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BSC NEWS N째84 - NOVEMBRE 2015

SLY JOHNSON 1


« Un édito est vain face à l’horreur. La rédaction du BSC NEWS rend hommage aux victimes des terribles attentats survenus le vendredi 13 novembre et s’associe à la douleur des familles et des proches. La liberté d’expression doit être l’une des réponses à la barbarie et au fanatisme.»

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LA COUV

P.6

SLY JOHNSON

P.6

THÉÂTRE

P.6

JACQUES ALLAIRE EXPO

SÉLECTION JEUNESSE 4

P.32


SOUL

LEMAR

SELECTION LITTERAIRE

EXPO

PICASSO, L’EXPO 5


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COUVERTURE

Water Fountain

SLY JOHNSON 8


Voilà de belles retrouvailles avec Sly Johnson pour ce nouvel album « The Mic Buddah LP » . Ce chanteur passionné depuis tout jeune par de très nombreuses influences revient avec ce très bon projet Hip-Soul, genre cher à Sly Johnson pour la multiplicité musicale qu’il dégage. Le Beatbox est toujours l’une des spécialités de Sly Johnson qu’il a conservé dans The Mic Buddah LP. Album qui vous donnera de la Soul, du Funk et du Hip-Hop. ll se murmure même que l’artiste pourrait se lancer dans un projet Jazz prochainement... À cela l’artiste prône la patience. À suivre. En tout cas, Sly Johnson s’est prêté au jeu des questions-réponses avec plaisir pour le BSC NEWS. Propos recueillis par Nicolas Vidal - Photo D.R Pouvez-vous nous parler de votre première rencontre avec la musique ?

Ma première rencontre remonte à la maternelle ! Le premier morceau dont je me rappelle est EVA de JeanJacques Perrey. J’adorais l’écouter, il me mettait en joie et me donnait envie de danser. Plus tard, c’est le Jazz et la musique afro-cubaine qui m’ont bercé…

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Au regard de la polyvalence musicale dont vous faites preuve, où avez-vous puisé vos influences, Sly Johnson ?

Je les puise essentiellement dans le Hip-Hop qui lui m’ouvre la porte au Funk et la Soul Music, mais je dirais que tout est source d’inspiration. Pratiquant le Beatbox depuis très longtemps maintenant, me retrouver seul avec moi-même donne naissance à pas mal de choses également !

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Depuis vos débuts avec Saïan Supa CreW, et aujourd’hui ce second album très attendu, quel regard portez-vous sur toutes ces années de carrière ?

Sans ces belles années et surtout toutes ces rencontres artistiques aussi diverses les une que les autres, je ne serai pas l’artiste que je suis aujourd’hui. Je ne pense pas que j’aurais pu continuer à seulement rapper avec le Saïan Supa Crew. J’avais besoin de sensations nouvelles et d’inconnu… D’Erik Truffaz à


Camille, durant ces périples, je me suis trouvé petit à petit… Rap, Hip-Hop, Soul : vers quoi tend aujourd’hui Sly Johnson dans ce nouvel album ?

Ce nouvel album est un mix de Hip-Hop au niveau de la matière sonore de chaque titre, le traitement des beats, des basses. D’autres titres sont plus HipHop. J’ai emprunté à la Soul son art du chant et au Funk le côté rythmique et la force sensuelle de cette musique. Waterfall Daedal Eyes

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5 ans après la sortie de votre premier album, deux questions nous brûlent les lèvres : pourquoi avoir attendu tant d’années pour sortir un nouvel opus et quel est le chemin musical parcouru depuis ?

Il m’a fallu du temps pour trouver la bonne alchimie entre mon côté Hip-Hop, mon côté HipHop en ajoutant tout ce que j’aime musicalement, j’aime la diversité dans un album, mais il faut un fil conducteur entre chaque titre c’est très important et long à trouver. De plus j’ai


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été forcé de trouver un nouvel label après être sorti d’Universal Jazz. Beaucoup de travail, et de remises en question… Cet album a eu 3 vies !

à mes propositions… Un très beau moment de Jazz. J’aime beaucoup me retrouver dans le Jazz, je prends un pied insoupçonné !

Pourquoi ce nom Sly The Mic Buddah ?

Et l’apport et la collaboration avec Eric Truffaz dans votre carrière ?

The Mic Buddah, parce que plus jeune je trouvais (et mes amis également) que je dégageais le calme et la sérénité d’un bouddha et encore plus au micro. Du coup le nom The Mic Buddah me ressemblait parfaitement. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre collaboration avec Jacky Terrasson. Comment s’articule votre apport artistique dans un genre beaucoup plus jazz ?

A une période où j’intellectualisais un peu trop la musique, il m’apprit alors à me servir de mes émotions pour communiquer en musique, à jouer avec le cœur et non avec la tête, 100% de feeling ! Si vous deviez définir votre album en deux mots, quels seraient-ils ? Et si vous deviez citer un morceau de cet album qui pourrait le définir au mieux ?

C’est un album que j’appelle Une belle rencontre qui mal- HipSoul (mélange de Hip-Hop heureusement ne s’est pas et de Soul) et le morceau qui poursuivit sur scène (1 seul fois me représente le plus est sans au festival Jazz sous les pom- hésiter EVRBDD (Everybody miers). Il a été extrêmement Dancin’), tout de moi s’y trouve. généreux avec moi. Il a laissé la porte ouverte à mes idées et Est-ce que cet album n’est pas 13


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dessus tout le mélange musical pour vous contenter d’un seul genre ?

Faire un album Jazz est un de mes rêves ! J’y travaille tout doucement sans me presser… Patience…

quelque part la croisée des chemins pour vous de tous les genres musicaux qui vous portent et vous passionnent ?

Avez-vous à l’heure actuelle un autre projet en cours ou en réflexion ?

Je compte revenir très rapidement avec de la nouvelle musique, je pense que tout d’abord le volume numéro 2 de Si bien sûr! tout à fait ! Et c’est la mixtape RUFFDRAFT sortira une volonté de ma part d’expo- avant un nouvel album. D’autre ser mes multiples facettes (et part, je travaille un projet instruencore je n’ai pas tout mis dans mental Hip-Hop/Electro sous le cet album ! ), c’est une porte ou- nom de TAGi. verte sur un monde assez méconnu ici en France. Où pourra t-on vous voir sur scène Pensez-vous un jour faire un album totalement jazz ou aimez-vous par

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dans les semaines à venir, Sly Johnson ?


Une tournée est préparation pour le printemps prochain, ce sera totalement nouveau sur scène pour ceux qui m’ont déjà vu ! J’arriverai sur scène avec quelque chose de totalement inédit et jamais vu auparavant ! A suivre...

SLY JOHNSON THE MIC BUHDDHA NOUVEL ALBUM www.slyjohnson.com

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THÉÂTRE

JACQUES ALLAIRE Par NICOLAS VIDAL - Photo Licinio Da Costa

Jacques Allaire, comédien et metteur en scène infatigable par la profond présentations partout en France s’est remis à l’ouvrage de sa mise en scè Pour cette nouvelle création « Le dernier contingent», créee à la Scène N pique et décomposée sur plusieurs niveaux de lecture artistique. Elle est incadescent. Nous l’avons rencontré afin qu’il nous en dise plus. Le prop 18


deur de ces pièces et l’intensité à laquelle il enchaîne les reène suite à la lecture du roman d’Alain Julien Rudefoucauld . Nationale de Sète, le metteur en scène propose une pièce atyt toujours engagée et dirigée par un Jacques Allaire toujours opos est dense et passionnant. 19


On vous connaît passionné, incandescent. Jacques Allaire, pourquoi avoir fait le choix du texte d’Alain Julien Rudefoucauld ?

J’ai rencontré par hasard ce roman, pris sur la table des nouveautés de la rentrée 2012 chez mon libraire, avant de partir en tournée du spectacle La Liberté pour quoi faire ? Je voulais pour agrémenter mon voyage une lecture « sans destination », pour le plaisir. Encore inconnu de tous, ce roman n’avait pas remporté les quelques prix qui assureront son succès (prix France Inter / Télérama). Ce n’est donc pas pour cette raison que le hasard a porté ma main dessus.

Qu’est-ce qu’il a appelé en vous ? Ce sont une nouvelle fois mes préoccupations qui ont dirigées mon regard. Sur la couverture, deux adolescents sweat-capuches trônent sur un tronc d’arbre au bord d’une rivière, dans ce qui pourrait bien être une forêt un jour sec d’hiver. Cette image m’a renvoyé à mes

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propres enfants et aux questions qui se posent à cet âge, dans ce temps semblable à un îlot, où tout paraît singulier, unique et où même la langue semble celle d’un pays que seuls les adolescents, qui en sont à priori les (seuls) habitants, sont en mesure de comprendre et de partager. Je me demande, en regardant sans nostalgie la photo de cette couverture, ce qu’était mon adolescence. Je ne lui trouve rien de commun avec celle des jeunes aujourd’hui. Peu d’années pourtant nous séparent quelques années bien sûr - mais surtout, les temps ont changé.

Vous évoquez votre adolescence dans la présentation de ce spectacle « Je ne trouve rien de commun entre mon adolescence avec celle des jeunes d’aujourd’hui». Pouvez-vous nous dire quelles sont les grandes différences qui les séparent ou qui les éloignent ? Dans le nomment de mon adolescence, les mondes étaient coupés, non poreux, incompatibles et se te-


Edward Decesari Et dans ses bras Evelyne Hottier 21

crĂŠdit photo Marc Ginot


naient en respect, c’est à dire respectaient leur temporalité propre, supportaient de ne pas se comprendre, convaincus l’un comme l’autre, je crois, de n’avoir rien à partager. Et l’on se disait que ce n’était « pas grave ». Le monde adulte, c’est à dire la responsabilité de soi et des autres, le travail, la vie sociale et la vie économique, tout cela viendrait à coup sûr suffisamment tôt se substituer au monde suspendu de l’adolescence sans qu’il soit nécessaire de précipiter le mouvement. Il n’y avait pas tant d’urgence à quitter cet îlot et ses habitants. Chacun deviendrait assez tôt ce que ses espoirs, aussi bien que ses désillusions, le ferait devenir. C’était mon adolescence. La vie n’était pas un profit, l’existence ne se faisait pas à crédit, la plus-value n’était que boursière ou celle des marchands d’art. Les adultes parlaient de réduire le temps de travail, l’Europe aussi bien que le monde était une promesse, on aspirait à se mélanger, devenir citoyens du monde, et l’on attendait comme une évidence que tombent murs et frontières. Les temps se sont bizarrement mé-

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langés ou tentent de le faire, et les espaces, eux, sont devenus permissifs. La modernité ultra libérale, hyper normative et sans spiritualité s’est mise en marche. Profitant de chaque espace gagné de liberté pour le coloniser, le mettre au pas avec violence si besoin, et prenant toujours les apparences de la libre circulation, elle transformait à la vitesse d’un cheval au galop la pensée en technicité, la liberté en « libéralité ». Elle dévorait tout ce qui l’entoure dans sa névrose compulsive de jeunisme et de consommation effrénée. Et créait ce monde nôtre qui ne se supporte qu’unique et sécrète lui-même sa propre barbarie en n’hésitant pas à éliminer, comme tout système totalitaire ce qui empêche son développement - et à mettre au pas ce qui, au contraire, le facilite. Il n’est aucun espace que l’économie libérale, par essence, ne pervertisse. Ce qui devrait être protégé ne l’est pas, ce qui devrait être aidé est soumis à la cadence, et l’on rase les forêts et l’on dresse des ponts au-dessus de toutes les mers, toutes les rivières pour conquérir tous les îlots. Rien ne


Premier plan Evelyne Hotier Deuxième plan Chloé Lavaud

crédit photo Marc Ginot

doit être inaccessible, tout est un marché pour le marché. Ainsi le monde replié, isolé, comme en attente, ce monde suspendu de l’adolescence s’en est progressivement trouvé perverti à son tour, subissant les assauts et l’artillerie lourde de ce monde adulte, définitivement et uniquement libéral, qui cherchait à conquérir une nouvelle part de marché.

Vous employez une très jolie expression « le temps suspendu de l’adolescence ». Qu’est-ce qui incarne cette suspension d’après 23

vous et comment se caractérise t-elle ?

Je pense qu’elle est un temps dans lequel le champ des possibles est infini . Rien ne paraît impossible . Tout peut être objet du désir de l’aventure de l’expérience et rien ne paraît encore avoir de conséquences . C’est un temps de conscience pourtant mais tout s’essaie s’expertimente mais se réalise de manière imaginaire. L’on se projette dans un monde que l’on tient encore à distance avant de s’y jeter . Celui du monde adulte du travail de l’économie . Il y a comme une parenthèse anti-


chambre, entre l’espace de l’innocence et celui de la responsabilité . Un temps suspendu parce qu’entier et qui se consume dans l’instant d’un présent qui est éternité .

Vous avancez que l’économie libérale et le monde adulte pervertit en quelque sorte cette jeunesse. Quels en sont à votre sens les exemples les plus probants ?

