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© Eric Corbeyran - Grun / Glénat 2015

BSC NEWS N°85 - DÉCEMBRE 2015

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EDITO

Les lecteurs et (de) la presse par Nicolas Vidal

En cette fin d’année, les spéculations dramatiques et les peurs les plus ardentes continuent de secouer énergiquement le monde de la presse. Et le phénomène ne cesse de prendre de l’ampleur. Course à l’audience, réduction des effectifs, fusion des desks papiers et numériques pour certaines grandes rédactions, méfiance sur l’arrivée de nouveaux acteurs. On pense notamment à la startup hollandaise blendle et son jeune fondateur Alexander Klöpping qui propose d’agréger des articles pour proposer une revue de presse ciblée aux lecteurs certains confrères parlent d’une canibalisation possible des contenus, de frénésie et de concupiscence pour l’apparition de nouveaux usages. Les rédactions comptent un à un les abonnés, suivent fiévreusement les courbes d’audience et tentent d’innover sur de nouvelles offres d’abonnement. La presse ne serait-elle pas en train de plonger toute entière sans une formule mathématique très complexe voire insoluble avec une pugnacité infaillible et profondément tragique? Car, face à ces belles innovations, ces 2

trésors d’inventivité et ses prouesses technologiques du monde de la presse, une donnée fondamentale se dérobe à la compréhension des meilleurs prévisionnistes et des journalistes les plus brillants : le lectorat. Celui-là même qui détient la solution de cette équation terrifiante. Celui-là qui fait et défait les titres, les rédactions. Celui qui achète et celui qui ne veut pas ou plus payer pour de l’information. Celui qui butine ou qui s’en désintéresse totalement. De notre côté, nous avons lancé le mois dernier une levée de fonds sur KissKissBankBank afin de poursuivre le développement de notre magazine auprès des amoureux du BSC NEWS. Ce fut un succès puisque nous avons recueilli 104 % de la somme demandée. Je tenais donc à vous remercier chaleureusement de vos nombreux soutiens et de cette fidélité indéfectible à notre média qui continue à être totalement indépendant et non subventionné depuis ses débuts en 2007. Je vous souhaite donc une lecture très riche de ce 85ème numéro et de très belles fêtes de fin d’année. Merci !


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La couverture

P.6

P.6

GRUN JAZZ

P.6

DINO RUBINO EXPO Livre

P.32

SÉLECTION JEUNESSE DE NOËL 4


Musique

Jack Savoretti

SELECTION LITTERAIRE

EXPO

Hugo et l’amour 5


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COUVERTURE

Water Fountain

GRUN

Dès les premières planches de «Metronom’», les questions ont afflué pour en savoir plus sur les secrets du dessinateur Grun à l’occasion cette nouvelle série BD de 5 tomes, réalisée en collaboration avec Eric Corbeyran. Grun campe une atmosphère pesante dans un monde futuriste, totalitaire et totalement artificiel. Il joue magnifiquement avec les couleurs au gré des décors, des situations et des personnages. Un dessin magnifique, extrêmement réaliste qui revêt une force d’immersion incroyable pour le lecteur. Rencontre avec Grun et ses secrets graphiques. Par Nicolas Vidal - Visuels © Eric Corbeyran - Grun / Glénat 2015 8


Grun, une première question qui nous brûlent les lèvres. Quelles ont été vos premières lectures de littérature fantastique et de science-fiction ?

Mes premières lectures étaient Asimov, Arthur Clarke, Ray Bradbury, Stephen King… ce sont encore mes favorites !

Comment êtes-vous parvenu à cette immersion progressive dans le dessin jusqu’à devenir dessinateur de bande dessinée ?

Au bout de plusieurs années de travail ! Le dessin, c'est beaucoup d'investissement personnel, une quête perpétuelle. Après avoir travaillé dans la publicité et le jeu vidéo, j'avais très envie de dessiner des histoires en ayant carte blanche sur mon travail.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’apport artistique lors de la découverte de Moebius dans votre carrière artistique ainsi que dans votre dessin ? Moebius, c'est le père de la bande dessinée moderne, un modèle, une carrière incroyable, une aura mondiale ! Sa grammaire graphique a totalement révolutionnée la BD. Mais mon admiration s'arrête là. Il est unique, le copier ne m'intéresse pas.

Directeur artistique de magazines jeunesse, designer de décors et de personnages 3D ou encore roughman, que vous ont apporté toutes ces expériences ?

Je suis graphiste de formation. C'est un métier qui ouvre pas mal de perspectives. J'ai eu la

« Moebius est le père de la bande dessinée. Sa grammaire graphique a totalement révolutionnée la BD » 9


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chance de pouvoir travailler dans différents domaines, cela m'a permis d'évoluer et de m'enrichir graphiquement. Le jeu vidéo est une bonne école, il y a beaucoup de similitudes avec la bande dessinée. Les séries « La conjuration d’Opale » et « Métronom' » ont été réalisées en collaboration avec Eric Corbeyran. Comment est née l’idée de Métronom' avec Corbeyran ? Eric Corbeyran est un scénariste très prolifique, c'est un grand professionnel. Métronom' a été l'un 11

de ses tout premiers projets, qui à l'époque, n'avait pas séduit les éditeurs. Ce scénario lui tenait tellement à coeur qu' il a décidé de le réécrire et de me le soumettre. Le gros de mon travail a été de donner un look à cette histoire, de créer un univers oppressant et réaliste. Le monde de M é t ro n o m ' est plongé dans une atmosphère étouffante et


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pesante propre au régime totalitaire. Comment avez-vous choisi de travailler votre dessin pour rendre au plus près cette atmosphère si particulière ? Le monde du Metronom est totalement artificiel, l'air et l'eau sont reconstitués, la végétation a quasiment disparu de la ville. J'ai opté pour un dessin très réaliste donnant au récit toute sa force. Le travail sur les décors a été conséquent, beaucoup de perspectives, de textures. Les décors sont en quelque sorte

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le centre névralgique de cette bande dessinée.

« Les décors sont en quelque sorte le centre névralgique de Metronom’» Comment avez-vous travaillé avec Eric Corbeyran sur la construction du récit et l’avancée graphique du projet ? Estce une discussion permanente


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entre vous au fur et à mesure de la progression des planches ou préférez-vous un ajustement final lorsque la bande dessinée est terminée de votre côté ? Avec Eric Corbeyran, il n'y a pas de discussion permanente, chacun fait son boulot de son côté. C'est une façon de travailler, j'aurais préféré plus de complicité sur ce projet.

En tant que dessinateur, comment appréhendez-vous la trame de vos dessins et la construction de vos planches sur une longueur de 5 tomes ? Suivez-vous un fil rouge qui vous est propre ou vous permettez-vous de modifier votre façon de dessiner dans l’élaboration des scènes et des décors ? Pour l'élaboration des scènes et de la mise en page, j'ai une grande liberté d'action. Je peux faire évoluer les cadrages selon l'intensité. Le découpage scénaristique est une base, à moi de la transcender. C 'est comme si j'étais derrière la caméra. Votre travail sur les couleurs est impressionnant. Elles sont multiples et varient tout au long de la série.

« Le découpage scénaristique est une base, à moi de la transcender» 15


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Je mélange aquarelles, encres de couleur, gouaches et acryliques liquides. Chaque peinture permet des effets différents, tous les moyens sont bons pour arriver à mes fins.

Quel est votre rapport à la couleur, Grun ? Aimez-vous la travailler au gré de l’histoire et des soubresauts de la trame ? La couleur, c'est comme la musique d'un film, elle doit servir la narration. Je réalise mes planches en "couleur directe" (Crayonné, encrage et couleurs sur la même planche). Cette technique est difficile, mais elle permet d'avoir un rendu unique !

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Pour finir, pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’’exposition qui se tient actuellement à la Galerie Daniel Maghen sur Métronom' ainsi que votre prochain projet « On mars » qui devrait sortir en début d’année prochaine, cette fois-ci publié par la Galerie Daniel Maghen ? Les deux derniers tomes de la série Métronom' sont mis a l'honneur pour cette exposition, avec des illustrations inédites. J'en profite pour remercier Daniel Maghen et toute son équipe. "On Mars", est effectivement ma prochaine série de science fiction (sous forme de trilogie) scénarisée par l'excellent Syl-


vain Runberg (Orbital, Millénium…). Pour le pitch : on est en 2132. La découverte des gigantesques ressources Martiennes en eaux souterraines sont à l'origine du projet de colonisation de la planète rouge. Mais la vague pénale répressive qui déferle sur Terre a conduit a légaliser la déportation de dizaines de milliers de prisonniers sur les chantiers Martiens, afin d'accélérer les travaux de colonisation. Le projet symbole

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d'espoir pour l'humanité va se transformer en enfer pour celles et ceux qu'on envoie de force sur ces chantiers. Pour y travailler. Et y mourir. Le premier tome est prévu pour la fin d'année prochaine. Autrement dit, j'ai du pain sur la planche mais ce projet m'enthousiasme ! Exposition Grun

Du 16 décembre au 9 janvier 2016 Galerie Daniel Maghen 47, quai des Grands Augustin 75006 Paris

www.danielmaghen.com


La série Metronom’ Scénariste Eric Corbeyran illustrateur : Grun

Tome 3 : Opération suicide 56 pages 13, 90 €

Tome 1 : Tolérance Zéro 56 pages 13,90 €

Tome 4 : Virus psychique 56 pages 14,50 €

Tome 2 : Station orbitale 56 pages 13,90 €

Tome 5 : Habeas Mentem 56 pages 14,50 €

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Livre Avec « Les trous de conjugaison », Ingrid Naour, nous offre un court roman où chaque ligne – enfin, presque est un sourire.

Ce livre qui rompt avec le conformisme de notre époque est réjouissant tant l’héroïne principale interprète, avec des mots joyeux, un hymne permanent à la fête et à l’espoir. L’histoire est simple et se confond avec celle de Trinité Bréti, per20

sonnage phare Par ERIC YUNG du roman, une bonne vieille cht’i qui n’a connu que le Nord de la France et son « petit appartement de la rue des Comtesses à Seclin » là « où sa vie a laissé tant de miettes ». Suite à l’héritage inattendu « d’une cousine au second degré de sa mère », Trinité devient propriétaire d’une maison qui fait « soixante mètres carrés au sol et qui jouxte un terrain de cent dix mètres carrés ». Une bicoque située en Normandie, à Ménilles exactement, et qui devient sa nouvelle adresse parce qu’elle a choisi de « changer d’horizon (…) pour ne pas finir emmurée vivante entre ses souvenirs et ses habitudes ». Compte tenu des relations profondes et chaleureuses qu’entretiennent entre elles Berthe et Simone (les deux plus proches amies de Trinité) on se dit que ce déménagement est le prélude à la triste fin d’une histoire d’amitié avec son habituel lot de clichés. Ouf, il n’en est rien ! Trinité est convaincu que « partir, c’est renverser la table et faire un


« Les trous de conjugaison » est une sorte de conte philosophique dans lequel le prolo a la fortune près du cœur et conjugue le verbe aimer au présent  pied de nez à la vieillesse dont elle refuse les avances ». Alors, elle sait que ces amies, celles de Seclin, lui seront fidèles. Et à Ménilles elle en fera de nouvelles. D’ailleurs, il y a déjà Badia et Denis qui roulent dans une vieille deux chevaux camionnette et dont le « moteur tousse plus qu’un bronchiteux-chronique », il y a les

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membres de la fanfare locale qui « entament quand ils la voient, un vibrant Ca ira ! », il y a Marcelle qui tiens la permanence des « Premiers mots », une association qui aide les analphabètes et puis il y a, Le Toqué, son pote kinésithérapeute qui est hypocondriaque. Tout ce beau monde sait rire, fait la fête, cultive la solidarité et organise, les jours de marché, des manifs pour pouvoir chanter la révolution et « émoustiller » le bourgeois. Après tout, comme aime le dire Trinité « le désordre est une fête ». Mais, parfois, le désordre s’accompagne de quiproquo… « Un jour, raconte Trinité à son amie Simone, je faisais le lézard sur le parvis d’une basilique, quand deux louveteaux sont venus m’interviewer pour la radioamateur de leur camp de scouts. Huit, dix ans, pas plus, les mioches. Il fallait que je leur raconte ma première communion. J’ai surtout parlé de mon cadeau, une montre (…) Le problème, c’est que, ensuite, ils m’ont demandé ce que représentait pour moi l’hostie. Il faisait si chaud, tu comprends, alors, sans réfléchir, j’ai répondu : une fellation (…) Il ne devait pas connaître le mot. Il a bien fallu que je leur explique (…) Je me suis contentée de leur dire : voilà ! Vous êtes agenouillés


devant l’autel, vous fermez les yeux, ouvrez le bouche. Ensuite, il faut sucer sans mordre et avaler cul sec. Les gosses m’ont dit merci (…) mais ils ne m’avaient pas dit que l’interview était retransmise en direct par haut-parleurs sur le parvis de la basilique. J’ai failli me faire lyncher par les mégères ». « Les trous de conjugaison » (un titre peu banal dont on découvre le sens au cœur de l’ouvrage) est une sorte de conte philosophique dans lequel le prolo (un tantinet idéalisé par Ingrid Naour) a la fortune près du cœur

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et conjugue le verbe aimer au présent . Un livre réjouissant à lire de toute urgence. Les trous de conjugaison d’Ingrid Naour Editions Cherche Midi 11,80 euros


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Notre levée de fonds a été un succès grâce à votre aide ! 104 % de fidélité pour le

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Livre

EVELYNE RAPOPORT, l’élégance narrative La lecture de ce récit, sitôt la dernière page tournée, nous laisse dans l’effroi. Il est vrai que le sujet traité dans « En surnombre dans l’économie nationale » parle de cette longue période obscure durant laquelle, des humains, des gens qui ressemble à tout le monde ont, par bêtise, ignorance ou idéologie vendu leur âme au diable. Par ERIC YUNG - crédit DR 24


Eveline Rapoport, dont l’élégance narrative fraye avec la pudeur du style, s’est interdit les vilains mots pour nous dire l’ineffable vérité

C’était le temps de la guerre et des exterminations. Eveline Rapoport, dont l’élégance narrative fraye avec la pudeur du style, s’est interdit les vilains mots pour nous dire l’ineffable vérité. On ne lira pas, sous la plume d’Eveline Rapoport, les mots « déportation », « camp », « internement » etc… Non, l’auteur de ce livre (qui ne ressemble à aucun autre) fait raconter à une vieille dame ses souvenirs de voyage en train. Il y a celui

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qui, comme chaque été, les emmène en cure thermale. C’est le train d’aujourd’hui dans lequel elle a du mal à monter parce qu’elle « est engoncée dans les superpositions de plusieurs robes qu’elle a enfilé les unes sur les autres, on ne sait jamais, si la valise se perd. » Et puis, il y a l’autre train, celui d’hier où elle n’avait pas de billets. Et la vieille dame se souvient bien de « la lourde barre métallique qui s’était refermée en bloquant la porte du wagon ». C’est à ce moment-là que «  le monde qu’elle connaissait venait de disparaître. Elle ne savait pas où elle allait ni ce qui se passerait à son arrivée, ni même si elle arriverait quelque part ». Si pourtant : la vieille dame se rappelle maintenant. Elle avait sa fille avec elle qui lui a dit « que le paysage était paisible, que l’herbe était verte et fournie mais qu’on ne voyait pas d’oiseaux. » La môme avait aussi remarqué les « grandes cheminées qui


évacuaient une fumée épaisse et nauséabonde. Au début, la fille avait cru que l’on jetait les gens vivants dans le feu. Quant elle a appris qu’ils étaient tués avant, elle a été soulagée ». Plus tard, beaucoup plus tard, lorsqu’elle se rendait gratuitement en train jusqu’à la grande ville qui abritait sa cure thermale, la vieille dame était toujours étonnée par la réaction des gens à la vue des chiffres sur son avant-bras. « Ils ont peur, n’ose pas me serrer la main » remarque-t-elle (…) Un jour, avant de partir en voyage « sa petite-fille lui avait demandé si elle avait eu mal quand on les avait gravés, elle avait répondu : « Non, pas au bras. » Et puis, la vieille dame, raconte son retour. De cela aussi elle se souvient bien. Ce sont des soldats qui ont fait la guerre qui lui ont dit « qu’elles allaient rentrer chez elles, dans le monde qu’elles n’auraient jamais dû quitter ». C’est depuis ce temps-là que la vieille dame « range tous ses papiers dans une boîte à chaussures avec deux photos, le médaillon militaire de son père engagé volontaire, le morceau de tissu jaune en lambeaux qu’elle avait cousu sur

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ses vêtements. Il y avait aussi un document qui attirait toujours son attention. Celui-ci indiquait l’état civil, l’adresse et la profession du père, sa situation de famille, la date à laquelle il avait été « concentré » et le motif de l’internement : EN SURNOMBRE DANS L’ECONOMIE NATIONALE ». Cette mention était suivie d’une date, celle à laquelle il avait été « muté ». Ensuite, personne ne l’avait jamais revu, son père. « EN SURNOMBRE DANS L’ECONOMIE NATIONALE »… ce document officiel signé par un français, un fonctionnaire de la Préfecture de Police émane du camp d’internement de Beaune-la-Rolande. Il existe toujours. C’est la vieille dame qui l’a remis au Mémorial de la Shoah pour ses archives.

