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manifeste POUR UNE FéDéRATION.

philippe delaigue

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JOURNAL À PARUTION ALÉATOIRE

N°1 décembre 2008

le journal

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J’ai eu la chance incroyable de diriger pendant presque 25 ans une compagnie de théâtre qui, après avoir fait ses premières armes durant 10 ans à Lyon, est devenue, après un travail d’implantation jugé alors exemplaire à Valence, un des plus beaux centres dramatiques nationaux du pays. Cette histoire m’a permis de connaître de très près les problèmes que connaît toute compagnie indépendante, puis d’apprendre les joies et les pièges de l’institutionnalisation et enfin, de mesurer l’importance d’un ancrage territorial et d’un contrat clair avec les tutelles publiques. Durant ces années et grâce aux longues tournées de mes spectacles, j’ai appris à bien connaître ce réseau français de fabrication et de diffusion du spectacle vivant.

Après avoir fondé puis dirigé la Comédie de Valence durant 9 ans, j’ai choisi d’initier une nouvelle aventure sur des bases résolument nouvelles inspirées de ces expériences. Mon chemin est celui d’un homme de théâtre plus que celui d’un metteur en scène. Ma formation d’acteur, ma passion pour les littératures et l’écriture (auteur et adaptateur de nombreux spectacles), mon fort intérêt pour la pédagogie (responsable du Départe‑ ment Acteur de l’Ensatt où j’enseigne), mes collaborations fécondes avec des artistes d’autres disciplines (ma forma‑ tion musicale n’y est sans doute pas étrangère) m’ont permis d’entrer dans le théâtre par des portes différentes, découvrant à chaque fois de nouvelles façons de «pratiquer» et contribuant à faire de ce cheminement dans le théâtre une aventure intellectuelle souvent renouvelée.

J’ai l’impression que ma vie théâtrale me dépose aujourd’hui le plus natu‑ rellement du monde à un carrefour, m’invite plus que jamais à la curiosité, au rassemblement et au partage, en un mot à la Fédération (des talents et des désirs). C’est à cette place que j’entends désormais œuvrer pour le théâtre et le spectacle vivant. La Fédération se propose de réunir en un même ensemble choisi, artistes et directeurs de théâtres. Ceux qui fabriquent le spectacle vivant et ceux qui définissent les conditions de son économie. Pourquoi cette assemblée ? Il y a maintenant 60 ans, s’écrivaient les premières pages de la Décentrali‑ sation théâtrale. Cette décentralisation visait à créer sur le territoire français un nombre suffisant d’outils artistiques et culturels permettant un accès élargi aux grandes œuvres de l’esprit pour tous les publics. Soixante ans plus tard, et d’un strict point de vue structurel, le bilan est réjouissant voire tout à fait réussi.

D’un point de vue politique, le résultat est bien plus décevant : — Le fossé s’est creusé entre ceux pour qui l’art et la culture relèvent d’une fréquentation familière et ceux pour lesquels ils sont, au mieux, un luxe, au pire une terre étrangère, voire un objet de mépris. Et ce fossé – qui se confon‑ dait jadis avec celui séparant les riches des pauvres – fracture désormais l’es‑ prit public par‑delà les misères et les prospérités. L’inculture frappe à toutes les portes et s’invite chez chacun sous différents masques. Et lorsqu’elle se pavane dans les ors et les marbres ou à grande échelle sur un petit écran, nous frissonnons d’effroi. Cet échec n’est naturellement pas celui des seuls artistes ou directeurs d’institutions : il est celui d’une société qui ne croit plus vraiment aux vertus conjuguées de l’as‑ semblée et de la parabole. — Le monde du spectacle vivant se résume aujourd’hui trop souvent à un marché qui n’est pas sans évoquer le marché de la grande distribution. Les producteurs y produisent dans la plus

L A F é D é R A T I O N [ T H é â T R E ] — 5 m ont é e S aint B arthele m y — F 6 9 0 0 5 L y on — t é l + 3 3 ( 0 ) 4 7 2 0 7 6 4 0 8


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— Philippe Delaigue Directeur de la Fédération [théâtre]

En 2007, fonde la Fédération [théâtre] (Lyon).

En 1997, fonde la Comédie de Valence, CDN Drôme ‑Ardèche (Valence).

En 1982, fonde Travaux 12 ‑ Équipe de création théâtrale (Lyon).

Collabore avec de nombreux musiciens parmi lesquels le Quatuor Debussy, Padovani, Machado, Del Fra…

Enseignant et responsable du Département «Acteur» de l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre.

Christophe Perton), Haro ! et Alors si tout doit disparaître . (créations ‑ Travaux 12 puis Comédie de Valence).