Sous couvert de vouloir le comprendre et même lui ressembler (« être jeune » à tout prix, mode vestimentaire, musique etc… tout ce qui relève de ce temps-là devenant modèle ou plus précisément norme de consommation), le monde adulte passe son temps à sucer le sang de cette réserve adolescente. Ogre qui dévore ce qu’inventent ses propres enfants pour en faire commerce jusqu’à leur revendre leurs propres inventions. Dans le même temps, ce monde adulte qui aspire à devenir lui-même un éternel adolescent dont les forces vives jamais ne s’altèreraient, reproche aux jeunes d’être jeunes, de n’être pas adultes. Schizophrénie débilitante de 24

mondes qui s’enchâssent au lieu de se faire face. On force les adolescents à faire des stages en entreprise, à prendre des abonnements, des assurances, des crédits, comme si l’horizon adulte, le seul fixé comme objectif, pouvait être source de désir d’aspiration et de bonheur. Et après, l’on fait semblant de s’étonner que les jeunes s’abîment d’alcool, de drogues, de violences, comme si ces excès n’étaient pas le diabète dont notre modernité les contamine. C’est cela même qui me frappait en lisant Le Dernier Contingent de Alain Julien Rudefoucauld. J’ai aussitôt eu le désir de porter sur scène cette tragédie de la modernité.

Considérez-vous votre pièce « le dernier contingent « comme une tragédie , Jacques Allaire ? Je dirai plutôt que c’est un conte .

« Les acteurs auront l’âge des rôles (...) Ainsi, ils n’auront pas à faire semblant ». Qu’est-ce qui vous tient à coeur dans


cette réalité vis-à-vis de la ser le dragon. J’ai envie quon ait peur pour ces jeunes gens,qu’on pièce et du spectateur ? Les acteurs auront « l’âge des rôles» ou pas loin, c’est la raison pour laquelle il m’est indispensable de travailler avec de jeunes acteurs professionnels. Ainsi, ils n’ont pas à faire semblant. La « reconnaissance» immédiate des corps, l’évidente réalité d’eux-mêmes rend criante la parole des personnages devenus personnes. On ne doute pas d’un corps dans sa réalité.

Vous inoculez dans cette pièce la dimension du conte. Vous citez d’ailleurs Jack London et Charles Dickens. Pourquoi cela est-il important à vos yeux ?

Parce qu’il s’agit bien de cela, un conte naïf à la manière de ces romans d’apprentissage de Charles Dickens et de Jack London. celui de ces six jeunes gens cabossés, pleins de trop d’espoirs, de trop d’énergie, pleins de trop de vie et qui sont avalés par la froideur d’un monde technique implacable et calculateur. C’est l’affrontement de deux univers et il faut bien surmonter les peurs et terras25

ait envie de les protéger de ce monde nôtre, froid, névrosé, sans amour et calculateur. Le spectacle est une ronde de nuit de ces six adolescents, propulsés dans un espace aux ombres de géants et aux contours incertains comme un conte, comme cs gomans daventure , ces recits initiatiques. Le spectacle a un côté « Pinocchio », carton-pâte, excès,monstruosité du rêve. Tout est faux. Seuls ces jeunes gens sont vrais.

Pouvez-vous nous expliquer cette volonté d’y associer de la musique avec un guitariste ? Qu’est ce que cela apporte à la mise en scène ? La considérez-vous comme un personnage à part entière ou comme le point d’immersion dans un monde de jeunes ?

Une partition musicale sous-tend tout le spectacle. David Lavaysse, guitariste électrique, est présent sur le plateau. Comme un coryphée, si l’on veut. La musique sera permanente. Elle produit le


crédit photo Marc Ginot

sentiment des êtres, aussi bien qu’elle agit comme paysage sonore. Dès les premiers mots lus du roman, j’ai entendu ce type de son. Des sons d’aujourd’hui, une musique d’influence pop-rock ainsi qu’en écoutent ou la pratiquent les jeunes gens et dans laquelle ils semblent pouvoir se soustraire au monde réel.

Quelle passerelle ou divergence y-a-t-il entre votre pièce et le roman d’Alain Julien Rudefoucauld ? En somme, quel est votre fil rouge où se sont greffées la mise

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en scène et la création ?

Bien sûr, au commencement, il y a le verbe... Car il y a un texte, cela a pu être un corpus de textes lorsque j’ai travaillé sur Marx ou Fanon. Cette fois, il s’agit d’un roman, Le Dernier Contingent, que j’ai absorbé comme une éponge boit l’eau, puis que j’ai refermé jusqu’à l’oubli. De là, je me suis abandonné aux sensations / émotions / réflexions qui me traversent, sans chercher à les diriger, ni les organiser, ni leur faire dire telle outelle chose ou d’écrire spécifiquement telle partie du roman. Le spectacle est donc tout autre que


le roman. Il s’agit d’une vision morale ou poétique du roman et non de la série des événements que contient celui-ci. Les premiers dessins, nés de l’inconscient de la lecture ou des premiers rêves qui l’ont suivi, ont surgit sur le papier et m’ont laissé face à l’évidence de ce qu’ils produisent. Le spectacle n’est pas l’adaptation du roman mais une réécriture depuis le prisme de la sensation et des « rêves ». Pas l’histoire racontée mais la déformation du vécu depuis les traumatismes. Non une vision objective - pour ça, il n’y a qu’à lire le roman - mais la traversée du surgissement des sensations.

Vous paraît-il intéressant que les spectateurs qui assistent au « Dernier contingent» aient lu le roman avant de venir la pièce ou cela est-il totalement inutile ? Il n’est pas nécessaire d’avoir lu le roman pour assister au spectacle pas plus que les fois précédentes avec les creations des « damnés de la terre « d’après les écrits de Frantz Fanon ou « la liberté pour quoi faire ?» d’après les écrits de combat de Bernanos. De même que mes précédentes créations ont emmené les spectateurs à la découverte de ces auteurs et penseurs

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, je serai heureux avec ce spectacle de faire découvrir un immense texte de la littérature moderne et qu’ils se précipitent sur les roman d’ Alain- Julien Rudefoucauld

On sait que vous dessinez beaucoup pour préparer vos pièces. Quel a été l’apport de ces dessins pour votre nouvelle pièce ? Autrement dit, est-ce que vos dessins préliminaires vous ouvrent en quelque sorte les yeux sur votre création? Tout relève d’un processus en partie inconscient que je ne cherche pas à définir. Il s’agit d’un chemin qui m’oblige moi-même à enquêter sur les textes afin de comprendre ce que peuvent bien être mes propres dessins ! Un peu comme un myope qui préférerait le flou de sa vision du monde au soi-disant monde réel et ses contours exacts. C’est un peu ça. Les dessins me paraissent produire la sensation sincère et profonde de mon rapport aux choses et sont en tout état de cause la voie d’écriture et de création à laquelle je m’abandonne - car c’est un abandon. Entendez par là que je ne dirige, ni ne maîtrise le crayon, et cela d’autant que je n’ai jamais appris


à dessiner. Mais je m’abandonne à ce que mes « cauchemars » veulent bien murmurer à mes crayons plutôt que de me plier à la narration objective du récit qui pourrait faire que chacun lirait et verrait l’identique de chaque chose. Alors, j’aime autant m’en détourner, éviter les injonctions d’une interprétation « réaliste » et préfère prendre le risque irrationnel - pour moi - du dessin. Je me demande quelle est cette histoire, celle du livre. Je réalise que je vis la fiction romanesque comme un réel et que je veux me dégager comme toujours du réel. Je ne crois pas en la narration, je ne crois qu’en la sensation. Il en résulte que j’ai dessiné un conte ou un cauchemar, c’est selon. A coup sûr, la réalité fantasmée, le roman transfiguré. .

Vous avez donc choisi de très jeunes acteurs. Comment s’est fait ce choix pour la pièce ? Pouvez-vous nous les présenter succinctement ?

J’ai sillonné la France et je me suis rendu dans nombre des écoles nationales de théâtre à la rencontre des jeunes comédiens qui ont suivis ces formations complètes et 28

exigentes . J’ai assisté à ses travaux d’école et - ou - les ai «auditionné « avec toujours cette recherche des corps» . Je voulais Six corps d’adolescents , que la ressemblance et l’appartenance la jeunesse de l’âge soit immédiate et sans discussion. Et la limite de 6 comédiens. C’est ainsi que j’ai choisi Chloé Lavaud (formée à l’école du Tnb de Rennes ) Eveline Hotier ( formée à l’ Ensatt de Lyon , Edward Decesari (formé au cours Florent de Paris) , Gaspard Liberelle (formé à l’école de la Comédie de St Etienne ) , Paul Pascot (formé à l’ Erac Cannes-Marseille) et Valentin Rolland (formé à l’Ensad de Montpellier)

Pour finir, au-delà de la nécessité de faire sens avec « des acteurs qui auront l’âge des rôles», qu’apporte cette jeunesse dans la création artistique de la pièce ? Travaillez-vous autrement sur la mise en scène et est-ce que cette jeunesse modifie votre travail de metteur en scène à la différence de comédiens confirmés ? Disons que je prends davantage soin du fait que ce sont de jeune co-


médiens de leur transmettre une méthodologie , une discipline de travail . Mais non cela ne modifie pas fondamentalement mon travail. J’ai toujours eu le sentiment depuis que j’ai commencé à créer mes propres univers de devoir apprendre aux acteurs de mes spectacles la langue de théâtre que je parle. Elle leur est d’abord étrangère. Ils l’apprennent donc comme une langue étrangère puis elle leur devient familière .... Le dernier contingent Un spectacle de Jacques Allaire Création Scène Nationale librement inspiré du roman de Alain Julien Rudefoucauld (éditions Tristram, 2012)

Tournée 2015-2016 Création les 4 et 5 novembre 2015 Scènes des 3 Ponts - Castelnaudary 19 novembre 2015 Scènes croisées de Lozère - Mende 1er décembre 2015 CIRCa Pôle national des arts du cirque - Auch 3 - 4 décembre 2015 Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau 12 au 15 janvier 2016 Théâtre Dijon-Bourgogne - Centre Dramatique National

3 - 4 décembre 2015 - 20H30 Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau - Durée 1H40 > Réservez ici vos places en ligne

21 au 29 janvier 2016 L’Estive - Scène Nationale de Foix et de l’Ariège 2 - 3 février 2016 Le Parvis - Scène Nationale Tarbes-Pyrénées 1er au 3 mars 2016 La Comédie de Saint-Etienne - Centre Dramatique National 22 mars 2016 Les Scènes du Jura scène nationale

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Livre

Pour la galerie Le livre est le meilleur ami de l’homme pressé d’éviter les rassemblements de foule. Si processionner parmi les tableaux d’une exposition vous paraît au-dessus de vos forces, essayez le luxe d’un bel ouvrage, le calme d’un boudoir, la volupté de déflorer des pages dont vous humez d’abord le mystère. Par Marc Emile Baronheid

L’entrechoquement du sexe et de l’argent est-il au cœur de la puissance créatrice ? A moins qu’il en soit LE cœur, l’infernal déclencheur. Un livre d’images de la prostitution en France lui donne une autre dimen30

sion, situant l’empire du plaisir et du désir sur le développement de la peinture moderne. Un ouvrage écrit à quatre soifs et autant d’émois, par des conservateurs des musées d’Orsay et du Van Gogh Museum d’Amsterdam, avec un comparse de l’université d’Edimbourg. Le monde du fantasme fait chair, ses dimensions sociales et culturelles, la toilette, les préparatifs, les scènes d’intimité mais aussi le racolage, les clients, donnent à l’ouvrage une signification bien plus durable qu’une simple collection de « vues ». Il parle d’un temps où les horizontales étaient réellement grandes et ne s’abaissaient pas à monnayer en librairie leur humiliante répudiation. L’aveu d’une forme de prostitution ? Une passerelle vers ce témoignage de Virginie Despentes : « Je commence à faire des passes


fin 91, j’écris Baise-moi en avril 92. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un hasard. Il y a un lien réel entre l’écriture et la prostitution ». Il figure dans « Prostitutions – Des représentations aveuglantes », un mook qui propose une lecture contemporaine du plus impressionnant métier du monde, en croisant des approches pluridisciplinaires. Au long de vingt essais agrémentés d’illustrations parfois percutantes, des spécialistes poussent des portes que l’approche institutionnelle n’avait pas osé entrouvrir, auscultant le siècle de la révolution industrielle avec une vigueur et une justesse qui bousculent judicieusement les lignes. «  Splendeurs et misères – Images de la prostitution en France, 1850-1910  », ouvrage collectif, Flammarion, 45 euros. C’est le catalogue officiel de l’exposition « Splendeurs et Misères », musée d’Orsay, jusqu’au 20 janvier 2016. En parallèle à cette même exposition : « Prostitutions – Des représentations aveuglantes », ouvrage collectif, Flammarion, 22 euros A signaler, l’ approche sensiblement différente d’un « journaliste spécialisé en urbanisme », qui dévoile des « secrets » de bordels, du mythique Chabanais aux pires taules d’abattage : « Secrets de maisons closes », Marc Lemonier, La Musardine 19,90 euros Bruxelles, juillet 1873. L’agent de police 31