« En surnombre dans l’économie nationale» d’Eveline Rapoport Editions les Allusifs - 80 pages 10,00 €


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Livre « La confrérie des chats de gouttière » est, convenons-en, un joli titre de roman qui recèle, en un peu plus de 120 pages, de beaux portraits de voyous à l’ancienne, quelques aventures en principe inavouables et des vieux souvenirs qui ont marqué l’auteur puisque, pour que les choses soient claires, Alexandre Dumal (heureux pseudonyme !) nous confie que « depuis quinze ans et même plus que ça, il a raccroché sa panoplie de bandit à la patère de la légalité. Plus le moindre crime, aucun délit ! Depuis que je suis père, » dit-il. Mais – même si l’auteur ne

« La confrérie des chats de gouttière » est, convenons-en, un joli titre de roman qui recèle, en un peu plus de 120 pages, de beaux portraits de voyous à l’ancienne, quelques aventures en principe inavouables Par ERIC YUNG

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dit pas que l’action lui manque- on sent bien à travers les mots qu’il regrette un peu, parfois, le temps de la cambriole et des braquages pour lequel il « avait déjà passé dix piges au placard ». Ce n’est pas par goût de l’exploit ni pour la facilité immédiate d’obtenir de l’argent que le héros du livre est devenu gangster. Ce qui a toujours trottiné dans sa tête, ce qui y trottine encore c’est de savoir, à n’importe quel prix, si le « voyou-libertaire » qu’il est, est ou pas, un homme libre. Alors, sachant « que le rôle d’un chien errant est de errer, il n’avait donc rien à faire d’autre que de partir » (..)« Je ne fuyais rien confie-t-il. Je savais simplement qu’en changeant de rue, de quartier, peut-être de ville, c’était aussi moi-même que je


Je me sentais libre. Immensément libre ». Le périple continue par la rue de Paris. Il continue à marcher… Il passe devant quelques cités de Bagnolet avant d’atteindre le périf et les Puces. La nudité n’était plus possible. « La confrérie des chats de gouttière  » nous propose une réflexion sans chichi sur une certaine façon de vivre le quotidien. C’est ainsi, comme il est dit en quatrième de couverture, que l’auteur, « cet éternel outsider, peut enfoncer un peu plus le clou en nous livrant des tranches de vies tantôt truculentes, tantôt poignantes pour composer », in fine, un changeais. » Et à l’auteur de nous raconter ce « hymne plébéien à la liberté ». voyage vers nul part qu’il entreprend. « LA CONFRERIE DES Ainsi, « A 6 H 40’ exactement, nu comme un ver, clope au bec, je suis CHATS DE GOUTTIERE » de sorti (…) J’avais décidé de repartir Alexandre Dumal, éditions l’Insomniaque. complètement à zéro. Comme si je venais d’être enfanté. A loilpé. » Dès lors, le héros du roman remonte plusieurs rues de Montreuil et quitte la banlieue « sa main gauche sur son sexe » car « il ne voulait pas être taxé d’exhibitionnisme. (…) J’ai souri.

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Notre sélection de Be

A l’occasion du cinquantenaire de la présence en France de la Fondation Calouste Gulbekian paraît un coffret réunissant cinq voix emblématiques de la poésie portugaise : Eugénio de Andrade, Herberto Helder, Nuno Judice, Fernando Pessoa, Antonio Ramos Rosa. Parmi les traducteurs, Armand Guibert - spécialiste de Pessoa qui était le multiple de Un - et l’éditeur Michel Chandeigne. A retenir cette réflexion de Judice : « l’influence de Pessoa se voit dans le fait qu’on ne la voit pas  », ou ces vers d’un hétéronyme de Fernando, lestés aujourd’hui d’une charge douloureuse « L’effarante réalité des choses/ est ma découverte de tous les jours  ».«  Cinq poètes portugais  », Poésie/Gallimard – 39,70 euros

Ils sont cinq également, emmenés par un magnifique poète, puisque Guillaume Apollinaire ouvre le bal des adorateurs de la femme dans tous ses éclats érotiques. Pour lui donner la réplique, rien moins que Musset, Wilde, Louÿs, Sacher-Masoch. Leurs œuvres : Les Onze Mille Verges, Gamiani ou deux nuits d’excès, Teleny, Trois Filles de leur mère, La Vénus à la fourrure. Toujours les mêmes, lorsqu’il s’agit de mettre sur le pavois la littérature érotique ? Peut-être parce qu’ils continuent d’être cent coudées au-dessus des propositions contemporaines. S’il faut pénétrer le thème, autant faire appel à des orfèvres, à la fois suaves et profonds, attentifs et expérimentés, fougueux ou veloutés. Des guides avertis, des éclaireurs avisés, dans un coffret désirable, illustré par Labisse. « 5 chefs d’œuvres de la littérature érotique  », La Musardine, 20 eurosPoésie/Gallimard – 22 euros 30

La crise pétrolière de 1956 n’est pas étrangère à la mutation de la Morris Minor en Austin Seven, puis en Morris Mini Minor, avant de s’imposer brillamment comme Mini. De la Mini Pick-Up des années 1950 à la Rover Mini Cabriolet, en passant par les modèles dopés, véritables terreurs des compétitions automobiles, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la Tamise. Aujourd’hui danseuse de BMW, la petite anglaise est contée brillamment par un de ces passionnés érudits qui font honneur à l’objet de leur culte. Par le truchement de photos superbes (merci Arnaud Taquet) et de nombreux documents d’époque, tous les modèles sont évoqués, des plus rares aux plus charismatiques. Question pour les très forts en thème: qui a conçu le premier la Mini cheveux au vent ? « La légende Mini », Olivier Mescolini, éditions E-T-A-I, 89 euros


eaux Livres Par Marc Emile Baronheid

Europe 1 est née le 1er janvier 1955. Sa création coïncidait avec l’arrivée du poste de radio à transistors. L’une et l’autre ont connu une évolution considérable. Pour apprécier celle de la station installée rue François-Ier, il suffit de badauder dans le dictionnaire élaboré par un triumvirat dont Franck Ferrand est la figure de proue. Des journalistes comme Gildas, Mougeotte ou Namias, des animateurs tels Francis Blanche, Coluche, Bellemare, Foucault surgissent au gré de pages ponctuées d’anecdotes, de souvenirs, de nostalgie, d’éclats de rires et richement illustrées grâce à Bruno Labous. Une confidence du sentiment éprouvé par Arlette Chabot à son arrivée donne la mesure du prestige actuel d’une radio qui a su demeurer chevillée au temps et accompagner l’explosion audiovisuelle des années 80. Encore 1 ou 2 fossiles à mettre au placard et elle pénétrera plus profondément encore le XXIe siècle. Passionnant. « Europe 1 – le dictionnaire amoureux illustré », Denis Olivennes, Franck Ferrand, Bruno Labous, Plon – 29,95 euros

A l’instar des autres manufactures européennes de porcelaine, celle de Tournai a fait la part belle aux scènes galantes et aux décors historiés. Les références à Watteau, Fragonard, Boucher, affirment les influences françaises, mais l’album récemment consacré au sujet montre que la porcelaine de Tournai a également repris des gravures éditées en Allemagne, en Angleterre et ailleurs. L’histoire de la manufacture tournaisienne ne met pas seulement en évidence les amusements coquins et le quotidien plus intimiste de l’aristocratie au XVIIIe siècle. Les scènes d’enfants, les fables, les scènes de bataille, les chasses et les animaux se retrouvent dans les services de table ou de boissons chaudes, les objets et petits mobiliers et les boîtes. Illustrations, descriptions, références littéraires et bibliographiques attestent que la porcelaine a constitué un support idéal pour les situations et thèmes à la mode. « Porcelaine de Tournai – Scènes galantes et décors historiés  », Claire Dumortier et Patrick Habets, éd. Racine, 49,95 euros

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Son nom à la sonorité exotique possède aujourd’hui encore une considérable portée fantasmatique. Il suffit de fermer les yeux pour imaginer fourrures, parfums, longs fume-cigarettes, grandes horizontales évoluant langoureusement dans le calme du luxe et de la volupté. Pour un peu, on la croirait responsable de la mort d’Isadora Duncan sur la Promenade des Anglais (ce n’était qu’une Amilcar …). Aujourd’hui encore, Hispano- Suiza hante les mémoires comme le symbole de la société cosmopolite et des nuits chaudes des Années Folles. Berlines, limousines et cabriolets ont aimanté la belle société, le Gotha n’y échappant pas. Un beau livre, à la mesure de son élégance, relate, essentiellement au plan technique, l’odyssée et les avatars d’une Barcelonaise ensorcelante. « Toutes les races, toutes les espèces, toutes les créations humaines ont leur aristocratie de sélection ou de perfection. Il y a le cheval et le pur-sang, le chien et le lévrier, le bateau et le yacht, l’aéroplane et l’avion de chasse. Il y a de même l’automobile et l’Hispano Suiza ». « Les automobiles Hispano-Suiza, des origines à 1949 », Paul Badré, éditions E-T-A-I, 149 euros 32

De 1912 à 1926, un trio d’artistes a occupé, rue Cortot à Paris, des lieux que son mari de l’époque avait offerts à Suzanne Valadon pour y développer ses dons de dessinateur, de peintre et de graveur. Elle les avait acquis en regardant travailler les artistes pour qui elle posait - de Puvis de Chavannes à Toulouse-Lautrec et à Renoir - et en gravant chez son maître Degas. Elle partageait l’atelier avec son fils Maurice Utrillo (né sans qu’elle soit en mesure d’identifier le père) et son jeune amant André Utter. On y boit, on s’y dispute ; on y peint et on y grave aussi. On ne roule pas sur l’or. Tout change en 1926, lorsque le marchand de tableaux Bernheim prend à sa charge Utrillo et Valadon. La suite dans ce livre bellement illustré, permettant d’appréhender l’importance des trois artistes, notamment celle de Suzanne Valadon, femme moderne déterminée à ne pas céder aux diktats du temps et à imposer sa personnalité. Une confrontation riche d’enseignements. « Valadon, Urillo & Utter à l’atelier de la rue Cortot : 1912-1926 », ouvrage collectif, Somogy, 19 euros


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BEAUX-LIVRE

Michaux & Zao Wou-ki

Le dialogue entre univers plastique et poétique ne va pas de soi. Beaucoup sont entrepris, parce que la démarche est stimulante, mais peu sont aboutis. La confrontation des travaux de Michaux et Zao Wouki compte parmi les réussites édifiantes.

C’est le prélude à une amitié de plus de trente ans, féconde, complice, ponctuée de précieux échanges d’idées et d’apports créatifs. par Marc Emile Baronheid

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C’est en 1949 qu’Henri Michaux découvre les lithographies de Zao Wou-ki, arrivé en France l’année précédente, et qu’il écrit spontanément des poèmes pour accompagner les planches de l’artiste chinois. C’est


sa dualité de poète et de peintre, ses voyages mescaliniens (« Michaux surfe sur des vagues qui sortent de la réalité contemplée »). Il rappelle en passant que la fascination du poète belge pour l’Asie était ancienne, qui avait donné Un barbare en Asie. On prendra cum grano salis cette réflexion de Michaux : « Les livres sont ennuyeux à lire. Pas de libre circulation. On est invité à suivre. Le chemin est tracé, unique. Tout différent le tableau  : Immédiat, total. A gauche, aussi, à droite, en profondeur, le prélude à une amitié de plus de trente à volonté. » ans, féconde, complice, ponctuée de précieux échanges d’idées et d’apports « Henri Michaux et Zao Wou-ki dans créatifs. On est à mille lieues d’un autre l’empire des signes », ouvrage collectif rapprochement sino-belge, la bruyante sous la direction de Bernard Vouilloux, amitié entre Hergé et Tchang Tchong- Flammarion, 39 euros. C’est aussi le Jen. L’ouvrage en témoigne, qui ex- catalogue de l’exposition en cours à la plore les résonances plastiques et poé- fondation suisse Martin Bodmer (coétiques des deux œuvres, ainsi que les ditrice de l’ouvrage), jusqu’au 10 avril regards croisés. On a l’envie immédiate 2015. Informations utiles : www.fondade réinterroger l’œuvre graphique de tionbodmer.ch – tél. : +41(0)22 707 44 Michaux et les (d)ébats autour de l’abs- 33 – info@fondationbodmer.ch traction (dans les années 50, moment où Zao Wou-ki « perce » en France et A quand un livre et une exposition consaen Navarre, et où les dessins et les ta- crés à Henri Michaux et Jean-Claude Pibleaux de Michaux commencent à être rotte, tous deux nés à Namur, poètes, exposés régulièrement). Orfèvre en peintres, happés par les ailleurs – géoles matières, admirateur de Michaux graphiques ou accélérateurs de déploiements qui transportent mais ne submeret grand amateur d’art, Michel Bugent pas – semblablement talentueux et tor évoque essentiellement Michaux, pareillement veilleurs considérables ? 35


SPORT de 100 mètres, « le cul à l’air », pour aller marquer un essai. Dix années plus tard, le streaking allait faire son apparition Surnommé Peter Pan par l’inoubliable Roger Couderc, eu égard à ses 62 kg pour 1m62, Gachassin allait s’imposer dans un monde où seules les armoires

