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BSC NEWS N°53 - DECEMBRE 2012

Benjamin Lacombe ©

C’est en croyant a u

qu’on les fait éclore

x rêves

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L’édito

de NICOLAS VIDAL

AU PIED DU SAPIN

UNE ÉTUDE INQUIÉTANTE SUR LA LECTURE « L’insoutenable médiocrité de la lecture à l’école» titrait en Une nos confrères du Monde dans leur édition en date du 13 décembre. Cette enquête inquiétante met en exergue une étude Pirls réalisée par tous les cinq ans par l’Association i n t e r a c t i ve p o u r l ’ é v a l u a t i o n d e s de NICOLAS VIDAL performances éducatives. Ce sont là de bien sombres perspectives qui n’incitent pas à l’enthousiasme ni à l’angélisme. Ainsi le niveau pour la lecture des élèves français est dangereusement bas et, fait plus grave, ne cesse de baisser. Il suffit de se pencher sur cette étude pour constater par ailleurs que les États-Unis d’Amérique font de la lecture un objectif prioritaire. Il est difficile d’accepter que cela n’en soit pas de même pour la France. Car n’est-il pas une nécessité urgente aujourd’hui d’accorder une place plus grande à la lecture dans nos politiques culturelles tant elle incarne la base de développement intellectuel de tout un chacun et par là même, donne du sens à la notion cruciale de l’égalité, étendard souvent brandi avec une déplaisante démagogie pour à peu près tout et n’importe quoi. N’est-ce pas un enjeu de première importance pour les plus

jeunes, mais aussi pour les plus défavorisés ? Cela implique donc de faire une différenciation stricte entre politique culturelle et politique du divertissement qui se confondent bien trop souvent dans les faits, poussé par un mépris sousjacent pour la curiosité des masses. Cette étude n’apporte-t-elle pas enfin des éléments solides sur les vraies raisons de cette déchéance culturelle inexorable du livre, plutôt que les chimères bon marché des formats numériques ? En cette fin d’année 2012, il serait temps de se poser les vraies questions et de prendre enfin les bonnes décisions pour défendre avec conviction une identité culturelle en grand danger. Néanmoins, nous gardons espoir en vous proposant pour ce dernier numéro de l’année 2012 une sélection culturelle riche, variée et passionnante concoctée par la rédaction avec la complicité artistique de Benjamin Lacombe qui nous fait le plaisir de ses dessins dans nos pages. En vous souhaitant à toutes et à tous une bonne lecture et de joyeuses fêtes de fin d’année.

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Henri Loevenbruck p.55

Jean-Louis Trintignant p.45 Benjamin Lacombe p.7

Ibrahim Maalouf p.147

Thiéfaine p.158

Eva Cortés p.152

6 Didier Galas p.95

Simon Merle p.83

Les 6 sélections p.167

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Christelle Mélen p.117

Eugène Green p.50

Jean-Marie Besset p.103

Gilbert Désveaux p.103

Didier Graffet p.28

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Ariane Bois p.71


Benjam n

Lacombe 6 - BSC NEWS MAGAZINE N° 53 - Cadilhac DECEMBRE 2012 Propos recueillis par -Julie Photos Alyz


Les fêtes de fin d'année donnent l'occasion merveilleuse de s'entourer de ceux que l'on aime. Nous n'avons donc pas pu résister à l’envie de convier le génial Benjamin Lacombe. Au menu des réjouissances? Des confidences  sur ses deux derniers livres - qui viennent de paraître juste à temps pour que vous puissiez les glisser sous le sapin ! - à savoir le second tome de NotreDame de Paris et Singing Christmas ; des mises en bouche appétissantes annonçant les trois surprises éditoriales en préparation, des réflexions perspicaces et enjouées sur son travail d'illustrateur jeunesse et de scenariste et dessinateur de bd et - cerise sur la bûche ! - de nombreuses images délicieuses illustrant son propos ! Plaisir de partager avec vous cette nouvelle rencontre à l'Atelier et de vous laisser en compagnie du trait délicat et sublime de Benjamin Lacombe... une interview à déguster! 

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La parution du deuxième tome illustré de Notre-Dame de Victor Hugo pour clôturer l'année 2012 sur une note désespérément romantique…quel est le summum du romantisme pour Benjamin? Notre-Dame donne quand même un bon départ. On a aujourd'hui une idée fausse du romantisme un peu désuète, un peu mièvre, gentillette…alors que le romantisme, c'est l'amour passionné, total, qui peut entraîner jusqu'à la mort et c'est ce qui se passe pour chacun des trois personnages dans ce roman. Le

romantisme, c'est aussi pour moi une vision de la vie poussée à son extrême. C'est une vision désespérée mais avec panache; ce n'est pas la mélancolie qui est un désespoir passif. Le romantisme, c'est quand même d'aller de l'avant aussi. Hugo disait que c'est le coeur qui bat. Si vous deviez citer un passage que vous affectionnez particulièrement ? Je suis très touché par Quasimodo. Je suis ému par le moment où il essaie de comprendre ce qui se

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passe - parce qu'il est sourdlorsqu'il est accusé; il est comme dans un nuage, il ne comprend pas ce qu'il se passe; on fait de grands gestes autour de lui mais il ne peut pas entendre ce que disent l'avocat et le juge. C'est un moment terrible où il devient presque un enfant ; tout s'emballe et il est impuissant. J'aime aussi la fin du roman lorsque Quasimodo s'allonge près d'Esmeralda et l'idée de ces os , ensuite, qu'on ne peut plus séparer. Quel personnage avez-vous particulièrement aimé dessiner? Pour le coup, Esmeralda. C'était un peu un rêve de la dessiner,

c'est la sensualité incarnée. Je me suis inspirée d'une amie , Nathalie, qui est très belle, que j'avais envie de dessiner depuis longtemps, et qui ressemble beaucoup au personnage que j'ai dessiné. J'aime dans Esmeralda le côté femme fatale qui ne le fait pas exprès comme Jessica Rabbit qui dit " Oh, ce n'est pas de ma faute, on m'a dessinée comme ça". Il y a dans Esmeralda une pureté originelle et dessiner ce paradoxe de la sensualité et de la pureté est très intéressant. Elle est attachante; ce n'est pas la femme détestable, la beauté infernale , pas comme une Bardot qui, je pense, quand elle était jeune, était tellement belle que les femmes devaient avoir du mal à la supporter. Esmeralda a un côté sauvageonne, les cheveux au vent. Elle est fuyante, comme une étoile filante. C'est un personnage assez insaisissable. Même au niveau des proportions, cela a représenté des petits défis techniques pour moi: je lui ai fait des lèvres charnues alors que je dessine souvent des lèvres fines , je lui ai fait un regard charbonneux, des plus grands yeux , un peu en amande.  Quelle autre histoire d'amour seriez-vous tenté d'illustrer?

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Il y en a une en projet. Je vais faire une Madame Butterfly, encore une histoire triste mais, bon sang, ce sont les plus belles, je n'y peux rien! ( rires). Il était temps que je la fasse parce que je traînais autour du sujet depuis longtemps. J'en avais fait une dans le Pop up  et Les amants papillons, c'est un peu le bébé de Madame Butterfly et là, j'attaque l'oeuvre! Je viens de sortir de chez Albin Michel et j'ai eu le livre en blanc en mains et si on arrive au bout, l'objet va être très beau. J'ai envie de faire un livre objet, presque comme un livre d'art. C'est une longue histoire qui sera mise dans le rayon jeunesse mais qui touchera davantage les pré-ados, les ados et les adultes. Ce sera impossible de le lire avant 10,12 ans. J'ai envie de me

faire plaisir sur cette histoire: un livre très pictural où je pousse mes images au maximum et où je me donne le temps de les faire. C'est pour cela qu'aucun livre ne sortira en jeunesse avant le printemps. J'en conçois seulement un autre qui sortira un ou deux mois avant ,avec Sébastien Pérez,et dont je vais garder le secret pour l'instant.  Une fin d'année également sous l'égide du jazz  avec un album jeunesse accompagné de la voix d'Olivia Ruiz….quelle a la genèse de ce projet? On avait travaillé précédemment avec Olivia sur la Mélodie des tuyaux. L'expérience avait été chouette. L'an dernier, à la suite d'un texto que je lui

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avais envoyé pour son anniversaire, elle m'a dit " ce serait sympa qu'on re t r a v a i l l e ensemble". On est parti dans l'idée de mélanger davantage cette fois nos univers : le texte, on l'a écrit ensemble, je me suis chargé des images et elle de la musique. C'est ,pour le coup, un vrai livre jeunesse : un c o n t e philosophique de Noël mais sans Père Noël et sans renne. Un livre sur l'amour des livres, de la musique et sur l'amitié. Il y a plein de sous-histoires dans l'histoire: c'est celle d'un ermite qui va apprendre l'amour de lire à un enfant et lui redonner le goût de lire - surtout qu'à cet âge les enfants se disent souvent que lire c'est pour les nuls et les binoclards. Grâce à

l'univers de ce Bernard qui vit autour de ses affiches anciennes et de cette musique d'esthète, le jazz, le vieil homme arrive à intéresser l'enfant. C'est un échange, un partage inter générationnel entre l'enfant et le vieil homme qui ne vivait plus et qui va réapprendre à vivre au contact de l'enfant….ça m'intéressait dans l'idée qu'il n'y a rien qui intéresse plus un enfant que quelque chose qui ne lui est pas destiné. Le jazz n'est pas du tout une musique qui est destiné aux enfants a priori. Après ce n'est pas un livre destiné qu'aux enfants-  enfin je l'espère - et la musique,vraiment géniale, reprend des standards de jazz. Ecoutiez-vous déjà du jazz auparavant? J'aime le jazz. Le titre est d'ailleurs un clin d'oeil à un album que j'aime beaucoup d'Ella Fitzgerald : Swinging Christmas. Il y a un autre clin d'oeil au jazz, c'est Billie Holiday puisque deux des images de la chanteuse de l'histoire rappellent deux images emblématiques de Billie Holiday. Ce personnage

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ressemble un peu à Olivia Ruiz et je lui ai mis une fleur dans les cheveux qui est le truc de Billie Holiday. J'ai fait plein de clins d'oeil rétro dans cet album : l'objet a exactement la forme d'un vinyle et à l'intérieur, le disque, on l'a fait comme un vinyle avec les petites rainures…pour que le livre ressemble vraiment à un vinyle, on n'a d'ailleurs pas mis de gouttière; c'est un petit effet subtil, délicat mais techniquement, il faut savoir que ça a été super difficile à faire! Ce n'est pas l'effet le plus spectaculaire, pas de découpes laser, de paillettes etc (rires) mais c'est un petit effet qui met dans une ambiance. L'idée , c'est de faire démarrer le cd en même temps que tu lis, de l'écouter comme une bande originale. Le temps d'écoute est à peu près égal au temps de lecture, pour être dans une bulle musicale. Des projets de films d'animation? Joker. C'est trop loin encore pour en parler! Vous êtes aussi sur un projet de bande-dessinée actuellement à propos du personnage de Léonard de Vinci, c'est ça? Je suis en train de travailler sur une bd qui sortira cette année 2013, au printemps, conçu avec Paul Echegoyen . J'ai fait le scénario et le storyboard; Paul démarre les planches et fait les esquives de décors; moi, ensuite, je reprends  et je fais les personnages, je mets la

couleur. Ce sera  donc une bd autour du personnage méconnu qui se nomme Léonard de Vinci ( rires)…. et de son amour avec Salai qui signifie "mon petit diable": un surnom que le peintre avait donné à ce garçon qui était apparu pour voler dans son atelier à l'âge de 10 ans. Ce garçon qui était assez hallucinant de beauté, ce petit voyou des rues, Léonard de Vinci l'a pris sous son aile. Il était très talentueux mais avec un poil dans la main monstrueux. Il y a c e p e n d a n t b e a u c o u p d'oeuvres qu'on a attribuées à De Vinci mais qui furent de la main de Salai. C'est un personnage oublié de l'histoire, un bad boy pas très apprécié à l'atelier parce qu'il était la faiblesse de Léonard donc il faisait sa diva à l ' a t e l i e r, i l é t a i t c a p r i c i e u x . N'empêche qu'il est resté avec De Vinci pendant trente ans et par le prisme de cette histoire d'amour, on voir un Léonard plus

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feux d'artifice etc… j'adore travailler sur ce personnage car c'est un des artistes qui m'a le plus influencé. 

intime. J'ai lu beaucoup autour de ça et c'était très intéressant car c'est très loin de l'image d'Epinal qu'on a. On le voit souvent comme un vieux barbu, vieux savant fou, alors que De Vinci était comme cela les cinq dernières années de sa vie ! Quand tu lis ses contemporains, c'était vraiment le plus bel homme sur terre, le Brad Pitt de l'époque…mais aussi c'était un être très singulier: il était végétarien; il arrivait dans les marchés, achetait les animaux destinés à être consommés et les libérait devant les yeux ébahis des gens de l'époque qui ne comprenaient pas. Peintre, pour lui, c'était une activité secondaire. Il était architecte, il créait des armes, des fêtes avec marionnettes, des

C'est une bd biographique avec une part d'interprétation subjective… C'est ça. Léonard était assez pudique et quand on lit ses carnets, de choses personnelles il y a rien. Même le jour où sa mère est morte, on le comprend aux achats faits par rapport à la sépulture. On est donc obligé de faire plein de recoupements pour arriver à comprendre le personnage.  Une anecdote ou deux de plus (pour le plaisir) au sujet du peintre ? C'était une personnalité : il n'y avait que lui pour oser dire d'un nu de Michel- Ange : " ce nu, c'est un sac de noix". Et c'est que, concrètement, quand on voit  Michel- Ange exacerber tous les os et les muscles, on se dit que ça ressemblait presque aux nervures d'une noix… mais qui aurait osé dire ça? De Vinci avait un esprit hallucinant : il t'explique la perspective atmosphérique , son existence; il parle de particules alors

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qu'à cette époque, le terme d'atome n'existait pas!  Il t'explique qu'il y a des gouttes d'eau, que plus t'es loin, plus il y a de gouttes d'eau; que le loin fait dévier le bleu et que c'est pour ça que plus c'est loin, plus c'est chaud, plus c'est bleu. Léonard de Vinci est un personnage et une vision…mais après, j'ai été obligé d'interpréter, comme le ferait tout historien. J'ai travaillé beaucoup avec les gens du Louvre qui me donnent de la documentation et qui vont participer à l'édition du livre pour la

collection Noctambules de Soleil. C'est plus que la biographie de De Vinci, c'est une vision d'auteur qui se centre sur son histoire d'amour …qui résonne de façon très moderne au moment où l'on parle du mariage gay . En effet, l'histoire finit mal pour Salai: tout le monde a été contre cette histoire et Salai n'a pas hérité de ce qu'il aurait du hériter. De Vinci emporte à Clos Lucé trois peintures: La Vierge au rocher, la Joconde et le Saint-Jean Baptiste (portrait de Salai): les seules qu'il gardera

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et retouchera jusqu'à sa mort. L'homme était ambidextre : il avait une main pour peindre et une main pour dessiner. Sa main de peinture était tremblante donc il ne retouchait les peintures qu'avec sa main de dessin à la fin mais, vu son génie, ce ne devait pas être un problème ( rires). Si on regarde bien ces trois peintures, les visages se ressemblent beaucoup et donc pour moi, c'est le moment où il a perdu son amour et il le recherche dans les peintures…ça, c'est mon interprétation. Son carnet est très cartésien; ce n'est pas un carnet intime mais de recherche ; il y note ses commandes, ses stocks…c'est parfois même un peu ennuyeux mais j'y ai appris aussi beaucoup, et même pour mon travail d'illustrateur. Est-ce que vous avez des mentors dans le genre de la la bd?  J'ai commencé par la bd. C'est une passion; c'est un art qui est en constante mouvance. Je pourrais citer d'abord Will Eisner. Dans le traité, la bd sur Léonard de Vinci ressemblera plus à la bd muette "là où vont nos pères" de Shaun Tan, une bd sur l'exil superbe. C'est beaucoup le cinéma aussi qui t'influence pour la bande dessinée.  Quelles sont les principales difficultés du genre pour vous? La narration est un art difficile; je demande conseil à des auteurs amis de bd, je leur montre les pages, j'avance à pas feutrés. Mais la chose la plus difficile, ce n'est pas

forcément la narration car même dans les albums, elle existe, même si elle est plus elliptique et que tu décomposes moins les mouvements. Non, ce qui est difficile, c'est la géographie de la planche et les DIALOGUES. Je réécris plusieurs fois les dialogues, je les rature, reprends, rature. Pour que ça fasse naturel et que toutes les informations passent soit par le dialogue, soit par le dessin et que ce ne soit pas trop téléphoné du genre " tu as compris ce que je veux dire là" (rires). Il faut que ça donne une impression de naturel et en même temps, là, on se situe à une autre époque,je suis donc obligé de respecter un certain langage mais il ne faut pas que ce soit trop pompeux! J'espère donc que la soupe sera bonne…en tous cas, elle ne manque pas d'ingrédients! Vous travaillez aussi sur le catalogue Mémories qui sera publié par les éditions Daniel Maghen… C'est un catalogue qui a pris beaucoup de retard et qui devrait sortir début janvier: ça a pris du temps car je n'ai pas arrêté de rajouter et j'avoue que j'ai très peur de le lâcher dans la nature parce que c'est un livre très personnel où je compile des souvenirs et des choses liées à mon enfance, des "traumatismes" aussi; j'ai du expliquer les oeuvres que j'avais exposées pour Mémories. Il y a eu deux reportages: un ( avant l'expo)  et l'autre d' Alyz ( pendant l'expo). Dans ce livre, tout est fait à la main,

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cousu à la main etc…il n'y en aura que 300. On a fait des tirés à part que j'ai réendossés, c'est à dire que j'ai repeint des petits éléments pour chacun. C'est un livre à part. Pour moi, avec Memories, la boucle est bouclée. C'est presque un artbook puisque ça reprend tout ce que j'ai fait en éditions et j'y ai ajouté d'autres images en correspondance. C'est uniquement disponible chez Daniel Maghen; c'est complètement hors-circuit. Je suis très content qu'il existe. Après cette expo et ce livre, puisque j'y mets les images matrices de mon travail, je vais pouvoir me dire en quelque sorte "allez hop, on passe à un nouveau chapitre". Que peut souhaiter à Benjamin Lacombe pour 2013?

Beaucoup de temps. L'année passée a été très difficile donc là, j'espère que cette année sera plus sereine. Les trois projets de cette année me tiennent vraiment à coeur et j'ai envie d'avoir le temps et le plaisir de m'y consacrer. La bd, ça fait deux ans et demi qu'elle a démarré. Madame Butterfly, ça fait trois ans que je veux le faire et le projet top secret avec Sébastien, ça fait trois ans aussi qu'on veut le faire. D'ailleurs, même le  carnet intime de Marie-Antoinette que je devais faire, un livre hybride avec des parties de bd, des caricatures, des gazettes, des lettres, j'ai reporté sa parution à l'an prochain pour me laisser du temps. Qu'est-ce qui guide ton choix de projets? Je ne veux surtout pas faire des livres de plus. J'ai un grand respect des lecteurs et j'ai envie qu'ils n'aient pas une impression de facilité de ma part. J'ai envie qu'ils soient surpris. La bd, les gens ne s'y attendent pas parce que je n'en ai pas fait depuis longtemps. Le livre avec Sébastien va vous surprendre à la fois dans le sujet et dans la fabrication. Dans Madame Butter fly, je veux me donner l'opportunité de faire des images à mon maximum et je vous dirai simplement qu'il y a quelque chose de gigantesque dans le format. C'est à chaque fois un pari. J'ai toujours le besoin de me mettre dans un challenge; je pars avec

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l'idée que je ne sais pas si je serai capable de le faire. J'ai fait déjà 26  livres et c'est difficile de continuer à surprendre ; ce serait plus facile pour moi de mettre mes charentaises et de me dire  "ah tiens, je vais faire une suite…" ou je fais faire un truc exactement calibré dans le même style ou je vais continuer, par exemple, à faire des découpes laser -que j'ai été le premier à utiliser et j'en suis très fier!-  et décliner cette technique qui marche en ce moment. 

sont fabuleux : Les Mille et une nuits et Le dix-huitième siècle libertin de Marivaux à Sade. Pour une bourse un peu moins remplie, chez Taschen , ils ont sorti dans la collection Très Grands Formats, un livre très complet sur Klimt. En albums musique? l'album de remix de Björk, Bastards me plaît beaucoup….c'est une artiste qui surprend toujours. Le blog de Banjamin Lacombe benjaminlacombe.hautetfort.com

Enfin, sous le sapin, à part vos livres incontournables (rires), qu'offririezvous cette année? Alors en bd , je citerai d'abord Le grand mort de Vincent Mallier ( Vents d'ouest), le dessin est magnifique et l'histoire de Loisel avec Djian prend un tournant qui m'a beaucoup surpris, même si je ne suis pas très branché héroï fantasy normalement . Ensuite, j'ai été fasciné par Jim Curious de Matthias Picard; d'ailleurs j'avais aussi aimé sa bd Jeanine qui parle d'une vieille prostituée qui choisit de raconter sa vie dans un livre, persuadée que ça sera un bestseller. Jim Curious  est un bouquin extraordinaire parce qu'y est résolu le problème de la 3D en noir et blanc…et - enfin ! - c'est beau. Il faut l'avoir! En livres jeunesse, j'ai adoré Promesse d'Ana Juan. En beaux-livres, il y a deux livres chez Citadelles et Mazenot qui coûtent une fortune mais qui

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Illustration

DIDIER GRAFFET Texte Julie Cadilhac/ Photo DR

Didier Graffet est illustrateur et dessinateur. Il a reçu en 2002 le prix Art&Fact   et le prix du public Visions du Futur et, en 2003, le Grand Prix de l'Imaginaire pour ses illustrations de 20000 lieues sous les mers de Jules Verne aux Editions Gründ.   Son style médiévalfantastique explore la mythologie nordique et celte mais vous trouverez aussi des toiles représentant le Bossu dans Notre-Dame, le Titanic, Pékin ou encore Paris. Ses illustrations sont d'une beauté rare : son talent associe en effet une précision du trait digne d'un orfèvre, une palette de couleurs sublime, des sujets enthousiasmants. Jusqu'au vertige, l'oeil peut se promener dans ses toiles qui abondent de détails, de plans et la présence redondante de bateaux à voile et à vapeur ou de trains suscitent des picotements délicieux d'envie de partir en voyage. Chaque dessin est une porte vers un nouveau monde dans lequel passé et présent se fondent pour offrir un feu d'artifice esthétique.   Du 5 au 22 décembre 2012 ( et les dates risquent de s'étirer jusqu'à janvier), il expose à la galerie Daniel Maghen une série de peintures réalisées sur le thème du fantastique XIXème siècle intitulée "De vapeur et d'acier";  ne ratez pas le rendez-vous : 47 Quai des Grands Augustins à Paris! En partenariat avec la Galerie Daniel Maghen (Paris) dans le cadre de son exposition Didier Graffet

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Didier Graffet Quel goût a eu votre enfance ? salé? doux? rêveur? déjà inspiré? J’ai eu une enfance relativement heureuse, une famille attachée aux valeurs importantes, au goût du travail et l’écoute des autres. Mes racines sont terriennes, les gens y ont des valeurs simples, mais vraies. Par delà le côté dur à la tâche, une certaine poésie s’en dégage, une idée des chose simples qui suffisent au bonheur. Une enfance bien ancrée dans la terre, mais où le rêve est toujours présent. Vos racines normandes vous ontelles naturellement dirigé vers un univers pictural empreint de légendes et de voyages en mer? Il est vrai que le paysage du Pays d’Auge m’a influencé énormément dès mon plus jeune âge. Des collines vertes vallonnées, des petits sentiers qui descendent vers une rivière, avec des frondaisons en forme d’arches de noisetiers pliés, des souches aux formes tortueuses, le son de quelque oiseau apeuré qui s’envole. C’est un sentiment qui peut paraître naïf, mais la poésie est là, on se sent comme le découvreur de contrées lointaines, surtout lorsque l’on est enfant. Un paysage digne de la terre du milieu de Tolkien. A ce propos, j’ai eu l’occasion de me rendre dans le Devon , dans le village ou habite Alan Lee (un illustrateur important du Seigneur des

Anneaux), j’ai ressenti la même chose, cette proximité avec l’environnement  ; je sais ,sans le connaître personnellement ,ce qu’il éprouve face à ces paysages .Cet émerveillement se retrouve dans son travail. Et puis il y a la Bretagne Nord et Sud, Les Côtes d’Armor et le Morbihan, qui m’ont offert des sensations différentes. Le Nord avec les rochers fabuleux aux for mes fantastiques, leurs grottes et les landes qui les relient, avec leur odeur de fougère  ; le Sud, moins tour menté, au paysage plus calme mais tout aussi propice à la contemplation, avec toujours la ligne d’horizon dessinée par l’océan. Qu'est-ce qui vous séduit particulièrement dans les mythes nordiques et celtiques? Il y a dans les mythes et la mythologie un aspect profondément humain car écrit par les hommes. On y découvre beaucoup d’interrogations humaines, et une sorte de réponse selon les civilisations. Ces réponses se recoupent souvent, des thèmes semblables y sont abordés… Dans les mythes Nordiques et Celtiques, l’homme est étroitement lié à son environnement, assez rude, c’est ce qui me plaît. Quand on voit ces paysages, comme en Ecosse, on comprend comment et pourquoi sont nées de telles légendes.

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New Paris


Didier Graffet Y avait-il un grand-père, un oncle... pour exalter le petit garçon par des récits enthousiasmants? ou un ancêtre pêcheur? Il y a eu dans ma famille des deux côtés de mes parents des personnes assez extravagantes, notamment un oncle qui était marin et qui était mélomane. Il était toujours fauché mais se débrouillait toujours pour aller à l’opéra ; malheureusement je n’ai pas eu la chance de le connaître. Il avait aussi fabriqué tout un réseau ferroviaire dans son garage, le tout entièrement réalisé par lui même. Un de mes deux grandspères m’a énormément marqué, mais il a disparu trop tôt. Un autre de mes oncles était facteur de Uilleann pipe (une sorte de cornemuse) et était très connu dans ce milieu  : il s’appelait Alain Froment. Ma mère m’a donné le goût de la peinture et du dessin, elle-même est peintre en décors. Au final, je crois que chacun d’eux m’a laissé un petit quelque chose. C’est aussi bénéfique et important pour moi de le savoir, cela m’inscrit dans une certaine continuité. La mer et ses bateaux ballottés vous séduisent …pour le potentiel d'aventure qu'ils représentent ? Oui, la promesse du voyage, d’aventure, et aussi parce qu’un navire c’est beau.

