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Master Génie Urbain, spécialité Développement Urbain Durable Université Paris-Est Marne-la-Vallée (UPEMLV) Institut Francilien des Sciences Appliquées (IFSA)

Imagibilité de la ville résiliente. S'initier au concept de résilience urbaine par la prisme de l'imagibilité du risque.

Mémoire préparé sous la direction de Monsieur Youssef DIAB Présenté et soutenu par Bruno MORLEO

Année universitaire 2010-2011

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A Pauline pour qui le rĂŠalisme est source d'imaginaire et d'inspiration.

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Remerciements. Je remercie tout d’abord mon Directeur de Mémoire, Youssef Diab, pour avoir accepté de m’accompagner dans ce mémoire. Merci de m’avoir conseillé dans un moment crucial de la préparation de cet exercice pas toujours facile à gérer. Je remercie tout particulièrement M. Gilles Hubert et le doctorant Serge Lhomme, de m'avoir donné de très bons conseils aussi bien sur le thème de mon sujet que dans ma méthodologie de recherche. Merci de m'avoir si bien épaulé avec sympathie et professionnalisme. Sans ces rencontres, ce travail n’aurait pas été possible et je les remercie donc pour leur accueil et leur initiation scientifique sut le thème de la résilience. Ma reconnaissance va également vers les enseignants-chercheurs, du département Génie Urbain de l'Université Paris-Est Marne-la-Vallée, qui ont accepté de répondre à mes questions. Je remercie alors Mme Katia Laffréchine, M. Serge Bethelot et M. Bruno Barocca de m'avoir accordé un peu de leur temps. J’ai également une pensée pour l'agence Composante Urbaine et son directeur M. Christian Piel pour m'avoir accueilli dans sa structure dans le cadre d'un stage, sans quoi je n'aurai pas pu réaliser à quel point l'eau pouvait jouer un rôle fondamental dans la conception du paysage urbain. Je remercie tout particulièrement Marie Pire, Eddie, Jade, Alice, Philippe, Sandra, Stéphane, Eddie et Laurent pour leur bonne humeur, leur soutien et leurs qualités professionnels qui m'ont toujours apporté un plus dans mon apprentissage. Je remercie très sincèrement mes amis proches Antoine, Brice, Maxime, Alpha, Morgane, Jacopo et Fabien qui ont toujours su m'apporter une aide précieuse et fondée, de véritables stimulateurs d'idée et moteurs de "remise en question". Je remercie également toute la promotion 2010-2011 Master 2 Génie Urbain, avec qui j'ai pu passer d'excellents moments depuis le début du parcours. Une grande pensée vers Pauline qui m'a accompagné et soutenu tout au long de ce travail et permis de réaliser ce que je suis aujourd'hui. Enfin, je remercie ma mère de m'avoir épaulé dans les "hauts" et "bas" moments de mes parcours universitaire et humain.

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Résumé. Le terme "résilience" renvoie à lui seul une quantité impressionnante de définitions possibles, si bien que la plupart du temps on en retient qu'une vague interprétation personnelle. On peut le retrouver à la fois comme synonyme ou antonyme de résistance, synonyme ou antonyme de persistance, synonyme ou antonyme de stabilité ou de flexibilité, d'adaptation, d'absorption, de changement du comportement initial, capacité de retour rapide à la normal, renaître de ses cendres, etc. En résumé, c'est un concept qui induit plusieurs définitions possibles conduisant à plusieurs analogies et raisonnements scientifiques différents. L'angle d'attaque de ce mémoire est de chercher un élément déclencheur pour qu'un système atteigne un état de résilience. Nous choisissons l'hypothèse que l'élément déclencheur serait celui de l'imagibilité. Nous verrons à quel point l'imagibilité peut contribuer comme outil fondamental de mitigations face aux risques par le fait de permettre une culture du risque. Autrement dit, notre hypothèse se battra autour du principe que l'imagibilité est vecteur de culture du risque qui est lui-même catalyseur de résilience urbaine. Mots Clés : Résilience - Imagibilité - Culture - Risque - Mitigation.

Abstract. The word of "resilience" generate just by itself a very large field of senses and possible significations. The first consequence is hat most of the time, we only get a vague personal interpretation of this word. It comes up as a synonymous or antonym of resistance, persistance, stability, flexibility, adaptation, changing shape, reborn, rise from ashes, etc. In summary, it is a concept that allow a lot of significations possible generating few contradictoring analogies and differents scientific's argumentations. The present memoire extent to seek for a system overcoming in order to reach a resilience condition. We choose the hypothesis of the resilience initiative power of "imagibility". In other words, our hypothesis aims to defend the principle that imagibility is vector of risk culture so that it could make possible to reach an urban resilience condition. Key Words : Resilience - Imagibility - Culture - Risk - Mitigation.

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Sommaire. REMERCIEMENTS.

p.4

RÉSUMÉ / ABSTRACT.

p.6

SOMMAIRE.

p.7

PREFACE (par Antoine Talon). p.10 INTRODUCTION.

p.11 p.15

CHAPITRE I : A la Recherche de la Résilience Urbaine. I.

La résilience, une thérapie polysémique. p.16 1. 2.

II.

p.16 Les sens de la résilience urbaine. p.17 Enjeux d'un tel concept.

Des écoles à l'université de la résilience.

p.18

2.

p.18 De l'école de l'ingénierie à l'école de l'écologie. p.19

3.

Interpréter le cycle adaptatif perçu par la "Resilience Alliance".

4.

La notion de panarchie.

5.

Vers une université de la résilience... urbaine.

1.

L'école des structures déformables.

p.23 p.25

p.26

III. La révélation du paradoxe des sens. 1.

Hypothèse #1.1 : résilience urbaine = renaissance.

2.

Hypothèse #1.2 : résilience urbaine = rebondissement.

3. 4.

p.21

p.26

p.31 Hypothèse #2 : résilience urbaine = décroissance. p.33 Hypothèse #3 : résilience urbaine = flexibilité imposée. p.37

CHAPITRE II : Imagibilité et culture du risque, facteurs de résilience urbaine ? p.43 I.

II.

Phénoménologie de la culture du risque. p.44

1.

Sociologie et culture du risque.

2.

La culture traditionnelle et celle du risque.

3.

Les degrés de perception du risque.

L'école du risque.

p.44

p.50

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p.46

p.47


1.

Les communications.

2.

Acceptabilité

3.

Prendre le risque.

p.50 p.52 p.55 p.57

III. Les valeurs de l'imagibilité dans la culture du risque. 1.

De la sérendipité à la sécurité émotive.

p.57

2.

L'importance des compositions urbaines.

p.59

3.

Les éléments de l'imagibilité et l'imagibilité des éléments. p.63

CHAPITRE III : Imagibilité de l'eau, catalyseur de résilience urbaine. p.68 I.

Les temps et les vertus de l'eau urbaine. 1.

Les vertus de l'eau dans la ville.

2.

Aquosité, ou la valeurs sociale de l'eau urbaine p.71 Aquosité de Sienne : les "bottini".

3. II.

p.68

L'eau active de Venise.

p.68 p.70

p.74

1.

Le paysage urbain par le paysage de l'eau. p.74

2.

Reportage : Comment fonctionne Venise aujourd'hui ? p.78

3.

Les imaginaires de Venise.

CONCLUSION.

p.84

OUVERTURE.

p.86

SOURCES

p.88

1.

Bibliographie.

2.

Articles.

3.

Sources Internet.

4.

Entretiens.

ANNEXES #1 ANNEXES #2 ANNEXES #3

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p.81


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Après l’affrontement. Pour habiter la menace, Alors que l’idée d’affronter nos propres Gestes nous dépasse Nous bousculerons nos imaginaires nous explorerons des scenarios Résilience entre renaissance, rebond, flexibilité et décroissance Venise, Détroit, Sienne Los Angeles Et si le modèle de résilience venait des pasteurs sahéliens, De la diversité ils tirent flexibilité et opportunisme Adapter ses mouvements Et conserver son équilibre Se protéger des perturbations Ou préparer sa réorganisation Dépassés par la portées de nos actions, Mieux que de léguer une dette écologique Transmettons une pleine conscience car N’oublions pas que se dressent, rêveurs, derrière chaque sciences des hommes. Le discours ici tenu paraît simple, Du mur à la conscience. Antoine Talon Master 2 génie-Urbain UMLV

Oublie l’équilibre équitable Pour que les uns soient libres, Il faut que les autres soient stables [...] On joue les funambules sur un câble invisible On jongle avec des bulles, on défie l’impossible J’ai beau tendre les bras je ne trouve pas l’équilibre Oxmo Puccino -Equilibre-

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Introduction. L'humanité est désormais plus urbaine que rurale. Les villes détiennent plus de la moitié de la population mondiale et rassemblent l'essentiel des richesses économiques, commerciales, culturelles, politiques et sociales. Cette croissance urbaine est d'autant plus frappante du fait qu'il lui aura fallu à peine deux siècles pour renverser la tendance urbain-rural. Durant plusieurs décennies, l'exode rural, ou le phénomène de partir "à la recherche de l'Eldorado urbain", a été le principal moteur de la croissance urbaine. Faute d'être maîtrisée, celle-ci constitue un défi majeur pour l'humanité. A différentes échelles, et dans des temps plus ou moins longs, l'évolution urbaine est proportionnelle à celle de l'eau en ville. Ainsi, le développement du réseau hydrographique, qu'il soit à ciel ouvert ou bien enterré, est synonyme de croissance et de puissance urbaine. L'explosion urbaine est bien souvent à l'origine de dysfonctionnements et de crises. Dans les villes du Nord, où le tissu urbain est inscrit dans le territoire depuis longtemps et où les aménagements sont déjà très structurés, les évolutions toucheront, en priorité, aux modes de vie, de consommation et de déplacement. Elles imposeront d'adopter des politiques publiques locales de plus en plus astreignantes visant à modifier les comportements à la faveur d'un développement que l'on veut durable. Mais cette politique de restriction n'est pas très intéressante, d'autant plus qu'il n'existe pas aujourd'hui de véritable études quant à l'efficacité de sa mise en oeuvre. Peut-être n'est-ce qu'un paradigme urbain supplémentaire, du même ordre que l'urbanisme des réseaux d'antan. Quoi qu'il en soit, le développement durable est une notion intéressante. D'un côté on a la "durabilité", qui est la capacité de créer, tester et entretenir une capacité d'adaptation. De l'autre, celle de "développement" qui est en fait le processus de créer l'adaptation et de saisir les opportunités pour atteindre cet objectif. Un joli pléonasme dont on arrive pas bien encore à manipuler, si bien qu'on en retient souvent qu'une vague interprétation personnelle, nous ne savons pas réellement ce que cela implique ni ce que cela veut dire. Néanmoins, ce concept se démocratise de plus en plus et tend à une définition commune. C'est une machine enrôlée dans le système-ville, dont les mécanismes et connexions permettent de répondre à des problématiques urbaines de façon transversale, c'est-à-dire combiner à la fois différents sens appliqués à différen-

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tes disciplines qui font la ville. Ainsi, par la "machine développement durable" on s'intéresse à une problématique à la fois par la prise en compte des valeurs sociales, économiques, techniques, politiques, géographiques, culturelles, environnementales, écologiques, tout ce qui touche de près ou de loin à l'urbain. Ainsi, il est intéressant de comprendre comment ces mécanismes fonctionnent. Dans le cadre de ce mémoire, nous allons traiter la problématique du traitement des risques auxquels l'expansion urbaine s'expose davantage chaque jour. Ceux-ci sont des éléments de dysfonctionnements de la ville pouvant perturber à différentes échelles et sur des temps plus ou moins longs le fonctionnement de la ville. Ainsi, plus les enjeux matériels et immatériels d'une ville sont nombreux, plus ceux-ci sont sujets à des risques et augmente ce que l'on appelle la vulnérabilité de la ville. Tout système a rencontré à un moment où à un autre de son existence, à différentes échelles de temps et d'espaces, une perturbation quelconque qui ait provoqué un dysfonctionnement de son système. De ce fait, tout système est considéré comme fragile et vulnérable aux menaces qui le concernent. Est vulnérable tout système exposé aux blessures qui seraient la cause d'un dysfonctionnement. La vulnérabilité représente aussi le caractère d'un individu très susceptible aux attaques morales, aux agressions extérieures. Certains le sont plus que d'autres. Afin de se forger un caractère plus "résistant", le système étudié, qu'il soit un homme, un matériau, un territoire, une planète ou tout autre entité intéressante d'analyser, doit pouvoir et savoir trouver des capacité d'adaptation aux aléas qui le menaces. Tout l'enjeu réside dans le processus de capacité d'adaptation. Alors, plusieurs études tentent de découvrir les processus de mise en oeuvre afin de déterminer comment s'adapter aux risques plutôt que de s'en défendre par la résistance. L'histoire a démontré que la résistance n'était pas inhibitrice de vulnérabilité, et la notion-même de vulnérabilité est remise en cause. Les interrogations tournent autour de comment arriver à un état assez stable pour persister et assez malléable et adaptatif de façon à pouvoir encaisser les agressions extérieures sans ressentir d'effets indésirables et un arrêt de fonctionnalité. Le processus qui amène à un tel état est appelé "résilience". Ainsi, un système résilient tangue mais ne sombre pas car il en a les moyens et les qualités d'apprentissage suffisants pour atteindre cet état.

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Ce qui nous intéressera tout particulièrement dans ce mémoire c'est l'aspect "qualité d'apprentissage" de la notion de résilience, c'est-à-dire comment réussir à inculquer une sorte de "culture du risque" aux habitants afin qu'ils puissent non seulement en prendre conscience mais surtout l'accepter et mieux l'appréhender. La résilience est une forme de prévention, mais vue sous l'angle de la culture du risque elle une véritable urbanité, un fait de vivre la ville autrement. Bien que la résilience et le développement durable soient dans un même continuum, l'un peut être à la fois l'antonyme ou le synonyme de l'autre. Tout l'intérêt de cette étude est là, quelle est la limite d'étude du concept de la résilience urbaine ? A quelle moment pouvons-nous prétendre que ses différentes significations et applications ne génèrent pas de véritables paradoxes urbains ? Nous introduirons alors une notion propre à l'urbanisme et à l'image de son paysage urbain, celle de l'imagibilité. L'imagibilité est la qualité pour un objet physique de pouvoir véhiculer une image forte à un observateur, si bien qu'il va se forger une représentation mentale, ancrée dans sa mémoire et qui participe à sa culture générale. Ainsi, l'un des objectifs de ce mémoire sera d'analyser si l'imagibilité peut-être applicable pour cultiver le risque et, ainsi, initier l'observateur à la résilience urbaine. L'objet de ce mémoire est de vérifier l'hypothèse que l'imagibilité peut jouer le rôle d'outil fondamental de mitigations face aux risques par le fait-même de permettre une culture du risque. Autrement dit, notre hypothèse se battra autour du principe que l'imagibilité est vecteur de culture du risque qui est lui-même catalyseur de résilience urbaine. D'où la problématique suivante :

En quoi l'imagibilité du risque génère-t-elle un processus de capacité d'adaptation, si bien qu'elle renverse les paradoxes de la résilience urbaine ?

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Le plan. La première partie exploitera avec grand intérêt chaque sens de la polysémie et de la pluridisciplinarité du terme "résilience", nous verrons que celui-ci représente une véritable thérapie pour un ensemble de système et de sous-systèmes déterminés. Puis nous émettrons trois hypothèses différentes dans le but d'explorer des applications de la résilience en urbanisme. Quand la résilience devient urbaine elle génère des significations différentes parfois contradictoires, parfois paradoxales mais toujours complexes. Alors, la dernière sous-partie consistera à réaliser une synthèse de ces hypothèses afin de n'en choisir qu'une seule, qui sera détailler au cours des deux chapitres suivants. La deuxième partie sera entièrement consacrée à l'étude de la conscience du risque et aux qualités d'apprentissage et d'acceptation de celui-ci. Il faudra alors comprendre ce que représente le risque et comment celui-ci est-il perçu par la société. Puis, nous aborderons la résilience urbaine par le prisme de l'imagibilité, approche expérimentale par analogie aux recherches menées par le sociologue et urbaniste américain Kevin Lynch. Cette approche nous permettra de déterminer si la théorie de l'imagibilité du risque facilite, voire catalyse, le processus de résilience urbaine proactive. Enfin, le dernier chapitre aura pour but d'effectuer un tour d'horizon historique pour comprendre les mécanismes de l'eau urbaine et introduire ses activités liées à l'urbanisme. Autrement dit, nous comprendrons en quoi est-il intéressant d'intégrer l'eau en ville et d'en faire sa variable de forçage pour la composition urbaine. Puis, nous analyseront cette eau urbaine avec le cas complexe de la ville de Venise, ville répandue pour ses phénomènes d'inondation réguliers et pour sa nécessité d'entretien permanent pour prospérer. Nous conclurons la partie par un tour d'horizon prospectif sur les nouveaux imaginaires que la ville italienne véhicule.

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I

A la recherche de la résilience urbaine. Au cours de cette partie nous exploiterons avec grand intérêt chaque sens de la polysémie et de la pluridisciplinarité du terme "résilience", nous verrons que celuici représente une véritable thérapie pour un ensemble de système et de sous-systèmes déterminés. Puis nous émettrons trois hypothèses différentes dans le but d'explorer des applications de la résilience en urbanisme. Quand la résilience devient urbaine elle génère des significations différentes parfois contradictoires, parfois paradoxales mais toujours complexes. Enfin, la dernière sous-partie consistera à réaliser une synthèse de ces hypothèses afin de n'en choisir qu'une seule, qui sera détailler au cours des deux chapitres suivants.

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I.

La résilience, une thérapie polysémique. 1.

Enjeux d'un tel concept.

Le terme "résilience" renvoie à lui seul une quantité impressionnante de définitions possibles, si bien que la plupart du temps on en retient qu'une vague interprétation personnelle. On le retrouve dans les textes à la fois comme synonyme ou antonyme de résistance, synonyme ou antonyme de persistance, synonyme ou antonyme de stabilité ou de flexibilité, d'adaptation, d'absorption, de changement du comportement initial, capacité de retour rapide à la normal, renaître de ses cendres... En résumé, c'est un concept qui induit plusieurs définitions possibles conduisant à plusieurs analogies et raisonnements scientifiques différents. Qu'un terme soit polysémique et touchant à plusieurs domaines de compétences, si ses sens renvoient à un chemin ou à un autre, n'est pas gênant. En revanche si les hypothèses sont les mêmes au départ et qu'elles aboutissent à des conclusions opposées voire contradictoires, là c'est un véritable problème. Ainsi, il est indispensable, dans un premier temps, de "choisir" en amont de ses recherches une définition construite autour d'une hypothèse précise, qui orienteront la suite des théories. D'où la difficulté d'utiliser les valeurs de ce terme là, il faut nécessairement un socle théorique pour pouvoir fructifier ce concept. Une sorte de besoin de mériter ces valeurs. Chose que l'on a pas encore, ou plutôt qu'on ne prend pas encore le temps d'acquérir car un des objectifs de la résilience est de le rendre opérationnel, de le mettre à la portée des praticiens, alors même qu'il n'est pas stabilisé dans le milieu scientifique. Paradoxalement, on veut rendre opérationnel quelque chose qui n'est pas encore stabilisé. D'où, les discours contradictoire. Par conséquent, il est intéressant de réaliser une sorte de "tour d'horizon" de ce que certains appellent les écoles de la résilience afin d'analyser ses sens avant d'appliquer une hypothèse à système socio-technique défini. Cependant, l'approche ne peut être exhaustive, sinon holistique. Aborder le concept de la résilience par une approche "holistique" entend de prendre en compte chaque sens de sa polysémie et de sa pluridisciplinarité comme formant un tout solidaire. Car c'est ainsi que le concept prend tout ses sens et ne peut se comprendre véritablement que de cette façon. Le grand enjeux est d'explorer dans chaque école comment est enseigné le concept de la résilience et d'en tirer, à travers les nombreuses divergences, les ressemblances pouvant aboutir à la conception d'une sorte d'université de la résilience.

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2.

Les sens de la résilience.