Auteur de La Retraite d’Eugène (tournée nationale et internationale), L’exil de Jacob (pièce commandée et créée par

Goldoni, Aubert, Lescot, Fourage, Maeterlinck, Valletti, Synge, Sénèque, Flaubert, Racine…

Réunir dans la même structure des artistes et des institutions c’est en outre se donner la chance de penser autrement la production et la diffu‑ sion d’œuvres de spectacles vivants. C’est permettre à chacun de trouver une place juste dans la conception et la fabrication d’une œuvre et sa resti‑ tution devant des publics.

Metteur en scène de Euripide, Cormann, Brecht, Fleisser, García, Sales, Milosz, Perec, Daumal, Kraus,

Décembre 2008

Acteur sous la direction de Villégier, Steiger, Foreman, Vericel, Planchon, Morel, Perton, Mongin‑Algan, Cormann, Benoin, Tavernier…

Rassembler tous les maillons de la chaîne de l’économie du spectacle vivant c’est nous donner la chance que, chacun à sa juste place, puisse revendi‑ quer parole commune.

La Fédération, c’est ensuite la concrétisa‑ tion de ces commandes : une fédération d’artistes, engagés dans cette aventure pour leur parcours et leur talent, réunis sur de multiples travaux de genre, de format, de destination et de durée varia‑ bles : inventions pour acteurs, auteurs, musiciens, metteurs en scène, marion‑ nettistes, chorégraphes…

Je suis très heureux de cette aventure qui s’annonce.

Conservatoire de Lyon – École du TNS.

Ce que nous voulons, c’est nous donner la chance d’inventer une nouvelle manière de faire Ensemble, de faire Avec. Comment, de la rencontre, des échanges, du débat peuvent naître une mutualité de désirs et une coopérative d’outils. Comment sortir pour de vrai d’une logique semi marchande à idéo‑ logie variable (je suis «public» lorsque je réclame une subvention et «privé» lorsque je vends «mon» spectacle ou dirige «mon» théâtre) pour ouvrir un nouveau débat sur les pratiques du théâtre public et les fins de sa commu‑ nauté de moyens. Tenter de se situer dans une politique globale, tenter de ne pas borner l’existence d’une compagnie au seul univers de son animateur, s’ins‑ crire collectivement dans une histoire fondée sur un projet éthique et esthé‑ tique.

La commande est le moteur principal de cette assemblée. Le théâtre commande à l’artiste, mais l’artiste commande au théâtre. Commandes mutuelles enga‑ geant chacun des contractants. Elle transforme un besoin en désir, une idée en aventure commune.

Un autre théâtre pour un théâtre autre‑ ment. Un lieu de rassemblement où se fabri‑ quent et se présentent nos ouvrages fédérés. Un théâtre national et vicinal, un lieu d’esprit et de quartier, un laboratoire et un bar, un palais de l’éphémère où les spectacles se jouent longtemps, un atelier et un forum. Son ancrage n’attend plus qu’une volonté politique forte.

Né en 1961.

Les raisons sont aujourd’hui nombreuses de ne pas se satisfaire de cette situation.

Enfin, dans un avenir que nous souhai‑ tons proche, la Fédération pourra aussi devenir un Théâtre car le Théâtre désigne toujours simultanément cet art et le lieu où il se pratique et se partage.

Ce qui avait pu s’imaginer comme une belle aventure (un «théâtre élitaire pour tous») est devenu au fil du temps la parure triste du mercantile.

La Fédération, c’est d’abord un «collège informel de réflexion et de propositions» rassemblant quelques artistes et direc‑ teurs de théâtres. Ce collège est réuni pour rêver des spectacles, écouter les désirs, discuter les œuvres, partager ou susciter des envies, préciser les besoins et donner forme concrète aux rêves. Ces artistes et directeurs se donnent pour ambition de «voir un peu plus loin qu’eux‑mêmes» afin d’imaginer, dès que nécessaire, rencontres fructueuses et connexions fécondes.

PHILIPPE DELAIGUE

grande précarité et la grande distribu‑ tion en fixe les règles comme les prix. Le spectateur, d’usager, est devenu client. On ne saurait plus prétendre l’éduquer puisque la tâche est de le séduire (c’est tout à la fois moins cher, moins fatigant et tellement plus visible)