Les légendes ne meurent jamais

Pour éloigner les désillusions de la coupe du monde, le rugby français se penche sur un passé souvent glorieux, parfois pittoresque. PAR PASCAL BARONHEID Comme en 1964, lors de ce match contre la Rhodésie, au cours duquel Jean Gachassin, proprement déculotté par un adversaire, s’offrit une course de près

à glace ont droit de cité, se constituant un palmarès hors du commun. On le découvre dans l’album racontant 100 légendes de

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l’ovalie, entre larmes et sueur, placages et triomphes, coups d’éclat et coups fourrés. Contrairement à trop de footballeurs, les colosses du rugby cultivent encore le sens du fair-play, même si un joueur gallois écopa de quinze mois de prison pour avoir entaillé le visage d’un partenaire. Généreusement illustré, un album de famille, raconté en famille. Pour son premier match de football, il marque sept buts et reçoit du club un équipement gratuit. Pour sa première course cycliste, il est doublé. Le choix paraît évident. Pourtant Eduard Merckx optera pour le vélo, dont il deviendra le « champion du siècle ». Même si tout a été écrit à propos d’Eddy,, un journaliste flamand lui consacre un imposant album pompeusement baptisé « La biographie ». En réalité une


kyrielle d’interviews brèves, à propos de tout et de rien. On y apprend comment le petit Eddy s’y prenait pour aider ses parents épiciers à payer les fournisseurs ou ce que pense du Cannibale le Campionissimo Felice Gimondi dont la carrière qui s’annonçait somptueuse, s’il ne s’était trouvé aux mauvais endroits aux mau-

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vais moments. L’occasion de se remémorer quelques péripéties vécues par celui qui « a pour ainsi dire tiré sa proverbiale honnêteté du lait maternel ». « Les 100 histoires de légende du rugby », Gérard Holtz, Julien Holtz, Gründ, 19,95 euros « Eddy Merckx, la biographie », Johny Vansevenant, Racine, 35,95 euros


POLARS Terminer l’année par quelques nuits blanches est très envisageable, pourvu que vous osiez ouvrir l’envoûtante histoire de la Série Noire qui est assurément l’un des ouvrages majeurs de l’année 2015. Ajoutez-y quelques parutions récentes et les plus puissants des somnifères seront inopérants. PAR MARC EMILE BARONHEID

C’est un peu la transposition du syndrome de Peter Pan. La Série Noire est une septuagénaire qui refuse de vieillir, depuis sa bénédiction sur les fonts baptismaux par le révérend Marcel Duhamel. Voici l’histoire d’un enfant désiré, s’il faut en croire Antoine Gallimard. Il a eu des parrains prestigieux, des précepteurs attentionnés, des enfants terriblement espiègles, farouchement indépendants, mais toujours demeurés dans le giron familial, parfois contre vents et marées. La plus mythique des collections de romans policiers, fer de lance du genre, un temps nourrisson chétif avant de donner le sein à

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quantité d’auteurs « difficiles  » de la jeune maison Gallimard. La collection doit tout et plus encore à Marcel Duhamel, cet ami de Prévert et de Queneau qui l’a créée peu après la Libération. Son histoire est passionnante, chevillée à la saga d’une maison d’édition qui deviendrait un des fleurons majeurs de la France dans le monde. L’éditeur donne accès à toutes ses archives pour la raconter. Les choix, les tendances, les influences, les porosités avec l’air du temps, les changements de direction, l’évolution des couvertures (c’est pri-


mordial pour l’armada des collectionneurs, puristes, nostalgiques et autres inconditionnels de ce qui demeure une aventure inégalée), les affiches, les bandes d’hameçonnage, les transpositions au cinéma, les témoignages d’admiration du monde littéraire, les portraits fidèles et scrupuleux de quelques auteurs phares. Parmi les suivants de Duhamel, c’est Raynal qui paraît avoir le projet le plus abouti et la juste prescience des nouveaux enjeux. Si vous appartenez aux rares habitants de la planète terre qui n’ont jamais entendu parler de cette collection, appropriez-vous un exemplaire de ce livre. Vous rougirez de honte de n’être que des débutants tardifs et du plaisir de rejoindre le cercle des nouveaux privilégiés. Nouveau chef de projet de la Série Noire depuis 10 ans, Aurélien Masson est tombé dans la marmite quand il était petit. Inspiré pareillement par le rock’n’roll, il a choisi – pour faire mieux avec moins - d’ouvrir la perspective à une communion d’auteurs et d’individualités aussi diverses que variées, quitte à secouer le prunier des polardeux historiques. Il propose le premier roman de Neely 39

Tucker à paraître dans la collection. Le fil rouge est tiré par Sully Carter, ancien correspondant de guerre – comme Tucker – passablement désenchanté en même temps que résolu à ne pas lâcher le morceau, pour peu que l’on cherche à masquer la vérité. L’enquête sur le meurtre de la fille d’un ambitieux juge de Washington lui paraît trop orientée pour qu’elle soit simple et anodine. Ce qui est intéressant avec Sully, c’est qu’il est imperméable à toutes les combines. L’enquête sera à l’avenant : déterminée, hasardeuse, édifiante, décisive. Jusqu’à la fin des années 1970, la plupart des films noirs, américains ou français, sont adaptés de livres publiés dans la collection. Hollywood y imprime ses mythes : Humphrey Bogart et Lauren Bacall, la transgression et la femme fatale. La vision du film noir que propose Eddie Muller n’a rien d’hexagonal. Elle


embrasse le monde du film noir, manière d’univers alternatif où coexistaient vie réelle et pellicule. De l’aveu

même de l’auteur, « le film noir se braque sur le noyau sombre et corrompu de notre société « civilisée », sur notre essence primitive ». Comme le point de fusion du discours réaliste et du mode prophétique. Muller veut en reconstituer et en restituer les moments implacables, les sensations fortes, avec l’ enthousiasme ingénu de qui possède à fond une connaissance encyclopédique du sujet.

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Si Brel avait connu l’univers des romans de Peter Aspe, il y aurait peutêtre puisé matière à une autre chanson sur les Flamands. C’est que, chevillées au Plat Pays comme elles le sont, les tribulations du commissaire Van In et de sa pulpeuse amoureuse Hannelore, plongent le lecteur dans une truculence reconnaissable entre toutes. Un amalgame de San Antonio et Bérurier sur fond d’estaminets brugeois et de bière Duvel. Le canevas est très prévisible, quasi immuable et ce qui réjouit les groupies d’Aspe pourrait se retourner contre lui, à l’instar de ce qui fait vaciller Harlan Coben. Cette fois, des meurtres s’additionnent. Un sinistre personnage a couché 36 noms (référence aux casinos) sur une liste qui lui a coûté « du sang, de la sueur et des larmes ». Il est persuadé que nul ne pourra s’opposer à son plan diabolique, car il est à la fois parfaitement logique et to-


talement régi par le hasard. Churchill inspirera-t-il le sémillant commissaire ? Clancy est un poids lourd du roman d’espionnage, chantre inconditionnel de la toute puissance et de la détermination des USA à défendre la démocratie universelle, quitte à pratiquer un chauvinisme vitaminé. Cela mis à part, ses romans entretiennent l’indécision finale, avec un art de l’intrigue et une simplicité de style qui n’ont d’égales que la profusion de données techniques et la radioscopie affutée des services de renseignement. Cette fois, Clancy anticipe les troubles survenus en Estonie (ici la Crimée et l’ Ukraine), après l’avènement à la tête de la Russie d’un président farouchement déterminé à rendre à son pays une place prépondérante sur l’échiquier politique international. Cela donne un récit traversé de déflagrations, de coups fourrés, de cadavres et de meurtriers « pour la bonne cause », dont les protagonistes majeurs ne sont autres

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que le Président américain et son propre fils. L’envie de vendre deux tomes se heurte à l’écueil majeur du genre : des longueurs qui brisent le rythme. Dans un courrier à Jean Meckert (Jean Amila pour la SN), Marcel Duhamel confie avoir été « violemment contre le genre espionnage ». Nul doute qu’il eût accueilli à coups de missiles les manuscrits de Clancy … « C’est l’histoire de la Série Noire 1945-2015 », sous la direction de Franck Lhommeau et Alban Cerisier », Gallimard, 29 euros « La voie des morts », Neely Tucker, Série Noire Galimard, 21 euros « « Dark City, le monde perdu du film noir », Eddie Muller, Rivages Ecrits noirs, 23 euros « Chef de guerre », tomes I et II, Tom Clancy, Albin Michel, 20 & 20 euros « Faites vos jeux », Pieter Aspe, Albin Michel, 18,50 euros


Paris sera toujours une fête A quoi bon une littérature hédoniste par temps de barbarie? Pour faire pièce à la violence, à l’aveuglement, pour réaffirmer que Paris n’a plus rien à prouver, sinon qu’elle demeure insubmersible, quand bien même on y croiserait « au détour d’un sentier une charogne infâme » (Baudelaire) PAR MARC EMILE BARONHEID 42


Dernier en date de ses soupirants, Nicolas d’Estienne d’Orves ne pouvait deviner, début octobre, à quel point sa déclaration d’amour trouverait une démonstration par l’absurde et même par l’infâme : « Si je suis amoureux de Paris ? Et comment ! Amoureux partial, amoureux nostalgique, amoureux terroriste » … Nouveau fleuron d’une collection qui les accumule comme à la parade, son Dictionnaire illustre et revendique une subjectivité à saute-mouton.

Il est constitué d’arpentages intimes, de rappels historiques, de sensations fortes, d’odeurs, d’impatiences, d’apologies maîtrisées autant que possible. Tout avait commencé dans la vastitude minuscule de deux chambres de bonne : « J’ai beau n’y avoir passé qu’une année, ces douze mois sont gravés dans ma mémoire comme le lent déroulement d’un immense dépucelage. Une sorte d’âge d’or où je découvrais la vie, en bloc, tout à trac ». Huysmans fréquente et raconte le jardin du Luxembourg, le parc Monceau, le boulevard Montparnasse, un gentil bal à Grenelle, de petits coins où les servantes plument des dindons. Dans le dernier quart du 19e siècle, il hume Paris avec gourmandise et le

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raconte avec panache. Ses chroniques se déploient en jaillissements colorés et fulgurants, d’une puissance allusive que l’on peinerait à retrouver, aujourd’hui, dans ces pages où, croient les rapporteurs, le choc des photos dispense de la féérie des mots. Votre réveillon sera-t-il à la mesure de celui-ci, où «  la table plie sous le faix des victuailles et des buveries. Taïaut ! taïaut ! en chasse des fines bouteilles et des succulentes venaisons ! Qu’on vide les carafes à


vins, qu’on morde à belles dents dans les chairs parfumées des truffes, qu’on arrose les gargamelles assoiffées avec le sang des vins, qu’on fasse sonner le doux carillon des mâchoires ! Taïaut ! taïaut ! Que le casque d’or des champagnes rosés saute et jette au plafond des chambres ses folies et ses mousses ! taïaut les baisers, taïaut ! » ? Colette a vingt ans lorsqu’elle découvre Paris. Elle l’aimera profondément. Ses premières

adresses sont pour l’essentiel choisies par ses maris, ses amants, ses maîtresses. Puis elle en appréciera de multiples charmes. « j’y trouvai, l’une après l’autre, tant de provinces », avec une tendresse durable pour le Palais-Royal et une attention particulière pour les petites marchandes d’oubli, qui « pêchaient à même le flot des passants de midi » sans maquillage outrancier, se reposant d’une jambe sur l’autre « comme les chevaux qui passent leur vie sous le harnais ». Il en était une qui eût pu prétendre pourtant à l’honorariat : « Soixanteseize ans, une charpente indestructible, les pieds lourds, mais la taille encore droite, le teint d’un vieux vigneron, une paire d’yeux couleur de saphir très foncé, inoubliables, resplendissants, un sourire errant qui n’avait pas

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d’âge, et ne s’adressait à personne … ». Pendant les trois années, ou presque, qui s’écoulèrent entre la disparition d’Hemingway et la première publication de Paris est une fête au printemps 1964, le manuscrit subit de fâcheux amendements de la part d’individus irrespectueux, se croyant investis d’une mission de redressement. Dans l’introduction à cette nouvelle édition qui restitue le texte original, agrémenté d’inédits, le


petit-fils d’Ernest H expose le cheminement du retour à une vision plus scrupuleuse du manuscrit. L’ouvrage n’a rien perdu de son intérêt. On n’en dira pas autant de la faune de La Closerie des Lilas. « La plupart des consommateurs étaient de vieux barbus aux habits râpés, qui venaient avec leurs femmes ou leurs maîtresses et arboraient ou non le fin ruban rouge de la Légion d’honneur au revers de leur veston. Nous espérions que tous étaient des scientifiques ou des savants et ils restaient assis devant leurs apéritifs presque aussi longtemps que les hommes aux costumes plus fripés qui s’installaient devant un café crème avec leurs femmes ou leurs maîtresses et arboraient le ruban violet des palmes académiques, qui n’avait rien à voir avec l’Académie française, mais désignait selon nous, les professeurs et les chargés de cours ».