Quelle est la partie d'un bateau qui vous fascine le plus? Les voiles sans doute… La beauté et le danger inextricablement liés, est-ce le secret de votre peinture? Oui, cela va de pair avec les couleurs employées. Plus sombres pour suggérer le danger et le mystère, plus lumineuses pour apporter une sorte d’espoir dans ce milieu oppressant, une fenêtre ouverte sur quelque chose d’autre. L’un ne va pas sans l’autre, à moi de doser ces deux aspects pour raconter l’histoire. J’aime les contre-jours, même s’il y a peu de lumière, elle garde toute sa force et souligne parfois encore mieux ce qui est au premier plan. Une image doit rester mystérieuse, je ne fais que donner des pistes, à la personne qui la regarde de l’interpréter… Quel auteur et/ou peintre vous ont d'abord donné le goût de la fantasy? Il y en a beaucoup  ! j’aime les peintres «  classiques  », Vermer, Klimt, Turner, et bien d’autres …Il y a une dimension fantastique par l’ambiance de leur toile. Lorsque j’étais ado, j’aimais Frazetta, Sanjulian entre autres. J’ai été énormément influencé par Druillet, j’aime son côté artiste touche à tout, dessin, peinture, mobilier. J’ai eu la chance de

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hms beagle


Didier Graffet pouvoir lui dire combien son travail m’avait fasciné. Quels sont les ingrédients indispensables d'un dessin de fantasy selon vous? Qu’il ne montre pas tout et fasse la part belle au mystère et au rêve, qu’il stimule l’imagination de chacun. Qu’il y ait toujours dans l’image une fenêtre ouverte sur un potentiel autre monde, que l’image ne soit pas «  arrêtée  », définitive, mais qu’elle ouvre d’autres possibles. Mon travail, outre son aspect technique, est surtout d’interpeller, de laisser au «  s p e c t a t e u r  » s a p r o p r e interprétation, qu’il y retrouve des sensations ou des éléments très personnels. Le mystère n’est jamais loin, il suffit de peu de chose pour rendre l’ordinaire extraordinaire, c’est le regard que l’on porte dessus qui compte. A moi de le suggérer dans mes images. Je pars toujours de mon vécu et de mon ressenti, car je crois que c’est la bonne solution, ce côté très personnel et inconscient. Rien ne me fait plus plaisir que lorsque quelqu’un me dit que mes images sont différentes, qu’elles le touchent, mais qu’il ne sait pas pourquoi ! Ce goût pour la tempête et les ciels obscurcis, est-ce parce qu'il nécessite une palette de couleurs qui vous convient à la perfection?

parce qu'on n’imagine pas l'héroïsme sous le soleil? J’ai toujours aimé regarder les ciels, je les prends en photo souvent, ça me fascine. Ils sont à mon sens le reflet de nos personnalités. Pourquoi je n’en sais rien, peut-être ce côté démesuré qui nous surplombe, cette lumière quasi divine par moments, je ne suis pas mystique, mais c’est beau  ! J’ai vu une expo Turner à l’âge de neuf ans au Grand Palais, ça m’a terriblement impressionné… J’aime les ciels de tempête pour leur aspect mystérieux, incontrôlable, et surtout leur lumière en contre-jour. Le paysage et le ciel sont des acteurs à part entière de l’image. L’idée est d’aller dans le sens de l’histoire, que tous les éléments qui la composent soient cohérents les uns par rapport aux autres, chaque détail a son importance, et le ciel en fait partie. Imaginez Conan le Barbare combattant sous un ciel bleu, on ne serait pas vraiment dans l’ambiance  !… alors je suis un grand tourmenté ! Peintre du voyage, êtes-vous vous-même un grand voyageur? J’aime voyager, j’ai la chance d’avoir pu le faire grâce à mon travail, aux Etats-Unis, en Angleterre, mais ma destination favorite est sans aucun doute l’Ecosse… comme par hasard les

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Aeropolitan quai n°3

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L’ombre de la proie


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Didier Graffet ciels y sont magnifiques, et le mystère toujours présent ! Quel serait votre plus beau voyage? Ca fait des années que je ne suis pas retourné en Ecosse. J’aimerais y retourner avec toute ma famille, mes enfants, pour qu’ils ressentent ce que j’aime tant. Vous avez illustré de nombreux textes de Jules Verne : si vous deviez citer un passage qui vous fascine particulièrement , lequel serait-ce? Un passage extrait de 20 000 Lieues sous les mers, le moment ou le Nautilus passe au dessus des ruines du Temple d’Hercule en méditerranée. Une anecdote assez troublante me fait particulièrement aimer ce passage. J’avais décidé de représenter les célèbres colonnes de ce temple, lorsqu’à la radio, à ma grande surprise, une émission en parlait. Drôle de coïncidence. Ce qui n’est pas dans le texte, mais ce que j’ai entendu c’est «  Nihil Ultra  », «  Rien au delà  » une inscription qui devait être gravée sur ces colonnes… J’ai donc ajouté cette maxime à l’illustration.

Et si vous nous racontiez votre rencontre avec l'auteur de 20 000 lieues sous les mers…

Elle s’est faite par le cinéma, avec 20 000 lieues sous les mers de Disney. Je suis allé le voir avec ma grand-mère vers l’âge de 10 ans, ça m’avait impressionné. C’est, comme beaucoup, mon roman préféré de Jules Verne. J’avais toujours l’envie de l’illustrer, je l’ai soumis aux Editions Gründ qui étaient enthousiastes. J’aurais aimé rencontrer Jules Verne, sans doute parlerions-nous de voyages imaginés, de mondes inexplorés et des techniques scientifiques qui permettent à l’homme de réaliser ses rêves. C’était une autre époque, où la science promettait de belles découvertes.

Qu'est-ce que vous aimez particulièrement dans son écriture? Plus le fond que la forme, ce mélange d’enthousiasme et de foi en l’avenir, ce qui nous manque cruellement aujourd’hui…

Des bateaux, des pirates, des explorateurs etc…êtes-vous nostalgique d'une époque où le temps roulait moins vite et se conformait à celui des flots marins? Oui, je suis effectivement nostalgique d’une époque que j’ai à peine connue, où l’on prenait le temps pour faire les choses sans précipitation , où l’on prenait le

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Pékin 55


Didier Graffet temps de regarder ce qui nous entoure. Il n’y a rien de pire qu’un samedi dans un grand magasin, ou de crouler sous une avalanche de mails… Quels sont vos projets d'édition en 2013? Outre les couvertures d’Héroïc Fantasy, un livre regroupant les peintures de ma prochaine exposition et d’autres images sur ce thème.

nomme aujourd’hui «  Steampunk  ». Des grandes cités où se côtoient machines à vapeur en tous genres, aériennes, terriennes, des mondes inexplorés, propres à la littérature du XIX ème siècle. Lorsque l’on imaginait encore un avenir où se côtoient sciences, découvertes et humanisme. L’esprit de Jules Verne n’est jamais loin de mon univers…  

☛ www.danielmaghen.com

Enfin, vous exposez à la galerie Daniel Maghen ce mois-ci : que pourra-t-on y découvrir? Vous pourrez y voir des peintures que je voulais réaliser depuis longtemps, sur des thèmes Fantastique XIX e, ce que l’on

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El Dorado


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Transsibérien


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Notre Dame 1900


☛ www.danielmaghen.com

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Théâtre et Poésie

Jean-Louis

Trintignant Texte Julie Cadilhac/ Illustration Arnaud Tearon/Photo DR

Jean-Louis Trintignant adore la poésie. L'envie de partager sa passion l'a conduit une fois encore sur les planches. Il a choisi trois poètes du vingtième siècle, Jacques Prévert, Boris Vian et Robert Desnos, épris de liberté comme lui-même. La résistance et le combat, l'amour présent ou qui s'en est allé sont autant d'occasions de s'enivrer d'images, de rire ou de s'enflammer. Mis en scène par Gabor Rassov et accompagné par l'accordéon de Daniel Mille et du violoncelle de Grégoire Korniluk, il vient à notre rencontre les bras chargés de mots : pas de doute que son plaisir sera contagieux. Voici les confessions sensibles que nous avons recueillies de ce Grand Monsieur. 46 - BSC NEWS MAGAZINE - N° 53 - DECEMBRE 2012


"Je me considère comme un anarchiste." Vous souvenez- vous de votre première rencontre avec la poésie? Oui. J'étais adolescent, je devais avoir 14 ou 15 ans. C'était avec Prévert, quand son recueil de poésie Paroles est sorti. Ça a été un grand succès, un phénomène, jamais un livre de poésie n'avait eu un tel succès. Qu'est ce qui vous transporte d'abord dans ce genre littéraire ? Cela varie-t-il d'un auteur à l'autre ou existe-t-il une constante? La simplicité et la musique du langage me plaisent énormément en poésie. C'est musical sans en rajouter. Mais il y a

des poètes plus élitistes que d'autres. Rimbaud ou Baudelaire, c'est de la grande poésie mais ils sont beaucoup moins accessibles, moins populaires que Vian ou Prévert. Vous qui êtes féru de poésie, diriez-vous que vous avez un panthéon d'auteurs dans lesquels vous puisez indifféremment pour vos lectures ou chaque univers poétique répond à un mouvement de votre âme, à un moment de votre vie? Les trois poètes libertaires me touchent beaucoup (Vian, Prévert, Desnos). Ce qu'ils écrivent correspond à ce que je

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"Le théâtre c'est avant tout le Verbe. Dire de la poésie sur un plateau, c'est aller à l'essentiel, sans fioritures." 48 - BSC NEWS MAGAZINE - N° 53 - DECEMBRE 2012


pense dans la vie. Je me considère comme un anarchiste.  C'est vrai qu'un univers poétique correspond à un moment de la vie. Quand je m'amourache d'un poète, je ne lis que ça pendant un an ou deux. C'est ainsi que j'ai eu une époque Baudelaire, une époque Rimbaud, une époque Laforgue, qui est considéré comme un poète mineur, à tort selon moi!, une époque Charles Cros... Les poètes étrangers me touchent moins, je ne crois pas que la poésie supporte la traduction. Par exemple Rilke est considéré comme un poète immense mais pour ma part, je lui préfère Laforgue. Il y a d'autres grands poètes français, comme Victor Hugo. Ce qu'il écrit est brillant... peut-être trop. On a parfois l'impression qu'il écrit pour faire joli. Chez les poètes libertaires, ce n'est jamais le cas. 

Vous avez choisi de dire des poèmes de trois auteurs libertaires... Desnos, Prevert, Vian: trois poètes au verbe accessible, "populaire", pourrait-on dire? Qu'aviez-vous envie de partager? Oui, j'avais envie de partager ces auteurs, de les faire connaître. Nous ,comédiens, sommes des passeurs. C'est grâce aux textes des autres que nous transmettons les émotions au public. Au début de ce projet, notre metteur en scène m'a dit "Ne dis pas de la poésie, tu vas ennuyer le public, raconte des histoires".    Et ça marche, ça marche d'autant mieux que ces poètes sont populaires, accessibles. Ils utilisent des mots simples, que tout le monde comprend, et écrivent pourtant des choses très jolies, très très jolies. Le public est sensible à la poésie.  Riche d'une expérience théâtrale et cinématographique d'exception, que vous apporte de particulier, de différent, ces "déclamations" de poèmes sur un plateau? Une anecdote à raconter? Le théâtre c'est avant tout le Verbe. Dire de la poésie sur un plateau, c'est aller à l'essentiel, sans fioritures. Côtoyez-vous aussi les poètes contemporains?  Oui, il y en a beaucoup. Lesquels aimez-vous particulièrement? Aïe, j'avais peur de cette question!   Il y a Michel Desproges quoique ce ne soit

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pas un poète mais pour moi, si. Bruno Ruiz, Allain Leprest ...

Baudelaire, par exemple, parle beaucoup du vin, de la drogue et de l'opium.

Si vous deviez citer un vers ou une strophe qui vous émeut plus que tout autre, laquelle serait-ce? Je vais vous dire deux vers de Prévert: "Ne parle que des choses heureuses, pour ce qui est de la peine, pas la peine d'en parler." Enfin, vous êtes aussi producteur de vin.  Avez-vous déjà eu l'occasion de dire des poèmes louant L'âme du vin? mêlant ces deux ivresses au flacon précieux? Ces deux "arts", celui du vers et celui de la vigne", se sont-ils rejoints chez vous instinctivement?  Oui, mon père était vigneron. Il y a beaucoup de poètes qui parlent du vin.

Les Dates 8 janvier 2013 à Gradignan (33) 10,11 et 12 janvier à Toulouse (31) Le 16 janvier à Aoste ( Italie) Le 19 janvier à Pézenas (34) Les 29 et 30 janvier à Narbonne (11) Le 5 février à Herblay (95) Le 7 février à Sèvres (92) Le 8 février à Argenteuil (95) Le 9 février à Bonneuil/Marne (94) Les 18 et 19 février à Luxembourg Le 21 Février à Mouscron ( Belgique) Le 22 février à Bruxelles ( Belgique) Le 7 mars au Grand Quevilly ( 76) Le 9 mars à Liège ( Belgique) Le 19 mars à Beauvais ( 60) Le 21 mars à Issoudun (36) Le 22 mars aux Herbiers (85) Le 24 mars à Ploemeur (56) Le 26 mars à Nancy (54)

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Livre

EUGÈNE GREEN

Texte Nicolas Vidal/ Photo DR

Eugène Green revient avec un nouveau roman qui ne jure en rien avec ces précédents. C’est avec plaisir que nous retrouvons le pourfendeur de la Barbarie, qui nous propose une fiction délicieuse et bien française sur les chamailleries culturelles d’une certaine mondanité, enivrée de postures et d’apparat. Eugène Green aime à prendre le contre-pied des idées établies pour nous proposer un roman teinté de dérision, bourré d’humour et servi par une écriture remarquable qui fait qu’il est aujourd’hui un écrivain important de l’écosystème littéraire On n'écrit pas impunément un roman de la sorte. Quel a été le point de départ de l'écriture ? J’avais envie d’écrire quelque chose de plus léger, pour me détendre. J’ai pensé au personnage de MarieAlbane de la Gonnerie, qui paraît dans La reconstruction, et j’ai inventé spontanément son adversaire, Amédée Lucien Astrafolli. Concernant le personnage d'Amedee Lucien Astrafolli,    vous êtes vous inspiré de personnes réelles en particulier ? Un roman – c’est vrai du moins pour les miens – est une fiction. Bien sûr

qu’on s’inspire de l’expérience et de l’observation, mais je ne veux surtout pas qu’on lise ce livre comme un «  roman à clef  ». D’ailleurs, je suis par fois ahuri quand on propose d’identifier comme «  modèle  » une personnalité que je n’ai jamais croisée même à travers la lecture. Disons qu’Astrafolli est un archétype, et il y a donc beaucoup de personnes qu’il pourrait rappeler. Pourquoi avoir choisi de construire votre roman de façon chronologique en prenant soin de dater chaque chapitre ?

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52 - BSC NEWS MAGAZINE - N° 53 - DECEMBRE 2012 Photo copyright Karen Lavot-Bouscarle


Parmi d’autres choses, pour montrer, à travers une évolution chronologique du monde, que très peu de choses ont changé dans la sphère intellectuelle et culturelle française. En 2012 on nous propose encore, comme des oppositions et uniques choix possibles, les mêmes qui avaient cours à la fin des années 1960. Vos deux personnages sont campés avec beaucoup de malice et d'humour. N'y a-t-il pas une volonté de dédramatiser la lutte intellectuelle et féroce que se livrent les deux camps par le biais d'une dérision sous jacente   ? Ces oppositions ont été présentées comme des choix fondamentaux concernant l’univers entier, tandis qu’il s’agit de batailles sur un mouchoir de poche entre gens qui, en fin de compte, appartiennent au même monde. Avec beaucoup de sérieux Patrice Nunard qualifie de «  Troisième Guerre mondiale  » les premiers conflits entre atticistes et asianistes, et évidemment on peut y voir de ma part une volonté de dérision. Je trouve qu’il en fait lui-même – involontairement – quand il compare cette situation à une affaire du XVIIe

siècle, où tout le Paris mondain se sentait obligé de prendre parti pour l’un ou pour l’autre de deux sonnets, qui étaient par ailleurs d’une insipidité égale. Quelle est la place de la posture intellectuelle dans ces deux personnages ? M. Astrafolli apprend, dès son passage à la rue d’Ulm, que pour réussir dans la vie il faut choisir une «  marginalité  » - en fait une posture - qui vous attache à un groupe puissant. Leur goût personnel et les hasards de la vie amènent les deux p e r s o n n a g e s principaux à prendre une posture particulière, qui en fait des opposants, du moins en apparence. Quelle est la place de la mondanité qui est peut être le point commun de ces deux personnages aux carrefours de leur dimensions intellectuelle respective ? Aujourd’hui, toute posture intellectuelle ne vaut que dans la mesure où elle trouve un écho dans les « média ». Mais cet écho dépend souvent des relations mondaines. Cela était encore plus vrai dans les années 1960 et 1970, avant

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internet et le triomphe de la télévision, où les « média » les plus influents étaient la presse écrite, très liée aux réseaux de la mondanité. Ces deux personnages ne sont-ils pas finalement les victimes d'une tartuferie mondaine, se drapant dans la vertu d'une idéologie intellectuelle ? Ces personnages existent à travers leur adhésion à une idéologie intellectuelle, qui comporte, évidemment, une part d’hypocrisie, mais je ne les qualifierais pas de victimes. Grâce à leur adhésion, ils obtiennent un statut social élevé, et une aura de vertu morale aux yeux de ceux de leur camp. Leurs victimes sont ceux qu’ils réduisent au silence, surtout dans les deux cas où ils font front commun : c’est-à-dire, face à une proposition alternative de théâtre,

et à la proposition culturelle des jeunes de Sarconnières. On imagine que vous vous êtes beaucoup amusé à l'écriture de ce roman tant il est bourré d'humour pour lequel on rit souvent ? Je me suis en effet amusé, et j’espère que le lecteur s’amusera également. Pourtant, c’est peut-être mon roman le plus noir. Eugène Green ne serait-il pas en train de tourner en dérision les grandes luttes intellectuelles pour mieux les apprécier ? Non, je ne les apprécie pas du tout. Je me suis heurté contre ces gens toute ma vie, et comme ils s’imaginent représenter de vraies oppositions, et les seules alternatives possibles, mes

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ennemis dans chaque camp me voient comme un suppôt de l’autre. Pour les atticistes, je suis un asianiste, et inversement. Finalement, l'atticisme n'a t-il pas la valeur et la force de celui qui s'en réclame quelque soient les fins pour lesquelles il s'en réclame ? Je ne pense pas que l’atticisme ait une valeur réelle. C’est une forme de conservatisme qui cherche à conserver seulement les usages de ceux qui s’en réclament.

s’accorder. Cela n’a aucun rapport avec les termes anglais (ou la plupart du temps pseudo-anglais) que certaines personnes plaquent sur chaque phrase en croyant faire ainsi remonter leur cote de branchitude. Ces éléments-là ne sont que du bois mort, comme l’est aussi le « bon usage » des atticistes.

➤ Les atticistes Enfin, considérez-vous l'atticisme comme un idéal littéraire pour la sauvegarde de la langue ? Pas du tout. Beaucoup de lecteurs ne comprennent pas l’importance de la troisième partie du roman. L’idéal pour la sauvegarde de la langue, c’est ce que propose l’Académie des Sensibles, c’est-à-dire les jeunes de Sarconnières. Des gens comme Astrafolli veulent simplement « sauvegarder » leur propre langue, c’est-à-dire, en gros, l’usage de la bourgeoisie de la première moitié du XXe siècle, avec des racines qui ne remontent pas plus loin que le XVIIIe siècle. Si on veut que le langue vive, il faut qu’on connaisse tout son passé depuis La chanson de Roland - et qu’on ne refuse pas d’y intégrer de nouveaux éléments vivants, comme le langage montreuillois-subbosquien, qui vient d’ailleurs de la langue des Tsiganes sédentarisés de Montreuil-sousbois, et dont les racines sont sanscrites. Mais, comme le dit Julien, il faut les intégrer complètement, en faisant des éléments qui peuvent se conjuguer et

Eugène Green Gallimard 2012

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Entretien

Henri Loevenbruck Propos recueillis par Mélina Hoffmann / ©DR Il est des livres que l’on oublie aussi vite qu’on les a lus. Certains parviennent à nous tenir en haleine jusqu’à un dénouement souvent décevant. Il en est d’autres dont on tourne péniblement les pages dans l’attente d’un petit quelque chose en plus qui n’arrive pas toujours. Et puis il est des livres, plus rares, par lesquels on se laisse posséder, envahir ; des livres qui nous offrent bien plus qu’un moment d’évasion ou de détente, avec lesquels se tisse un lien étroit et dont l’empreinte résiste au temps. Nul doute que L’Apothicaire appartient à cette dernière catégorie. Entre le polar, le roman historique, le conte philosophique ou encore ésotérique, Henri Loevenbruck a préféré ne pas choisir, et autant dire qu’il a bien fait ! L’Apothicaire, publié en octobre 2011 aux éditions Flammarion, est le livre qui vous a demandé le plus de recherches, du fait du contexte historique dans lequel il se déroule. Comment s’organise la conception d’un tel ouvrage ? N’y a-t-il pas des moments de découragement, de lassitude face à l’ampleur de la tâche ? L’Apothicaire, c’est à peu près 7 ans de travail, dont 5 années de documentation, de lectures et de rencontres avec des historiens. C’est un bouquin que j’avais dans le cœur depuis très longtemps, que j’avais très envie de faire, je savais qu’il me prendrait plus de temps que les autres et je travaillais dessus parallèlement aux autres livres que j’écrivais. Mais non, il n’y jamais eu de moment de découragement, au contraire, beaucoup d’excitation  ! Je n’ai jamais pris autant de plaisir à écrire que pour l’Apothicaire.

Parce qu’écrire 1h par jour, c’est sympa, mais écrire 8h par jour pendant 6 ou 7 mois d’affilée, c’est vraiment rébarbatif, très solitaire et éprouvant. Je préfère largement la préparation qui permet de faire des choses très variées et qui est beaucoup plus excitante que l’écriture. Alors bien sûr, il y a des phases d’écriture qui sont jouissives, mais c’est finalement assez rare. Et c’est vrai que l’Apothicaire est le seul livre où j’ai pris du plaisir du début à la fin.

Plusieurs réalisateurs se sont intéressés à ce livre mais l’ont défini comme étant inadaptable. Pour quelles raisons ? Ca coûterait très cher. Un réalisateur m’a dit que ce serait plus jouable d’en faire une série télé, mais je n’en ai pas très envie. J’ai une confiance assez limitée dans la télévision française, donc je 56 - BSC NEWS MAGAZINE - préfèrerais N° 53 - DECEMBRE que2012 ce soit un long


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métrage. Mais même si beaucoup de réalisateurs l’ont lu, m’ont écrit et m’ont dit des choses adorables dessus, je sais que c’est un livre qui a moins de chances d’être adapté que les autres. En ce moment il y a d’ailleurs deux autres de mes livres sur lesquels des scénaristes ou des producteurs travaillent. L’Apothicaire, un jour peut-être… Vous dites que lorsque vous écrivez un roman, pour être sûr de vous remettre au travail le matin, vous vous arrêtez, le soir, au beau milieu d’une phrase que vous ne terminez pas. Une technique intéressante mais, cela ne vous empêche-t-il pas de dormir ? Non pas du tout ! D’abord rien ne m’empêche de dormir, car je dors tellement peu que quand je me couche c’est que je sombre de fatigue donc je m’endors très vite  ! Par contre, ça me pousse plutôt à me réveiller, c’est vraiment efficace. Car c’est dur, mine de rien, de se motiver tout seul lorsqu’on n’a pas quelqu’un qui nous dit de nous mettre au boulot le matin.

Vous rencontrez actuellement un large succès avec Sérum, un roman-série en six épisodes que vous coécrivez avec votre ami Fabrice Mazza et qui est publié aux éditions J’ai lu. Pouvez-vous nous parler un peu de cette expérience d’écriture à deux mains ? Quelles sont les contraintes imposées par un tel exercice ? Les contraintes, c’est nous qui nous les sommes imposées puisque nous avons voulu ce projet éditorial qui sort un peu de l’ordinaire. Fabrice, c’est quelqu’un que je connais depuis que j’ai 15 ans. C’était mon meilleur ami quand j’étais adolescent, et 25 ans après il l’est toujours. On est très très proches et on a toujours eu envie de créer des choses ensemble, on a d’ailleurs écrit des courts métrages qui ont gagné des festivals quand on était beaucoup plus jeunes. Puis il y a eu une phase de notre vie où on a fait chacun notre chemin de notre côté, et puis c’était écrit, on a fini par se retrouver et on a décidé d’associer nos complémentarités. Fabrice est un vrai créateur d’énigmes. Il a une rigueur structurelle à toute épreuve et il est dix fois plus patient et exigeant que

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moi. Moi je suis un fonceur, Fabrice m’oblige à pousser toutes les idées beaucoup plus loin que je ne le ferais si j’étais seul et ça c’est génial. La principale contrainte c’est le rythme de publication, puisqu’on essaye de faire un roman tous les deux mois, ce qui est très ambitieux et très fatigant. On écrit ensemble des synopsis très détaillés pendant de longues réunions de travail qui durent des semaines, des mois. On construit le roman, on écrit des résumés de tous les chapitres. Ensuite, il ne reste que la phase rédactionnelle, et ça c’est moi qui m’en charge pour que le ton soit le même du début à la fin du livre, car je sais d’expérience qu’écrire à deux c’est cassegueule. Une fois que j’ai fini ce premier jet, Fabrice le lit, il apporte des corrections, on en discute… Vous êtes également musicien, vous avez collaboré à divers projets musicaux dont notamment Molly Malone, le dernier album de votre ami Renaud sorti en 2009, et vous travaillez actuellement sur un projet d’album solo. On peut d’ailleurs visionner deux clips sur Youtube. Que trouvez-vous dans la musique que ne vous apporte pas l’écriture ? Beaucoup de choses. L’écriture, c’est quelque chose de très solitaire tandis que la musique c’est tout le contraire, elle n’a d’intérêt que quand elle est

partagée. Je ne joue seul que quand je compose, le plaisir de la scène et cette instantanéité de la création sont pour moi essentiels. Car quand on écrit un livre, on ne voit pas les gens le lire, il n’y a pas de partage humain direct avec les lecteurs, hormis les séances de dédicace mais cela ne dure que quelques minutes, alors que la magie d’un concert c’est que le public est là au moment de la création et il en est acteur. Car si le public est génial, ça pousse, mais si ce n’est pas le cas ça plombe… où ça peut aussi pousser parfois car c’est un challenge de conquérir un public qui n’est pas acquis à notre cause. J’ai toujours aimé la scène, j’en fais depuis que je suis très jeune. En ce moment je n’ai pas le temps et ça me manque énormément. Et puis, il y a aussi ce côté plus ludique de la musique par rapport à l’écriture. Mes romans me font vivre, c’est mon métier, il faut donc que j’en écrive au moins un par an. La musique, j’en fais d’une manière un peu plus dilettante, récréative. Je peux écrire une chanson en deux heures comme en deux ans, et je peux aborder beaucoup plus de sujets, notamment des sujets contemporains, d’actualité sur lesquels je ne pourrais pas forcément écrire un livre. Chaque chanson est une histoire et, dans une vie, on peut écrire beaucoup plus de chansons que de romans. C’est aussi cette

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diversité et cette immédiateté que j’aime dans la musique. Vous animez également depuis quelques mois avec une bande de copains une émission mensuelle de webradio intitulée ‘Cinémalt’. Dans une ambiance conviviale et chaleureuse vous parcourez sans langue de bois et sans modération – si j’ose dire  ! l’actualité du c i n é m a . Comment est née cette idée et quelle est votre a m b i t i o n  p o u r cette émission ? J’ai toujours adoré la radio, tous les jours je l’écoute. Quand j’étais plus jeune j ’ é t a i s chroniqueur radio dans des é m i s s i o n s littéraires, j’ai aussi été journaliste en presse écrite. Je prenais beaucoup plus de plaisir à être journaliste radio car il y avait, comme pour la musique, le partage avec les auditeurs, les autres chroniqueurs  ; il y avait la magie du direct et les deux niveaux de lecture entre ce qui passe à l’antenne et ce qui se passe dans le studio. C’est vraiment quelque chose de génial !

Mes six compères de Cinémalt, ce sont des gens avec qui je parle toujours cinéma. L’un d’eux est jour naliste spécialisé dans le cinéma et tous les autres sont scénaristes. Pendant un an, on avait un petit rituel qui était de se retrouver à peu près une fois par mois chez l’un ou chez l’autre pour parler cinéma tout en se faisant découvrir des whiskies assez rares, car nous sommes tous amateurs de Single Malt. Et un jour, je me suis dit qu’on avait tout pour faire une émission de radio. Je leur ai proposé, et ils ont tous été ravis. Alors évidemment, ce n’est pas une émission diffusable en hertzien, mais sur le web les choses sont plus libres. C’est un vrai boulot même si ce n’est qu’une fois par mois, et on essaye de faire ça de la manière la plus pro possible, tout en restant très potaches. On est une vraie bande de potes, on n’a ni producteur, ni publicité, donc aucune contrainte si ce n’est d’essayer de faire plaisir aux auditeurs. On est sincères et on s’éclate. L’émission est d’ailleurs disponible en podcast sur i-Tunes.