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LES créations

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LE BONHEUR DES UNS de studs terkel —

d’après les textes de Working de Studs Terkel _ traduction Denise Meunier, Aurélien Blanchard _ éditions Amsterdam adaptation et mise en scène Philippe Delaigue musiciens le Quatuor Debussy _ Christophe Collette et Dorian Lamotte (violons), Vincent Deprecq (alto) et Alain Brunier (violoncelle) comédiens Sylvain Stawski, Christine Brotons, Mickaël Pinelli, Sabrina Perret, Philippe Vieux costume Cara Marsol _ scénographie Stéphanie Mathieu et Amandine Fonfrède _ création lumière Thierry Opigez création sonore et régie son Philippe Gordiani et Christophe Germanique créé le 7 mars 2008 au Cratère (Alès) coproduction La Fédération [théâtre] _ Quatuor Debussy _ Le Cratère, scène nationale d’Alès _ Théâtre de Vénissieux avec la participation artistique de l’ENSATT et l’aide de la SPEDIDAM _ avec la participation musicale de musique nouvelle en liberté tournée prévue 2008/2010

Le livre magnifique de Studs Terkel, Working – Histoires orales du travail aux Etats‑Unis, rassemble des témoignages d’hommes et femmes de tous horizons, origines et milieux sociaux, sur leur métier. Ces hommes et ces femmes, évoqués par 5 acteurs, racontent au singulier leur rapport au travail, ce que ce travail engendre de souffrances, d’aliénation, de déficit de reconnaissance, de perte d’identité mais aussi de joies, de rêves, de désirs et d’accomplissement. Je voulais faire entendre ces paroles qui toutes, de façon à chaque fois différente, de l’humour résolu à la gravité dense, réson‑ nent en nous comme pour mieux nous faire entendre notre Condition. Il me semblait que la parole théâtrale devait être soudée organiquement à la «parole» musicale. Le choix des musiques s’est donc porté naturellement vers la musique nord‑américaine contemporaine. Les cordes de John Cage, Steve Reich, Philip Glass, Morton Feldman, Terry Riley, Samuel Barber, George Crumb nous accompagnent donc grâce au talent et à la singularité du Quatuor Debussy qui jamais n’hésite à s’aventurer loin de ses propres contrées, pour en inventer d’autres, celles que l’on fabrique ensemble. Philippe DELAIGUE

Le Bonheur des uns est un spectacle où la musique fusionne réellement avec le texte : nous le vivons comme une chance, pour ne pas dire avec bonheur ! Très vite dans l’exercice de notre art, nous avons senti le besoin d’aller explorer d’autres territoires que celui réservé à la seule musique. Nous sommes toujours très heureux de ce que nous apportent les concerts mais la fréquentation d’autres artistes, d’autres univers, d’autres langages, nous semble aussi passionnante que nécessaire. Passionnante, car partager un travail avec d’autres contraintes, d’autres exigences, se mettre sous un autre regard, nous amène nous aussi à nous «déplacer» et c’est ce déplacement qui est fécond. Nécessaire, parce que lorsque nous «croisons» les arts, nous croisons aussi les publics : un décloisonnement essentiel. Des gens seront venus pour le texte, d’autres pour la musique et ce que nous espérons, c’est que leurs émotions se croiseront elles aussi. Du décloisonnement vient la surprise, de la surprise vient la curiosité, et ce chemin est souvent celui qui mène à l’art… LE QUATUOR DEBUSSY

Cahier d’histoires #1 de sarah Fourage Daniel Keene David Lescot & Pauline Sales —

commande d’écriture à Sarah Fourage, Daniel Keene, David Lescot, Pauline Sales _ traduction Daniel Keene Séverine Magois mise en scène Philippe Delaigue et Olivier Maurin _ collaboration artistique Sabrina Perret avec Ludivine Bluche, Brice Carayol, Dag Jeanneret, Véronique Kapoïan , Nicolas Oton, Sabrina Perret _ création sonore Alain Lamarche scénographie Stéphanie Mathieu et Amandine Fonfrède _ costumes Cara Marsol _ lumière et régie générale Thierry Opigez création du 12 au 16 janvier 2009 au Lycée Jean‑Baptiste Dumas (Alès) coproduction La Fédération [théâtre] _ Cie Machine Théâtre _ Le Cratère, Scène nationale d’Alès tournée prévue 2009/2010