D'après le Centre National de Ressources Textuelles (CNRTL), si l'on se réfère à l'origine étymologique du mot résilience, du latin resilio, resilere, il en ressort deux termes aux significations différentes. Une première renvoie au verbe "résilier", à savoir le fait de renoncer "annuler un acte " [G. De Lhomel, 1641] ou bien de "se dédire d'un contrat" [Savary, 1675]. D'ailleurs, deux synonymes frappants sont "détruire" et "abolir". Une seconde signification amène au fait de "sauter en arrière, rebondir, rejaillir, se retirer" [Gaffiot]. La notion en commun est peut-être l'idée de choisir volontairement de passer à autre chose suite à une perturbation quelconque. Pourtant, si une perturbation peut être prévisible et donc "gérable" on ne peut choisir volontairement et exactement l'impact de ses effets indésirables diffusés de façon aléatoire. L'étymologie n'étant pas révélatrice d'une définition valable, la lexicographie du mot est sans doute plus appropriée. En mécanique physique, on parle de "coefficient de résilience" d'un matériau indiquant sa résistance à au choc. Par exemple, dans la construction d'une machine quelconque, on n'utilisera que des matériaux dont le coefficient de résilience est suffisant au fonctionnement pérenne de la machine. Elle renvoie à l'idée de stabilité des équilibres d'un système. En biologie, la résilience est "la capacité de reproduction d'une espèce animale inemployée en raison d'une ambiance susceptible d'une expansion soudaine si cette ambiance s'améliore" [Husson, 1970]. Elle renvoie au phénomène d'adaptation à un milieu pourtant hostile à une espèce donnée. La résilience s'apparente donc aux idéologies du naturaliste anglais Charles Darwin : "l'adaptation est à la portée des espèces qui peuvent et qui savent s'adapter". C'est ni plus ni moins une question de sélection naturelle dont il s'agit ici. Au sens des sciences humaines, la résilience est définie comme une force morale, la qualité d'un individu qui ne se décourage pas, ne se laisse pas abattre. Mais comment unifier ces définitions ? Comment leur donner une cohérence collective ? Comment trouver les clés qui ouvriraient les portes de la capacité d'adaptation à un système ? N'existent-elles pas déjà dans certaines écoles de la résilience ? Et si l'université existe réellement, comment fructifier ses valeurs ? On se demande si ces définitions ont réellement un sens commun. Pourquoi est-il si délicat d'appliquer un tel concept ?

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Au delà de ses sens, et il est fondamental de le souligner, la résilience peut se rencontrer sous deux formes. L'une, dite "proactive", va s'intéresser au système avant une perturbation, il va offrir des opportunités et accumuler des ressources matérielles et immatérielles dans le but de prévenir le risque. L'autre, dite "réactive", va permettre de réorganiser le système à la suite d'une crise ou d'un dysfonctionnement quelconque afin que celui-ci retrouve un état fonctionnel. Ces deux états sont complémentaires et la résilience n'est totale que si ces deux paramètres sont vérifiés. ✴

II.

Des écoles à l'université de la résilience.

L'expression "écoles de la résilience" est tirée de l'entretien que j'ai pu avoir avec Serge Lhomme, doctorant à l'Ecole des Ingénieurs de la Ville de Paris (EIVP). Sa thèse repose sur le concept de la résilience urbaine et sur l'approfondissement de ses sens. 1.

L'école des structures déformables.

Une expérience appelée "le mouton de Charpy" consistait à observer la résistance d'un barreau entaillé à l'aide d'un outils appelé le mouton-pendule. On parle de coefficient de résilience du matériau, proportionnel à sa capacité de résistance. On discerne assez mal la frontière entre les notions de résilience et de résistance des matériaux, si bien que l'amalgame est souvent fait entre l'un et l'autre. On définit prudemment le coefficient de résilience d'un tel acier comme étant une caractéristique intrinsèque du matériau capable de résister plus ou moins à choc. On parle de "ductilité" d'un matériau subissant une déformation élastique ou bien plastique suivant sa "ductilité". Elastique, le matériau se déforme mais a la fonction de revenir à son état initial à la suite d'un choc -c'est le module de Young- . Plastique, le matériau ne revient pas à son état initial à la suite d'un choc mais ne se rompt pas nécessairement. Il peut avoir subit une déformation mais retrouver un état stable de sa structure. Plus un matériau va être ductile, plus il sera considéré comme résilient face à un choc. Par exemple, lorsque le béton est comprimé il en ressort plus résistant, jusqu'à un point trop brutal, auquel cas le béton se tord et se rompt. 1 L'enjeu de la résilience dans l'école des structures déformables est donc d'identifier le point de rupture d'un matériau afin de lui permettre de l'éviter et de rester stable. On 1 LHOMME S., SERRE D., DIAB Y., LAGANIER R., Les réseaux techniques face aux inondations ou comment définir des indicateurs de performance de ces réseaux pour évaluer la résilience urbaine. Article publié dans "Bulletin de l'Association de géographes français. Géographie (2010) 487-502.

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dira alors qu'un matériau est résistant ou non à un choc et qu'il est plus ou moins résilient. Il y a dans le terme résilience une notion de nuance que l'on ne trouve pas dans le terme résistance. Un objet déformé qui, par conséquent, ne retrouve pas sa forme initial n'est pas considéré comme résistant, mais peut être estimé résilient si celui-ci à trouver un état stable. Autrement dit l'école de l'ingénierie et des structures déformables traduiraient de résilient un objet à un état de stabilité.

Figure 1 : Les sens de la résilience par le prisme de l'école des structures déformables. ✴

2.

De l'école de l'ingénierie à l'école de l'écologie

L'écologie est une science qui étudie les relations entre les êtres vivants et le milieu organique ou inorganique dans lequel ils vivent. Cette discipline incombe d'observer et tirer des conclusions quant aux conditions d'existence et des comportements des êtres vivants en fonction de l'équilibre biologique et de la survie des espèces. Autrement dit, par une approche relevant plutôt du domaine des sciences humaines, c'est aussi l'étude des relations réciproques entre l'homme et son environnement moral, social et même économique. Crawford Stanford [Buzz] Holling 2 , père de l'application de la résilience à l'écologie, défini la résilience comme étant "la mesure de la persistance d'un système et ses capacités à absorber des perturbations et à maintenir les mêmes relations entre les populations ou les différents états du système" 3. Ainsi, il n'est plus question d'étudier des écosystèmes de façon isolés mais en relation avec des systèmes sociaux. On parle alors de système socio-écologique.

2 HOLLING C.S. "Buzz" Docteur en sciences écologiques, professeur à la Ecological Sciences de l'Université de Floride. 3 HOLLING C.S. "Buzz" Adaptive environmental assessment and management. (Editor) London: John Wiley & Sons. 1978.

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La définition s'avoisine de la notion de "retour à l'équilibre" des forces de la physique du monde naturel [Pimm 1984] 4. Son champs d'application est limité aux systèmes linéaires ou non linéaires au voisinage d'un équilibre stable. C'est l'école de l'ingénierie, la "resilience engineering", considérant qu'envisager, concevoir et contrôler un système possédant un équilibre global relève de l'ingénierie5. Ses travaux étaient jugés comme non opérationnels et sa définition de la résilience trop vague. Holling continue ses recherches et s'intéresse aux différents états d'équilibre des écosystèmes comme étant des systèmes dynamiques en associant la résilience à la persistance. Mais cette approche prétendait, à tort, de juger un écosystème résilient par rapport à la persistance de ses espèces et non à leur prospérité. La prospérité apporte la notion de croissance harmonieuse et en abondance en milieu favorable pour la prolifération des espèces avec succès. En effet, si à la suite d'une perturbation, un système persiste sans prospérer c'est qu'il a changé sa nature, alors le système n'est plus considéré comme étant résilient mais comme ayant subit une simple bifurcation [Holling, 1995]. Le leitmotiv de l'école de l'ingénierie est de commencer par envisager une action, la concevoir puis la contrôler.

Figure 2 : Les sens de la résilience par le prisme de l'école de l'ingénierie. ✴

Holling met à jour de sa définition : "la résilience correspond à la capacité d'un système à absorber des perturbations, ou à l'ampleur maximale d'une perturbation qui peut être absorbée par un système avant que celui-ci change sa structure en modifiant les variables et les processus qui contrôlent son comportement" [Holling, 4 PIMM S.L. The Complexity and Stability of Ecosystems. Nature volume 307, 1984 - page 321 à 326. 5 HOLLING C.S., Barriers and bridges to the renewal of ecosystems and institutions. Edited with L. Gunderson and S. Light (editors) New York, NY: Columbia University Press. (1995)

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1995]. L'objectif est de maintenir le système non plus en un point stable mais entre certaines bornes malléables, telles des membranes souples. Dès lors, le concept de résilience n'est plus assimilé à l'idée de retour à l'équilibre mais plutôt d'adaptation dans le but d'évoluer. La résilience tend à s'intéresser essentiellement aux capacités adaptatives et de flexibilité des systèmes non plus linéaires mais dynamique, c'est-à-dire propice au changement, au mouvement.

Figure 3 : Les sens de la résilience par le prisme de l'école de l'écologie. ✴

Ainsi soit-il, dans l'école de l'écologie, est résilient tout système ayant une grande capacité de se "re-configurer" sans provoquer l'effondrement de sa fonctionnalité en relation à sa productivité, son cycle hydrologique, les relations sociales et la prospérité économique. Ne pas "être résilient" est le fait de ne pas disposer des opportunités nécessaire pour enclencher rapidement un processus de "ré-organisation" et de retour à un état fonctionnel. Un des effets indésirables est que, durant cette phase de "ré-organisation", la population ne soit pas averti ou n'est pas conscience de ce qu'implique une telle oscillation, et entraîne, non pas une résilience, mais une totale reconversion ou bien une simple bifurcation du système. ✴

3.

Interpréter le cycle adaptatif perçu par la "Resilience Alliance".

La "Resilience Alliance" est une organisation composée de plusieurs chercheurs internationaux qui se préoccupe des valeurs attribuées à la résilience. On peut dire que leurs études suivent plutôt les idéologies de l'école de l'écologie. D'ailleurs, la tête pensante de la resilience alliance n'est autre que CS. Holling, mentionné plu-

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sieurs fois plus haut et réputé pour la qualité de ses recherches en écologie de la résilience. Selon la "resilience alliance", le modèle du cycle d'adaptation d'un système est dérivé des études comparatives avec les dynamiques des écosystèmes. C'est un outil de pensé qui attire l'attention sur le processus de perturbation, crise et réorganisation, qui sont généralement négligés en faveur de la croissance et de la conservation. En tenant compte de ces processus, le cycle adaptatif offre une représentation plus complète des dynamiques qui lie l'organisation du système, la résilience et les dynamiques. Traditionnellement, l'écologie s'est toujours concentré sur le concept de la succession, qui décris la transition d'un milieu d'un état d'exploitation vers un état de conservation. L'application sur un système urbain consiste à considérer l'état d'exploitation comme étant l'état de "perturbation" dans lequel on va "exploiter" ses ressources pour survivre au déclin. L'état de conservation est celui dans lequel on va accumuler assez de ressources en prévision d'une catastrophe. Ressources pouvant être à la fois matérielle qu'immatérielle, une digue ou un plan marketing de prévention des inondations, par exemple. Le cycle doit se comprendre par une représentation spatiale mais aussi temporelle. En effet, le cycle d'adaptation se déroule en deux grandes phases (ou transitions). La première est souvent comparé à un effet de "foreloop" 6 (ou pro-action) de l'état de croissance et d'exploitation à l'état de conservation. C'est une phase lente et progressive dans laquelle le système va "croître" et accumuler des ressources. La seconde phase est plus rapide, c'est celle du "backloop"7 (ou ré-action) depuis l'état de perturbation ou déclin à l'état de réorganisation et de retour à la fonctionnalité. Ainsi, il apparaît que les cycles d'adaptation se caractérisent dans une hiérarchie mêlant le temps et l'espace. C'est pourquoi les systèmes adaptatifs peuvent, pour un bref moment, générer de nouvelles recombinaisons testées successivement durant la phase proactive de croissance et d'accumulation. Ainsi, cette phase de proaction peut s'avérer très prolifique et déterminante pour un système en quête de résilience.

6 traduction littérale approximative, foreloop = boucle antérieure, ou proactive 7 traduction littérale approximative, foreloop = boucle de contre réaction, ou réactive.

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Figure 4 : Schéma représentant le cycle adaptatif simplifié.

En un sens, cette phase, nous l'avons vu plus lente dans la hiérarchie, fourni un historique permettant un rétablissement, un redressement de la situation de crise. Cette logique de hiérarchie un peu particulière est appelée "panarchie". ✴

4.

La notion de panarchie.

La panarchie, aujourd'hui, est utilisé dans les recherches autour de la résilience pour rationaliser les interactions entre le changement et la persistance, entre le prévisible et l'imprévisible [Resilience Alliance]. Le chercheur américain Holling, déjà cité plusieurs fois, évoque avec pertinence que la notion de panarchie est en quelque sorte une antithèse de la hiérarchie au sens propre du terme, c'est-à-dire comme un ensemble de "règles sacrées". La panarchie ne veut pas dire pour autant "transgresser les règles sacrées", c'est plutôt l'idée de croiser à plusieurs échelles de gouvernance, de temps et d'espace ses règles afin de rendre un système non plus linéaire mais dynamique.8 Dynamique renvoie au fait qu'elles soient en mouvement, malléables, en perpétuelle évolution et se justifient au cas par cas d'un système à un autre. Son étymologie renvoie au Dieux de la Nature Pan de la Grèce antique. Nature qui était définie, dans son sens primaire, comme étant une image d'un changement imprévisible. Notion d'image qui sera reprise très largement au cours de la partie II de ce mémoire.

8 HOLLING C.S., Panarchy: understanding transformations in human and natural systems. Edited with L. Gunderson, (editors) Washington, DC: Island Press. (2002)

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Ce qui distingue la représentation d'une panarchie par rapport à celle d'une hiérarchie traditionnelle, c'est l'importance accordée au cycle adaptatif et les connections entre chaque niveau de compétence. La hiérarchie est linéaire, la panarchie est systémique et cyclique. Les connections sont illustrées par deux cercles de révolution et de souvenir. ✴

Hastà siempre la (r)evolucion ! Quand on entend le mot "panarchie" on pense "anarchie". En quelque sorte, si l'on considère que la panarchie est une politique qui regroupe toutes les politiques et que l'anarchie est celle qui n'en adopte aucune, quelque part c'est la même volonté que de réduire la politique à son sens primaire, celui des interactions entre l'homme et la nature, et les hommes entre-eux. On retrouve très fortement la marque de l'école de l'écologie et de l'étude des socio-écosystèmes dans la panarchie. Mais, selon la "Resilience Alliance", le terme panarchie renvoie plutôt à un modèle évolutionnaire que révolutionnaire. Elle se représente par un schéma "Revolt and Remember" que l'on pourrait traduire par "crise-mémoire" ou plutôt par "proaction-réaction". Ainsi, l'ensemble de la panarchie est à la fois une question de création et de conservation.

Figure 5 : Schéma représentant le cycle adaptatif sous panarchie.

Le système à l'étape "r", c'est l'étape de la croissance et de l'exploitation des ressources. L'étape K est celle de la conservation, état stable qui va emmagasiner et accumuler un certain capital de ressources nécessaires pour subvenir à ses besoins. Oméga représente le système à son état de déclin, de crise ou tout simplement perturbé tandis que Alpha est le moteur d'expérience, c'est la phase de réorganisation. Le schéma représentant deux cercles de révolutions représentant chacun un niveau différent de la hiérarchie spatio-temporel. Le "petit" est le niveau où l'on invente, ex-

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périmente et teste, tandis que le "grand" représente le niveau où l'on applique les expériences, stabilise, conserve et fructifie dans sa mémoire l'historique de ces expériences successives. Deux genres de connexions sont particulièrement importants dans la durabilité des capacité adaptative d'un système. Le premier est celui de la "perturbation" qui va agir au moment où le système est dans sa phase oméga et qui va induire une montée en cascade vers un niveau plus "large" et plus "lent", autrement dit vulnérable. Au moment de sa "résilience", le système empreinte la connexion du cycle panarchique de la "mémoire" qui va agir pour que le système retrouve à nouveau son état d'équilibre. Cet état est atteint d'autant plus rapidement si l'historique lié aux épreuves endurés est riche afin de fournir les éléments nécessaire pour retrouver un état fonctionnel. Ainsi, le plus haut niveau hiérarchique de la panarchie contribue à la fabrication et l'accumulation de la mémoire du plus bas [Holling, 2002]. ✴

5.

Une université en faveur de la résilience... urbaine.

Quand le concept de résilience est appliqué à la ville on parle de résilience urbaine. C'est un argument rhétorique, un terme qui fait "érudit" sous lequel, comme il est polysémique, ses sens peuvent être contradictoires. Le concept de la résilience urbaine serait en quelque sorte une université qui accueillerait les différentes écoles détaillées plus haut. A l'instar de la ville et de ses caractéristiques socio-techniques complexes, la résilience urbaine est un concept complexe assez difficile de mettre en oeuvre si ce n'est en lui accordant une approche holistique par une vision systémique de la ville. Notre système est à présent celui de la ville. Précédemment, nous avons vu qu'il y avait plusieurs écoles de la résilience. Je suis parti de l'hypothèse que la résilience appliquée à l'urbanisme pouvait jouer le rôle d'université de la résilience dont le but étant d'en sortir des théories auxquels les conclusions ne seront pas contradictoires les unes envers les autres. L'université, dans laquelle on retrouve nos écoles des structures déformables, de l'ingénierie et de l'écologie détaillées plus haut, aurait pu être la clé qui ouvre la porte au processus de capacité d'adaptation. Mais, il s'est avéré que, d'une base de l'école de l'écologie, l'université tend à d'autres significations encore. Ce que je pensais être l'addition des prismes des écoles précédentes, l'université de la résilience apparaît comme vecteur de nouvelles notions jusqu'ici encore non exploités (cf. Figure 6).

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Ainsi, on voit apparaître la nouvelle notion d'imagibilité. Celle-ci appartiendrait à une toute nouvelle école de la résilience que nous pourrions appeler "l'école de la prise en compte du risque". Par conséquent, cette notion fait partie intégrante de l'université de la résilience, dont nous prendrons le soin de la détailler au cours de la partie II de ce mémoire, consacrée à l'hypothèse que l'imagibilité du risque soit un facteur de résilience urbaine. Finalement, si l'on devait ne retenir qu'une seule définition de la résilience : est considéré comme résilient, tout système capable de réagir à une situation de crise et d'être conscient des perturbations auxquels il est susceptible d'être touché. Autrement dit, la résilience est une thérapie polysémique suivie par un système qui cherche à retrouver ses moyens de prospérité ou bien à faire en sorte de ne jamais être perturbé. C'est à l'homme de trouver les outils de mitigation, des techniques et des usages, nécessaires à la prise en compte d'un ou de plusieurs risques déterminés.

Figure 6 : Les sens de l'université de la résilience. ✴

III.

La révélation du paradoxe des sens. 1.

Hypothèse #1.1 : résilience urbaine = renaissance.

Bien plus que l'on ne peut l'admettre, l'humanité n'est pas engagée à changer le monde a une fin déterminée. L'humanité s'adapte, répondant à des forces extérieur

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au delà de notre contrôle, cherchant à survivre, dans le but de préserver quelque chose, de maintenir une certain niveau de fonctionnalité et de confort, un cadre de vie agréable ou du moins propice à la vie urbaine. En réalité, le management adaptatif est pour la planification urbaine la méthode la plus répandue si l'on se place sur un temps long. En effet, lors de notre entretien, Serge Lhomme affirmait : "si l'on dit que la résilience en fin de compte c'est s'adapter sur le temps long et persister, alors toutes les villes sont résilientes. Elles ont toutes à différentes époques et sur des temps plus ou moins longs dues affronter des séismes, des incendies, pratiquement toutes, des aléas industriels maintenant. Et finalement elles sont toujours là, certaines décroissent, la plupart continue leur croissance. (...) Afin de définir une ville résiliente, il faut plutôt commencer à trouver des villes qui ne sont pas persistantes, pour procéder par élimination en quelque sorte. Elles sont rares pour celles qui ont disparus mais très nombreuses pour celles qui n'ont pas prospéré." ✴

i.

A la recherche des cités perdus.