« Dictionnaire amoureux de Paris », Nicolas d’Estienne d’Orves, Plon, 25 euros « Paris et autres textes », Joris-Karl Huysmans, L’Herne coll. Carnets, 7,50 euros « Paris, je t’aime ! »,  Colette; textes choisis, annotés et présentés par Frédéric Maget, L’Herne coll. Écrits, 15 euros « Paris est une fête », Ernest Hemingway, Folio Gallimard, 8,20euros

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Philosophie amoureuse d’une carpe empaillée Le nouveau roman de Marie-Hélène Ferrari

Des gens ordinaires, extraordinaires, qui au mitant de leur vie, vont se tirer, se pousser et retrouver leur souffle pour aller vers le bonheur. 45

Éditions Clémentine - 248 pages - 17,00€


Histoire

L’odyssée d’une famille ukrainienne prise dans la tourmente de l’Histoire. Les Français ont rarement entendu parler de l’Holodomor. Cette famine planifiée en 1932 et 1933 par Staline qui fit 4 millions de morts de faim rien qu’en Ukraine, région où la paysannerie paya le plus lourd tribut, six millions au total en URSS. PAR RÉGIS SULLY

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et Elena, de ses deux frères Ivan,Stepan et de sa soeur Anna, aînée de la fratrie va fuir l’Ukraine comme des milliers d’autres familles pour échapper à la famine, dans une semi clandestinité car la Guépéou veille ou plus exactement surveille. En effet une circulaire datée du 22 janvier 1933 ordonne aux autorités locales d’interdire par tous les moyens ses départs massifs de paysans vers les villes et de ramener les brebis égarées dans leur foyer. Donc, sans gommer la singularité de cette famille attachante par ailleurs il est indispensable de la replacer dans cette migration collective contrainte. Dès lors, le lecteur va suivre l’odyssée de cette famille à travers ses C’est dans ce contexte historique tra- déplacements successifs en Biélorusgique que se situe le témoignage de Ni- sie dans le Caucase avec des rencontres colaï Koliada recueilli par sa fille Ca- qui permettent de se faire une idée de therine Koleda. D’emblée, le lecteur est plongé dans la guerre qu’ont déclarée les Pour ces populations de l’Est, dirigeants communistes aux Koulaks, ce dilemme entre Soviétiques ces paysans qui possèdent quelques arou Allemands s’est posé. pents de terre et quelques têtes de bétail. Tout jeune, le témoin assiste aux exactions des Bolcheviks dans le cadre cette société aux prises avec un régime de la collecte forcée des récoltes et de totalitaire où les individus se révèlent la collectivisation tout aussi forcée des tels qu’ils sont. Une deuxième fois la terres. Ces grands parents en sont vic- famille Koliada va être percutée par la times sous ses yeux . Déportés, Ils dispa- grande histoire: la seconde guerre monraissent en Sibérie. La famille de Niko- diale. Refus d’aller défendre le régime laï, composée de ses deux parents Ivan stalinien honni, Ivan et Stepan mobi47


lisés, puis Nicolaï n’auront qu’un but déserter. Sous l’occupation allemande , les choses se sont relativement bien passées pour cette famille à la lecture de ce témoignage du moins. Notons simplement un refus tout aussi catégorique de porter les armes aux côtés des troupes allemandes. Pour ces populations de l’Est, ce dilemme Soviétiques ou Allemands s’est posé. Reste que l’avancée des troupes soviétiques décide la famille Koliada, comme d’autres familles, de suivre les Allemands dans leur retraite. Trêves, leur point de chute en Allemagne, fait qu’ils sont libérés par les troupes américaines. La famille, amputée d’Ivan et de Stepan, trouve enfin la paix. Un témoignage captivant où l’irruption de la grande histoire a bouleversé les membres de cette famille mais également leurs descendants dont la fille

qui a eu l’excellente idée de recueillir ce récit de son père. Indispensable en complément des livres consacrés à la période dont je livre de mémoire quelques titres pour aller plus loin. Quand Staline nous affamait. Récit d’un survivant ukrainien. de Catherine Koleda Editions Jourdan 18,90€ www.editionsjourdan.com

Pour aller plus loin :

> Le livre noir du communisme de Stéphane Courtois - Editions Robert Laffont > Terres de sang L’Europe entre Hitler et Staline Timothy Snyder Gallimard > Le Figaro Histoire - Décembre 2015/ janvier 2016 Lire l’excellent article d’Alain Besançon « Le mur du silence n’est pas encore tombé » > L’ivrogne et la marchande de fleurs Nicolas Werth aux Editions Tallandier

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Europe, sortir du piège de la crise L’essai franc-tireur de Giuseppe Versace

Combien de fois n’avons-nous pas entendu ou lu, en particulier ces derniers temps, le mot « crise » accompagné de ses corollaires directs : chômage des jeunes, entreprises en difficulté, déficit de l’Etat, délocalisations et drames qui s’ensuivent ?

La crise n’est pas une fatalité mais pour s’en libérer, nous devons tous nous mobiliser, hommes politiques et citoyens, faire preuve d’audace et de courage. Un ouvrage à contre-courant des idées reçues ! 48

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La lecture de Sapiens impose un silence. Un silence admiratif devant un travail d’une telle maestria. « Sapiens, c’est l’histoire de l’homo-sapiens, de son espèce, la seule à avoir survécu après 100000 ans, la seule espèce qui a réussi à dominer la planète. La lecture de Sapiens impose un silence. Un silence admiratif devant un travail d’une telle maestria. « Sapiens, c’est l’histoire de l’homo-sapiens, de son espèce, la seule à avoir survécu après 100000 ans, la seule

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Par Laurence Biava

espèce qui a réussi à dominer la planète. Sapiens ou l’histoire des ancêtres qui ont senti le besoin d’unir leurs forces pour créer des villes et des royaumes. Qui sont arrivés à construire des croyances religieuses


et des concepts politiques que sont les nations et les droits de l’homme. Sapiens raconte l’homme devenu dépendant de l’argent, des livres et des lois ».. Le livre de Yuval Noah Harari est un livre très érudit et audacieux, possédant plusieurs intermédiaires auxquels l’auteur a souvent recours : la biologie, la philosophie, l’histoire. Il nous fait réfléchir et nous fait nous confronter à nous –mêmes. Nos actions, notre puissance, notre présent, notre futur sont désormais sous la proie de nos doutes, plus question d’affirmer quoi que ce soit.. Harari raconte cette Histoire bé-

Sapiens raconte cette histoire du consumérisme, la plus grosse lacune de notre intelligence de l’histoire. nie des dieux et c’est fascinant. « L’homme est devenu l’espèce dominante sur la planète parce que la domestication du feu a ouvert le premier gouffre significatif entre l’homme et les autres animaux » écrit il. Mais de toutes les causes qui nous ont propul-

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sées au centre de notre avenir, c’est la fiction. L’homme ne serait il pas qu’un animal savant, celui qui sait définiivement penser et agir en même temps ? Le seul capable de (se) raconter des histoires et de bâtir des renommées, des scénarios, des cultes ? Le seul capable de dresser des ponts et des passerelles entre les individus, lui permettant de codifier son modèle social et de parfaire son environnement économique. Aucune de ces choses n’a d’existence objective. Ce sont toutes des histoires qui nous ressemblent (et nous rassemblent, certes) mais que nous inventons en permanence. Sapiens n’est plus cet être primitif mais évolué qui croit sincèrement à la toute-puissance de l’argent et à l’existence des sociétés macro-économiques dans lequel, quoi qu’il en dise, il tente de se parfaire, afin de cimenter ses projets, et de parvenir au sommet. Le fantasme de totue puissance le caractérise amplement, là est sa façon d’avoir vaincu l’animal qui est en lui. Sapiens raconte donc cette histoire du consumérisme. Il dit que « c’est la plus grosse lacune de notre intelligence de l’histoire ». La plupart des historiens, (mais pas tous les universi-


taires qui ont élaboré des thèses savantes sur le prolétariat et la place des femmes dans toutes les sociétés) se concentre sur les idées des grands penseurs mais ne dit rien sur le bonheur, la prospérité ou la souffrance. Or, le capitalisme est sans aucun doute la pire chose qui ait pu arriver à l’homme, celui-ci, on le sait, possède les clefs de sa propre prison. Le livre Sapiens étudie spécieusement le rôle des animaux dans l’histoire, ce qui n’est pas si fré-

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quent, et l’impact que les hommes ont eu sur eux. Il accorde également une large place au dépassement des limites biologiques humaines, partant du principe établi comme un e raison pure, que contrairement à l’animal, l’homme a tous les pouvoirs et notamment celui de s’auto-exterminer : l’Histories du XXème siècle, entre autres, l’a hélas démontré trop souvent. . Mais l’autre grand périple est la capacité, dit l’auteur, de créer un être «surintelligent » qui dépasse et domine l’Homme lui-même. De nombreux experts estiment l’intelligence artificielle signera la fin du monde occidental tel que nous la connaissons et la fin de l’homme tout court.. Difficile de pousser des cris d’orfraie en s’opposant à ces projets de transhumanisme, quand on a passé sa vie –ce que souhaitent la plupart des hommes - à vouloir créer l’unité de la science sous tous ses aspects avec les croyances. Or, nous sommes totalement dépourvus face aux fondamentalismes religieux qui ne comprennent rien aux avancées technologiques et à toute notion novatrice fondée sur


l’humain, liée elle-même et étroitement au progrès promis par les généticiens. . Bravo pour ce livre extraordinaire, multiple, dense. Et pourtant simple, vulgarisé : il comporte pléthore de schémas. Sapiens est en quelque sorte, une encyclopédie vivante. Yuval Noah Harari Sapiens Editions Albin Michel 217 pages.

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C’est un essai brillant.. « Pendant de nombreuses années, une bonne partie de l’intelligentsia occidentale – en France surtout – s’enflamma pour l’utopie maoïste. Jusqu’au jour où une voix isolée, celle du sinologue et écrivain belge Pierre Ryckmans, dit Simon Leys clama son indignation : témoin de la réalité atroce de la « Révolution culturelle », pour dénoncer le caractère totalitaire et meurtrier ». Par Laurence Biava « Il faut toujours se souvenir du visage » - René Char C’est l’objet de cet essai : comme pour apporter un démenti, ce livre revient sur les essais sur la Chine de Simon Leys, qui après avoir été traînés dans la boue, ont fini par être reconnus comme des références. Le style satirique de leur auteur fut notamment salué. . On découvrit aussi, 54

sur le tard, l’intérêt marqué de Leys pour Confucius, Tchekhov, Conrad, Cioran, Coetzee, Orwell…ce qui ne pouvait présager que du meilleur.. Simon Leys décédé le 11 août 2014 savait nous instruire, nous faire rêver, nous aider à réfléchir et méditer. En littérature française contemporaine, ses goûts étaient proches du critique Angelo Rinaldi dont on sait les fougues et l’aspérité célèbres...


Contre et envers tout, mais surtout contre les institutions, politiciens et intellectuels de toutes sortes qui se trompèrent avec obstination sur Mao, la stature de Leys s’est construite aux antipodes des critiques acerbes. Son personnage et son ton libres ne purent néanmoins le préserver de se battre contre tous les moulins à vent… Le Parapluie de Simon Leys fut écrit par Pierre Boncenne, son ami journaliste. Ce «parapluie» protégerait de la bêtise de la figure intellectualiste perçue de manière péjorative.

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Cet essai montre comment la lecture de Simon Leys reste un paratonnerre unique contre la folie des idéologies, la sottise et l’esprit de sérieux. Il revient enfin expliquer pourquoi cet insolent rebelle et libertaire fut traité avec une rare condescendance. Il nomme le parcours intellectuel exceptionnel de l’homme fasciné par la civilisation chinoise. Il raconte une oeuvre singulière, rare et donc, attachante. Il se présente comme un livre inclassable, presque pamphlétaire, contre l’intelligentsia politiste envoutée par la Chine de Mao alors qu’elle n’y a jamais rien compris. Ce « parapluie » s’il règle des comptes, se présente aussi comme une biographie flatteuse et tendre à l’égard de Leys, mâtiné d’un portrait reconnaissant, haut en couleurs, et débordant de vitalité. Un des meilleurs essais de l’année.

Le parapluie de Simon Leys Pierre Boncenne Editions Philippe Rey 217 pages.


BILLET

La valeur refuge des grands classiques

Nous ne les oublierons jamais. Ils sont nos frères, nos amis, nos enfants, ils s’appelaient Corinne, Quentin, Elodie, Nicolas, Baptiste…Ils aimaient le rock, le foot, le whisky, la BD, les voyages, leurs amis, leur famille. 130 destins brisés, un vendredi 13 novembre. Par Emmanuelle de Boysson

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130 personnes assassinées par des fous qui trahissent Dieu, des terroristes, des criminels. Parmi les victimes du Bataclan, Lola Salines, éditrice jeunesse chez Gründ, et Ariane Theiller qui travaillait chez Rustica Hebdo. Dans Le Monde, une vingtaine d’auteurs parmi lesquels Dany Laferrière, Richard Ford, Christine Angot et Pénélope Bagieu ont voulu rendre hommage à Paris et à ceux qui ont perdu la vie. Seul Michel Houellebecq s’est distingué. Dans le quotidien italien Corriere Della Sera, il accuse Hollande et les politiciens : « Il est assez improbable que l’insignifiant opportuniste qui occupe le fauteuil de chef de l’Etat, de même que le débile mental qui accomplit les fonctions de Premier ministre, pour ne pas citer les ténors de l’opposition, se tirent honorablement de cette situation. » Leurs responsabilités ? « Les coupes sombres dans les forces de police, jusqu’à les réduire à


l’exaspération, en les rendant presque incapables d’accomplir leur tâche». Mais aussi les opérations « absurdes et coûteuses » en Irak et en Libye, source de chaos : « Ces gouvernements ont échoué lamentablement, systématiquement, douloureusement dans leur mission fondamentale qui est de protéger la population française confiée à leur responsabilité.» On peut contester ces propos, mais ils ont le mérite de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Malgré les fêtes de fin d’année, les libraires font grise mine. Depuis les attentats, leur chiffre d’affaire a baissé de 10 à 50 %. « Les librairies situées dans les quartier historiques, très touristiques ou proches des lieux des attentats accusent sacrément le coup », explique Géraldine Chognard du Comptoir des mots (20e). Un constat amer que confirme Marie-Rose Guarniéri, responsable de la Librairie des Abbesses (18e) : « On a vraiment perdu beaucoup de monde, quasiment 50 % de notre chiffre d’affaire en deux semaines. Beaucoup de touristes ont annulé leurs voyages, et surtout, passé 17 h 30, la nuit tombée, les gens ne sortent pas». Si les clients ont aussi boudé la Fnac et les supermarchés, ils sont surtout en quête de livres qui les détendent ou les éclairent, des ouvrages sur Daech, sur l’islam, la radicalisation et le terrorisme. Comme pour l’après Charlie Hebdo, les lecteurs veulent 57

comprendre, trouver des réponses à ces phénomènes. Parmi les ouvrages présents sur les étals, les livres de Gilles Kepel et «Les 100 idées reçues sur l’islam», d’Hassen Chalghoumi, imam de Drancy (Cherche Midi) s’arrachent mais surtout « Le piège de Daech », de Pierre-Jean Luizard, (La Découverte), ainsi que « Les arabes, leur destin et le nôtre» de Jean-Pierre Filiu (La Découverte). « Les gens veulent s’instruire sur ces questions-là », explique Marie-Rose Guarniéri avant d’ajouter « J’essaie de proposer d’autres choses aussi comme le livre de Fethi Benslama, « L’idéal et la cruauté », (éditions Lignes), un livre superbe avec des contributions de psychanalystes et d’anthropologues ou les livres d’Hédi Khadour et de Boualem Sansal qui abordent aussi ces questions mais de manière différente ». En plus de ces achats « pédagogiques », les libraires ont eu la surprise de voir leurs clients se ruer sur « Paris est une fête », l’un des derniers ouvrages d’Ernest Hemingway. Ce cher Ernest doit se retourner dans sa tombe. Son récit autobiographique sur ses premières années d’écrivain sans le sou dans le Paris d’entre deux guerres n’est pourtant pas à l’image de ce qu’imaginent les lecteurs en quête de douceur. Le jeune journaliste boit beaucoup. Il fréquente Gertrude Stein, reine du petit monde des artistes bohême, le poète Ezra Pound, tenté par le fascisme italien, et Scott Fitzgerald avec qui l’auteur du «


Vieil homme et la mer » se saoule à La Closerie des Lilas. Le livre se termine par la rupture entre Hemingway et sa femme. Plus de cinquante ans après sa parution en 1964, c’est grâce à l’interview de Danielle, « la mamie préférée » du web que « Paris est une fête » est en tête de gondole. « C’est complètement fou, on en a vendu vingt en à peine 48 heures», raconte Emilie, de la Librairie La Manoeuvre (11e). « Ce livre a pris le relais de ce qu’avait été « Traité sur la Tolérance » de Voltaire au moment de Charlie Hebdo », ajoute-t-elle. Le récit d’un jeune alcoolique devenu un symbole, cocasse ! Dans un pays sous la menace, les grands classiques représentent une valeur refuge. On recherche aussi les textes distrayants, d’évasion, avec happy few. Une manière d’exorciser les traumatismes. La librairie apparaît comme un havre de paix où l’on vient pour parler, se retrouver, ouvrir des livres d’art, des BD ou des guides de voyages, pour rêver, se changer les idées, se ressourcer. Attachés à leur petite librairie de quartier, quels seront les choix des lecteurs en janvier, février ? Sous le signe du triste anniversaire de l’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier dernier, le début de l’année prolongera la tendance aux textes « de fond » ou distrayants. Gageons que les