En janvier 2009 aura lieu la douzième et dernière édition de Artistes au lycée au Lycée J.B Dumas d’Alès. Ce festival, organisé par le Cratère ‑ scène nationale, s’est donné pour ambition de provoquer la rencontre concrète et manifeste de chaque lycéen avec un geste artistique. En janvier 2009, la Fédération fait d’Artistes au lycée le terrain de jeu et d’expérimentation de sa prochaine création : Cahier d’histoires #1 J’ai souhaité mettre l’écriture contemporaine au cœur de cette aventure. Faire rencontre entre des écritures de notre monde et des publics que l’on qualifie désormais trop commodément d’«empêchés» a toujours été de mes priorités. Nous avons donc passé commandes à quatre auteurs, à partir des lieux emblématiques du lycée (cour, réfectoire…) et sur des thématiques, qui sans être propres aux seuls lycéens, traversent leur vie et la bousculent. Ce sont des formes que j’ai voulues à la fois exigeantes (il s’agit bien de théâtre même si l’on est dans un lycée) et légères car elles sont promises à des balades de lycée en lycée et, pourquoi pas ? de lycées en théâtres… J’ai demandé à Olivier Maurin, dont j’apprécie tant le travail que la curiosité, de venir nous rejoindre sur ce fil. Aller à la rencontre de ces lycéens, c’est investir leurs lieux, s’en emparer avec des histoires et des bouts de ficelle. Et si nous transformons les espaces, nous imaginons tout autant transformer les regards : regard sur les lieux communs de nos vies, sur le théâtre et sur les autres. Philippe Delaigue

Il a toujours été important que ma pratique soit un dialogue entre le travail que nous réalisons sur les plateaux de théâtre et tout ce que nous pouvons imaginer pour aller à la rencontre des gens à qui nous nous adressons, là où ils sont. C’est important comme l’est l’éducation artistique et j’aime ces projets qui proposent que le théâtre ne reste pas forcément dans des lieux où certains ne se reconnaissent pas. Dans ce premier opus des Cahier d’histoires #1, je vais travailler deux pièces commandées par la Fédération à Daniel Keene et Pauline Sales ; deux propositions à placer dans un lieu singulier du lycée (la salle de classe et le CDI) et deux sujets dont on prend conscience avec vigueur à cet âge de la vie (l’amour et le voyage ou «partir d’où on est»). Il y a un intérêt tout particulier à ce que la représentation se déroule dans le lycée, dans les lieux mêmes où se jouent ces his‑ toires. Le théâtre, la fiction, doit se recréer en retrouvant la séparation et la distance juste entre le spectateur et les acteurs, cette séparation qui permet de voir. Cette juste distance est aussi un des enjeux de ce travail théâtral. Olivier Maurin


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L’OPÉRA DE QUAT’SOUS de Bertolt Brecht —

texte Bertolt Brecht _ musique Kurt Weill _ texte français Jean‑Claude Hémery mise en scène Johanny Bert _ collaboration artistique Philippe Delaigue avec Anne Barbier, Pierre‑Yves Bernard, Angeline Bouille, Guillaume Edé, Baptiste Guitton, Sylvain Stawski dramaturgie Catherine Ailloud‑Nicolas _ travail vocal Myriam Djémour _ orchestre complet enregistré sous la direction du chef d’orchestre Philippe Péatier scénographie et formes marionnettiques Judith Dubois, René Delcourt, Johanny Bert _ création lumières Thomas Chazalon _ création costumes Atelier des Célestins, Théâtre de Lyon _ régie son Magali Burdin création le 10 décembre 2008 au Théâtre du Puy en Velay coproduction Théâtre de Romette _ Théâtre du Puy‑en‑Velay _ centre culturel Le Polaris à Corbas _ Ville de Riom _ Les Célestins, Théâtre de Lyon _ ABC Dijon, le Théâtre des Feuillants _ Théâtre de Cusset coproduction et collaboration artistique La Fédération [théâtre] _ Philippe Delaigue. l’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté tournée prévue 2008 / 2010

J’ai découvert le travail de Johanny Bert à Avignon, tout à fait par hasard : c’était un des rares spectacles où ne s’affichait pas à l’entrée la promesse racoleuse de «bien rigoler». Il y avait là, au milieu de cette grande farce sinistre qu’est parfois l’art lorsqu’il n’est qu’une façon «d’enrober le mercantile» (Perec), comme une porte ouverte : je l’ai poussée et j’ai été chanceux. L’univers de Johanny Bert est vaste et permet à toutes ses marionnettes étranges ou plus familières, à tous ses personnages bizarres de s’y faire une place et d’éclairer les histoires qu’il raconte. Je n’étais pas très familier du travail marionnettique et la rencontre avec Johanny était une vraie chance de le découvrir. Monter l’Opéra pour marionnettes avec des acteurs/chanteurs/ manipulateurs me semblait singulièrement gonflé et séduisant. Sylvain Stawski, acteur‑chanteur de la Fédération, est de l’aven‑ ture. Nous apportons aussi un soutien financier à cette création. Philippe Delaigue

