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CheckpointSingers du 18 au 24 avril 2011 Cisjordanie, Palestine un rĂŠcit de voyage SINGING TO PROTEST We are singing in solidarity with the Palestinian people. We are singing to protest against the checkpoints imposed by the Israeli army. We are singing against the violence you suffer from every day. We are singing because we believe in nonviolent resistance. Culture against force, resistance against hatred. Friendship between people. No occupation, no house demolition, no land stealing.


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De la Palestine, je ne savais que ce qu’en disent les journaux. Et je ne connaissais que les images, souvent violentes, qu’en donne la télévision. Partir avec les Checkpoint Singers était un saut dans l’inconnu : qu’allions-nous rencontrer, et comment réagir ? Avant le départ déjà, il a fallu se faire à des consignes de prudence : pas de partitions dans les bagages, arriver un par un à l’aéroport ... car le seul moyen d’entrer en Palestine, quand on prend l’avion, c’est d’atterrir à Tel-Aviv. C’est là que notre voyage, à Anne-Marie et moi, a commencé; le lundi 18 avril 2011 aux (toutes) petites heures du matin.

Lundi 18 avril 2011

Les Checkpointsingers sont un groupe informel de femmes et d’hommes qui s’est constitué après la création, par le Brussels Brecht Eislerkoor et par différentes autres chorales de Belgique, du spectacle ‘The Shouting Fence’ d’Orlando Gough. pour plus d’information : bbek.pal@gmail.com

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Lundi 18 avril, aéroport de Tel-Aviv (Israël). La file au contrôle des passeports est longue, le personnel préposé au contrôle assez intrusif. Is it your first visit in Israel ? What do you come here for ? How long are you staying ? Where are you staying ? Show me your registration form – que j’avais oublié à Bruxelles ... mais je connaissais le nom et l’adresse de l’hôtel. Do you have friends here ? Le shuttle (taxi collectif) qui nous mène ensuite à Jérusalem fait mine de partir après nous avoir embarqué ... mais retourne à son point de départ. Une discussion orageuse (en hébreu sans doute, nous n’y comprenons rien) oppose notre chauffeur et celui d’une autre navette : concurrence entre taxis ? On se croirait à Zaventem, avec la guéguerre entre taxis officiels et taxis pirates. Quoi qu’il en soit, nous n’arrivons au Jerusalem Hotel que vers 3 heures du matin. La

nuit est courte. Lundi 18 avril toujours, Jerusalem Hotel, quelques heures plus tard. Première rencontre entre chanteurs. Nous nous connaissons tous pour avoir répété ensemble plusieurs fois les chansons du répertoire. Chacun raconte ses premiers jours à Jérusalem ou Tel-Aviv 5


les ténors ratent superbement leur entrée quand les Checkpoint Singers se lancent dans Bella Ciao !), avant de nous entretenir avec Abdelfattah Abusrour, le directeur du centre. Un personnage fascinant, et passionnant, qui a étudié à Angers et à Paris et nous parle en français de la « belle résistance », cette volonté de continuer, même lorsqu’on veut vous abaisser, à se comporter en être humain digne de ce nom, à créer le beau, à se livrer à des activités culturelles : préserver sa dignité comme forme suprême de résistance. Il nous récite par coeur un extrait du Cyrano d’Edmond Rostand, la tirade du « non merci ». Je ne résiste pas à la reproduire ici (voir page suivante) – entendre ces mots au coeur de la Palestine, c’était tout simplement époustouflant. Pour terminer, Abdelfattah Abusrour nous raconte une histoire (eh oui !). Celle d’un village menacé par la famine, où un vieux sage recommande de collecter tout le lait dans une citerne et d’en faire beurre et fromage en prévision des jours difficiles. Mais le lendemain, la citerne est remplie d’eau car chacun a cru que s’il versait simplement de l’eau dans la citerne, nul ne le remarquerait puisque les autres, eux, auraient versé du lait. Une belle parabole sur la solidarité. Abdelfattah Abusrour nous dira encore plus tard, pendant le dîner que nous partageons avec lui et des visiteurs venus de France, qu’il faut trouver la paix en soi plutôt qu’avec l’ennemi. Il ajoute – ce qui, il faut bien le dire, me surprend par sa brutalité apparente – qu’il n’entend pas travailler avec des Israéliens, même pacifistes et même de gauche, parce que toute manifestation de bonne entente