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Vous dites que «  l’objet de la littérature, c’est de relier les solitudes  ». Alors, la chanson, la radio, serait-ce un moyen d’échapper à cette solitude  ? De rompre le silence imposé par l’acte d’écriture ? Lorsqu’on lit un livre, il y a un partage d’émotions, et ce qui est magique dans ce partage c’est qu’il n’est pas physique. Je suis quelqu’un d’obsédé par la solitude et la mort. Le grand désespoir, pour moi, c’est que la naissance est un profond instant de solitude, et la mort est une expérience qui ne se partage pas. Ce qu’il se passe entre les deux, c’est du partage. La magie du livre c’est qu’il est intemporel et transfrontalier. Deux personnes à deux endroits différents du monde peuvent ressentir une émotion sur un bouquin qui a été écrit il y a 300 ans sans qu’elles ne se soient jamais rencontrées ni n’aient rencontré l’écrivain. Que pensez-vous de cette phrase : «  (...) il n'y a rien de plus triste que de mourir heureux » ? C’est un gros clin d’œil à Daniel Balavoine qui est pour moi un génie sous-estimé. A 26 ans il a écrit ‘Le chanteur’ qui est une chanson monstrueusement belle, tant du point de vue de la mélodie que des textes. Et la chanson finit par «  Je veux mourir malheureux pour ne rien regretter.  » Je partage évidemment ça parce que je suis tellement heureux de vivre que, pour moi, le seul moyen d’accepter la mort, ce serait d’être devenu malheureux.

C’est Andreas qui dit ça à son apprenti dans l’Apothicaire c’est ça ? (Sourires) C’est bien ça ! Bonne mémoire ! Vous avez fait le pari risqué de publier des romans dans des genres très différents tout au long de votre carrière : fantasy, thriller, polar ésotérique ou encore roman historique  ; un choix finalement payant puisque vos lecteurs vous ont semble-t-il suivi les yeux fermés  ! Alors à quoi peut-on s’attendre après Sérum ? Ce n’est pas un pari si risqué car il s’agit toujours de romans d’aventure, de littérature populaire. J’ai toujours eu peur d’être enfermé dans un genre, même si je le suis malgré moi de toute manière. J’ai toujours estimé que la qualité d’un roman ne dépend pas du genre auquel il appartient. Pour moi, le genre correspond à l’outil qu’un peintre va utiliser pour dessiner. Il peut choisir le pinceau, le couteau, le feutre, la gouache…, ce n’est pas ça qui va faire la qualité de l’œuvre. Voilà pourquoi je passe facilement d’un genre à l’autre. Je termine en ce moment le prochain Ari Mackenzie qui sera dans la série des Mackenzie c’est à dire du Rasoir d’Ockham et des Cathédrales du vide. Si tout se passe bien il devrait arriver en mai. Ensuite, viendra un roman sur lequel je travaille depuis 7 ans – un projet aussi long que pour l’Apothicaire – qui est sur la Commune et qui se passe à Montmartre. C’est un roman historique, évidemment, mais surtout un roman d’amour.

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C’est un Roméo et Juliette  ! L’histoire d’amour impossible entre un Communard et une bourgeoise. Cela fait des années que je rêve d’écrire un vrai roman d’amour, de l’assumer de manière complète. Car dans tous mes romans, si les histoires d’amour sont toujours assez importantes, elles ne sont jamais assumées, je les fais passer pour des intrigues secondaires. Je ressens la même excitation à préparer ce livre que pour l’Apothicaire. Quel livre emmèneriez-vous sur une île déserte ? Romain Gary, ‘La vie devant soi’, qui est extraordinaire, ou alors ‘La nuit sera calme’, qui est un dialogue entre lui et un ami et c’est fabuleux car on découvre vraiment qui il est. J’ai d’abord été enchanté par l’auteur, ses livres sont de loin les romans qui m’ont le plus touché de toute ma vie, et puis quand j’ai découvert l’homme je me suis dit en plus il est génial. S’il y a quelqu’un dans ma vie que j’aurais rêvé de rencontrer c’est lui. C’est l’auteur du 20ème siècle qui a le mieux su concilier le fond et la forme. Car dans un roman, il y en a souvent un qui l’emporte sur l’autre, et ce qui est incroyable avec Gary, c’est que c’était un grand conteur, il raconte des histoires magnifiques, qui sont superbement bien construites, émouvantes, et il le fait avec une langue magnifique. Pour moi le style de Gary est inégalé.

Et vous répondriez ? Non. Jamais. Si vous étiez : un quartier de Paris ? Les Abbesses une période de l’histoire  ? La Commune un pêché capital ? La luxure une chanson  ? Stance à un cambrioleur, Brassens un livre  ? ‘La vie devant soi’, de Gary une manie ? La (sur)ponctualité une citation ? La vie est un cabaret un moment de la journée ? La nuit un signe de ponctuation  ? Le point d’interrogation un temps ? L’imparfait du subjonctif un dernier mot ? woops Plutôt : musique ou écriture ? écriture rêve ou réalité ? Joker ! passion ou raison ? passion hier ou demain ? demain ange ou démon ? démon noir et blanc ou couleurs ? couleurs

Une question que vous aimeriez qu’on vous pose ? Est-ce que vous vous voyez arrêter d’écrire un jour ?

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Dictionnaires

Dictionnaire dans tous les sens Beaucoup pensent encore des dictionnaires ce que Wilde disait des chevaux : dangereux aux deux extrémités et fourbes au milieu. C’était avant qu’ils deviennent amusants ou délurés, pétillants et libérés. Au revoir tristesse ; aujourd’hui les dicos s’aiment à tout vent. LIVRE PAR MARC EMILE BARONHEID / Photo DR

M’enfin ! Déjà, le portrait en couverture de Monika Lewinski annonce la couleur  : ceci n’est pas une bible comme les autres. Du haut de ces pages bidonnantes autant qu’encyclopédiques, quarante-cinq années d’édition et quelque soixante titres au service du sourire vous contemplent. En fait, Jean-Loup Chiflet est à la componction ce que Jeanne Calment fut à la rente viagère  : un reproche sinistrement vivant. La culture du bougre est épileptique, comme dirait Jean-Philippe Smet. Ce dictionnaire va sonner le glas pour les marchands de

psychotropes. Du docteur Coluche au professeur Allais, de l’injection de Blanche à la greffe de Courteline, de la r é é d u c a t i o n p a t a p hy s i q u e à l a libération oulipienne, voici 700 pages de pintes de bon sang et la preuve que Wolinski a raison de présenter l’humour comme le plus court chemin d’un homme à un autre. Ceux et celles qui n’y figurent pas  ? Des victimes de leur sens de l’humour, au nom duquel ils pardonneront à Chiflet. Mais personne ne vous absoudra si vous ne lui offrez pas cette démonstration de décapage contrôlé !

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«  Dictionnaire amoureux de l’humour  », Jean-Loup Chiflet, Plon, 24 euros

De Sœur Emmanuelle à Rocco Siffredi … Ici on ne rit plus. Ce dictionnaire rock, historique et politique du sexe est on ne peut plus sérieux, n’en déplaise aux amateurs d’exhibitions fortes. Camille est un auteur bicéphale, fondateur de la rubrique Rue69 sur les questions de sexe et de genre à Rue89, puis créateur de Sexpress sur le site de L’Express où l’on goûte peu rigolos, faiseurs et autres libidineux de pacotille. Les articles sont rédigés avec le plus grand sérieux et l’information la plus récente (loi, protection des mineurs, femme fontaine …), n’exclut pas l’entrée plus légère mais tout aussi vérifiée (le zèle des Sœurs de la perpétuelle indulgence, la joydick, l’origine du verbe déconner). Quantité de renvois facilitent la consultation transversale d’un sujet horizontal. De abstinence à Zahia, en passant par le baise-en-ville, la chirurgie vulvaire, la Milf, Valéry Giscard d’Estaing et Simone Veil, sans oublier ce cher Prince Albert, l’ ouvrage s’adresse à toute bibliothèque d’honnête homme. A ce propos, on ne parle jamais d’honnête femme…

Le plus fun Qui a dit «  Par mes moustaches, j’ai cru voir un gros kiki  !  »  ? Si vous êtes à court d’arguments, face à votre pionne, c’est peut-être une échappatoire. Si ça échoue, offrezlui hardiment ce dictionnaire hirsute faussement déjanté, réellement intelligent. La réponse  : Sacha Grominet. Les ados vont adorer et accrocher d’emblée à ce parcours alphabétique original, puisque partant de l’abdomen pour aboutir aux zygomatiques. Les définitions et textes sont à la fois drôles et poétiques, parfois éminemment farfelus, mais sans faire l’impasse sur de rigoureuses notices anatomiques, complétées par des illustrations détournant des gravures anciennes, des dessins au trait, des photographies tramées explorant les diverses facettes du corps et plus largement ce qui fait de nous des humains. Une manière d’encyclopédie décalée, aux multiples niveaux de lecture et aux télescopages savoureux. Ainsi à la lettre B  : bouche-à-bouche, bourrelet, bourse, bouton … «  Dictionnaire fou du corps  », Katy Couprie, éditions Thierry Magnier, 33 euros

Pour frimer dans les dîners, mais pas que

« Sexe libris », Camille ; préface de David Abiker, Don Quichotte, 19,90 euros

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Derbord est-il présenté comme un bouffeur d’épaule  ? Qui lit chaque matin l’ Asahi Shimbun en écoutant le clapotis de l’eau dans son bassin de carpes  ? Parlez-vous modhave  ? Avec un peu de mémoire et beaucoup d’antisèches, vous allez épater la galerie, rendre Rachida datée et devenir LA référence trashique. Avouez que l’investissement (le prix d’un malheureux vernis à ongles) en vaut la chandelle. «  Dictionnaire impertinent de la mode  », Sylvie Barbier, François Bourin éditeur, 22 euros

Après une saillie bien sentie sur les réflexes pavloviens des fashionistas et le pouvoir absolu d’un quarteron de papes du consumérisme stylé, l’ouvrage «  appuie sur pause, pour nous permettre à nouveau de rêver ». Valérie Lemercier est-elle l’appât idéal pour hameçonner les quinquas friquées  ? Avons-nous vraiment besoin d’un ministre de la marinière progressive  ? Pourquoi Jean-Pierre

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Dictionnaires

Sous le sapin, les pages ! Beaucoup pensent encore des dictionnaires ce que Wilde disait des chevaux : dangereux aux deux extrémités et fourbes au milieu. C’était avant qu’ils deviennent amusants ou délurés, pétillants et libérés. Au revoir tristesse ; aujourd’hui les dicos s’aiment à tout vent. LIVRE PAR MARC EMILE BARONHEID / Photo DR

L’invention de l’utopie et autres plaisirs déterminants Vous ignorez qui est Emile Goudeau  ? Vous n’étiez pas le seul, avant que Luc Ferry n’entreprenne de l’épingler comme le véritable fondateur de la bohème parisienne, dans l’ ouvrage qu’il consacre à un mouvement présenté comme inventeur de l’utopie moderne, matrice de mai 68 et ferment de l’art contemporain. On n’attendait pas vraiment à ce tournant le sémillant bouteur de feu et arbitre des élégances intellectuelles du Figaro. La rigueur et la qualité d’analyse de son irruption parmi les hirsutes, jemenfoutistes et autres incohérents ont tôt fait de lever le

doute. Une riche iconographie épaule des extraits littéraires choisis avec bonheur. L’incursion de Ferry dans la galaxie fumiste débouche sur une intéressante mise en perspective de la bohème pour annoncer la mondialisation et décoder l’époque contemporaine. Joindre le futile au cartésien n’est jamais une mince affaire. «  L’ i n v e n t i o n d e l a v i e d e b o h è m e 1830-1900 », Luc Ferry, Cercle d’Art, 35 euros

Question de genre, mauvais genre ? Le travestissement, soit le changement de genre par l’habit, traverse l’histoire de l‘humanité pratiquement depuis les

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origines, mais il revêt des significations différentes selon les époques et les civilisations. Parce que l’homme a interdit l’espace public à la femme, il a été amené à prendre sa place. Ainsi, selon cet ouvrage, la femme grecque fut la première exclue de l’histoire du théâtre. Chantal Aubry aurait pu se satisfaire d’accumuler les documents iconographiques sur le sujet. A pareille sinécure, elle a préféré l’enquête, l’analyse, les exemples glanés au fil des siècles et des continents, la mise à nu des mécanismes d’éviction et de sublimation, jusqu’au renversement par une revendication transgenre dont le monde du spectacle vivant est, avec celui de la mode, le récent front de déploiement. Une contribution importante aux actuels débats prétendument libérateurs. «  La femme et le travesti  », Chantal Aubry, Rouergue, 39,90 euros

Femmes à la toilette En dépit de tentatives enthousiastes (*), le talent du peintre belge Théo Va n R y s s e l b e r g h e d e m e u r e

fâcheusement méconnu. Pascal Bonafoux a le bon goût de le mesurer à l’aune des Courbet, Seurat, Rembrandt, Memling, Manet et autres Rouault, à travers l’album qu’il consacre au thème de la femme à la toilette dans l’histoire de l’art, de l’antiquité à nos jours. Du bain à la mise en place de la dernière boucle d’oreille s’ébauche et se dessine l’irrésistible stratégie du désir. Longtemps, peindre une femme au bain sera demeuré inconcevable car considéré comme une invitation à la lascivité et aux excès démoniaques qui lui font cortège. Progressivement, la ruse puis la libération de l’intelligence auront raison des carcans. Sous le titre «  Je suis un voyeur », l’avant-propos rappelle que sans le désir, pas de peinture. Tout est dit. Le reste est pure délectation. «  Indiscrétion, femmes à la toilette  », Pascal Bonafoux, Seuil, 39 euros (*) Le musée de Lodève lui a consacré son exposition estivale 2012. Il en demeure le précieux catalogue «  Théo Van Rysselberghe, l’instant sublimé  », coédition EMP/Musée de Lodève, 36 euros (www.museedelodeve.fr)

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S’asseoir, se coucher et rêver Autre catalogue d’exposition, «  Design en Afrique  » dévoile et illustre un monde voué principalement à des artefacts supportant le corps, attestant une créativité en prise directe avec les attitudes, les mouvements, mais également déterminée par les motifs décoratifs dont les symboles renvoient à l’univers du sacré. En expliciter les lignes de force puis les subtiles nuances relève à la fois de l’érudition et de la profondeur s c i e n t i fi q u e . L e s d i f f é r e n t e s contributions en témoignent. Du souci individuel d’arborer son statut à l’incarnation de la vision du monde, de la transformation par-delà le temps et les frontières aux enjeux d’une production confrontée aux exigences d’un monde industrialisé, le parcours abondamment illustré - est riche d’enseignements, tant pour le béotien que pour l’amateur éclairé.

« Design en Afrique », s.d. Christiane Falgayrettes-Leveau, éditions Dapper, 27 euros Exposition en cours jusqu’au 14 juillet 2013 (www.dapper.fr)

Un certain Pablo P, artiste fulgurant «  Depuis ma naissance, j’avais toujours été entouré de photographes qui venaient régulièrement passer un jour ou deux à la maison/…/, s’imposaient pour une séance photo officielle/ …/ ou nous traquaient comme les paparazzi. Nous vivions ces moments comme des agressions. Parfois, nous devions poser et faire tout un cinéma pour eux. Avec Duncan, rien de tel. Tout était simple, naturel, y compris sa présence  ». Cette confidence de Claude Ruiz-Picasso cerne bien l’atmosphère de l’album  et de l’exposition qui l’illustre. Entre 1956 et 1973, David Douglas Duncan a réalisé ce qui est peut-

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être le premier photoreportage sur l’intimité d’un artiste et lequel  ! L’ouvrage fait dialoguer plus de 150 photographies et autant d’œuvres de Picasso, nous plonge dans l’intimité du travail et des recherches de l’artiste, réalisées à travers les médiums les plus variés : peintures, sculptures, céramiques, dessins, estampes, dont la toile monumentale des «  Baigneurs à la Garoupe  », accrochée au musée de Genève. « Picasso à l’œuvre dans l’objectif de David Douglas Duncan », Gallimard, 39 euros

l’exposition est visible au Musée d’art et d’histoire de Genève, jusqu’au 3 février 2013 (mah@ville-ge.ch) Et bien chantez maintenant ! Quinze berceuses ou mélodies qui en tiennent lieu, à la beauté intemporelle, enjolivées par les grandes voix de l’âge d’or du jazz, p o u r e n fi n i r a v e c l e s sempiternelles tinorossignoleries et autres chansons de circonstance. Ella Fitzgerald, Billie

Holiday, Nat King Cole, Sarah Va u g h a n , C h e t B a k e r, Ju dy Garland, Peggy Lee et quelques autres interprètent des incontournables ou proposent des titres moins connus. Même Sinatra y va d’une apparition, furtive il est vrai. Les paroles de chaque chanson apparaissent en version originale, avec, phrase par phrase, leur traduction en français par Valérie Rouzeau. Ce livre-disque devrait connaître le sort jadis réservé au bon vieux train électrique  : destiné en principe aux enfants, il sera emprunté plus qu’à leur tour par les adultes. Si, il existe une alternative salutaire aux jeux de brutalité massive ! «  Les plus belles berceuses jazz  », illustrations Ilya Green, Didier Jeunesse, 23,80 euros

A table ! Boisson symbole de la fête dans le monde entier, le champagne serait aussi un excellent vin de t a b l e . U n o u v ra g e p r o p o s e quantité d’anecdotes et d ’ é vo c a t i o n s p é t i l l a n t e s o u

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savoureuses, au gré de trente-cinq histoires collectées dans les grandes périodes de l’Histoire, trente-cinq menus d’exception, aux mets en accord avec le seul champagne. Elles convoquent une pléiade de pipeules tels Louis XV, Georges V, Pavarotti Ier, Picasso, Bill Clinton, Mitterrand, Gorbatchev, Charles et Diana et autres supposés gourmets, pour servir le prestige des grandes maisons. Le souci est manifeste de faire voir et complimenter l’armée champenoise. «  Champagne et chandeliers  », Bernadette O’Shea, Féret, 39,50 euros

mi-cuit, entier, en terrine, en potau-feu, en macaron, en bonbon, en carpaccio, poêle, pané, glacé. Etre sans prétention  : la manière la plus étourdissante d’en remontrer aux pontifes prétentieux. Ne mesurons pas notre plaisir, par la grâce de recettes expliquées dans le détail et illustrées de manière gourmande. Et avec ça, une chanson peut-être. Pourquoi pas «  Nous t’attendrons à la porte du gavage » ? «  Le foie gras dans tous ses états  », Philippe Mesuron, Albin Michel, 8 euros

Un bon foie pour tous

Les calories qui venaient du froid

Même les accros du produit connaissent peu la tarte Tatin au foie gras. C’est une des vingt-huit recettes proposées par l’enchanteur d’une table d’hôte dans le Périgord. Déjà auteur de « Fantastiques mes pique-niques » dans la même collection, il décline à présent le foie gras dans ses ressources multiples : cru, cuit,

Les initiés connaissent mais prononcent peu Fjällbacka, port de pêche suédois et port d’attache des romans policiers de Camilla Läckberg, laquelle y va de son livre de recettes. Diable, pourquoi madame Maigret et pas elle  ? Comme Mesuron, elle mise sur la clarté des explications et le caractère incitatif des photos.

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L’option géographique appelle les miroitements poissonniers, ce qui n’exclut ni le filet de cerf avec crème de panais et sauce au cassis, ni les Trois saveurs blanches de l’hiver, à propos de la composition desquelles vous aurez le bon goût d’enquêter. Si d’aventure vous débarquez dans l’univers gourmand d’Erica Falk (qui n’est pas la fille de Columbo) et du chef qui l’inspire, vous pourriez être tenté de lire tout Camilla. Un dessert dont nul ne vous tiendrait rigueur. «  A table avec Camilla Läckberg  », C a m i l l a L ä ck b e r g e t C h r i s t i a n Hellberg, Actes Sud, 29 euros

La nouvelle littérature à l’estomac Habituellement, la novice (pas la religieuse, l’autre) tient d’une main son livre de recettes et de l’autre flatte son faitout. Rien de tel ici. A gauche le litron, à droite le surin, sauf si vous êtes une gauchère contrariée. La légitimité de cette «  farce clandestine à l’usage des becs-fins  » repose sur Chantal Pelletier, flibustière littéraire, dont

le roman se livre à des entrechats avec les recettes culinaires de Miss Lunch et les dessins de Christine Barbe. Quand on sait que l’ équipement de toute cuisine qui se respecte compte au moins un fusil, une mandoline et un cul de poule, l’appel à la sérénade est manifeste. Il n’empêche, cet ouvrage vous en apprendra de belles et de gourmandes. Avouons un faible pour l’Axoa de lapin (ceux de la mère Pelletier sont toujours chauds à souhait) et fantasmons sans modération sur les Gâteries au café et les mérites de l’abricot fendu. «  Plat de résistance  », Chantal Pelletier, Miss Lunch, Christine Barbe, éditions 1973, 20 euros www.1973.fr

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Entretien

ARIANE BOIS

Dernières nouvelles du front sexuel Par Emmanuelle De Boysson / Photos DR

ARIANE BOIS

Dernières nouvelles du front sexuel

l’Éditeur

Echangisme, épilation intégrale, amour à trois, libido version bio… Nous sommes assaillis de recettes, de conseils psy pour pimenter notre sexualité. Difficile de résister à ces tendances, ces mises en scène, ces soi disant excitants. Dans ces 80 chroniques, Ariane Bois se met dans la peau de ceux qui ont expérimenté les nouvelles formes d’amour. On s’amuse, on sourit, on s’offusque. Grand reporter à «  Avantages  » spécialisée dans les problèmes de société, Ariane Bois met le doigt sur la force et les dégâts des diktats avec un zeste d’humour, un parfum d’interdit.

Comment avez-vous l’idée de vous l’impératif de la beauté, de la lancer dans des nouvelles érotiques ? jeunesse. Forcément la sexualité, c’est Je ne parlerai pas de nouvelles à à dire notre part la plus intime, est proprement érotiques, mais plutôt influencée par cet air du temps. Je sociétales; j’ai eu envie d’évoquer la mets donc en scène ou plutôt en sexualité dans ce qu’elle nous saynètes des hommes et des femmes renseigne sur l’état de notre monde. en proie à leur fantasme ou à leur Nous vivons au rythme des nouvelles cauchemar sexuel le plus inavouable technologies, des progrès de la et je les regarde s’en démêler ! science, du culte de la jeunesse, de la c o n s o m m a t i o n à 72 o u- tBSC r a nNEWS c e , MAGAZINE de Quel était votre projet ? - N° 53 - DECEMBRE 2012


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Je voulais parler du désir, de ses frustrations, des impératifs auxquels nous obéissons, du sexe comme métaphore des relations homme femme. Le titre, volontairement guerrier, exprime les batailles que l’on se livre et que l’on livre à l’autre  : il faut être beau, aimable, intelligent, riche si possible, performant au lit et d é b o rd a n t d ’ i m a g i n a t i o n , b r e f l’amour au XXIème siècle est un art difficile que j’essaie d’explorer avec humour mais en dénonçant aussi au passage quelque travers, obsessions, et tics de notre époque. Quelle image avez-vous voulu donner de la sexualité  ? Quel est votre regard sur la vie sexuelle aujourd’hui ? Jamais nous n’avons été aussi libres en apparence  : on peut, entre adultes consentants, réaliser tous ses fantasmes. Mais derrière cette liberté, se cache des diktats, des obsessions : regardez l’importance de la chirurgie esthétique, même intime, du corps avec tatouages et piercings, de l’âge avec le jeunisme ou les cougars, les préoccupations écolo même au lit, l’influence du porno sur les jeunes générations, l’injonction pour les femmes, même lorsqu’elles viennent d’accoucher, de monter au rideau … Entre les apparences et la réalité, il existe un fossé que j’ai voulu illustrer. Que se passe-t-il quand deux acteurs de film porno tombent amoureux  ? Comment réagir quand sa meilleure amie connaît un flou dans son identité sexuelle ? Pourquoi maigrir ne fait pas forcement avancer votre libido  ? Voilà des thèmes qui me servent à explorer la nouvelle géométrie amoureuse.

Qu’est-ce qui vous a inspiré dans ces petites histoires de séduction  ? Sontelles un peu autobiographiques ? Je suis romancière et j’ai vu dans notre nouvelle carte du Tendre une façon de confronter mes personnages à des fiascos amoureux en cascade et je suis aussi journaliste, spécialisée en sujets de société. Or, depuis quelques années, on voit poindre de nouveaux comportements amoureux. Connaissez vous le trouple, l’Air Sex, les polyamoureux, les sex -friends  ? Autant de concepts rigolos venus d’Amérique qui arrivent chez nous et que j’ai voulu confronter à la vraie vie … Pour ce qui est de l’autobiographie, je me retrancherai derrière le mot de Flaubert, «  Madame Bovary c’est moi !» . Ecrire de la littérature érotique est-il un exercice difficile ? Comment vous y prenez-vous ? Je ne décris pas des corps en action, donc je ne pense pas qu’il s’agisse d’un texte érotique à proprement parler mais j’évoque des situations où je me concentre sur le ressenti des personnages. Que se passe-t-il dans la tête d’une stagiaire victime de harcèlement au bureau  ? Comment peut on conjuguer libido et bio  ? Que se passe-t-il quand après la naissance on préfère son bébé plutôt que son mari  ? Comment l’achat de sex toys peut mener à la rupture  ? Pourquoi les hommes achètent ils des cadeaux aussi ridicules à la Saint Valentin ? Quelle ligne de conduite a adopter quand on retrouve un ex sur Copains d’Avant ou Meetic ? Voilà ce qui m’amuse. Si le trouble nait chez

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les lecteurs, c’est un plus mais ce n’est pas le but premier… Vous êtes-vous inspirée d’autres auteurs ? Lesquels admirez-vous ? J’aime beaucoup les «  short-stories », nouvelles très courtes américaines avec des auteurs comme Richard Yates, Alice Munro ou mon idole, Joyce Carol Oates. Il faut sur deux pages, trois au plus, trouver un ton, camper des personnages, décrire une situation et trouver une chute inattendue, un exercice difficile et jubilatoire. J’ai écrit 80 nouvelles, j’aurai pu continuer, tant les idées arrivent, ne serait ce qu’en tendant l’oreille, . Vous êtes journaliste à Avantages, parlez-nous de votre travail. De vos derniers coups de cœur, des sujets qui vous intéressent. Je m’occupe en effet des sujets de société et j’ai travaillé sur les nouvelles t h é o r i e s d u b o n h e u r, c h e z l e s économistes (Daniel Cohen par exemple ). Je suis passionnée par l’actu comme le mariage homo ou la consommation collaborative. Je travaille également comme critique littéraire pour ce magazine et pour Service littéraire et je lis environ 12 livres par mois. Enfin je termine un quatrième livre, un roman autobiographique dans la veine du premier «  Et le jour pour eux sera comme la nuit  » . Bref, heureuse et occupée !.