Michel amène au commissariat « le sieur Verlaine paul, homme de lettres, né à Metz le 30 mars 1844, en logement rue des Brasseurs 1, depuis 4 jours venant de Londres, qu’il a arrêté rue du midi sur la réquisition du sieur Rimbaud arthur, homme de lettres/…/ lequel déclare qu’il a été blessé au bras gauche d’un coup de revolver que lui a tiré vers deux heures, son ami Verlaine dans la chambre qu’ils occupent … ». Condamné à deux ans d’emprisonnement, Verlaine purgera sa peine à la prison de Mons. En 1893, il est de retour en Belgique pour une série de conférences. Il a quarante-neuf ans mais en paraît vingt de plus. Il passe alors d’hôpitaux en garnis provisoires,


s’abîme dans l’alcool et l’absinthe. Se traînant en clochard ténébreux, il est tiraillé entre les deux harpies qui partagent ses dernières années. Pourtant beaucoup voient dans ce vieux faune taciturne le plus grand écrivain français depuis la mort de Victor Hugo. Toute la Belgique littéraire et artistique se presse pour l’écouter. Accompagnant des anecdotes historiques, plus de deux cents documents, dont nombre de fac-similés, illustrent ce parcours belge où apparaissent Félicien Rops, Oscar Wilde, Victor Hugo, Stéphane Mallarmé et, 32

dans l’ombre, Rimbaud, le « Satan adolescent » « Verlaine en Belgique. Cellule 252. Turbulences poétiques », Bernard Bousmanne, éd. Mardaga, 45 euros Ce volume fait office de catalogue de l’exposition éponyme, qui se tient jusqu’au 24 janvier 2016 au BAM (Musée des Beaux-Arts de Mons, Belgique - www.bam.mons.be). Sous l’impulsion de Hedy Bühler , le couple qu’elle formait avec l’ophtalmologiste suisse Arthur Hahnloser


s’est tourné vers la création picturale de son époque, réunissant entre 1905 et 1936 les toiles de nabis et de fauves. Sur le conseil de ces peintres, ils acquièrent d’importantes oeuvres d’ Édouard Manet, Pierre-Auguste Renoir, Paul Cézanne, Vincent Van Gogh ou Odilon Redon. Artistes et amateurs se lient vite d’amitié et se retrouvent régulièrement à la Villa Flora, résidence d’Arthur et Hedy à Winterthur. La maison du couple devient un lieu de rencontre, d’échanges et de création, un repère d’artistes. Les portraits des Hahnloser ou les oeuvres peintes à la résidence, qui témoignent de ce bonheur de vivre, forment le coeur de la collection familiale. En trente ans, les murs de la maison sont envahis de peintures. Chaque pièce, jusqu’à la salle d’eau où les toiles s’accumulent, accueille son lot

d’oeuvres d’art. La Villa Flora devient ainsi l’écrin d’un ensemble de chefs d’œuvre dignes d’un musée. Le parcours de l’exposition du musée Marmottan Monet offre une réunion d’oeuvres rares de Vallotton, Bonnard, Van Gogh, Manet, Cézanne, Matisse, Vuillard, Redon. Organisé en sections monographiques, il retrace les rapports qui unirent les principaux artistes du tournant du XXe siècle. L’histoire d’un des couples les plus engagés et passionnés du début du siècle. « Villa Flora – Les temps enchantés », Musée Marmottan Monet/Hazan, 29 euros. L’ouvrage peut accompagner l’exposition montrée jusqu’au 07 février 2016 (www. marmottan.fr)

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Editions Villeroy & Costa - 14,97 euros - 308 pages


Au bonheur des mots Par Pascal Baronheid

Livres de poche, livres de bonnes pioches. Les petits formats s’en donnent à cœur joie. Pour peu qu’on lise dans le regard des flamants roses, il n’est pas anormal d’ avoir des envies mallarméennes poussant à « Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux! ». Pef a dans l’encrier des voyelles assoiffées d’ailleurs. C’est qu’on ne fréquente pas impunément Nicolas Bouvier. Alors on écrit comme on apprend à se taire : pour ne pas être interrompu. Avec l’envie de proposer des gourmandises à ceux qui les aiment, persuadé, à l’instar de R.L. Stevenson, que tout livre est dans son intimité une lettre ouverte aux amis de

l’auteur. On a beau multiplier déjà les casquettes, le désir demeure fort d’encore changer de chaîne. Pef propose, parmi ses lectures, un voyage empruntant des lignes qui desservent les gares de Jerome K. Jerome, Milena Agus, Pierre Mac Orlan et tant d’autres, au gré d’aiguillages inspirés. Le réseau est d’une densité ébouriffante. Nous avons affaire à un liseur patenté, soufflant à ses heures des vers qu’il gonfle à l’hélium pour le plus grand bonheur de ceux qui vont le nez en l’air. Il intitule éloge de la lecture ce qui constitue aussi – d’abord – 34


un virevoltant éloge de l’écriture. « Toutes les aurt histoires dites au râlement elles ont pas été tant chanjées et maudit fiées au fil des ans. Elles sont toutes en mil morts sots en blips et toutes en tremêl ». C’est du riddleyspeak traduit en parénigm et paru en 2013. L’auteur : Russel Hoban. « Do mon pétiot ; do ma dodotte…/ Te viens d’teffondrer su’ l’ crottoir/ comme un bestiau à l’abattoir/ou comme un qui s’rait en ribotte » (Jehan Rictus, 1914). Des inventeurs de langue, des houspilleurs du verbe, des marteleurs, des caresseurs. On trouve d’autres charmeurs de mots, dans ce recueil qui célèbre par ailleurs Apollinaire, Raymond Devos, Allais, Rimbaud, Lycophron, Queneau et autres saltimbanques d’exception. Une folle sarabande dont les participants érudits, poétiques, enfiévrés, ludiques invitent à revisiter Babel. Ils sont

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37, sans nulle présence féminine. L’apprivoisement des mots a-t-il un sexe ? Sous la plume d’Albert Simonin, un personnage de Touchez pas au grisbi déclare « T’as des hommes


qui méprisent les gonzesses, qui prétendent qu’on doit pas discuter avec. Je suis pas d’avis ». On ne peut pas dire que les frangines abondent, dans cette grande fête de la langue verte lorsqu’elle vire au noir. Certes, on évoque les arpenteuses de bitume : «  sa mère avait été une fière radasse avec des lolos comacks en pis, l’œil bovin, la vue courte », les gâtées par la nature : « on aurait pu faire du camping sur les roberts de cette souris » et même les féministes égarées : « fais pas ta fortiche avec moi, greluche ». On leur concède même le piédestal d’un titre : La môme vert-de-gris, Les femmes s’en balancent, Le plancher des garces, mais la Série Noire de la grande époque s’adresse aux hommes, aux vrais. Sous

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la plume des Amila, Bastiani, Cheney, Himes, Le Breton, c’est chasse gardée des mecs, des rouleurs de biscottos. Mais même en plein rififi, on n’oublie pas le beau sexe, tel Bill Pronzini : « Et si on ne pouvait plus jamais baiser… Se casser le braquemart… Et


qu’est-ce qu’on pourrait inventer d’autre ? ». Sous les pavés de l’argot, la plage de la poésie de la révolte. Une inventivité ininterrompue, tantôt lyrique, tantôt crue, bien plus romantique qu’il n’y paraît. Devenez un de ces initiés qui entravent le jars et imposez-vous dans les dîners des caves : ça va péter des flammes. Et si le larbin cille en vous voyant, refusez de poireauter dans une sorte de hall où l’abbé Pierre trouverait le moyen de planquer cinq familles nombreuses. Selon la légende des cycles, les problèmes de santé d’Armstrong auraient commencé avec une douleur aux valseuses. Se serait-il injecté de la Série Noire ? Un délicieux petit livre vient battre en brèche la prétendue acculturation des coureurs cyclistes. Leur jargon est fleuri, pittoresque, enviable parfois. On y trouve des

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accointances avec l’ argot des mauvais garçons : envoyer la soudure (opérer une démonstration de force visant à impressionner) évoque le dessouder des truands. On trouvait même dans le peloton un certain Dodo-la-Soudure. Enrhumer signifie opérer un démarrage foudroyant, laissant mouchés et morveux les adversaires médusés. Vous connaissez probablement un spécialiste du genre nommé Bernard Rhino. Saler la


soupe, c’est se charger à mort pour éviter de boire le bouillon. Mais attention « à force de sodium, la gomme mord ». Certains assurent qu’avoir la socquette légère, c’est rouler casqué pour filer en danseuse dans la grimpette de la rue du Cirque. A chacun son Galibier. Si vous aimez vos proches, glissez-leur dans la musette ce bijou pour académiciens du Café des Sports. Pour passer de l’amour des mots aux mots de l’amour, voyez Gourmont. Il consacre à la Béatrice de Dante un essai fouillé, manière d’enquête en désaveu de paternité fondée sur les rapports entre la figure réelle de Béatrice, sa représentation idéale et ses avatars à une époque ayant pour politesse un état chronique d’adultère. L’introduction éclaire nécessairement les fondements et les motivations de Gourmont, palpables dans Sixtine, récit d’une passion cérébrale, catalyseur

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du besoin impérieux de transcender en une figure inaccessible la femme aimée. Un livre aux antipodes de l’esprit cycliste ? Pas aussi profondément que l’on pourrait le croire. Les amoureux de la Petite Reine ne vouent-ils pas au Maillot Jaune un culte allégorique susceptible de reconnaître en Henri Desgrange le forgeur d’une autre de Béatrice ? Reine de toutes les vertus, la poésie peut se permettre de croiser tous les vices … Gourmont encore, dans une évocation animale de l’amour, parce que « quand nous faisons l’amour, c’est bien, selon l’expression des théologiens, more bestiarum. L’amour est profondément animal : c’est sa beauté ». De la renarde au papillon, de la cruauté à la polygamie, de la langue des chats aux « muqueuses des nègres », tout est envisagé. Aussi pointues que soient les observations, des incertitudes demeurent, lancinantes et fondamentales, telle


soient l’expression d’une sensation mélangée ». Cessons de chercher la réponse, puisque « on aime une femme pour ce qu’elle n’est pas ; on la quitte pour ce qu’elle est » (Gainsbourg).

la simulation « Il est très possible (les femmes pourraient en témoigner) que les soupirs ou même les cris poussés en de tels moments

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« Petit éloge de la lecture », Pef, Folio,2 € « Le goût des mots », textes choisis et présentés par Elsa Gribinski, Mercure de France, 9 € « L’Argot du Polar », Lionel Besnier, Folio, 7,50 € « En chasse patate – petit lexique impertinent du cyclisme », Erwann Mingam, Solar, 12,90 € « Dante, Béatrice et la poésie amoureuse », Remy de Gourmont, L’Herne, 9€ « Physique de l’amour », Remy de Gourmont, L’Herne, 7,50 €


Biographie

Aragon ou le culte du paradoxe On a beaucoup biographié Aragon, homme de tous les contraires. Auteur intelligent, Philippe Forest, dernier en date, ne cherche pas l’ultime carat du scandale, dans le misérable petit tas de faux secrets dont l’évocation est désormais cadenassée par un succédané de Maria Kodama. Par Marc Emile Baronheid « Aragon a été aimé autant que haï, admiré autant que décrié, à la fois pour de bonnes et de mauvaises raisons. Il ne s’agit dans ces pages ni de l’acquitter ni de le condamner, mais d’en revenir au mystère même de celui dont on a pu dire qu’il avait été sans doute «  le dernier des géants de notre temps »  » Forest est un guide averti et serein. Son Aragon s’adresse à tous. Ce n’est pas le moindre mérite d’une somme au chemi-

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nement chronologique, que l’on peut aborder à n’importe quel carrefour. En voici quelques moments. L’affaire Aragon : en 1932, il se voit inculper «  d’excitation de militaires à la désobéissance et de provocation au meurtre dans un but de propagande anarchiste », pour un mauvais poème (mais il en était conscient le premier) en appelant à l’insurrection armée et exhortant le prolétariat à faire feu sur la police et à abattre les leaders socialistes. La levée de boucliers sera à la mesure de l’enjeu. Comparée à ce tohu-bohu, la récente affaire Erri de Luca paraît encore plus absurde. La conspiration. Le silence relatif qui accompagne la sortie d’ Aurélien (1944) est le prétexte pour Elsa de dénoncer une conspiration dont le couple qu’elle forme avec Aragon est devenu la cible. « La calomnie, politique ou autre, atteignait à cette époque un degré monstrueux ; on s’acharnait sur nous deux, pour faire de nous des personnages odieux, des 41

pestiférés ». Les doubles funérailles d’Elsa. Elsa Triolet fut inhumée deux fois. Une première cérémonie, officielle et hypocrite, compta pour du beurre. La seconde, réservée aux amis sincères, est racontée avec la lucidité froide et tranchante qu’on lui connaît, par François Nourissier. Défense du roman. Aragon oeuvrera durablement pour que soient disponibles en français les œuvres les plus représentatives de la littérature soviétique. Toutefois, son combat principal se livrera sur le front du roman, essentiellement français. Un texte comme « Réalisme socialiste et réalisme français » entend démontrer que, pour être authentique, la littérature doit adopter le réalisme et s’émanciper des charmes illusoires de l’imagination gratuite. On retournera aux pages antérieures de Défense de l’infini et de Traité du style, pour apprécier l’amplitude de la courbe rentrante …


Qui n’aura son Forest fera piètre figure. « Aragon », Philippe Forest, Gallimard Biographies, 29 euros

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JE TIENS TRÈS FORT À TOI

LE PREMIER ROMAN DE NATY’ELLE

Un homme, une femme et l’indescriptible sentiment d’amour, d’être aimé et d’aimer. Suspendue à l’attente, au désir de la prochaine rencontre, elle devra pourtant étouffer sa fierté, ses principes, ses désirs, ses convenances pour vivre ses moments décisifs et passionnés ... Editions EDILIVRE - 68 PAGES - 10,50 € 42