cibles des soldats israéliens lorsqu’ils entrent les armes à la main dans un village de Palestine. Et cette eau est « chauffée » par un système rudimentaire de plaques en tôle sur lesquelles brille le soleil généreux de la Cisjordanie ... Le camp a ouvert en 1948 – mais ce n’est pas ou plus, contrairement à ce que j’imaginais, un camp de tentes. Aujourd’hui s’y entassent plusieurs milliers d’habitants dans des maisons en dur sur moins d’un kilomètre carré. Deheisheh est l’un des trois camps où se sont réfugiés les fermiers palestiniens des environs de Bethléem chassés de leurs terres en 1948. Ils n’ont plus revu leurs villages depuis lors. Plus de 60% des habitants de Deheisheh ont moins de 18 ans. Aux murs du camp, de nombreux dessins à la peinture rouge dont plusieurs figurent Handala, le petit personnage aux cheveux hérissés imaginé par Naji Al-Ali qui tourne toujours le dos au spectateur, les mains croisées derrière lui parce que, nous explique-t-on, il n’accepte pas de solutions « venues de l’extérieur ». (nous n’avons donc pas grand-chose à raconter), dans sa langue et avec plus ou moins de détails. L’un s’est fait agresser par de jeunes voyous lors d’une promenade dans la nuit de Jérusalem, l’autre s’est fait voler à l’auberge de jeunesse. La cohabitation des religions, la « bulle » qu’est Tel-Aviv, la saleté des rues à Jérusalem passent la revue. Ceux qui ont rencontré des Juifs de gauche rapportent la crainte qu’ont ces derniers des concessions faites aux Palestiniens; selon ces Israéliens sans doute bien intentionnés,

toute concession est interprétée comme un aveu de faiblesse. Nous partons ensuite, en bus, pour le camp de réfugiés de Deheisheh où le groupe s’installe au guest house d’Al Feneiq, le Phoenix Centre. Une première visite du camp nous plonge aussitôt dans le bain : pauvreté, manque d’eau, immondices recouverts de chaux, chats errants. Sur tous les toits sont installées des citernes (en fait, de grands tonneaux en métal) pour recueillir l’eau de pluie : on nous dit que c’est une des premières 6

Nous nous rendons dans un autre camp de réfugiés, celui d’Aïda. Aïda : un beau nom à consonance lyrique pour un camp de 5000 réfugiés environ, entièrement entouré par un mur énorme qu’a construit Israël. Nous y assistons, au centre culturel Al-Rowwad, à un spectacle donné par de jeunes danseuses et danseurs. La danse, nous dit-on, est ici surtout affaire d’hommes : ce sont donc les danseuses qui sont l’exception, contrairement à ce qu’on pourrait croire. Nous donnons aussi au centre Al-Rowwad notre premier concert (si on peut l’appeler ainsi : 7


Cyrano d’Edmond Rostand la tirade du « non merci ».

« Et que faudrait-il faire ? Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce, Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ? Non, merci. Dédier, comme tous ils le font, Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre, Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ? Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ? Exécuter des tours de souplesse dorsale ?… Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou Cependant que, de l’autre, on arrose le chou, Et donneur de séné par désir de rhubarbe, Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ? Non, merci ! Se pousser de giron en giron, Devenir un petit grand homme dans un rond, Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! S’aller faire nommer pape par les conciles Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ? Non, merci ! Travailler à se construire un nom

n’est qu’illusion et qu’on ne pactise pas avec l’occupant. Nous montons sur le toit de l’immeuble d’Al-Rowwad, d’où la vue sur le mur est imprenable. Tout autour, des centaines de toits plats encombrés de citernes d’eau mais aussi de poules, de moutons, de

plaques de tôle. On nous a aussi montré, avant notre arrivée au centre, un portique surmonté d’une énorme clef qui symbolise l’espoir du retour dans les maisons abandonnées en 1948.

Recrus de fatigue, nous rentrons à Deheisheh où le directeur du Phoenix 8

Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non, Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ? Être terrorisé par de vagues gazettes, Et se dire sans cesse : “Oh, pourvu que je sois Dans les petits papiers du Mercure François ? “… Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, Préférer faire une visite qu’un poème, Rédiger des placets, se faire présenter ? Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre, Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre, Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, Pour un oui, pour un non, se battre, -ou faire un vers ! Travailler sans souci de gloire ou de fortune, À tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît, Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit, Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard, Ne pas être obligé d’en rien rendre à César, Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, Bref, dédaignant d’être le lierre parasite, Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul, Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »

Centre Naji Owdah et sa femme Suhair nous parlent de la vie quotidienne du camp. L’exposé de Suhair, en particulier, nous touche : la sérénité est totalement absente de son quotidien. Elle ne dort pas la nuit, par crainte d’une intrusion de l’armée israélienne. Elle a peur

des arrestations administratives prolongées dont les Israéliens sont coutumiers – peur pour ses enfants. Naji, lui, a déjà passé plusieurs années de sa vie dans le prisons d’Israël.

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Mardi 19 avril 2011 A cause d’un mariage organisé la veille dans la grande salle du Centre, le petit déjeuner doit être pris plus tard que prévu. Le départ, en bus une nouvelle fois, pour Hébron en est retardé d’autant. A Hébron, nous sommes accueillis dans les locaux de l’association franco-hébronite par Khouloud, une jeune femme qui se débrouille fort bien en français. Sous sa conduite, nous visitons la ville d’Hébron, El Khalid en arabe, l’ancienne Arba. Ici, les colons israéliens entourent la ville. Il y a plusieurs colonies, dont l’une s’est installée sur une colline où se trouvait la ville originale et une autre a pris le nom de Kyriat Arba, manière de se réapproprier l’his10