De l'an 1100 à 1800, il n'y aurait eu que 42 villes disparues. Car si le nom d'une ville a un jour été inscrit sur une carte ou mentionné dans des ouvrages ou hiéroglyphes etc. c'est qu'elle appartient à une certaine histoire. Parmi les rares cités disparues, hormis les villes fantastiques oxfordiennes de JRR Tolkien, L. Carroll ou encore P. Pullman, on retient des noms de cités tels que Zeleia, Tamnum, Novioregum et Saticula. Souvent située chronologiquement avant JC et dans l'espace entre l'empire Byzantin, Gallo-Romain, Perse ou Assyrien, ces villes étaient considérées comme de fortes puissances belliqueuses. Pourtant il n'en reste rien, si ce n'est quelque part leurs noms inscrit dans des ouvrages. D'après de récentes études fascinantes à la recherche des cités perdus, certains pensent que la ville actuelle de Sant'Agata de Goti, en Campanie (Italie), serait bâtie sur les ruines de Saticula. Alors, ville disparue ou ville remplacée ? Le remplacement et la persistance sont-ils des formes d'adaptation et de résilience ? Qu'en est-il de la renaissance d'une ville après une très forte perturbation, est-ce-que le simple fait de renaître de ses cendres permet de prétendre à une ville résiliente ? Les villes persistent quoi qu'il arrive, que ce soit dans les textes, dans les arts picturaux ou plastiques, dans les souterrains, dans les ruines, dans les âmes et mémoires, mais se renouvelle continuellement. Est-ce une question d'adaptation que de se re-

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nouveler ? Le renouvellement par tabula rasa n'est pas une adaptation dans la mesure où il n'y a absolument plus rien à adapter, si ce n'est que des ruines. Si le sol est une ruine et que ses habitants ont tous déserté les lieux ou morts par la guerre ou autres perturbations, alors on ne peut pas parler de phénomène de résilience. Il y aura certes une mémoire du site, comme c'est le cas pour l'île de Delos dans les Cyclades grecques qui est aujourd'hui un immense site archéologique. Néanmoins, comme tous les sites archéologiques, Delos est dédiée au tourisme et à la mémoire d'une époque glorieuse. La persistance est-elle réellement synonyme de résilience quand il s'agit de cité ? La réponse est non. Quoi qu'il en soit, cette île des Cyclades est particulière car il y était interdit de naître ou de mourir. Longtemps inhabitée, on pourrait penser que sa nouvelle vocation touristique lui donne un second souffle. Elle persiste dans l'imaginaire des touristes. La résilience urbaine implique-t-elle une "habitation" ou une simple occupation dès lors que le territoire est considéré comme "fonctionnel" ? Dans la même lignée, nous pourrions citer le site archéologique de Troie Hissarlik en Turquie, le sanctuaire historique de Machu Pichu au Pérou et même Auschwitz en Allemagne considéré comme terre pour le "devoir de mémoire". Tous sont inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO et sont aujourd'hui déserté de la population mais envahit par les touristes. La résilience d'une cité est-elle réelle si le site n'est pas habité, ou le simple fait qu'il fonctionne lui permet de prétendre à une résilience ? Être au patrimoine de l'UNESCO n'est pas seulement un label, c'est tout un processus de renouvellement urbain qui est mis en jeu. Le tourisme grandissant il faut prévoir les infrastructures pour les accueillir. Cela implique routes, hôtels, restaurants, équipements, loisirs, etc. L'UNESCO serait donc une sorte de promoteur de la résilience urbaine à la faveur de la mémoire d'un site. (cf. Figure 7) ✴

ii. Pompei 79, Londres 1666 & Chicago 1871 Pompéi, ville dans la province de Naples (Campanie, Italie) est sans doute l'exemple le plus merveilleux d'une ville qui a su renaître de ses cendres. En 79 la cité rayonnante de Pompéi, alors appelée "Terre des Dieux" pour sa fertilité, sa situation géographique stratégique proche de la mer, est entièrement ensevelie par les cendres de l'éruption volcanique spectaculaire du Mont Vésuve. Pourtant, aujourd'hui Pompei est une ville moyenne d'un peu plus de 25.000 habitants.

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Plus tard, on a vu Londres renaître de ses cendres après l'incendie ravageant la ville entière en 1666. La ville prestigieuse en profitera pour monter un empire faste et glorieux mais respectant les anciens plans de la cité avant la crise. Un autre exemple répandu, celui de Chicago, après le violent incendie de 1871. Son centre-ville et des quartiers nord jusqu’à cinq kilomètres de la rivière disparaissent littéralement de la ville. Tout est à reconstruire. À l’image de Babylone, Rome et Londres, Chicago va aussi renaître de ses cendres en se servant de cette catastrophe comme levier de développement urbain, une opportunité incroyable pour redessiner la ville et expérimenter de nouvelles techniques constructives 9 . De cette reconstruction naît "l'Ecole d'architecture de Chicago", véritable laboratoire d'expériences architecturales et urbaines, où techniques innovantes et architectures vont se combiner afin de réaliser les premières constructions en hauteur. Ce ne sont pas uniquement des expériences architecturales, comme le font penser l’apparition des hauts buildings, mais aussi urbaine notamment avec la conception d’un boulevard à étages, des réseaux souterrains, etc. Ainsi, c'est la catastrophe qui a entraîné un bouleversement non seulement dans les mentalités mais aussi dans les pratiques techniques et l'envie de faire "mieux qu'avant". Autrement dit, c'est le désir profond de rebondir et ne pas simplement sauter sur soitmême. Il y a l'idée cachée d'avancer derrière le verbe "rebondir" qu'il n'y a pas dans le verbe "sauter". Est-ce que rebondir et renaître de ses cendres sont synonyme de résilience ? Pas tout-à-fait, ou en tout cas ces sens ne sont qu'une partie de la définition holistique de la résilience. ✴

iii. "Hiroshima Mon Amour" [Alain Resnais, 1959] Les villes japonaises de Hiroshima et Nagasaki sont tristement célèbres pour leur bombardement atomique. Les villes anéantis, réduites à néant. Ses habitants ont été emporté par l'impact direct de la bombe ou sur le temps long par les expositions radioactives. Néanmoins, elles n'ont pas été abandonnées, au contraire, à l'instar d'une Chicago incendiée et totalement renaît de ses cendres, Hiroshima et Nagasaki compte aujourd'hui respectivement 1.171.640 et 442.399 habitants ! En 1940, le recensement indiquait 344.000 habitants pour Hiroshima. C'est une véritable renaissance exponentielle, Hiroshima est la capitale de la préfecture du même 9 CASTEX Jean, Chicago 1910-1930 : le chantier de la ville moderne - ed. La Villette - Paris, 2009 - p. 34 et 35

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nom, des projets de reconstructions dès l'après Seconde Guerre Mondiale et sera proclamée "Cité de la Paix" et patrimoine mondiale de l'UNESCO. La renaissance de Hiroshima est d'autant plus frappante qu'aujourd'hui la ville représente l'un des principaux centres industriels et portuaires de l'ouest du pays. Notamment grâce à l'implantation des usines automobile Mazda et l'expansion urbaine par la méthode de "polders" très prisée au Japon. De même, Nagasaki suit le même sort. Une incroyable histoire de cité portuaire et d'explosion urbaine par les chantiers de polders et des industries Mitsubishi Heavy, fort pôle mondial de la construction navale. Ses "parcs de Paix" et ses sauvegardes de décombres et de ruines sont les signes que Nagasaki a encore besoin de se souvenir de l'attaque. Ils sont aussi "labélisés" patrimoine mondial de l'UNESCO. On pourrait voir ces décombres comme les trophées de sa renaissance. Un devoir de mémoire ou plutôt un devoir d'oublier car jamais ces deux japonaises ressuscitantes n'auraient pu s'éteindre atomisées. ✴

Ainsi, ces deux villes dévastées ont bien rebondi, c'est une histoire tristement belle de renaissance urbaine et de désir profond de persistance. Mais de là à en conclure que Hiroshima et Nagasaki soient résilientes on en est très loin. Les villes ont été littéralement dévastées, réduis à néant supprimant la totalité de ses habitants ! Une véritable tabula rasa. Evidemment, les villes avaient perdus toutes traces de leur fonctionnalité si ce n'est quelques réseaux et infrastructures de-ci de-là, des brigues de ressources, une poignée de survivants. Cet exemple visait plutôt à souligner la motivation ultime du gouvernement japonais a se relever de l'attaque américaine sans précédent. Le Japon a prouvé sa "non-vulnérabilité" en révélant sa force morale, sa qualité est de ne pas s'être découragée, ne pas se laisser abattre. Ces notions sont propres à l'école de l'écologie de la résilience. En quelques sortes, c'est plutôt une belle histoire de résilience urbaine réactive tout simplement. Le Japon a réagit post-crise mais en même temps, qui aurait pu penser qu'un jour un pays soit assez fou pour attaquer un autre par l'équivalent de 70.000 tonnes de TNT ! Aucun pays ne peut-être résilient, au sens "invulnérable", à cette menace. Ainsi, n'est pas invulnérable tous pays résilient et vice versa.

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Figure 7 : Possibilité de cycle adaptatif correspondant à l'hypothèse #1. ✴

2.

Hypothèse #1.2 : résilience urbaine = renaissance endogène. "Grow , Grow like tornado Growing from the inside, Destroying everything through, You destroy from the inside. " (Jonsi, 2010)

New-Orleans Betsy 1965 & Katrina 2005 Betsy est un ouragan des années 1965 qui a causé la mort de 76 personnes, coûté 1,42 milliards de dollars à l'époque, ce qui reporté à l'inflation actuelle cela correspond entre 10 et 12 milliards de dollars (2005 USD). En tout, près de 165.000 logements sont inondés dont l'intégralité du quartier français populaire de Tremé. Le Programme de Protection des ouragans de la U.S. Army Corps of Engineers s'est créé en réponse à Betsy. Le Génie Militaire a construit de nouvelles digues et restauré les canaux de la Nouvelle-Orléans qui étaient conçus et dimensionnés pour résister à une tempête plus forte et plus rapide que Betsy de catégorie 3. Mais ceux-là ont échoués face à le récent ouragan dévastateur de Katrina en août 2005. Plus de 1800 personnes sont emportées sous les effets de l'ouragan et les inondations n'ont jamais

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eu un tel impact économique pour le pays, s'élevant à 81 milliards de dollars (2005 USD). Plus de 140.000 personnes ont dès lors choisi de quitter la ville. D'après S. Lhomme, concernant la Nouvelle-Orléans, "étant en déclin avant et après le passage de Katrina, certains pensent que la catastrophe, aussi dramatique soit-elle, serait une opportunité pour que les choses bougent enfin. Cela est dramatique de réfléchir ainsi, mais d'une certaine façon... la pensée est légitime." Persister et renaître de Katrina, voilà le leitmotiv de nombreux chercheurs à travers le monde entier qui observent la Nouvelle-Orléans comme dans un laboratoire pour expérimenter les valeurs de la ville résiliente. Les capacités résilientes de la ville sont très intéressante à analyser d'autant plus qu'elle détient une très forte identité culturelle. Elle a bénéficié d'une incroyable solidarité des "survivants" de la tempête, car c'est ainsi qu'on les nomme, ce sont des rescapés. Afin de comprendre les mécanismes mis en oeuvres pour la renaissance de la Nouvelle-Orléans, une série télévisée américaine 10 est consacrée au quartier français de Tremé. Pour le synopsis rapide, l'histoire commence trois mois après la catastrophe, un timing parfait qui correspond pratiquement à l'arrêt de diffusion d'information des médias sur les blessures de la ville. Entre reportage et fiction reconstitués, c'est sans doute le meilleur témoignage qu'il puisse être fait concernant la gestion post-crise. Du moins, c'est un rapport suivi et complet, en temps réel et au plus proche de la population de Tremé. Tous les détails comptent tout comme tous les sens du terme "résilience" sont importants à considérer. Le quartier, mondialement reconnu pour ses brass band et leur musique soul/jazz/funk, sa nourriture, ses traditions de défilés "Second Line" pour les mariages, funérailles ou juste pour faire la fête lors d'occasions en tous genres. Ce sont tous ces détails qui font la force des habitants rescapés qui, par un élan naturel de solidarité, vont vouloir reconstruire la ville. Coûte que coûte, l'ambition est de continuer, même sur une terre dévastée, à défiler pour le meilleur et pour le pire et pour rien au monde ils ne laisserait leur filer sous les doigts une telle richesse culturelle qui n'a pas son pareil. Parmi les nombreux témoignages, on retient la toute première de la série Tremé, celle d'une interview réalisée par une chaîne anglaise et recueille les propos précieux d'un fervent défenseur des valeurs de la Nouvelle-Orléans. (cf. Annexe #1).

10 TREME, créée par David Simon en 2010, série américaine diffusée sur la chaîne ABC.

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Cette interview nous prouve à quel point il y a un détachement et un pragmatisme lassent de la part d'une personne extérieure à la ville. L'anglais ne comprend pas un tel amour et attachement pour une ville qui, de toute façon était en déclin depuis déjà bien longtemps, alors pourquoi persister ? Parce-que c'est le propre de l'urbain que de vouloir persister dans son identité, et plus celle-ci est forte et riche, plus on veut la préserver. Tous ces termes-là : "préservation", "persistance", "mémoire", "imaginaire", "renaissance", "ambition", "solidarité", "force", "adaptation", autant de sens qui participent à la définition holistique de résilience. Mais ceux-ci ne sont pas de la résilience, ils permettent sans doute une aide à la réaction de la population-même de vouloir s'en sortir, mais encore faut-il le pouvoir, et la tâche est rude. Finalement, si l'on se place sur une résilience, en terme de fonctionnalité, l'enjeux n'est pas de persister sur le temps long mais c'est que durant ce temps long, suivant les différents aléas auxquels la ville aura dû faire face, elle aura su et pu garder une même identité, une même structure, et elle aura surtout continuellement assuré une continuité de vie fonctionnelle à la suite d'une perturbation quelconque.

Figure 8 : Possibilité de cycle adaptatif correspondant à l'hypothèse #1.2. ✴

3.

Hypothèse #2 : résilience urbaine = décroissance.

Si l'on choisit la définition de la résilience urbaine comme étant la capacité d'une ville à s'adapter face aux perturbations intrinsèques auxquels elle est victime,

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alors parfois la solution la plus saine est celle d'un retour en arrière pour mieux appréhender l'avenir. La décroissance urbaine n'est pas nécessairement synonyme de régression sociale ou technique. Au contraire, la désurbanisation d'une ville peut être perçue comme un facteur d'aide à la résilience urbaine. Prenons une ville subissant une perturbation quelconque, celle-ci réalise un naturel retour en arrière mais fructifie cette prise de recul pour anticiper son avenir. Un bel exemple de résilience, mais est-il envisageable à toutes les échelles et à tous les systèmes ? Quels territoires peuvent-ils sortir plus forts d'une crise ? Et quels sont ceux qui n'en sortiront jamais ? Cette hypothèse n'est, de fait, pas applicable à n'importe quel système ni à n'importe quelle perturbation de ce système. D'une façon générale, les causes de la décroissance urbaine sont multiples : désindustrialisation, immigration, crise financière, le couple faible taux de natalité et vieillissement de la population, les instabilités géopolitique, économique et sociale, catastrophes naturelle et technologique, etc. Autant de dysfonctionnements et perturbateurs des faits urbains, des urbanités. "Think less but see it grow Like a riot I'm not easily offended It's not hard to let it go From a mess to the masses." (Lisztomania - Phoenix, 2009). On s'intéresse ainsi de plus en plus au phénomène dit de "shrinking cities", littéralement traduisible par "les villes rétrécissantes". Ces cinquante dernières années, d'après les dernières recherches de l'alliance shrinking cities 11 , on estime que 370 villes de plus de 100.000 habitants ont perdu chacune 10% de leur population. Ce phénomène est d'autan plus important car il ne cesse de croître. On retient depuis leur site Internet : "entre 1950 et l'an 2000, le nombre de shrinking cities a augmenté de 330%, parmi lesquelles celles de plus de 100.000 habitants ont augmenté de 240%." 12Ainsi, contrairement à n'importe quels scénarios prospectifs, la tendance de croissance urbaine n'est pas globale. Elle n'est, pour certaines villes, ni constante ni accélérée mais décroissante. D'ailleurs, on décompte plus de villes rétrécissantes que de "boomtown". En réalité, tout dépend du référentiel dans lequel on se place, par exemple en Inde ou au Bangladesh, le phénomène d'explosion urbaine représente l'unique préoccupation des pays (cf. Annexes #1).

11SHRINKIG CITIES, disponible sur Internet via l'url : www.shrinkingcities.com. [consulté en sept. 2011] 12 OSWALD P., REINIETS T., Atlas of Shrinking Cities - Ed. Hatje Cantze, (2006)

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Etats-Unis, Allemagne et Italie sont sur le podium du nombre de villes en rétrécissement. Depuis 1990, ce phénomène touche également la Russie, l'Ukraine et le Kazakhstan, puis, plus tard le Japon et l'Afrique du Sud. Il touche aujourd'hui la plupart des villes occidentales, dont Saint-Etienne et bientôt Mont-de-Marsan. La France a pourtant a un solde migratoire positif et un taux de natalité assez élevé pour lui permettre un renouvellement démographique (2,1). 13 ✴

Detroit, Michigan (USA) Richard Florida, chercheur-géogrpahe et professeur en urban studies dans plusieurs université du nord américain, a réalisé une étude 14 à la fois passionnante et désorientée sur le thème des bienfaits cachées des perturbations sur plusieurs villes du nord américain telles que New York, Charlotte, Détroit et Las Vegas. Est-ce-que la ville industrielle américaine dispose au XXIe siècle d'assez de ressources pour faire preuve de résilience et retrouver son dynamisme ? L'idée est de dire que les villes en déclin peuvent rebondir en se rétrécissant est très à la mode. On veut être plus autonomes et moins dépendants des fluctuations financières, reporter le niveau d'infrastructure et de logement par rapport à la population restante. Mais la plupart du temps, ces concepts de planification de rétrécissement ont apporté plus de préjudice que d'amélioration du cadre de vie. Des initiatives menées depuis les années 1950 pour "nettoyer" les quartiers, assembler et récupérer les terres, et relocaliser la population au nom de la revitalisation ont été un vrai désastre. D'après l'urbaniste Roberta Brandes Gratz : "now comes the theory that the salvation of distressed cities is to once again shrink, as if shrinking had been tried before and succeeded somewhere but who knows where ? Can anyone point to one city, just one, where any of these 'renewal' schemes have worked to regenerate, rather than further erode, a city ? Just one." En effet, aucun retour d'expérience n'existe pour prétendre de la pertinence de tels méthodes. Des habitants jetés de chez eux, des quartiers détruis, c'est tout un patrimoine architectural du début du XXe siècle qui est rasé. Certains habitants ne voulaient absolument pas quitter leur quartier, les écoles pour leurs enfants, leur identité tout simplement était en jeu.

13 OSWALD P., Shrinking Cities : International Research. Ed. Hatje Cantz. (2005) 14 FLORIDA R., "How the Crash Will Reshape America, The Last Crisis of the Factory Towns", article publié par le magazine américain The Atlantic. mars 2009.

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Pourtant, la notion de shrinking cities était alors devenue une couverture pour les promoteurs intéressés par un effet "top-down". Ce-dernier vise à répartir globalement le portefeuille entre les différentes possibilités de placement, puis, à l'échelle de la parcelle, sélectionner les titres qui conviennent le mieux. C'est une gestion du territoire qui met l'accent sur le bénéfice à grande échelle macro-économique, avant de s'intéresser à l'habitant. Ironiquement, la une du Telegraph, journal britanique, titrait : "U.S. Cities May Have to Be Bulldozed to Survive." Cependant, les défenseurs du concept de shrinking cities s'intéressent d'une toute autre façon aux anciennes villes industrielles. Les histoires du déclin et de la récente tentative de renaissance de la ville de Détroit, Michigan (USA) sont un bel exemple. Pour le contexte, la ville, depuis 1970, a vu sa population passer de plus de deux millions d'habitant à seulement sept cent mille. Ainsi, elle a perdu l'équivalent de la population totale de ville comme Compiègne (60), Saint-Ouen (93) ou Rosny-sous-Bois (93) chaque année pendant trente ans. Ces quelques 43.000 habitants émigrent du fait de plusieurs phénomènes perturbateurs. La fermeture des usines General Motors qui autrefois offraient à la ville le nom de Motor-City, véritable capitale de l'automobile, le taux de criminalité très élevé (le plus fort du pays), la périurbanisation, la ségrégation raciale, etc. Autant d'éléments successifs propices au déclin d'une ville. Les efforts de renouvellement urbain par le principe de rétrécissement ont un succès auprès des anciens quartiers uniquement si projet est conçu en coopération avec les habitants, sur le principe de communautarisme "à la hollandaise" (cf. Annexe #1). Si bien qu'aujourd'hui on trouve énormément de jardins ouvriers sur Georgia's Street à Détroit, le quartier de Greenwich Village à New York, la périphérie nord de Boston et le village allemand Columbus, autant de projets qui ont permis aux habitants de contrer avec succès le schéma de renouvellement urbain de type "top-down". Ainsi, plutôt que de laisser aux acteurs habituels la maîtrise d'ouvrage d'un projet, il semblerait plus intelligent et approprié d'habiliter les résidents-mêmes d'en être les architectes et de miser sur de l'auto-gestion basée sur un élan de communautarisme, offrant une réelle qualité du renouvellement de l'espace. D'après Jane Jacobs 15 , philosophe de l'architecture et de l'urbanisme des années 1950-1960, celle-ci prêchait déjà la bonne parole de ses nombreuses observations : "It generates revitalization by empowering and harnessing the creativity of people who live and work in the neighborhood. It does not cost an arm and a leg, and it 15 JACOBS J. Death and Life of Great American Cities - 1961

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works." Et quand R. Florida lui demandait, à la suite de l'attaque terroriste du 11 septembre sur les Tours Jumelles de Manhattan, comment pensait-elle que la zone serait reconstruite, Jane Jacobs repondait : "You're asking the wrong question. It's not what I would do or anyone else would do for that matter. The key is to engage the residents of the area, the business owners, the shopkeepers, the workers and the commuters. They're the ones that can show the way to rebuild." Citation à laquelle nous aurions pu rajouter : "And it'll works".

