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Gaspard rend visite à l’Enfiane.


Gaspard était un solide garçon de neuf ans.

Gaspard, ses sœurs et son frère


Il ĂŠtait berger du petit troupeau de son papa.


Il n’aimait pas beaucoup l’école. Il préférait parcourir la forêt avec ses bêtes.


Même si Gaspard n’allait pas souvent en classe, il connaissait toutes choses de la nature.


Son papa lui avait recommandĂŠ de faire brouter de bonnes plantes Ă  sa biquette pour que le lait, ainsi parfumĂŠ, donne du bon fromage.


Gaspard portait un veston sombre sur un pantalon tout aussi sombre et une chemise blanche qu’il gardait toute la semaine. Il avait un chapeau aux larges bords enfoncÊ sur la tête.


Il chaussait des vieux tricounis qu’il avait dénichés dans le galetas de son grand-père. Avec ces semelles cloutées, il faisait presque autant de cabrioles que sa chèvre sans glisser.


Un jour que Gaspard montait aux mayens, il voulut faire boire ses bĂŞtes Ă  la source du Tornaillon.


Il se retrouva nez à nez avec une très vieille femme qui remplissait sa gourde d’eau fraîche.


La biquette tournait déjà autour de la dame quand Gaspard reconnut l’Enfiane. Il ne pouvait pas se tromper : une seule personne du village avait cette allure-là.


La peau du visage était toute ratatinée. Elle se tenait penchée en avant, appuyée sur une canne. Elle portait toujours son foulard vieux rose.


L’Enfiane sursauta un peu en voyant le petit berger qu’elle n’avait pas entendu. Elle lui dit : -N’aie pas peur, petit. -Pas peur. Chuis plus un croué et j’sais donner du bâton. -Oh, tu n’auras pas à te défendre de moi. Je n’ai jamais fait de mal à une mouche. Où vas-tu ainsi ?


-Vais jusqu’à Plan Bot par le Chemin du troupeau de M. Mottier. Là-haut, y’a beaucoup de bonnes herbes.


-Je vois que tu sais choisir tes places ! Alors, passe donc par La Vouarde. Cela te fait un petit détour, mais là-bas, c’est la floraison du pissenlit. Tes bêtes vont en raffoler. -Merci, m’dame ! répondit Gaspard. Et il fila.


Après cette rencontre, Gaspard croisa souvent l’Enfiane dans la forêt.


Il lui arrivait de porter pour elle un fagot de bois qu’elle avait préparé. Une fois, il l’aida même à reclouer une planche du toit de sa cabane.


De temps en temps, les deux complices allaient cueillir des plantes que notre petit berger se plaisait Ă  dĂŠcouvrir alors.


Souvent, le petit garçon allait toquer à la porte de la cabane pour dire bonjour à l’Enfiane.


Cette dernière appréciait les visites du berger et de son troupeau. Elle offrait à boire de délicieux sirops et ne manquait pas de garder de vieux quignons de pain pour les bêtes.


Par un beau matin de juin, Gaspard eut envie d’aller plus haut dans la montagne avec son troupeau.


Il partit tout de suite après le déjeuner et marcha d’un bon pas. Le chemin était long.


Arrivés sur les hauteurs, Gaspard et ses bêtes se couchèrent dans l’herbe qui sentait si bon pour reprendre le souffle. Las, le petit berger ne tarda pas à s’endormir.


Soudain, des cris affreux réveillèrent le garçon qui bondit sur ses pieds. Un loup attaquait !


La bête féroce n’avait pas vu le berger caché dans le trèfle. Gaspard prit son bâton d’une main ferme et courut vers le loup.


L’animal laissa heureusement tomber l’agneau qu’il avait attrapé dans sa gueule. Il prit ses pattes à son cou et disparut.


Gaspard releva tendrement l’agneau dans ses bras. Sa toison était tachée de sang. La morsure du loup lui avait déchiré le flanc. La petite peluche bêlait misérablement. Elle avait sans doute très mal.


Sans attendre, Gaspard héla ses bêtes, chargea le blessé sur ses épaules et redescendit vers le village.


Il marchait très vite. Un peu de sang de l’animal coulait le long de sa nuque. Il ne savait pas comment s’y prendre. C’était bien la première fois qu’il lui arrivait une pareille mésaventure.


Alors qu’il s’approchait du village, il pensa à l’Enfiane.


Elle pourrait certainement l’aider. Il courait maintenant, content d’apercevoir enfin la cabane.


L’Enfiane était dans son jardin. Gaspard déposa l’agneau à terre et raconta l’attaque du loup.


-Tu as eu bien du courage, mon petit ! répondit l’Enfiane. Montre-moi ça !


Elle se pencha sur la petite bête grelottante. Elle la caressa pour la rassurer. -Ce n’est pas trop méchant, Gaspard. Nous allons la soigner. Prends une feuille d’ail des ours et rentrons.


Hommes et bêtes se retrouvèrent tous dans la cabane. L’Enfiane apprit à Gaspard comment faire : -Mâche la feuille d’ail des ours et cette mie de pain. Quand ce sera une bouillie, tu l’appliqueras sur la plaie de ton agneau. Laisse-le dormir ici pour cette nuit. Demain, il ira déjà mieux.


Gaspard avait confiance en l’Enfiane. Il fit ainsi. Puis il rentra au village sans ne rien dire à personne. De toute façon, on ne le croyait jamais.


Le lendemain, à l’aube, Gaspard fila chez l’Enfiane.


Il retrouva son agneau déjà en meilleure forme. La plaie ne saignait plus et la petite bête bêlait gaiement. Gaspard eut un large sourire.


Sa main tâtait la forme ronde à travers la besace. Avec un crotchon de pain, il avait une tomme pour son dîner. Il l’offrit à l’Enfiane : -Merci, m’dame ! Chuis bien content !


L’Enfiane sentit de la chaleur sur ses joues. Elle n’était pas habituée à recevoir quoi que ce soit. Le cadeau du petit berger lui fit un immense plaisir.


-Tu sais, Gaspard... Quand j’étais petite, c’est le meneur de loups qui m’a appris… Et je n’ai pas oublié.


-Merci pour la tomme. Elle sent si bon ! -Normal, z’êtes gentille avec moi ! C’est celle de ma biquette.


-On se comprend bien, tous les deux, c’est vrai. Je vais te montrer quelque chose. Sortons !


L’agneau les précéda en forçant la porte. A côté de la cabane, l’Enfiane montra à Gaspard le tapis de belles fleurs roses.


Puis elle se baissa et, à l’étonnement du garçon, arracha une plante. Elle cassa un morceau de la racine, l’essuya proprement à son tablier et le présenta : -Tiens, mon petit. Mâchouille. C’est de la réglisse. Tu verras comme c’est bon !


-J’aime bien. -Alors, tu pourras en prendre un morceau quand tu seras par là. Rappelletoi : la réglisse. -Sûr que j’vais savoir ! Je vais même appeler ma biquette « Réglisse ». J’oublierai jamais. Merci !

Réglisse!


Avec un geste de la main, l’agneau sur ses talons, Gaspard quitta l’Enfiane. La vieille dame l’entendit chantonner …

Fin


Gaspard le petit berger