toire. Dans cette ville où deux populations se partagent (enfin, pas vraiment : même la route qui mène à la colonie est séparée en deux portions, l’une pour les voitures des colons et l’autre pour les Palestiniens qui forcément vont à pied, derrière des blocs de parpaing) des lieux saints (le tombeau d’Abraham ou Ibrahim), les mesures de sécurité sont très strictes. Pas question d’entrer dans la mosquée (gardée par des soldats) si on n’a pas passé un tourniquet individuel, et si on ne s’est pas laissé fouiller (assez sommairement : No sharp object ?). La mosquée d’Hébron a été réduite de plus de moitié par les Israéliens après l’assassinat en 1994 par un extrémiste juif, Baruch Goldstein, de 28 musulmans en prière. Une synagogue y a été installée, que nous ne visitons pas. Mais nous montons vers la mosquée pour voir notamment les cénotaphes d’Abraham et de Sarah. Ensuite, descente vers la route des Martyrs qui relie deux des colonies de peuplement

juives, mais le passage nous est interdit pour cause de Pâque juive (Pessah). Un militaire israélien armé nous le signifie, et repousse en même temps derrière une barrière Nadar le cortège d’enfants qui nous accompagnent depuis la mosquée en proposant des bracelets aux couleurs palestiniennes pour cinq shekels. Ces enfants nous suivront pendant toute notre visite de la vieille ville, sans se décourager : five shekel, five shekel ! La vieille ville d’Hébron, c’est surtout un enchevêtrement de ruelles bordées de petites échoppes dont beaucoup sont fermées, apparemment sur ordre des soldats israéliens ou parce que les commerçants, découragés, ont jeté l’éponge . Au-dessus de nos têtes, un grillage installé par les boutiquiers protège des détritus que les colons, implantés plus haut, jettent régulièrement dans l’étroit passage. Au beau milieu de la vieille ville se trouve

l’autre local de l’association franco-hébronite. Après quelques explications sur les activités de l’association et une petite collation, on nous amène dans une cour pleine d’enfants. Quelques-uns vont danser et chanter pour nous, tout le monde scande en frappant des mains. A notre tour, nous entonnons Bella Ciao, Une chanson toute simple et Al Rabayieh, qui nous vaut un beau succès devant un public évidemment tout acquis. Après une courte visite dans une manufacture de keffiyeh et dans une fabrique de verre – deux des activités artisanales qui subsistent à Hébron, l’occasion pour les visiteurs et les touristes (on l’est toujours un peu) d’acheter l’un ou l’autre souvenir – c’est le départ pour Beit Ommar. Beit Ommar se trouve à 11 km au NordOuest d’Hébron, c’est un village (17.000 habitants quand même !) situé tout près de la route qui relie Hébron à Jérusalem. Beit 11


Ommar est, lui aussi, entouré de colonies de peuplement. L’armée israélienne a fermé par des blocs en béton quatre des cinq accès au village, et le cinquième est gardé par une tour de contrôle qui a tout d’un mirador. La Palestine est divisée, depuis les accords d’Oslo de 1995, en trois zones: A (sous contrôle théorique de l’Autorité palestinienne, mais les Israéliens n’ont jamais hésité à y pénétrer s’ils le jugeaient utile), B (sous contrôle civil palestinien mais dont la sécurité intérieure est assurée conjointement par l’Autorité palestinienne et par Israël, ce qui signifie en pratique que les Israéliens y ont tout à dire) et C (sous contrôle civil et militaire israélien, englobant les colonies de peuplement et les principaux axes de communication). Beit Ommar est situé en zone C : le village peut donc, à tout moment, subir des contrôles de l’armée israélienne. Des colons juifs y sont installées depuis 1933. Certains, très

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radicaux, brûlent les terres des fermiers palestiniens, leur envoient des porcs élevés sur caillebotis et des chèvres, attaquent les véhicules palestiniens sur la route de Jérusalem. L’armée israélienne a même détruit le mur du cimetière de Beit Ommar pour obliger les enterrements à contourner cette route. Toutes ces explications nous sont données par Moussa Abou Maria, l’un des animateurs du comité populaire de Beit Ommar. Ce comité compte deux branches : un Conseil pour la justice et la liberté (Council for Freedom and Justice, CFJ) et le Palestine Solidarity Project (PSP). Ses objectifs consistent à promouvoir des actions de résistance pacifique et à défendre l’unité entre factions politiques : la division affaiblit la cause palestinienne. Après un repas au siège du comité populaire, son président Youssef Arar, qui fait également partie du comité populaire national, nous

expose le fonctionnement de l’organisation. Il met l’accent sur l’importance de ses contacts internationaux et annonce notamment la tenue en juillet 2011 d’une conférence nationale à Bethléem, à Beit Ommar et à Ramallah, qui doit servir d’amorce à la création d’un mouvement populaire unifié de résistance à l’occupation israélienne. Il a manifestement l’étoffe d’un homme politique … Retour en soirée à Deheisheh où a lieu un debriefing en deux groupes, surtout pour évacuer les émotions et les impressions fortes que nous a laissées cette journée à Hebron et Beit Ommar. Chacun explique quand et pourquoi il s’est senti personnellement heureux ou mal à l’aise. Les exposés de Naji et Souhair, l’enthousiasme des enfants d’Al-Rowwad ou de l’association franco-hébronite, la construction d’une liberté dans la dignité ont marqué les esprits – mais aussi les enfants vendant avec obstination leurs colifichets, le manque

d’eau. Ceux qui sont déjà venus en Palestine auparavant font un constat plutôt pessimiste : la situation empire. Le seul point positif, c’est le renversement progressif de l’opinion publique en Belgique.