Figure 9 : Possibilité de cycle adaptatif correspondant à l'hypothèse #2. ✴

Néanmoins, selon Hervé Juvin et son ouvrage "L’occident mondialisé, controverse sur la culture planétaire", si la décroissance urbaine permet d'atteindre une certaine résilience urbaine, la société développerait une culture de l'individualisme. Un extrait de son analyse : "la question de l’accès aux biens vitaux va dominer le monde qui vient, avec la perspective raisonnable de biens réel rationnés, et d’une explosion des prix de la vie (…) Nous en revenons au monde de la première mondialisation. La richesse des biens réels redevient la première richesse. Et la culture sera culture de la rareté, culture de l’épargne et de la sauvegarde, culture du respect, de l’abstention, de la modération. (…) Monde compté, petit limité ; il n’y a en aura pas pour tous (…) La culture de l’individualisme, c’est-à-dire d’une extrême liberté dans l’emploi de l’espace public et dans l’appropriation privées de biens communs, se

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heurte à ce monde fini (…) La culture-monde adresse des désirs infinis à ce monde fini, il est exclu que tous disposent des moyens de leurs désirs, il faudrait neuf planètes pour faire vivre la population mondiale selon les standards californiens. En cela aussi la culture monde est coupable de la disparition du monde." Les conséquences d'une décroissance urbaine ne sont donc pas prévisible. Parfois, elle va induire une prise de pouvoir de des promoteurs spéculant sur un top-down avantageux, à d'autres c'est une culture de l'individualisme face au retour de la pauvreté et de la rareté des ressources et encore un scénario sera celui qui semble aujourd'hui fonctionner à Détroit, celui du communautarisme. Bien que l'école de l'écologie ne cherche pas la stabilité des équilibres mais plutôt un système dynamique malléable et flexible, peut-on considérer comme résilient tout système "instable" ? L'instabilité, une sorte de flexibilité imposée, amplifiée, augmentée ? ✴

4.

Hypothèse #3 : résilience urbaine = flexibilité imposée. i.

L'inspiration des modèles du Sud pour se rendre plus résilient ?

Les favelas brésiliens et autres bidonvilles indiens sont-ils les territoires les plus résilients au monde ? Leur instabilité politique, économique et social, basé sur l'intelligence de la débrouillardise, de la magouille, une hiérarchisation de l'informel, leur vaut au moins le triste privilège d'être "flexible", mais sont-ils résilients pour autant ? Est-ce que le fait de baigner dans la vulnérabilité rend un système plus àmême d'affronter une perturbation ? La réponse est oui, mais cela dépend de l'ampleur de la perturbation. Tel un effet d'Archimède, les villes de l'auto-construction sont immergées dans l'eau de la vulnérabilité et ne ressentent plus les effets et pressions des perturbations. Leur société est capable de s'adapter "à toute les folies" car ces dysfonctionnements font partis intégrantes de la fonctionnalité de leur quotidien. Leur "état stable" est celui de l'instabilité. Alors, cela fait-il de ces villes de l'informel une source d'inspiration pour nous autres occidentaux avides de résilience ? Nous autres occidentaux qui ne cessons de complexifier nos systèmes et sous-systèmes socio-techniques, écologiques, économiques, géopolitiques, nos usages, nos mentalités. Tout y est toujours plus sophistiqué et donc plus déréglable, l'avenir de nos villes serait-il entre les mains des prêcheurs de la décroissance ? Devons-nous envisager une démondialisation et appliquer un modèle basé suivant l'intelligence de la débrouillardise afin de décomplexifier notre système et rebondir ?

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L'analyse de renversement radical de la situation mondiale de Hervé Juvin est-elle un scénario à ne pas négliger, voire même sérieusement envisager ? Selon Serge Lhomme, c'est beaucoup plus compliqué que cela : "effectivement quand on complexifie, on a tendance a créer, pas de la vulnérabilité intrinsèquement, mais on génère des dépendances qui peuvent induire des événements majeurs. Le risque naturel étant un des éléments naturels qui peut alimenter tout ça, la probabilité de créer de la vulnérabilité est faible. D'où l'intérêt d'analyser la ville en tant que système complexe. Mais justement, la résilience naît du paradigme de cette complexité. C'est-àdire qu'à partir de celle-ci, comment on fait pour lutter contre des événements qui sont imprévisibles ? Comment on peut persister en créant des choses qui reste complexe et aléatoire ? Par contre, ce qui est juste c'est que c'est plus facile d'être résilient quand on est pas complexe. La résilience n'est pas qu'un concept positif. L'exemple simple des pays en développement. Economie instable, habitat moins résistants mais peuvent faire face à des catastrophes. C'est pourquoi souvent on entend dire, si vous voulez voir une ville résiliente, allez voir du côté des logements informels. Pour contrer la vision positive de la résilience, elle parfois synonyme de décroissance. Des maisons sans portes ni fenêtre facilite l'entrée et l'évacuation d'eau en cas d'inondation. On voit des exemples d'architectes aujourd'hui qui s'inspirent de ça dans le dessin de leurs bâtiments en France. Il y a pleins d'autres exemples du même type et tout ça constitue des formes d'organisations résilientes. La résilience est un concept complètement neutre qui dépend sur quel système on l'applique. Mais du coup, ça ne veut pas dire qu'il faille privilégier tel ou tel système. La résilience n'a pas de finalité, la résilience ne pose pas de question éthique. C'est un questionnement sur la persistance des éléments et comment on peut persister face à des événements extrêmes ou face à des événements complexes. Ce qui est différent. On peut avoir quelque chose de tout petit mais de très complexe qui provoque quelque chose de fort ampleur de dysfonctionnement. La vulnérabilité représente-t-elle le maximum de choc que l'on peut encaisser ou pas, la résilience est-elle l'inverse, on ne sait pas. Tout dépend de l'échelle de temps à laquelle on se place."

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Figure 10 : Possibilité de cycle adaptatif correspondant à l'hypothèse #3.

Ainsi, on peut continuer à croître avec un minimum de ressources. Imiter les mécanismes de la nature, les mécanismes de croissance économique, politique et sociale "low cost - low tech - locaux" permettant plus facilement la résilience car le système serait moins "complexe" et donc moins "déréglable". Mais cela ne veut pas dire que, si ces imitations de la nature peuvent permettre la résilience, que les deux sont synonymes. La résilience n'est pas toujours une question de mécanisme du cycle naturel. Et surtout, la résilience n'est pas quelque chose de générique, elle ne s'applique pas de la même façon n'importe où. ✴

ii. La résilience inattendue ? La résilience se retrouve parfois dans les systèmes les plus inattendus comme le désert qui fluctue en rythme avec les précipitations et ce, sans tendance globale.16 Finalement, cette hypothèse pourrait nous conduire à l'idée que la résilience urbaine est aussi une sorte de sauvetage d'une ville ou d'un pays entier in extremis. Dans la mesure où Détroit était en déclin, il lui fallait un coup de pouce pour se relever, ce sont ses habitants qui aujourd'hui réinvestissent le territoire. La Nouvelle-Orléans est en déclin et pour elle aussi, dans un autre registre, son coup de pouce est 16 LAMBIN E. , Terre sur un Fil. Ed. Le Pommier (2004).

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endogène, la ville renaît de l'intérieur par la solidarité de ses survivants et de ses admirateurs, de peur de perdre l'identité forgée à travers des épreuves communes durant une histoire riche tant sur le plan culturel que humain. Sans doute l'avenir de la triste faillite de la Grèce, des indignés Espagnols et autres shrinking cities d'Allemagne se jouera entre les mains de grands investisseurs Quataris, des Emirats, de Chine ou même d'Inde qui adorent "sauver le monde in extremis". De nos jours, ce sont eux qui détiennent le portefeuille du monde. Et ils réinvestissent sur absolument tout et n'importe quoi, on les voit racheter des clubs de football comme les clubs de Manchester City, Arsenal ou Paris Saint Germain, trois grands clubs qui étaient en déclin et qui revivent en tête de leur championnat respectif aujourd'hui. Des banques, des investissement immobiliers (hôtels, palaces), bref, tout ce qui aujourd'hui semble en déclin, les quataris répondent présents pour un sauvetage in extremis. Déclin puis renaissance, retour en arrière puis rebondissement, perturbation puis retour à la fonctionnalité, etc. Nous pourrions citer tous les sens du concept de la résilience et nous verrons que cette hypothèse est tout-à-fait "légitime". Mais une telle hypothèse de "sauvetage in extremis" ne peut pas nous satisfaire. C'est encore une de ces analogies que l'on pense pertinente mais uniquement parce-qu'on a pas voulu, ou pas pu, essayer de la comparer avec d'autres hypothèses. Celle-ci étant en total contradiction avec la première, qui nous le rappelons était le fait de "renaître de ses cendres", on ne parlait absolument pas de rebondissement après déclin mais d'une véritable renaissance après tabula rasa. Une belle nuance, encore une fois. Cependant, ces trois hypothèses conduisent à plusieurs points commun. Parmi les plus récurrentes on recense les notions de solidarité, de ne pas s'être laisser abattre, c'est le besoin de comprendre et de garder en mémoire un tel déclin pour mieux appréhender l'avenir. C'est peut-être une sorte de "culture du risque" que la population développe au fur et à mesure des épreuves communes de son histoire et qui participe aussi à son identité. Plus un système emmagasine un historique lié aux perturbations, plus il en a conscience et s'adapte en conséquence. (cf. Figure 10)

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Figure 10 : Essai de somme des différentes hypothèses de cycle adaptatif, tentative de construction d'une "courbe idéale" représentative de l'université de la résilience urbaine, elle-même symbole de la culture du risque.

Quoi qu'il en soit, c'est la théorie que nous allons tenter de défendre durant le reste de ce mémoire. Est-ce que l'image du risque permet de catalyser le processus de résilience urbaine ? Une ville serait donc résiliente une fois qu'elle aurait pris connaissance du risque, d'en avoir conscience, de l'accepter et vivre avec son image ancrée dans sa mémoire ? Alors, existerait-il une école du risque ? Comment y enseigne-t-on la résilience urbaine ? ✴

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I I Imagibilité et culture du risque, facteurs de résilience urbaine ? Cette partie sera entièrement consacrée à la conscience du risque et aux qualités d'apprentissage et d'acceptation de celui-ci. Il faut alors comprendre ce que représente le risque et comment est-il perçu par la société. On parlera de "société du risque" et de différents degrés d'appréhension du risque avant son acceptation. Autrement dit, comment sont perçu les par la société ? Enfin, durant la seconde partie, nous aborderons la résilience urbaine par le prisme de l'imagibilité, approche expérimentale par analogie aux recherches menées par le sociologue et urbaniste américain Kevin Lynch. Cette approche nous permettra de déterminer si la théorie de l'imagibilité du risque facilite, voire catalyse, le processus de résilience urbaine proactive. Qu'est-ce que la société du risque ? Pourquoi est-il si hasardeux de s'immiscer dans l'apprentissage du risque ? Et d'ailleurs qui, aujourd'hui, a-t-il envie d'une culture du risque ?

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I.

Phénoménologie de la culture du risque.

Afin de comprendre ce que représente concrètement la culture du risque, il faut aller puiser dans ses fondements, à savoir comment est appréhendé le risque par la société. On s'intéresse alors à l'essor de la connaissance qui engendre de plus en plus d'incertitudes et donc de risques. Aujourd'hui, l'explosion urbaine a déclenché une politique de l'alerte dans le but de réveiller un civisme oublié. La politique et la société du risque. Le professeur allemand Ulrich Beck a consacré une grande partie de sa vie aux recherches sur la notion de sociologie du risque17 . Pour comprendre la pensée d'Ulrich Beck, il faut préciser avant tout des notions comme "modernité réflexive", la "réelle" notion de risque et comprendre surtout leur articulation. La thèse de la modernité réflexive est une interprétation théorique de la modernité fondée sur une périodisation en trois grandes étapes de construction et de changements sociaux. La première, la pré-modernité caractérisant la période féodale ; la deuxième, la modernité simple par la société industrielle ; la troisième la modernité réflexive celle de la société actuelle, du toyotisme ou plutôt du post-taylorisme. Ces trois époques se distinguent par le statut des risques. ✴

1.

Sociologie et culture du risque.

Dans la société pré-industrielle, les risques sont surtout naturels au sens où ils proviennent avant tout de famines, d'épidémies, de catastrophes naturelles, etc. Ils apparaissent comme l'expression de la volonté divine, de la fatalité ; en bref, ils sont externes à l'homme et, en tout cas, imprévisibles et à cet époque non maîtrisables. Dans la société industrielle, fruit des progrès de la connaissance, de la science, les risques sont avant tout produits par l'homme, et maîtrisable par le développement des techniques et de la science. Apparaissent donc des systèmes de prédiction, de prévention, d'assurance et de réparation des risques sociaux et naturels, autrement dit un ensemble de protections sociales, de cadres sociaux qui protègent les individus. Il s'opère une libération des nécessités naturelles, une forte différenciation par rapport au monde antérieur des traditions et des religions, une "rationalisation de la traduction", pour reprendre les termes d'Ulrich Beck. Mais le progrès de la connaissance continuent et vont contribuer à saper les principes et les modes de fonctionnement de la société industrielle. Intervient alors "une rationalisation de la rationalisation " et,

17 BECK. U. La société du risque: sur la voie d'une autre modernité -2001 - réédition Flammarion 2008

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avec elle, "non seulement les risques générés par l'homme s'accroissent, mais ils deviennent plus qu'une menace, ils deviennent la mesure de notre propre action." 18 Dans la société moderne avancée, celle des hautes technologies, accélérations des usages, du développement scientifique, tout se réalise à une vitesse exponentielle. Alors qu'en réalité la production et la croissance des connaissances scientifiques sont paradoxales. En effet, elles sont à la fois la source des richesses de la ville mais aussi la cause d'une exposition toujours plus vulnérables aux risques. Ainsi, selon Ulrich Beck : "alors que, dans la société industrielle, la logique de répartition des richesses dominait la logique de répartition des risques, désormais cette logique s'inverse. C'est la question de la répartition des risques qui devient centrale. Plus on produit de connaissances et de développement scientifique, plus les risques augmentent, plus il faut penser les moyens de s'en prémunir. Il s'ensuit une diminution de la confiance dans la production de connaissance et dans le progrès lui-même ; la montée en puissance de la problématique de l'incertitude, tout comme la montée des demandes de sécurité témoignent de ces évolutions. Il y a réflexivité de la modernisation dans la mesure où ce processus est à la fois objet de réflexion et de problème." 19 De plus, les risques sont d'autant plus élevés que la tendance mondiale des catastrophes, naturelles et technologiques, est en croissance exponentielle (cf. Annexes 2 : tendances catastrophes naturelles). On peut voir sur le même graphique les rapports sur le nombre de catastrophe, de personnes affectées et décédées. On se rend compte que, si les personnes décédées sont en constante baisse pour les catastrophes naturelles, le taux de personnes affectées est proportionnel à la quantité des catastrophes. Ainsi, cela implique qu'à l'échelle mondiale de temps et d'espace, l'homme est toujours plus vulnérable aux risques majeurs. En quelque sorte, l'évidence est vecteur de l'imprévisible et de l'incertitude. Du plaisir à l'inquiétude et de la peur à l'angoisse, la perception agit comme un miroir déformant qui peut influencer des individus comme des populations dans leur choix en société. Les organisations sont aujourd'hui prises au piège du risque : accident, incident, simplement mauvais temps, mais aussi risque social, commercial, financier, terroriste, naturel ou technologique.

18 BEQUET V. , DE LINARÈS C., ION J. Quand les jeunes s'engagent: Entre expérimentations et constructions - 2005 citation p.57 19 BECK. U. La société du risque: sur la voie d'une autre modernité -2001 - réédition Flammarion 2008

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2.

La culture traditionnelle et celle du risque.

Nous l'avons vu, les individus contemporains n'ont jamais été autant vulnérables, au sens où leur exposition aux risques naturelles, technologiques ou économiques visent un bon nombre de leurs biens matériels et valeurs immatérielles. La notion de "culture de risque" pourrait très bien s'assimiler à : "la culture traditionnelle des citadins de la source de risque alors que cette dernière ne contient parfois nulle trace des dangers potentiels dénoncés, dont l'existence relève alors peut-être davantage d'une production d'experts (études, travaux, discours, etc.)" 20 Ainsi, autant que sa culture cinématographique, sportive, musicale, littéraire, picturale et autres, la culture du risque est une affaire personnelle. La grande différence réside dans le choix. Les cultures dîtes traditionnelles sont cultivés d'une initiative personnelle tandis que celle du risque est imposée. On ne choisi pas de se faire inonder ou d'être soumis aux fluctuations boursières ou autres crises financières et attaques terroristes. En revanche libre à quiconque d'être fan ou non de football et de préféré une équipe ou une autre. Peut-on être fan de risque ? Peut-on être fan d'incendie ou d'inondation sans être perturbé mentalement de pyromanie ou de masochisme ? La culture du risque est-elle une valeur dont nos sens ne peuvent tout simplement pas considérer dans une telle société stigmatisée et conditionnée à l'équilibre et la stabilité de ses sous-systèmes ? Est-ce que la culture du risque ne devrait pas représenter, à l'instar des Beatles ou des blockbuster hollywoodien, une culture qui soit présente dans la mémoire collective ? Si bien intégrée qu'il n'y a absolument pas besoin d'y prêter attention pour entretenir ses souvenirs. Par exemple, en écoutant un air des Beatles on est tous capables de fredonner quelques notes, ou du moins reconnaître la voix et le style particulier, tout comme l'image de John Travolta représente les EtatsUnis à l'époque du rêve américain. "Imagine all the people Living for today." (John Lennon, 1971) Si l'appréhension du risque est une affaire personnelle, l'épreuve de la perturbation est commune à toute une société. La perception est personnelle mais l'épreuve est

20 DUCHENE F., MOREL-JOURNEL C. De la Culture du Risque, Paroles Riveraines à propos de deux cours d'eau périurbains - 2004

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commune. D'ailleurs, l'identité personnelle est une valeur qui se forge avec le temps suivant les actions et les épreuves rencontrées tout au long de sa vie. Son identité on la forge avec le temps. Une identité commune à un groupe d'individu est possible si ceux-ci ont vécu la même histoire à différentes échelles et sur des temps plus ou moins longs. C'est ainsi que la culture du risque peut s'avérer collective à certains moments de l'histoire. Mais tout l'enjeu de la résilience urbaine proactive, nous l'avons vu, est d'inculquer des qualités d'apprentissage afin de prévenir les risque, ne pas attendre le choc pour en avoir conscience et l'accepter. Car au moment du choc on a plus le temps d'accepter la catastrophe, on est dépité, ou bien décédé ou très fortement affecté. Bien sûr, tout dépend de la gravité et de l'ampleur de la catastrophe et le schéma représentatif des courbes de Farmer le montrent bien (cf. Figue 11).

Figure 11 : Représentation de la courbe de Farmer, la probabilité d'un risque en fonction de sa gravité. On note trois degrés d'appréhension des risques plus ou moins importants. ✴

3.

Les degrés de perception du risque.

Le risque est approchable par différents moyens et selon notre "culture" on va le percevoir. On appréhende le risque avec inquiétude, on le craint avec peur et on le tourmente avec angoisse. Tout dépend de notre "bagage" culturel. S'il y avait une hiérarchie de perception du risque, l'inquiétude est le premier degré de perception du

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risque, la peur le second et l'angoisse le troisième. Le degré supérieur étant certainement la "phobie", mais il relève de l'ordre de la médecine de traiter ce symptôme. i.

L'inquiétude.