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Beaux-livres

De Beaux-Livres de Noël ! LIVRE PAR EMMANUELLE DE BOYSSON / Photo DR

Critique littéraire à Paris Match, Gilles Martin-Chauffier aime les romanciers. Son album «  Les Ecrivains, portraits intimes  » (éd Paris Match) est une galerie réjouissante de photos publiées dans l’hebdomadaire ou dénichées dans ses cartons. Raymond Queneau à table, Paul Claudel jouant aux cartes, Marcel Aymé, au café, Sartre, à un bar ; Gide au piano, François Mauriac, au pied d’un arbre, Malraux, dans son musée imaginaire. Surpris dans leur intimité, ces écrivains sont bien plus fascinants que ceux qui posent,

aujourd’hui, pour des photos de mode, retouchés, affublés de vêtements de marque, sur des trônes ou à moitié nus. Sagan for ever. Denis Westhoff, son fils, publie «  Françoise Sagan, ma mère  », (Flammarion), on y retrouve la petite fille passionnée de littérature, ses maisons, ses machines à écrire, ses voitures, sa bande de zozos. Libre, joueuse, discrète, pudique, mère aimante, la face cachée du charmant petit monstre. Un femme taraudée par le besoin d’écrire : « Écrire est la seule vérification que j'ai de moi-même... J'ai

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toujours l'impression d'aller à un échec relatif. C'est à la fois fichu et gagné. Désespérant et excitant ». Véritable joyau de la cartographie de la Renaissance, «  La cosmographie universelle  » selon les voyageurs tant anciens que modernes par Guillaume Le Te s t u , p r é s e n t é e p a r Fr a n k Lestringant (Arthaud) a été dessinée et peinte en 1556 par l’amiral de France Gaspard de C o l i g n y. Fr a n k L e s t r i n g a n t , professeur à la Sorbonne éclaire les enjeux d’une œuvre fantastique entre archaïsme et nouveauté de la culture de la Renaissance. Un livre fascinant.

vers les espaces infinis de notre imaginaire. «  J e l e s a i m e c o m m e ça  » (Denoël). Cet album de Kiraz sur ses parisiennes chéries est un délice. Miroir des comportements féminins depuis les années 50, ces jeunes filles croisées dans le métro ou à la terrasse d’un café sont indémodables. Elles courent, elles bougent… Au fait, après quoi c o u r e n t - e l l e s  ? E l l e s s o n t craquantes, élégantes, inattendues, elles en disent beaucoup sur nos vies de séductrices speedées.

Autre livre qui fait rêver  : «  Voyages imaginaires  de Jules Verne à James Cameron » par Farid Abdelouahab (Arthaud) : aventures sous marines, périples à travers le temps et l’espace, expéditions, ces voyages imaginaires sont un hommage au génie visionnaire des plus grands auteurs du cinéma et de la littérature  : Edgar Poe, Lewis Caroll, Jules Verne… des univers effrayants, singuliers et merveilleux

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Gilbert Sinoué, le méditerranéen C’est pareil à chaque rentrée  : on va voir ce que l’on va voir  ! Les pythies des cavernes éditoriales annoncent, qui le nouveau Flaubert, qui la réincarnation de Nathalie Sarraute. Au lieu de quoi on prend (presque) les mêmes et l’on recommence. Madame Chapeau fait son petit tour, on se vautre à nouveau dans l’inceste de citron et le déferlement reprend, du monceau d’illusions perdues. LIVRE PAR MARC EMILE BARONHEID

Une fois éliminée la littérature kleenex et filoutées cinquante nuances de gogos, place aux livres. La bibliographie de Gilbert Sinoué est édifiante comme le casier judiciaire d’un truand marseillais qui proclame son innocence . Il doit une part appréciable de sa notoriété au roman historique, genre qu’il met entre p a r e n t h è s e s ava n t p e u t - ê t r e , u n e séparation définitive. Son nouvel habit : le romanesque pur. Son héros  : un virtuose de la chirurgie. Le cadre : l’île grecque de Patmos. Depuis qu’un péché d’orgueil a transformé en tragédie une opération

certes délicate mais assurément à sa portée, Théophane, chirurgien défroqué, vit à l’aveuglette, comme les âmes qui hantent les îles chères à Séféris. Seul son fils Seymour parvient quelquefois à trouver le défaut d’une cuirasse désabusée. Il côtoie désormais des gens simples, peu nombreux, auxquels il prodigue des soins élémentaires en échange de pas grandchose  : des œufs, du lait de chèvre, des fromages. L’amour dure trois ans, selon un romancier-jet-seteur. La déréliction auraitelle la peau plus dure  ? «  Il ne me reste que mes souvenirs, comprends-tu ? Je m’y accroche. J’ai mal au corps tellement je

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m’y accroche et je me réconforte avec les images du passé ». Théophane croise la route d’un quatuor singulier  : Beba, une femme venue sur l’île ouvrir une pension de famille, Achille, son bâilleur de fonds et amant platonique, son fils Lucas et sa fille Antonia, jeune femme invalide, écorchée vive et débordant d’amertume. Antonia décourage avec un acharnement virulent les tentatives de dialogue de Théo, lequel s’obstine et trouve dans chaque rebuffade une raison d’insister. Sinoué raconte une valse lente des solitudes, le chassé-croisé entre rédemption et malédiction, la délicate mise en équation du désespoir et de l’utopie. Un projet fou germe dans l’esprit de Theophane. Mais à ce stade des affrontements et avec ce que le

romancier révèle de l’échiquier, est-ce encore l’esprit qui manœuvre ou, déjà, une autre force, moins rationnelle et plus sensible aux turbulences ? Gilbert Sinoué est un pêcheur aux leurres retors, au poignet assuré, à la fermeté tranquille. Il a même l’audace de lancer plusieurs lignes simultanément, les révélations successives constituant des appâts fatals. Solidement ferré, le lecteur remonte lui-même vers l’épuisette. Affronter ses blessures les plus profondes  : le chef-d’oeuvre du long tour de compagnon qui prépare au sublime métier de vivre. «  L’homme qui regardait la nuit  », Gilbert Sinoué, Flammarion, 19,90 euros

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Regard sensible sur le monde LIVRE PAR JULIE CADILHAC

Joel Egloff a un je ne sais quoi d'extra terrestre. Pa s besoin d'argumenter à ce sujet, tous ses lecteurs en conviendront. L'incongruité des situations qu'il croque déroute et de faits tout à fait banals , il tire une poésie singulière : sa narration atypique , son goût de l'absurde et du décalé en font un auteur à part et forcément à connaître .... Joel Egloff pose un regard si naïf et simple sur le monde qui l'entoure que ce dernier prend des airs étonnants. Libellules est un étrange roman en focalisation interne: une histoire sans histoire vue   au travers du regard d'un écrivain. Un recueil de tranches de vie dont les dialogues avec son fils sont sans doute les plus attachants. N'y cherchez

pas l'extraordinaire, le palpitant, le rebondissement... il semble au contraire que l'écrivain s'amuse à déjouer toutes nos attentes de lecteur; refuse le principe commode et divertissant du rebonds, des ficelles faciles du suspense. Adepte du cocasse et de l'épure , Joël Egloff s'attache à nous faire toucher du doigt des émotions fugaces mais puissantes . Ici tout est question d'exercice de style mais aussi de sensibilité et le talent réside dans l'humour délicat distillé dans les lignes que seul le lecteur de choix saura goûter à sa juste valeur. "Et malgré ma poitrine qui se serrait, j'ai pensé que c'était le cimetière le plus gai qu'il m'ait été donné de voir, avec ses rangées de tombes desquelles on avait bien pris soin de faire dépasser les têtes des défunts , qui garderaient ainsi à jamais le teint frais , grâce à la rosée du petit matin. " Libellules aux Éditions Buchet Chastel de Egloff - 15€

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Joël


Noël ensemble LIVRE PAR JULIE CADILHAC

Voilà une lecture idéale pour Noël! Une dose euphorisante de bons sentiments, une narration fluide   et   de l'humour pour rappeler que les fêtes sont l'occasion de dire aux siens qu'on les aime et redonner tout son sens au mot fraternité . Un "ensemble c'est tout" gavaldien dans un cadre provincial. Pas de doute que vous vous attacherez à Andrew Blake, le loufoque et généreux gentleman qui va révolutionner la vie des habitants d'un vieux manoir ou encore à la mystique Nathalie, à la bourrue Odile, à la romantique Manon ou encore à Philippe, Richard,   Méphisto , Youpla et Yanis. Pas

de prétention littéraire dans ce roman,  un roman à déguster simplement comme une bonne comédie cinématographique... D'ailleurs on ne serait pas étonné si on croisait son scénario un jour sur le grand écran .... "- Vous savez, mon truc, c'était plutôt la tôle. Les légumes, si j'en croisais, c'était pour les mettre en boîtes de conserve.... Blake s'aperçut immédiatement que sa plaisanterie pouvait compromettre la version officielle de son parcours, mais Odile ne releva pas et enchaîna : -Moi, je préfère les mettre au congélateur. Je trouve que ça préserve mieux leurs qualités gustatives. Dans les conserves, tout a le goût de tout.  " Complètement cramé de Gilles Legardinier Editions Fleuve Noir -  19,50€

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Livre

C’est Aragon qu’on émascule Le 24 décembre sera commémoré le trentième anniversaire de la mort de Louis Aragon. Il donnera lieu à quantité de cérémonies prestigieuses. Avant les petits fours, quelqu’un a été contraint d’avaler une couleuvre de dimension. Un roman du fou d’Elsa s’intitule « Tuer n’est pas jouer ». Prémonitoire ? LIVRE PAR MARC EMILE BARONHEID

Tous les chemins ne mènent pas à Aragon. Celui emprunté par Daniel Bougnoux s’apparente au sentier des douaniers. Une plage de Tunisie, une guide délurée, une lecture sensuelle de Blanche ou l’oubli. Le doigt dans l’engrenage, le début d’un compagnonnage passionné débouchant sur la direction des cinq volumes des œuvres romanesques complètes d’Aragon en Pléiade avec pour point d’orgue «  Aragon ou la confusion des genres  », pas de deux devenu pas de clerc, soleil d’Austerlitz couché à Canossa. Le principe est connu de la collection L’un et l’autre. Un auteur contemporain en admire un autre, pense à lui en se

rasant, souligne une proximité affective, suggère une connivence virtuelle, risque une identification. De l’exercice biographique comme un jeu de miroirs. Guy Goffette pour Verlaine, Roger Grenier pour Pascal Pia, Sylvie Doizelet pour Sylvia Plath figurent au nombre des réussites. Un Aragon étreint par Bougnoux, récit d’une stupeur devenue émerveillement, allait de soi. Sauf que. La relation d’une rencontre en 1973 et du comportement entreprenant du «  G r a n d é c r i v a i n  » e n v e r s s o n admirateur de 29 ans n’a pas plu, mais pas du tout, à l’exécuteur testamentaire d’Aragon. Cet ouvrage, qui contenait tout ce que ne permet pas la structure corsetée de la collection sur papier bible, était lié à la parution du tome V

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de la Pléiade. Ultimatum dans un gant d’acier trempé, au velours douteux. Conseils pris par Bougnoux auprès de deux avocats, dont l’arrière-petit neveu d’Aragon et réponses aux allures d’imprimatur. Plusieurs fussent allés à l’affrontement. Pas Bougnoux, trahi par son bâton de maréchal et traité comme Martine par Sganarelle  - «  Ce sont petites choses qui sont, de temps en temps, nécessaires dans l'amitié: et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection  ». Et l’on hacha, édifiante variation de l’art du mentir-vrai … « Blanche ou l’oubli », pierre de touche bougnouxienne, figure dans ce tome V aux côtés de « La mise à mort »,  « Tuer n’est pas jouer  », «  La valse des adieux », « Le feu mis », « Prénatalité », « Mini Mini Mi », « Le contraire-dit » et «  Théâtre/Roman  », livre essentiel qui veut éclairer de l’intérieur la totalité de l’œuvre d’Aragon. Plutôt que le dernier bloc de marbre d’un mausolée, cet ensemble se veut la consolidation ultime d’un bouclier dressé contre les flèches des Parthes cauteleux. Sept volumes auront été nécessaires (à l’ensemble romanesque, il faut ajouter

l e s d e u x vo l u m e s d e s Po é s i e s complètes ) pour assurer à Aragon un traitement autrement aimable que celui réservé à ce Marcel Proust qu’il tenait pour un « snob laborieux ». Incontestable, Daniel Bougnoux n’est pas contesté. Sauf s’il fait mine de franchir la ligne blanche de l’angélisme, auquel cas la vestale professionnelle se met à agiter ses vieux grelots et à menacer le garnement des pires mesures de rétorsion. Or Bougnoux est en état de dépendance amoureusement intellectuelle. «  par quels mystérieux ressorts me suis-je moi-même entiché de cette œuvre, jusqu’à faire d’Aragon ma drogue  ?  ». Le priver brutalement de sa dose d’Aragon c’est le mettre en danger. D’autant qu’il sait tout sevrage voué à l’échec. Bougnoux épuré, c’est Aragon qu’on émascule. « La confusion des genres », Daniel Bougnoux, Gallimard, L’un et l’autre, 19,90 euros « Œuvres romanesques complètes V », Aragon ; édition publiée sous la direction de Daniel B o u g n o u x av e c , p o u r c e vo l u m e , l a collaboration de Philippe Forest, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 69 euros prix de lancement jusqu’au 28/02/2013

DANIEL BOUGNOUX

ARAGON, LA CONFUSION DES GENRES

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Interview épistolaire

Par Sophie Sendra / Photos DR

Super-héros ou Superauteur ? Les Super-Héros comme fil conducteur pour expliquer les grands thèmes de la philosophie, il fallait y penser. C'est ce que Simon Merle présente dans son ouvrage atypique intitulé Super-Héros et Philo aux Editions Bréal. De cette publication ressort ici une correspondance entre philosophes. En répondant aux questions épistolaires de notre journaliste Sophie Sendra, Simon Merle nous montre l'étendue des pouvoirs d'un SuperAuteur. Le 23 novembre 2012 Cher Simon Merle, Lorsque j'ai reçu votre ouvrage  Super-Héros et Philo  (aux Éditions Bréal), j'ai été ravie de constater un peu de fraîcheur dans le traitement du sujet philosophique dans son ensemble. Je me suis naturellement dit qu'une discussion entre philosophes s'imposait.

Je pense que nous appartenons (à peu près) à la même génération et pour tout vous dire, je lisais des  Strange  et des  Marvel  lorsque j'étais plus jeune. C'est sans doute ce qui a attiré mon œil furtif lorsque j'ai vu votre titre. A défaut d'utiliser les Super-Héros dans mes cours, j'utilise le cinéma, mais il m'arrive de faire des liens avec ce sujet. Par exemple lorsque je parle de

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Freud et de la différence entre le principe de plaisir (je joue à Spiderman en sortant du film, je m'identifie au personnage) et le principe de réalité (le réalité se rappelle à moi lorsqu'à défaut de coller au mur, c'est mon visage qui se "colle" au sol, bien malgré moi et ma volonté de faire comme Spiderman) ! Tout ce qui peut servir à expliquer que la philosophie n'est pas un grand mot, mais une attitude, me convient. En  revanche, je soupçonne quelques irréductibles académiques de ne pas apprécier votre démarche. Que pouvez-vous me dire à ce sujet ? Car pour moi, l'origine des Super-Héros est tout d'abord géopolitique...ensuite, ils nous permettent de comprendre un certain aspect de la psychologie humaine (chez l'enfant et chez l'adulte). Bref, les plus académiques des philosophes coincés devraient y voir une source d'enseignements divers sur l'humain. Pourquoi la philosophie est-elle aussi mal défendue selon vous ? Enfin, il existe des mouvements aux ÉtatsUnis, ceux de "personnages" se déguisant en Super-Héros pour protéger les populations. Il ne font pas cela pour la blague, mais au contraire, ils sont sérieux dans leur démarche. Connaissez-vous ce phénomène urbain? Vous voyez, votre ouvrage provoque chez moi une avalanche de questions...mettez donc votre cape, d e s

interrogations m’assaillent de tous côtés, Bien à vous, Sophie Sendra Le 24 novembre 2012 Chère Sophie, Je vous remercie de prêter attention à mon ouvrage. J'aimerais en effet montrer qu'il est possible de faire sérieusement de la philosophie sans trop se prendre au sérieux. Philosopher, c'est avant tout prendre du plaisir à penser. Je ne crois pas m’être attiré les foudres des académistes, certainement parce que je bénéficie d’une certaine indifférence de leur part… Vous me donnez l’occasion de plaider pour une vulgarisation de la philosophie qui ne se résume pas à un vulgaire opportunisme. Il est vrai que le thème des Super-héros est très en vogue mais je ne crois pas à un simple effet de mode. V o u s évoquez votre intérêt nostalgique pour les Superhéros  ; cela me conforte dans l’idée que l a

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grande force de ce phénomène est de parler à chacun en passant par l’universel. Mon projet peut donc être très personnel tout en ayant vocation au partage. Je suis à la fois intimement passionné et objectivement pédagogue. En ce qui concerne la forme de mon ouvrage, elle se veut accessible, mais sans concessions. J’ai essayé d’aborder les problèmes classiques de la philosophie (l’identité, la liberté, la justice,…), tout en gardant un fil conducteur. Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est moins l’aspect psychologique, sociologique ou encore historique des Super-héros, que leur dimension exemplaire. Je crois que ce qui nous permet de saisir une idée, ou d’adhérer à des valeurs, ce sont les exemples. Si c’est le cas, les Super-héros sont des modèles qui nous permettent de mieux comprendre l’humanité et les idéaux qui l’accompagnent. C’est peut-être aussi la raison du succès populaire des Super-héros et de l’identification du spectateur. La double identité du héros est en particulier ce qui permet à chacun de se prendre au jeu. Le phénomène urbain que vous évoquez, et qui consiste pour certains individus à se déguiser afin de rétablir l’ordre dans leur propre quartier en est u n e manifestation extrême. Le

costume n’est donc pas uniquement un moyen de se déguiser, mais aussi une façon de revendiquer des valeurs. Cela montre enfin que nous n’avons peut-être pas réellement besoin des Super-héros car nous sommes tous capables d’héroïsme; ce qui n’empêche pas de donner un rôle incitatif et éducatif à ce genre de fictions.   Bien à vous, Simon Merle.  Le 28 novembre 2012 Cher Simon (puis-je?), Désolée de vous répondre aussi tardivement... la vie n'est pas toujours un long fleuve tranquille ! J'ai tout de même pris le temps de réfléchir à cette lecture atypique qu'est votre ouvrage. Vous expliquez que "ce qui nous permet de saisir une idée ce sont les exemples", mais alors qu'en estil des "super-méchants ou super-vilains" dont vous parlez rapidement à la fin de votre livre ? J'ai la fâcheuse habitude (tout du moins, un "tic de pensée" très caractéristique, visible dans ma thèse sur la conscience et la perception) qui me fait regarder systématiquement le revers de la médaille, puisque ce qui est accessible c'est ce qui est présent rapidement, je regarde ce qui est inaccessible au premier regard.

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Ainsi, le super-héros serait un exemple positif vers lequel nous nous  projetons  et les "super-vilains" le revers d'une même médaille, un "négatif" de nous-même ? C'est sans doute pour cela que ces "superméchants" sont attirants. Nous aimons le Joker pour son côté un peu (ou très) fou ; une attirance pour ce que nous ne pouvons être pour cause de Surmoi dirait Freud. Ainsi Les super-héros et leur double "négatif" seraient l'alliance  reflétant  le paradoxe humain. Ce serait là, une des raisons du succès de ce genre de BD.  Sur cette idée, une des caractéristiques de Batman est qu'il n'a aucun pouvoir (tout comme le Joker d'ailleurs), il est homme. Serait-il un exemple de ce qui se rapproche le plus de ce modèle de valeurs dont vous parliez ? Puisqu'il est humain dans ses capacités, il est un modèle accessible (plutôt que d'attendre d'être piqué par une araignée par exemple). Enfin, il semble y avoir une similitude entre le récit homérique et celui des superhéros. Êtes-vous en accord avec cette interprétation ? Au fait, une dernière question, à quoi ressemble le bureau du Super-Auteur que vous êtes ? C'est une question que je pose souvent à mes correspondants. Bien à vous, Sophie Le 29 novembre 2012 Chère Sophie, Je ne pense pas que les Super-vilains aient autant d’intérêts que les Super-héros, car le mal est plus facile à accomplir que le bien. Autrement dit, ils n’ont pas valeur d’exemples, mais de faire-valoir  : ils sont l’ombre qui met en évidence la lumière. C’est vrai qu’il peut y avoir une fascination, peut-être malsaine, pour les

figures du mal, mais malheureusement cela nous amène vers des formes d’irrationalité qui font difficilement l’objet d’un discours philosophique. On peut cependant distinguer plusieurs types de Super-méchants  : il y a d’abord les méchants malgré eux, victimes de l’infortune, les savants fous qui sont e n iv r é s p a r l e u r s p o u vo i r s e t l e s extraterrestres qui ont du mal à ressentir de la pitié pour les humains. On peut ici saisir les raisons du mal, et même parfois compatir avec le méchant. C’est le cas du Dr Octopus ou de l’homme sable dans Spiderman qui sont de réelles figures tragiques. Mais ce sont bien ce que j’appelle «  les agents du chaos  », comme le Joker, qui font preuve de la perversité la plus totale et qui provoquent en nous à la fois de l’attirance et de la répulsion. Ils incarnent un mal absolu et une tentation destructrice auxquels doit faire face l’innocence du héros.   Mon optimisme m’amène à penser que la tendance actuelle qui consiste à salir les Super-héros, les rendre plus faillibles et moins bons, est vouée en partie à l’échec. On peut bien sûr décrire un héros en proie au doute, à la tentation  ; mais s’il n’y résiste pas, peut-il encore garder son rang  ? Qu’est-ce qui le distinguerait dans le cas contraire du Super-vilain ? En cela il est vrai que le personnage de Batman tel qu’il est décrit dans les comics de Frank Miller et les films de Christopher Nolan est un Super-héros qui joue avec les limites du genre, sans cependant les transgresser. La nature humaine de ses pouvoirs et les aspects sombres de sa personnalité ne l’empêche pas de faire preuve d’un héroïsme à toute épreuve  ; Batman reste celui qui se sacrifie de façon désintéressée pour rétablir un espoir et un ordre auquel il croit. C’est aussi dans cette capacité à faire le bien malgré tout, que réside peut-être la

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SUPER HEROS & PHILO

différence entre les Super-héros et les monde, je prospecte, je cherche, je me héros de la mythologie homérique. balade dans les rayons des jouets afin de Achille, Ulysse et Hercule sont des trouver la perle rare qui fera plaisir aux personnages qui sont bien souvent enfants qui m'entourent. victimes de leurs passions  ; ils font Lorsque je tombe sur le rayon consacré davantage preuve de brutalité et de ruse, aux Super-Héros, les super-vilains sont en que de réelle bonté. Mais il leur manque bonne place et  suscitent  un intérêt non quelque chose d’autre, qui est à mon avis négligeable auprès (essentiellement) des essentielle  : ils n’ont pas cette double garçons. Ils les commandent au Père Noël, identité qui assure aux Super-héros leur au même titre que les super-gentils, non a n o ny m a t e t l e u r pas pour avoir à c o m p l e x i t é combattre ceux-ci, mais psychologique. pour les rendre aussi Voilà donc le genre intéressants que les de réflexions qui me Spiderman et Batman. Ils viennent à mon sont devenus aussi bureau, lorsque je n’y attirants que les Héros corrige pas des des films éponymes. copies. J’aime qu’il Lorsque je faisais soit rangé, pour référence à Homère, je faciliter la me dois de préciser ma concentration mais ce pensée. On ne peut n ’ e s t imaginer Ulysse malheureusement pas autrement qu'en toujours le cas. révélateur des paradoxes Actuellement il y h u m a i n s . règne même un joli Il  m’apparaît  comme un désordre composé de personnage peu piles de livres, de s y m p a t h i q u e 18 € cahiers de cours, bizarrement. De plus, Simon MERLE d ’ o u t i l s Homère est à l'origine, t e ch n o l o g i q u e s e t semble t-il, de l'histoire d’objets vintage… Mais j’aime beaucoup du Héros de roman (ou de BD), dont les la pièce dans laquelle il se trouve  ; j’y ai auteurs ont amélioré sensiblement les tous mes livres, mes CDs, mes vinyles et aventures et les personnages (l'anonymat mes instruments de musique. Beaucoup de auquel vous faites référence).  tentations à ne pas travailler, qui mettent à E n  r e v a n c h e , l e p e r s o n n a g e d e l’épreuve mon héroïsme…  Hancock  (révélé par le film de Peter Berg Bien à vous, en 2008) reflète cette complexité Simon Merle.  psychologique, cette  brutalité  dont vous parlez. C'est sans doute ce qui le rend très Le 30 novembre 2012 intéressant ; il ne ressemble à aucun autre. Revenons à vous...quel est votre héros Cher Simon, préféré ? Celui de votre enfance, celui du philosophe que vous êtes ? Avez-vous En cette fin d'année, je fais comme tout le également un "super-philosophe" qui tient 89 - BSC NEWS MAGAZINE - N° 53 - DECEMBRE 2012


le haut du pavé dans vos réflexions ? Votre bureau semble très "musical" (instruments, vinyles, Cds). Quelle est la musique préférée du SuperAuteur ? Je vais  revêtir  mon costume de Tornade, me consacrer à quelques activités et attendre votre réponse avec impatience, Cordialement, Sophie  Le 02 décembre 2012 Chère Sophie, Je tiens à m'excuser auprès de vous et des lecteurs pour le style de mes réponses, certainement trop sec et impersonnel. Seule la clarté et la transparence du propos me préoccupent, et j'en oublie parfois l'élégance. C'est aussi une façon de ne pas exposer mon identité secrète en me protégeant derrière le froid langage de la raison. Je vais faire un effort pour laisser place aux sentiments, et manifester ainsi avec plus d'évidence la grande amitié qui me lie à ces personnages fictifs que sont les Super-héros.  A vrai dire je n'aime pas tellement les Super-vilains, et je ne les aimais pas non plus en "jouets" lorsque j'étais plus petit, pour des questions d'affinités et de caractère. Mais je peux bien comprendre l'utilité pour les enfants d'incarner tous les rôles (le gentil et le méchant, le policier et le voleur, le  cowboy  et l'indien...) afin d'apprendre et d'expérimenter les différents points de vue, y compris celui du mal. N'est-ce pas en connaissant son ennemi qu'on arrivera à mieux le combattre?  Je maintiens malgré tout que les Superhéros sont bien plus sympathiques, et je suis d'accord pour considérer que c'est aussi cela qui les distingue des héros de la mythologie grecque. Même lorsqu'ils sont

un peu "brut de décoffrage", comme c'est le cas de Hancock, leur héroïsme prend le dessus sur la violence par l'intermédiaire d'une certaine maîtrise à acquérir. J'y vois même là l'essence du Super-héroïsme: un apprentissage et une éducation qui conduit à l'usage responsable et modéré des super-pouvoirs. C'est pour cela qu'il est bon d'avoir créé une école pour éduquer les X-men! Je suis content que vous me posiez la question de mon super-héros préféré. A vrai dire c'est une question que je me pose régulièrement, et qui n'admet pas une réponse tranchée. J'aime certains héros pour des raisons esthétiques (le costume, le graphisme des auteurs ou encore la réussite de certaines réalisations cinématographiques) et d'autres pour des raisons plus intimes, liées à mon enfance. Je me souviens avoir vu le film Superman 2 au moins une trentaine de fois et colorié bon nombre de comics en noir et blanc trouvés dans le grenier de mes grands parents, mettant en scène ce héros.   Sans doute pour toutes ces raisons réunies mes trois Super-héros préférés sont Superman, Batman et Spiderman. Quant à savoir quel est mon héros philosophe, cela est certainement fonction des périodes et des nouvelles découvertes que je peux faire. Mais Spinoza, par sa vie et son oeuvre a pour moi cette dimension exemplaire et héroïque. Et enfin, en  bon amateur de pop-culture, ma musique préférée est populaire et anglo-saxone. Les Beatles sont bien sûr une référence: leurs chansons incarnent à la fois l'universalité d'une bonne mélodie et une créativité géniale! Bien à vous, Simon.  Le 03 décembre 2012 Cher Simon,

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Nous voici au terme de notre correspondance... quelques lettres et déjà une insoutenable fin épistolaire. Même si parfois notre point de vue diffère quelque peu sur l'interprétation, et/ou le rapprochement entre littérature et SuperHéros, nous sommes, sur plusieurs points, en accord total. Je pensais, ce matin même, à l'apprentissage des Super-Héros et à l'éducation dans l'école des X-Men. Un petit côté épique très présent dans les romans d'apprentissages. Nous avons également en commun Les Beatles qui accompagnent souvent mon travail d'écriture. Le Jazz fait aussi partie de mon univers musical. La musique est une source d'inspiration suivant la teneur de ce que j'écris. La pop-culture est en effet un monde de créativité(s) qui manque parfois à la "modernité" dans laquelle nous nous trouvons. Votre façon "de ne pas exposer (votre) identité secrète" est sans doute ce qui vous rapproche le plus de Clark Kent et de votre Super-Héros préféré, Superman. Sans doute aussi, son côté très raisonnable qui se reflète dans votre style. En m'écrivant, vous êtes Clark Kent ; en écrivant votre livre, vous êtes Superman. Votre éditeur l'a compris puisque vous êtes présenté sous forme de Comics et non en photo, comme c'est l'usage. Ce fut un plaisir de vous lire, mais également d'échanger sur un sujet inhabituel. Vous êtes dans une tradition (très moderne) de l'esprit de Rabelais : distraire tout en apprenant. Le "froid langage de la raison" dont vous me parlez n'est pas présent dans votre ouvrage. Loin d'être anodin, ce dernier est utile à tous pour se frayer un chemin   au cœur des concepts et des auteurs. Quant à Spinoza, il est représentatif, par

son  Éthique,  de cet esprit héroïque et moral, fil conducteur des aventures des Comics. Il y a donc un lien invisible, mais bien présent, entre le philosophe (Spinoza) et le Héros de votre enfance.  Il semblerait même que votre "déguisement" de Clark Kent laisse apparaître votre costume de Superman ! Votre "identité secrète" n'est plus, vous êtes démasqué ! Ce fut un plaisir d'échanger ces quelques lettres avec vous. Le lien épistolaire n'est plus "tendance". Les messages courts et l'immédiateté jouent contre celui-ci. Une dernière question si vous me le p e r m e t t e z : u n a u t r e o u v ra g e e n perspective ? En espérant vous voir un jour, le temps d'un café...peut-être me livrerez-vous alors un peu plus de secrets sur votre identité de super-philosophe. Bien à vous, Sophie  Le 04 décembre 2012 Chère Sophie, C'est aussi avec regrets que se termine pour moi cet échange qui fut à la fois stimulant et amusant. Je vous remercie pour ce que vous dites de l'ouvrage et de son esprit rabelaisien ; cela ne peut me faire plus plaisir. Je suis aussi un vrai amateur de romans d'apprentissages et j'aime à penser que l'éducation de soi est une des tâches les plus  passionnantes. Le Super-héros en cela participe de cette exemplarité dont nous avons tous besoin pour nous élever. Cela m'amène d'ailleurs à votre dernière question, concernant mes projets futurs. J'aimerais beaucoup, sous la forme d'une thèse ou d'un ouvrage approfondi, traiter de la notion d'exemplarité au sein de la philosophie. Que ce soit pour comprendre une idée

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abstraite, ou pour être guidé dans nos actions, les exemples me semblent être au centre de notre compréhension du monde.  Le concept de l'échange épistolaire est original et permet de renouer, comme vous le dites avec cet esprit classique qui prend le temps de développer la pensée, sans la contrainte moderne de l'urgence et du rendement. Merci encore pour m'avoir fait partager cette expérience, et à bientôt peut-être! Simon Merle. 

connaissance de celui ou celle qui se dévoile dans un ouvrage. Simon Merle a dévoilé, ici, une partie de son « identité », mais ne le dites à personne, c'est un secret. Lisez son ouvrage et vous en saurez un peu plus sur les Super-Héros et la philosophie, vous pourrez ainsi acquérir un «  super pouvoir  », celui de mieux comprendre comment se forme la pensée humaine et celles des grands auteurs.