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Mercredi 20 avril 2011

Ramallah. Le trajet vers Ramallah traverse de superbes paysages arides, mais aussi des villages bédouins faits de tôles ondulées … et s’agrémente de nombreux embouteillages, qui donnent l’occasion aux chanteurs de chaque communauté (linguistique, s’entend) de plonger dans leur répertoire pour tuer le temps. Avec quelques surprises à la clef. Il faudra plus de trois heures pour faire 20 kilomètres !

Le déjeuner est à nouveau pris avec retard. Le départ, dans un bus plus petit cette fois, est donc lui aussi un peu tardif. Direction Bethléem. Place de la Nativité, visite de l’église du même nom. Une messe – orthodoxe, paraît-il - est en cours dans le lieu où le Christ est supposé être né, nous n’y avons donc pas accès. A côté de la vieille église, un bâtiment plus moderne construit au XIXe siècle par les Franciscains et un joli petit cloître. Les Checkpoint Singers répètent d’abord sur l’esplanade devant l’église, pour donner ensuite un concert sur la place de la Nativité devant une tente dressée par des « indignés » palestiniens, mais vide d’occupants. C’est notre première action en plein air, devant un public malheureusement très clairsemé (en fait, pratiquement personne). Le bus nous reprend ensuite pour faire route vers

Première étape : l’université Bir-Zeit. Estce à cause de notre retard ? L’échange musical avec les étudiants et la rencontre avec des responsables de l’université tombent à l’eau. Ce sera simplement un repas au restaurant universitaire (semblable, avec son agitation et sa nonchalance apparente, à n’importe quel autre restaurant de campus), suivi d’une petite séance de 14

chants sur l’escalier du bâtiment principal de l’université. Beau succès pour Al Rabayieh, mais sommes-nous sûrs que les spectateurs ne se moquent pas de nous ? Nous devons ensuite rencontrer, à l’école de musique de l’association Al Kalmandjati, un responsable que nous ne verrons pas. Désorganisation très méridionale (ou palestinienne ?), qui se produira encore à d’autres moments de ce voyage. Une volontaire italienne qui, comme on dit à Bruxelles, ne sait de rien accepte malgré tout de nous accueillir et de nous expliquer le travail de l’école, qui cherche à combiner étude de la musique et pratique des instruments et préservation du patrimoine musical arabe. Les professeurs sont presque tous étrangers, les instruments proviennent eux aussi de donateurs étrangers. Il faut croire, pourtant, que la désorganisation n’est pas totale : des musiciens

de l’école ont bien reçu les partitions qui leur avaient été envoyées par courriel et un trio composé d’un percussioniste, d’un trombone et d’un violoniste nous joue une version très emballante de Bella Ciao – que nous reprenons en choeur (c’est le cas de le dire). Ce qui nous marquera le plus dans notre visite à Ramallah, c’est notre passage à l’école palestinienne du cirque qu’anime une jeune Belge, Jessica De Vlieghere. Jessica est venue en Palestine comme permanente de Solidarité socialiste, s’est prise d’affection pour le pays et ses habitants (surtout l’un d’entre eux, qu’elle a épousé et avec qui elle a un charmant bambin d’un an et demi, Nour, qui fait une apparition au bras de son père pendant que sa maman nous raconte son projet). L’école palestinienne du cirque a connu des débuts difficiles, mais elle jouit aujourd’hui d’une 15


compagne d’immenses formes architecturales mobiles, nous parlons à une jeune Italienne qui étudie à l’ULB dans le cadre d’un programme Erasmus, les tentes des « indignés » arabes sont toutes petites dans un coin de la place et, bien sûr, il n’est pas question de chanter quoi que ce soit dans ces cortèges bruyants. De Ramallah, nous devrions nous rendre à Qalqilia, mais notre guide et mentor (Marco) d’une part, le chauffeur de l’autre, ne sont manifestement pas d’accord sur la route à suivre : par Naplouse ou par des routes plus petites ? Le chauffeur l’emporte (de toute façon, c’est lui qui tient le

renommée internationale. Pour Jessica, la pratique des arts du cirque a surtout pour utilité de redonner confiance à des jeunes que tout, dans leur situation, amène à se sentir humiliés. Les enfants qui suivent les cours et qui participent aux représentations sont transformés, et leurs parents conquis. Mais les difficultés ne sont pas minces : la matériel est coûteux, l’aide de l’Autorité palestinienne est chiche. Il y a aussi les jeunes – surtout les jeunes filles – qui quittent l’école pour des motifs religieux et une hostilité qu’elle sent grandissante de la part d’une minorité de la population. Les cours que l’école organisait à Jenine ont dû cesser. L’assassinat dans cette ville, deux semaines auparavant, de l’acteur et metteur en scène palestinien Julio Mer-Kha16