Chacun est inquiet pour une raison ou pour une autre, on inquiet pour ses enfants, son avenir, son entretien, son mémoire, c'est une pensée naturelle. Il est même positif de s'inquiéter d'une chose plutôt que de s'en moquer. Toute la nuance est là, l'inquiétude est le moteur de notre levée du matin. L'inquiétude peut donc être considérer comme un levier par lequel il est possible de faire passer un individu à l'acte : en cela, l'inquiétude est positive et utile. Cette sensation nous permet d'accepter des réponses rationnelles. Il s'agit de soulever les obstacles qui s'opposent au choix d'un appartement, d'un travail, d'une destination qui soit "hors zone vulnérable" pour ne laisser place qu'au plaisir. L'inquiétude entre parfaitement dans une dynamique évolutive, pousse par stimuli l'individu à s'extérioriser tout comme la société à évoluer.21 ii. La peur. La peur est différente de l'inquiétude dans la mesure où elle est beaucoup plus liée à la perception du risque. Si l'inquiétude est un état naturel, la peur est nourrie par l'histoire de toute une vie. Si un individu a peur il va se mobiliser afin de mettre en oeuvre des actes qui modifient les éléments à l'origine de la peur. Un enfant a peur du noir, il va allumer la lumière point. Un adulte a peur de l'inondation, que fait-il ? Il court parce-qu'il a peur. Il ne cherche pas forcément de solutions rationnelles, la peur possède une part d'instinct. La peur est personnelle et il est d'autant plus difficile de la combattre car elle est justement fortement liée à des perceptions individualisée, des mauvaises expériences dans tel ou tel domaine. La plupart du temps on a peur de quelque chose qu'on ne maîtrise pas ou qu'on connaît peu. Par exemple, si l'on prend l'avion pour la première fois, on va instinctivement penser au pire. La vitesse du décollage et l'effet sont impressionnants et très sujets à crainte. C'est la peur. Dans ce fait, la peur dépend de l'histoire de chaque individu, pour certains elle est une motivation, pour d'autres, moins préparés, elle laisse place à l'angoisse. Dans le but d'en savoir davantage autour du thème de la peur du risque, j'ai pu réaliser un entretien avec M. Gilles Hubert, chercheur au LEESU et professeur à l'Université de Marne-la-Vallée dans le département Génie Urbain. La discussion portait sur la question première suivante : "Pour inculquer une culture du risque, faudrait-il faire peur à l'habitant ?" (La discussion complète en Annexe #2). 21 BEQUET V. , DE LINARÈS C., ION J. Quand les jeunes s'engagent: Entre expérimentations et constructions - 2005 citation p.57

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"Freak out ! Le freak, c'est chic." (Le Freak, 1978) iii. L'angoisse. L'angoisse est le degré le plus négative de l'appréhension du risque car cette sensation s'entretient avec l'imaginaire. Cela peut être une accumulation d'inquiétudes d'un ou de plusieurs faits redoutable à affronter seul. Il est souvent l'origine d'actes irrationnels, voir cliniques et particulièrement résistant à l'argumentation. La phobie est une sorte d'angoisse et il en vient aux études de l'esprit, de la psychologie ou psychiatrie en médecine, de "raisonner" le "patient" afin que celui-ci puisse "combattre" sa "maladie". La panique est une autre forme d'angoisse et souvent collective. On parle de panique général quand une perturbation influe sur la totalité d'un groupe d'individu. iv. Synthèse et modélisation de l'appréhension sociétale des risques. Il y a donc une part d'imaginaire, voire même de créativité, qui entre dans la perception du risque. Cela renvoie à notre définition de la sérendipité. Le risque est une question de hasard, d'imprévisible, on ne sait pas ce qui nous attend exactement. Cependant, il est possible de dessiner des tendances. L'inquiétude, la peur et l'angoisse ne peuvent exister que face au risque. Ainsi, lorsque Beck parle de culture du risque dans la société post-moderne, il est rarement fait état du risque individualisé. Par exemple, si l'on prend le cas des incidents d'inondation, celui-ci soulève plus d'émotions que les morts, pourtant répétés, sur les routes d'un week-end pascal. Moins un risque est quotidien, plus un incident lié à ce risque provoquera une émotion forte dans l'opinion. Pourquoi ? Parce-que l'accident de voiture est familier, bien plus que d'autres accidents. La prise de risques non familiers est plus propice à provoquer la peur. De plus, la peur est un facteur émotionnel fort, transmissible de proche en proche, dont l'entretien est aisé. La puissance psychologique et sociale de la peur est tel que certains politiques peu scrupuleux et spécialistes de la manipulation de masse n'hésitent pas à bâtir leur pouvoir par la promotion de la peur. (voir Annexe #2).

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Figure 12 : Schéma croisant les statistiques22 liées aux risques socio-économiques, technologiques, naturels, de sécurité et de santé en fonction de l'opinion public. On note quatre zones d'influence : la clairvoyance, l'incompréhension, l'indifférence et l'insouciance. Champs : France. ✴

II.

L'école du risque.

On veut réduire la vulnérabilité d'un territoire face à un certain aléa en montrant à la population que le risque existe bel et bien. C'est une sorte de sagesse que l'on veut inculquer. Mais comme toute sagesse, elle s'acquiert par l'expérience et se forge avec le temps. D'où, la nécessité de l'école du risque. Comment y enseigne-t-on la résilience ?

22 Sources : Statistiques croisées depuis les analyses de l'Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE), Emergency Events Database (EM-DAT), Ministère de l'écologie, du Développement Durable, des Transports et du Logement (MEDDTL 2011, MEEDAT 2007), Centerfor Research on the Epidemiology of Disasters (CRED), IRSN (baromètre 2011 sur la perception des risques et de la sécurité par les français), SOeS-Tns-Sofres (Enquête sur le sentiment des risques majeurs en France, 2007) ...

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1.

Communiquer. i.

Les médias.

Les médias y sont pour beaucoup dans la perception du risque. Ils sont l'unique intermédiaire entre la catastrophe et le reste du monde, dans la mesure où rende virtuel le risque réel ce qui génère une perte partielle de conscience du risque, donc l'absence de confrontation et de reconnaissance des véritables risques auxquels nous devrions faire face. De plus, cette virtualité du risque réel se fait au profit de risques mineurs ou lointains capables de cristalliser des émotions très fortes. On se dit : "encore heureux que ce ne soit pas arrivé chez nous, oh les pauvres..." Or, on ne peut agir sur ces risques perçus comme une réalité à laquelle nous serions confrontés, ce qui génère des inquiétudes, des peurs et des angoisse sur lesquelles aucune action individuelle n'est possible. Et l'angoisse est véhiculée par l'imaginaire. En fabricant une société angoissée, il serait donc possible de détourner son imaginaire de la réalité. Agir sur la perception du risque demande d'autres leviers que celui de la communication médiatique ou politique. La peur et le risque ne peuvent et ne devront être que des sujets d'inquiétude à maîtriser pour les acteurs de l'inondation. ii. Le marketing. On peut distinguer différents types de "marketing" pour la "promotion" du risque. Il y a d'un côté la diffusion d'images chocs dont la campagne de pub pourrait s'apparenter à différentes images déjà connues du spectateur via les médias par exemple. Donc des images réelles mais qui, bout à bout, ont un impact très fort, voire de dégoût qui conduisent rapidement à l'inintéressement. C'est un peu comme cette campagne marketing pour prévenir des risques du tabagisme actif. Sur chaque paquet de cigarettes il y a inscrit en noir sur blanc encadré en gras l'écriteau "Fumer tue", ou bien "Fumer peut provoquer des maladies cardio-vasculaires" ou encore "Fumer rend impuissant". Le message passé derrière est : "tenez, on vous vend ces cigarettes parce-qu'elles nous rapportent énormément, mais on vous aura prévenu, fumer tue". Le "on vous aura prévenu" est très répandu dans le milieu du marketing. On se dédaigne de toutes responsabilités, c'est à l'individu d'assumer ses actes. Quelque part c'est une bonne chose mais le moyen par lequel est communiqué l'information reste douteuse. D'autant plus que, désormais, en plus du message d'alerte une image choc d'une opération chirurgicale ou bien d'une maladie infectieuse grave ou autres sont imprimés sur chaque paquet. Autant dire qu'on a envie de vomir plutôt qu'autre chose. Pourquoi autant de pessimisme ? Si bien qu'une "contre-campagne" de "cache-paquet"

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existe pour tous ceux qui ne veulent pas s'imposer le fardeau de mirer ses images horribles. Pourquoi ne pas plutôt imprimer des images de tout ce que l'on peut faire en plus de bénéfique pour sa santé si l'on ne fumait pas. Par exemple, un homme ou une femme faisant du sport ou même faisant l'amour pourquoi pas ? Fumer rend impuissant mais arrêter de fumer rend fertile ! Voilà une campagne qui fonctionnerait sans doute davantage qu'une telle ignominie. C'est dans cet optique que j'ai voulu comparer ce qu'il en était des risques liés à la ville. Par exemple, le cas des inondations. (cf. Annexe #2) Une campagne marketing très jouissive nous dévoile comment on peut faire réagir la population autrement que par le pessimisme d'images. Bien sûr, ces-dernières sont nécessaires, mais ne doivent pas être omniprésentes dans l'esprit de l'humanité. Si nous avons besoin d'image du risque pour se cultiver dans ce domaine, autant qu'elles soient optimistes. Encore une fois c'est un avis subjectif, car rappelons-le, la culture du risque est une question de point de vue et de perception personnelle (cf. Annexe #2, la discussion sur le sujet avec M. Gilles Hubert). Par conséquent, un observateur va être plus ou moins réceptif et sensibilisé par une image de communication empathique 23 ou anempathique 24. iii. Les stratégies réglementaires Les stratégies sont nombreuses et opèrent à différentes échelles de gouvernance (cf. Annexe #2 stratégies réglementaires). Ce sont les variables de forçage d'une composition urbaine. Des projets urbains peuvent donc se dessiner en fonction de ces règles ou bien se voir modifier à "cause" de ses règles. Et bien sûr, l'effet inverse est possible aussi, à savoir des projets ou des pressions sociales, écologiques et techniques vont faire en sorte de "modifier" les règles, une sorte de transgression légale. La résilience urbaine n'induis pas forcément de créer d'autres lois ou bien d'autres plans de prévention des risques. Ceux-ci existent bel et bien, même s'il faudrait toutefois les modifier quelque peu mais ce n'est pas par le concept de la résilience proactive, comme nous pourrions le penser, que ces lois passeront. La résilience va plutôt offrir, à travers de projets de conception urbaine, de composition entre les paysages et la société, de qualité d'apprentissage par l'image du risque. C'est par la composition urbaine qu'il sera possible de dessiner des tendances et des modes 23 Empathique : qui se soucie de l'identité et de l'histoire. 24 Anempathique : qui ne se soucie ni de l'identité, ni de l'histoire, Quentin Tarantino est le maître de la mise en scène cinématographique en utilisant le concept de musique anempathique. Par exemple, une musique douce sur fond de scènes violentes est une situation anempathique.

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d'usages que l'habitant va pouvoir choisir et naturellement il aura intégré l'image du risque participant à sa propre culture. L'ambition de la culture du risque n'est pas de dicter fermement des idéologies ou doctrines dictatoriales, mais plutôt un courant de penser, une philosophie que l'on choisi d'adopter ou bien de rejeter. Par conséquent, depuis les années 1980, les termes urbanisation et risque tendent à une réconciliation et à la possibilité de fournir à la société les connaissances nécessaires afin de prendre conscience du risque et de mieux pouvoir l'appréhender puis l'accepter. Par exemple, concernant le risque inondation, on assiste à l'émergence progressive des techniques alternatives de gestion des eaux pluviales, intégrées au paysage urbain. On ne place plus le risque d'inondation sur un système linéaire mais bien dynamique, à l'instar de l'école de l'écologie que nous avons détaillé plus haut. L'un des principes phares étant de réduire l'imperméabilisation des sols. Mais ne nous ne détaillerons pas ces principes, nous les considérons comme acquises par le lecteur. En France, combattre les risques consomme environ 20 à 30% des ressources. 25 Mais si tant d'efforts sont consentis pour contingenter les risques, peut-on accepter que les individus prennent des risques en bénéficiant d'un permis de construire en zone inondable ? Quoi qu'il en soit, il semblerait, que les habitants en zones vulnérables soient plus conscients du risque que ceux qui ne le sont pas. Mais en être conscient ne signifie pas forcément l'avoir accepter, et non plus de savoir comment l'appréhender de façon naturelle (cf. Annexe #2 ). ✴

"La conscience est la dernière et la plus tardive évolution de la vie organique, et par conséquent ce qu'il y a de moins accompli et de plus fragile en elle." (Friedrich Nietzsche) 2.

Acceptabilité.

Dans les faits, le risque imposé peut aussi s'avérer consenti et acceptable. Les risques acceptables se veulent évalués, maîtrisés, y compris par les individus. Par exemple, l'achat d'une habitation en zone inondable coûte bien moins cher qu'en zone constructible. Cependant, les coût pour l'entretien en cas d'inondation ne sont pas en-

25 MEDDTL - Commissariat général au Développement durable. Statistiques publiées sur Internet, disponibles via l'url : [www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/]

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tièrement remboursés par l'assurance. Considéré comme une prise de risque volontaire. Pire, lors d'accidents, les médias rentre dans le jeu du "tout sécuritaire", qui tend à interdire toute prise de risque. On parle facilement "d'irresponsabilité", "d'inconséquence". Il en reste pas moins que les médias sont un miroir de notre société et notre société un miroir des médias. L'effet de raisonance qui en découle produit un larsen suffisamment bruyant pour rendre inaudible toute l'idée contraire à la pensée commune, entre autres, l'acceptabilité du risque qui devrait être un espace individuel, voir collectif de liberté. Serge Lhomme affirme avec pertinence : "on ne peut pas insuffler une culture du risque à la société par l'appréhension d'une catastrophe naturelle mais en lui faisant comprendre qu'elle est humaine. Les catastrophes naturelles sont bel et bien naturelles mais ce qu'elles génèrent comme dégâts sont à cause de l'homme. La population, même si elle n'agit pas directement dessus, elle le trouve foncièrement intolérable. Pour les gens, le risque technologique est anthropologique et donc humain et il est intolérable qu'une création humaine puisse faire du mal à l'humain. L'occurrence d'un risque technologique est de l'ordre de 10-6 en probabilité. Tandis que de l'autre côté, l'occurrence d'une inondation est de l'ordre du 10-2. Pour que la population on ne s'en soucie pas, car c'est considéré comme normal, on l'accepte plus en terme de... parce que c'est naturel, le risque n'est pas de la faute de l'homme. Alors qu'on est d'autant coupable sur un risque naturel qu'un risque technologique. Mais l'appréhension est totalement différente. C'est justement du fait qu'on se protège de chose qui sont pratiquement indolores qu'on est amené à subir de tel dommage. Si l'occurrence d'inondation serait amenée à être plus élevée, la réaction des habitants serait totalement différente. Elle ne serait pas ignorante en tout cas." Ainsi, il y aurait une grande différence de perception et d'acceptation du risque qu'il soit naturel ou technologique. La population est soit indifférente, soit insouciante envers les risques naturels (cf. Figure 12). Cependant, en ce qui concerne les risques générés par l'homme tels que le risque de précarité, de chômage, de retraite ou autre criminalité et autres attentats terroristes, la population est clairvoyante concernant ces sujets. Clairvoyante et inquiète, elle n'est pas forcément "angoissée", selon l'individu le degré d'appréhension fluctue (cf. Sous-partie précédente) mais elle le prend en considération. Elle ne l'accepte pas. Personne n'a envie d'être précaire, personne ne veut dormir sous les ponts, etc.. On trouve ces risques intolérables. Bien sûr, les sources de préoccupations diffèrent d'un pays à un autre.

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Par conséquent, pour accepter de "prendre un risque", de l'apprendre, d'en avoir conscience, il faudrait réussir à le rendre "humain" et non simplement "naturel". Un risque naturel n'en est pas moins "sur-naturel" et donc il est envisageable de le comprendre, de le saisir. ✴

3.

Prendre le risque.

Le fait de prendre un risque est une attitude presque vitale et dont chacun a fait au moins une fois dans sa vie, c'est un besoin essentiel à l'âme. Si cela est vrai lorsque l'on prend le risque de commencer un cours de danse ou de tout quitter et partir faire le tour du monde. Ce sont des risques, mais egocentrés et prudent vis-vis de l'ampleur que pourrait représenter un risque de catastrophe naturelle. Autrement dit, si le risque est choisi comme une volonté de "partir à l'aventure", alors il est accepté car désiré. En revanche personne ne fait le choix d'affronter une catastrophe naturelle car une telle perturbation est imprévisible, involontaire, imposée et inacceptable. Les professions de pompier ou de militaire, par exemples, sont des métiers dits "à risques". On choisi sans doute un jour de devenir pompier, on étudie, on s'entraîne physiquement et mentalement à prendre un engagement décisif, celui de "risquer sa vie" pour sauver celle des autres. C'est un acte de foi qui n'est pas à la portée de toutà-chacun, nous ne voulons pas tous devenir pompiers. Mais nous avons tous du bon sens. Aider son prochain est un acte qui relève de la bienveillance envers autrui et de la clairvoyance, ou du bon sens, envers soi-même. Mais comment communiquer le bon sens qui de fait, est un apprentissage suivi durant toute une vie. Le bon sens ne s'improvise pas, il ne peut d'ailleurs pas non plus s'instruire, cependant il peut se cultiver. Toute l'ambition de la culture du risque réside sans doute dans l'aptitude à enseigner le bon sens. Certaines dictatures ont réussi à inculquer de nouvelles idéologies et doctrines à l'échelle de tout un peuple. Mais bien sûr, c'était une culture imposée, difficile à assumer. La culture du risque doit plutôt pouvoir se cultiver comme celle de la musique, on commence par le solfège, puis on compose en attendant de devenir une star du rock ! Le solfège est à la musique ce que les stratégies réglementaires et de communication sont à la gestion des risques, la composition représente celle que l'on réalise en dessinant le paysage urbain et la star du rock ce sont nous autres, les usagers.

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Concrètement, qu'est-ce que la culture du risque ? Prendre un maillon du système, voir une étude de cas qui existe, quel regard critique ? Après la catastrophe, est-ce que la ville a besoin de résilience pour renaître de ses cendres ? Exemple de la Nouvelle-Orléans. Est-ce qu'elle va profiter de la situation pour changer totalement l'image de la ville des brass band jazz et de la nourriture ou pire ne rien faire, l'abandonner et en faire une légende ? La ville persisterait dans l'imaginaire mais ne survivrait pas matériellement. Elle serait comme ce lac mystérieux d'Ecosse dans lequel un monstre étrange appelé Loch Ness y hanterait encore les lieux. La légende peut être un très fort facteur de persistance pour une ville. Certaines légendes sont très bien ancrée dans notre mémoire. Depuis les contes pour enfants jusqu'aux mythes légendaires de L'Illiade et l'Odyssée de Homère, le Minotaure, Hercule, les pharaons magnifiques d'Egypte. On pourrait écrire des milliers de pages à citer toutes les cités et personnages qui doivent leur valeur à une histoire, une légende. De fiction ou de science-fiction, on leur doit nos images profondément ancrées dans notre mémoire. C'est l'image de la ville dont il est question et non son identité. L'image serait alors vecteur de culture. Finalement, la résilience urbaine proactive pourrait s'apparenter à développer une imagibilité du risque et de faire en sorte de l'entretenir. Ainsi, si le risque est assez "visible" dans la composition du territoire, il serait aisé de le comprendre de façon naturelle et aléatoire. Cette "visibilité" dépend de l'imagibilité d'un site, dont nous allons enfin détailler les principes ci-après.

Figure 13 : La résilience urbaine vu par le prisme de l'école de la culture du risque.

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III.

Les valeurs de l'imagibilité dans la culture du risque.

Le terme d'imagibilité est tiré de l'ouvrage du philosophe urbaniste américain Kévin Lynch26 intitulé "L'image de la cité" 27. L'étude de Lynch met l'accent sur l'environnement physique en tant que variable indépendante. Au cours de cet ouvrage on parcours ses recherches concernant la qualité physique qui soit en rapport avec l'identité et la structure, attributs de l'image mentale. C'est ainsi qu'il développe le concept de "l'imagibilité" : "c'est, pour un objet physique, la qualité grâce à laquelle il a de grandes chances de provoquer une forte image chez n'importe quel observateur. C'est cette forme, cette couleur ou cette disposition, qui facilitent la création d'images mentales de l'environnement vivement identifiées, puissamment structurées et d'une grande utilité." [K. Lynch, 1960]. En quelque sorte l'imagibilité, en plus des notions de "lisibilité" et de "visibilité", offre une valeur ajoutée qui permet à l'observateur de se forger une image forte, qu'il pourra facilement interpréter mentalement. L'étude de l'imagibilité est en réalité l'étude de ce qui va pouvoir émouvoir, capter l'intention, laisser des souvenirs et tout simplement rester dans le quotidien d'un individu. Ce qui caractérise la qualité d'une imagibilité d'une autre, c'est la capacité d'un objet physique d'apparaître comme "bien formé", distinct, remarquable ; doit pouvoir attirer l'oeil et l'oreille à augmenter son attention et sa participation. C'est faire en sorte que l'image permette une représentation mentale. L'imagibilité dans la culture du risque ne serait pas "d'enjoliver" une catastrophe, mais plutôt de la rendre plus acceptable par le biais d'images proactives, propice à la résilience urbaine. Ces images proviendraient alors de la qualité des compositions urbaines, de la communication, de la sérendipité, de la sagesse, de la malléabilité du système, autant d'éléments propices à diffuser une image forte dans l'esprit de l'observateur participant chacun à l'héritage culturel du risque d'un individu. Finalement, l'imagibilité du risque renvoie à l'étude de la résilience urbaine par le prisme de l'école du risque (cf. Figure 13).