Mettre en scène L’Opéra de quat’sous aujourd’hui, revient à s’interroger sur la durée d’une œuvre et sur sa résonance à travers les générations. À mon sens, L’Opéra de quat’sous traverse le temps grâce à un langage engagé, satirique et à une écriture qui mêle lyrisme et férocité… C’est une pièce qui parle aujourd’hui de l’utilisation des corps, de l’exploitation des corps. Un mé‑ lange savoureux entre texte et musique pour mieux exposer avec humour et intelligence des corps manipulés, exposés, vendus, des personnages exploitant la misère, et mettre en mouvement cette foule anonyme qui sert d’arrière‑plan. Ça râpe, ça frotte, ça grince, ça couine. Un Opéra non conventionnel dont les inspirations viennent du jazz, de la parodie, du cabaret... Un théâtre de satire où la marionnette a sa place comme une tribune poétique. Johanny Bert

désertion de pauline sales —

texte Pauline Sales _ mise en scène Philippe Delaigue avec Vincent Garanger, Cédric Michel, Philippe Delaigue collaboration à la mise en scène Simon Delétang _ pour la reprise Sabrina Perret scénographie et costumes Marc Lainé _ lumière Christian Pinaud coproduction pour la reprise Le Préau, CDR de Vire _ la Fédération [théâtre] production de la création Comédie de Valence avec la participation artistique de l’ENSATT reprise au Préau, CDR de Vire du 26 au 28 février 2009

Deux hommes, la quarantaine, fatigués. Exténués par leurs femmes. Laminés par leurs enfants. Excédés par leur travail. Ils trouvent qu’ils ont beaucoup donné. Ils pensent qu’ils ont assez donné. Ils ont envie de poser les armes. Trouver un endroit calme disponible au néant et à l’ennui. Avec une seule règle : Interdiction d’agir. Un mystérieux autostoppeur va dérégler leur retraite programmée. Il ne sera pas si facile de déserter. [...] Même si j’ai l’idée entière de la pièce, l’écriture m’amènera toujours ailleurs que là où j’avais eu l’intention d’aller. Il y a deux choses à écouter, une sorte d’écriture automatique, ce que produit l’acte même d’écrire, et puis la pensée que tu as de ton projet en globalité. Ça peut être, par moment, se lire comme un étranger pour essayer de comprendre où ton écriture veut en venir. Et c’est pour ça que j’ai souvent l’impression de mener une enquête. Et de ne pas toujours trouver le meurtre quand je ne mène pas à terme le sens. Or je pense qu’il est vraiment important de mener une pièce au bout de son sens ou de ses sens, s’ils sont pluriels, on ne peut pas se satisfaire de murmurer quelque chose pas très clairement. [...] Pauline Sales _ [extrait d’entretien]

[...] La commande d’écriture s’inscrit dans une histoire commune qui en fait déjà un objet proche avant que le texte n’arrive. Aujourd’hui, la seule chose qui m’intéresse dans le rapport à l’art c’est d’avoir à faire à des artistes, donc à des auteurs, mais au sens très large. C’est‑à‑dire des gens qui, d’une manière ou d’une autre, ont un rapport avec l’écriture, l’écriture de ta voix de ton corps quand tu es acteur, ou des lumières ou du son. Pour moi, fondamentalement, le rapport à l’art c’est un rapport d’écriture. Je m’adresse à des artistes, chacun dans leur catégorie, et mon travail n’est qu’artisanal : j’essaye d’organiser en‑ semble différents éléments. J’attends de tous les gens qui travaillent dans l’art d’avoir un rapport d’écriture par rapport à leur engagement. Une signature. J’ai envie de travailler collectivement et que chacun soit dans sa responsabilité, qu’il ne fasse que ce qu’il sait faire mais tout ce qu’il sait faire. N’être que ce qu’on est mais tout ce qu’on est. [...] Philippe Delaigue _ [extrait d’entretien]

À L’OMBRE de Pauline Sales —

commande d’écriture à Pauline Sales _ mise en scène Philippe Delaigue avec Sabrina Perret, Vincent Garanger, Sylvain Stawski (distribution en cours) création au Préau, CDR de Vire, en janvier 2010 coproduction La Fédération [théâtre] _ le Préau, CDR de Vire (coproduction en cours)

J’ai travaillé à plusieurs reprises sur l’œuvre passionnante de Marieluise Fleisser et notamment sur ce petit récit, âpre et triste, qui s’intitule Avant‑garde. Ce texte raconte la rencontre de la jeune écrivaine Fleisser avec le déjà grand Bertolt Brecht, leur collaboration artistique et leur histoire d’amour qui finit mal. Nous savons que Brecht entretint de fructueuses collaborations artistiques et intellectuelles avec certaines de ces maîtresses lesquelles y laissèrent souvent plus que des plumes. Je voulais monter une Affaire Brecht qui aurait sans doute mêlé Arturo Ui et un cabaret Brecht/Weill/Dessau lorsque Johanny Bert m’a proposé une collaboration sur l’Opéra de quat’sous. J’ai alors décidé de commander une pièce à Pauline Sales, compagne de théâtre de longtemps, s’inspirant d’Avant‑garde. Une pièce entre théâtre et tour de chant, traitant de la place des femmes dans la création artistique, ou de la place des femmes dans le travail des hommes, ou de la place des hommes dans le cœur des femmes, ou de la place de ceux qui ne trouvent pas de place dans le cœur de ceux qui prennent toute la place. Ce sera sur fond d’Opéra de quat’sous peut‑être, ce sera joué et chanté par Sabrina Perret, Vincent Garanger et Sylvain Stawski sûrement. Pour le reste, on n’est sûr de rien. Philippe Delaigue