volant et donc le pouvoir) mais nous n’arrivons à Qalqilia que bien après 21 heures, la nuit tombée. Le repas du soir est prévu au Queen’s, un restaurant installé au-dessus d’une station service, disons : de type fast food, si ce concept peut être transposé ici. Le repas, cela étant, est excellent. Vers 23 heures, le bus nous amène vers les trois appartements qui ont été loués pour deux nuits, où nous nous partageons l’espace tant bien que mal, trois choristes par chambre et trois autres dans chaque salon. Le tout dans une joyeuse confusion, et dans les deux langues nationales.

mis n’est pas de nature à rassurer. N’empêche : Jessica nous donne une belle leçon d’optimisme. Direction la place des Lions, au centre de Ramallah, où nous sommes censés soutenir (en chantant, bien entendu) une manifestation de solidarité avec les rébellions du printemps arabe. Ce que nous n’avions pas prévu, c’est que se déroule aux alentours immédiats de la place une grande manifestation … artistico-architecturale. Le bus nous dépose au milieu d’un embouteillage monstre, il y a effectivement des véhicules de police partout, mais ce n’est pas pour ce que nous pensions. Tant pis ! Nous nous glissons dans la foule qui ac17


Jeudi 21 avril 2011 Le jeudi 21 avril 2011, nous partons à la découverte de Qalqilia. Lever très matinal, petit déjeuner au Queen’s dans une confusion et une lenteur (et une désorganisation) très … palestiniennes, le guidementor peste et jure qu’on ne l’y reprendra plus. Nous avons rendez-vous dans un centre médical (Medical Relief Centre) au coeur de Qalqilia que dirige le docteur Muhammad Abushi. Il nous explique la partition de la Palestine mais surtout les difficultés de la vie quotidienne à Qalqilia : les fermiers qui doivent faire des trajets et des détours interminables pour aller travailler leur champ à cinquante mètres de chez eux en raison du mur qui enserre la ville, les checkpoints qui

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n’ouvrent qu’à des heures bien précises, rendant le passage quasi impossible aux journaliers, les champs non cultivés (et pour cause !) qui reviennent à l’Etat (d’Israël, bien entendu) en vertu d’une vieille loi ottomane. Tout est fait pour chasser les Palestiniens de chez eux. Le docteur Abushi est un ancien communiste qui a étudié en Roumanie. Son assistante, Souad, nous conduit jusqu’au mur. C’est notre première rencontre, de tout près, avec ce fameux mur. Un égout à ciel ouvert le traverse. L’armée israélienne empêche parfois les ouvriers communaux de le débarrasser des déchets qui l’encombrent; l’égout se bouche, et la puanteur se répand. L’odeur nous prend d’ailleurs aux narines. Dans un hautparleur, au lointain, une voix nous parvient : Ladies, don’t take pictures ! Sur la muraille, quelqu’un a écrit Non muri, ma

ponti. Souad nous explique que son père n’a jamais plus revu ses terres depuis l’édification du mur. En dehors de sa partie centrale, le mur n’est ici (encore ?) qu’une clôture électrifiée avec checkpoints. L’un d’entre eux, aujourd’hui fermé, est aménagé avec de longues chicanes couvertes avec rampes en métal avant d’arriver à deux portes, l’une pour entrer, l’autre pour sortir. L’autre, où nous nous arrêtons après un court trajet en bus, est équipé plus sommairement, comme une sorte d’arrêt de bus mais avec un no man’s land entre deux barrières couvertes de fil de fer barbelé made in Belgium (il paraît que Bekaert s’y connaît et fabrique des barbelés infranchissables, avec lames de rasoir tout le long du fil). Quelques personnes attendent d’ailleurs que la barrière daigne 19


s’ouvrir. De l’autre côté, des soldats israéliens en armes et un véhicule blindé. C’est ici que, pour la première fois, nous allons faire ce pour quoi nous sommes venus : chanter aux checkpoints. Nous le faisons le coeur serré, surtout quand un bus passe, plein d’enfants qui vont sans doute en excursion et que les soldats fouillent le fusil-mitrailleur à la main. Nous distribuons aussi un petit tract en anglais et en arabe expliquant pourquoi nous sommes là – que Marco remet aux soldats israéliens de l’autre côté de la barrière. Un grand moment ... Le bus nous redépose ensuite au centre de Qalqilia pour un entretien avec quelques clients du dispensaire du docteur Abushi. Marco y salue un ancien étudiant, le cheikh « double v » qui arbore en effet une barbe rousse en « W » du plus bel effet. On nous y présente