26 LYNCH K. (1918-1984) philosophe de l'architecture et de l'urbanisme, était professeur à la prestigieuse MIT School of Architecture and Urban Planning. 27 LYNCH K., L'image de la Cité. Ed. MIT Press (1960).

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1.

De la sérendipité à la sécurité émotive.

La qualité de l'image se note si celle-ci persiste dans la mémoire d'un individu sans se déformer. Une image du risque entretenue par le fait qu'elle serait fortement liée à l'objet de la perturbation visé et, tant que la perturbation opère, l'observateur va la comprendre, la saisir et s'en faire sa propre représentation mentale pour mieux l'appréhender, être plus dans un état de sérénité. Les techniques de compositions doivent pouvoir inciter le regard et facilité la reconnaissance des éléments et de les organiser en un schéma cohérent. L'observateur portera spécialement son attention sur une qualité visuelle particulière , on l'appelle "clarté apparente" ou "lisibilité" du paysage urbaine [K. Lynch 1960]. Bien que la clarté, ou lisibilité, ne soit pas l'unique propriété importante de la culture du risque, elle devient essentielle lorsqu'on se place à l'échelle de la ville, du point de vue de la taille, de la durée et de la complexité, pour examiner l'environnement. Autrement dit, il ne faut pas considérer le risque comme une chose en soi, mais en tant que perçu par ses habitants. Ainsi, par le concept d'imagibilité on va bannir la notion d'instinct de la culture du risque. Ce n'est plus de l'instinct mais une utilisation et une organisation logiques des indications sensorielles fournies par l'environnement extérieur. En ville, par exemple, s'égarer peut s'avérer chose courante au vue de la complexité de certaines villes, mais en réalité le fait de s'égarer est très rare pour un individu qui aurait scruter les lieux plusieurs fois. Il va reconnaître la signalétique, le mobilier urbain, le nom des rues, le sens de circulation, les odeurs, des points de repères, autant d'éléments du quotidien du citadin qui font partis de sa mémoire auxquels il ne pense certainement plus, mais le guident tout au long de son parcours. Ce n'est pas de l'instinct, c'est le fait de réaliser une expérience sérielle 28 qui le conduit à se comporter ainsi [Gordon Cullen, 1961]. Mais si par malheur il arrive de se tromper de chemin, c'est l'inquiétude qui prend place à la sérénité. L'inquiétude peut rapidement tendre vers l'anxiété ou l'angoisse si l'individu est réellement perdu, désorienté. K. Lynch le dit bien : "le mot même de 'perdu' signifie, dans notre langue, bien autre chose qu'une simple incertitude géographique : il comporte un arrière goût de désastre complet. Dans l'opération qui consiste à trouver son chemin, le maillon stratégique est l'image de l'environnement, la représentation mentale généralisée qu'un individu se fait du monde 28 CULLEN G. Concise Townscape. 1961, réedition Architectural Press 1994.

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physique extérieur. Cette image est produite à la fois par les sensations immédiates et par le souvenir de l'expérience passée, et elle sert à interpréter l'information et à guider l'action." Et, la désorientation amène à la sérendipité, autrement dit au don de trouver la solution sans la chercher. Ainsi, la sérendipité participerait énormément à la culture du risque. On peut prévenir le risque mais pas le prévoir. Le hasard fait partie intégrante du risque. C'est pourquoi, sa culture pourrait se cultiver par le hasard, la chance. On ne retient jamais assez l'importance de la notion de chance quand il s'agit de sujet qui touche au hasard. Pourtant, si au détour d'un chemin initial on se retrouve, par chance, face à une découverte merveilleuse, on en sera que d'autant plus satisfait. La sérendipité est l'art de trouver la bonne information par hasard. Si par sérendipité on cultive sa culture du risque, alors on aura saisit le moment, on le respectera, l'entretiendra dans sa mémoire parce-qu'on aura la sensation intuitive de mériter cette découverte, c'est un gain moral. Si l'on arrivait d'une manière ou d'une autre à cultiver sa culture du risque par sérendipité, cela serait un grand pas vers son acceptation, du moins il me semble, et d'ailleurs rien ne le prouve. Il faudrait pouvoir réaliser plusieurs expériences successives et analyser les résultats, comparer avec d'autres tests. Mais partons de ce principe. La culture du risque renvoie à l'acceptabilité du risque. Aussi, il apparaît dans ses recherches, qu'un environnement intégré, capable de "produire" une image forte, joue aussi un rôle social. Par exemple, lorsqu'on rencontre pour la première fois une personne dans un contexte nouveau et qu'on se rend compte que celui-ci vient de la même ville que soit, alors des liens se créés directement. On se raconte des anecdotes sur telle ou telle situation dans tel ou tel endroit atypique. D'où la pertinence aussi de réaliser une analogie avec le risque, celui-ci est commun à tous et donc quelque part, permet de créer des "affinités" et donc du lien social. Le risque est inhibiteur de ségrégation ou autres discriminations. Plusieurs films de catastrophe en use comme tribune politique. Le moment où le "monstre" attaque la ville, les individus ne sont ni blancs, ni noirs, ni jaunes, ni pauvres, ni riches, ils sont tous sous la même menace, ils sont vulnérables au même endroit, au même moment. Cette sensation d'égalité est très forte, elle renvoie à une image collective du risque et du besoin mutuel de tendre vers, ce que Lynch appelle la sécurité émotive. La sécurité émotive est atteinte par un individu s'il possède une bonne image de son environnement. D'après Lynch : "Il peut établir des relations harmonieuses avec le monde extérieur : c'est l'opposé de la peur née de la désorientation. Ceci veut dire que c'est au moment où la maison est non seulement familière mais aussi distincte,

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que l'agréable impression de 'foyer' est la plus forte." En effet, cette capacité de distinguer et lire l'environnement via des repères personnels, va à la fois procurer une sensation de sécurité et augmenter la "profondeur et l'intensité potentielles de l'expérience humaine". De ce fait, il est important de rappeler à quel point les qualités d'adaptabilité de l'humanité sont grandes. Avec un peu d'entraînement, d'exercice, bref d'expérience et de culture, le cerveau humain est malléable et libère toujours de la place pour de nouvelles instructions. C'est sans doute dans cette notion de "quête de la sécurité émotive" que la définition de la résilience urbaine par l'école du risque, et de sa culture, est la plus propice. Ainsi, un individu va avoir conscience du risque s'il le côtoie de façon répétitive, s'il en acquiert une satisfaction émotive, une ossature pour la communication ou pour l'organisation conceptuelle, nouveaux approfondissements éventuels de l'expérience quotidienne. Finalement, on peut constater que la qualité de la culture du risque est proportionnelle à celle de l'imagibilité des milieux matériels et immatériels dans lesquels réside un individu (cf. Figure 15).

Figure 15 : Essai d'interprétation des courbes de Farmer en remplaçant l'axe d'occurrence d'un risque par celle de la culture du risque et l'axe de la gravité par celle de l'imagibilité des éléments. On note trois degrés de culture du risque différents. Mais plus l'imagibilité est de qualité, plus la culture du risque est bonne.

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2.

L'importance des compositions urbaines.

Lynch poursuit son analyse théorique en se demandant de quels outils disposent l'observateur afin de "bâtir son image". Il en vient à la conclusion que : "les images de l'environnement sont le résultat d'une opération de va-et-vient entre l'observateur et son milieu. L'environnement suggère des distinctions et des relations et l'observateur - avec une grande capacité d'adaptation et à la lumière de ses propres objectifs - choisit, organise et charge de sens ce qu'il voit. L'image ainsi mise en valeur limite et amplifie alors ce qui est vu, tandis qu'elle-même est mise à l'épreuve des impressions sensorielles filtrées, en un processus constant d'interaction. La qualité d'une image est en quelque sorte "floutée" si sa présence physique n'est pas clairement identifiable. Néanmoins, et cet aspect n'est pas négligeable, une image peut être perçue comme plus "nette" lorsque l'observateur est sujet à un désordre. Par exemple, le bruit, les nuisances olfactives, l'afflux de population, les lumières aveuglantes, autant d'éléments qui attirent l'attention et qui reste marquées dans la mémoire. Ainsi, le désordre peut parfois se révéler plus "clair" qu'une répartition cartésienne des rues ou des bâtiments. Cela renvoie encore une fois à la notion de sérendipité. Ainsi, dans un labyrinthe, par sa forme infinie et volontairement propice à la désorientation, et donc à la peur de se perdre, va obliger l'observateur d'apporter un tout autre regard à son environnement. Son objectif ultime étant de retrouver son chemin sans savoir par où commencer. Le labyrinthe est le test préféré de l'exercice de la sérendipité, dans l'école du risque. Le "cobaye" de cette expérience va remarquer dans les moindres détails la structure et s'en souvenir. Il pourra alors reconnaître facilement s'il est déjà passer par un point ou par un autre et, par processus d'élimination, va rétablir mentalement le schéma cohérent vers la liberté. C'est donc par un entraînement en temps réel du regard, de la perception et de la capacité de s'en faire une représentation ancrée dans sa mémoire que l'observateur va, non plus avoir peur, mais acquérir une sécurité émotive. De même, il apparaît que plus un environnement est complexe, plus il va devoir fournir un effort à l'observateur de le saisir, cela prendra plus de temps sans doute que si l'environnement est rectiligne, mais tous les détails de sa complexité n'en seront que des facteurs supplémentaires pour forger sa conscience du site. Rappelons que la culture du risque est fonction de son imagibilité.

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Par conséquent, en appliquant le concept de sérendipité, la personne se cultive du risque en réalisant des expériences personnelles répétées de prise de connaissance du risque par une perception nouvelle, en cherchant à tout prix ses repères et en associant ce risque à une image déjà ancrée dans sa mémoire et qui le renvoie à une impression de sécurité émotive. C'est pourquoi, avant d'accepter le risque, il faut un minimum de connaissance de celui-ci. ✴

3.

Les éléments de l'imagibilité et l'imagibilité des éléments.

Puisque l'image se développe suivant un "processus de va-et-vient entre l'observateur et l'objet observé", selon Lynch, il est donc possible de la renforcer soit en utilisant des moyens symboliques, soit en rééduquant celui qui la perçoit, soit en refaçonnant son environnement. Trois entités pour cultiver son imagibilité du risque : moyens symboliques, communication via une campagne marketing ou écoles de formation et la composition urbaine (urban design). Cela ne viendrait donc pas d'un unique objet ou panneau de signalisation mais de ces trois entités complémentaires. Puis, Lynch poursuit en développant l'idée fascinante qu'il existerait une image collective qui représenterait l'enveloppe d'un grand nombre d'images individuelles. Selon lui : "peut-être y a-t-il une série d'images collectives correspondant chacune à un groupe nombreux de citadins. De telles images de groupe sont nécessaires à tout individu qui doit efficacement dans son milieu, et agir en commun avec ses compagnons. Chaque représentation individuelle est unique, une partie de son contenu n'est que rarement, ou jamais, communiquée, et pourtant elle rejoint l'image collective, qui, suivant l'environnement, est plus ou moins contraignante, plus ou moins enveloppante. " Ainsi, le véritable leitmotiv de Lynch est le fait de dire qu'il faille utiliser la composition urbaine comme force et la mettre à disposition et à la portée de tout-à-chacun plutôt que de la nier et que tout le monde suive le pas, sans trop vraiment savoir comment user et fructifier l'environnement. Les éléments favorisant la qualité de l'imagibilité. Lynch insiste sur cinq éléments qui peuvent être à la fois physique ou symbolique et qui seraient en quelque sorte les paramètres de mesure de l'imagibilité. Ce sont les voies, les limites, les quartiers, les noeuds et les points de repère.

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i.

Les voies.

Les voies sont les passages par lesquels l'observateur va se déplacer de façon ponctuelle ou suivie ou potentielle. Ce sont des rues, des canaux, des allées, des réseaux souterrains, des voies de chemins de fer. L'image véhiculée est celle d'une continuité, qu'elle soit linéaire ou zigzagante, l'individu observe l'environnement en circulant sur ces voies. ii. Les limites. Les limites sont aussi linéaires mais sont perçu par l'observateur comme impraticable. Parfois une voie peut-être une limite et vice-versa, un canal peut-être une voie de circulation pour la marchandise, mais un obstacle pour un piéton, de même pour toutes infrastructures routières et ferroviaires. Il faut se représenter ses limites comme étant des bornes entre lesquelles l'individu sait qu'il va pouvoir se déplacer. Autrement dit, on circule sur des voies entre deux limites. Ils façonnent le paysage, la qualité de l'image d'un paysage urbain sera plus "lisible" si celle-ci est "limitée". Au sens où l'imagibilité d'une ville entourée d'eau ou cernée par un mur est plus forte. iii. Les quartiers. Les quartiers se représentent comme un espace à deux dimensions. Un quartier se reconnaît d'un autre par ses caractéristiques générales faciles à identifier. On assimile souvent un quartier à un autre parce-que l'on trouve qu'il répondent aux mêmes "critères" de visibilité. La rue Oxford Street de Londres ressemble étrangement au Boulevard Haussmann de Paris, de même que certains quartiers chinois de Paris ressemblent comme deux gouttes d'eau aux quartiers chinois de Londres. C'est l'identité et les symboliques fortes qui façonnent le quartier. iv. Les noeuds. Les noeuds sont les points de rencontres, ce sont les lieux où l'on se donne rendez-vous car nous savons que la personne connaît cet endroit. Ce peut être un croisement de rues, endroits de jonction entre deux stations de métropolitains par exemple, la terrasse d'un café particulier. Un noeud peut aussi être symbolique, on se souvient d'un endroit comme étant "notre première rencontre" ou bien "la première fois que j'ai vu un homme jongler avec ses pieds c'était ici", cela participe au façonnement de la mémoire.

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v.

Les points de repères.

Les points de repères sont des points remarquables et qui attirent l'oeil, se sont souvent des objets physiques d'une grande hauteur. C'est, en général, le choix d'un élément unique au milieu d'une multitude de possibilités. La différence entre un point de repère et un noeud c'est qu'il n'est pas forcément accessible, un noeud oui. Un point de repère peut aussi très bien renvoyer à une histoire, ce banc, ce réverbère, cette tour, cette église, ses quais, ce monument. vi. Leur combinaison. Finalement, chaque élément peut amener à la conclusion qu'un point de repère peut être aussi un noeud, qu'un noeud est la jonction de plusieurs voies, que les voies peuvent être des limites etc. Les combinaisons entres ces éléments sont multiples et tout l'intérêt de l'imagibilité est là. Plus les éléments sont de "qualité", plus ils peuvent s'apparenter à différentes représentations mentales chez l'observateur. Par exemple, les quais de Jemmapes dans le 10e arrondissement de Paris sont à la fois une limite par le canal, une voie par les quai, un point de repère par ses nombreux ponts et singularité du paysage, un noeud car tous les soirs d'été on y rencontre des "apéros sauvages" d'une forte convivialité et enfin un quartier car l'atmosphère de ce site se ressent sur plusieurs kilomètres de long, créant une entité et une imagibilité collective. De plus, l'image d'un élément ou d'un autre peut-être déformée quand les circonstances de vision sont troublées. Ainsi, on ne se rappellera pas de la même façon un paysage sous la neige que sous la pluie ou par beau temps. Autant qu'un quartier d'un village peut ne représenter qu'un noeud à l'échelle métropolitaine. Encore une fois, tout est une question de point de vue et de référentiel dans lequel on se place. ✴

L'imagibilité des éléments forgeant la culture du risque. Nous effectuons donc notre analogie et tentons de voir, non pas les éléments qui caractérisent l'imagibilité d'un lieu, mais l'imagibilité-même de plusieurs éléments capables de forger une culture du risque. Ceux-ci sont les compositions du paysage urbain, la sérendipité, les communications, les réglementations, la sagesse et les entretiens.

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i.

Compositions urbaines.

La composition du paysage urbain pourrait s'apparenter à lui seul aux cinq éléments de Lynch citées plus haut. La composition relève d'une attention particulière à l'intégration de la gestion du risque dans le paysage urbain. Des techniques dîtes "alternatives" de gestion des risques sont de plus en plus utilisées dans le but précis de prévenir plus efficacement des inondations. Ce sont des moyens qui participe à la résilience proactive et réactive d'un territoire. ii. Sérendipité La sérendipité est le fait de trouver par hasard un objectif nouveau. C'est une sorte de "vagabondage utile et bénéfique" à partir duquel on va en sortir plus "cultivé". C'est en réalisant plusieurs expériences sérielles de sérendipité que l'on connaît de façon la plus holistique les compositions du paysage urbains. Ainsi, les risques iii. Communications La communication joue un rôle déterminant dans la perception du risque. Les médias par lesquels l'information va être diffusée sont les éléments clés de la fabrication de la culture du risque et de sa mémoire. Un observateur va être plus ou moins réceptif et sensibilisé par une image de communication empathique ou anempathique. L'entretien de son "historique" mémoriel du risque est enrichi par ces types de communications. iv. Stratégies réglementaires Les stratégies réglementaires sont les variables de forçage d'un projet de composition urbaine. Elles vont rendre opérationnel ce qui est immatériel comme la sérendipité ou la sagesse à travers des projets matériels. Ces stratégies vont jouer un rôle déterminant dans la réglementation de l'entretien et de la maintenance de ceux-ci. Elles sont les limites de l'imagibilité sans qui l'image véhiculée serait trop souvent floue et difficile d'accepter. v.

Sagesse

La sagesse est une philosophie conduite suivant la raison et les expériences. Elle est atteinte par un individu capable de discerner parfaitement le réel de l'imaginaire. Ainsi, elle représente la synthèse d'une multitude d'expériences de sérendipité. En quelque sorte, elle est le pragmatisme de l'utopie.

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vi. Les entretiens L'entretien peut se révéler sous plusieurs formes et agir dans plusieurs domaine. Il y a l'entretien comme synonyme de maintenance des ouvrages de composition urbaine, l'entretien de la mémoire par accumulation de communication et d'expériences de sérendipité et enfin l'entretien comme source de sagesse. Ainsi, l'entretien est la pièce maîtresse du puzzle. Sans entretiens, il y a rarement de "persistance de l'image" et donc la culture du risque est modifiée. Cependant, l'absence d'entretien peut aussi se révéler utile à la perception d'un risque, c'est le cas, par exemples, des friches ou autres Tiers-Paysages qui invitent à la biodiversité, à la nature sauvage en ville vecteurs de "communications naturelles" et empathiques de la réalité du paysage. A présent, toujours dans l'optique de comprendre comment atteindre la résilience urbaine par le biais de l'imagibilité, nous allons étudier le cas concret d'un élément naturel qui semblerait propice à l'effervescence d'une culture du risque, à savoir l'eau urbaine. L'eau explorée en tant qu'élément actif en ville, participant à la fois au dessin du paysage urbain et aux valeurs sociales de la ville. ✴

IV.

Synthèse.

Figure 16 : Les sens de l'imagibilité par le prisme de la culture du risque.

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Figure 17 : Détail des différents éléments de l'imagibilité facteurs de la culture du risque.

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III Imagibilité de l'eau, élément catalyseur de résilience urbaine. Tout comme la résilience urbaine proactive et réactive, on peut émettre l'hypothèse qu'il existe deux états de l'eau urbaine, l'un positif et l'autre négatif. La matière de l'eau a un effet positif lorsqu'elle favorise l'économie et les liens sociaux. L'autre, plus complexe a un effet négatif dans la mesure où l'eau va nuire au paysage urbain. Cependant, ce sont dans les mécanismes et processus d'opération que ces deux-là se distinguent. Dans un premier temps, cette partie aura pour but d'effectuer un tour d'horizon historique pour comprendre les mécanismes de l'eau urbaine et introduire ses activités liées à l'urbanisme Autrement dit, nous comprendrons en quoi est-il intéressant d'intégrer l'eau en ville et d'en faire sa variable de forçage pour la composition urbaine. Puis, nous analyseront cette eau urbaine avec le cas complexe de la ville de Venise, ville répandue pour ses phénomènes d'inondation régulière et pour sa nécessité d'entretien permanent pour prospérer. Nous conclurons la partie par un tour d'horizon prospectif sur les nouveaux imaginaires que la ville italienne véhicule.