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romans nostalgiques et anxiogènes risquent d’en pâtir. Avant de vous révéler mes coups de cœur, faisons un petit bilan de la rentrée de septembre. Le champion des romans de l’automne est un polar hors compétition, « Millenium 4 », (près de 350.000 ex. vendus). En 2ème position, « D’après une histoire vraie », de Delphine de Vigan, (plus de 200.000 ex., un joli doublé avec le Goncourt des lycéens et le Renaudot) au coude à coude avec « Le livre des Baltimore » de Joël Dicker. Suivent, autour de 120.000 ex. et dans un mouchoir de poche, le Goncourt de Mathias Enard, « 2084 », de Boualem Sansal et « Un amour impossible», de Christine Angot. Ceci dit, il faut toujours diviser par deux les chiffres officiels ! Parmi les romans de femmes, un premier tiercé coup de cœur se dégage avec « Illettré », de Cécile Ladjali, « Les veux ne pleurent jamais », tous deux chez Actes Sud et « Les indociles », de Murielle Magellan, chez Julliard. « Illettré » est l’histoire de Léo, vingt ans, discret jeune homme de la cité Gargarine, porte de Saint-Ouen. Chaque matin, il pointe à l’usine mais il est analphabète. Une tare invisible qui l’oblige à tromper les apparences jusqu’au jour il rencontre Sibylle, une jolie voisine. Un livre lumineux, une


réflexion sur la dignité et l’estime de soi impossibles sans le langage. « Les vieux ne meurent jamais » : telle pourrait être la devise de Judith Hogen, 70 ans, américaine qui part avec son amie Janet pour un road movie en France, sur les traces de son passé. Energique, ce roman est écrit dans une langue superbe. D’un style plus «moderne », tout au présent (nouvelle tendance chez les romanciers), « Les indociles », dressent le portrait d’un don Juan au féminin. Le sujet est éculé, mais le roman surprend par son évolution, ses retournements, même si parfois l’auteur semble cavaler. Plusieurs livres intitulés « romans » s’apparentent à des biographies ou à des récits, comme « L’autre Joseph », de Kéthévane Davrichewy (Wespieser), qui évoque la figure de Staline à travers une histoire familiale. Voici le fabuleux destin d’un jeune auteur, Olivier Bourdeaut, qui a envoyé son roman par la poste aux éditions Finitude, à Bordeaux. Figurez-vous que Bojangles a été acheté par huit pays dont les Etats-Unis ! Comme quoi, c’est chez les éditeurs de province et les petits éditeurs que ça bouge ! Saluons la dignité de Régis Debray. A 75 ans, l’écrivain a démissionné de l’Académie Goncourt dont il était membre depuis 2011. Dans une lettre adressée,

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le 12 novembre, à Bernard Pivot, l’auteur de La neige brûle (Grasset, prix Femina en 1977) écrit : « L’âge vient, avec la nécessité de compter au plus près le temps qui reste, pour resserrer les boulons, relire tout à loisir Musil, Garcia Marquez et Maurice Leblanc, et se replier sur sa propre librairie. Je n’ai plus la disponibilité, ni peut-être, je l’avoue, la générosité que requière, avec nos cinq prix annuels dans divers genres, l’appréciation pondérée des nouveautés qui défilent ». La classe ! Debray publiera le 1er janvier, avec Didier Leschi, « La laïcité au quotidien : guide pratique » (Gallimard). Avec la maladie d’Edmonde Charles-Roux, les jurés devront introniser deux nouveaux. Pour les fêtes, deux idées de cadeaux : « Figures du XX e siècle » (éd Vents de Sable), livre de photos géniales de Louis Monnier, avec les textes d’Olivier Bosc. Le photographe a saisi l’instant chez Beckett, Aragon, Malraux, Buzatti, Cioran, Ionesco… Autre merveille : « La cuisine de nos régions», de Vincent Ferniot (Solar) : Axoa de veau, Fiadone, Rigodon, bouillabaisse… Des recettes indémodables, faciles pour des repas entre amis. Bon appétit ! Belles fêtes !


PHILOSOPHIE

La Lumière des Nobel PAR SOPHIE SENDRA

En cette fin d’année 2015 ce qui peut venir à notre esprit est qu’elle aura été difficile, qu’elle nous a demandé de nous plonger au cœur de forces humaines celles de la raison, de la réflexion et de la compréhension intellectuelle des événements. Lorsqu’on arrive à cette période de l’année, deux attitudes sont possibles : soit nous sommes enthousiastes à l’idée de fêter les bonnes nouvelles de l’année en souhaitant qu’elles durent, soit nous souhaitons que l’année à venir se passe bien mieux que celle écoulée. L’esprit de Noël Pour arriver à passer outre l’année qui vient de nous «  échapper  », il faudrait être arrivé à la fin des sept étapes du deuil : le choc et le déni, la douleur et la culpabilité, la colère, le marchandage et la négociation, la dépression et la douleur, la reconstruction, l’acceptation. Cette dernière n’est véritablement perceptible que lorsque la personne recommence à vivre une vie normale en se rapprochant enfin des autres. A l’échelle d’une Nation, ces étapes sont plus difficiles à mettre en place, elles peuvent se dérouler de façon aléatoire, elles sont en désordre, elles peuvent même ralentir le pro60

cessus de deuil. Dans ce cas, ces fêtes de fin d’année peuvent être ressenties comme s’il y avait une absence d’envie, une volonté de ne pas penser, une ataraxie générale. Ne pas ressentir l’Esprit de Noël. Ne pas penser la Paix. En lisant ce début d’article, posez-vous la question de savoir qui a remporté le Prix Nobel de la Paix cette année ? Un vague souvenir, une évocation d’images rapidement diffusées à la télévision peut-être. La force d’une Nation est qu’elle peut, au-delà du sentiment individuel et personnel, aider à prendre de la Hauteur. Le 05 décembre 2015, cette hauteur a été atteinte.


On ne pouvait terminer cette année 2015 si douloureuse sans un message d’espoir en l’humanité, sans montrer au monde que nous sommes capables de nous élever au-dessus de ceux et celles qui tentent de réduire la pensée à une idéologie de la pauvreté intellectuelle et rétrograde. En cette journée du 05 décembre les Prix Nobel du monde entier se sont retrouvés à Nice pour la première journée consacrée à ceux qui représentent l’espoir de mieux comprendre le monde : Chimie, Physique, Médecine, Littérature. Pour ce dernier, le prix a été décerné à Svetlana Aleksiévitch « Pour son œuvre polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage à notre époque ». Ces derniers mots résonnent – ou raisonnent – tout particulièrement. Cette femme journaliste biélorusse et censurée à 61

maintes reprises, est attachée aux valeurs de paix et de tolérance. En 1985 elle publie La guerre n’a pas un visage de femme (Aux Presses de la Renaissance), retraçant la vie des femmes soldats de l’armée rouge pendant la seconde guerre mondiale. Plus proche de nous, en 2013 c’est La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement (Aux Editions Actes Sud) qui remporte le prix Médicis Essai et le Meilleur Livre de l’Année par le magazine Lire. Très critique vis-à-vis des différents régimes de la Russie actuelle, de la Biélorussie, elle est obligée de « voyager  » et de «  visiter  » les villes d’Europe. Première femme russophone à remporter ce Prix, elle est également une résistante contre la tyrannie, une ambassadrice de la parole des femmes dans le monde.


La célébration de la Paix Qu’avons-nous alors à célébrer en cette fin d’année ? Sans doute notre capacité à vaincre cette «  obscurité  » dont parle Svetlana Aleksiévitch dans l’ensemble de son œuvre. Sauver ceux qui y sont plongés par d’autres et vaincre l’obscurantisme de ceux qui veulent y plonger le monde. Ce 05 décembre 2015 le Centre Universitaire Méditerranéen de Nice ne pouvait accueillir le Prix Nobel de la Paix car il ne venait pas encore d’être décerné. Le Quartet du Dialogue National Tunisien a remporté ce prix pour ses efforts de paix lors de la transition de gouvernement pendant le printemps Arabe. C’est la réunion de quatre associations – d’où le nom de « quartet » et non de la nomination de quatre personnalités individuelles – qui a permis de mettre en place des élections présidentielles. Au travers

de ce Quartet, c’est également la ligue Tunisienne des Droits de l’Homme qui a été récompensée. Un espoir de plus à l’actif de notre humanité bousculée, mais dont les valeurs communes perdureront dans l’Histoire sans que personne ne puisse un jour les faire taire. S’il fallait conclure Les lumières ne sont bien visibles que lorsqu’on est dans l’obscurité. L’obscurité n’est visible que quand on la met en lumière. Que la lumière soit. Et la lumière sera, mais toujours du bon côté.

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SOUVIENS TOI ... de Nicolas Bouvier «Hugo et Anne gèrent une charmante librairie à Périgueux. Le jeune homme rêve de devenir écrivain. Elle espère son amour… Il envoie son manuscrit aux maisons d’éditions. Elle l’encourage... Arriveront-ils à réaliser leur rêve ?» 62

Éditions Sud Arènes - 120 pages - 14,00€


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JAZZ CLUB

DINO RUBINO

Roaming Heart, le dernier album du jeune trompettiste-pianiste italien, Dino Rubino est un enchantement musical. C’est en se promenant la nuit dans les rues de Paris qu’il a eu l’idée de ce projet pour lequel il s’est confronté à une performance solo totalement éblouissante. Rencontre avec cet étonnant musicien transalpin. Par Nicolas Vidal - photos Christophe Kobayashi 64


Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le concert de Tom Harrell auquel vous avez assisté à 14 ans ? Je m’étais rendu au Festival Jazz avec mon père et mon frère et je me souviens du l’émotion vécue lors de ce concert. Je ne comprenais pas ce que Tom Harell jouait mais il y avait quelque chose derrière tout ça qui m’était familier, quelque chose qui me touchait profondément. En quoi ce concert a-t-il changé votre vie, Dino Rubino ? Après avoir vu ce concert, j’ai commencé a jouer de la trompette mais j’ai surtout compris que le jazz était la musique que je souhaitais jouer, la musique que mon esprit avait aimé. Je ne me souviens plus qui a dit cela, «l’amour, c’est se reconnaitre.» ... Comment expliquez-vous l’alternance du piano et de la trompette dans votre carrière ? 65

J’aime la trompette, mais j’ai malheureusement rencontré quelques problèmes avec cet instrument. A 17 ans, j’ai commencé à étudier avec un professeur qui changea radicalement mon approche musicale. À 20 ans, j’ai arrêté de jouer de la trompette parce que je n’y arrivais plus. J’ai alors repris l’étude du piano. Pendant les sept ans qui suivirent, je n’ai plus joué du tout de trompette. Puis, petit à petit, je m’y suis remis. Aujourd’hui, je suis un trompettiste qui joue du piano. Trouvez-vous des passerelles entre ces deux instruments ou sont-ils totalement différents à vos yeux ? Les techniques de ces deux instruments sont très très différentes mais je pense que l’approche est sensiblement la même. La musique, à mon avis, c’est quelque chose qu’il faut sentir à l’intérieur donc l’instrument n’est qu’un moyen qui nous permet d’exprimer ce qui nous habite.


Le titre signifie “Coeur Vagabond”. Les vagabonds sont des voyageurs, des personne qui cherchent, qui ont envie et qui ont besoin de rêver. Un coeur vagabond, c’est simplement un coeur qui croit en quelque chose d’extrêmement important.

« Je suis un trompettiste qui joue du piano» Quel a été l’apport artistique de Paolo Fresu dans votre carrière ? J’ai connu Paolo quand j’avais 15 ans à l’occasion d’un séminaire du Siena Jazz. A partir de 2011, nous avons initié une collaboration plus personnelle puisqu’il m’a signé sur son label, Tùk Music. Il y a des rencontres qui améliorent la vie, des rencontres qui t’aident à te découvrir toi-même. C’est ce que Paolo représente pour moi. Parlons un peu de cet album Roaming Heart, comment doit-on comprendre le titre de l’album ? 66

Roaming Heart est l’album d’un voyage intimiste dans Paris. Pourquoi cette idée, Dino Rubino ? J’aime les petites choses, les choses particulières, les choses susurrées, les petits endroits, donc tout cela se traduit dans la musique que j’écris et dans celle que j’écoute. Le mot “intime” est très important pour moi, dans le rapport avec la musique, et plus généralement dans la vie. Je trouve que Paris, bien qu’il s’agisse d’une grande Ville, a quelque chose d’extrêmement intime et c’est pour


Chacun des ces artistes, Bley, Sosa et Hancock, possède quelque chose qui permet à mon esprit de voir des images, comme cette merveilleuse ville; c’est le lien entre eux en tant que la liberté de l’imagination.

cela que j’ai décidé de vivre une partie de ma vie ici. On lit que cet album repose sur plusieurs influences : la ville de Paris bien sûr ainsi que Paul Bley, Herbie Hancock ou encore Omar Sosa. Quel est le lien pour vous entre la capitale et ses 3 artistes ? 67

Roaming Heart nous est apparu comme un album profond et délicieusement mélodique. Comment parvient-on à ce résultat Dino Rubino ? J’ai toujours été attiré dans ce que nous appelons la «simplicité.» Je pense que dans la simplicité il y a beaucoup de choses à découvrir, beaucoup de choses qui peuvent nous enseigner à devenir des personnes meilleures et nous bonifier. Quelqu’un disait que la simplicité appartient aux enfants et aux saints. Vous dites que lorsque vous étiez petit « deux choses captaient votre curiosité : les rythmes et les sons du monde». Qu’en estil aujourd’hui avec la maturité qui est la vôtre et après toutes ces


années de carrière ? Rien et tout a changé. La vie, c’est un mouvement continuel. Il y a des choses qui passent puis qui reviennent. Il faut savoir céder au mystérieux rythme de la vie et à son incompréhensible magie. Où pourra-t-on vous voir en concert dans les semaines à venir ? Dans quelque mois, j’enregistrerai le nouvel album d’ Aldo Romano en trio avec Michel Benita. J’espère que j’aurai la possibilité de jouer plus souvent en France.

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Dino Rubino Roaming Heart Bonsai Music

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MUSIQUE

JACK SAVORETTI La jeune carrière de Jack Savoretti , musicien mi-anglais mi-italien est une histoire de racines, de musique, de rencontres et de pugnacité à avancer malgré l’adversité. Pour ce nouvel album, Written in Scars, nous avons rencontré Jack Savoretti qui nous prouve que l’abnégation fait aussi partie de la réussite d’un musicien. Par Nicolas Vidal - photos Rebecca Miller Jack 70


Dans quelle mesure ce nouvel album repose sur vos origines anglaises et italiennes? Les vieux chanteurs etcompositeurs italiens, les goûts de Battisti, Guccini, Dalla et d’André ont été vraiment importants pour moi. L’aspect de la narration de la musique italienne est presque impossible à reproduire, mais je passerai ma vie à essayer de m’en approcher. Je vis et je travaille à Londres. Les gens qui ont collaboré avec moi sur «Written in Scars» sont pour la plupart à Londres, ce qui a eu un grand impact aussi.