S'il fallait conclure Les discussions entre philosophes sont rares et plus encore lorsqu'il s'agit de thèmes atypiques. Ils se parlent souvent par ouvrages interposés. Les correspondances ont ceci de particulier, qu'elles révèlent bien souvent ce qu'on ne devine pas toujours, elles cassent les préjugés et permettent une meilleure

LE LIVRE CHOC SUR LES COULISSES DE LA CRISE GRECQUE Faillites Grecques Les vérités sur la crise grecque 310 milliards de dette publique extérieure, un état en banqueroute, comment et pourquoi en est-on arrivés là ?

de Nicolas Bloudanis aux Editions Xerolas « Une vision décapante qui éclaire d’un jour nouveau la crise de la dette

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Quand les élites font défaut CHRONIQUE PAR REGIS SULLY

Du livre très éclairant de Nicolas Bloudanis surgit cette sempiternelle question  : l’Histoire serait-elle un éternel recommencement ? Qu’on en juge : 1897 une commission financière internationale (CFI) regroupant les créanciers de la Grèce contrôle rigoureusement le budget de l’Etat qui a de grosses difficultés à rembourser ses emprunts. 2010 : mise en place d’une Troïka composée des représentants de la BCE, de la Commission Européenne et du FMI pour superviser ce pays dans l’incapacité de faire face correctement aux échéances de ses emprunts contactés les années auparavant. Donc à plus d’un siècle de distance, ce pays se retrouve presque en état de défaut de paiement et sous la tutelle d’organismes étrangers. En 1932, la même mésaventure affecta, une fois de plus, le peuple grec. Cette nation serait-elle vouée périodiquement à connaître de sérieux problèmes financiers ? La question n’est pas dépourvue d’intérêt car elle oblige à analyser les raisons de ces trois

quasi-faillites pour reprendre la terminologie de l’auteur. Cette malédiction tient à des données spécifiques à ce pays. C’est l’explication que fournit l’auteur en restituant son histoire depuis l’indépendance (1829) jusqu’à nos jours. Il met en exergue les causes de cette situation. En premier lieu, Il y a ce que Nicolas Bloudanis appelle «  les pesanteurs ottomanes  ». L’occupation turque a laissé le pays dépourvu d’infrastructures économiques et administratives. Plus grave, elle a pesé également sur les mentalités portées à la passivité et à l’indifférence aux affaires de la cité, le tout sur fond de corruption et de clientélisme. Il faut y ajouter des circonstances qui au fil du temps n’ont fait qu’alimenter cet état d’esprit. En 1923, à la suite d’une malheureuse intervention militaire contre les Turcs qui se termina par un fiasco, 1,2 million de Grecs furent chassés d’Asie mineure et vinrent se réfugier en Grèce qui ne comptait à cette époque que 5 millions

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d’habitants avec pour conséquence «  de renforcer le clientélisme et la corruption qui commençait à s’estomper quelque peu depuis 1909 » D’autres épisodes n’ont fait que maintenir ou mieux renforcer les pesanteurs évoquées plus haut. Il en est ainsi de la période de l’occupation lors de la deuxième guerre mondiale et surtout les conséquences de la guerre civile qui s’en suivit. Pendant plusieurs années, tout esprit critique fut banni car considéré comme subversif par le régime en place, une véritable chape de plomb s’abattit sur la Grèce étouffant toutes velléités de réforme donc de renouveau. La dictature militaire, au p o u vo i r d e 1 9 6 7 à 1974, ne fut pas une période propice à ébranler les certitudes antérieures. Mais au-delà de l’héritage ottoman, des c i rc o n s t a n c e s défavorables à une évolution des mentalités et des comportements des Grecs, l’auteur dresse un réquisitoire d’une extrême sévérité à l’encontre des classes dirigeantes qui ont parfois failli. Ainsi pour ne citer qu’un exemple entre 1828 et 1892 75% des emprunts ont été soustraits à des investissements productifs donc détournés au profit d’une caste dirigeante. Relever les mots utilisés pour qualifier les élites politiques serait éloquent. Au-delà d’une

corruption endémique,il faut y ajouter le clientélisme qui se concrétise par des effectifs pléthoriques dans la fonction publique et des passe-droits en tout genre, et parfois l’incompétence. Le tout aggravé par « des dynasties et des camarillas fermées au sein desquelles les fils succèdent aux pères, les neveux aux oncles et parfois les protégés aux protecteurs  ». Tous les maux engendrés par ces élites politiques peuvent se résumer à la politique menée par le PASOK lors de son accession au pouvoir en 1981. Une économie mixte, déjà bien avancée sous Caramanlis, se renforce par le rachat par l’Etat grec de nombreuses entreprises en difficulté, l’emploi y est maintenu artificiellement. Ainsi en 1986-87 l’Etat devient l’employeur direct de près de 45% de la population active, population qui bénéficie de prestations sociales non négligeables et de la sécurité de l’emploi. Le critère de sélection des cadres de ces entreprises tient plus de la proximité du parti au pouvoir que de compétences acquises. Le tout donnant l’illusion que l’Etat peut tout, mais cette politique est financée grâce à un endettement de plus en plus lourd et aboutira à la situation actuelle. La Grèce échappera-t-elle,un jour, à cette gabegie? Nicolas Bloudanis, après avoir

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dressé un tel tableau de son pays se devait d’instiller un peu d’optimisme, fût-il à dose homéopathique. Selon l’auteur, ce n’est pas du côté des élites politiques que le salut viendra, « car peut-on faire du neuf avec du vieux ?» mais plutôt d’un sursaut du peuple grec qui pourra alors imposer aux politiques, ses choix. Le salut peut venir également de l’Union européenne si celleci laisse une juste place aux souverainetés nationales. Ce livre passionnant aide non seulement à comprendre les mésaventures du peuple grec avec son lot de sacrifices, mais également soulève bon nombre de questions auxquelles certains Européens pourraient, eux aussi, un jour, être appelés à répondre.

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Théâtre

DIDIER GALAS

Texte Julie Cadilhac/ Photo DR

Après des études au Conservatoire de Marseille, Didier Galas intègre le Conservatoire National Supérieur d'art dramatique de Paris où il suit notamment l'enseignement de Bernard Dort, Claude Régy et Mario Gonzalez qui l'initiera au masque. Après avoir décroché la Bourse de l'AFAA de Kyoto, il reçoit quelques mois l'enseignement d'un maître de Nô puis un an plus tard, titulaire d'une seconde bourse, il suit à Pékin les cours d'un maitre d'Opéra de Pékin de la première compagnie nationale. Le comédien a également travaillé avec , entre autres, Philippe Clévenot, Ludovic Lagarde, Jacques Rivette, Bérangère Beauvoisin et Aurélien Recoing. Dans les années 90, dirigé par Christian Schiaretti, il joue Ahmed, une série de quatre spectacles écrits par le philosophe Alain Badiou, et pour lequel il sera nominé aux Molières en 1995 dans la catégorie Meilleur Acteur. Riche d'expériences diverses et pédagogue à l'ERAC puis à l'EPSAD, depuis plusieurs années maintenant, il se passionne pour la figure de Scapin-Arlequin et depuis 2010, il tourne avec un spectacle intitulé l'Arlequin de Trickster qui repose sur le jeu, le corps, le mime, la danse et le masque. Seul en scène, Didier Galas interprète ce valet glouton, farceur et naïf et invente un monde empreint de poésie et de féérie. Bas les masques, l'heure est aux questions...auxquelles le comédien s'est confronté avec pertinence et modestie.   Qu'avez-vous retenu de votre initiation au masque par Mario Gonzalez au Conservatoire National de Paris?

Ce qui me reste de plus important, c'est peut-être qu'il faut prendre le temps de jouer les actions sur une scène ; voilà ce que j'ai gardé de l'enseignement du masque. Cette

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règle que Mario appelait Les trois secondes, c'est à dire qu'il faut toujours prendre trois secondes avant de faire une action. Pédagogiquement, c'était  assez efficace. Après, ce travail sur le masque est un développement qui s'est fait au cours des années de façon autodidacte mais, puisqu'on parle de maîtres et de reconnaissance de maîtres, je dirais que l'enseignement de Claude Régy a été fondamental pour moi, même pour le masque. Même si son théâtre n'a  -en apparence - rien à voir avec le masque; il m'a  aidé à travailler sur une forme de sincérité avec moimême et de relation à ce que je sens, à l'instinct…et pour improviser, c'est important. Vous avez aussi suivi l'enseignement de maîtres japonais et chinois? J'ai fait fait du théâtre de Nô avec un maître et en Chine, j'ai travaillé avec l'Opéra chinois. Ce n'est pas ��vident de dire ce que ça m'a apporté directement car travailler quelques mois l'Opéra de Pékin n'est pas ce qui va faire qu'on va le maîtriser et pareil pour le Nô. Cela m'a permis par contre de vérifier que l'engagement corporel est fondamental en Asie, de manière évidente et traditionnelle….beaucoup plus que dans le théâtre traditionnel européen. La différence avec la Commedia dell'arte, c'est que les traditions du théâtre chinois ou du Nô datent de plusieurs siècles alors qu'en occident,

on n'a pas vraiment de tradition de mouvement aussi institué, aussi codifié. Je me suis ainsi confronté à une vraie tradition ; je veux dire par là qu'on ne sait pas comment jouaient les acteurs à la Renaissance lorsque la Commedia a été inventée. Dans le Nô, on sait comment on jouait au XIIIème siècle parce que, de père en fils, ça se transmet. On a une tradition en Occident à deux, trois générations et pas à quarante comme en Asie.Il y a une fascination des européens pour l'Asie bien réelle. Je la partage et j'ai pu vivre cette tradition. En Occident, on est ainsi beaucoup plus libre d'inventer.  Arlequin, figure centrale de la Commedia, vous a-t-il en quelque sorte choisi? Vous étiez davantage fait pour être Arlequin que Lélio ( l'amoureux) ou Zanni? Le travail sur Arlequin vient sur du travail sur le personnage comique de Scapin. J'ai beaucoup travaillé sur ce personnage dans le projet Ahmed écrit par Alain Badiou , imaginé à partir de ce personnage justement. Il y a eu quatre spectacles autour de ce projet ; ça a été un boulot très important. Scapin, c'est un valet qui peut être dangereux.. Il ne fait pas que rire de lui mais il rit aussi des autres et à partir de là, il peut devenir dangereux. J'ai fait des recherches a p r è s c e p ro j e t A h m e d e t j ' a i découvert qu'à l'origine ce personnage tire son nom d'un démon et qu'il n'est pas du tout le

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"L'idée de se masquer, c'est peut-être d'abord pour se démasquer vraiment." personnage amusant qu'on imagine: c'est un démon assez effrayant au fond mais , après, il peut faire rire évidemment. J'ai d'abord fait un solo dans lequel on voyait un Arlequin assez traditionnel et je suis arrivé à ce spectacle qui se nomme Trickster : ce mot anglais résume ce que je viens de dire. Le Trickster est un personnage très drôle, celui qui fait des tours, un farceur…aux Etats-Unis, le trickster est le démon à l'origine de toute la cosmogonie indienne des Sioux, des Apaches, c'est le coyote…C'est un personnage sacrément plus complexe que ce que l'on voit. Je peux jouer cet Arlequin de façon hyper classique et en même temps à partir de sa réalité historique, je l'ai amené ailleurs, j'ai fini par me l'accaparer.  Sur le masque initial d'Arlequin, il y a une sorte de bosse, souvenir d'une corne évoquant le diable… Tout à fait. Le masque est à part entière un personnage de votre histoire théâtrale... J'ai découvert le masque au Conservatoire et , avant de l'essayer,

je ne trouvais pas ça terrible; ça ne m'attirait pas beaucoup. J'avais le souvenir de parades à Avignon qui ne me plaisaient pas; je voyais des gens dans la rue qui hurlaient et se forçaient à rire et que je ne trouvais pas cela drôle. Ce côté "je me travestis, je me maquille, je mets des machins sur ma tête"…sachant qu'au carnaval de Venise, j'avais trouvé que, par contre, le masque était séduisant parce qu'il cachait et qu'il avait  de la discrétion : l'idée qu'on ne sait pas ce qu'il y a derrière, cette élégance de disparaître me plaisait… Quand j'ai vu un copain mettre le masque au Conservatoire, ça m'a assez impressionné de voir tout à coup quelqu'un qui devenait quelqu'un d'autre. Ce copain, dès qu'il a mis le masque, je ne le voyais plus. C'était un bon acteur qui était parti dans une improvisation intéressante car il n'en faisait pas des kilos; son corps devenait autre, son visage n'était plus là et donc on voyait mieux son corps. Le masque permet de devenir quelqu'un d'autre et l'on se révèle d'autant plus. J'ai lu à ce propos une interview de Jean-Louis Trintignant dans le TGV magazine dernièrement que j'ai trouvée assez

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touchante : il disait qu'il était très timide au début de sa carrière et qu'il avait joué des personnages où l'on mettait des masques comme pour se chercher soi-même et il ajoutait "maintenant je suis devenu moins timide à force de jouer des personnages et c'est comme si je pouvais enlever le masque et être qui je suis".  L'idée de se masquer, c'est peut-être d'abord pour se d é m a s q u e r vraiment.  Comment choisiton son masque? C'est avec Erhard Stiefel que je travaille. J'utilise plusieurs masques dans ce spectacle et je suis soucieux de la qualité de la forme: Erhard est un sculpteur plasticien qui a fait les Beaux-Arts. Il y a une épure dans son travail qui m'inspire. Ce sont des formes hyper simples mais assez stylisées. Il ne faut pas juste que ça représente un visage , il faut qu'il y ait un regard esthétique sur le masque. 

Dans votre Arlequin de Trickster, quelle est la part d'improvisation? En amont? durant le spectacle même? Je suis parti d'un texte écrit mais je ne suis pas un écrivain, je suis un écrivain de plateau: j'écris , j'ai besoin d'avoir du texte, je peux m'inspirer de textes et écrire le mien à partir de ça. A partir de là, je répète et là, l'improvisation a une grande part; j'improvise comme un danseur, c'est à dire que le corps est fondamental et le silence aussi. Souvent j'enlève des parties de texte pour laisser du silence. Le spectacle évolue tout le temps; à c h a q u e représentation, je continue à travailler; les répétitions sont donc en continu. Comme Claude Régy  qui est présent à toutes ses représentations, même s'il n'est pas sur scène, et qui les retravaille ensuite, qui est tout le temps en train d'essayer d'affiner. Durant la représentation ensuite, je suis en train de chercher donc il y a une forme d'improvisation,

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en tous cas de présent, et depuis que j'ai joué au Japon, il y a même un moment d'improvisation complète qui va faire partie du spectacle.  Une forme de mise en danger? C'est une mise en danger , oui, mais je n'improvise pas n'importe comment, je suis dans un cadre et l'objectif est qu'on ressente le fait que j'improvise.  C'est jubilatoire pour le public…. C'est jubilatoire,oui, enfin j'espère ( rires). Si vous deviez citer un Arlequin qui vous a marqué? Que j'ai vu jouer , il n'y en a pas. Dont on m'a parlé, je peux en citer deux. Le plus proche de nous, c'est Marcello Moretti qui était le premier Arlequin de Giorgio Strehler; il a travaillé avec Jacques Lecoq aussi. Cet Arlequin m'a passionné. Le deuxième était contemporain de Molière; il ne se nommait Domenico Biancolelli et jouait avec Scaramouche : il a écrit un livre sur son travail et il m'a beaucoup inspiré pour faire le spectacle.

répondre à cette question. Je dirais que le rire peut venir de plein d'endroits  mais en tout cas, le rire burlesque est musical et rythmique. Il y a des rires burlesques dans mon spectacle: ils viennent d'une écriture rythmique, corporelle: le corps est soumis à un rythme, à des cassures, à des ruptures et tout ça provoque du rire. Le rire burlesque, c'est du rythme et de la musique. Je travaille sur une écriture burlesque mais de là à dire que ça va faire rire; je n'ai pas cette certitude; je ne suis pas encore assez devenu maître sur la question.

Les Dates Les 17 et 18 janvier 2013 à la Scène Nationale de Sète et Bassin de Thau (34) Les 6 et 7 février 2013 au Théâtre de la Coupe d'Or ( Rochefort) Les 27 et  28 mars 2013 au Rabelais à MeytheR)

A votre avis, comment fait-on rire? Qu'est-ce qui provoque le rire sur un plateau? J'ai vu , il n'y a pas longtemps, un spectacle qui s'appelle L'art du rire de Jos Houben qui a la prétention fondée  car il en a les moyens - de

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Rencontre

Jean-marie

BESSET Gilbert DésVeAux

&

Texte Julie Cadilhac/ Photo Marc Ginot

Après avoir suivi une formation d'art Natif de l'Aude, Jean-Marie Besset dramatique auprès de Véra Gregh et grandit à Limoux jusqu'à son baccalauréat. Diplomé de l'ESSEC et de Claude Aufaure, Gilbert Desveaux l'IEP de Paris, il partage ensuite son temps fonde sa compagnie de théâtre entre New-York où il écrit et la France où consacrée à la présentation de textes ses pièces sont jouées. Directeur délégué inédits. En 2000, en association avec au Théâtre de l'Atelier pour une saison, il Jean-Marie Besset, ils fondent un festival sera élu également au conseil de théâtre annuel, NAVA, dans la région d'Administration de la SACD et depuis de Limoux. En 2010, il devient directeur 2002, il fait partie du comité de lecture du adjoint et metteur en scène associé au Théâtre du Rond-Point. Nominé dix fois Théâtre des 13 vents. En tant que aux "Molières", il a reçu de surcroît de producteur ou metteur en scène , il a nombreux prix prestigieux qui consacrent participé à de nombreuses aventures son travail de dramaturge et de théâtrales et a signé 13 mises en scène traducteur de pièces dramatiques. de pièces de Jean-Marie Besset dont, Auteur de plus d'une quarantaine pour ne citer que les dernières en date, d'oeuvres, il a signé aussi le scénario Perthus, RER, Tokyo Bar et Rue de original du film La propriétaire avec Babylone. Il s'attaque cette saison au Jeanne Moreau et développé plusieurs sulfureux et spirituel Oscar Wilde avec son scénarios à partir de ses pièces dont professeur des premières heures en Lady Grande école, réalisé par Robert Salis ou B r a c k n e l l . Av e c s p o n t a n é i t é , encore La fille du RER avec André enthousiasme et perspicacité, il nous Téchiné. Depuis janvier 2010, il est explique les raisons de ce projet Wilde et directeur du Théâtre des 13 vents, le CDN nous quitte - Urgence du plateau oblige! Languedoc-Roussillon de Montpellier. Il a - quelques minutes avant la fin de traduit cette année une comédie l'interview car les répétitions n'attendent d'Oscar Wilde basée sur un quiproquo pas!  amoureux pour une mise en scène de son ami et directeur adjoint du Théâtre des 13 vents, Gilbert Désveaux. Qu'apprend-t-on au contact quotidien de l'écrivain irlandais  Oscar Fingal O'Flahertie Wills Wilde , cet auteur dandy à qui la plupart des critiques de son époque reconnaissaient  «  de l'intelligence, de 104 l'art- BSC et du NEWS style»? MAGAZINE - N° 53 - DECEMBRE 2012 Rencontre avec Jean-Marie Besset qui s'est prêté au jeu de l'interview avec élégance et sagacité.


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Comment vous êtes-vous rencontrés et avez-vous été amené à travailler ensemble? Gilbert Désveaux : Très simplement. En 1989, nous avions un ami commun qui était un fou de théâtre et d'opéra et il allait tout voir. J'étais moi aussi très avide de découvrir et grâce à lui, j'ai découvert toute la période Chéreau à Nanterre, Arias à Aubervilliers etc…. Un jour, il m'a dit qu'il avait un ami qui avait écrit une pièce  sur la rencontre de De Gaulle et Pétain. J'avais lu un article à ce sujet dans le M o n d e puisque la famille De Gaulle faisait alors un procès à Jean-Marie: je suis donc allé voir Villa Luco, la première pièce de Jean-Marie montée par Jacques Lassalle, reprise au ParisVillette; Jean-Marie jouait le rôle du jeune lieutenant et il était question d'une rencontre fictive entre De Gaulle et Pétain en 45/46 après la guerre..A

l'époque, j'avais l'impression - pas tout à fait fondée mais quand même- que le théâtre public était le lieu du metteur en scène, l'époque de Chéreau, Planchon, Lavaudant, Vitez, Lassalle, Strehler, Koltès , et que tous ces grands metteurs en scène qui ont révolutionné le théâtre dans les années 60/70, à part quelques uns, visitaient et revisitaient seulement le répertoire classique… Jean-marie Besset: A part Vitez…car une des réussites de Vitez est d'avoir fait connaître des auteurs nouveaux comme René Kalisky. C'est là-dessus que s'était fracassé selon moi Jean Vilar alors que Vitez a réussi à faire venir des noms nouveaux sur la scène française. Gilbert Désveaux: D: De l'autre côté, je voyais un théâtre privé où, certes, il y avait beaucoup de pièces inédites, surtout anglo-saxonnes, des pièces de divertissement avec souvent des vedettes et un répertoire au mieux léger, au pire franchement débile. Or, ce soir-là, avec la pièce de JeanMarie, j'ai vu un théâtre qui était celui

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que j'avais envie de voir. On s'est très bien entendu tout de suite avec Jean-Marie ; 3,4 ans plus tard, j'ai fondé ma compagnie avec laquelle j'ai monté Pour un oui pour un non de Sarraute, puis Jean-Marie a écrit Grande Ecole et c'est donc en 94 / 95 qu'on a commencé cette première aventure t h é â t r a l e ensemble. Et on n'a plus jamais arrêté. Quelle a été la genèse de L'importance d'être sérieux? Jean-Marie Besset: Ça fait des années que les pièces de Wilde font partie de mes préférées dans la littérature dramatique et que je voulais adapter une de ses comédies. Il y a quelques années, Michel Fagadau - qui dirigeait la Comédie des Champs Elysées - m'avait proposé de traduire la quatrième comédie de Wilde, Une femme sans importance; une pièce qui commence comme une comédie et qui finit en mélodrame un peu pesant, peut-être une de ses pièces les moins abouties et, bon, le projet ne s'est pas fait mais - en mémoire de ce travail- j'ai ajouté une réplique de

cette pièce dans L'importance d'être sérieux!  Je suis traducteur, passeur de textes anglo-saxons ou américains en France et, pour la quasi totalité des oeuvres que j'ai traduites, j'étais le premier passeur. La première exception à cette règle a été la pièce de Tennessee Williams, un tramway nommé désir. J'ai accepté de re t r a d u i re c e t t e pièce et d'autres  parce que je ne t ro u v a i s p a s l e s t r a d u c t i o n s satisfaisantes. Dans le cas du Tramway nommé désir, c'était une traduction de Cocteau et Paul de Beaumont, très éloignée de Tennessee Williams et qui n'en restituait pas du tout la musique. C'était plus une pièce de Cocteau en fait. Pour adapter un auteur, je trouve qu'il faut être soimême un auteur et souvent les auteurs ne parlent pas suffisamment bien anglais pour traduire….du coup, ce sont souvent des universitaires qui traduisent.