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I.

Les temps et les vertus de l'eau urbaine.

Pendant des siècles, et encore aujourd'hui, les usages de l'eau ont appelé l'occupation urbaine des bords de rivières. A vrai dire, jusqu'au XIXe siècle, l'eau n'est pas une chose singulière et universelle. Elle est, au contraire, plurielle et généralement dotée d'un "e" final, comme s'il fallait confirmer sa densité féminine [A. Guillerme 29]. On parle des eaues dont chacune est unique et possède les caractéristiques d'un milieu géographique localisé. Elles revêtent de multiples formes non seulement dans les états solides, gazeux et liquide, mais aussi dans l'animation de la matière. Les philosophes, théologiens, conteurs, tout le monde s'accorde à répéter de façon générique la maxime les eaues sont vitales, elles ont donné naissance à la Terre, et permis la vie sur terre. Les astro-physiciens de notre époque ne sont-ils pas à la recherche d'eau sous n'importe quel état dans l'univers, à la quête d'une vie extraterrestre ? Etrangement, cette métaphore hors-champs terrestres permet de bien assimiler en quoi l'eau est fondamentale à la vie. Pour comprendre les rapports que l'urbain entretient avec l'eau, ou plutôt les eaues, c'est-à-dire à la fois les rivières, les fleuves, canaux infrastructures créés par l'homme, il est préférable voire essentiel de reprendre connaissance de l'héritage aquatique trop souvent oublié par la société, les décideurs et acteurs de la planification urbaine et d'amélioration du cadre de vie. 1.

De l'eau dans la ville.

La quête de l'eau est évidente pour assurer le développement des premières terres urbaines. Les vallées, du fait de leur particularité à offrir en permanence de l'eau en surface ou à faible profondeur, ont donc logiquement attiré les premiers riverains. L'eau décide de la prospérité et de l'influence de la cité sur la scène du commerce international à plusieurs échelles et sur des temps différents. D'ailleurs, la plupart des grandes villes médiévales ont prospéré encore à ce jour. Elles ont eu raison des phénomènes naturels perturbateurs, telle que l'inondation, en choisissant une implantation stratégique : un centre urbain doit à la fois être aux bords d'un cours d'eau et à proximité d'emplacements élevés, à l'abris de toutes menaces. Sans doute, un tri sélectif fait à l'expérience, a permis la prospérité ou non des cités, par abandon des terres les plus menacées ou par expansion des terres les moins "vulnérables". Ainsi, les fossés pouvaient aussi jouer le rôle de défense contre les menaces "naturelles" telles que les inondations en se remplissant naturellement, canalisent les eaux de pluie, évitant la diffusion chaotique au sein de la cité. C'est l'émergence de la notion

29 GUILLERME A. professeur au Centre National des Arts et Métiers à Paris (CNAM) en histoire des techniques

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"d'eau urbaine" au sens où elle n'est plus laissée à son état sauvage. Sa pente, son profil et ses dimensions ont été imaginés par l'homme tout au long de l'histoire et dès le déclin de l'Empire romain à des fins militaires. Si bien que la grande force des contrées occidentales était proportionnelle à leur capacité de défense et d'attaque militaires. La ville, véritable berceau fédérateur des hommes belliqueux, trouve moyen de se protéger derrière de solides fortifications par l'avènement des fossés et glacis, talus inclinés servant à masquer et couvrir les ouvrages d'art des approches ennemies. Ceux-ci pouvaient s'étendre sur plusieurs hectares. L'autre grande caractéristique des cités médiévales, qui valait leur réputation glorieuse, est le système de ramification artificielle des écoulements d'eau, communément appelé "réseau hydraulique". Ce réseau distribué en canaux et aqueducs était vital pour la prolifération et la pérennité d'industries comme la draperie et le cuir. Ces techniques, encore aujourd'hui, acheminent l'eau d'un point où elle est disponible et de bonne qualité, la source, à un point où elle est nécessaire, ici la ville. Un siècle et demi a suffi à élaborer ces infrastructures fondamentales à la puissance, la popularité et l'affluence d'une cité et demeureront inchangées sept siècles durant. La cité est alors entourée de larges fossés et pénétrée de multiples canaux sur lesquels se concentrent les activités artisanales et portuaires. ✴

2.

Aquosité, ou les valeurs sociale de l'eau urbaine.

L'eau est une base topographique, militaire, économique mais aussi sociale dans la mesure où elle accueille les "métiers de la rivière" et les points nodaux de l'eau urbaine révèlent souvent l'union des bourgeois contre l'aristocratie gouvernante. Les canaux et plus généralement l'eau urbaine représentent un véritable melting-pot 30avant-gardiste pour les citadins. Ils sont la matérialisation d'une eau domestiquée, sécurisante, reposante, changeante, saisonnière, favorisant un égaiement de part son esthétisme plaisant. Finalement, l'eau est une urbanité à part entière et sa valeur sociale porte le nom de "aquosité". Terme francisé depuis Aquositas au XVIe siècle, il est défini par "l'expression qualitative d'une société à l'égard de son milieu sensible" [A. Guillerme, G. Hubert, M. Tsuchiya Aquosité Urbaine 31]. 30 Brassage d'éléments humains variés; ville, pays où ces éléments se mêlent et fusionnent. L'expression est apparue lors de la formation des Etats-Unis. 31 GUILLERME A. HUBERT G. TSUCHIYA M. Aquosité urbaine: la mise en valeur du patrimoine hydrographique francilien par référence aux rivières de la préfecture de Tokyo - Laboratoire des mutations urbaines, Institut Français d'Urbanisme (IFU) 1992.

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Ainsi, la densité du réseau hydraulique témoigne de la richesse urbaine : les plus grandes villes médiévales sont celles qui possèdent le plus vaste réseau. Cette prospérité transparaît dans les "Bourgs-Riches", édifiés non loin des canaux, sur des sites aérés, en arrière des "métiers vils", isolés au milieu d'une verdure irriguée [A. Guillerme]. On y souligne le bon air de la ville, l'air sanitaire mais aussi "salutaire", et la vivacité des rivières qui les entourent ou la pénètrent. Toute la richesse de la ville vient de là. L'eau marque de façon indéniable la ville médiévale. Elle la soumet à sa puissance, l'habille à sa mesure, elle est la variable de forçage fondamentale dans la conception des fonctions urbaines. Autrement dit, l'eau contraint les rues, le bâti, et les infrastructures à épouser ses sinuosités. Le paysage urbain -urbanscape- se dessine par le paysage de l'eau -waterscape- et de la terre -landscape. Landscape + Waterscape = Urbanscape. ✴

3.

L'aquosité de Sienne : les "bottini"

Sienne est l'exception des villes influentes du Moyen-Âge car elle échappe à la règle du jackpot de la zone géographique de vallée car elle a pu assurer sa gloire et sa prospérité sans aucun cours d'eau à proximité. Son expansion est d'autant plus surprenante car la ville est tourmentée par une pénurie d'eau chronique car aucun fleuve ne traverse la ville. L'hydrographie du pays Senese, aujourd'hui province, présente une série de fleuve, à savoir le Merse, Ombrone, Elsa et l'Arbia, qui sont soit à trop grande distance du centre urbain, soit incapables de garantir, du fait de leur faible portée, les besoins exigeants de la population citadine" entière. D'ailleurs, pour l'anecdote, n'y trouvant ni fleuves ni rivières, il serait incorrecte de parler de la population Siennoise comme étant des "riverains", les siennois sont de pures "citadins". La recherche d'eau était pour Sienne une réelle quête de l'Eldorado, jusqu'à en provoquer une certaine paranoïa, si bien qu'une légende urbaine s'était diffuse par l'intermédiaire de ses citadins. La légende racontait qu'un fleuve se cacherait non loin du couvent Carmine, un fleuve souterrain qui s'appellerait : La Diana. La mairie a libéré des fonds impressionnants permettant de développer des projets de "fouille d'aquosité urbaine", qui auraient dû porter La Diana à la lumière du jour. Evidemment, après acharnement et plusieurs recherches vaines des années 1100 à 1300, les travaux s'arrêtent, non pas sans conséquences. Sienne est alors la cible de plusieurs moqueries dont la plus célèbre reste celle du très populaire poète, homme politique et écrivain italien Dante Alighieri et sa Divina Commedia dans le Chant XIII du Purgatoire.

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Tournée à la dérision de façon successive par ses voisines italiennes et européennes, la ville va finalement réussir à tirer profit de ses fouilles souterraines. En effet, le problème ancestral qui hantait de tous temps la ville, à savoir l'approvisionnement hydraulique de la ville, est résout par un ouvrage d'ingénierie unique au monde et qui, encore aujourd'hui est source d'extase pour la précision avec laquelle il a été conçu, malgré les outils rudimentaires à disposition. Cet ouvrage est appelé "Bottini", qui pourrait se définir par un ensemble d'aqueducs médiévaux creusés dans le soussol et capables de mettre en réseau environ vingt-cinq kilomètres de canaux et dérivations. Du fait de leur grande dimension, les galeries souterraines sont entièrement visitables, certains prétendent même que les sous-sol siennois sont encore plus beaux que la ville en surface. Pour avoir une idée de leur aspect, le terme "bottino" doit son origine à sa forme similaire à celle d'un tonneau, botte en italien (cf. Annexe #3). La réalisation d'un tel aqueduc a été rendu possible grâce à la nature du sous-sol siennois, à savoir une matière gréseuse. La particularité de cette roche est qu'elle est à la fois assez compacte pour garantir la stabilité des souterrains et assez perméable pour laisser l'eau s'y écouler par phénomène d'égouttement. L'eau est ensuite canalisée par un aménagement simple appelé le "gorello" (cf. Annexe #3), qui termine son parcours se déversant dans les fontaines et lavoirs de la ville. Ainsi, tels de véritables aqueducs, les bottini sont un système de transport d'eau potable par des "gorelli", servant à mener, sans pompe ni pression, l'eau d'un endroit où elle est disponible et de bonne qualité vers un endroit où elle est nécessaire, i.e. les fontaines et lavoirs. Ceux-ci jouent à la fois le rôle de déversoirs mais aussi, in fine, de source de l'eau urbaine de Sienne puisque toutes les fontaines de Sienne sont raccordées entre-elles par le réseau des bottini. Les entrées et sorties du flux d'eau dans la ville suivent donc les mêmes mécanismes que celui du cycle naturel de l'eau. Une sorte d'avant-garde du métabolisme de l'eau urbaine. La ville de Sienne a démontré qu'il était possible d'avoir un réseau de canaux souterrains tout en gardant un caractère "urbain" au sens où les bottini sont à la fois une prouesse technique mais aussi une base sociale pour la ville. Les bottini ne sont alimentés par aucune source, sinon plusieurs entrées diffuses, recueillant à la fois les eaux pluviales filtrées par égouttement et des petites veines individuelles du sous-sol. Ainsi, la population s'approvisionnait en eau potable pour la boisson, la laverie et l'artisanat par les nombreuses fontaines et lavoirs publics et ce jusqu'à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. L'eau des bottini a été remplacée par celle de l'aqueduc du Vivo. La ville détient dès lors un réseau d'assainissement "classique".32 32 Association "La Diana", article disponible sur Internet, via l'url : www.ladianasiena.it - [Consulté en sept. 2011].

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Quoi qu'il en soit, le réseau bottini est resté étonnamment fonctionnel encore aujourd'hui et les siennois ont su garder une culture de l'eau pluviale exceptionnelle. Si elle n'a (toujours) pas de fleuve, Sienne détient encore (et toujours) aujourd'hui une quantité folle de fontaines toujours en activité et raccordées les unes avec les autres via les fameux bottini, majoritairement opérationnels. Malgré le fait que certains soient recouverts d'une couche de calcaire, comme celui de la Fontanella, l'eau arrive toujours à se déverser dans les fontaines opérationnelles dans les bonnes proportions mais beaucoup d'eau est gâchée par sa non utilisation par la population. C'est pourquoi les collectivités locales ont consentis l'utilisation de l'eau à des fins divers comme l'approvisionnement du Campo Scuola, le Centro Elettronico del Monte dei Paschi, les laboratoires Nanini Conca d'Oro ou encore le grand stade, etc. Autant d'équipements situés sur le cheminement d'un ou plusieurs bottini de Sienne. Il serait dommage de ne pas l'exploiter d'avantage. Cependant, dans la zone périphérique nord de la ville, les infiltrations continues, la pénétration des racines de la végétation en surface, la négligence et l'accumulation de calcaire dans les "gorelli" entraînent un encombrement partiel et rendent la situation peu rassurante pour la pérennité de ces bottini. Ces dysfonctionnements montrent bien que sans interventions adéquats et régulières de l'homme, les bottini risquent de s'enterrer, ce qui est déjà arrivé à certaines rame devenue désormais impraticable. Beaucoup d'entre eux n'auraient pourtant eu besoin que de petites interventions de manutention ordinaire qui, jusqu'en 1994, étaient quasiment impossibles du fait que les agents "bottiniers" de la commune n'étaient que deux à se départager tout le travail. De plus, ces galeries souterraines étant toujours visitables, ces deux-là devaient en plus assurer en tant que guide touristique durant les visites pédagogiques des écoles municipales, de simples touristes, des habitants, des acteurs de la planification urbaine, etc. dont l'affluence était toujours plus importe. C'est ainsi qu'est née l'association "La Diana" qui a pour but de continuer la transmission de cet héritage exceptionnel aux générations siennoises futures, mais aussi aux touristes et autres visiteurs curieux avides de spectaculaire, de différence et d'alternative. On pourrait presque penser que les touristes partent à Sienne à la recherche d'une aquosité urbaine perdue et ce, de façon presque involontaire, inconsciente. Souvenez-vous du sens de l'Aquositas, mentionné plus haut, qui défini la valeur sociale de l'eau en ville et son impact dans la culture de l'eau, au sens où on la voit différemment qu'à la sortie de son robinet, ou en bouteille. Sienne offre, encore aujourd'hui une alternative à l'image commune de l'eau en ville. Le siennois, ainsi que le touriste, entretiennent un rapport à l'eau totalement différent que celui des francilien

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par exemple. Fière de son héritage et de son aquosité, comme pour se venger de Dante Aligheri et de sa Divine Comédie moqueuse, la ville a su entretenir une sorte de culture, la transmettant de génération en génération. L'association aide aussi dans la modélisation SIG de ces galeries souterraines et de tous les bottini existants de façon à savoir exactement pourquoi, où, quand et comment intervenir. Les membres de l'association disent réaliser ces interventions uniquement par pur "amour envers la ville de Sienne, envers ses fontaines et ses bottini qui, même cachés, en sont ses artères ; envers l'eau, symbole de vie plus que n'importe quel autre élément qui a conditionné la vie de population entière et sur laquelle est basée le développement de l'humanité, vers laquelle ils s'augurent que les visiteurs se sensibiliseront et commenceront à acquérir, contrairement à aujourd'hui, au respect qu'elle mérite". C'est ainsi que se résume la phénoménologie de l'eau urbaine à Sienne. Très rapidement, en tant que francilien de naissance, j'ai voulu comparer les bottini aux réseau parisien. ✴

II.

L'eau active de Venise.

Venise, ville italienne de la région du Veneto ayant encore aujourd'hui conservé son paysage urbain d'antan et fait parti de ces villes où l'eau y est toujours aussi "active". La ville est un archipel lagunaire qui lutte depuis toujours contre l'abondance de ses eaux. 1.

Le paysage urbain par le paysage de l'eau.

Selon Guillerme, beaucoup de villes du nord de la France comme Beauvais, Amiens, Provins, Senlis, Châlon, Rouen, Troyes, Caen, Etampes et Noyon témoignent d'une organisation du paysage urbain par rapport à leur réseau hydraulique (cf. Figure 18). Jusqu'au XIXe siècle, que ce soit pour leur défense ou pour subvenir aux besoins de l'artisanat et de l'industrie, le réseau d'eau urbaine de ces villes françaises du nord est particulièrement dense et participe aussi bien à leur prospérité qu'à leur influence sur la scène du commerce européen. Le réseau se déploie et aura la fonction de desservir les moulins, drainer les marais et pourvoir aux besoins de l'artisanat urbain. Guillerme amorce une analyse comparative avec Venise, affirmant qu'un tiers des villes françaises de l'époque médiévale possédaient, intra-muros, un paysage aquatique comparable à celui du modèle vénitien. Plus intéressant encore, en appli-

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quant ce résultat à tout le Bassin Parisien, près de la moitié des villes s'assimilent à la Venise du XIIIe siècle. L'expression de "petite Venise" est même employée par le roi Louis XI en s'adressant à la ville d'Amiens [Guillerme]. Venise n'est pas uniquement un modèle, elle est aussi une réalité tangible que l'on retrouve dans beaucoup de villes européennes à cette époque.

Figure 18 : Héritage de l'eau : comparaison des réseaux hydraulique à ciel ouvert entre plusieurs villes françaises du nord et Venise, à l'époque médiévale. Source : "Les Temps de l'Eau, par André Guillerme".

Aujourd'hui, l'héritage de l'eau urbaine a Venise est intacte tandis que celui des villes françaises du nord l'est beaucoup moins. On peut voir sur la figure 18 l'importance des canaux à l'époque médiévale et la construction de fossés comme moyens d'encadrer la ville afin d'en assurer sa protection. De nos jours la plupart de ces canaux n'existent plus dans les grandes villes de Rouen, Amiens et Caen (cf. Figure 19). Les villes de Provins et Noyon ont quasiment gardés le même réseau hydraulique tandis que les autres villes en ont enterré une partie mais préservé la majorité. La ville de Troyes, notamment, a la particularité d'avoir conservé se fossés de protection. (cf. Figure 20).

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Figure 19 : Héritage de l'eau : comparaison des réseaux hydraulique à ciel ouvert entre plusieurs villes françaises du nord et Venise, de nos jours (2010). En noir la tâche urbaine uniquement du bâti des villes et en bleu sont réseau hydraulique à ciel ouvert.

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Figure 19 : Héritage de l'eau : Zoom sur la ville de Troyes.

Seule Venise semble "intacte" au sens "inchangée" du terme. C'est aussi la seule qui ne s'est pas étendue de façon spectaculaire et garde la même échelle d'étude. En effet, en plus de la disparition de quelques canaux à ciel ouvert, on peut remarquer le changement radical d'échelle qui réside dans cette comparaison des tâches urbaines. Venise ne représente que 631 hectares, soit un peu plus du centre-ville du Rouen uniquement. Les échelles sont totalement différentes surtout en ce qui concerne les villes d'Amiens, Caen et Rouen. Pourquoi Venise ne s'est pas étendue plus que cela ? Elle aurait très bien pu se développer en polders comme aux Pays-Bas ou plus récemment à Shenzen et Dubaï (voir annexe 3). Comment l'imagibilité de l'eau de Venise participe-elle à la culture, non seulement artistique, architecturale etc, mais aussi à celle du risque ? Notamment les

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risques d'inondations et d'érosion du sol tous deux générés par la présence permanente de l'eau urbaine. ✴

2.

Reportage : Comment fonctionne Venise aujourd'hui ?

Indication : les illustrations correspondant directement aux propos du texte se localisent en Annexe 3 de ce mémoire. i.

Acqua alta et le tourisme.