Biographie

Le triomphe de l’Exécutif Après la défaite de 1870, les Républicains ont toujours été hostiles au pouvoir exécutif surtout incarné par une personne en l’occurence le président de la République. Il y avait là un relent de Monarchie ou d’Empire et une menace à terme pour la démocratie. Par Régis Sully Certains d’entre eux ont même inscrit la suppression du Président de la République dans leur programme. Au mieux, le pouvoir exécutif doit être cantonné à l’exécution des lois votées par les représentants de la nation et il doit également leur rendre des comptes. Quant au Président, il n’a qu’une fonction de représentation. En 1958, le retour du général De Gaulle consacre la prééminence du pouvoir exécutif au travers de la nouvelle constitution de la Ve

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République. Aboutissement ou rupture? L’essai de Nicolas Rossignol relate la montée en puissance du pouvoir exécutif tout au long de la troisième et quatrième République sous l’empire de la nécessité. Et l’intérêt de cet ouvrage est d’expliquer au travers d’exemples concrets, comme le vote et l’application de la loi de 1901 puis celle de 1905, la confrontation entre l’assemblée et le gouvernement, de montrer également le rôle spécifique et


indispensable de l’Exécutif dans l’application de la loi. Inéluctable donc, la montée en puissance de l’exécutif. Elle est perceptible, entre autres, au travers de faits comme les voyages présidentiels qui tendent à remettre le Président au centre de la vie publique même si cela reste sym-

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bolique, perceptible également dans la réforme gouvernementale qui subrepticement va étoffer l’entourage du président du conseil. Le pouvoir exécutif gagne en autonomie à l’abri des querelles institutionnelles, autonomie favorisée d’ailleurs en grande partie par des hommes politiques tels que Léon Blum. 1958 viendra consacrer le triomphe de l’Exécutif. Le souci du général De Gaulle est de le tenir hors d’atteinte du « forum parlementaire ». Désormais le Président règne et gouverne, le rôle du premier ministre est relégué au second plan. Quant au Parlement il a perdu sa suprématie. De Gaulle bénéficie des apports antérieurs qui ont favorisé l’Exécutif à savoir la modernisation de l’appareil gouvernemental, le développement du pouvoir réglementaire en cela c’est un aboutissement mais une rupture également dans l’abaissement du Parlement et le triomphe de l’Exécutif. Mais ce système institutionnel qui était en harmonie avec son temps


l’est-il encore aujourd’hui avec l’ouverture de l’économie française à la concurrence internationale et les transferts de souveraineté à l’union européenne qui vident en partie de sa substance le pouvoir politique? L’auteur pense que s’ouvre une nouvelle « ère de changement constitutionnel » Les thèmes abordés dans ce livre peuvent paraître austères mais le mérite de l’auteur est de rendre accessible au travers d’exemples concrets les enjeux qu’is sous-tendent. On ne

peut qu’en conseiller vivement la lecture.

La force de gouverner

Le pouvoir exécutif en France XIXe - XXe siècles Nicolas Rousselier Editions Gallimard Collection NR Essais 848 pages 24,99 euros

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Pléiade

La Pléiade à tribord Par Marc Emile Baronheid

Après d’Ormesson l’arrivée, voici Bernanos le retour. On veut croire que seuls l’ambition d’une certaine qualité et le souci de ne négliger aucun souffle sur la girouette intellectuelle président aux destinées de la collection. Le premier roman de Bernanos (1888-1948), Sous le soleil de Satan, paraît en 1926. L’auteur, inspecteur d’une compagnie d’assurances, l’aurait écrit pendant ses tournées, dans les wagons de chemin de fer et les buffets de gares. Au jeune Malraux qui lui fait part de son enthousiasme, Gide rétorque : «cette chose m’est contraire». C’est que «Bernanos mettait brutalement en question tout ce que “l’Europe la plus cultivée” pensait de la création ro46

manesque», se souvient Malraux en 1974. Cette «heureuse négligence» des lois du roman ne laissera pas de déconcerter. Le succès de ce livre permettra à l’auteur de quitter les assurances pour vivre de sa plume et de construire une œuvre accompagnée par les polémiques. Il est vrai que la complaisance n’est pas le fort de Bernanos, pas plus que les choix et les fréquentations politiques. Il ne ménage rien ni personne, et tout le monde le


lui rend bien. « Bernanos est le préposé au dégoût : il n’est pas obligé, lui, de ravaler son fiel. Atrocement injuste à l’égard des individus, il ne l’est pas à l’égard de son époque, qui est une basse époque, il faut en convenir » (François Mauriac). Son pamphlet « La Grande Peur des bien-pensants » (1931), l’engagera dans une vive polémique avec ses anciens comparses de l’Action française. Aucunement comptable des sympathies politiques que Bernanos éprouva d’abord pour les insurgés franquistes, lors de la guerre d’Espagne, Gallimard reprend la garde-robe romanesque, estimant venue l’heure de rééditer l’œuvre dans son ensemble, en ne négligeant rien des documents accessibles à qui sait les découvrir, et en n’hésitant pas à revenir sur des traditions éditoriales qui ont entraîné des habitudes de lecture. En 1934, une partie d’Un Crime avait été refusée par Plon. On vient de retrouver le ma47

nuscrit écarté. Publié ici pour la première fois, il permet aussi d’établir un meilleur texte pour Un mauvais rêve, roman né du refus partiel d’Un Crime et resté inédit du vivant de l’auteur. Autre ouvrage posthume, et célébrissime, Dialogues des Carmélites : on en propose une édition qui fait clairement apparaître l’état du manuscrit laissé par Bernanos à sa mort (1948). Pour les romans publiés par l’écrivain, on est revenu aux particularités des éditions parues de son vivant, y compris pour Monsieur Ouine, jusqu’alors disponible dans une version augmentée en 1955 ; les pages ajoutées à cette date figurent désormais à leur place : en appendice – comme de nombreux autres documents, extraits de manuscrits, entretiens ou lettres. La voix qu’ils font entendre est la même que celle des romans (et des essais) ; Bernanos ne cherche pas à persuader son lecteur ou son interlocuteur : il veut le toucher. Y parvient-il encore, ou ces lignes de Kleber Haedens étaient-elles prémonitoires : « Il


n’a aucun goût pour la vérité, ce qui est intolérable chez un polémiste. On peut se demander s’il sera longtemps possible de lire Bernanos. La réponse est douteuse ».  « Oeuvres romanesques complètes », Georges Bernanos, tome I. Édition de Pierre Gille, Michael Kohlhauer, Sarah Lacoste, Élisabeth Lagadec-Sadoulet, Guillaume Louet et Andre Not. Préface de Gilles Philippe . Nouvelle édition. Chronologie par Gilles Bernanos, Gallimard Bibliothèque de la Pléiade, 55 euros (prix

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temporaire)

« Oeuvres romanesques complètes suivies de Dialogues des Carmélites » Georges Bernanos, tome II. Édition de Jacques Chabot, Monique Gosselin-Noat, Sarah Lacoste, Philippe Le Touzé, Guillaume Louet et Andre Not . Nouvelle édition. Chronologie par Gilles Bernanos, Gallimard Bibliothèque de la Pléiade, 65 euros (prix temporaire)


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Roman

La 25e côte d’Adam La première phrase d’un premier roman infléchit-elle durablement le parcours d’une écrivaine ? On en jugera dans quelques années, pour ce qui concerne Nathalie Côte  : «  L’amour a ceci de commun avec les chambres à air qu’il éclate sans prévenir quand il ne fuit pas sournoisement ». Par Marc Emile Baronheid

La forme des côtes et leur position relative joueraient un rôle important dans le mécanisme de 50

l’inspiration. L’inspiration selon Nathalie Côte paraît émaner d’une région si particulière du squelette que l’on tend à remettre en cause les plus anciennes légendes de la création de l’univers. Ainsi, Ève n’aurait pas été façonnée à partir d’une côte d’Adam, mais grâce au baculum, os pénien dont sont dotés certains mammifères et qui facilite l’érection. L’homme en est dépourvu depuis la nuit des temps. On en a la preuve, par la découverte des ossements de l’ homo siffredicus. L ’évocation du mot « côte » dans certains récits religieux serait une bourde de traduction.


On découvre que tremper dans son café une biscotte beurrée est un marqueur inflexible de l’espérance de vie conjugale. C’est ce que l’on appelle un péché de Genèse… Mme Côte raconte les congés payés de deux familles dont les gamines incarnent ces petites filles de français moyens, chères à Annie Chancel. On dirait le Sud, eu égard à la température caniculaire qui règne chez les Laforêt. Aux bondieuseries rances, Claire préfère les sollicitations machistes du démon de midi, tandis qu’Arnaud se console à la sauvette sur un site de films que l’on regarde de cette main gauche chère à Frédéric Louis Sauser. Chez les Bourdon, Vincent prépare un coup fourré pendant que Virginie, banquise gélatineuse, le soupçonne de turpitudes concupiscentes. Un bouillon de culture dont la romancière se régale, les babines retroussées. On découvre que tremper dans son café une biscotte beurrée est un marqueur inflexible de l’espérance de vie conjugale. On savoure ce goût du paradoxe 51

qui pousse à commettre l’adultère avec l’aide d’une chaîne … haute fidélité, diffusant « Vive les opérettes ». Nathalie Côte manie le sarcasme, la causticité avec une légèreté primesautière et d’autant plus heureuse. Chez elle, l’anodin n’est que trompe-l’œil; son art de pilonner le consumérisme et de dénoncer les Séguéla de l’achat à tempérament révèle une détermination bien ancrée. Nathalie Côte essaime, puisqu’on lui doit aussi des œuvres musicales électroacoustiques, dont une choisie comme musique d’attente téléphonique par l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Paris Cergy, alors qu’une autre va superbement l’amble avec un poème d’André du Bouchet. Des débuts qui créent déjà une attente. « Le renversement des pôles », Nathalie Côte, Flammarion, 16 euros


Roman

Un roman à plusieurs pistes Par Laurence Biava

Deborah Lévy-Bertherat vit à Paris, où elle enseigne la littérature comparée à l’École Normale Supérieure. Elle a traduit Un héros de notre temps de Lermontov et Nouvelles de Pétersbourg de Gogol. Les Voyages de Daniel Ascher est son premier roman. Et quel roman ! Gros coup de foudre. Et le portrait de Chaïm Soutine est l’un des tableaux (dont je tairai le nom) est un des fils rouges de ce récit très ample, très déployé. Présentée en toile de fond, l’oeuvre dont il est question permet à l’auteur de divulguer quelques secrets nécessaires à la compréhension de cette histoire à tiroirs.. Alors, qui est le véritable auteur de la Marque noire ? » Est-ce HR Sanders dont le nom figure sur cette série culte de romans d’aventures ? Daniel Ascher, le globe-trotter ? Ou l’énigmatique Mr Roche ? « Quand Hélène, la petite nièce de

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Daniel, s’installe à Paris pour étudier l’archéologie, la rumeur court que le vingt-quatrième volume de La Marque noire sera le dernier. En fouillant dans le passé de l’écrivain, la jeune femme exhumera un troublant de secret de famille qui remonte au temps de l’Occupation » En explorant avec finesse les blessures de la mémoire, ce roman rend hommage aux sortilèges ambigus de la fiction. Dans ce triangle Odessa, Vavin, Montparnasse, on suit les périgrénations de la petite nièce du dit Daniel Roche. Elle fait des études d’archéologie tandis que son oncle Daniel


On voyage beaucoup dans ce roman dans le roman : effet de mosaïque très perceptible. On voyage déambule pas mal avec notamment Peter Ashley– Mills le héros de tous les livres issues « la Marque noire ». Et Jonas, compagnon de cours d’archéologie d’Hélène qui n’en croit pas ses yeux, suit avec passion toutes les histoires du jeune héros.. Toute la partie sur fa famille américaine - le dernier pan du livre – avec l’histoire des oncles et les tantes, où l’on apprend que Daniel Ascher est un rescapé de la rafle du Vel d’Hiv (16 juillet 1942), est assurément la plus épaisse et la plus nourrie.

qui a toujours la bougeotte, toujours en voyage, lui loue un studio. Elle se souvient que Daniel, dans les réunions familiales faisait son extravagant, elle s’en souvenait elle et son frère, Antoine. Enfants. Il les mettait mal à l’aise.. Daniel était arrivé à Saint-Féréol pendant la guerre. A l’époque, on ne l’interrogeait pas sur ses origines. Et cette histoire là, en effet, « n’appartenait pas à la mémoire de la famille », C’est ce que disait le grand-père : «ce n’étaient pas leurs affaires». 53