À l’ombre interrogera ce statut si particulier de collaborateur artistique à l’ombre d’un grand homme. Parfois l’homme est moins grand et la dépendance existe de la même manière. Comment est‑on à la fois révélé et assujetti par un être ? En quoi l’entreprise artistique est un microcosme particulièrement riche pour observer ces relations qui tissent en permanence les fils de l’intime et du professionnel ? Comment évoluent sur plusieurs années ces relations quasi familiales, ce premier cercle sans cesse bousculé par de nouveaux arrivants nés de nouvelles passions, de nouveaux coups de foudre ? Sylvain Stawski chante Kurt Weill depuis des années, dans la dramaturgie de la pièce seront intégrées des parties chantées. Pauline Sales


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pour vous, c’est quoi une fédération ?

Fédération ? Premier réflexe : mais oui c’est l’urgence ! Se mettre à plusieurs, arpenteurs divers, déplacer nos regards, nos habitudes, chercher, partager ! Le moment des jérémiades n’est pas de mise. Questionner, rouvrir le livre des regards et des questions. Interroger de toutes les manières possibles le monde, les hommes, les lieux, les textes (les écrire), les arts et nous tenir en éveil, nous acteurs, nous spectateurs. C’est ce que savent faire les hommes de théâtre, les artistes et les poètes que nous aimons et qui vont fédérer savoirs et désirs. Simone Amouyal Metteur en scène, Chargée de mission artistique

2. Un regroupement de talents : décloisonner les métiers touchant à la création artistique, les rassembler et leur permettre de travailler ensemble. Ainsi, la Fédération favorise l’échange, le dialogue et crée les conditions d’une nouvelle dynamique pour la création artistique.

Fédération, ce mot aujourd’hui évoque forcément ce projet de Philippe Delaigue que j’ai vu naître et se mettre en place depuis son départ de la Comédie de Valence. Difficile après avoir été directeur d’un centre dramatique national de redevenir directeur de compagnie indépendante et de porter ses projets en solitaire. Cette fédération telle qu’il la conçoit est une des réponses, juste et excitante, aux difficultés que rencontre le spectacle vivant.

3. Une rencontre : celle des artistes entre eux, mais aussi, et surtout, celle des artistes et de leurs différents publics. la Fédération, de par ce regroupement favorise la différence dans l’expression artistique.

Travailler quotidiennement dans un théâtre, être en prise directe avec les spectateurs, l’économie, les relations publiques, la communication, la technique, modifie profondément le rapport qu’on entretient avec l’objet théâtral et sa fabrication. Cela inscrit sans doute le souci permanent de maintenir cette chaîne du producteur à l’artiste au spectateur sachant d’expérience que chaque maillon est fragile, empreint de rancœur et d’incompréhension. Et c’est à cet endroit‑là que l’enjeu de la Fédération en tant que compagnie indépendante me paraît judicieux : rassembler artistes et directeurs de théâtre dans un but commun même si leurs objectifs sont différents, leur logique de travail, leur rapport au temps, leur vocabulaire. Chaque projet s’appuie non seulement sur un désir artistique mais aussi sur une demande, «une commande». Travailler déjà en vue d’un théâtre, d’une population. Il paraît de plus en plus important de savoir à qui on s’adresse. Cette adresse n’est pas réductrice, elle ne doit pas limiter le champ des possibles, elle n’est pas la cible publicitaire des ménagères de plus de cinquante ans, elle oblige au concret, elle propose des chemins détournés, elle empêche notre facilité à nous emmurer, elle contraint à ne pas oublier l’autre, à s’interroger sur ce qui va être entendu, transmis, elle nous responsabilise.