Venise, se trouve au milieu d'une lagune, c'est une ville-archipel. Chaque jour, la lagune se rempli et se vide d'eau deux fois par jour à travers les trois pénétrantes des ports. Ainsi, l'eau entre et sort 60 fois par mois, soit 730 fois par an. Mais Venise n'est pas une unique île, c'est un ensemble de 124 îles sur 631 hectares qui se sont plus tard raccordées entre-elles et peuplées au fur et à mesure des années. Chaque île a au moins une église, un campo (place de l'église) et au moins un ou deux puits pour l'eau. Chaque île est contournée de canaux et si toutefois on ne voit pas de canal, c'est qu'il a été enterré pour servir de chemin piéton. (Annexe 3 : images 1, 2 et 3). L'humidité, l'érosion, le terrain et les murs poreux sont tous dû aux effets négatives de la lagune, cette eau active. La ville est entièrement soumise à la singularité de la lagune contre laquelle les vénitiens ont toujours dû se confronter. Pour continuer d'habiter dans un environnement aussi malléable, ils ont su savoir comment s'adapter aux changements et répondre aux inévitables dégradations avec une manutention continue et un bon usage de la ville. Venise est le résultat de 1500 ans de transformation continue du propre paysage urbain. Uniquement de cette façon, à travers un traitement constant, elle s'est conservée au cumul des siècles, mais pourra-t-elle continuer de prospérer pour les siècles à venir ? Tout le monde s'accorde à penser que Venise disparaîtra avec la montée des eaux. Une ville comme aucune autre au monde a des problème comme aucune autre au monde. C'est Venise, mais le danger c'est qu'elle risque de n'avoir aucun futur. Parceque ce sont pas uniquement les phénomènes très connus de Aqualta qui endommagent la ville, ce sont surtout les érosions, l'humidité, l'ensellement des murs poreux, les sols fragiles etc. (Annexe 3 : images 12 à 20). Elle représente aussi 16 millions touristes en moyenne par an soit un peu plus de l'affluence de Disneyland Paris. En 2007, un pic de 21 millions de touristes dont 80.000

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pour le simple mois de mai. Cela représente une économie officielle à 1,5 milliards d'euros, un montant sans doute sous-estimé par le marché noir très présent dans la ville. (Annexe 3 : images 4 à 6 et 21). La ville n'est pas qu'un nid à touriste, c'est aussi une ville utilisée et usée par 270 884 habitants, soit un peu plus seulement que l'unique 15e arrondissement de Paris (230.000 habitants). Ainsi, les quelques 32 millions de pieds qui parcours la ville enfonce la chaussée en profondeur et effrite la trachéite. D'ailleurs, la piétonisation des chaussées vénitienne est en partie un succès car elle utilise le matériau "Trachéite" qui est à la fois très résistant et assez poreux pour laisser s'infiltrer l'eau et l'évacuer plus facilement. A Venise, même la chaussée à une histoire. Un pavé non entretenu peut causer d'énormes dégâts en cas d'inondation. Parce-que la ville a un grand problème, qui fait aussi sa réputation, c'est l'acqua alta, inondation par débordement des canaux de Venise. Il y en a 183 canaux dans la ville, il ne suffit donc que d'une marée plus haute de quelques centimètres de la normale pour inonder d'entières aires urbaines. Quelques centimètres en plus ou en moins peuvent être déterminant pour la population qui choisissent de sortir ou de rester "à l'abris" chez eux. En en 1966, le phénomène de l'acqua alta a connu un record de 194 cm par rapport au niveau moyen des canaux et 156 cm en 2008. (Annexe 3 : images 7 à 11). ii. Contre les effets de l'eau active. Le véritable enjeux pour la survie de Venise dépend de sa maintenance et de son entretien suivis. Il y a une quinzaine d'années, où la maintenance avait été arrêté pendant 30 ans, Venise était en chute libre, en pleine "décomposition". Une décomposition qui se rapproche plus du déclin auquel elle a dû faire face. Effondrement des murs de soutènement des rives, des talus érodés, fissurés, les bâtiments étaient dans un piètre état, certains implosaient par le bas. Des ponts à escalader, un réseau d'assainissement dans un état critique, beaucoup de canaux n'étaient plus navigables à cause des nombreux sédiments accumulés sur le sol. En effet, les vénitiens ont toujours dû conquérir le terrain de la lagune et le défendre de l'eau. En marges des îles la protection contre l'eau se fait par des murs de soutènement en brique. Mais avec les années, ces briques deviennent de moins en moins imperméables et résistant et il incombe de les restaurer. Par conséquent, il est indispensable de fermer les entrées d'eau pour un des canal, vu que chaque île est plus ou moins indépendante, la ville peut décider de quelle voie verra son canal "couler" ou non. Ainsi, en l'absence de l'eau il est beaucoup plus aisé de restaurer les briques. De

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ce fait, on retire les sédiments qui se sont formés au cumul des années dans le canal. (Annexe 3 : images 1 à 3). Les ouvrages de renforcement des fondations des mur et des ponts sont en contact permanent avec l'eau. Cela implique un effritement constant des les briques et la fonte du ciment entre chaque brique. De plus, nous l'avons vu, l'eau est échangée deux fois par jour, ainsi, les marées qui montent et descendent tous les jours provoquent la chute des briques alors non cimentés. Et quand les hélices des bateaux accentuent les "va-et-viens" de l'eau, cela augmente les érosions des murs de soutènement, des talus et des fondations des bâtiments, provoquant à long terme de forts dommages. Dans les cas les plus "graves", certains murs sont entièrement reconstruis. Parfois on "réinjecte" même du ciment par les fissures des murs. Quand le ciment se fond, l'eau pénètre dans les murs jusqu'à s'infiltrer et emporter la terre de l'autre côté des briques. (Annexe 3 : images 4 à 9). Venise, par ses murs poreux, est une véritable "ville éponge". Mais le grand inconvénient est que lorsque l'eau, par capillarité, atteint les murs de soutènement elle se transforme en NaCl, car l'eau de Venise est de l'eau salée, et épaissi la pierre. Si l'eau s'évapore du mur, le sel, lui, se cristallise et peut augmenter son volume jusqu'à 12 fois sa taille grignotant les briques. L'eau agresse aussi le bois en provoquant des champignons et bactéries nocives pour l'homme. Une solution antique était de mettre entre chaque brique une rangée de pierre très imperméable pour empêcher l'eau salée de monter trop haut dans les murs. Mais l'eau étant plus haute qu'à l'époque médiévale, aujourd'hui cette méthode n'est plus efficace. (Annexe 3 : images 10 à 12 et 15) Néanmoins, il existe beaucoup de solution pour les montées d'eau salée. Une première est de ne pas enduire la partie inférieur de l'édifice, la rendre plus "transpirante". Un autre est dite "taglio dei muri", pour "coupe des murs" par une membrane très imperméable capable d'empêcher l'ascension de l'eau salée. Encore une autre, chimique, par l'injection de résine entre les briques qui réduisent aussi sa perméabilité. Il est intéressant de constater comment même juste au dessus du "taglio", le mur n'est pas du tout imprégné de sel, il semble neuf. (Annexe 3 : images 13 à 17) iii. Les réseaux techniques. Venise est une cité antique détenant des problèmes de fonctionnalité de cité moderne, à savoir les besoins en électricité, eau potable, assainissement, téléphone, gaz, transports, etc... Mais où passent les réseaux ? Et bien ils font le même parcours que les piétons, donc sous la chaussée, et quand il faut franchir un canal ils passent

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par le pont. A Venise on compte 438 ponts, ce qui représente autant d'opérations de manutention régulière aussi bien pour les réseaux que pour la structure-même des ponts. Et quand se restaure la chaussée on en profite pour faire une remise à jour de tous les conduits des réseaux, remplacer ou réadapter les infrastructures vétustes. (Annexe 3 : images 1 à 6). Venise n'a pas de système d'égout complet de type "moderne" comme à Paris, par exemple. La plupart du temps l'assainissement de Venise est assuré par les chenaux antiques qui se déversent soit directement dans les canaux, soit dans des fosses sceptiques ou bassin de rétention. Ce sont la plupart du temps des ouvrages de traitement des eaux directement sur place de sorte a restituer l'eau directement dans les canaux de meilleure qualité. Mais comme l'eau entre et ressort deux fois par jour, elle est perpétuellement "renouvelée", on peut penser qu'elle n'est pas nocive pour l'homme. iv. Insula Spa. Tous ces travaux de restauration et d'entretien quotidien de Venise participe en quelque sorte à sa résilience en temps réel. Pour résoudre cette situation critique, la commune engagea le projet INSULA SPA qui est une véritable organisation de super héros déterminée à relever la tête de Venise de l'eau. Un travail coordonné et complet. Plus tard, d'autres collaborations avec les collectivités locales ont fait énormément pour Venise, mais il reste encore beaucoup à faire : 340.000 m2 de chaussée à rénover, 160 ponts à restaurer, 20 km de canaux à rénover et 41 km de talus et remblais à régénérer. Un grand Plan de planification urbaine tire les corde d'un tel projet, chef d'orchestre qui dirige un tel opéra. Il en reste un principe fondamental : restaurer est plus efficace que de reconstruire. pour que Venise conserve sa beauté et sa réputation. (Annexe 3 : images 1 à 17). ✴

3.

Les imaginaires de Venise.

Venise est un bel exemple de ville qui persiste sans lutter contre ses inondations. Sa population est consciente du risque car il est régulier, elle l'a accepté car elle a une forte imagibilité de l'acqua alta. Les touristes l'acceptent aussi très bien, peutêtre même que ceux-ci se retrouveraient déçus au cas où ils seraient rentrés dans leur pays d'origine sans avoir vécu de phénomène "acqua alta". La mémoire de l'eau est indéniablement ancrée à Venise. Elle fait partie intégrante de son identité. Depuis 1500 ans les vénitiens se forge cette culture transmise de génération en génération. Il n'est pas étonnant que le monde entier s'intéresse à Venise pour sa capacité d'intégrer

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les eaux dans sa ville. Combien de fois avons-nous pu entendre cette comparaison avec Venise, presque agaçante, dès lors qu'une ville détient plus d'un ou deux canaux sur son territoire. Bruges et Amsterdam sont les petites Venise du nord, Ayouthia avant son déclin et Bangkok appréhendant le sien sont les Venises asiatiques, le Venezuela est la Venise d'Amérique Latine. (cf. Annexe #3). Il y en a des centaines des "petites ou des grandes Venises" dans le monde. Il y en aura certainement davantage au regard des estimations prospectives liées à l'occurrence des tempêtes, ouragan et autres pluies exceptionnelles. Aussi, la montée des eaux des océans et mers provoqueront une submersion partielle de plusieurs villes des littoraux du monde entier. Il est fort à parier que ces villes s'inspireront du modèle de gestion des eaux intégrée au fonctionnement de la ville de Venise qui n'a pas son pareil dans le monde. (cf. Annexe #3 : Aqualta). Ainsi, Venise représente certainement un modèle de gestion de son patrimoine rongé par l'eau mais elle n'est pas un modèle de planification urbaine et d'urbanités en tous genres. Finalement, quand on regarde de près la ville, elle concentre plus de touristes par jour que d'habitants. Beaucoup de logements sont vacants, beaucoup ne sont utilisés que par de riches investisseurs étrangers y venant parfois le week-end. La ville est très chère, elle n'est pas accessible à tout-à-chacun. C'est peut-être une ville pour privilégié, ce qui contribue sans doute à l'entretien de son prestige. Car plus qu'un entretien quotidiens de ses murs de soutènements, réseaux, chaussées, ponts, etc. Venise souhaite entretenir dans la mémoire de ses habitants et surtout du monde entier son identité-même qui est celle de la ville qui a su prospérer en s'étant bâtie sur des marais. Exploit dont rares peuvent prétendre de nos jours. Enfin, Venise est un idéal car elle inspire de nombreux artistes et architectes a penser le futur de certaines villes à son image. Autrement dit, on pense le futur en s'inspirant d'une des villes les plus vieilles au monde et ce, depuis plusieurs siècle. Déjà en 1899, on imaginait une Londres sous les eaux qui s'inspirerait de Venise pour la gestion de ses eaux. En 1910, le grande crue parisienne renvoyait à des images mentales de celle de Venise. Cette-dernière a le pouvoir de véhiculer une imagibilité si forte qu'elle a su inspirer les imaginaires utopiques et dystopiques du monde entier. La ville est en quelque sorte utopie pragmatique, celle qui évoque l'imaginaire par le réalisme de ces exploits. Elle est en quelque sorte l'espoir de Bangkok, le souvenir d'Ayouthia, le futur de New York et le présent de Rotterdam. ✴

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Conclusion. Nous l'avons vu, le terme "résilience" renvoie à lui seul une quantité impressionnante de définitions possibles, si bien que la plupart du temps on en retient qu'une vague interprétation personnelle. On l'a retrouvé à travers nos hypothèses à la fois comme synonyme ou antonyme de résistance, synonyme ou antonyme de persistance, synonyme ou antonyme de stabilité ou de flexibilité, d'adaptation, d'absorption, de changement du comportement initial, capacité de retour rapide à la normal, renaître de ses cendres, etc. En résumé, c'est un concept qui induit plusieurs définitions possibles conduisant à plusieurs analogies et raisonnements scientifiques différents. Qu'un terme soit polysémique et touchant à plusieurs domaines de compétences, si ses sens renvoient à un chemin ou à un autre, n'est pas gênant. En revanche si les hypothèses aboutissent à des conclusions opposées voire contradictoires, là c'est un véritable problème. Ainsi, il s'est avéré indispensable de trouver une définition "holistique" construite autour de plusieurs hypothèses différentes, qui orienteront la suite des théories. Holistique car elle devait regrouper à elle-seule un ensemble de sens qui convergerait vers une unique hypothèse. D'où la difficulté d'utiliser les valeurs de ce terme là, il faut nécessairement un socle théorique pour pouvoir fructifier ce concept. Une sorte de besoin de mériter ces valeurs. Chose que l'on a pas encore, ou plutôt qu'on ne prend pas encore le temps d'acquérir car un des objectifs de la résilience est de le rendre opérationnel, de le mettre à la portée des praticiens, alors même qu'il n'est pas stabilisé dans le milieu scientifique. Paradoxalement, on veut rendre opérationnel quelque chose qui n'est pas encore stabilisé. Et les discours n'en sont que plus contradictoires. Cependant, la recherche de ce sens holistique nous a conduit vers une autre définition encore, un autre "enseignement" suivi par une nouvelle "école de la résilience". En effet, en rassemblant quelques éléments des "écoles traditionnelles" de la résilience urbaine, nous avons découvert la nécessité d'une école plus générale, qui agirait dans plusieurs domaines en ne s'intéressant qu'à la prise en compte du risque. Un des maillons de cette école était celui de la culture du risque et de comment se forger sa propre culture. Ainsi, le concept de résilience urbaine a été traduis simplement par le fait de tenir compte d'un risque et d'entretenir dans sa mémoire ce qu'il représente

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afin d'en être constamment conscient et de l'accepter. Une façon plus saine d'appréhender le risque. Puis, la recherche nous a pousser à voir un peu plus loin dans la notion de perception et d'appréhension du risque par analogie avec l'imagibilité, issue des analyses de Kévin Lynch. L'imagibilité du risque ne consistait absolument pas à "enjoliver" une catastrophe, mais plutôt de la rendre plus acceptable par le biais d'images proactives, propice à la résilience urbaine. La synthèse des deux premières parties nous a révélé deux choses fondamentales. L'une a justifier le fait qu'il fallait trouver un moyen de renverser les significations contradictoires, voire paradoxales du concept de résilience urbaine. L'autre est celle que l'imagibilité a un rôle déterminant dans le processus de capacité d'adaptation d'un territoire et que certains éléments matériels et immatériels du territoire participaient pleinement à l'initiation de la culture du risque. Ces images provenaient alors de la qualité des compositions urbaines, de la communication, de la sérendipité, de la sagesse, de la malléabilité du système, autant d'éléments propices à diffuser une image forte dans l'esprit de l'observateur participant chacun à l'héritage culturel du risque d'un individu. Finalement, l'imagibilité du risque nous a amené à étudier de la résilience urbaine par le prisme de l'école du risque. Enfin, en ciblant notre théorie sur l'analyse de l'eau urbaine depuis l'époque médiévale et à différentes échelles d'espaces, nous avons réaliser à quelle point cet élément pouvait être vecteur d'une image forte en ville. Si bien que l'eau urbaine constitue à la fois une image sociale, par l'aquosité et technique via ses réseau. Le plus important était de voir à quel point l'entretien était une pièce maîtresse du puzzle de la résilience urbaine. Sans entretien il n'y a pas de "prospérité". La ville de Venise existe bel et bien aujourd'hui et son imagibilité est si forte qu'elle véhicule de nouveaux imaginaires à travers le monde dans la prise en compte du risque inondation notamment. Autrement dit on imagine l'avenir depuis l'une des villes les plus anciennes du monde. Un joli paradoxe, allez comprendre. ✴

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Ouverture. Finalement, plus qu'un système complexe regroupant à la fois les sciences humaines et les sciences techniques, la ville est un véritable paradoxe. A la fois grande détentrice de richesse et grande consommatrice d'écosphère, elle détient au fur et à mesure de sa croissance à la fois les nuisances et les clés de sauvegarde de son évolution. Les paradoxes urbains ont toujours suscité bien d'interrogations mais n'ont jamais cessé de diffuser de nouvelles imagibilités à la société. Parfois utopiques, parfois dystopiques, d'un temps éphémères ou bien durable, les villes, vues par le prisme du Génie Urbain, se décomplexe et assume sa nature active. Ainsi soit-il, appliquée à la ville la résilience devient urbaine et comme toute urbanité, elle est bien plus qu'un concept complexe, polysémique et pluridisciplinaire, c'est un vecteur de paradoxes urbains. L'interrogation sous-jacente aux valeurs de la résilience urbaine, est certainement une remise en cause de la condition naturelle de ce cher Charles Darwin. Si pour la sélection naturelle l'évolution est à la portée de ceux qui savent et qui peuvent s'adapter, qu'en serait-il de la condition urbaine ? Devons-nous répondre à l'ordre de la résilience urbaine afin d'évoluer ? L'évolution, nous l'avons vu, peut-être aussi à l'origine d'une décroissance urbaine, d'une tabula rasa, d'une augmentation de la conscience collective du risque, de l'entretien perpétuel de son environnement dans le but de le prospérer, etc. Existerait-il alors une sorte de sélection urbaine quelque part dans nos urbanités ? Et si oui :

L'adaptation est-elle indispensable à l'évolution ?

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"Le risque est un besoin essentiel de l'âme. L'absence de risque suscite une espèce d'ennui qui paralyse autrement que la peur, mais presque autant. (...) Le risque est un danger qui provoque une réaction réfléchie ; c'est-à-dire qu'il ne dépasse pas les ressources de l'âme au point de l'écraser sous la peur. Dans certain cas il enferme une part de jeu ; dans d'autres cas, quand une obligation précise pousse l'homme à y faire face, il constitue le plus haut stimulant possible. La protection des hommes contre la peur et la terreur n'implique pas la suppression du risque ; elle implique au contraire la présence permanente d'une certaine quantité de risque dans tous les aspects de la vie sociale ; car l'absence de risque affaiblit le courage au point de laisser l'âme, le cas échéant, sans la moindre protection intérieure contre la peur. Il faut seulement que le risque présente dans des conditions telles qu'il ne se transforme pas en sentiment de fatalité." Par Simone Weil, "L'Enracinement".

Crédits : Sarah Harvey.

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Sources. I.

Bibliographie.

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II.

Webographie. 1.

Articles / Reportages

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2.

Blog :

TRANSIT-CITY, #liquid city, #nouveaux imaginaires, #Venise, #Catastrophic cities, disponible sur Internet via : transit-city.blogspot.com [oct. 2011]. PRUNED, #wetlands, #peak water, #terraforming, #floods, disponible sur Internet via pruned.blogspot.com [oct. 2011]. BDLGBLOG, #floods, #wetlands disponible sur Internet via bdlgblog.blogspot.com [oct. 2011]. THE POP-UP CITY, #water, #flood, #risk disponible sur Internet via popupcity.net [oct. 2011]. INHABITAT, #Disaster, #Marketing, #flood, disponible sur Internet via inhabitat.com [oct. 2011]. URBANEWS, disponible sur Internet via urbanews.fr [oct. 2011]. POP-UP URBAIN, disponible sur Internet via pop-up-urbain.com [oct. 2011]. URBAN AGE, disponible sur Internet via urban-age.net [oct. 2011].

3.

Articles / Reportages / Série télévisés : Autres :

MEDDTL - Commissariat général au Développement durable. Statistiques publiées sur Internet, disponibles via statistiques developpement-durable.gouv.fr/ [oct. 2011]. Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE), disponible sur Internet via : Insee.fr [oct. 2011]. Emergency Events Database (EM-DAT), disponible sur Internet via emdat.be [oct. 2011]. Centerfor Research on the Epidemiology of Disasters (CRED), disponible sur Internet via cred.columbia.edu [sept. 2011]. Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), disponible sur Internet via Irsn.fr [sept. 2011]. SOeS-Tns-Sofres, Enquête sur le sentiment des risques majeurs en France 2007 - disponible sur Internet via : cnis.fr [sept. 2011]. SHRINKIG CITIES, disponible sur Internet via l'url : shrinkingcities.com. [sept. 2011]. GREENPEACE, disponible sur Internet via l'url : greenpeace.org [sept. 2011].

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Profile for Bruno Morleo

Imagibilité de la résilience urbaine  

Mémoire de recherche de fin d'étude

Imagibilité de la résilience urbaine  

Mémoire de recherche de fin d'étude

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