Ils ont raconté comment ils s’étaient évadés du foyer de l’UGIF, tu sais, l’Union générale des israélites de France, c’était en 42, fin juillet. Elie avait quinze ans, Daniel, dix, ils s’étaient retrouvés parmi des enfants juifs séparés de leurs familles et placés là, on s’ennuyait dans ce foyer, on mangeait mal et surtout Elie n’aimait pas être enfermé et à la merci d’une descente de police. Il avait raison, a repris Daniel, ces maisons étaient des souricières, ceux qui y sont restés ont été raflés. Les deux garçons avaient


profité d’une sortie pour s’enfuir, en se cachant dans un appentis au fond d’une cour jusqu’à ce qu’on cesse de les chercher. Dans leur cachette, ils avaient décousu l’étoile jaune sur leurs vestes avec le canif d’Elie, quelle idée avaient leurs mères de faire des points aussi serrés. L’incandescence des personnages, nombreux, qui jalonnent le récit, frappe. On est ému devant les soubresauts de ces réminiscences, où l’inquiétude, le désarroi surgissent souvent. Comme la mélancolie qui imprègne certaines histoires vécues. C’est un livre qui fourmille de trouvailles, un livre à trésors aussi d’où l’on exhume des non-dits, vociférants secrets de famille qui ne demandent qu’à sortir. (puisque « tout des sait »). Et puis, dans ce Little Odessa, dans cette évocation des bains d’Odessa, on renoue également avec le père de Daniel, photographe : dans les clichés, dans les flash-backs brillent les regards de l’enfance. Hélène l’héroïne remonte le fil de la mémoire en même temps que celui du temps, elle fait le travail pour deux, pour dix. Daniel a changé plu-

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sieurs fois de noms, n’est-il pas un fabuleux fabulateur ? Elle finit par ne plus comprendre non plus qui elle est, d’où elle vient, qui sont ses parents. C’est tout un parcours de réflexion difficile qui s’ouvre à elle. De fils en liens, elle ressasse et revient à la source du passé comme on remonte le ruisseau, (le roman commence à la veille des années 2000 et se termine en juillet 2000). «  … Son grand-père, c’était bien Maurice Chambon. Ses ancêtres étaient des Chambon et des Roche, des Auvergnats dont on connaissait les noms, les dates, les lieux de naissance et de mort, dont on avait vu la maison, les tombes au cimetière. Elle ne les remplacerait pas par des ancêtres dont elle ne savait rien, des déracinés, dispersés, on ne sait où dans le monde, une famille de fantômes, une tribu errante, aperçue à travers le brouillard, au-delà d’un fleuve.. Elle n’avait rien à voir avec eux. Sinon, rien n’aurait plus de sens. Qui seraient les grands-parents de son père, et elle, d’où serait-elle ? Non, elle s’appelait Hélène Chambon. Pas Hélène Ascher» .


Les Voyages de Daniel Ascher est de ces romans à clefs, palpitant, passionnant, ryhtmé, offrant au lecteur plusieurs pistes. Belle partition que celui-ci, avec ses innombrables mouvements, et ses couplets structurés. Les voyages de Daniel Asher Rivages poche - 186 pages Livre édité en 2013 et réédité en 2015

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Roman

Une perle de culture Par Laurence Biava

Arnaud Le Guern, par modestie, a longtemps voulu faire croire que son dernier livre était un roman de plage mais c’est tout le contraire d’un roman de plage : c’est un livre sérieux, on ne peut plus sérieux : sérieux et plus grave qu’il ne veut bien le laisser paraître. C’est surtout un livre important, essentiel. Incontournable Resté en lice durant les deux premières sélections du Renaudot 2015, le cinquième livre d’Arnaud le Guern, «Adieu aux espadrilles» se présente telle une très belle lettre à l’Aimée, Mado : une lettre écrite depuis Evian et sa plage des Mouettes. Le roman mélancolique, en vérité, ne raconte pas qu’une histoire d’amour mais plusieurs qui lentement, viennent s’immiscer au fil des pages. Comme dans le précédent ouvrage de l’auteur, on retrouve une trame scénaristique très prononcée, 56

traversée amplement par quelques fantômes. Se cumulent pléthore de références littéraires et cinématographiques. Le lecteur goûte ce savant mélange entre légèreté et profondeur, touché par la sincérité qui se dégage du texte et la beauté des lignes très souvent féminines.. ..Ici, on croise aussi bien Dorothy Parker, que Chardonne, Breton, Tom Wolfe, Mac Inerney, Emma Sjoberg, Lindsay Lohan. L’écriture est un régal. D’une grande volupté. Le style est un modèle de ciselure, de précision,


La narration, un exemple de justesse, de maîtrise, d’équilibre et de limpidité. On aime cette juxtaposition de paragraphes qui permettent au texte de «respirer». Arnaud Le Guern a écrit un de meilleurs livres de cette rentrée Enfin quelqu’un d’érudit et sans suffisance aucune. Nullement écrasé par son savoir. La mélancolie y est avérée, on l’a dit. Cela s’explique sans doute par l’évo-

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cation des maladies des «anciennes» et de quelques petites morts. Le côté un brin élitiste, chic et sexy donne au roman cet aspect tourmenté, légèrement crépusculaire. La lecture est un régal. C’est la chair et chair et l’esprit mêlés, petit vécus dissimulés et entrevus entre parenthèses où l’on goûte à la douceur des choses. Adieu aux espadrilles est une Ode à la beauté, et au temps suranné, à la flânerie, faussement pastel, faussement édulcorée.. Au sens propre comme au figuré, ce livre questionne les étendues, les lignes horizontales et verticales, la métaphore est savante à propos de la beauté de la mer, des moments doux, du ciel : Evian, la plage des Mouettes, le Riva, les Clématites, la Frégate, l’Hôtel Bellevue, le Hilton, autant de noms qui éveillent les sens, d’où plongent les rituels du couple longuement dépeint. Un parfum rétro jalonne le roman en permanence. Le dernier quart dit les choses plus brutales : les accidents de la vie. Ou comment exprimer cette dévastante rage face à des impasses que l’on ne peut franchir que seul. Des détails importants s’exposent sur les caractères des membres des familles, sur


les maladies, les blessures, les ruptures, comme si cette longue lettre n’était qu’un prétexte pour les révéler dans ce Journal intime. Page 106, on est bouleversé par cet extrait d’une lettre d’un père à sa fille «Je te raconterai encore des histoires. Je te raconterai que la guerre est perdue, mais que la guerre continue. Encore des cartouches, toujours des collets posés pour arracher au réel ses copeaux de lune, pour t’offrir une poignée d’or du temps. Je te parlerai des moulins à vent, de la Pointe Saint-Mathieu, du phare qui, là-bas, aiguille les tempêtes. Je te parlerai des rives du lac Léman, des Clématites, de mon oncle Pierre, de la plage des Mouettes. Et je parlerai d’André Breton, c’est-àdire des mots les plus somptueux lâchés, tels des ballons, sur la peau de la femme – demoiselle, Lolita, jeune fille, femme fatale toujours ». Adieu aux espadrilles est davantage

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qu’un bon roman. C’est un bijou littéraire, une perle de culture. Une figure de danse. Arnaud Le Guern Adieu aux espadrilles Editions du Rocher – 150 pages


Roman

Une lecture puissante

Grégoire Delacourt est écrivain et publicitaire. «Les quatre saisons de l’été» est son cinquième roman. Par Laurence Biava

C’est l’été 1999, juillet exactement, dont certains prétendent qu’il est le dernier avant la fin du monde. Sur les longues plages du Touquet, les enfants crient parce que la mer est froide, les mères somnolent au soleil. Et partout, dans les dunes, les bars, les digues, des histoires d’amour éclosent. Enivrent. Et griffent. Grégoire Delacourt raconte quatre couples, à l’âge des quatre saisons d’une vie, qui se rencontrent, se croisent, et qui, par de curieuses circonstances, s’influencent sans le réussir une telle mosaïque, et savoir, à certains carrefours de faire s’imbriquer tous ces pans leurs vies. Il faut du talent pour d’historie comme les morceaux 59


d’un puzzle savant. Surtout, et avant tout, Grégoire Delacourt, ausculte, comme chacun de ses précédents livres, et avec brio et délicatesse, le sentiment amoureux depuis son début, jusqu’à sa fin. Chaque fois, langueur, et limpidité, le romantisme omniprésent des fleurs servent dans chacun de ces quatre récits les métaphores autour de la beauté des premières histoires d’amour, celles que l’on nomme « d’une vie » parce qu’elles s’ébauchent dès l’adolescence. Oui, ce sont les histoires d’une vie, d’une seule vie anéanties quelquefois par la malchance, le désamour, la solitude. Merveilleusement croquées et très inspirés, toutes les scènes décrites incarnent les reliefs des déchirures, la vie de famille, les émois adolescents, le lien parent-enfant, les premières amours et leurs feux ainsi que les premières déceptions. Delacourt ne raconte pas une vie de couples mais la vie de tous les couples, la vie de tous, jusque dans les rou60

tines, les desseins, les projets, la réalité, les promesses, et les étapes. Pourtant, chaque histoire est insolite, enfermée dans sa singularité. Jalonnée par une espérance infinie et la foi en l’existence, elle décrit avec sensibilité les sentiments et les effusions ressentis par tout un chacun. On reste hantés par cette lecture puissante, les première et dernière rencontres sont les plus réussies parce que les plus insensées et les plus authentiques. Quelque chose frappe sous le sceau de l’évidence. Un sentiment de profondeur et de belle unité se dégage alors. Encore un très bon livre à l’écriture tout à tour imagée et ciselée. Le regard est indulgent, et le propos anguleux, bien senti. Grégoire Delacourt construit une œuvre, tant mieux. Et quelle œuvre. Grégoire Delacourt Les quatre saisons de l’été Editions Lattès – 268 pages.


Roman

Un bon premier roman Par Laurence Biava

Astrid Manfredi est créatrice du blog – Laisse parler les filles - et écrivain. « La barbare » est son premier roman.

On l’appelle La petite Barbare. Elle est « pleine du bruit assourdissant de vivre » et folle de Marguerite Duras. Astrid Manfredi remporte un franc succès avec ce premier livre éton61

nant et détonnant et c’est tant mieux. Son héroïne est sensible à la nature humaine et plus particulièrement aux êtres malmenés par la société, à ceux qui sont, à son instar, en quête d’identité…La banlieue dans laquelle elle évolue cristallise ces manques et il est vrai que l’éclairage notamment médiatique qui en est fait est souvent révoltant. Pourtant, elle, la Petite Barbare, a grandi dans une banlieue protégée, qui lui fit rencontrer des personnes de périphéries moins favorisées : d’eux, elle a retenu ce langage différent, cette façon de se mouvoir, de dire le monde. Des signes ostensibles comme des codes de survie. «En détention, on l’appelle la petite barbare : 23 ans et elle a grandi dans l’abattoir bétonné de la banlieue. L’irréparable, c’est en détournant


les yeux qu’elle a commis. Elle aime les talons aiguilles, et les robes qui brillent, les shots de vodka et les livres pour échapper à l’ennui….En prison, elle écrit le parcours d’exclusion et sa rage de survivre. Comment s’émanciper de la violence sans horizon qui a fait d’elle un monstre ? Peut-elle rêver d’autres rencontres ? Et si la littérature pouvait encore restaurer la dignité ?» Ce texte semble avoir été écrit en apnée, cette petite barbare, très en verve et en vie, éprouve tous les espoirs mais aussi les ressentiments d’une société qui déshumanise totalement. La petite Barbare est une confession glaçante d’une jeune femme qui regarde, qui ne dit rien, qui soutient les crimes les plus abominables. Son chaos intérieur est d’autant plus perceptible qu’il est frappé de désolation, entouré d’apocalypse. Et sa beauté incendiaire n’a rien d’hasardeux : elle l’aide à progresser socialement. Lorsqu’elle se lie d’amitié avec un leader, charismatique, elle prend le pouls du monde, jusqu’à commettre l’irréparable. Son absence de repères éthiques la conduit entre les murs d’une prison d’où elle écrit ses jail-

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lissements, tour à tour sauvages et structurés. Pendant son incarcération, épreuve et sacrée phase d’isolement, elle teste encore ses méthodes de séductrice, qui demeurera son principal atout. La mécanique glaçante d’un processus de destruction est finement observé. Dans cette vie qui bascule, le lecteur s’approprie en partie le personnage, il a l’impression d’être aux côtés de cette petite Barbare, et l’envie de prendre sous son aile cette héroïne rebelle le guette. On aime le cri primal qui se dégage de ce premier roman vitaliste en déflagrations, On comprend les renvois d’ascenseur qui s’opèrent entre ceux et celles qui sont nés du mauvais côté et les autres. Avec la petite Barbare-Antigone, on sent monter la rage des exclus, que tout un pan de la société ne regarde pas, sans doute parce qu’elle est emmurée dans ses tours de la périphérie. Le poème de Michaux cité en exergue est très éclairant.. Astrid Manfredi parvient ici à exprimer ce qu’est le cloisonnement sans perspective aucune. La rage de vivre de son héroïne, sa démarche destructrice, sa façon de réclamer sa part de célébrité, de lumière, sa typologie intérieure de rebelle fracassée, son as-


pect charnel, son côté faillible, cette appétence pour les mots et les choses, sa présence tout court, sont extrêmement bien décrits. L’auteur, avec autant d’érudition qu’un savant détachement, explore par petites touches ce qui engendre la violence dans une société délétère devenue cannibale, où les filles, objets de convoitise, entretiennent avec la sexualité un rapport très tarifé. Entre autres. Le rapport à l’écriture très terrestre de l’auteur a sûrement aidé à définir le processus de la destruction du rapport humain, mais également les

pulsions de vie de ces personnages cabossés, héros atypiques, solaires et désenchantés. Une belle ligne très singulière et crépusculaire pour un premier roman fort réussi. On attend la suite avec impatience, qui ne devrait laisser personne indifférent..