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Après votre conflit avec votre ancien management, comment s’est passée la création de ce nouvel album? C’était il y a longtemps. Depuis j’ai enregistré plusieurs albums. Cela n’a pas eu aucun effet sur ce projet. Pouvez-vous nous présenter les musiciens qui vous entourent pour « Written in Scars » ? Sur scène, je suis rejoint par Pedro Vitor Vieira De Souza à la guitare, Mr. John Bird Jr. qui vient d’Irlande à la basse, au piano Henry BowersBroadbent notre gentleman anglais et à la batterie, le danois, Jesper


Lind. Sur l’album, j’ai travaillé avec un certain nombre de musiciens, y compris ceux que je viens de mentionner et aussi des collaborateurs de longue date comme Sam Dixon et Matty Benbrook . Quelle est le signification du titre de votre album ? Je voulais que le titre soit un peu en rapport avec le triomphe. Oui, je me suis fait botté les fesses. Je suis couvert de cicatrices mais je suis ici pour raconter cette histoire. Je voulais que tout cela soit dans l’album. Car Written in Scars doit donner envie de se surpasser et réaliser les choses que l’on a envie de faire. Comme un album où « il n’y a rien d’impossible », c’est exactement ce genre d’album. Je sais que ça sonne un peu ringard mais … mais je voulais avoir le même effet que la musique de Rocky lorsque je l’écoute. La musique dit : « Wow, nous l’avons fait, nous avons survécu, nous avons fait un autre album ». Le titre dit tout.

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On vous attribue beaucoup d’influences musicales ou d’artistes dont vous vous rapprochez. On parle notamment de Paolo Nuttini ou encore Georges Ezra. Quel est votre avis à ce sujet ? C’est flatteur mais c’est vrai. Je pense que les gens essaient toujours de comparer les artistes, mais en réalité, tout le monde est différent. Qu’est ce qui vous plaît dans l’écriture de chansons ? Quels sont les thèmes que vous aimez aborder ? J’écris à partir des influences du quotidien. Les choses qui m’arrivent et qui arrivent autour de moi. L’écriture doit être honnête. Et le quotidien est


la meilleure source d’inspiration pour cela. On a cru comprendre en lisant votre biographie que votre carrière n’a pas toujours été très simple. Vous aviez même envisagé d’arrêter. Aujourd’hui avec la sortie de ce nouvel album, quel regard portez-vous sur votre carrière ? Cet album parle beaucoup d’où je suis maintenant et comment j’y suis arrivé. On a du faire face à beaucoup d’obstacles sur notre chemin mais cela nous a pas arrêté. Aujourd’hui, nous sommes ici en faisant ce que nous avons toujours fait. C’est mon quatrième album et je travaille sur le suivant, je préfère aller de l’avant.

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Quelle place a cet album dans votre carrière au vu de son succès ? C’est aux autres de le dire. J’en suis vraiment fier et j’aime le fait que beaucoup de gens en aient déjà entendu parlé. Mais le succès, c’est aux autres d’en décider...

« Je voulais que le titre soit un peu en rapport avec le triomphe» Vos morceaux couvrent un très large horizon musical passant du folk à des sons beaucoup plus électriques. Comment expliquez-vous cela ? Tout dépend comment se passent les choses en studio. Je ne pense pas qu’un son peut être jouer seulement d’une manière. Le son va là où il a besoin d’aller.


revenir en Europe et Angleterre en début d’année prochaine. On va jouer aux « Etoiles » à Paris le mardi 8 mars 2016. Pour finir, préparez-vous déjà un nouvel album ? Je suis actuellement en studio où je prépare déjà mon nouvel album. Où pourra-t-on vous voir sur Written In Scars scène dans les semaines à venir, JackSavoretti ( BMG / Pias ) Jack Savoretti ? Nous sommes pas sur les routes www.jacksavoretti.com pour le moment mais nous allons

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LA SÉLECTION MUSIQUE Par Nicolas Vidal

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WE WERE HERE BOY

Le duo Boy composé de Valeska Steiner et de Sonja Glass revient un bien bel album qui suscite notre enthousiasme. Après la sortie remarquée de Mutual Friend en 2011, we were here soutient sans effort la comparaison dans son univers pop très

porté sur le songwriting séduisant de Valeska Steiner. On regretterait presque que l’album ne compte que 9 morceaux. Il est bon de préciser que Boy propose des clips qui devraient finir de vous convaincre de fondre pour ce duo.

www.listentoboy.com

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PAST TIME

Chris & Juno Christophe Marejano s’est donné le nom de scène de Chris & Juno ( il fut également B.Alone dans le temps...). Pour la petite histoire, Juno est un synthétiseur sur lequel l’artiste jouait dans son garage reconverti en studio. Au premier abord, on craignait de tomber dans un propo-

sition musicale délibérément vintage. Que nenni. Le compositeur présente cette fois Past Time qui ondule sur les contours d’une pop moderne et entraînante. L’introduction de l’Ep commence avec le morceau Pure qui donne le ton d’un projet intéressant. A découvrir sans a priori.

L’Alchimie des monstres

Klo Pelgag

Attention, jeune artiste non conventionnelle qui affirme une conception de la chanson à textes bien à elle. La jeune québécoise butine avec aisance dans son propre univers que la plupart considère comme décalé. Sur scène, elle mélange ses www.klopelgag.com 78

chansons, des scènettes et une incroyable vitalité artistique combinée à une énergie débordante. Cet album est une petite douceur musicale venue du Quebec que l’on vous recommande sans modération.


WE COULD BE LOVERS SARAH MCKENZIE

Sarah McKenzie dechaîne les (bonnes) critiques depuis plusieurs semaines à la seule raison de son talent. La jeune australienne, chanteuse et à la fois pianiste a sorti son troisieme album «we could be lovers» et se place plus que jamais dans la lignée prestigieuse des grandes dames

du jazz vocal. Une recette simple pour cet album : des reprises d’artistes célèbres et trois compositions originales, le tout disponible chez le label Impulse qui enchaîne les belles signatures depuis sa renaissance, il y a quelques mois. Optez pour Sarah McKenzie !

www.sarahmckenzie.info

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SKIMMED Colline Hill

Entre pop et folk, la chanteuse bretonne nous amène dans un voyage qu’il nous a été agréable de suivre tout au long des dix morceaux que compte cet album Skimmed qui se traduit littéralement par «écumé». Pour prendre la mesure

de cet album et de la signification de son titre, laissez vous saisir par la voix chaude de Colline Hill pour pénétrer au plus profond de ces mélodies réjouissantes.

www.collinehill.com

if i should go before you

City and Colour Dallas Green revient avec ce nouvel album « if i should go before you». Lorsqu’on se penche sur la revue de presse de cet artiste, il y a toutes sortes de critiques qui couvrent un très large focus. De la charge sévère aux avis enthousiastes. Vous y trouverez toutes les www.cityandcolour.com 80

declinaisons assurément. Pour notre part, ce nouvel opus ne nous a pas laissé insensible à cette ambiance blues rock et cette voix patinée qui se laisse écouter avec plaisir. Nous, sans en faire des folies, on aime bien.


HEARTLAND Indra Rios-Moore Toujours chez le label Impulse, fondez pour Indra Rios-Moore et son album Heartland qui reprend 11 titres originaux qu’elle sublime de sa voix et de sa prestance. La newyorkaise du Lower East Side chante avec aisance et se promène litte-

ralement sur ses grands standards avec passion. Il y a quelque chose de délicieusement vintage à écouter et réecouter cet album pour ne pas en perdre une miette. Son inspiration est totale et la beauté musicale partout. Coup de coeur !

www.indrariosmoore.com

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Jaco - Soundtrack Jaco Pastorius A l’occasion de la sortie du documentaire sur Jaco Pastorius, le label Legacy Recording rend hommage à l’un des plus grands bassistes de tous les temps, mort prématurément en septembre 1987. Vous pourrez écouter certains morceaux de Jaco Pastorius enregistrés tout au long de sa courte car-

rière. Vous pourrez entendre également des hommages rendus par de nombreux artistes dont sa fille, Mary Pastorius en hommage à son père. Un excellent moyen de réviser ses classiques ou de les enrichir car Jaco Pastorius reste une voix importante et éternelle de la musique.

www.jacopastorius.com

The Whistlebowers

Fresu Linx Wissels Heartland The Whistleblowers est la suite de Heartland qui vient de paraître 15 ans après. «Les donneurs d’alerte» telle est la traduction du titre de l’album pour trois artistes qui ont su au fil des années cultiver une complicité formidable. Nous avons déjà beaucoup parlé du travail de Paolo 82

Fresu, trompettiste sarde aujourd’hui incontournable sur la scène jazz. Avec l’apport artistique de David Linx et de Diederik Wissels, l’initiative monte considérablement en gamme dans les libertés totales et entremêlées de ces trois artistes. Incontournable.


Une chanson française

Thomas Boissy Thomas Boissy s’est fait remarquer dans un premier temps à la télévision lors des Années Tube sur TF1 puis auprès du grand public dans l’émission « La France a un incroyable talent» . Fort de sa notoriété et encensé par la presse, il a pu se produire lors d’une grande tournée de 3 ans. Aujourd’hui, Thomas boissy re-

prend les monuments de la chanson francaise accompagné d’un Big Band de 50 musiciens. Vous y entendrez Aznavour, Nougaro, Celine Dion... Etonnant ? Assurément mais qui mérite de s’y pencher tant l’album a quelques qualités à la frontière du jazz, de la musique latine et de la pop.

www.thomasboissy.com

Le Jazz de Cabu / Sarah Vaughan

BD Music

Allez chiner pour Noël du côté de Bd music qui vient de faire paraître 2 nouveaux opus de BD jazz composés d’une BD et de deux Cd. On se délectera, d’une part, de la discographie complète de Sarah Vaughan ou l’on retrouvera tous ses plus grands titres sur deux CD incon83

tournables. Le deuxieme est dédié à l’histoire d’amour entre Cabu et le jazz intitulée «une petite histoire du swing de Louis Armstrong à Miles Davis» complété lui aussi par deux Cd richement garnis. Un cadeau remarquable à se faire ou à offrir.


Illustration

Facéties de Chats Mystérieux animal que le chat. Aussi divin que démoniaque, il traverse les siècles en ronronnant et semble pouvoir mener plus de neuf vies successives… Par Florence Yérémian

© Visuels Benjamin Lacombe - Editons Margot

Beaucoup d'ouvrages prêtent à ces animaux des pouvoirs surnaturels ou des pensées secrètes, celui-ci leur offre simplement d'amusants poèmes encensant leur malice et leur diversité. Du félin Maxwell à l'habile Isidore en passant par Raymond, le soyeux chat persan, ces boules de poils facétieuses sont ici croquées d'un œil amusé. Le vers séduisant et la rime ironique, Sébastien Perez fait évoluer ces quadrupèdes à travers les aléas du monde moderne: agacés par un pointeur laser ou confinés sur le comptoir kitsch d’un restaurant asiatique, ils déambulent,

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miaulent et tentent de faire leurs griffes sur un matelas à eau! Afin d'illustrer ces singulières historiettes, Sébastien Perez a demandé au très talentueux Benjamin Lacombe de lui prêter sa « griffe » : loin d'être des pattes de chats, les précieuses illustrations de Lacombe possèdent, comme de coutume, autant d'étrangeté que de délicatesse. Déclinés dans des tons ocres et sépias, ces amusants portraits de matous nous font songer à un album de famille qui aurait vieilli au fond d'une armoire. Entre les Siamois à deux têtes, les Angoras aux pattes de velours et les chats noirs de mauvais augure, vous n'aurez que l'embarras du Chat...

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Que vous soyez Chat de salon ou Chat de gouttière, cet ouvrage devrait faire votre affaire! Facéties de Chats Textes de Sébastien Perez et dessins de Benjamin Lacombe Editions Margot 14.90€ - Octobre 2015

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Illustration © Pochette CD de l'album Nerfs du temps de La Milca - 2011

Rebecca Dautremer,

un univers entre le rêve et la réalité… Par Florence Yérémian

Les éditions Tishina viennent de publier un très bel Artbook consacré aux multiples créations de Rébecca Dautremer. L’occasion de revenir sur le travail foisonnant de cette talentueuse artiste qui a marqué le monde de l’illustration de ces dix dernières années.

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sens, il nous fait voyager somptueusement dans l’univers tendre et poétique de Rébecca. D’une page à l’autre, l’illustratrice nous laisse en effet découvrir ses centaines de projets, feuilleter ses anciens croquis, traverser le bric-à-brac de son lumineux atelier et même toucher du doigt son intimité grâce à de vieilles photos de famille.

© Affiche de la manifestation Cartoon Movie de Lyon - 2012

Dans la vie, il y a ceux qui planent et puis il y a les autres, plus près du réel… Afin de satisfaire tout le monde, Rébecca Dautremer a réalisé un livre double où l’envers et l’endroit se partagent équitablement entre le rêve et la réalité. Conçu en compagnie de l’auteur TaïMarc Le Thanh, cet ouvrage offre à ses lecteurs cent soixante pages de créations aussi délicates que fantasmagoriques. Se lisant dans les deux

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Ceux qui apprécient le style unique de Rébecca Dautremer vont se délecter à travers sa sélection de gouaches, ses esquisses inédites ou ses planches de dessins minutieusement colorées. Entre un noble portrait de Shakespeare, une amusante Poule à dents et une ébauche fragile d’Alice au Pays des Merveilles, l’on ne peut qu’être séduit par la finesse de son coup de crayon sans parler de sa maitrise des ombres et de son attrait pour le détail. Parallèlement à ce florilège d’oeuvres graphiques, « Dautremer » est aussi un opus au sein duquel Rébecca et Taï-Marc ont choisi de mener une réflexion ludique sur la création : dans un dialogue retrans-


Š Projet de couverture de Jonah de Taï-Marc Le Thanh Editions Didier Jeunesse - 2013 90


© Pochette du CD de Wax Tailor : Dusty Rainbow From the Dark - 2012

crit en contrepoint des images, ce jeune couple s’interroge mutuellement sur le sens de la beauté, l’intérêt du travestissement ou l’importance de la poésie. Se complétant l’un l’autre, ils évoquent aussi la complexité du genre humain, la notion de famille ou celle de vérité. Tout cela est griffonné avec beaucoup d’humour et apporte au travail de Rébecca Dautremer une dimension spirituelle. Par-delà 91

ses animaux fantastiques et ses étranges personnages aux yeux vagues, ce livre nous guide intelligemment à travers le laborieux cheminement que doit mener l’illustratrice pour atteindre l’étape finale de chacune de ses créations: on découvre ainsi comment son esprit conçoit une couverture de roman ou une pochette de CD, quelles sont les étapes d’un projet publicitaire ou quelles peuvent être les recherches d’une scénographie destinée à un opéra comme La Flûte enchantée. Dautremer et Vice-Versa se feuillette somme toute comme un livre de bord nous laissant entrevoir l’Art de Rébecca mais aussi son évolution en tant que femme artiste. Que les pages soient sombres ou douces, lucides ou oniriques, l’on apprécie bien volontiers de se perdre dans cet univers foisonnant et de se laisser envahir par sa fantaisie! Dautremer et vice-versa est un ArtBook tellement grand que l’on peut le lire à deux. L’idéal étant, bien évidemment, d’assoir un lecteur rêveur aux côtés d’un réaliste afin qu’ils se chamaillent un peu en tournant les pages…


© Projet au service de la maison Cartier pour la promotion d’une montre d’un autre monde - Gouache - 2013

Dautremer (et vice-versa)

Rébecca Dautremer & Taï-Marc Le Thanh Editions Tishina 160 pages - Plus de 400 photos et illustrations Octobre 2015 - 39€

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Qui est-elle? Rébecca Dautremer est l’une des plus

célèbres illustratrices françaises. Née à Gap en 1971, elle a réalisé une multitude d’ouvrages ou de couvertures de livres dont L’amoureux, Journal secret du Petit Poucet, Princesses oubliées ou inconnues, Cyrano, Soie, Babayaga, Alice au Pays des Merveille, et plus récemment Une Bible en compagnie de Philippe Lechemeier.