aussi un film où Mustafa Barghouti, le chef d’un nouveau parti palestinien (AlMudabara) qui se veut une alternative au Fatah et au Hamas, expose l’histoire de la résistance palestinienne; un film qui nous prend aux tripes, mais qui suscitera pas mal de questions par la suite. Puis nous partons avec Souad – et avec Bassam, notre chauffeur ! - drapeau palestinien à bout de bras et munis d’autocollants, pour une manifestation appelant au boycott des produits israéliens, dans les rues de Qalqilia et au marché couvert. L’action s’inscrit dans le cadre de la campagne BDS (boycott – désinvestissement – sanctions) et a tout son sens ici, car les commerçants de Palestine continuent à proposer (par nécessité ?) des produits fabriqués en Israël. Les passants reprennent le slogan hurlé au mégaphone (Qaata Israel !), acceptent les autocollants, un des échoppiers du marché grimpe sur son étal et saisit le mégaphone pour appeler lui aussi au boycott, le tout dans une ambiance très chaotique de gosses poussant des charettes à bras, de taxis se glissant dans la foule, de vie multicolore, chaude et bruyante. Après l’action, le repas : quartier libre, donc dans un petit restaurant de shoarmas où nous nous apercevons que l’eau minérale que nous nous sommes procurée dans le frigo est ... israélienne ! Nous recevons en échange, après en avoir fait la remarque, une grande bouteille d’une eau politiquement plus correcte, avec les excuses confuses du patron. Le soir, après un repas de poissons grillés au restaurant Addiwami, double debriefing : d’abord par groupe, ensuite

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ensemble. Nous sommes tous sous le coup de l’émotion. Le film qui nous a été montré au dispensaire du docteur Abushi en a interpellé beaucoup : consacré à l’histoire du conflit israélo-palestinien, ne manque-t-il pas son but parce que trop sensationnaliste ? On y trouve aussi quelques « omissions » gênantes. Certains d’entre nous craignent la manipulation. Beaucoup, par ailleurs, évoquent les contrastes de la journée : contrastes entre moments forts comme notre visite à l’école de musique ou à l’école du cirque, et moments d’indignation lors de notre passage au checkpoint.

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Vendredi 22 avril Le vendredi 22 avril 2011, c’est la douche froide. Littéralement, s’entend : malgré les efforts de Gerrit, bricoleur de talent, il n’y pas d’eau chaude à l’appartement. Tant pis ! En tout cas, pas de petit déjeuner au Queen’s vu l’expérience de la veille, Quelques checkpoint singers débrouillards se sont procuré des victuailles que nous nous partageons en nous entassant tant bien que mal dans un des appartements. Joyeux et chaleureux ! C’est alors le départ pour Bil’in (qui se prononce, me dit-on, comme le nom de la ville portugaise de Belem, avec une terminaison nasalisée). Pour éviter les problèmes et les chamailleries avec notre chauffeur, une voiture précède le bus sur de petites routes parfois bien étroites, et humides (il a plu, et il pleut). Dans la

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descente pentue vers Bil’in, un camionremorque est coincé dans un virage. Les roues patinent. Nous pensons devoir terminer la route à pied, mais Bassam passe, au millimètre, à côté du camion bloqué. Du travail de pro ! Nous arrivons à temps pour assister aux derniers discours de la 6e conférence annuelle de Bil’In (6th Annual Bil’in Conference on the Palestinian Popular Struggle) à laquelle assistent de nombreuses délégations internationales. Mais la tente où nous devons chanter n’est pas absolument étanche, les éléments se déchaînent et il nous faut attendre plusieurs dizaines de minutes avant de monter sur la scène. Nous y succédons à un petit groupe composé d’un percussionniste, d’un chanteur et d’un joueur d’oud. Nous puisons dans notre répertoire habituel, avec un Bella Ciao dédié en particulier à Vittorio Arrigoni, un activiste italien tué quelques jours auparavant dans la bande de Gaza. Dans le bus, Marco nous a convaincus (après une discussion serrée, car le nationalisme n’a pas vraiment nos faveurs) de déployer un drapeau belge dans la manifestation qui aura lieu tout à l’heure, et à laquelle nous comptons bien prendre part. Ce drapeau, nous le déployons aussi sur la scène. Finalement, nous sommes assez fiers. Au premier rang du public, nous remarquons Mustafa Barghouti. Luisa Morgantini, une députée européenne qui s’est engagée de longue date dans le combat pour la libération de la Palestine, est également présente. Un moment fort pour les humbles chanteurs que nous sommes. Sortis de la conférence, nous marchons

