BRUZZ - editie 1777

Page 36

Culture. Cinéma

DIEUDO HAMADI, CONTEUR D’HISTOIRES CONGOLAISES

‘Ça ne sert à rien de filmer des gens qui pleurent’ FR

Repris en 2020 dans la sélection officielle du Festival de Cannes, En route pour le milliard fait l’objet d’une projection à Bozar assortie d’une rencontre avec son réalisateur : le cinéaste congolais Dieudo Hamadi. L’occasion pour BRUZZ de s’entretenir avec l’une des figures du cinéma documentaire les plus inspirantes de sa génération. — SOPHIE SOUKIAS

R

emarqué dès son moyen-métrage Atalaku, consacré en 2013 Meilleur Premier Film au festival Cinéma du Réel (où il remporte quatre ans plus tard le Grand Prix pour son long-métrage Maman Colonelle), Dieudonné dit ‘Dieudo’ Hamadi (37 ans seulement et sept films à son actif) s’est imposé avec virtuosité et puissance sur la scène du cinéma documentaire. Originaire de Kisangani dans le Nord-Est de la République Démocratique du Congo, le réalisateur, formé essentiellement sur le terrain, n’a eu de cesse de braquer sa caméra sur ses concitoyen.ne.s, victimes d’un État défectueux, incapable de subvenir à leurs besoins. Avec cette spécificité qui fait toute l’intensité de son cinéma : les personnages que Dieudo Hamadi choisit de mettre en lumière ne sont jamais seulement des victimes. Ils et elles sont les acteurs de leur sort. Ils et elles se démènent avec les moyens – certes, très limités – du bord pour changer la trajectoire de leur destin. Qu’il s’agisse de lycéens dans l’incapacité de payer la « prime des professeurs » et donc de passer l’équivalent du BAC français (Examen d’État, sorti en DVD chez Potemkine), de Maman Honorine, colonelle en charge de la protection des enfants et de la lutte contre les

36

violences sexuelles (Maman Colonelle, disponible à la location sur la plateforme de streaming Tënk), de jeunes manifestant.e.s risquant leur vie pour plus de démocratie (Kinshasa Makambo, à streamer sur Mubi) ou de rescapés estropiés de la Guerre des Six jours – ayant opposé à Kisangani les armées rwandaises et ougandaises en juin 2000 – navigant jusqu’à Kinshasa pour réclamer compensation et justice (En route pour le milliard, projeté à Bozar). Autant de destinées qui happent le réalisateur et avec lesquelles il fait entièrement corps. Autant de voyages périlleux dans lesquels il s’engage, pour le pire et le meilleur. « Ça ne sert à rien de filmer des gens qui pleurent. Ce qui se passe au Congo n’est plus un secret pour personne. Le Congo est un pays cassé. Ce qui m’intéresse c’est d’aller au-delà de tout ça et de questionner la raison de l’existence même de ce pays, malgré le poids de l’Histoire qui l’écrase. »

Vous semblez filmer des gens relativement proches de vous, parce que vous faites partie de la même génération ou parce qu’ils évoluent dans un environnement qui vous est familier. DIEUDO HAMADI : Je ne sais pas comment les

autres cinéastes fonctionnent mais j’ai du mal à raconter des histoires qui ne résonnent en rien

avec ma situation ou mon parcours. Il me faut un lien, souvent affectif, pour me mobiliser sur un sujet et j’aurais du mal à transmettre des émotions que je ne ressens pas moi-même. Le travail que je fais avant de commencer un film, c’est de trouver où placer la caméra. Cela se voit très vite de quel côté je me trouve. Ainsi, moi et mes personnages nous retrouvons embarqués dans le même bateau.

Dans votre dernier film En route pour le milliard, vous êtes littéralement embarqué dans le même bateau que les personnes que vous filmez. Un bateau fragile qui se fait inonder. La mise en danger est récurrente dans vos films. Dans Kinshasa Makambo, vous vous retrouvez même au milieu de fusillades. HAMADI : Je ne me mets pas en danger en amont mais je me retrouve en danger. Pour En route pour le milliard, je ne pouvais pas prévoir ce qui allait se passer pendant cette traversée. Mais quand le danger arrive et que je suis déjà embarqué, j’essaie d’en sortir avec un film. Pour ne pas que la mise en danger soit complètement gratuite. Pour Kinshasa Makambo, je suis des jeunes qui réclament des élections sans pour autant avoir envie de me mettre en danger. Mais parce que j’ai choisi de filmer ces jeunes et que nous nous sommes retrouvés au beau milieu d’une fusillade, je n’oublie pas de ne pas arrêter de filmer. Il y a plein de choses à cette période qui se sont passées et que je n’ai pas filmées parce que j’ai estimé que c’était trop dangereux. Ce n’est que lorsque c’est trop tard que j’ai alors ce réflexe de filmer. Mais là n’est pas la question. Les gens ne devraient pas risquer leur vie en prenant un bateau, les gens ne devraient pas se faire tirer dessus parce qu’ils sont dans la rue pour réclamer une élection. Pour beaucoup de Congolais, vivre et essayer de s’exprimer est dangereux. En tant que cinéaste au Congo, n’importe quel sujet que je choisis peut potentiellement me mettre en danger. Je