Véritable touche-à-tout, Rébecca Dautremer est aussi passionnée de photographie, elle participe à la conception de scénographies théâtrales et elle termine actuellement Miles, son premier long-métrage. Pour les amateurs d’originaux, ses oeuvres sont souvent exposées à la Galerie Jeanne Robillard (www.galerie9art.com) ainsi qu’à la Galerie 9e

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Art (www.galerierobillard.com) à Paris. Ceux qui ne la connaissent pas encore peuvent la découvrir sur son site officiel : www.rebeccadautremer.com


SELECTION JEUNESSE DE FIN D’ANNÉE

Un livre disque pour écouter les grands standards du Jazz : Nina Simone, Louis Armstrong, Ray Charles. Un album magnifique illustré par Ilya Green ! Une idée de cadeau idéale pour toute la famille ! Jazz sous la lune, berceuses et standard jazz Editions Didier Jeunesse 23,80 euros - 48 pages

La découverte ludique de deux guerres mondiales dans cet album où votre enfant se familiarisera aux grands conflits du XXème siècle Habille la 1ère et la 2nd guerre mondiale - Editions Usborne - 8,95 euros - 34 pages Dès 4 ans

Encore du Jazz avec Magali Le Huche qui met son talent au service de ce livre sonore à écouter pour découvrir le monde de la musique et de nombreux instruments. Suivez l’épopée de Paco à la Nouvelle Orléans avec son Band. Paco et le Jazz - Gallimard Jeunesse - 13,5 euros - 24 pages Dès 3 ans

Voilà une belle idée des éditions Usborne pour donner envie aux plus jeunes d’apprendre à dessiner au gré des jours de l’année ! Pédagogique, pratique et joli ! Une année de dessins - Editions Usborne - 12,95 euros 376 pages - Dès 7 ans 94

Pour ces fêtes de fin d’année, un joli livre pour aborder Noël avec des autocollants et décorer à sa façon le marché de Noël avec ses manèges et ses gourmandises ! Le marché de Noël - Editions Usborne - 5,95 euros - 24 pages dont 8 pages d’autocollants - Dès 3 ans


Tout le savoir-faire des Editions Usborne contenu dans ce livre musical destiné aux plus petits. Dès 6 mois, votre enfant pourra apprécier la magie de Noël grâce à ce joli livre interactif et plein de suprises ! Noël Livre Musical - Editions Usborne - 16,95 euros - 10 pages - Dès 6 mois

Décidément la musique est à l’honneur ce mois-ci pour la jeunesse ! Voilà Chat Chat Chat de Pascal Parisot qui revient avec 12 chansons pour les plus jeunes illustrées par des dessins de chat de Charles Berberian ! À découvrir ! Chat Chat Chat - DidierJeunesse - 14,9 euros -32 pages -

Un peu de poésie dans ce monde d’enfants que diable ! Les poèmes de Maurice Carême illustrés par Bruno Gibert font de ce livre un enchantement de mots et de couleurs ! 30 poèmes pour se glisser généreusement dans le monde merveilleux de la poésie La poésie est un jeu d’enfants - Maurice Carême et Bruno Gibert - Seuil Jeunesse - 16 euros - 64 pages - Dès 6 ans

Le belle idée que ces ouvrages grands formats destinés aux tout petits et illustrés par Dedieu. Immenses, cartonnés, plein de mots et de grands dessins, l’apprentissage idéal à la lecture pour les plus petits ! Bon pour les bébés - Dedieu - Seuil Jeunesse 14,50 euros - 12 pages cartonnées

Un très joli album tout en dessins et en couleurs sur Albert qui ne cesse d’utiliser cette drôle de chose qu’il a entre ses deux oreilles : son cerveau. A découvrir en urgence ! Dans la Tête d’Albert - Annie Agopian & Carole Chaix Editions Thierry Magnier - 40 pages - 16,50 - Dès 5 ans 95


SELECTION JEUNESSE DE FIN D’ANNÉE

Coup de coeur de la sélection avec cet album de belle facture qui aborde l’aspect philosophique de la pensée. Des textes de Toon Tellegen et des illustrations remarquables d’Ingrid Godon. Beau et passionnant de bout en bout pour aborder la philosophie de façon ludique et artistique. Je pense - Toon Tellegen & Ingrid Godon - Editions La Joie de Lire - 96 pages - 29,90 €

Un our qui naît d’un gratouillement ? Etrange belle histoire dans cet album «L’Ours qui n’était pas là» où le dessin se conjugue à merveille avec une philosophe accessible et joyeuse. Un conte autant qu’un voyage initiatique en grand format ! Je pense - Toon Tellegen & Ingrid Godon - Editions La Joie de Lire - 96 pages - 29,90 €

Un grand classique suédois pour découvrir ce magnifique pays qu’est la Suède à travers le voyage iniatique d’un petit garçon, Nils Holgersson. Un album ABOSLUMENT magnifique avec des beaux calques et des pages découpées au laser en dentelle. Un enchantement de conte à se procurer de toute urgence ! Le merveilleux voyage de Nils Holgersson - Editions Père Castor - 70 pages - 15,50 €

Attention ce cadeau est réservé uniquement aux enfants gourmands ! Les Editions Usborne ont eu la riche idée de sortir ce coffret qui propose pas moins de 48 recettes à réaliser avec son chérubin pour les fêtes de Noël ( Etoiles cannelle-citron,Cupcakes très chocolat, étoiles étincellantes...) et d’autres gourmandises. 4 emporte-pièces sont livrés dans le coffret. Un régal à offrir ! Le coffret pâtisseries de Noël pour les enfants - Editions Usborne 14,95 euros - Dès 7 ans 96


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BD

LA SELECTION Je suis oiseau de un nuit, j’y vois plus clair da ns le noir.

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LE CAS ALAN TURING - Arnaud Delalande & Eric Liberge

Alan Turing, jeune chercheur en mathématiques, totalement obnubilé par les chiffres et les formules, est recruté par l’armée anglaise pour déjouer les plans de l’Allemagne nazie : déchiffrer les codes d’une machine de transmission de données. Alan Turing est confronté au défi de son existence qui met à l’épreuve son intelligence . Néanmoins, il doit dissimuler son homosexualité dans une société puritaine qu’est l’Angleterre à cette époque. Un récit passionnant sur les pas d’un génie qui, à lui seul, donne une avance considérable aux alliés mais qui s’affronte à une société qui le condamme pour ses orientations sexuelles. REMARQUABLE ! Le cas Alan Turing - Arnaud Delalande & Eric Liberge Editions Les Arènes BD - 18 euros - 80 pages 99


Tedmujin - Antoine Ozanam & Antoine Carrion

Le nouvel opus de la Galerie Daniel Maghen s’appelle Temudjin. Voilà l’histoire de l’élu qui saura réconcilier les tribus mongoles après Gengis Khan. Le chaman Ozbeg l’a vu dans sa transe, le nouveau Khan est sur le point de naître. Temudjin est une bande dessinée en 2 tomes au graphisme époustouflant, empreint de chamanisme, d’honneur et d’esprit. Un travail magnifique d’ Antoine Carrion ! Temudjin Tome 1 & 2 - Antoine Carrion & Antoine Ozanam Galerie Daniel Maghen - 18,50 euros - 102 pages 100


Gainsbourg - François Dimberton & Alexis Chabert

La biographie de Serge Gainsbourg en BD ! Rien que çà pour se replonger dans la vie de cet immense artiste des années 70 sous la plume d’Alexis Chabert et le scénario de Rrançois Dimberton. Le choix d’adpater Gainsbourg en bande dessinée est incroyablement audacieux mais il apparait comme un succès graphique et biographique probant. La couverture à elle seule est l’incarnation de ce très beau projet qui conviendra à tous les publics. ! Gainsbourg - François Dimberton & Alexis Chabert - Edtions Jungle ! - 80 pages - 14,95 euros 101


Un village français - Jean-Charles Gaudin & Vladimir Aleksic

On connait bien entendu maintenant la série TV qu’est Un village francais. C’est au tour de la bande dessinée de voir le jour pour notre plus grand plaisir sous la forme d’un prequel. Que vous soyez un inconditinnel de la série ou non, cette bande dessinée vous procurera un bon moment de lecture pour vous familiariser aux prémices de la grande guerre et les tensions d’une population au bord de l’effroi. JeanCharles Gaudin a écrit le scenario et Vladimir Aleksic est au dessin.

Un village français - Jean-Charles Gaudin & Vladimir Aleksic Editions Soleil - 48 pages - 14,50 euros 102


Le chevalier à la Licorne - Stéphane Piatzszek & Guillermo G. Escaladat

Le chevalier de la licorne est une histoire formidable où Juan de la Heredia, chevalier Hospitalier,lors de la bataille de Crecy, offre son cheval au roi de France pour le sauver de la mort. Seul face à aux anglais, il survit grâce une rage meurtrière qui lui permet à son tour de se sauver. C’est alors que Juan part en quête d’une licorne qui lui apparait comme un mirage et qu’il se met à poursuivre. Le dessin de l’illustrateur espagnol Guillermo G.Escalda est somptueux tout autant qu’est passionnant le scénario de stephane Piatzszek. Un album complet magnifique ! Le Chevalier de la Licorne - Stéphane Piatzszek & Guillermo G.Escalada - Editions Soleil - 14,95 euros 103


ART

Š Guido Volpi

Halitus Terrae

Dessins de Liliana Salone et Guido Volpi

PAR JULIA HOUNTOU

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La créativité de Liliana Salone et Guido Volpi - deux brillants artistes italiens - nous étonne et nous éblouit toujours autant. Collectionneurs d’images déjà porteuses d’une histoire et d’une âme, ils ne cessent d’en créer de nouvelles. Tels des explorateurs qui partiraient s’émerveiller dans un territoire inexploré, ils se révèlent toujours en quête de nouveautés et de découvertes. Discrets de tempérament et incroyablement minutieux, ces dessinateurs hors pair n’en sont pas moins ouverts aux autres et au monde. Ils travaillent en se nourrissant de tout ce qui les entoure, se frottant à la science, aux voyages, à l’archéologie, la littérature, la religion... D’une grande délicatesse, leurs œuvres nous enchantent par la finesse du trait et l’harmonie générale qui s’en dégage. Equipés d’un unique outil - un simple stylo Bic noir pour Liliana Salone et un stylo à encre pour Guido Volpi - ils dessinent avec virtuosité sur de petites feuilles mais optent parfois pour de grands formats. S’il use essentiellement du noir, Guido Volpi introduit parfois de la couleur dans ses œuvres ; l’aquarelle vient ainsi teinter les fonds ou mettre en relief certaines silhouettes. Leur technique extraordinaire, précise et rigoureuse, leur vaut d’être consacrés parmi les meilleurs dessinateurs de la scène émergente italienne.

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Toujours surprenantes, leurs réalisations illustrent leurs nombreux sujets de prédilection, selon une esthétique d’une profonde originalité. Si Guido Volpi se plaît à jouer avec le blanc du papier dont il laisse délibérément vierges certaines parties de manière à faire « respirer  » ses créations, Liliana Salone privilégie quant à elle la densité. Par ses « scénographies » singulières, telles de merveilleuses boîtes regorgeant d’infinis et luxuriants trésors, elle nous livre son imaginaire suspendu au filet d’encre noire. D’un réalisme saisissant, les dessins de cette inlassable travailleuse nous plongent dans un microcosme d’exubérance où se confrontent étrangeté, rigueur et élégance.


Š Lilianna Salone

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© Guido Volpi

Si d’emblée on peut penser que leur univers est sérieux, grave, voire parfois sombre, ils aiment cependant manier le registre de l’humour en plaçant des éléments un peu ridicules au sein d’autres plus mystérieux ou ésotériques. L’Univers condensé en un dessin Leurs images hétéroclites sont remarquables par leur ampleur, leur organisation, la richesse de leurs informations, la cocasserie de leurs inventions. Multipliant les sauts dans l’espace, le temps et les cultures, ces mondes prodigieux

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semblables à un cabinet de curiosités qu’on visiterait en flânant offrent des visions extravagantes, exotiques, des crimes parfaits, des fables érudites, de loufoques catalogues, d’étranges affaires de mœurs, de sombres intrigues de magie noire. Les infimes détails qui les peuplent nous invitent à nous arrêter afin de deviner ou d’inventer à l’envi les mille et un récits - légers, graves ou nourris d’ironie douce - suggérés en filigrane. Les deux artistes subvertissent notre vision du temps pour mieux nous projeter dans une nouvelle réalité fluctuante et subjective.