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"Les personnages de Wilde disent: non, n'attendons pas demain! il faut que chaque moment soit exceptionnel." Jean-marie Besset

Qu'est-ce qui vous séduit particulièrement dans le personnage d'Oscar Wilde? Gilbert Désveaux: En me repenchant sur le volume Pléiade, son roman, ses contes , ses écrits philosophiques, je trouve que Wilde  a une pensée plus complexe et brillante qu'il n'y paraît. Il a une vraie vision du monde; il vit en pleine époque victorienne, ultra puritaine et il se crée un autre système de valeurs. Il revient à la métaphysique grecque et ce que j'adore chez lui, c'est que tout passe par le contact de l'art . Pour s'extraire et rendre possible la vie sur terre, il faut fréquenter les oeuvres d'art; en étant artiste et en créant soi-même mais aussi en étant spectateur; C'est un esthète, on le caricature en disant "dandy" mais ses théories esthétiques sont une vision du monde par l'art.

l'antiquité gréco-romaine avec le catholicisme…je pense par exemple à Véronèse. Cette conversion au catholicisme était une sorte de repentance? Jean-Marie Besset: Non, d'autres ont fait de même à l'époque. Il a écrit beaucoup sur sa conversion au catholicisme et ça lui a servi…. Wilde est une figure tragique. C'est un des hommes les plus brillants et amusants du siècle et à que ,tout d'un coup, l'on

Jean-Marie Besset: Oui, c'est un artiste qui fait la synthèse de l'antiquité, du préraphaélisme, du retour à un art d'avant la révolution industrielle mais aussi il y a le retour au catholicisme et en ce sens, il réalise à la fin du XIXème siècle ce qu'ont fait , à Venise, les peintres de la contre-réforme puisque c'est un retour du catholicisme qui magnifie le corps , qui unit le corps de

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"Ce que j'adore chez Wilde, c'est que tout passe par le contact de l'art . Pour s'extraire et rendre possible la vie sur terre, il faut fréquenter les oeuvres d'art; en étant artiste et en créant soi-même mais aussi en étant spectateur" Gilbert Désveaux

a fait payer d'avoir approché trop près le soleil. Son char tombe en quelque sorte et il se retrouve au fin fond du trou puisqu'il est condamné à deux ans de travaux forcés pour homosexualité. Il est tourné dans une roue à aube , deux heures le matin , deux heures le soir et un jour, il est tombé et s'est blessé à l'oreille et c'est de cette blessure -dont il n'a jamais

été bien soigné -qu'il est mort deux ans après sa libération. Un supplice et une trajectoire à la Théophile de Viau en France. Une dimension pop star, comme Sarah Bernhard ou David Bowie mais une fin tragique.    Quand vous avez traduit, vous êtesvous imposé des règles, une ligne directrice?  Jean-marie Besset:  Ce qui est difficile pour traduire, c'est que la logique de la langue anglaise, dans l'épigramme, est très différente de la langue française. Pour être technique, le génie de la langue anglaise, c'est l'adjectif, sa multiplication, épithète ou attribut, et la multiplication de l'adverbe alors que ce qui dynamise une phrase en français, ce n'est pas du tout l'adjectif , c'est le choix du verbe. Pour établir le même humour en français, il faut complètement tout changer. Pour dire exactement la même chose avec le même esprit, il faut faire exploser la phrase.  

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"Toutes les filles finissent comme leurs mères. C’est la tragédie des femmes. Aucun garçon ne finit comme la sienne. C’est la tragédie des hommes. " Oscar Wilde

Pourquoi avoir choisi de traduire le titre L'importance d'être sérieux alors qu'on le trouve aussi sous la forme L'importance d'être constant? Jean-marie Besset: Je suis revenu au titre original qui est The importance of being earnest : il y a un jeu de mots comique sur le prénom puisque les jeunes filles veulent épouser un garçon se nommant Er nest. La traduction italienne, c'est L'importanza di chiamarsi Ernesto, c'est comme si j'avais traduit:

L'importance de s'appeler Ernest. L'histoire du jeu de mots, je trouve, est absurde or en français, ils ont voulu trouver un prénom qui évoque aussi une qualité. C'est absurde parce que constant ne veut pas dire sérieux : on peut être constant dans le vice et dans le crime ! Ces jeunes filles veulent épouser un garçon sérieux qui ne mène pas une vie de patachon. C'est d'ailleurs une obsession des mères des jeunes filles : "est-ce que c'est un garçon sérieux?". La pièce a été traduite pour la première fois en 43, c'est à dire cinquante ans après sa création en Angleterre sous le titre De l'importance d'être constant et Anouilh l'a ensuite notamment traduit: Il est important d'être aimé et moi, j'avais comme idée ce titre-là: Ernest n'est pas sérieux ( ce qui a son importance) mais le théâtre de Boulogne qui nous accueille n'en a pas voulu. Monter cette pièce, c'était en premier lieu le plaisir de parler d'amour? Gilbert Désveaux : Exactement. Le plaisir d'explorer aussi l'écriture de Wilde bien sûr. La pièce est comme une comédie de Marivaux, ce qui est

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le plus important, c'est l'amour. Wilde, les deux garçons, les deux filles, les exactement à la même époque que deux couples garçon-fille et chaque Sigmund Freud - ils sont garçon en plus s'invente un double. contemporains dans deux sociétés To u t s e d i f f r a c t e a i n s i . I l y a très puritaines -  ont la même intuition: aussi ,davantage en filigrane que c'est le sexe qui guide les êtres dans Le portrait de Dorian Gray, l'idée humains. On croise dans cette pièce d'une identité double : même si  deux jeunes hommes très libres et Oscar Wilde ne revendiquait pas une guidés par leur sens qui vont bisexualité ou une homosexualité, il bousculer deux avait une femme, jeunes femmes ; et des enfants et…des création la figure tutélaire de amants. Il avait une d’être sérieux pensée contre son Lady Bracknell qui d’Oscar Wilde nouvelle traduction Jean-Marie Besset incarne une espèce époque, très libre, mise en scène Gilbert Désveaux d'ordre victorien, de se laisser guider Claude Aufaure, Mathieu Bisson, Mathilde Bisson, Matthieu Brion, v e r r o u i l l é , par ses envies ; il Arnaud Denis, Marilyne Fontaine, Margaret Zenou cadenassé. avait donc cette double vie, cette Jean-marie Besset: idée platonicienne collaboration artistique Régis de Martrin-Donos, scénographie Gérard Espinosa, Lady Bracknell est de chercher sa costumes Alain Blanchot, lumières Martine André, son Serge Monségu quand même assez moitié pour devenir arbitraire , un peu l'être complet du 15 au 26 janvier 13 Théâtre des 13 vents comme la Reine de quand on la trouve.  04 67 99 25 00 theatre-13vents.com coeur dans Alice au pays des merveilles. Claude Aufaure Elle est joue à la fois une complètement femme et un despotique et a ses homme: il participe règles à elle. à cette dualité aussi… Vous avez pu dire que cette pièce  Gilbert Désveaux: Oui, c'est grâce à repose aussi sur l'idée platonicienne l'adaptation de Jean-Marie parce de la recherche de son double… que ce n'est pas écrit ainsi au départ. Gilbert Désveaux: La pièce est Des soucis d'efficacité et de construite sur l'idée du double: elle est production au départ. en deux parties, l'une en ville, l'autre à la campagne. S'opposent là une Pourquoi le choix d'un homme pour Londres sophistiquée et cultivée et la interpréter Lady Bracknell? campagne sauvage et sensible. Il y a

L’Importance avec

Production Théâtre des 13 vents

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Jean-marie Besset: C'est une vieille tradition du théâtre, ça remonte évidemment d'abord à l'antiquité où tous les rôles de femmes étaient joués par des hommes. Ensuite, les matrones étaient souvent incarnées par des hommes et Lady Bracknell est d'ailleurs décrite comme une "Gorgone". Gilbert Désveaux: C'est une femme qui s'est mariée pour accéder à une position sociale , un titre et elle se bat pour que sa fille ait la même chose. Lord Bracknell, que l'on ne voit jamais dans le pièce, a l'air d'être une poule mouillée qui ne sort pas de chez lui. Lady Bravcknell est une femme chef, très masculine et ,de part le rôle qu'elle a à tenir, elle abdique une certaine féminité. 

sa descendante directe en quelque sorte…De plus, Claude Aufaure joue également le révérend qui est aussi effacé que Lady Bracknell est castratrice. C'est une pièce à la forme très traditionnelle…quelle touche personnelle y apporte Wilde selon vous? Gilbert Déseveaux: Wilde avait besoin des droits d'auteur pour vivre et il écrivait sur commande. Il avait un cahier des charges; ce n'est pas Georg Büchner écrivant la mort de Danton: il est dans le souci de faire un succès. Il était , en outre, passionné  par la chose théâtrale et avait décortiqué les pièces de ses prédécesseurs : Shakespeare, celles de la restauration anglaise….et j'ai aussi vu, en le côtoyant,  à quel point

Jean-marie Besset: Il y a aussi la question de la comédie anglaise où les jeunes gens sont aimables et les vieux sont grotesques. Tradition qui date de Molière sauf que chez Wilde, les jeunes gens sont moins fades que dans les pièces de Molière. Ils existent à part entière, comme dans les comédies de Corneille d'ailleurs. L'idée d'un homme pour interpréter Lady Bracknell est venue aussi du fait que j'avais adapté une pièce matrice de celle-là, qui datait de 1841, Le bel air de Londres, qui s'est joué durant tout le XIXème siècle anglais et dans laquelle le rôle grotesque est celui d'un homme; c'est Robert Hirsch qui jouait le rôle alors. Lady Bracknel est

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Je voulais, au départ, donner le titre suivant à la pièce : "Ernest n'est pas sérieux ( ce qui a son importance) " Jean-marie Besset

Wilde était connecté à la production littéraire française que ce soit Hugo, Dumas Fils…. sur la question de la structure. D'ailleurs, à la fin de la pièce, on retrouve un peu les ficelles d'happy end de Molière. Sa patte? On pourrait dire que , contrairement à Feydeau, qui est dans une sorte de haine de ses personnages bourgeois, mariés et empêtrés dans les coucheries, Wilde se projette dans ses personnages et les aime. Il met de son esprit. Quand on côtoie Wilde, qu'apprendton? Jean-marie Besset: C'est un peu comme quand on rentre dans une pâtisserie, c'est euphorisant. C'est comme lorsque Mary Poppins saute dans le dessin , on se dit qu'on aimerait vivre dans ce monde….et comme c'est un peu pour ça qu'on fait du théâtre en général car c'est le seul moyen qu'on a trouvé pour échapper au temps qui passe. En effet, l'espace de la représentation est entre parenthèses ; la répétition et la représentation sont des façons de défier la mort puisque chaque soir, quand Hamlet entre en scène, il ne sait pas qui a tué le roi et il a toujours trente ans et, si les interprètes vieillissent, les personnages, eux, restent éternels. Dans les comédies de Wilde, c'est un univers où il fait beau et où tout

le monde a de l'esprit. Certes il y a des intrigues mais ce serait idéal de vivre comme ça tout le temps. Le message de Wilde, c'est peut-être une foi dans l'ici et le maintenant de la vie. C'est très épicurien. C'est le contraire des gens qui croient au progrès en pensant que demain serait mieux qu'aujourd'hui. Vous savez, on dit souvent que les gens qui se suicident croyaient aux lendemains qui chantent et qu'ils ont été déçus. Les personnages de Wilde disent: non, n'attendons pas demain! il faut que chaque moment soit exceptionnel. C'est une leçon de vie pour tous les moments: même quand il fait gris, qu'on n'a pas le moral, il faut s'habiller, se pomponner et y aller !  Wilde lui-même présentait cette pièce comme « Une pièce légère comme l’air écrite par un papillon pour des papillons »…pour la monter, êtes-vous tous sortis de votre chrysalide? Jean-marie Besset : L'écueil des acteurs français qui font des comédies, c'est qu'ils jouent comique et en général, l'effet est que ce n'est comique que pour eux. La comédie vient souvent du fait qu'il y a une naïveté chez le personnage et qu'il faut prendre les choses très au premier degré . Les personnages ne sont pas des porteparoles de l'auteur mais des

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personnages à part entière. Je crois qu'il faut qu'ils prennent les choses au sérieux justement. D'où l'importance d'être sérieux. Il a été choisi une scénographie qui conserve le côté mondain…l'avez-vous mis en exergue aussi dans la langue? Jean-marie Besset : Non, j'ai cherché une langue pas trop compassée parce qu'on se fait aussi beaucoup d'idées sur la façon dont parlaient les gens de cette époque. J'ai pris un vocabulaire qu'on trouve chez Gide dans les Faux Monnayeurs. Comme les personnages sont jeunes, ça m'importait aussi qu'ils soient assez insolents par rapport au révérend. Enfin, si vous deviez citer un aphorisme d'Oscar Wilde que vous feriez bien vôtre?

Les Dates Du 15 au 26 janvier 2013  au Théâtre des 13 vents, CDN de Montpellier Du 30 janvier au 5 février 2013 au Théâtre de l'Ouest Parisien ( Boulogne -Billancourt) 

Jean-marie Besset : Dans la pièce, quelqu'un dit : " C'est la vérité pure simple" et l'autre répond : "La vérité n'est jamais pure et elle est rarement simple." Gilbert Désveaux: «  Toutes les filles finissent comme leurs mères. C’est la tragédie des femmes. Aucun garçon ne finit comme la sienne. C’est la tragédie des hommes. »  

L’actualité du théâtre sur le bscnews.fr

Retrouvez chaque semaine sur le bscnews.fr des chroniques de MAGAZINE pièces, -des de comédiens, 116 - BSC NEWS N° 53 interviews - DECEMBRE 2012 de metteurs en scène et de nombreuses personnalités du théâtre.


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Théâtre

Christelle Mélen

Depuis ses études théâtrales à Rouen puis à l'Université de Paris VIII, Christelle Mélen conçoit, écrit et met en scène pour les enfants et les adultes des spectacles qui permettent d'aller à la rencontre des jeunes publics. Chacune de ses pièces tente de répondre à des questionnements soulevés par la société qui nous entoure. Les géants d'ocres pâles a été imaginé d'après le texte de Kitty Crowther intitulé "Annie du Lac". On y retrouve une petite fille lasse de vivre au bord de son lac et qui se demande pourquoi les choses sont ainsi. Elle fait la connaissance de trois géants qui ont besoin de son aide avant qu'une terrible malédiction ne s'abatte sur eux. En chemin, elle rencontrera l'amour. Curieux, nous avions envie d'en savoir davantage sur ce spectacle doté de superbes marionnettes de toutes tailles qui aborde la question de l'univers intérieur de chacun et de son imaginaire. Propos recueillis par JULIE CADILHAC / ©2012

L'histoire des Géants d'ocre pâle, c'est d'abord une rencontre avec un livre. Quels souvenirs de votre première lecture?  J’ai découvert l’univers de Kitty Crother avec son album «  L’enfant racine  » une histoire forte avec des dessins qui fourmillent de petits détails crayonnés drôles et décalés. Un livre qui parle d’une enfant différente, de sa solitude. J’ai lu ensuite tous ses albums et j’étais sûre d’avoir trouvé une auteure qui me permettrait de questionner le sens de nos vies. « Annie du Lac », l’album que j’ai retenu pour le porter sur la scène, m’a profondément touché, écrit sous la forme d’un conte, il me permettait d’avoir plusieurs niveaux de lecture et il était très optimiste sur le fond. Cela faisait longtemps que je voulais aborder

ces thèmes «  recherche personnelle, quête de soi, univers intérieur, monde imaginaire » avec les jeunes publics afin de leur permettre de réfléchir et de rêver. Quelles particularités d'Annie du Lac vous ont semblé idéales pour la monter en pièce de théâtre? L’histoire d’Annie est un conte onirique, un long cheminement de la solitude à l’amour partagé, une quête personnelle. Annie se transforme, se métamorphose et c’est très important d’un point de vue dramatique. Ce texte me permet également de questionner le théâtre. La place des comédiens et techniciens, celui du récitant. Comment tous peuvent fabriquer une histoire vivante et fragile, celle d’Annie du lac.

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Si vous deviez en trois phrases résumer l'histoire de ce roman jeunesse…vous diriez? Il faut parfois se jeter à l’eau pour aller à la rencontre de l’autre. On est petit avec la solitude et grand avec l’amour. Rien de plus beau qu’un coucher de soleil (il faut voir le spectacle pour comprendre cette dernière phrase, quoique que Kitty Crowther les dessine très bien) Avez-vous rencontré l'auteur? Etait-ce indispensable pour vous ou au contraire, non, cela aurait trop influencé votre propre vision du spectacle? J’aurais aimé la rencontrer, je lui ai écrit pour l’inviter à partager cette expérience du passage de l’album au plateau de théâtre. C’est un cheminement intéressant, un mélange doux et savoureux. En 2010, elle a reçu le prix Astrid Memorial Award pour l’ensemble de son œuvre et de ce fait, elle est énormément sollicitée pour des rencontres et ne peut avoir ce temps. J’espère qu’elle pourra découvrir le spectacle achevé.   Kitty Crowther d i t :  « Écrire et dessiner des histoires, pour moi,  c’est  un  peu  comme  mieux apprivoiser le monde qui m’entoure. Je n’essaye pas de faire  des  livres  plaisants  mais  des  histoires  q u i m ’ i n t é r e s s e n t p r o f o n d é m e n t .  D’ailleurs,  je  n’ai pas  l’impression de décider,  ce sont elles qui me choisissent ". Pourriez-vous dire la même chose pour vos mises en scène? Mettre en scène un spectacle et fabriquer sa scénographie et ses personnages, c’est tenter de répondre à des questionnements soulevés par la société qui m’entoure et la vie en général. C’est souvent la nécessité qui détermine mes choix et mes priorités  . Chaque spectacle en entraîne un suivant à des périodes bien déterminées de ma propre existence et cela semble sans fin. Il n’y pas de réponse mais une multitude de questions. Les équipes artistiques se suivent 120 - BSC NEWS MAGAZINE - N° 53 - DECEMBRE 2012


et ne se ressemblent pas. Elles ouvrent des mondes. Annie, c'est surtout l'histoire d'un "voyage intérieur, celui de l'imaginaire, du mental» d'où l'utilisation des masques et des marionnettes? Annie du Lac est muette et masquée en début du spectacle. Elle quitte son masque et ses carapaces pour apparaître nue et fragile en tant que comédienne à la fin du spectacle. C’est une manière de montrer sa transformation mais également de faire apparaître sa prise de conscience et sa prise de parole. De la même manière, les personnages géants sont des protagonistes du théâtre, récitants et régisseurs qui sont mis en échos par des marionnettes géantes pour finir par disparaître et laisser le comédien seul face à lui-même. Cela revient à montrer du théâtre puis un questionnement sur la réalité elle-même. La marionnette est magique, elle montre la réalité sous un autre jour, comme un miroir grossissant.

Vous avez voulu, comme le fait la littérature jeunesse, utiliser "le monde des grands aux petits par un changement d'échelle"…pouvez-vous nous expliquer comment cela se matérialise sur le plateau? Les géants Grandir c’est s’élever au-delà de ses expériences personnelles et chercher l’explication logique et la connaissance rationnelle. Platon recherche la véritable valeur derrière les apparences. C’est le départ vers une libération intellectuelle. Sur le plateau nous avons des petites marionnettes de 3cm et des marionnettes géantes de 3,5 m. Je mélange les genres et les hauteurs. Les comédiens et les marionnettes, les ombres et les vivants, pour tenter de trouver un sens à ce qui n’en a pas. Enfin, pouvez-vous nous expliquer comment s'est fait le choix de cette distribution?

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Sous forme de laboratoire et d’expérimentations, j’ai fait travailler une dizaine de personnes dans des images et une préfiguration esthétique. Ils se sont emparés des rôles d’Annie, des géants, récitants, ont joué avec les marionnettes et les images (celles qui ont servi de base à mon travail de création) Pour le théâtre de marionnettes, il est difficile d’improviser sur un plateau nu et des premiers choix de matériaux sont nécessaires. Au bout de ces journées de frottement, l’équipe s’était trouvée d’elle-même. C’ était une évidence pour tous. Nous avions une Annie et trois géants. Je n’avais plus véritablement à choisir, c’était le plateau qui avait décidé pour nous.  

Les Dates Les géants d’ôcres pâles Texte : Kitty Crowther Mise en scène : Christelle Mélen Régie : Georges Torky Avec : Sandrine Clémençon Marc Pastor Mathias Beyler

Théâtre de Nîmes – Création Du 18 au 22 mars 2013 (10R) Théâtre Jean Vilar à Montpellier Du 26 mars au 29 mars 2013 (4R) Le Chai du Terral - St Jean de Vedas Le 10 avril 2013  (1R) Théâtre de Mauguio Le 24 avril 2013  (1R)

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Cinéma

The Master La combinaison de grands acteurs et d’une cinématographie époustouflante

Texte Candice Nicolas Le petit dernier de PTA a déjà fait sa sortie sur les écrans américains et arrive en France le 9 janvier 2013. Après un carton à la Mostra de Venise, il est vivement attendu aux Oscars. Fidèle à ses prédécesseurs («  Magnolia  », «  Punch Drunk Love  », «  There will be blood  »), «  The Master  » combine jeux de grands acteurs et cinématographie époustouflante.

Au lendemain de la deuxième guerre m o n d i a l e , F re d d i e Q u e l l ( J o a q u i n Phoenix) souffre d’un grave syndrome post-traumatique et a bien du mal à se réinsérer à la société. Très violent, plus que tourmenté psychologiquement, et alcoolique chronique, il s’essaye à quelques petits jobs sans grand succès jusqu’au jour où il s’écroule ivre mort sur le

yacht de Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman), son futur mentor. Ce grand manitou de «  La Cause  » adepte de croyances aussi intéressantes que discutables accepte avec curiosité et philosophie le passager clandestin qui devient rapidement un patient, un ami, un membre de la famille. Lancaster est à la tête d’un culte en pleine croissance, qui n’est pas sans rappeler celui de la Scientologie fondé par Ron Hubbard, et qui intrigue autant qu’il dérange – tout comme ce film d’ailleurs. A ses côtés, sa femme Peggy (Amy Adams) le soutient voire l’inspire mais les langues se délient quand Lancaster s’agite contre ses détracteurs. Son propre fils pense que cette «  cause  » n’est que charlatanisme, mais Freddie ne démord pas, à moins que… Vous allez adorer ou détester «  The Master  ». L’intrigue se déroule très lentement, les dialogues sont parfois pesants, la photographie est sublime et le tourment intérieur des deux hommes magistralement tourné. Nous, on a adoré, n’en déplaise à Tom Cruise et à ses acolytes.

The Master (Paul Thomas Andersen, 2012)

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Culture

Panorama des littératures francophones d’Afrique Texte Babusha Verma L’Institut français produit Panorama des littératures francophones d’Afrique, le premier manuel numérique consacré aux lettres africaines rédigé par Bernard Magnier, dans le cadre du Congrès mondial des professeurs de français qui s’est tenu à Durban, en Afrique du Sud, en juillet 2012.

Panorama des littératures francophones d’Afrique BERNARD MAGNIER

Il existe plusieurs manuels et anthologies discutant les conditions d’émergence et l’évolution de la littérature francophone d’Afrique. Mais Bernard Magnier, à l’initiative de l’Institut français, présente actuellement Panorama des littératures francophones d’Afrique, le premier manuel numérique consacré aux lettres africaines, consultable sous la forme d’un PDF et téléchargeable gratuitement n’importe où dans le monde. Journaliste, Bernard Magnier collabore à diverses revues et radios et dirige la collection « Lettres africaines » aux Éditions Actes Sud. Auteur de Rêves d’hiver au petit

matin (Éditions Elyzad, 2012) et de Renaissances africaines (Bozar books/ Bruxelles, 2010), il a également publié La Poésie africaine (Mango, 2005), une anthologie illustrée pour jeunes lecteurs. Et dans l’objectif de démontrer la richesse et la diversité créative des littératures francophones d’Afrique, Magnier, avec le Panorama, propose un parcours de la littérature écrite en française sur le continent africain depuis les années 1930. Divisé en sept chapitres selon une approche à la fois thématique et chronologique, cette nouvelle ressource littéraire s’adresse aux enseignants et aux apprenants de français, et plus largement aux francophiles. Du Maghreb à l’Afrique du Sud et du Sénégal à Djibouti, de Léopold Sédar Senghor aux auteurs contemporains, y incluant Ahmadou Kourouma, Ken Bugul, Tahar Ben Jelloun, Yasmina Khadra, Alain Mabanckou et bien d’autres, cet ouvrage en l’espace d’une centaine de pages présente 250 œuvres de près de 150 écrivains.

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Le livret constitue multiples entrées thématiques: la révolte contre le pouvoir colonial, les enfants-soldats, la famille, les femmes, les villes, l’émigration, le retour au pays etc. ainsi que des entrées par ouvrages et par auteurs. Mêlant tous les genres: le roman, la poésie, les pièces du théâtre, les essaies, les recueils de contes, de nouvelles, les bande dessinées, l’ouvrage présente des synthèses de chaque titre (pas d’extraits) accompagnant des itinéraires biographies des écrivains. Défiant la division typique établie entre le Nord et le Sud, Magnier dans son Panorama, «  afin d’appréhender le continent dans sa globalité

g é o g r a p h i q u e  » , p r é s e n t e d e s thématiques communes dans une perspective historique et géopolitique. Ce répertoire numérique offre une vision enrichissante de la création littéraire africaine en français et donne une grande visibilité aux voix pertinentes du continent africain. Panorama des littératures francophones d’Afrique par Bernard Magnier est téléchargeable en format PDF sur le site www.institutfrançais.com

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L’amour dans la vie des gens

Sophie Fontanel ROMAN

PAR MELINA HOFFMANN

en réalité, une fois commencée, il est difficile d’en interrompre la lecture ! Car on s’y retrouve forcément, dans nombre de ces morceaux de vie. C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques de l’amour, quoi que l’on écrive à son sujet, il y aura toujours quelqu’un pour s’y retrouver.

« Admettre que, certaines personnes, l'amour qu'on leur porte les émeut. Mais que c'est peutêtre leur maximum. » Ce livre n’est pas un roman. Il ne raconte aucune histoire. Où plutôt, il les raconte un peu toutes. Sophie Fontanel nous parle d’amour. En toute sincérité, en toute simplicité, elle évoque tout ce que ce sentiment puissant suscite de beauté, d’émerveillement, d’espoir, de joie, mais aussi de déception, de solitude, de manque, d’illusions, dans la vie de chacun de nous. Tout et son contraire en quelque sorte. Les pensées, anecdotes, constats et autres coups de gueule se succèdent à un rythme qui laisse peu de répit. Car, même s’il est possible de picorer ça et là quelques phrases sans se plier à une lecture linéaire,

Sophie Fontanel, dont on devine quelques désillusions, se laisse aller avec humour, douceur, ironie parfois, sur ce thème qui lui est familier, comme il l’est à chacun de nous. Elle nous ouvre son cœur pour nous parler de l’amour qui fait du bien, de l’amour qui fait du mal, de celui pour lequel on se bat, de cet autre contre lequel on lutte, de l’abandon de soi, du dévouement à l’autre, de l’être aimé que l’on quitte, ou de celui qui nous abandonne… Elle évoque avec sensibilité les doutes, les interrogations, les peurs qui empêchent bien souvent l’amour de se révéler, de s’épanouir, d’être tout simplement. Voici quelques extraits piochés au hasard (ou pas tant que ça d’ailleurs...) : «  Une nuit, ça me réveille, la pensée que dans mon cas l'expression "donnant, donnant" signifie juste que je donne deux fois. » ; « Celui-ci, en phase maniaque, il prend une fille assez rêveuse et il l'aime. Et après, il redescend et il la détruit. » «  Echec de Laurent qui voulait se trouver une petite amie sans importance pour oublier la femme qu'il aime. » «  Quand je comprenais qu'un homme ne pouvait pas aimer, je n'avais pas le coeur à

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abandonner cette personne à une telle détresse. » « Il propose son amitié en guise de rupture. Mais elle : "L'amitié, qui ça intéresse quand on aime ?". »

➤ l’amour dans la

vie des gens

Sophie Fontanel Le livre de poche

« Que je me suis très lourdement trompée. Que je n'ai pas trouvé ce que je cherchais. Que je n'ai pas su vivre. » Un petit livre sans prétention dans lequel chacun puisera un peu d’espoir, de réconfort, de douceur, selon son histoire personnelle. Un peu d’amour en tout cas.

Un ouvrage passionnant et fondamental sur la place du Verre dans l’histoire de l’Art

LE VERRE d’Yves Delaborde ACR Editions

‘LE VERRE, Art & Design’ est à la fois un livre d’art et une encyclopédie. Ce livre est l’aboutissement de plusieurs décennies d’intimité de l’auteur avec le verre et le reflet d’une vision transversale de l’histoire de l’art. Divisé en deux volumes absolument complémentaires, le livre se présente, dans sa première partie, sous la forme d’un ‘beau livre’ qui expose le verre sous ses aspects esthétiques les plus remarquables. La seconde partie, propose, plus de 375 monographies illustrées des artistes verriers, des verreries et des artistes plasticiens contemporains comme des designers qui se servent directement du verre ou sont édités en verre.