vers la mosquée aux côtés de militants du PCF, d’Italiens, de reporters de la télévision japonaise (et d’autres, dont Mustafa Barghouti – entouré de ses gardes du corps - et Luisa Morgantini). Après la prière du vendredi, la manifestation démarre : tous les vendredis, depuis 2005, la population de Bil’in se rend en cortège au checkpoint pour défier l’armée israélienne et rappeler que des terres lui ont été confisquées. Nous marchons, plus ou moins en ordre, derrière nos deux drapeaux (le belge et l’emblème des pacifistes) dans une foule d’un demi-millier de personnes environ, habitants du village, pacifistes israéliens, activistes étrangers mêlés. A peine deux cents mètres plus loin, les gaz lacrymogènes viennent piquer les yeux. Heureusement, on nous a donné des quarts de citron que nous appliquons sur les paupières et le nez en remontant nos keffiehs. Des jeunes nous exhortent à avancer, voire à quitter le cortège avec eux pour aller au plus vite à la clôture de séparation où se trouvent les soldats. Restons calmes ! L’odeur insupportable des bombes fumigènes que lance l’armée israélienne nous saisit : il paraît qu’elle ne s’efface pas des vêtements avant des jours et des jours. Nouvelle salve de grenades lacrymogènes, on entend des balles (en caoutchouc, nous a-t-on dit) claquer. Nous apercevons le checkpoint, les soldats. Les ambulances vont et viennent, emportant des blessés. Mustafa Barghouti doit quitter la manifestation aveuglé par les gaz, soutenu par ses gardes du corps. Nous chantons malgré tout, accompagnés par un Italien qui connaît les paroles de Bella Ciao mais a du mal à trouver ... les notes. Il nous faut 23


seport contrôlé par une militaire peu amène qui aboie ses instructions dans un haut-parleur, il nous faut bien trois quarts d’heure pour passer à quinze. Et sans faire de photos, s’il vous plaît ! (façon de parler : l’un d’entre nous doit, sous la surveillance des gardes, effacer celles qu’il vient de prendre). Mais une fois de l’autre côté de la « frontière », nous découvrons qu’il y a, comme on dit, un os : nos camarades restés du côté palestinien ont dû vider le bus de tous les bagages avant de pouvoir continuer. Bref, il nous faut faire le chemin en sens inverse (sans difficulté, il est vrai), récupérer les bagages et refaire la file, cette fois avec en mains nos bagages de soute. Deux heures de perdues au total, et quand nous arrivons à Sheikh Jarrakh la manifestation est en train de se disperser. N’empêche : nous chantons Bella Ciao pour un petit groupe d’Espagnols. On nous présente un habitant de Sheikh Jarrah, Nacer – expulsé de sa maison par des colons juifs voici finalement reculer devant l’obstacle, ce que ne font pas des jeunes qui continuent de lancer des pierres sur les soldats. Retour au local du comité populaire de Bil’in où nous attend le bus qui doit nous emmener vers une autre manifestation, à Jérusalem cette fois. Plus le temps de s’arrêter pour manger, on distribue tout ce qui reste dans le bus et on partage ! Le trajet vers Sheikh Jarrah (Jérusalem) est malheureusement plus long que prévu., d’autant que la manifestation de Bil’in nous a fameusement retardé. Ce qui va surtout prendre du temps, c’est le passage au checkpoint (encore un !) de

plusieurs années. Nacer nous accompagne, à pied, à l’hôtel American Colony, un très beau bâtiment, très chic, à des lieues de la pauvreté que nous avons vue jusqu’ici. Nous avons d’abord rendez-vous avec Munther Fahmi, qui tient une petite librairie à un jet de pierre de l’hôtel. Né à Jérusalem-Est, il est parti aux États-Unis pour y faire ses études. Mais ses papiers de résident de Jérusalem-Est lui avaient, dans l’intervalle, été retirés (ces résidents doivent régulièrement renouveler leur inscription). Pour rentrer chez lui, il a dû prendre la nationalité américaine et faire usage de son passeport étranger ! Et il n’a pu rester à Jérusalem qu’avec un visa, redemandé et obtenu à plusieurs reprises pendant des années, qui – paraît-il – va maintenant lui être refusé. Il risque de se retrouver en séjour illégal dans son propre pays ... mais n’a manifestement pas l’intention

Qalandya. Marco veut nous faire vivre, vraiment vivre nous-mêmes, ce qu’est le passage par un checkpoint de l’armée israélienne. Une dizaine de choristes restent donc dans le bus avec les bagages (il faut bien justifier le passage du bus !), tous les autres passeront à pied. Nous progressons très lentement : un long couloir étroit, un tourniquet qui ne laisse passer qu’une personne à la fois, un deuxième tourniquet qui se met au rouge dès que trois personnes sont à l’intérieur du bâtiment; les sacs à dos et autres objets personnels sont ensuite scannés, le pas-

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de s’en laisser conter. Il ne bougera pas. Dans le lobby de l’hôtel American Colony, à deux pas, Dominique nous invite à boire un verre pour son anniversaire. C’est là aussi, après un ballet de serveurs stylés et une première occasion depuis une semaine de boire du vin rouge (exception faite d’une piquette dénichée je ne sais comment à Bethléem), que Nacer nous raconte son histoire. Fatigué, j’essaie de traduire son anglais mais j’ai du mal après toutes ces journées de rencontres, de découvertes et d’émotions; mes camarades chanteurs doivent plusieurs fois me corriger. Toute l’affaire tourne autour des titres de propriété de la maison de Nacer : comme il ne pouvait pas en présenter de convenables, des colons ont investi sa maison après que l’armée l’en avait chassé, un beau matin, de même que sa famille – et alors même que l’ordre d’expulsion, apparemment, ne visait que son père. Profitant de la détérioration des relations entre Erdogan,