© Guido Volpi

Grâce à un accrochage où leurs deux univers se répondent à merveille, ils nous convient à passer d’un style à l’autre, d’une histoire, d’une aventure, d’une époque, d’une allusion à l’autre, en appréciant les énigmes innombrables, les effets de surprise, les abondantes références et les nombreux hommages teintés de malice (Jérôme Bosch, Piero Della Francesca, Dürer, Le Caravage, Nadar, entre autres). En adepte des inventaires, Liliana Salone s’inscrit dans la lignée de La Vie mode d’emploi de Georges Perec, qui parvient à dé-

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crire, non pas la totalité du monde, mais une parcelle de celui-ci, face à l’inextricable incohérence de l’existence. Au fil de ce voyage immobile et foisonnant, le regardeur peut multiplier les combinaisons, les parcours, céder aux charmes du linéaire ou prendre le risque de quelques raccourcis, savourer les intermittences ou au contraire tenter de relier, de relire en continu les fragments dispersés. Inspirés par la richesse de la vie et l’immensité de l’univers, ces travaux d’une incroyable variété ne cessent de nous questionner sur un mode facétieux. Une formidable encyclopédie visuelle Avides de connaissances, les deux complices se sont constitués au fil des ans une encyclopédie d’images qui les fascinent et dans laquelle ils puisent pour se les approprier et les réinterpréter à leur manière. Formes, structures, motifs, tout est


prétexte au détournement et au réagencement dictés par leur seule fantaisie. Leur travail en appelle au rêve, aux civilisations passées et présentes, au cosmos, au corps, à la mémoire, la souffrance et la mort. Conjuguant ainsi dans des mises en scène troublantes des expressions artistiques radicalement différentes, ils se délectent de ce décalage voire de ces oppositions entre les styles et les cultures, qu’ils accentuent à plaisir en peuplant leurs compositions d’extraits de planches d’anatomie, de curiosités végétales, minérales ou ethnographiques. Friands d’hybridations les plus folles, ils s’amusent à concevoir un étonnant bestiaire fantastique. Ils lui adjoignent jungle et fleurs démesurées, insectes rampants ou volants et autres bestioles issues de leur inventivité pour nous immerger dans un univers insolite, onirique, drolatique où les mélanges engendrent du merveilleux. En revisitant et synthétisant par-delà les différences culturelles ces © Lilianna Salone

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multiples éléments, ils apportent un éclairage tout à fait actuel et ludique sur les diverses cultures qui habitent leur imagination. La magie des ex-votos Laissant libre cours à leur effervescence créatrice, Liliana Salone et Guido Volpi n’hésitent pas à revisiter la tradition millénaire des ex-votos - fascinants en ce qu’ils demeurent symboliques de l’espérance et de la souffrance humaines - qui consiste à adresser un vœu ou un remerciement assortis d’une offrande divine. On pense notamment à l’église du Gesù Nuovo à Naples, où sont accrochés aux murs, du sol au plafond, insérés dans de modestes cadres tapissés de velours rouge serrés les uns à côté des autres, de petites pièces de métal argenté figurant des parties du corps. Ici une jambe, un œil ; là une main, une bouche, une oreille, un cœur, dans un ensemble produisant un effet hallucinatoire. En dépeignant ces fragments, de même que


© Guido Volpi

force intemporelle du symbole à travers des objets ou des créations visuelles d’une totale modernité, ils livrent une réflexion inédite sur le lien entre le visible et l’intangible. Le squelette, une mécanique d’une incroyable complexité Pareillement fascinés par les collections d’anatomie humaine, les deux artistes s’attachent à dessiner des séries d’yeux sagement alignés, de cœurs, pieds et mains pétrifiés… Ces éléments corporels suggèrent le démembrement ; leur intégrité perdue, les corps sont transformés en « machines » sans fonction. Les crânes et autres squelettes pré110

sents dans certains de leurs dessins nous confrontent à des problématiques métaphysiques universelles. Comment évoquer la maladie, la disparition mais aussi la vie et la guérison ? Par leur extrême habileté, ils parviennent à nous livrer avec espièglerie la poétique et les mystères des ossements. A force d’observation, de sensibilité et de maîtrise, ils les muent en d’insolites «  bijoux » faisant office de pansements virtuels. Ne serait-ce pas là une réponse à la quête de l’immortalité qui depuis toujours nous taraude ? L’art sublimerait ainsi notre condition précaire pour la rendre pérenne. Dans l’apparent pessimisme de certains dessins, Liliana Salone et Guido Volpi nous rappellent à la mythologie qui entoure les Vanités. Derrière ces graves interrogations, ils se moquent, prennent plaisir à nous effrayer avec leurs traits raffinés. L’ironie dont ils font preuve, cependant, n’a rien d’anecdotique  ; elle est la marque du vivant, cette force inhérente à l’homme, capable de rire malgré le trépas qu’il sait prochain. De surcroît, Liliana Salone est originaire de Palerme, cette ville d’Italie où l’on ressent avec intensité énergie vitale et présence de la mort intimement liées. Christianisme et paganisme s’y entremêlent en un curieux syncrétisme où les Saints, tels des chamans, font figure d’intercesseurs entre vivants et défunts. Ainsi, en dessinant ces crânes, les artistes rient de notre


© Lilianna Salone

propre finitude, tentant de la mettre à distance pour mieux l’exorciser. A la fois signifiant et d’une esthétique impeccable, célébrant le passé mais parfaitement contemporain, l’univers de ces deux dessinateurs italiens est véritablement incomparable. Entrez dans leur imaginaire et vous ferez le tour du monde !

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Š Lilianna Salone


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Š Lilianna Salone


Hugo et l'amour

La maison de Victor Hugo à Paris convie le visiteur à entre pudeur et excès, lyrisme et passion. De la plum qui, d'un bout du siècle à l'autre, conte une belle his Par Virginie Lérot

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une délicieuse découverte de l'éros hugolien, me à la chair, on navigue sur une mer tumultueuse stoire de l'érotisme.

Nymphe enlevée par un faune, par Alexandre Cabanel, copie d’atelier exécutée par Charles Brun, huile sur toile, 1860. Béziers, musées de115 la Ville de Béziers. © Ville de Béziers / Marc Gérard


La jeunesse et l’idéal Le jeune Victor est un romantique, à n’en pas douter. Sérieux, grave même, il se fiance en secret à Adèle, puis l’épouse. C’est une union spirituelle autant sinon plus que physique. L’œuvre est à l’unisson, qui loue l’amour pur et chaste et condamne les soubresauts bestiaux de la luxure – celle qui enflamme Frollo, par exemple. Les remarquables illustrations de Louis Boulanger pour Notre-Dame de Paris, mises en regard des gravures de René Berthon d’après Vivant-Denon ayant servi à imager Le Moine de Matthew Gregory Lewis, manifestent la dimension gothique du roman hugolien. Encore dominé par le conformisme moral, l’écrivain bride sa nature profonde pour poursuivre un idéal. Son Esmeralda est le modèle insurpassable de la femme victime des passions mâles, condamnées déjà dans une lettre que Victor adressait à Adèle le 23 février 1822 : «  Je pense également que la pudeur la plus sévère n’est pas moins une vertu d’obligation pour l’homme que pour la femme  ; je ne comprends pas comment un sexe pourrait répudier cet instinct, le plus sacré de tous ceux qui séparent l’homme des animaux. » Les années tumultueuses Tout change bientôt. Alors qu’il accède à la gloire, Hugo connaît une rupture 116

dans sa vie privée : Adèle, qui a entamé une liaison avec Sainte-Beuve, lui rend sa liberté – même si le couple reste évidemment marié, contexte oblige. C’est le début d’aventures amoureuses nombreuses. La liaison passionnée (et durable) avec Juliette Drouet ouvre de nouveaux horizons charnels au poète. Puis, ce sont aussi les comédiennes et courtisanes, la séduction devient un jeu permanent, jusqu’à la révélation de l’adultère avec Léonie Biard, en 1845, qui fait scandale. Meurtri, Hugo réclame la « liberté d’aimer », par-delà les carcans ineptes imposés par la morale et la religion. Dans son œuvre pourtant, il continue à taire la sexualité. Le recueil des Orientales, certes empreint de sensualité, ne verse jamais dans l’explicite, pas plus que les pièces (Hernani, qui provoque une bataille fameuse, Lucrèce Borgia et Le roi s’amuse, où affleure l’inceste) ni les romans. Il existe une frontière invisible et infrangible entre la vie privée, agitée, parfois aux limites du sordide, et les écrits ; du moins, les écrits publiés, car les écrits privés, publiés pour certains de manière posthume, lèvent le voile sur un Hugo plus ardent et cru, qui savait se tourner en dérision à l’occasion, notamment à travers le personnage de Maglia, coquin désenchanté et moqueur. De touchants exemples de lettres d’amour sont également proposés à notre voyeurisme,


tandis que sur les murs, l’art d’Achille Devéria, Constantin Guys, Théodore Chassériau, entre autres, illustre le tourbillon des sens et l’effervescence de la vie parisienne. Sans oublier les lithographies érotiques, anonymes ou non, et dessins pornographiques de Francesco Hayez qui rappellent combien le sexe captivait ce siècle apparemment corseté dans une morale rigide. La femme, encore et toujours « Non, rien ne nous dira ce que peut être au fond Cet être en qui Satan avec Dieu se confond. » (Toute la lyre, III, 3) « Cet être », c’est la femme. Chez Hugo, elle est partout, multiple, diverse. Mystère fascinant, elle est créature de chair ou ange virginal, maîtresse fatale ou esclave soumise, Ève ou Marie. Il explore ses visages entre ténèbres et lumières, dessine son corps, le morcelle pour mieux le révéler  : ici, un bas sur une jambe, là, une esquisse de silhouette Soir de printemps, par Arnold Böcklin, huile sur bois, 1879. Budapest, Szépmüvészeti 117 Múzeum. © Szépmüvészeti Museum of Fine Arts


Odalisque, par Achille Devéria, fusain sur papier. Angers, musée des Beaux-Arts. © Musées d’Angers

toute en ondulations. Passé la cinquantaine, l’auteur alterne périodes d’abstinence et moments de frénésie sexuelle, comme on le découvre dans ses carnets. Pareils à lui, les artistes de son temps ne cessent de creuser le sujet : peintres, sculpteurs, photographes tentent de saisir la femme à travers les femmes. La sensualité des pièces présentées dans cette troisième section enveloppe le visiteur, de la blonde Ève de Paul Baudry illustrant « Le Sacre de la femme » (poème de La Légende des siècles) aux belles photographies de Félix-JacquesAntoine Moulin et Jules Vallou de

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Le Lever, par Victor Hugo, plume et encre brune. Paris, maisons de Victor Hugo. © Maisons de Victor Hugo / Roger-Viollet – Photo de presse

Villeneuve, dont le Nu de dos érotise l’affiche de l’exposition. Éros et Pan Cette dernière section est l’apogée de la visite : réunies en un ensemble éblouissant, des œuvres de Félicien Rops, Arnold Böcklin, Martin Van Maele, Auguste Rodin, entre autres, exaltent l’éros infini, cosmique, celui-là même qui souffle dans certains


Victor Hugo, assis, nu, étude pour le Monument, par Auguste Rodin, plâtre, avant 1909. Paris, musée Rodin. © Musée Rodin / Jérôme Manoukian 119


textes de Victor Hugo, tels Les Travailleurs de la mer (sublime combat cruel et lascif de Gilliatt contre la pieuvre, ici imagé par des œuvres de Rops, Hokusai et Hugo lui-même). L’érotisme se fait violence et libération tout à la fois, il excède la chair pour s’élancer vers l’infini. Hugo renoue avec une sorte de panthéisme et célèbre le dieu cornu devant qui même les Olympiens doivent céder : « Amour ! tout s’entendra, tout étant l’harmonie ! L’azur du ciel sera l’apaisement des loups. Place à Tout ! Je suis Pan ; Jupiter ! à genoux ! » (La Légende des siècles, VIII, « Le Satyre ») Sous le ciseau de Rodin, cet autre faune sulfureux, le poète chenu devient l’incarnation de cette toute-puissance du désir qui gouverne l’univers. Nu, avachi et cependant empli d’énergie, l’Hugo-satyre nous attend en fin de parcours. Et l’on comprend alors que l’éros a nourri la démesure de ce génie universel, depuis l’origine, que ce soit à travers l’idéal extatique des débuts ou l’élan sauvage des poésies tardives. On voudrait ne jamais quitter cette salle, et demeurer dans ce grand tout de l’art, si loin au-dessus de notre réalité quotidienne !

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Éros Hugo. Entre pudeur et excès Jusqu’au 21 février 2016 Commissariat : Vincent Gille Maison de Victor Hugo 6 place des Vosges, 75004 Paris Tél. 01 42 72 10 16 – Site internet  : www.maisonsvictorhugo.paris.fr À dévorer ou à offrir  : le très beau catalogue d’exposition, Éros Hugo. Entre pudeur et excès, collectif, Paris, éditions Paris Musées, 2015.


Les lecteurs du BSC NEWS 1/2 LE BSC NEWS MAGAZINE a lancé le mois dernier une campagne de crowfundind auprès de vous, lecteurs. Comprenez dans crowfunding, une demande de fonds afin de continuer à nous développer et vous offrir tous les mois un numéro plus riche, plus fouillé et toujours plus passionnant. Grâce à vos dons et à votre fidélité, nous avons réussi la campagne de financement lancée sur la plateforme KissKissbankBank. Nous souhaitions donc dans ce numéro vous remercier chaleureusement et mettre en avant comme il se doit les principaux lecteurs qui ont contribué avec leurs dons à la réussite de cette campagne. Focus sur nos KissBankers ! Ce mois-ci, nous recevons Alban Bourdy qui nous en dit plus sur son don et son initiative pour aider le BSC NEWS Magazine. Vous avez très largement contribué à ce que le BSC News réussisse sa levée de fonds. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots à nos lecteurs ? Je m'appelle Alban Bourdy, j'ai 32 ans, je suis écrivain (théâtre, romans, chroniques et témoignages autobiographiques). Diagnostiqué surdoué, mon mode de vie a toujours été en décalage avec les standards conventionnels, je suis un peu nomade et j’évolue dans des milieux artistiques au gré de mes passions. Mon quatrième roman "Autopsy d'un enfoiré" sera publié en janvier 2016, je m'y mets comme souvent en scène dans une intrigue en partie autobiographique qui bascule par moments dans le réalisme magique.

Vous et le crowdfunding : qu’est ce qui vous plait dans cette idée d’aider financièrement de nouveaux projets sur une plateforme comme KisskissBankBank ? Aider financièrement de nouveaux projets sur une plateforme comme KissKissBankBank est quelque chose de très excitant. C'est un peu comme assister à un accouchement auquel on aurait aidé à préparer des conditions favorables. Avez vous en la matière des thèmes de prédilection ou souhaitez-vous aider des projets qui vous paraissent intéressants quelque soit le domaine ? J'aime investir dans des projets artistiques innovants et de qualité. L'art est mon domaine de prédilection. Mais j'aime la démarche d'encourager les financements alternatifs et si un projet me semble intéressant, peu importe sa nature il peut remporter mon adhésion. Quand et comment avez-vous découvert le BSC NEWS Magazine ? J'ai découvert le BSC NEWS Magazine il y a deux ans et demi via une publicité sur internet.

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Qu’est ce qui vous a attiré dans notre magazine en tant que lecteur ? Ce qui m'a attiré en premier lieu, ce sont les couvertures (toujours de belles œuvres artistiques colorées et inspirées, avec une griffe originale et attractive). Puis, ensuite le contenu ainsi que les domaines qui y sont abordés me passionnent : la littérature, le théâtre, le jazz, la pensée, le Beau... Quelles ont été vos principales motivations pour aider financièrement le Bsc News sur Kisskissbankbank ? Mon amour pour l'esprit du BSC News Magazine. Si vous deviez tenter de convaincre nos futurs lecteurs de nous aider, que leur diriez-vous pour les inciter à s’abonner ou à faire un don au BSCNews ? Je leur dirais que le BSC NEWS Magazine est une œuvre d'art en soi avec une atmosphère, une unité. Le lire, c'est comme lire un bon livre, savourer un mets raffiné ou regarder la toile d'un maître. Et que le contenu est très complet sur a littérature, la culture, les arts et la musique. Que nous avons besoin de ce type de revue qui n'est pas uniquement un support à publicités ou un feuillet non pérenne d'un certain air du temps.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le crowdfunding ? Pensez-vous que le financement participatif puisse jouer un rôle de plus en plus important dans le financement de nouveaux projets ? Le crowdfunding est très intéressant. J'aime ce recours à la société citoyenne et participative qui permet de sortir des sentiers battus stériles et des structures frileuses. Je pense que le financement participatif devrait jouer un rôle de plus en plus important dans le financement de nouveaux projets, c'est en tous cas la voie à suivre, celle qui s'impose comme une évidence. Il ne faut pas que ce ne soit qu'un feu de paille qui se dilue dans un marasme mais bel et bien une vraie évolution des comportements. C'est de l'air nouveau et des promesses de lendemains plus créatifs et solidaires. Votre fol espoir pour le BSC News ? De le voir un jour à la une des kiosques ! > Alban Bourdy « Chute ascendante» 19,90 euros Editions 7 écrit

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Bsc news Magazine - N°85 - decembre 2015  

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