Fadhila Mas

comédien, chanteur

Sylvain Stawski

chargée de production

Cela m’évoque un acte de naissance. La force de s’arracher à son propre horizon. Un rendez‑vous avec autrui, avec soi‑même. Une marche dans la forêt. J’imagine un lieu de convergences, de désirs, un lieu politique, social, pédagogique, un lieu attentif. Un grand potager. C’est concret. Il y a l’aventure du Bonheurs des uns, où le théâtre et la musique se fondent, la rencontre intense avec toute une équipe et des temps partagés avec le public avant et après la création. Il y a l’aventure de l’Opéra de quat’sous, où le théâtre, l’art lyrique, et la marionnette s’assemblent. Il y a...... Il y a le poulet au bleu d’auvergne. Une aventure humaine. Une grande fête.

SPECTATEUR RELAIS

1. Un but commun : favoriser les conditions de la production artistique de qualité et sa diffusion.

Alain chambart

«Qui dit liberté, dit fédération ou ne dit rien». Proudhon : Du principe fédératif Ce que j’attends d’une fédération en tant que spectateur habitant en milieu rural, c’est qu’elle favorise ma liberté de choix de spectacles vivants de qualité. Une fédération se doit d’être un outil qui permette aux spectateurs éloignés de lieux culturels de se rencontrer, de se regrouper. Le spectacle vivant nous rassemble, la Fédération nous regroupe : créateurs, artistes, diffuseurs, publics...

et pédagogique à l’Ensatt

Nous serons avec Vincent Garanger en tant qu’écrivain, acteur et directeurs du centre dramatique régional de Vire, dès la saison prochaine des partenaires actifs de cette Fédération. Souhaitons que ces désirs écrits prennent chair avec vigueur et exigence, que ce soient de bons rappels à l’ordre au moindre signe de défaillance. Pauline Sales Auteure et codirectrice du CDR de Vire


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Pour moi, une Fédération ressemble à ces livres où, enfants, nous pouvions associer le corps du kangourou avec le long cou de la girafe et la tête du lion, selon notre fantaisie ou les besoins de notre histoire. Ces livres portaient la promesse d’histoires toujours singulières et réinventées. Il y avait là, à portée de main et à volonté, la poésie, l’humour, l’étrangeté, la douceur ou la terreur… C’était un seul livre, mais il était capable de raconter des histoires à l’infini. Je ne me souviens pas avoir jamais entendu l’ours ou le papillon dire qu’ils ne voulaient pas participer à telle histoire parce qu’on ne les voyait pas en entier ou qu’ils étaient drôlement plus intéressants eux, que le projet et l’histoire en mouvement. On pourrait croire que c’est parce que ça n’était qu’un livre, une promesse faite à des enfants et qu’il faudrait désormais se résoudre à la réalité bien terne qui consiste à faire de son petit «moi» la seule histoire possible. Pour moi, une Fédération c’est une promesse. Sabrina PERRET comédienne

Bonjour Philippe, Au moment où je te fais ce petit message, jamais je n’ai senti la «profession» du spectacle aussi désunie, aussi démunie de perspective. Si le mot fédération, dans cette période, tout imprégné qu’il est de volonté de conjurer le sort, veut imprimer un élan collectif, et même si ce collectif est réduit à quelques volontaires, alors oui fédérons‑nous ! J’aimerais dire, par ma situation particulière au carrefour de projets venus du monde francophone, que nous sommes attendus, qu’un espoir est mis dans notre capacité à réagir, à ne pas nous laisser submerger par le contexte politique et économique français et européen : d’autres, dans les pays du Sud, subissent quotidiennement des conditions de travail autrement plus difficiles... On ne comprendrait pas que nous baissions les bras. Alors, travaillons, à donner le meilleur de nos envies à ceux qui l’attendent de nous : le public. Marie‑Agnès Sevestre directrice du festival des Francophonies en Limousin

et de La Maison du Conte

Cie Machine Théâtre

Comédien et codirecteur du CDR de Vire

Directeur du Centre culturel de Chevilly‑Larue

Brice Carayol

Vincent Garanger

Michel Jolivet

À l’heure où la devise : «diviser pour mieux régner» s’impose dans la sphère politique et sociale, le terme «fédération» évoque un contraste nécessaire pour réunir nos efforts quelles que soient nos identités, nos structures, au service d’un même but. On songe à se rassembler. On cherche parfois à «se compter» et à savoir sur qui compter. Certains dangers nous menacent, que l’on ne sait pas toujours bien définir. On aimerait pouvoir se dire que l’on n’est pas seul. Finalement, on se rassemble, que l’on se ressemble ou non. Avec d’autres, contre d’autres ? Fédération comme dans le sport ou la politique il y a la notion d’union et de ré‑union. La notion de collectif, de communauté. Une notion que le théâtre chérit, chatouille et respecte. Il y a la notion de se mettre au service de. Il y a l’idée qu’à plusieurs c’est toujours... même si ce n’est pas toujours plus… Fédération est un mot en tion qui donne une direction, faire que chacun ait sa ration et que chacun suive son action. Fédération, je pense à tennis je pense à réactif je pense à objectifs De l’art compétitif au J.O. de la culture ? Se battre, débattre, s’accroître Fédérer des talents des pensées La fédé, des idées à développer Fédérateur solidaire mutualise les efforts, Orateur solitaire pour l’intérêt commun Je pense à l’adhésion à la manifestation à de nouvelles résolutions Solution pour résister, se fédérer. La Fédération ou l’entreprise des travaux de nécessités publiques Fédération comme un second souffle comme un appel lancé comme un appel du pied Une invitation ? Comptez‑nous présents.