le Premier ministre turc, et Israël après l’arraisonnement de la flotille de Gaza, Nacer a eu accès aux archives de l’empire ottoman à Istanbul et a retrouvé les actes de propriété. Le juge israélien les a pourtant rejetés car il avait des doutes sur l’authentcité des pièces ! Nacer a également perdu son procès en appel, pour avoir déposé les documents hors délais. Il s’est alors installé, avec sa famille et des amis, dans un campement de tentes en face de sa maison : à dix-sept reprises, ces tentes ont été détruites par l’armée israélienne. Il a fini par renoncer, vu le coût. Nous lui remettons l’argent – la « cagnotte » - qui constitue les surplus du voyage. Après quoi il nous faut bien penser à manger; c’est à pied que nous gagnons le restaurant Zad, dont nous envahissons tout l’étage (et où Gerrit, manifestement, a déjà ses habitudes). Le bus nous ramène ensuite, pour la dernière fois, au Centre Phoenix.

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Samedi 23 avril 2011 Le samedi 23 avril 2011, nous quittons Deheishe très tôt, vers 8 heures du matin. Le petit déjeuner, cette fois, était à l’heure ! Rendez-vous est pris une heure plus tard au Centre d’information alternative où Michel Warschawski, dit Mikado, fils du grand rabbin de Strasbourg, citoyen israélien, va nous exposer la situation actuelle de la Palestine. Il commence par citer des extraits d’interviews donnés par Ariel Sharon, qu’il tient (la formule est évidemment provocatrice) pour un grand homme politique, c’est-à-dire quelqu’un possédant une vision à (très) long terme, au journal Ha’aretz. L’objectif de Sharon, en l’occurrence, consistait à judaïser au maximum la Palestine. Faute de pouvoir expulser les Arabes (ce qui heurterait l’opinion publique internationale), Israël les confine dans les villes et entoure ces villes de colonies, monopolise l’eau et les terres. La hantise d’Israël, nous martèle Warschawski, ce sont les Arabes. Warschawski nous détaille comment Israël est passé d’une géométrie à deux dimensions à une solution tridimensionnelle : routes, ponts et tunnels font que les territoires israéliens et palestiniens présentent une continuité dans l’espace, mais parfois purement verticale. En d’autres termes, la population palestinienne est rassemblée dans des villes entourées de colonies de peuplement, reliées entre elles par un réseau de routes séparées – quitte à les faire se surplomber ou passer les unes en-dessous des autres, comme nous avons pu le constater lors de nos propres déplacements. A l’inverse, nous signale-t-il, il n’y 28

a plus d’aéroport à Ramallah mais il existe toujours un commandant de l’armée de l’air palestinienne. Tout cela dans un français parfait, images saisissantes à l’appui : le gruyère qu’est la Palestine, dont les enclaves (les villes) seraient les trous. Mikado nous emmène ensuite pour un tour en bus autour de Jérusalem. Nous voyons les colonies qui entourent la ville, Givat Ze’ev et Ma’ale Adumim. On ne construit pas de nouvelles colonies : on se contente d’agrandir celles qui existent déjà. Nous passons en Palestine, à Abu Dis où devait originellement s’installer le parlement palestinien – Israël a refusé, c’était trop près de Jérusalem, les locaux sont aujourd’hui occupés par l’université Al-Quds. Après un petit café près de l’endroit où le mur israélien coupe brutalement l’ancienne route de la soie, nous retournons en Israël. C’est à ce moment qu’Anne-Marie et moi avons quitté le groupe : nous devions re-

partir le jour même pour Bruxelles. Nous n’avons pas eu de problèmes en passant les contrôles à l’aéroport, contrairement d’ailleurs à une jeune fille juste devant nous qui a dû, comme beaucoup d’autres, vider tout son sac sur un comptoir installé au beau milieu du hall. Nous sommes rentrés à Bruxelles, pas tout à fait les mêmes qu’au

départ. Pas seulement à cause des infamies que nous avons vues en Palestine occupée; surtout, je crois, en raison de la dignité et de l’intelligence dont nos interlocuteurs témoignaient. Mais aussi parce c’était une belle aventure collective; comme l’a dit un jour Marco, « la plus belle invention de l’humanité, c’est le groupe humain ».

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Quelques sources sur internet

Le camp de réfugiés Aida: http://www.amis-alrowwad.org/index.php ARTE-film sur les colons à Hébron : http://www.youtube.com/watch?v=9pw85_ W4IeY&feature=related Site de l’association d’amitié France et Hébron: http://www.hebron-france.org/ Beit Ommar sur l’ internet: http://palestinesolidarityproject.org/ http://www.center4freedom.org/ L’école de musique de Ramallah: http://www.alkamandjati.com/accueil/ L’école de cirque de Ramallah: http://home.palcircus.ps/ sur Bil’in : http://www.youtube.com/watch?v=V82Ju_ESXe8 http://www.youtube.com/watch?v=U1vNrgbYJeA youtube.com/watch?v=9An0ggmLPKM&feature =autoplay&list=ULOVAY7FhJQw0&index=3&p laynext=1 32

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rapport personel d'une voyage