La petite barbare Astrid Manfredi Editions Belfond 154 pages.

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L’habit de l’âme Le roman saisissant

de Christophe de Sairas Mariée depuis dix ans, Vérane vit un enfer aux côtés d’un mari alcoolique et violent. Alors qu’elle fréquente quelqu’un en secret, son époux meurt dans d’étranges circonstances. Vérane est suspecte et attend son procès en prison. Une immersion totale chez une femme que tout accuse et qui n’a qu’un espoir : être aimée et aimer à nouveau ... 63 Villeroy & Costa - 14,97 euros - 308 pages Editions


La presse littéraire va mal

Malaise dans la presse littéraire, ventes des romans en baisse, mais quelques raisons de se réjouir avant les fêtes. Rien ne va plus dans la presse littéraire. Départ de François Busnel de « Lire », redressement judiciaire pour « Le Magazine littéraire » et une « Nouvelle Quinzaine littéraire » au bord de l’implosion : le malaise ne s’explique pas seulement par la crise 64

générale des médias. En ce qui concerne le groupe « L’Express », l’arrivée du nouvel actionnaire, Patrick Drahi (qui possède également « Libération » et des parts dans le groupe NextRadioTV), serait une des raisons du départ de François Busnel. Le producteur et animateur de « La Grande Librairie » a annoncé sa décision de quitter la direction du mensuel « Lire » et son poste d’éditorialiste à « L’Express ». De plus, les journalistes de L’Express ont adopté une motion de défiance contre le nouvel actionnaire du groupe et le directeur des rédactions, Christophe Barbier, pour protester contre un plan social qui prévoit le départ de 125 salariés et huit pigistes permanents au sein du groupe, qui rassemble des titres comme « L’Express, L’Expansion,


Mieux vivre votre argent, Point de vue, Studio Cinélive, L’Etudiant ou Lire ». Quelque 115 journalistes du groupe auraient décidé de partir dans le cadre de la clause de cession après le rachat par Patrick Drahi. Au bout du compte, le groupe passera de 700 à 500 salariés, avec une réduction d’environ un tiers des effectifs des rédactions. 200 salariés (ceux de « L’Etudiant » et de la régie) seront placés dans des filiales, avec une convention collective beaucoup moins favorable que celle de la presse. Le plan social vise notamment des cadres intermédiaires, les correcteurs et documentalistes ainsi que des commerciaux et des administratifs. « Lire » est distribué en moyenne à 53 000 exemplaires par mois selon l’OJD, accusant une baisse de son tirage de près de 7% entre 2014 et 2015. La crise de la presse en général touche aussi l’édition. « Les livres se vendent mal. Les jeunes ne lisent plus », nous confiait récemment un éditeur. Lorsque je lui ai demandé pourquoi les éditeurs publient toujours autant, il a souri : « Faut bien faire fonctionner la planche à billets ».

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Les chiffres sont là. Le syndical national de l’édition l’atteste. Pour 2014, il constate une forte baisse de la littérature malgré de beaux succès littéraires et un prix Nobel français. Baisse aussi des livres pratiques, d’enseignement scolaire, de la bande dessinée, des dictionnaires et autres encyclopédies. Les causes ? La croissance des ventes numériques, les rachats récents de certains groupes indépendants emblématiques, l’érosion du temps de lecture et de la part du budget moyen des ménages dédié à l’achat de livres. En revanche, les ouvrages sur le sport, le loisir, les essais politiques, les sciences humaines et sociales, les documents, les bouquins sur l’actualité, les livres d’art, de sciences et techniques, les cartes et atlas et l’édition religieuse marchent plutôt bien. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les livres jeunesse se vendent aussi très bien. D’après une étude américaine, les adultes seraient friands des romans destinés aux adolescents. Autre bonne nouvelle : les petites maisons s’en sortent plutôt mieux que les grandes.


Continuons donc à croire à ce métier artisanal, à la création et aux échanges qu’elle suscite. Avec son Goncourt à Mathias Enard, Actes Sud a la baraka. La maison a justement décidé de publier un ancien auteur jeunesse, Fabrice Colin avec « La Poupée de Kafka » et un roman drolatique de Céline Curiol : « Les vieux ne pleurent jamais ». On se régale d’avance de lire « François, le petit », de Patrick Rambaud, délicieux membre du jury de l’académie Goncourt, chez Grasset. François, le Petit porte une montre en plastique, des costumes bien trempés. Dans son palais de confetti, avec son casque visière, il règne, entouré de sa cour et de sa Pompadour. Vous l’avez deviné, avec monsieur «Moi président », Majesté François, roi de pacotille, on va bien rire. A lire aussi, « Les rois fous », de Claude-Henry du Bord, sorti en octobre aux éditions du Moment. L’auteur s’interroge : le pouvoir absolu favorise-t-il les névroses et la rage meurtrière ? De Caligula, travesti copulant avec la lune et coupeur de têtes, à Louis

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II de Bavière, homo honteux, obsédé par Wagner, les causes de la démence des souverains sont fatales : consanguinité, hérédité, syndrome de détresse, porphyrie, paranoïa, enfant martyr... La solitude que suppose l’exercice du pouvoir porterait à une forme insidieuse de folie que nos présidents s’exerceraient à masquer. Autre texte amusant à paraître début 2016 : « Les tribulations d’Arthur Show » de Thomas Lelu, chez Léo Scheer, satire féroce de l’art contemporain. Autre satire croustillante, celle de Yann Kernion, chez Buchet Chastel, « L’odyssée du pingouin cannibale », essai philosophique punck rock. De son côté, chez le même éditeur, J. M. Erre raconte comment l’apparition d’une soucoupe volante va bouleverser un petit village. Les extra terrestres iront jusqu’à tenter d’enlever un des habitants : c’est « Le Grand n’importe quoi »! En cette fin d’année, rien de tel qu’une bonne dose d’humour. Mohammed Aïssaoui a eu l’excel-


lente idée de publier : « Comment dit-on humour en arabe ? » dans la collection « Folio entre guillemets ». Associer humour et arabe, ce n’est vraiment pas tendance, et plutôt osé. Et, pourtant, il est peutêtre plus que jamais temps de rire et de sourire. Oui, les Arabes ont de l’humour – aussi, et eux aussi! Cet humour est une forme de résistance à tous les obscurantismes. Il est un refuge pour beaucoup. D’où l’idée de ce petit livre qui recense des histoires drôles, des sketchs, des analyses, des citations... Bien sûr, il manquera toujours cette part invisible qui participe tant au rire : la gestuelle, l’accent, le jeu, les hésitations. Mais, tout de même, les textes en disent long. Énormément d’autodérision, un rire très politique – cette manière unique de se moquer de ses propres dirigeants plus ou moins élus, et plutôt moins que plus. Et une bonne dose d’ironie assaisonnée d’une pincée de burlesque. La première édition du Festival du livre de Marrakech qui a eu lieu les 24 et 25 octobre était sous le signe de l’énergie, de la chaleur humaine et de la créativité. Stéphane Guillot et Joschi Guit-

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ton, organisateurs du Salon L’île aux Livres de l’île de Ré, se sont associés avec Emmanuelle Sarrazin pour rassembler des talents : Pierre Bergé, président d’honneur, Patrick Poivre d’Arvor, Sapho, parrain et marraine, mais aussi une quarantaine d’auteurs marocains francophones ainsi que quelques auteurs français, libanais, haïtiens, indiens. Dédicaces, conférences ateliers et animations : deux journées denses et passionnantes. Parmi les écrivains invités : Mahi Binebine (« Le Seigneur vous le rendra »- Editions Le Fennec), Vénus Khoury-Ghata (« Le Livre des suppliques »-Mercure de France), Yanick Lahens (« Bain de lune »- Sabine Wespieser éditeur – prix Fémina 2014), Abdellah Taïa (« Un pays pour mourir »- Editions du Seuil), Leila Slimani (« Dans le jardin de l’ogre »- Editions Gallimard), Abdellah Taïa qui participa à une belle rencontre avec Pierre Bergé sur la création et tant d’autres... Autre bonheur : Jean d’Ormesson, cet éternel adolescent aux yeux malicieux, publiera en janvier, chez Gallimard, un livre de souvenirs, « Je dirai malgré tout que cette vie fut belle », un titre tiré d’un poème


d’Aragon, pour lequel Jean d’Ormesson a toujours clamé son admiration. L’académicien n’avait pas publié chez Gallimard depuis 13 ans. Tiens ! Une bonne initiative. Denis Lereffait et Krystin Vesterälen lancent des « défis fun » (pour le plaisir d’écrire tous ensemble). Deux défis par séance au cours desquelles une douzaine de personnes s’essayent à l’écriture, tenues par des contraintes de style ou de genre. Les ateliers ont lieu au Royal Est Restaurant, 129 rue du Faubourg Saint Martin, Paris 75010 à 19 h10 les jeudis. Et c’est gratuit. Alors, comme disait Pierre Desproges : « Les optimistes pensent que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles, les pessimistes en sont intimement persuadés ».

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PHILOSOPHIE

La quête du Sens PAR SOPHIE SENDRA

Le mot « sens » a plusieurs acceptions, il désigne ce qui nous met en contact avec le monde notamment au travers des cinq sens – certains diraient qu’il y en a six, l’intuition étant celui-là. Cette intuition dirigerait notre esprit directement vers un « objet » sans qu’il y ait l’intervention d’un quelconque raisonnement. L’autre acception est celle de la direction. Le sens nous dirigerait ici ou là. Enfin, le « sens » est une « signification », il serait synonyme de Raison qu’il faudrait déchiffrer, traduire. Autant de définitions pour un seul mot est assez exceptionnel pour qu’on s’y attarde. Car que faut-il comprendre du monde si le monde n’a pas de « sens » ? Le Sens Caché Toutes les sciences, qu’elles soient Humaines, Formelles ou Littéraires cherchent un Sens à l’existence du monde tel qu’il nous est donné. C’est dans ce monde si in explicite que nous cherchons inlassablement une signification aux choses qui nous entourent mais également à ce que nous faisons, ici et maintenant. Trouver un sens caché aux choses nous permettrait de juguler cette angoisse existentielle de l’absence de signification et de direction. Dire que nous sommes dans 69

un monde qui se reflèterait dans un code, annihilerait toute possibilité d’Absence. Les Frères Bogdanov, nous proposent une lecture du Code de l’Univers (Albin Michel), comme si un Grand Architecte mathématicien avait caché une logique stable dans cette création qu’est le monde, l’univers entier. Dans l’absence – toujours – d’une preuve, il s’agira de croire ou non à cette herméneutique. Cette dernière a alors pour but de rendre clair ce qui est obscur et de rendre cohérent ce qui est – ou semble – confus. Hermès, messager et interprète de Zeus est


chargé également de guider les âmes. Mais toute interprétation est le fait d’une interprétation. Les différents sens s’appuient les uns sur les autres, ils dépendent les uns des autres. Comment alors ne pas tomber d’une science et verser dans une croyance ? La voie de l’insensé Claude Lévi-Strauss nous guide vers cette quête de sens. Selon lui, une des caractéristiques de ce qu’il ap70

pelle « la pensée sauvage » est qu’elle est tout d’abord, encore vivante en nous, puis qu’elle nous dirige inéluctablement vers le fait de considérer que le monde tout entier n’est que l’expression d’un message, d’un discours qui comporteraient un signe, un élément du message général et global. Une sorte de symbole universel, d’un code qui expliquerait le Tout. Il est donc impossible pour l’Etre Humain de considérer que seul « l’insensé » guide notre monde, sa création et la direction qu’il prend. Or l’absence de Sens est une voie possible. L’absence d’une direction, d’une signification est incompréhensible, mais n’est pas révélatrice d’une voie insensée, elle est simplement en dehors du cadre de notre compréhension. Ou que l’absence de sens est une possibilité. Cela reviendrait à vouloir ouvrir une porte en l’absence de serrure. Cette impossibilité de penser l’insensé est propre à notre capacité de raisonnement, mais également à un cercle herméneutique qui nous oblige à créer du Sens, à interpréter tout fait, à ignorer toute réfutation que cette herméneutique pourra réinterpréter à sa guise. C’est donc un curieux mélange qui s’opère lorsque la pensée sauvage rencontre la science formelle, il se passe une création interprétative qu’on appelle croyance.