748pages Environ 2670 reproductions en couleurs et en N/B Reliure 127 sous - BSC NEWS MAGAZINE - N° 53 - DECEMBRE cartonnée jaquette en couleurs pelliculée2012 brillant Deux volumes dans un coffret de luxe Prix : 250 Euros ISBN 978-2-86770-190-0


L’apothicaire

Henri Loevenbruck ( Flammarion) LIVRE

« - Notre première expérience de vie, dans le ventre de notre mère, est une expérience solitaire. Dès lors, toute son existence, on cherche l'Autre. Désespérément. On cherche une âme soeur, une entière compagnie, comme pour soigner cette solitude première, tu comprends ? Et puis les années passent, les illusions s'abîment, et la vie nous apprend à nous préparer à retrouver cette solitude. Ainsi est le sens de la vie : au contact d'autrui, il s'agit d'accepter qu'un jour nous serons seuls à nouveau. Et l'accepter n'est pas une mince affaire, je te l'accorde. Mais je crois y être parvenu. Je suis prêt. » Il est des livres que l’on oublie aussi vite qu’on les a lus. Certains parviennent à nous tenir en haleine jusqu’à un dénouement souvent décevant. Il en est d’autres dont on tourne péniblement les pages dans l’attente d’un petit quelque chose en plus qui n’arrive pas toujours. Et puis il est des livres, plus rares, par lesquels on se laisse posséder, envahir  ; des livres qui nous offrent bien plus qu’un moment d’évasion ou de détente, avec lesquels se tisse un lien étroit et dont l’empreinte résiste au temps. Nul doute que L’Apothicaire appartient à cette dernière catégorie. Entre le polar, le roman historique, le conte philosophique ou encore ésotérique, Henri Loevenbruck a préféré ne pas choisir, et autant dire qu’il a bien fait ! Nous voilà donc immergés en 1313, dans le Paris médiéval de Philippe le Bel et des Templiers où sévissent luttes de pouvoir et autres querelles théologiques. Par un matin de janvier, Andreas Saint-

PAR MÉLINA HOFFMANN

Loup, fameux apothicaire de la rue Saint-Denis, découvre dans sa demeure une pièce dont l’existence semble avoir échappé à tous ses habitants. Tandis qu’il tente de trouver une explication rationnelle à ce phénomène - rejetant toute interprétation mystique ou religieuse - d’autres évènements étranges se produisent… Comment des pans du passé peuvent-ils avoir échappé à la mémoire de tous ? Et pourquoi les recherches d’Andreas SaintLoup semblent tant déranger certains hommes de pouvoirs bien décidés à le faire taire ? Soupçonné d’hérésie et pourchassé par l’Inquisiteur de France, l’Apothicaire décide alors de partir sur les traces de ce mystérieux passé et se lance dans une quête de la vérité qui l’emmènera de Paris au Mont Sinaï, en passant par Saint-Jacques de Compostelle. Tout au long de ce périple qui le mettra face à de nombreux dangers, il pourra compter sur le soutien inconditionnel de son jeune apprenti, Robin, ainsi que sur celui d’Aalis, une petite fille confrontée trop tôt aux désillusions de la vie, dont les deux hommes croiseront le chemin. Quelques pages suffisent pour se laisser envoûter par la plume fluide et gracieuse de l’auteur, et par ce personnage d’Andreas Saint-Loup auquel on sent bien que l’on va finir par s’attacher malgré la présentation plutôt rugueuse qui en est faite : celle d’un être sombre, peu bavard, impassible, solitaire, provocant, objet d’admiration et de respect. Un homme d’esprit  ; être singulier à l’histoire tout aussi singulière. On l’imagine d’ailleurs sans peine cet

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Apothicaire – de même que l’ensemble des personnages et des lieux évoqués – au gré des méticuleuses et souvent délicieusement métaphoriques descriptions qui parsèment le récit. «  Ses yeux noirs, soulignés de cernes épais, brillaient d'un r e fl e t d ' a r g e n t , comme si deux petites lunes d'hiver, la nuit de sa naissance, étaient venues se graver à jamais au bord de ses pupilles. » A mesure que nous voyageons aux côtés de ces trois personnages terriblement attachants, l’auteur s’adresse à nous et nous offre – dans une langue datée et sublimée – de nombreuses digressions philosophiques qui nous emmènent dans les tréfonds de notre être, là où sommeillent nos interrogations les plus existentielles. Une c o n s t r u c t i o n n a r ra t ive q u i n ’ e s t évidemment pas sans rappeler un certain Alexandre Dumas, auquel Henri Loevenbruck multiplie les clins d’œil. « Ce besoin d'amour et de fraternité qui étreint même le plus vil des hommes

n ' e s t - i l p a s l a p r e u ve d e n o t r e inextinguible quête d'un Autre qui nous fasse oublier que nous ne sommes qu'un ? (…) Et quand bien même on ne la trouve jamais vraiment, on continue, pourtant, de chercher jusqu'au dernier instant cette personne qui n'existe pas, comme la promesse d'un antidote qui saurait panser toutes les plaies de l'existence. » L’Apothicaire fait partie de ces livres dont on aime relire des passages, certains pour la sagesse qui s’en dégage, d’autres pour la douloureuse réalité qu’ils expriment et à laquelle il est parfois nécessaire de se reconnecter  ; d’autres enfin pour la simple beauté de mots juxtaposés dans une alchimie parfaite. C’est à se demander si Henri Loevenbruck écrit avec un stylo ou avec un pinceau ! En tout cas, il est certain qu’il est ici question d’Art, et le plaisir qu’a pris l’auteur à l’écriture de ce livre est palpable et nous contamine jusqu’à un dénouement surprenant. Un dénouement en points de suspension toutefois, car si le livre se termine, il n’en finit pas moins de nous hanter, point de départ de nombreux questionnements sur le sens de la vie, la

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s o l i t u d e , l ’ a m o u r, o u e n c o r e l a mélancolie.  Et si, à trop chercher quelque chose ou quelqu’un qui, bien souvent n’existe pas, nous finissions par nous perdre nous-même  ?  Et si, comme Andreas Saint-Loup, à force de chercher à comprendre tout ce qui nous entoure, on passait à côté de soi ?

➤ L’apothicaire Henri Loevenbruck Editions Flammarion

L’Apothicaire est une œuvre érudite et passionnante - tant d’un point de vue intellectuel qu’émotionnel – qui nous plonge dans une intrigue palpitante derrière laquelle se dessine, en filigrane, une quête philosophique

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L’amour sans le faire CHRONIQUE PAR LAURENCE BIAVA

Serge Joncour a écrit l’un des plus beaux romans de cette rentrée littéraire de septembre. C’est l’histoire de Franck qui a coupé les ponts avec ses parents. Depuis dix ans… Dix ans, c’est long. Carrément blasé de sa vie à Paris, il n’a qu’un désir, retourner dans le Lot afin d’y retrouver ses parents. On ne sait pas trop au départ de quoi il s’agit : on hésite entre la culpabilité ou le regret. Franck téléphone et c’est un petit garçon qui décroche le téléphone. Son nom est Alexandre, comme le frère disparu (de qui  ?) il y a précisément une dizaine d’années. De quoi s’agit–il  ? Simple coïncidence ou pur hasard ? Franck se rend aux Bertranges, la ferme où vivent ses parents. Là-bas, tout a changé, l’atmosphère, le climat, ses parents même semblent tout autres, un peu comme des ombres errantes, des fantômes croisés au milieu d’une foule disparate d’inconnus. Alors, Franck croise Louise, veuve de son frère Alexandre disparu accidentellement et c‘est ce fils, ce petit bonhomme de cinq ans, confié à ses grands-parents durant quelques jours, qui lui a répondu et l’a

ému. Voici le début de ce roman fort et émouvant. Entre Louise et Franck les relations, tendues et éprouvantes ravivent quelques blessures mais la situation évolue vite  : l e u r s t o u r m e n t s fi n i s s e n t p a r l e s rapprocher. Louise ne s’exprime pas forcément beaucoup mais elle sait faire preuve de compréhension si bien que ses silences et ses regards deviennent assez éloquents. Franck veut en savoir plus. Toutes ces années sans le moindre signe de vie de ses parents le surprend, l’épate. Louise devient alors un refuge, un repère, une confidente indirecte, et elle l’aide à reconstruire un peu les liens défaits, à aimer ceux qu’il a dénigrés, à l’aider à se reconstruire. Au fil du temps, Franck va disséquer les faiblesses de chacun, essayer de les appréhender et, avec l’aide de Louise, tentera de dresser des ponts en bravant les non-dits et toutes ces rancœurs qui polluent sa mémoire.   L’amour sans le faire  fait partie de ces livres où on est touché et subjugué dès les

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premières phrases. Parce qu’on y sent de la pudeur, de la solitude, de la retenue, et un frisson certain qui vous tient en haleine et vous fait courir après les pages…. Franck est un citadin qui observe la vie à distance. On l’a dit, il retrouve ses racines, il culpabilise de ne trouver sa place dans ce milieu rude et exigeant, un milieu où son jeune frère était à son aise. Louise, qui semble effacée, est une femme déterminée et effrontée. La campagne, elle y a vécu avec le frère de Franck, même si elle a fui les souvenirs, et l’omniprésence de ces regards qui disaient la compassion. Alternant les histoires de l’un et de l’autre, le roman présente un aspect cyclique : l’art de l’écrivain Joncour consiste à remonter les récits personnels de chacun, le lecteur tisse les fils entre les deux protagonistes, on découvre à peu près tout des fantasmes qui jonchent leur vie, ainsi que les équivoques qui ont pu conduire à ces années de silence. Les chapitres s’alternent pour donner la parole à Franck, puis à Louise et en déplaçant subtilement le rythme de sa prose au fil de son ressenti tout personnel et également le curseur sur la courbe de nos émotions, j’ai senti la force de cette nature qui rythme la vie de tous ces gens du milieu rural. Une

forme de bravoure qui impose une réalité bien différente de celle qu’ont coutume de vivre, à première vue, les habitants des cités. L’histoire de ce roman, si elle est universelle n’est pas banale : elle narre les remous nés des filiations, les étrangetés étranglées de l’amour, les mobiles mouvants des incompréhensions, les pourquoi sans réponse particulière des fuites ou des allers sans retours… Serge Joncour livre un récit puissament élégant et humble. Il teste la vie et le passé de cette famille fissurée tantôt par la mort d’un fils, tantôt par l’absence d’un autre, et j’ai été littéralement envoûtée par cette histoire qui dissèque les blessures du passé, en pointant du doigt les souffrances familiales, comme il y en a tant. C’est le huitième livre. La belle écriture de Serge est en demi-teinte et elle évoque l’inlassable perdition des sentiments. En héros désenchantés, les protagonistes sont des êtres timides et silencieux, qui observent les autres de la terrasse d'un café. Des individus suspendus aux instants. Aux instants nécessaires du temps qui passe, au instants échappés d’ailleurs, comme ces personnes hésitantes qu’elles incarnent, apparemment pondérées, mais fougueuses et imprévisibles aussi..

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L’Amour sans le faire apparaît comme un roman de facture « classique » sur la pudeur des sentiments, et le jeu soi disant imprévisible de l'amour et du hasard, mais au fond, il n’en est rien. Parce qu’il raconte avec profondeur et épaisseur psychologique cette histoire de famille fracassée par le deuil et les secrets pesants. l’écrivain, en posant les questions fondamentales : peuton rebâtir une forteresse en ruine, dans une famille nostalgique et prostrée ? Peut-on faire renaître de ses cendres l’amour que les années d’absence ont quelque peu éteint ? apporte, somme toute, des réponses clairvoyantes et limpides que chacun pourra saisir au gré de son expérience personnelle. Ce roman est intéressant et classe. Plein d’une écriture simple et fluide, sans fracas, mais empreinte de justesse, sans fard ni fausses notes. Amour et tendresse se côtoient et se frottent tandis que les sentiments de culpabilité et l’amertume surgissent pourtant. Et c’est là où est la vie, et ces codes sensoriels ajoutent à sa rareté.

L’amour faire Serge Joncour Flammarion 2012

sans

le

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L'actu gratinée des primaires socialistes à la fin du monde BANDE DESSINÉE PAR JULIE CADILHAC

Martin Vidberg, dessinateur et scénariste de bande-dessinée, tient un blog invité sur lemonde.fr : L'actu en patates. Jusque là, tout est normal est le second opus publié chez Delcourt regroupant une sélection de "dessins" imaginés entre octobre 2011 et septembre 2012. L'occasion de revivre entre autres! - les primaires socialistes, la campagne et l'élection présidentielle, la passation de pouvoir, la crise grecque, la malédiction des Mayas, l'éthylotest obligatoire et les JO ! Un regard amusé et amusant sur les déboires et autres péripéties de notre république française : une bonne dose d'humour, de l'objectivité subjective ( si   si ça veut dire quelque chose!) et…. des

patates! L'occasion pour les suiveurs du blog de relire sur papier les aventures de Martin Patate et pour tous de faire un bilan "politique"   2012 avec le sourire ! Bon, l'album ne dit pas comment notre président Super Normal va sauver le monde le 21 décembre ni après d'ailleurs….mais il y a bon espoir - vu le succès de son blog! -  que Martin Vidberg disserte à ce sujet encore longtemps ici : http://vidberg.blog.lemonde.fr/ Titre: L'actu en patates de Martin Vidberg Tome 2: Jusque là, tout est normal Editions: Delcourt Prix: 14,95€

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Un album élégant et mystérieux BANDE DESSINÉE PAR JULIE CADILHAC

Pour Noël, Barbara Canepa et les éditions Soleil rééditent le premier tome de END dans une version spéciale et raffinée. Vous y retrouverez Elisabeth, cette jeune femme aux mains bandées pour ne pas mettre en danger ceux qui la toucheraient et ses compagnons de l'au delà, le chat aux pattes-queue de serpent, le crapaud - têtard et la chauve-souris aux pattes de poulet qui tâchent de cohabiter dans un mausolée d'architecture v i c t o r i e n n e .  U n a l b u m génial qui rend hommage à la vie, par éclaboussures de notes lumineuses graphiques, alors que la mort règne en maître : un petit bijou graphique et poétique. Lors de notre lecture ont surgi ces mots d'Edmond Rostand: "C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière". Et, en effet, au coeur du désespoir, à l'ombre du deuil et des désillusions, End laisse toutefois entrer des volutes de lumière,

éclaire les fenêtres d'halos rassurants et nous invite à croire en la vie jusque dans les soubresauts ultimes d'un rouge-gorge altruiste. Pa r é d ' u n e n o u ve l l e couverture à l'esthétique superbe et de plusieurs surprises ( dont un portrait et une lettre cachetés dans un enveloppe noire en fin d'album), la bd de Barbara Canepa et Anna Merli sera du plus bel effet sous votre sapin assurément.

Titre: End Tome 1: Elisabeth Editions: Soleil Collection: Métamorphose Auteures: Barbara Canepa et Anna Merli Prix: 25€

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JEUNESSE la sélection

A Noël, n’oubliez surtout pas de parsemer le pied du sapin et de remplir le fond des chaussettes de livres ludiques et intelligents .....en compagnie des dessins d’Arnoo et Marius, une sélection de nos coups de coeur !

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À dévorer ! JEUNESSE

Féroce est un joli conte imaginé par la plume poétique de Jean-François Chabas. Les parents seront séduits par le niveau de langue soutenu ( tout en restant accessible ) que choisit d'utiliser l'auteur pour raconter cette histoire d'amitié pas banale. David Sala y ajoute une palette de couleurs pertinente et gracieuse : le loup Féroce et son amie humaine se parent de couleurs chaudes tandis que le monde autour d'eux prend le manteau de l'hiver et ses couleurs froides. Une histoire de Vilain petit loup qui rappellera aux enfants qu'il ne faut pas toujours se fier aux apparences et que beaucoup d'entre nous ne montrent pas leur vrai visage…de peur d'exposer leur fragilité. 

PAR JULIE CADILHAC

"Fenris croyait être fier de ce règne par la peur, mais il se mentait à lui-même. Quand une situation vous dépasse, dit-on, feignez d'en être les organisateurs. Et le loup rouge se rengorgeait. Quel être, sur cette terre, ne serait dompté par ses yeux rubis et ses crocs aigus?" Titre: Féroce: Auteur: Jean-François Chabas Illustrateur: David Sala Editions: Les Albums Casterman Prix: 16,50€ Parution: Novembre 2012

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Dès 5 ans 


Au-dessus des toits de Rome JEUNESSE

PAR JULIE CADILHAC

une nouvelle histoire. Les originaux du livre, après avoir été exposés à l'Espace Cardin ( Paris), seront  dès le 18 décembre 2012  pour un mois à la Maison de l'Architecture de Rome. Titre: Roma Auteur: Roberto Di Costanzo Editions Nomade Collection: Au fil des images Prix: 14,50€ www.editionsnomades.com

L'artiste Roberto Di Costanzo vit à Rome où il a installé ses ateliers et, en plus d'être auteur et illustrateur de plusieurs ouvrages en Italie, il crée des décors et des costumes pour le cinéma. Roma est une invitation rêveuse et charmante à s'aventurer dans la capitale italienne. Imaginez que, porté par un bouquet de ballons, vous puissiez découvrir Rome de place en place. Le Tibre et ses ponts majestueux, le Colisée, les temples du forum antique…toute l'architecture colossale de Rome s'invite dans des pages dessinées avec élégance et précision. Règne dans cet album jeunesse un parfum de rêverie séduisant : des bulles de savon nées du souffle d'un enfant sont l'impulsion d'un voyage aérien au dessus de cette ville chargée d'histoire. On y prend le temps de flâner, de se laisser imprégner par l'atmosphère et l'on quitte le livre heureux d'avoir fait un beau voyage! Pas un mot, l'enfant et l'adulte pourront ainsi réinventer à chaque lecture de nouvelles paroles et

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Merry Christmas ! JEUNESSE

PAR JULIE CADILHAC

Auteur: Clément C.Moore

Chaque année, il y a un moment super super super important:  lorsque l'on prend son plus beau stylo et que l'on écrit sa lettre au Père Noël. Emma Chedid-Advenier a imaginé l'histoire de quatre enfants qui ont bien besoin que le vieux bonhomme intervienne dans leur existence:  Aglaé, la petite fille qui avait peur de tout,   Barnabé qui rêvait d'un Oui,   Noémie qui désirait un scotch pour grandes personnes et de Jérémie, petit tyran pourri gâté. Un chaton peureux, un éléphant enthousiaste, des compagnons livresques ou trois cailloux feront des miracles, vous verrez ! Quatre récits écrits avec simplicité et tendresse et illustrés avec drôlerie et fantaisie. Un moment de lecture attrayant durant lequel les enfants pourront d'ailleurs matériellement ouvrir les lettres envoyées, enfermées dans des enveloppes à décacheter. A découvrir!

Traduction: Marie-France Floury

Titre: Très cher Père Noël

Illustrateur: Eric Puybaret

Auteure: Emma Chedid-Advenier

Noël…Occasion merveilleuse de rêver pour les petits de ce mystérieux vieux bonhomme qui a une vigueur extraordinaire, capable de descendre avec une hotte dans les cheminées et de distribuer des cadeaux à tous les enfants du monde entier en une seule nuit! Lorsque le froid vient saisir la nature et qu'il est doux de se pelotonner confortablement dans le canapé, l'occasion est idéale pour écouter l'histoire éternelle du Monsieur en Rouge qui réalise tous les rêves! Alors profitez-en, Eric Puybaret a illustré superbement le récit de Clément C.Moore. Il y est question d'une nuit de Noël, de promesses d'une pluie de cadeaux colorés et du bruit rassurant que font les sabots des rennes dans le ciel… Titre: La belle nuit de Noël

Editions: Gautier-Languereau

Illustrateur: Dankerleroux

Prix: 14€

Editions: De la Martinière Jeunesse

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Parution: Novembre 2012 Prix: 15,90€


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Apprendre en frissonnant de plaisir ! JEUNESSE 10,5

2,5mm 15mm

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PAR JULIE CADILHAC

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4mm +340mm +4mm

2,5mm

n racompte qu’une nuit, alors qu’ il ne pouvait trouver le sommeil, le comte Calcula, ce grand buveur de cent, fit mander la jeune bergère Multirhâzade afin qu’elle compte avec lui les moutons. Multirhâzade s’assit devant l’affreux calculateur et pour se soustraire à ses ordres se mit à lui débiter un véritable compte à dormir debout plein de chouettes, de mygales et de chiffres tout chiffonnés. “Diviser pour m’araignée ! " Tel était le titre de ce conte à rebours...

4mm +340mm +4mm

20

2,5mm

2,5mm

15mm

15mm

A l'approche de Noël et de toutes ses douceurs chocolatées, ses promesses de fraternité et l'amour qui dégouline par paquets, deux albums qui conviendront aux originaux,   éternels poissons qui remontent à contrecourant et auront envie, eux, de côtoyer de vilains monstres devant le sapin! Eh bien : ils vont être servis! Albert Lemant , dans son ABC de la trouille  joue avec tous nos cauchemars et en profite pour faire apprendre aux enfants une série de mots très très pratiques en cas de dangers imminents…Un exemple: A comme Avalanche, Assassin, Anaconda, Alien, Araignée, Abandon….Son 1,2,3 l'effroi narre quant à lui un conte fort étrange : "Il était un foie d'ogresse gros et gras, hanté par deux crapuleux crapauds jadis charmants et princes au sang

chaud" : on y croise des rats zarbis, des morts-vivants, des voleurs babas, vous n'en reviendrez pas!   Un trait noir et précis, un humour décapant , deux albums extrêmement séduisants pour finir l'année sur une note singulière, artistique et pleine d'intelligence! Titres: ABC de la Trouille et 1,2,3 l'effroi Auteur: Albert Lemant Editions: L'atelier du poisson soluble

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20 € l’ouvrage  


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Noël en compagnie d'incontournables JEUNESSE

Et si on finissait l'année sur une belle histoire d'amour romantique?  La jolie Belle doit renoncer au faste que lui offrait son père , riche marchand, le jour où il est ruiné. Avec ses soeurs fainéantes et capricieuses, elle emménage dans une pauvre chaumière jusqu'au jour où son père, parti pour une course, va devoir se réfugier d'une tempête de neige dans un château au fond d'une forêt…la suite, vous la connaissez! Ursula Jones et Sarah Gibb vous invitent à redécouvrir un conte merveilleux….qui laissera les petites filles enchantées par les illustrations assurément!

PAR JULIE CADILHAC

Pour terminer en éclats de rire l'année anniversaire des 20 ans du Seuil Jeunesse, la maison d'éditions a imaginé une compilation de dix albums loufoques, une sorte de best of quoi! Tony Ross, Agnès Rosenstiehl, André Bouchard, Babette Cole, Ian Falconer, Thierry Dedieu et tant d'autres vous invitent à vous poiler avec eux et en famille…puisque le livre réunit des histoires accessibles dès 3 ans et d'autres dès 7 ans. Un incontournable donc puisqu'il est constitué…d'incontournables! Titre: Histoires pour se poiler Editions: Seuil Jeunesse Parution: Octobre 2012

Titre: La Belle et la Bête Auteurs: Ursula Jones et Sarah Gibb

Prix: 20 €

Editions: Gautier Languereau Prix: 14,95€ A partir de 6 ans

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Des livres sous le sapin pour grandir mieux et vite! JEUNESSE

PAR JULIE CADILHAC

Peut-on évoquer Noël sans parler de la maison d'éditions Usborne qui offre chaque année de nouvelles occasions pour les enfants de tous âges d ' a p p r e n d r e e t d e g ra n d i r e n s'amusant? Nous avons fait une petite sélection non exhaustive que vous pourrez compléter aisément sur leur site ou chez votre libraire. Les Chatons dans la collection Les tout doux ravira les tout-petits au travers de l'histoire d'une boule de poils câline qui ne ressemble pas beaucoup à ses congénères. On les y invite à découvrir différentes matières et à développer , en plus de la vue des minets espiègles, le toucher. A partir de 4 ans, ensuite, un joli ouvrage coloré, surmonté d'une grande horloge dont on peut manipuler les aiguilles, aidera à apprendre à Lire l'heure !  Et puis, garçons et filles, pourront s'accorder de petits pauses ludiques grâce à Coloriages et autocollants pour les garçons /ou pour les filles! et s'ils sont déjà d'apprentis dessinateurs, ils aimeront la collection "Je relie les points" qui les aidera à faire apparaître des animaux fantastiques ou des véhicules pour les conduire dans d"incroyables voyages.  Les plus grands se plongeront avec intérêt dans Fenêtre sur Les inventions et deviendront incollables sur les moteurs ( à vapeur, à explosion), les machines volantes, l'électricité et la lumière, les transmissions, l'optique, la lutte contre les maladies! Les plus artistes vont aimer la délicate attention du Père-noël qui leur apportera 1000 idées créatives : ils pourront créer des personnages en couverts, comprendre comment dessiner un visage, une foule de monstres, un château fantôme, des insectes en papier brillant….bref : Joyeux Noël! 

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Le petit garçon à l'astéroïde JEUNESSE PAR JULIE CADILHAC

Notre coup de coeur pour Noël! Une histoire sensible à mi-chemin entre le Petit Prince et la Petite fille aux allumettes. Le récit d'un petit garçon orphelin qui erre dans les rues frileuses d'une grande ville d'Angleterre. Pas le moindre espoir pour Jonathan en cette veille de Noël de recevoir un cadeau! Vraiment? C'est sans compter sur la magie des contes qui fait débarquer par le plus merveilleux des hasards un bonhomme bien étrange. Ce dernier offre à Jonathan - tenez-vous bien! une ETOILE. Un bout de papier! La promesse d'être l'unique propriétaire d’un astéroïde lumineux et la joie revient sur le visage de l'enfant. 

Les Albums Casterman rééditent ce conte de Noël touchant illustré par le trait espiègle et superbe de Martin Matje. Près de la cheminée ( ou du chauffage électrique), vous profiterez avec vos enfants d'un moment de lecture précieux où l'imagination devient magie. L'occasion de rappeler la notion de fraternité, de faire prendre conscience   de la chance d'avoir un foyer chaleureux et de donner de l'espoir à tous ceux que la vie a malmenés. Titre:  L'étoile de Noël Auteur: Michel Piquemal Illustrateur: Martin Matje Editions: Les Albums Casterman Prix: 13,95€

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Jazz Club

Ibrahim Maalouf

Entre musique et magie Par Nicolas Vidal / Photo Denis Rouvre 148 - BSC NEWS MAGAZINE - N° 53 - DECEMBRE 2012


Le talent musical tout autant que le parcours singulier d'Ibrahim Maalouf inspirent un profond respect. Trompettiste et pianiste, issu d'une famille de musiciens libanais qui a fui la guerre au Liban pour rejoindre la France, Ibrahim Maalouf jeune trentenaire, a déjà un parcours exceptionnel. Sa musique est profondément puisée dans ses origines et ses aspirations les plus intimes. La quintessence de son héritage se retrouve dans son album Diagnostic sorti en 2011 suite auquel il dit " ne plus rien devoir rien a personne". À part peut-être à son propre talent. Écouter Ibrahim Maalouf, c'est plonger au cœur même de la musique. En prélude, le thème de l'identité est-il le fil rouge de votre création musicale ? Il n'est pas le fil rouge mais l'un des n o m b r e u x fi l s r o u g e s q u i s o n t particulièrement présents dans ma musique. Il y a en permanence un travail parallèle assez analytique dans quasiment tout ce que j'entreprends musicalement. Et la reflexion autour de l'identité en fait partie certainement. Où avez-vous appris à aimer et à magnifier de la sorte la confluence des genres musicaux ? Je pense que ce n'est pas quelque chose j'ai appris. Cela fait partie de ma manière d'envisager le monde dans lequel je vis. Rien n'est d'origine. Tout est mélange et métissage. L'intérêt qu'il y a à faire de la musique, s'il ne devait y en avoir qu'un seul, ce serait de ne jamais répeter ce qui a déja été fait. Et par conséquent, renouveler au maximum les idées. Je suis persuadé qu'en apportant du sang nouveau, on peut créer de belles choses.

