste de ma famille est composée de musiciens. Pendant les réunions familiales il y avait toujours une guitare, un bongo, des maracas, un tambour et tout le monde terminaient en chantant des boleros (rire). Petit je jouais de n’importe quel instrument avec mon petit frère, mais j’étais passionné par les percussions. Quand le rap est venu à moi cela a été comme une illumination : c’est devenu la voie dans laquelle je voulais me développer. Je suis né pour la musique. A 9 ans je suis rentré au conservatoire classique de Cesar Frank où j ai appris les harmonies et le violon, mais je n’étais pas doué pour cet instrument et je me suis mis a la batterie puis, par la suite aux percussions afro latines. Le rap c’était comme un prolongement des percussions mais avec des rimes et des rythmiques vocales. Mon flow est très différent des flow en France car je le considère comme une percussion vocale et j ai un phrasé très rythmique et dansant de part ma culture. Le premier hit que j’ai eu en tant que Rocca, qui est d’ailleurs mon nom de famille, s’appelait COMME UNE SARBACANNE. Le texte est un parallèle entre la jungle amazonienne et ses dangers et la jungle urbaine de la banlieue parisienne. Les thèmes que j’ai abordé dans le rap l’ont toujours été du point de vue d’un colombien à Paris, car la Colombie représente mes origines et la culture latino américaine est celle dans laquelle j’ai grandi et celle à laquelle je m’identifie. Vos premières compositions (dans les années 90) vous les avez faites en quelle langue ? Française ou espagnole ? J’ai toujours écris dans les deux langues mais le français a été la première langue avec la-

© Capture

morceaux dans les deux langues ou c’est venu par la force des choses ? Je suis un MC qui a deux flingues verbales, un en français à droite et à ma gauche un autre qui ne tire qu’en espagnol (rire). C’est ma double culture, la colombienne et la parisienne : j’ai l’argot de la région parisienne où j’ai fait mes dents et le piment d’Amérique latine qui coule dans mes veines.

Rocca aka el Chief. -quelle je me suis imposé. Je mettais un peu de piment en rajoutant quelques mots en espagnol dans mes textes. J’adore écrire, lire en français et raper avec la langue de Molière car je trouve cette langue magnifique, très poétique et juste. L’espagnol qui vient de la même racine est aussi une très belle langue, la différence est dans son interprétation et dans son contexte culturel. Le français demande plus de détails car culturellement il faut tout expliquer…en Amérique latine le langage est plus direct et chaleureux. La langue est plus élastique dans sa prononciation que le français, ce dernier demande plus de mots pour établir une phrase rythmique. Dans Mille et une raison on peut entendre « Bilingue espagnol puedo rapear en dos lenguas, saben quien soy. », vous avez toujours voulu faire des

© Capture

Dans quelle langue êtes-vous le plus à l’aise ? Je me sens bien dans les deux langues, je suis un bilingue parfait. Le français fait partie de ma culture et je suis très fièr de le parler et surtout de le raper. Je © DR parle aujourd’hui deux autres langues, l’anglais et le langage des bêtes, j’accepte d’utiliser la manière forte quand elle s y prête… Vous voyagez beaucoup, en Amérique latine, en Europe, aux Etats-Unis. Qu’est ce que vous pensez de la représentation de la communauté latino en France (comparer aux Etats-Unis par exemple) ? La communauté latino américaine en France est très discrète par rapport à celle qui existe en Espagne par exemple. En France, nous les latinos, sommes vus comme quelque chose d’exotique et très méconnu, rempli de clichés. Nous sommes une nation de travailleurs et nous amenons la saveur de part notre métissage. Nous sommes très peu, souvent des exilés politiques ou des travailleurs. Ni intégrer ni exclu, nous sommes tout simplement à part. Les colombiens sont de grands voyageurs (rire), fort pout l’ex-

© DR

portation. Aux États-Unis ce n’est pas la même chose car une grande partie de l’Amérique du nord à été volé au Mexique pendant la guerre. Et de même que l’Afrique est le moteur de la France, l’Amérique latine est le moteur des États-Unis. L’immigration dans ces grandes puissances économiques c’est comme le boomerang de leur propre histoire qui leur revient en pleine face… Que pensent vos parents de votre carrière en France et de votre deuxième partie de carrière à l’étranger ? Mes parents sont artistes et en plus issues de familles d’artistes. L’art c’est un prolongement de notre anatomie. Mon père et ma mère m’ont toujours appuyé dans mes choix artistiques à condition de le faire professionnellement et avec beaucoup de sérieux. Ou je le fais bien ou je fais autre chose. Je ne pensais pas devenir un MC international et encore moins vivre du hip hop. Mais grâce à Dieu et à tout le travail effectué durant toutes ces années je vis de ça et je suis très fier de passer les douanes de tous les pays que je visite et de répondre : profession ? Mc, musiciens, auteur et compositeur hard core… A quand le prochain album ? Avec Tres Coronas nous avons déjà sortie 4 albums et en 2010 nous sortons le 5éme intitulé LA MUSICA ES MI ARMA. En 2007 nous avons été nominés aux Latin Grammy Awards à Las Vegas, j’ai été nominé comme meilleur compositeur dans la catégorie meilleur musique urbaine… Je dois être le seul MC parisien qui rape en 2 langues et qui a deux carrières professionnelles et reconnue internationalement. Je compte refaire un album en langue de Molière pour 2010. Propos receuillis par Boussayna AKAIZ

© DR

Rocca (Tres Coronas)  

Interview de Rocca

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you