« le code » est totalement insensé : lorsque la moitié de la planète tente de maigrir, l’autre moitié tente de se nourrir. Nous réduisons notre consommation d’eau, d’autres meurent par son absence. L’Etre humain cherche sans doute à chasser l’insensé qui est en lui en trouvant un Sens qui lui échappe. Il veut se cultiver mais imprime en une seule année, à plus de 200 millions d’exemplaires, un catalogue spécialisé dans l’aménagement. Que faut-il comprendre ? Qu’il y a un code plus difficile à déchiffrer que celui de l’univers, celui de l’Etre Humain. Ce code est sans doute trop paradoxal pour que les mathématiques puissent s’y attaquer, trop fluctuant, trop mouvant, trop instable, trop Humain. S’il fallait conclure Ce qui est certain quand on parle de Sens c’est que ce à quoi nous assistons dans le monde est produit par un Etre qui est en quête permanente de ce qui crée notre Univers, de la raison pour laquelle il est tel qu’il se présente à nous, mais dans le même temps, cet Etre qui tente de découvrir 71

> Igor et Grichka Bogdanov Le code secret de l’univers Editions Albin Michel - 20 euros 320 pages > Claude Lévi-Strauss de l’Académie française - Agora La pensée Sauvage - Pocket 7,70 euros


LEMAR Le nouvel album de Lemar est un projet à part entière au sens littéral du terme. Beaucoup de préparation, une sélection musicale drastique et aussi une véritable orchestration de l’artiste et du célèbre producteur Larry Klein pour donner à «The Letter» un cachet soul et vintage qui éblouit. Lemar vient nous parler ce mois-ci de cette belle aventure qui débouche sur un nouveau succès. Par Nicolas Vidal - photos D.R 72


Pourquoi avoir le choix dans ce nouvel album de mélanger reprises et titres originaux ? Je souhaitais rendre hommage aux gens qui m’ont influencé mais je suis conscient que les fans aiment entendre des nouvelles musiques alors j’ai décidé d’ajouter également des nouvelles chansons. Comment s’est passée la sélection des morceaux de cet album avec Larry K ? Choisir les chansons de l’album a été très excitant. Il y a eu beaucoup de grands classiques à trier et Larry Klein a eu de très bonnes idées sur les chansons que je n’aurais pas choisies. Je suis très heureux du résultat final. J’espère que les gens le seront aussi ! Quels étaient vos principales attentes dans l’interprétation de ces morceaux ? Quelle est la part

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de votre touche personnelle ? J’ai essayé de donner à toutes les chansons ma touche personnelle. Je pense que c’est très important de le faire quand on reprend des classiques mais c’est en même temps très dur à mettr e en place. Musicalement, Larry Klein a fait un excellent travail en réinterprétant avec sensibilité les chansons. Il a aussi donné libre cours à ce que je voulais insuffler à cet album au niveau vocal. Ce fut une bonne combinaison. Lemar, comment avez-vous appréhendé le fait d’interpréter des morceaux si différents ? Avezvous beaucoup travaillé votre chant pour interpréter ces chansons ? Je n’ai pas spécialement travaillé sur ma voix pour cet album Cependant, mes 13 dernières années de promotions et de tournée, seul ou


en collaboration avec d’autres artistes m’ont donné suffisamment de confiance pour travailler sereinement sur ce projet. Diriez-vous que l’album « The Letter» est-il profondément soul ? Oui, c’est la principale chose que je souhaitais atteindre. Je pense que cet album est ‘’Soul’’ du début à la fin.

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Pourquoi avoir décidé de travailler sur ce projet alors qu’on sait vous aviez eu beaucoup de propositions depuis le succès du single « If there’s any Justice» ? J’ai décidé de travailler sur ce type de projet parce que mes fans me demande toujours ce type d’album au fil des années. Je savais qu’un jour, cet album se ferait mais je voulais le réaliser d’une certaine manière à un certain moment de ma carrière. Le moment est arrivé et je suis heureux d’avoir était capable de le faire d’une manière très directe et musicale . Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre collaboration avec Larry Klein ? Travailler avec Larry était un vrai plaisir. Il sait beaucoup de choses sur la musique Soul et il a mis en place un éventail incroyable de musiciens pour l’enregistrement.


Ça n’aurait pas été la même chose sans lui.. Concernant les trois chansons originales, comment les avez vous articulé dans cet album ? Ça a été assez difficile de choisir des chansons qui colleraient aux reprises. J’ai dû réfléchir afin qu’elles cadrent bien. J’ai co-écrit une des chansons et j’ai également demandé à quelques grands écrivains de participer et d’apporter quelque chose de grand à ce projet. Reprendre Joe Cocker n’est pas chose facile. Pouvez-vous nous 75

parler de votre travail sur cette chanson en particulier ? La chanson ‘’The Letter’’ a été faite par The Box Tops. Larry a suggéré que j’écoute la version de Joe Cocker. Après l’avoir écouté, j’ai su que c’était la version que je voulais répliquer. J’ai pu poser mes finitions vocale. J’aime vraiment l’énergie de la chanson. Après être rentré de Londres pour l’enregistrement de la chanson à Los Angeles, j’ai appris que Joe Cocker était malheureusement décédé quelques jours avant. J’ai décidé de nommer l’album ‘’The Letter’’ et aussi pour enregistrer ‘’The Letter’’ comme le


premier single. Pour finir si vous deviez dĂŠfinir cet album en deux mots, que diriez-vous ? Heartfelt Soul ...

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The Letter Lemar

Pias / BMG Sortie en france le 9 octobre 2015 Le site officiel de Lemar

www.lemar-online.com


TOUTE L’ACTUALITÉ DU JAZZ CONCENTRÉE SUR UN SEUL SITE

LE JAZZ-CLUB.COM

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MUSIQUE - Par Nicolas Vidal

A la croisée des chemins entre le klezmer et le jazz, le Sirba octet donne naissance à un cinquième album tout en rondeurs musicales le faisant passer dans une dimension festive qui laisse rêveur. Les huit musiciens de l’Orchestre de Paris nous plongent avec ferveur dans les Hora, Sirba, et Doina d’Europe de l’Est. Tout cet ensemble frétille de notes, de mélodies puisées dans les traditions juives d’Europe de l’Est. Plaisir et délectation assurés. SIRBA OCTET - TANTZ - Klezmer & Gipsy Music (Dolce Volta )

Le pianiste nicaraguayen rend hommage à Monty Alexander dans cet album « Donald Vega with respect to Monty» autour de 10 morceaux célèbres du pianiste jamaïcain. Entouré d’ Anthony Wilson (guitare), d’Hassan Shakur (basse) et de Lewis Nash (batterie), Donal Vega s’est lancé avec délicatesse et une certaine classe dans cet hommage délicat. A noter que Monty Alexander a participé à l’élaboration de cet album dans le choix des morceaux. Donald Vega - With respect to Monty ( Resonance Records)

Antoine Hervé - Complètement Stones ( RV Production)

Qu’Antoine Hervé soit complètement Stones est une évidence lorsqu’on connaît un peu l’histoire de cet artiste d’une polyvalence ébouriffante. Pianiste tout d’abord, chef d’orchestre et compositeur, il collabore également sur plusieurs antennes télé et radio ( France 2 et France Musique). Avec François Moutin ( contrebasse), Philippe Pipon Garcia (batterie) et la collaboration de l’écrivain de Célia Houdard, Antoine Hervé a sorti ce nouvel album en hommage à son frère qu’il lui a permis de rencontrer les stones au Studio Pathé Marconi de Boulogne Billancourt. Ce projet apparaît donc comme évident et on ne se lasse pas de laisser Antoine Hervé donner sa partition des Stones. ( à découvrir également «La leçon de Jazz» )

A State of Mind - The Jade Amulet

Un court focus sur The Jade Amulet d’ASM ( A state of mind). Un projet multiforme dans un hip-hop enlevé aux ramifications ancestrales. Singulier, cet album narratif, The Jade Amultet mérite un détour surtout pour les amateurs de Hip-Hop et de west-ern-Spaguetti. 78


« C’est surprenant de constater que les gens vous écoutent davantage quand vous chantez que lorsque vous récitez un poème». C’est dans ces termes que Jack Savoretti, qui incarne avec son nom et son prénom l’ambivalence de ces influences, définit sa musique. Pour ce nouvel album, Jack Savoretti a déjà trusté le classement des charts en Grande Bretagne. Written in scars a effectivement l’avantage de ratisser large entre une pop très présente et une texture folk qui se glisse à merveille dans ce nouvel opus. Un brin romantique. A découvrir. Jack Savoretti - Written in cars

Un autre transfuge d’Eric Legnini qui est décidément à l’origine de plusieurs talents. Raphaël Debacker entre en musique par le classique et notamment au piano. Puis il soumet son premier projet à Eric Legnini qui lui propose de l’épauler. En résulte ce rising joy, un projet polymorphe entre soul, gospel et blues qui enthousiasme. On notera la collaboration de Raphael Backer avec Kellyllee Evans sur la tournée de l’artiste. Une valeur montante à découvrir.

Raf Backer Rising Joy ( Prova Recors)

Lisa Doby originaire de Columbia en caroline du sud a déjà une riche expèrience de la scène avec de prestigieuses collaborations ( Maisha Grat, Patricia Kaas, la première partie de Ray Charles...). C’est en 2000 qu’elle se lance dans l’autoproduction de ses deux prmiers albums. Aujourd’hui, elle revient avec un album exclusivement en francais porté par des textes de Joelle Kopf, Gilles Bojan ou encore Boris Bergman. Au coeur d’un lelange de soul et de folk, Lisa Doby revient à ses racines dans la langue de son pays d’adoption.... So....french Lisa Doby - SO... French ( DoKo - Dixie Frog - Harmonia Mundi )

Guy Davis - Kokomo kids ( Dixie Frog ) Le digne successeur d’Eric Bbibb à New York revient avec nouvel album «kokomo kids» et continue d’affirmer un peu plus sa place prépondérante sur la scène blues internationale. Guy Davis s’est singularisé avec cette tonalité rugueuse et cette voix âpre qui font de lui une valeur sûre. À noter que Guy Davis a été nominé 9 fois aux handy awards pour son rôle de Robert Johnson. 79


Assurément l’un des coups de coeur du mois pour le nouvel opus « Brooklyn Funk Essentials» qui fête déjà ses 20 ans d’existence depuis leur création dans les années 90 sous l’impulsion des producteurs Arthur Baker et Lati Kronlund. Funk Ain’t Oval a traversé les pays pour donner un produit qui séduit dès les premières notes. Avec de nombreuses collaborations autour de ce nouveau projet, les Brooklyn Funk Essentials réussissent parfaitement le pari du retour. Brooklyn Funk

Le pianiste Erroll Garner a toujours cultivé une singularité édifiante. Musicien qui ne s’embarrassait pas de lire les partitions, il y préférait le jeu d’instinct associé à sa petite taille qui l’obligeait à jouer juché sur des annuaires téléphoniques. Cet album live est à l’image de l’artiste, stupéfiant et improbable car enregistré dans une ancienne église transformée en église militaire, et capté par un spectateur. La conjugaison de ces éléments donnera cet album incroyable qui compte 11 morceaux totalement inédits. Plongez-vous dans les grands standards de la musique américaine.

Jean Buzelin, dessinateur et critique jazz présente Gospel Story qui rassemble l’essentiel des chants sacrés du gospel, bd enrichie de deux cds : negro spirituals the great tradition et the golden age of gospel / the hits. Voilà l’occasion rêvée de découvrir les fondements des musiques noires par des voix célèbres Mahalia Jackson, Louis Armstrong, paul robeson ou Aretha Franklin. Un joli coffret à s’offrir Erroll Garner - The complete concert by the sea ( Legacy ) ou à offrir... A Gospel Story ( Bd Music ) « Minor Dispute» est une réflexion sur l’honnêteté». C’est dans ces termes que Petros Klampanis définit l’essence de cet bel album. Le jeune contrebassiste, né sur l’ile de Zakynthos, s’est inspiré de la musique folklorique des Balkans. Après des études de polytechnique et une session au conservatoire d’Amsterdam, Petros Klampanis s’installe à New-York et s’immerge dans la scène jazz. Il enchaîne sur plusieurs projet et collaborations qui lui permettront de sortir un premier album en 2011 « Contextual». Minor Dispute est le prolongement du talent et la créativité du contrebassiste grec que nous vous recommandons de découvrir. 80 Petros Klampanis - Minor Dispute - (Cristal Records)


Il y a eu beaucoup d’initiatives ces dernières années pour surfer sur la ferveur du public épris de fanfares balkaniques. Le roi incontesté Goran Bregovic a une suprématie qui en a laissé beaucoup sur le bord de la scène. Mais certains ont su aussi faire leur place dans cet art musical. On a donc envie de vous parler de Branko Galoic à l’itinéraire surprenant et au talent certain. L’auteur compositeur croate sort un troisième album qui alterne les mélodies, les humeurs et une belle salveur balkanique. On en fait un de nos coups de coeur ce mois-ci ! Branko Galoic & Skakavac Orkestar - Angel Song

Fredrika Stahl s’est acoquinée au projet de documentaire « demain» de Mélanie Laurent en signant la bande originale. Ayant déjà sorti 4 albums, Fredika Stahl n’en est pas à son coup d’essai. Cet Ep sortira le 27 novembre quelques jours avant le documentaire ( sortie en salle le 2 décembre). On y trouve 4 morceaux entre pop et jazz, art dans lequel la chanteuse suédoise excelle. Demain - Fredrika Stahl

Depuis le monumental Diagnostic, Ibrahim Maalouf a continué à évoluer, à collaborer et à créer sans limite, sans concession et sans apriori. Aujourd’hui il nous revient avec deux nouveaux albums plus personnels et plus proches de ce qui nous avait conquis il y a quelques années en arrière dans son univers musical. Deux hommages aux femmes qui méritent de s’appesantir à nouveau sur le travail et la recherche permanente de la création et du talent à composer du (encore) jeune trompettiste franco-libanais.