Avec la sortie l'année dernière de Diagnostic, vous avez terminé un tryptique. Le bilan a-t-il était plus personnel que musical ? Ou les deux à la fois ? Les deux, bien entendu. Même si la recherche personnelle, assez intime finalement, et qui a duré une bonne dizaine d'années, à donné lieu à ce bilan, ce rapport entre mes envies et l'essentiel,   il est avant tout musical. La sincérité de cet album tient au fait avant tout qu'il est lié à une recherche qui va bien au-delà de la musique mais qui s'est exprimée par ce language que tout le monde peut comprendre et qui ne peut faire que ma langue fourche. Aucune mauvaise interprétation n’est possible. Il y a une méfiance de votre part pour l'académisme et un appétit énorme pour la création personnelle. Est-ce que vous êtes aujourd'hui plus que jamais convaincu de la voie qui est la vôtre ? En réalité j'ai beaucoup d'affection et de respect pour le systeme académique

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"Je construit petit à petit la musique qui m'aide à vivre. Et c'est cela que vous écoutez. Après on peut y voir des mélanges. Moi je n’entends que ce qui résonne dans mon corps." 150 - BSC NEWS MAGAZINE - N° 53 - DECEMBRE 2012


mais pour l'avoir vécu de l'interieur longtemps, et encore aujourd'hui puisque depuis plus de 8 ans j'enseigne au sein d'établissements supérieurs de musique, j'en connais aussi les dérives et les travers. Et j'essaie dans la mesure du possible d'aider à corriger ce qui me semble nécessaire de corriger. Et puis, lorsque je sens que je ne peux plus rien y faire, je m'éloigne et construit les choses à ma manière. En effet, la création me permet à la fois de fonctionner selon un système bien pratique, tout en apportant mes petites idées. Comment faites-vous pour marier toutes les influences musicales qui vous parcourent ? Je laisse mon instinct me guider. Je n'essaie pas de ressembler à tel ou tel musique ou musicien. Je trace ma route. Je construit petit à petit la musique qui m'aide à vivre. Et c'est cela que vous écoutez. Après on peut y voir des mélanges. Moi je n’entends que ce qui résonne dans mon corps.

Tout se fait en même temps. Pour être tout à fait honnête je découvre régulièrement des choses. Je n'ai pas réellement compris comment cela fonctionnait, mais je m'y atèle! 

Est-ce prémédité à la naissance de l'album ou cela vient naturellement lors de sa conception ?

Beaucoup essaient de vous classer dans un genre musical, mais sans succès. N'est-ce pas finalement la quintessence de votre création de n'appartenir à aucun mouvement musical et jouer simplement ce qui vous fait vibrer ? N'est-ce pas là

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une des définitions possibles du Jazz ? En effet ! Quel regard portez-vous sur le magnifique héritage musical de votre père ?

Si vous deviez définir en deux mots, votre nouvel album Wind, quels seraient-ils ? Miles et Davis!

J'en suis fier et honoré. J'essaie régulièrement d'être à la hauteur. Parfois j'oublie, et parfois moins... Vous déclariez dans une interview récente " Ma psychothérapie est terminée, je ne dois plus rien à personne ". Considérez-vous que ce tryptique fait à présent partie d'une de vos anciennes vies musicales ? Oui clairement. Et en même temps, il dessine assez bien ce que je suis et ce que j aime.  Quelle est la part de l'exil dans votre musique ?  L'exil est présent partout et nulle part. Je n'y pense jamais mais je l'entends partout. C est assez étonnant comme sensation. Quelle est la part de l'instinct à présent dans votre création ? Partout et nulle part...  Chacun de vos albums n'est-il finalement pas l'une de vos vérités, Ibrahim Maalouf ? Je pense que c est l’ensemble la vérité. Et comme j’ai la sensation d'être loin d'avoir dit mon dernier mot, la vérité est loin d'être claire!

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Jazz Club

EVA CORTÉS La puissance sensuelle duJazz PAR NICOLAS VIDAL / Photo Lauren Volo

Le nouvel album d’Eva Cortés est un enchantement de mélodies, de sensualité et de finesse. Enregistré en live dans un club de Mardrid, la chanteuse espagnole, orginaire du Honduras, a montré l’étendue de son talent et de sa sensualité en plaquant de sa voix chaude sur des morceaux de belle tenue Nous l’avons rencontré pour qu’elle nous donne les secrets de ses compositions. Eva Cortés est assurément un de nos coups de coeur pour cette année 2012. Comment avez-vous préparé cet album live "Jazz One Night"? La vérité est que la préparation a été le concert que nous avons donné. C'était bien pour moi de prendre cette décision car je sentais que c’était le bon moment. Nous enregistrons toujours tous ensemble en direct dans le studio. Cela nous prend en général 2 ou 3 jours maximum, alors j'ai pensé que ce serait amusant de le faire en live et en public.

Est-il plus difficile d'enregistrer en studio? Ou est-ce plus excitant pour enregistrer votre album sur un seul concert? Eh bien, à vrai dire je n'en avais pas la moindre idée jusqu'à ce que nous l’ayons fait. Je crois quand même que cette idée de le faire sur une seule date avait quelque chose de kamikaze. Normalement, il faut 3 ou 4 dates pour ce genre d’enregistrement. C’était pile ou face, tout pouvait arriver tellement il y a de paramètres et de choses à penser. tout en étant au chant, à la

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composition et à la production en mêm temps. Je pensais sincèrement que cela serait plus compliqué.Ce fut une expérience terriblement enrichisssante. Et je suis heureux d’avoir pris cette décision. Comment s’est fait le choix de vos chansons pour ce concert ? J’avais quelques nouvelles chansons que je voulais faire, et puis j'ai choisi quelques morceaux de chaque album, mais également des chansons auxquelles je tiens énormément. Il est vrai que nous avons fait plus de chansons que prévues initialement . Je voulais me laisser la liberté de choisir. Le concert a duré plus de 3 heures. Est-ce que votre relation au Jazz a changé depuis le début de votre carrière ? Vous sentez-vous plus mature musicalement? Je me sens plus mature dans la vie grâce à toutes les expériences que je vis. Ma musique doit être le reflet de ce que je vis, de ma personnalité et de mon univers... Pour répondre à votre question de façon précise, oui, je pense que mes expériences personnelles ont changé mon rapport à la musique. Il est incroyable de voir ce que j’apprends lorsque je partage la scène avec de grands musiciens comme Jerry Gonzalez, Mike Moreno, Romain Collin, Rémi Vi g n o l o , Pe p e R i v e r o , M a u r o Gargano ... C’est inimaginable à quel point je suis impatiente de jouer au

Blue Note à New York avec des musiciens comme Luques Curtis ou Kendrick Scott avec qui je n'ai jamais partagé la scène auparavant. Toutes ces expériences me font grandir et apprendre en partageant avec eux. Je me sens chanceuse car la vie me falicite les choses et me met sur la bonne route. Et j’essaie d’en profiter un maximum. On entend souvent que vous êtes l'étoile montante du jazz espagnol. Est-ce que cela vous plaît? Je ne sais pas trop comment répondre à cette question. Il est agréable de voir que tout ce qui a germé au début, n’ont pas été que des idées folles, seulement des mots, ou des mélodies en tête. Cela récompense aujourd’hui toutes ces chansons que les gens prennent du plaisir à écouter. C’est cela qui est vraiment important pour moi. Que les gens viennent à mes concerts, c’est cela qui me plaît. Pourquoi avez-vous choisi d'enregistrer cet album à Madrid? La raison principale est que mon équipe, ma patrie, ma famille et mes musiciens sont tous à Madrid. Il était également plus facile de l'organiser, sachant que ce fut une idée de dernière minute. Et j'espère avoir la chance à nouveau d'enregistrer de nombreux albums live partout dans le monde dans les années à venir.

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Photo Noah Shaye

Auriez-vous pu enregistrer cet album dans une autre ville dans un autre pays? J'ai enregistré avec d'autres artistes pour leurs projets dans d'autres pays, Mais jamais pour moi. Il est vrai que j'ai enregistré mon premier album au Chili ! Mais peut-être que j’enregistrerai mon prochain album ailleurs qu’en Espagne en 2013. Il ya quelque chose de fascinant dans votre chant. Vous vous sentez totalement impliquée dans votre interprétation. Est-ce une volonté de votre part ou est-ce naturel? Wow, tout d'abord, je vous remercie beaucoup, c'est un beau compliment. Je suis une personne très timide, croyez-le ou non, il est donc plus facile

pour moi de me laisser aller dans la chanson, dans l'histoire et dans la musique afin d'être en mesure d'exprimer ce que je ressens et ce que la chanson signifie pour moi. Ma seule obsession est de dépasser cela lorsque je suis sur scène, parce que, grâce à cela, je tisse une vraie empathie avec le public et mes musiciens où la seule exigence est de suivre ces sentiments, de se laisser aller et de voir où cela vous mène. Pouvez-vous nous en dire plus sur le titre de cet album? Le titre dit tout, il est très descriptif. L'idée de départ était " Juste une nuit de jazz à Madrid" puis il est devenu "JAZZ une nuit avec Eva Cortes à Madrid".

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Vous jouez quelques chansons en français, ce qui ne manque pas de vous donner une sensualité très agréable. Qu'aimez-vous dans cet exercice? Je vous remercie encore une fois. Je dois avouer que la langue française et la France sont très chers à mon cœur. Le père de mon bébé est de Paris, et nous avons fait en sorte qu’elle puisse grandir avec les deux langues. Dans la vie de tous les jours, je parle en espagnol, en anglais et en français, c'est pourquoi je chante dans ces trois langues. Il est vrai que lorsque je chante en anglais et en français, j'ai un "accent", mais les gens me recommandent de ne pas m’en débarrasser complètement, allez comprendre ...

Où pourra-t-on vous voir en concert dans les semaines à venir, Eva Cortés? Nous avons été vraiment occupé jusqu'à présent, notre dernier spectacle s’est déroulé le 24 Novembre au Duc des Lombards à Paris. Les deux spectacles étaient complets. C'était une expérience formidable, car c’est l’un de mes clubs de jazz favoris dans le monde. Le 4 janvier, nous serons au Blue Note de New York, l’autre de mes deux endroits préférés.

Q u e l s s o n t vo s f u t u r s p r o j e t s musicaux? J'ai 3 enregistrements en prévision. Deux d'entre eux sont plus susceptibles d’être réalisés en 2013. mais je préfère ne pas en parler car je suis un peu superstitieuse. Mais je vous dirais tout lorsqu’ils seront enregistrés.

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Musique

THIÉFAINE

PROPOS RECUEILLIS PAR MARC EMILE BARONHEID / Photos Yann Orhan

Il enflamme la salle avec une maîtrise déconcertante, au point que les paroles de ses chansons passent parfois inaperçues. Dans ces moments-là, qu’importe l’émotion, pourvu qu’on ait l’ivresse. L’autre HFT – celui des albums - se savoure dans une atmosphère quasi religieuse. Un comble   ! Rencontre d’un poète du rock qui aime les autres un peu, les mots beaucoup, la musique passionnément, les femmes jusqu’à l’amour. Vous placez un concert sous la figure tutélaire d’Aloysius Bertrand : un aveu de poésie ? Je suis grand amateur de poésie et mon éventail de lecture est large. J’aime repérer le style de chaque poète. La poésie russe m’intéresse autant que la grecque ou latine de l’antiquité, que celle du moyen âge. J’essaye d’être partout. De façon générale, j’aime avoir une vision de 360°, que ce soit dans le cinéma, la littérature, la musique, la peinture, la poésie. J’ai envie d’être panoramique. Les poètes d’aujourd’hui  ? J’en connais quelques-uns, mais j’ai envie d’ attendre un peu la patine du temps. Les auteurs contemporains me font moins rêver. Je vais là où ça me repose la tête. Je fuis la

réalité, donc si c’est pour y retourner … Je préfère prendre mes distances. Il en va de même pour le cinéma  ; le genre réaliste n’y est pas non plus celui que je recherche. Je peux passer d’un film de Bergman à des séries américaines, ça ne me gêne pas du tout. Ceci pour expliquer ma vision de la poésie  ; elle ne fait pas partie de la Culture avec un grand C. Pour moi, poésie= loisir; je n’en lis pas pour me remplir la tête mais parce que ça me fait plaisir de voir d’autres s’amuser avec les mots pour en faire des images. Je suis un gosse qui reste dans ses rêves et j’ai besoin d’images. J’écris pour m’amuser, je compose pour m’amuser, je monte sur scène pour m’amuser. Je ne suis pas sérieux comme mec…

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C’est le propre des poètes, donc des rêveurs. Et dans ce que vous faites, le rêve occupe une place capitale Je mets une majuscule à Onirique. J‘utilise mes rêves dans mes chansons. Il m’arrive de rêver que j’écris. Une chanson s’intitule « Les fastes de la solitude ». Je l’ai écrite à la fin d’un album. Je rêvais que j’écrivais et que j’arrivais déjà à 25 couplets. J’avais conscience de rêver et je me disais « c’est vachement beau tout cela il faut que tu te réveilles  !  ». Et je me suis réveillé : j’ai vite noté le 25e couplet qui est devenu le premier, puis j’ai écrit le 26e et pendant des jours j’ai essayé de continuer, de me mettre en s i t u a t i o n onirique pour donner à cette chanson le volume et l’atmosphère qu’elle avait dans mon rêve. Je suis assez content du résultat. Donc oui, je travaille en rêvant. Considérons ce vers  : «  Au roman des amants je feuillette tes lèvres ». C’est de la poésie pure. Distinguez-vous le pur poème de la chanson ? J’avais deux cahiers quand j’étais plus jeune, un cahier pour mes poèmes et un autre pour mes chansons. Ils n’avaient rien

à voir l’un avec l’autre  ; ils incarnaient deux mondes différents. Un jour j’ai découvert Bob Dylan. Je me suis fait traduire les paroles, mais je saisissais déjà l’atmosphère par rapport au titre. J’ai été ébloui par certains passages , puis il y a eu Léo Ferré et là je me suis dit je n’ai plus besoin de deux cahiers  ; un seul suffirait. Ce fut difficile car comme je comprenais mieux Ferré, je me suis mis à faire du sousFerré. J’avais 18 ans. La parodie est le début de tout. Il m’a tout de même fallu quelques années pour m’en d é g a g e r, p o u r trouver mon style. Je l’ai découvert le jour où j’ai t e r m i n é «  L’ascenseur de 22h43  ». Ce jourlà je me suis libéré du père et je savais vers où j’irais désormais.

Le pur poème doit pouvoir se passer de musique Victor Hugo ne voulait pas qu’on mette de la musique sur ses poèmes. Verlaine proclame «  de la musique avant toute chose ». C’est ce que je retiens de lui, avec la nécessité de se relire abondamment et de se corriger et je l’applique. C’est aussi ce que disent certains compositeurs qui louent la musicalité de mes textes. La langue française n’offre pas la même

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"On devient artiste à 15 ans en s’emmerdant à apprendre à jouer de la guitare." musicalité que l’anglais  ; il faut aller la chercher. Des fois je m’amuse à ce jeu.

La densité est indispensable Mallarmé en est un bel exemple. C’est magnifique de lire une strophe de lui. Mais quand on entreprend de lire tout un recueil, il vient un moment où l’on s’use. Il faut y aller par doses homéopathiques, comme pour la poésie en général. C’est du concentré. C’est ce que j’essaye de faire. Je prends des mots et en les ajustant j’arrive à une idée. Chaque mot doit avoir

sa réserve d’images. Surtout dans la chanson, qui dure en principe trois minutes. Et si l’on accole un mot à un autre mot qui possède lui aussi sa réserve d’images, on leur donne un autre sens. Donc c’est un concentré d’images et les lire à fortes doses, ce n’est plus digeste.

U n ch a n t e u r f ra n ç a i s s ’ e s t v u récemment proposer un pont d’or pour appâter les clients d’un site

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d’adultère. Avez-vous conscience de votre valeur marchande en la matière ? On devient artiste à 15 ans en s’emmerdant à apprendre à jouer de la guitare ; ça fait très mal au bout des doigts. C’est pour draguer les filles d’à côté, c’est sûr. Après on oublie mais ça reste là. Il y a une connotation sexuelle très forte dans le fait de se mettre en avant, d’essayer d’imposer son style, sa voix, sa musique et ses mots. Evidemment. Jean-Luc Mélenchon fait pareil dans ses discours …

Mais je trouve que les artistes sont plus honnêtes. C’est vrai que ça frétille devant la scène. Les jeunes femmes on les voit aussi. Il se passe quelque chose. Je ne vais pas me mettre un bandeau sur les yeux et vous répondre «  absolument pas  ». Bien sûr il y a cette recherche.

Dans votre dernier album vous citez Ingmar Bergman «  Enfin…qu’est-ce que c’est l’amour  ? Une épuisante grimace qui se termine dans un

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"Je ne crois pas à la durée de l’amour ; c’est pour ça que la phrase de Bergman m’intéresse, parce que ça finit en bâillement, ça finit par de l’usure." bâillement  ». C’est passablement désabusé. Oui, mais j’aime bien, parce que c’est ça quand même. Ou alors il faudrait me parler d’amour fou, mais je ne connais pas. Dans l’amour, l’amitié il y a une lassitude. On n’est pas faits pour la durée en la matière. C’est pour cela que je défends mon statut de solitaire. J’habite dans la forêt, comme un ermite. Je ne veux pas qu’on vienne m’emm… quand je me retire chez moi. J’ai besoin de cette solitude et de ce silence pour ma vie quotidienne. Je ne crois ni au couple, ni à ces institutions où les gens seraient collés ensemble pour la vie. Je ne connais rien qui fonctionne dans la durée. Je travaille avec des gens de talent et n’ai pas envie de me brouiller avec eux pour des questions d’ego, donc j’instaure pour tous le respect de la solitude de l’autre ; c’est la clé de la durée. Je ne connais pas de mariage heureux. Pour qu’existe une vie sociale, il faut que chacun puisse retrouver sa solitude, disposer de son libre-arbitre, avoir son propre jugement et ne pas être embarqué par le premier gourou qui passe.

Lucas ( Thiéfaine) est un enfant de l’amour ? Oui  ! Je ne crois pas à la durée de l’amour  ; c’est pour ça que la phrase de Bergman m’intéresse, parce que ça finit en bâillement, ça finit par de l’usure. L’amour fou, ce n’est pas que je n’y croie pas  : je

ne le connais pas. Catherine Ringer chante «  les histoires d’amour finissent mal en général ». Tout est dit. On va vendre des lettres d’amour de Mick Jagger. Pourrait-on un jour en trouver des vous sur le marché ? Mais non je ne voudrais pas ! Oui il y en a qui traînent. Oh là … Non non, pas question. Je n’écris plus du tout. J’ai remplacé les télégrammes par les SMS. La chanson comme une alternative à la presse d’information ? Pas systématiquement. Pour ce qui me concerne, à certaines époques ça a pu jouer sur le quotidien. Désormais je cherche davantage l’universel. On ne peut pas faire de journalisme avec la chanson. Il faut beaucoup de temps pour composer un album et quand il sort l’actualité a changé. Donc ce n’est pas très intéressant et je ne suis pas intéressé. Ferré soutenait La Cause du Peuple. Aujourd’hui Libération a été racheté à 33% par Rothschild. Alors … Laissons les journalistes faire leur travail et les artistes faire le leur et agissons pour que la chanson sorte du temps afin d’ accéder à l’intemporel. Ne parlons même pas de politique : c’est vulgaire. La chanson comme un mélange de conviction et de souci de beauté du geste ?

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Photo - Francis Verhnet

C ’ e s t u n e d é m a rch e i n d iv i d u e l l e , entreprise uniquement par rapport à soimême et à des idées originales. Pas des idées que l’on va chercher chez Lénine ou ailleurs  : ça me gêne beaucoup  ; surtout, ça m’ennuie profondément. Jean Ferrat a écrit des chansons magnifiques, mais dès qu’il commence à parler politique, oublions. C’est vulgaire. On sait que c’est vulgaire la politique, on le voit tous les jours. Essayons plutôt de faire rêver les gens; ils en ont besoin.

Quel est l’instrument le plus proche du cœur de l’homme ? Je me suis longtemps demandé pourquoi j’étais tellement troublé dès que j’entendais jouer du hautbois ou du violoncelle. Un musicien qui avait étudié la question m’a révélé que ces instruments sont les plus proches de la voix humaine et envoient les mêmes ondes.

Quelle est votre arme fatale ? Malheureusement je suis mal armé … de quoi devenir Prince des poètes. Mon talon d’Achille  ? Il est partout. C’est le fait que j’ai beaucoup d’émotions dans une journée et que je n’arrive pas à les contrôler. C’est pour cela aussi que j’ai choisi la solitude, parce que j’ai besoin de regagner mon refuge pour panser mes plaies. Je suis fragile de partout ; je suis un talon d’Achille. Vo u s s u i v e z t o u j o u r s l a v e i n e mélancolique ? Je pense que c’est un problème de sérotonine. Je ne dois pas la sécréter normalement. Il existe une très belle étude d’Aristote sur les poètes et la mélancolie. Il évoque une sécrétion abusive de bile noire et bizarrement, on en parle toujours plusieurs siècles plus tard. D’où la question : la bile noire fabrique-t-elle les

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poètes ou est-ce l’inverse  ? Ferré disait de la mélancolie que c’est un chagrin qui se repose. Quand j’étais étudiant, elle passait pour la maladie la plus douloureuse. Elle est soignée en milieu psychiatrique. Nous on n’a heureusement que des émulsions. Pour Nerval, elle est une maladie consistant à voir les choses comme elles sont. Il confond mélancolie et lucidité. Nous avons des moments de lucidité qui sont invivables ; c’et pour cela que chacun cherche ses drogues. «  J’aime la froideur féminine  » - Vous pensez à Garbo hier et à Carole Bouquet aujourd’hui ? La froideur féminine c’est une façon de renvoyer la balle. La vie de couple n’est pas facile. Garbo je connais assez mal  ; elle est juste utilisée comme adjectif. Pour aujourd’hui vous me demander de balancer ? Oui, des monuments de froideur il en a vraiment ! Il existe des femmes très belles – je pense à certains mannequins – mais qui ne sont pas du tout sexy, ni même attirantes. Par ailleurs on voit des femmes qui ne sont pas jolies à la base mais ont envie de plaire et vont tout déployer dans ce but, s’avérant de véritables forces sexuelles. Et donc, ou bien on fait de la photo, ou bien on a envie de profiter un peu de la vie de façon sensuelle et charnelle.

les outils de l’album précédent . Mais sur les plans obsessionnel et humain, on ne va pas loin. C’est également vrai au plan verbal. Même si on utilise 3.000 mots, il y en a 300 qui sont nos préférés.

Existe-t-il des mots que vous vous interdisez d’utiliser ? Oui. Il m’arrive d’avoir une idée très claire, mais ça ne sonne pas. Alors je maquille les mots, je les envoie dans la brume. Je préfère que la phrase ait moins de sens et même qu’elle devienne un peu mystérieuse, plutôt que de balancer une idée qui ne sonnera pas. Je suis un musicien avant tout  et pas un idéologue qui veut faire passer un message. L’idée c’est pour les intellos. Pour nous les artistes, ce sont les mots qui font les idées.

C’est un réflexe de poète En effet  ; on cherche les mots. Dans mon quotidien je cherche les mots qui vont me séduire. Je suis un collectionneur de mots, comme d’autres s’adonnent à la philatélie. Je traque les mots qui formeront mes futures chansons et renouvelleront aussi mon vocabulaire. Je préfère des mots brumeux à d’autres, bien nets mais qui n’ont pas de sonorité. «  Suppléments de mensonge  », Hubert Felix Thiéfaine, Sony Music

« On n’en finit pas de chanter toujours la même chanson » J’ai piqué l’idée à Léonard Cohen, qui l’avait exprimée en interview. Il dit vrai et c’est précisément cette répétition que je tente d’éviter. Mais malgré tout on tourne autour de 5 thèmes et on a ses propres obsessions. Au bout d’un certain nombre d’années d’écriture de chansons, on est toujours dans les mêmes couleurs. Je tente de contourner l’obstacle, de me bousculer. A chaque nouvel album j’essaye de casser 167 - BSC NEWS MAGAZINE - N° 53 - DECEMBRE 2012


Musique

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LES ALBUMS DONT VOUS NE POURREZ PLUS VOUS PASSER Par Nicolas Vidal

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Par Nicolas Vidal

JAZZ

Pour ce nouvel album, la chanteuse espagnole a choisi le live, exercice qui peut s'avérer périlleux autant qu'il peut être une promesse de magie et de spontanéité. " Jazz one night with Eva Cortes" enregistré a Madrid, est une belle entrée dans l'univers d'Eva Cortés où les interprétations laissent scintiller tout le talent de la chanteuse, originaire du Honduras, grâce à cette voix chaude, chaleureuse et généreuse qui la caractérise. On notera l'équilibre intéressant entre l'harmonie du chant et la place laissée à l'instrument. Une belle découverte musicale à faire !

Eva Cortés - Jazz One Night (Verve)

JAZZ Pianiste d'Avishai Cohen sur quatre de ses albums et avec de nombreuses collaborations avec des grands noms, le jeune Shai Maestro n'est pas un débutant dans la grand monde frénétique du Jazz. Son premier album s'impose dès les premières notes par une délicatesse qui ne cesse de s'amplifier au fil des morceaux. Avec un équilibre parfait, le trio s'émancipe de toutes les facéties propres à la jeunesse. Cet album est aussi convaincant que prometteur pour un trio qui incarne à merveille le plaisir de jouer et l'harmonie des notes. À se procurer d'urgence pour se redonner le sourire et jouir de la fluidité presque érotique de l'écoute. Un album incontournable.

Shai Maestro - Shai Maestro Trio - ( Laborie)

JAZZ/BLUES Se lancer dans un projet de cette exigence n'avait rien d'une sinécure. Il faut reconnaître ainsi à sa juste valeur la performance musicale de China Moses et de Raphaël Lemonnier dans cet album. Crazy Blues est une célébration de quelques grandes dames du jazz dans laquelle il aurait été facile de se laisser abuser par un formalisme convenu. Il n'en est rien. Cet album est une belle réussite qui provoque un vrai plaisir a l'écoute pour laquelle il serait dommage de passer à côté. À acheter les yeux fermés.

China Moses & Raphaël Lemonnier - Crazy Blues ( Universal)

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JAZZ Le nouvel album d'Anat Cohen est d'une une élégance singulière naviguant entre une virtuosité propre à la violoncelliste et à des morceaux plus langoureux et tendres. Claroscuro qui se traduit en espagnol par "le jeu de l'ombre et de la lumière" se prête parfaitement aux mille nuances de tons contenues dans ce seul album. Anat Cohen démontre une nouvelle fois ce don irrésistible de faire de cet album un monde musical à part entière ou chaque morceaux est une immersion musicale unique.

Anat Cohen - Claroscuro ( Naïve)

JAZZ Le dernier album de Vinicius Cantuaria est à la fois l'album de l'exil tout autant qu'il est une forme très aboutie de ses racines intimes et musicales, le Brésil. Sa musique est le lien délicat entre la modernité et l'exigence New-yorkaise du jazz et les tonalités suaves du Brésil. Ce mélange étonnant donne Indio de Apartamento qui oscille merveilleusement entre les sillons brillants de la beauté musicale. A écouter sans limite. Vinicius Cantuaria - Indio de Apartemento( Naïve)

JAZZ David Eskenazy propose un album intéressant qui mélange, compile et empile de nombreuses tonalités musicales. From the ancien world est à la confluence des genres, balançant sans cesse entre fluidité et harmonie. Avec des thèmes prometteurs, David Eskenazy séduit par cet album et se place comme un artiste à suivre dans les prochains mois, David Eskenazy - From the Ancient World ( Ophélia) 170 - BSC NEWS MAGAZINE - N° 53 - DECEMBRE 2012


Arnaud Taeron

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