Red & Black Light / Kalthoum - Ibrahim Maalouf ( Mister Production) ( Mi’ster Productions)

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JEUNESSE

Sauvons la poule … du pot ! chons et autres petits moutons de la propriété. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où la fermière décide de passer la grasse galinette à la casserole! Refusant de devenir une commune poule au pot, notre roussette appelle à l’aide de tout son gosier. Elle se retrouve bientôt rassurée en voyant que l’ensemble des animaux se lèvent pour la protéger! Petite poule rousse vient d’être Cette petite histoire sans préélue cocotte de l’année! Arborant tention est un concentré d’huses lunettes noires et son élégant mour et de malice: les dialogues panache jaune, la coquette pouy sont drôles, les jeux de lette se pavane en camots assez fins et le dessin quetant mais elle veille burlesque complète habilesurtout au bien-être de Par Florence ment la morale qui en resses amis: cheftaine de la Yérémian sort. Il est ici question de basse-cour, elle mène de solidarité mais également patte ferme tous les vodu respect d’autrui et de latiles et s’occupe égal’environnement: entre lement du confort des lapins, co- les clins d’oeil aux légumes bio et 82


bouts d’chou vers la réflexion tout en s’amusant!

les allusions feutrées pour le bon traitement des animaux d’élevage, les parents apprécieront cet ouvrage citoyen et les enfants y puiseront certainement de belle choses. Si l’esprit de ce livre vous inspire, n’hésitez pas à feuilleter un autre ouvrage de la collection « Bêtes comme tout » : Le Fennec amoureux d’une pastèque. Il emmènera vos 83

La poule portée par la foule Isabelle Desesquelles et Sébastien Chebret Editions Marmaille & Compagnie 32 pages - 9€ A partir de 2 ans en lecture accompagnée


JEUNESSE

Une belle histoire de Paname ! Par Florence Paris ne se réYérémian sume pas à la Tour

Eiffel et à NotreDame, il faut une fois pour toute que vos enfants l’apprennent (ainsi que les touristes!). Un retour dans les entrailles de la Ville Lumière s’impose donc et c’est ce que nous propose l’auteur de Raconte-moi Paris. A la fois écrivaine et illustratrice, Caroline Guillot a souhaité retracer l’histoire de la capitale en partant de l’époque romaine pour remonter jusqu’au XXIe siècle: des Parisii tailleurs de pierres aux Parisiens écolo, elle a brossé dans leurs grandes lignes le Royaume de Clovis, la Forteresse de Philippe-Au84

guste, les Invalides de Louis XIV mais aussi la Ménagerie du Jardin des Plantes ou les réaménagements du Baron Haussmann. Outre son regard pétillant sur les monuments et l’urbanisme, l’auteur a aussi souhaité mettre en avant l’essor des sciences et l’incessant renouvellement culturel que connaît Paris à travers les siècles. Par le biais d’anecdotes et de dessins humoristiques, elle nous apprend ainsi que La Samaritaine était initialement une pompe à eau pour approvisionner le Louvre, que les pierres de la Bastille ont servi à construire le Pont de la Concorde ou qu’un bunker de la seconde guerre mondiale se trouve encore enfoui dans les sous-sols de la Gare


de l’Est! Bien que l’ouvrage soit peu fourni sur le XXe siècle et l’époque contemporaine, on trouve quelques références à l’Occupation ou à la Résistance et l’on finit cette amusante visite guidée avec un cahier d’activités plutôt ludique. Les parents les plus exigeants pourront trouver les explications de Caroline Guillot un peu succinctes, mais il ne faut pas oublier qu’elles s’adressent à des enfants. En alliant le jeu à l’Histoire, cette talentueuse illustratrice a finalement peut-être déniché le meilleur moyen de faire plonger vos têtes folles dans un livre!

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Raconte-moi … Paris Un livre de Caroline Guillot Editions Chêne - 2015 96 pages - 18€ www.editionsduchene.fr Caroline Guillot a également réalisé une étonnante trilogie nommée Trash Cancan: son premier tome propose un regard plein d’humour noir sur les rois et reines de France, le second opus évoque les secrets d’alcôves des favorites de Louis XIV, quant au dernier livre, il tire un portrait sanglant des grands méchants de l’Histoire. A découvrir également aux Editions Chêne.


Nostalgie d’un premier amour … JEUNESSE - Par Florence Yérémian Par un après-midi d’été James et Laura se sont aimés. Depuis, les mois ont passé et la belle rousse s’en est allée. Parcourant le monde, James tente de retrouver sa dulcinée, voyageant pour celà jusqu’au fin fond de l’Orient. Sur les conseils d’un magicien chinois, le voici bientôt en partance pour l’Amérique. A bord du navire qui lève le cap 86

outre Atlantique, le jeune homme fait la connaissance de Fontaine et de son groupe de Jazzmen. Débarqués à New-York, ces musiciens swinguants l’entrainent dans les bars afin de lui faire oublier son tourment mais aucune mélodie ne parvient à faire revenir Laura. Désenchanté et solitaire, l’amoureux transi finit par se demander si, tout


compte fait, cette furtive rencontre n’était pas un simple rêve… Entre fantasmes et réalité, cette belle histoire est un conte mélancolique évoquant l’amour et le temps qui passe. Grâce au grand format de l’ouvrage, le lecteur plonge goulûment dans les images tendres et acidulées de Daniela Volpari et se laisse emporter par delà les océans. Les illustrations sont d’un raffinement inouï et elles font preuve d’une étonnante maitrise des couleurs. Passant du rose romantique à la magie du

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vert bonsaï, elles s’assombrissent progressivement pour tomber dans le blues du triste Jean ou la noirceur new-yorkaise. Parallèlement à cette riche palette porteuse d’atmosphères jazzy, rétro ou nostalgique, l’on apprécie également la finesse du trait et l’inventivité graphique de l’auteur: aux côtés de ses principaux personnages, Daniela Volpari griffonne sans cesse de petites esquisses toutes en transparence qui agrémentent le récit de façon ludique. Il en va ainsi des allumettes coeur, du


magicien Go ou du vieux Juke Box qui laisse doucement s’échapper d’anciennes chansons de Billie Holiday... Même si les petits enfants peuvent être séduits par la beauté des images, il en va tout autrement du texte qui s’adresse d’avantage aux plus grands. Le récit est, en effet, une succession de poèmes et de sentences lyriques empruntés à Flaubert, Baudelaire, Rimbaud ou Mallarmé. On conseille donc une lecture à quatre mains (enfant / adulte) car l’agencement désarticulé de ces extraits crée une histoire un peu hasardeuse où le jeune lecteur peut facilement se perdre. Afin de conserver

une fluidité narrative, l’auteure aurait du inventer la totalité de cette aventure sentimentale : des mots simples, ponctués parcimonieusement de vers célèbres auraient suffit à lui conférer une musicalité très romantique. Un amour américain? Un album mélancolique d’une grande beauté graphique. Un amour américain De Daniela Volpari Edition Marmaille & Compagnie 2015 - 15€ www.marmaille-compagnie.com

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EXPO

Le Musée Picasso fête ses 30 ans !

Lorsque Pablo Picasso est mort, son héritage artistique était si important que l’état français mit en place un système de dation en accord avec ses héritiers : ces derniers paieraient tout simplement leurs droits de succession à la France en oeuvres d’art picassiennes ! Belle manoeuvre de Valéry Giscard d’Estaing qui gratifia ainsi Paris du remarquable Musée National Picasso pour en faire l’écrin de la plus importante collection mondiale. Edifiée en 1985 au sein de l’Hôtel Salé entièrement restauré, cette institution unique célèbre aujourd’hui ses trente ans d’existence à travers une magnifique exposition anniversaire. PAR FLORENCE YÉRÉMIAN

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L’Hotel Salé, siège du Musée Picasso depuis 1985 © Fabien Campoverde - Musée national Picasso-Paris

Picasso était un boulimique de travail qui peignait à longueur d’année et conservait la moindre petite parcelle de ses créations. A sa mort, en 1973, les responsables de son inventaire parisien dénombrèrent plus de cinq mille oeuvres d’art importantes qui furent à l’origine de moult conflits familiaux. Par-delà la « Saga Picasso » dont de nombreux journaux populaires s’emparèrent durant des années, l’exposition de l’Hôtel Salé souhaite aujourd’hui 92

mettre en avant l’insatiable puissance créatrice qui coula dans les veines du Maître de Malaga tout au long de sa vie. La scénographie de ce cheminement artistique est fort bien faite car elle présente les toiles et les dessins de Picasso sans pour autant négliger ses objets en céramique, ses collages ou ses inventions sculptées. Conjointement à toutes ces variations picturales, cet ingénieux accrochage se penche également


sur la partie personnelle de Picasso ingénieusement ses ultimes créaen déclinant un florilège peu connu tions, ce qui nous laisse imaginer d’archives et de photos intimistes. l’évolution perpétuelle de sa pensée. Depuis ses débuts académiques Les « Variations Picasso » jusqu’à sa phase surréaliste en passant par ses compositions proches Le parcours proposé aux visiteurs de l’abstraction, cette rétrospective est extremement fluide car mal- nous livre un extraordinaire éventail gré la quantité impressionnante de médiums, de techniques et d’exd’oeuvres sélectionnées (près de pressions qui nous prouve une fois 900!), ces dernières sont très di- de plus le génie prolifique du Maesverses et elles se déploient harmo- tro catalan. nieusement à travers les 38 salles du musée. Il y a une véritable interaction entre la collection et l’architecture lumineuse de l’Hôtel Salé qui se ressent en permanence lorsque l’on s’y promène. Au fil de ces cinq étages labyrinthiques, on se laisse successivement entrainer dans la période bleue de l’artiste (avec notamment le très beau portrait de La Célestine) l’on déambule devant les saltimbanques évanescents de sa phase rose puis l’on vient s’interroger face à ses papiers collés et son étonnante conquête cubiste entreprise aux côtés de Georges Braque. A l’inverse des habituelles expositions chronologiques, il est ici très La Célestine intéressant de pouvoir comparer sur Huile sur toile - Mars 1904 un même mur des toiles de diffé© RMN-GP / Droits réservés rentes périodes: en effet, les oeuvres © Succession Picasso 2015 de jeunesse de Picasso confrontent

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Grande baigneuse au livre Huile, pastel et fusain sur toile - 1937 © Succession Picasso

Un artiste poète et militant En arrière plan de ce grand laboratoire créatif peuplé de baigneuses alanguies, d’esquisses sur la tauromachie ou de multiples croquis des Demoiselles d’Avignon, l’exposition de l’Hôtel Salé nous laisse aussi entrevoir les autres visages de Picasso:

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L’un des poèmes manuscrits de Picasso - © Florence Yérémian

celui de l’aède, par exemple, ou du militant communiste qui s’effacent bien trop souvent derrière la figure dominante et adulée du peintre. En déchiffrant les quelques feuillets calligraphiés placés au fil des vitrines, on découvre ainsi un Picasso poète, taquinant la prose à ses heures perdues! Mêlant les mots au dessin, cet amateur lyrique a tout de même pro-


esquisses presque naïves où Picasso lève vaillamment son verre à la santé du camarade Staline! Des « Epouses-Modèles »

Encre sur papier en l’honneur de Staline signée Picasso - © Florence Yérémian

duit près de trois cent textes poétiques durant les années 40! Parallèlement à cet aspect peu connu du démiurge espagnol, une autre salle nous laisse percevoir l’influence qu’exerça sur lui le parti communiste français au sortir de la guerre: à travers de vieilles coupures de journaux, on discerne le visage militant de l’artiste pris dans cette mouvance politique. On sourit d’ailleurs devant certaines

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Reste enfin sa vie amoureuse et familiale essentiellement exposée à travers une sélection de couvertures en papier glacé signées Paris Match: père à quarante ans, Picasso se laisse prendre en photo alternativement aux côtés de Paulo, Maya, Claude ou Paloma, mais ce sont surtout les silhouettes de ses maitresses et voluptueuses compagnes qui reviennent sempiternellement au devant de la scène. A ce propos, ne ratez pas le dernier étage du musée qui consacre plusieurs salles à ses « femmes-modèles »: l’on y voit un très beau portrait de la hiératique Jacqueline Roque, une huile sur toile dédiée à la photographe Dora Maar, sans parler du sublime tableau d’Olga Khokhlova, cette belle danseuse russe qui fut sa toute première épouse. Lorsque l’on dévisage ces muses, l’on se dit que c’est peut-être en elles que réside la clef de tout le processus créatif de Picasso : en faisant fusionner son art et sa vie quotidienne, ce petit homme a atteint le stade de


la création perpetuelle et il est devenu l’une des figures les plus marquantes de monde moderne. PICASSO: L’exposition anniversaire Musée Picasso-Paris 5, rue de Thorigny - Paris 3e Métro: Saint Paul, Saint Sébastien Froissart ou Chemin Vert A partir du 20 octobre 2015 Ouvert tous les jours sauf le lundi, le 25 décembre, le 1er janvier et le 1er mai. Renseignements: 0185560036 www.museepicassoparis.fr

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Portrait d’Olga dans un fauteuil Huile sur toile - 1918 © RMN-GP / René-Gabriel Ojéda © Succession Picasso 2014 Jacqueline aux mains croisées Huile sur toile - 1954 © RMN-GP / Jean Gilles Berizzi © Succession Picasso 2015 Portrait de Dora Maar Huile sur toile - 1937 © Succession Picasso 2015

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Le magazine littéraire et culturel gratuit : le BSC NEWS MAGAZINE - Novembre 2015 - N°84

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