Lorsque vous vivez depuis de longues années au cœur de la vie théâtrale, lorsque vous regardez de près la société actuelle, ses trop larges fossés sociaux qui se creusent toujours, ses inégalités trop criantes, lorsque vous humez le climat ambiant, les choix drastiques imposés, nous sentons bien qu’il faut imaginer de nouvelles relations entre tous les acteurs des arts de la scène, des solidarités fortes aussi et inventer de nouvelles convivialités avec le public. Déjà, çà et là, des aventures inédites apparaissent, parfois hors des sentiers battus, parfois aussi, mais trop rarement, au cœur de nos institutions. Alors quand un compagnon, un artiste que l’on apprécie, propose un dialogue collectif, une association informelle, un nouveau champ de réflexion, et, si affinités, des aventures artistiques communes, comment ne pas embarquer, chercher ensemble de nouveaux caps, de nouvelles terres fécondes ? En route.

«Et nous sommes comme des fruits. Nous pendons haut à des branches étrangement tortueuses et nous endurons bien des vents». (Rilke)

Quand on parle de théâtre, le mot fédération ne prend‑il pas la forme d’un euphémisme ? Ces notions de communauté, d’addition, de confrontation de talents, de points de vue, d’expériences, de désirs ne sont‑elles pas le lieu commun de notre pratique ? N’est‑on pas dans ce domaine au cœur même de la fabrication de l’objet théâtral ? Autrement dit, peut‑on faire du théâtre tout seul ? Exercer son métier d’acteur, de metteur en scène, de scénographe, de costumier, d’éclairagiste… N’est‑ce pas d’abord se préoccuper de l’autre, savoir vivre avec l’autre, avoir le goût de l’autre ? Rêver d’un projet fédérateur, n’est‑ce donc pas affirmer l’essence première du spectacle vivant ? J’entends derrière ce mot fédération, d’autres mots qui évoquent l’utopie de notre art, de nos vies. J’entends fraternité, j’entends humanité, j’entends convivialité. Des constructions de cathédrales. Exigence et humilité. J’entends du religieux, du sacré, du cérémonial, de l’austérité et de la joie. J’entends la lourde souffrance qui nous unit et qui nous fait penser et jouer ensemble. J’entends le paradoxe de nos solitudes nécessaires et effrayantes, nos larmes à partager, nos consolations. J’entends un monde à bâtir avec énergie et recueillement. Plus intimement, j’aime entendre dans ce mot choisi par toi, Philippe, une définition de notre amitié si féconde. Je me sens en profonde connivence avec ces valeurs, avec cette vision du monde, avec ce rêve. Nous l’avons par moments rendu concret et cherchons chacun à notre nouvel endroit (toi avec cette Fédération, Pauline et moi à Vire) et bientôt ensemble, à lui donner vie.


[Sonnerie]… Au bout du fil, lointain, brouillé, Philippe Delaigue : «… Je deviens la fée des rations», et puis plus rien, coupé… Je me demande ce qu’il lui arrive, il se lance dans l’humanitaire ; vu son côté généreux, cela ne m’étonne qu’à moitié mais tout de même, abandonner le théâtre… Non c’est impossible, j’ai du mal à comprendre. Je tourne cela dans tous les sens, fée des rations, je fais des rations… FED, rats, ions. Ça y est, j’y suis ! Il craque sur la crise : une histoire de particules pour détruire les rats de la FED... Je reconnais son côté révolté mais quand même il n’est pas si violent et je ne pense pas qu’il détienne des millions d’euros placés ; tout cela reste un mystère jusqu’à l’arrivée d’un manifeste «Pour une Fédération». Depuis plus de quinze ans, nous vivons dans cette dynamique : combler des fossés, rapprocher les différentes formes de l’art, comprendre les envies des publics… Travailler ensemble, c’est avant tout avancer, bâtir, créer, découvrir, écouter, fabriquer… Génial, retour vers le futur ! Comme Claude Debussy qui tirait tant d’énergie de la peinture, de la littérature, du théâtre, de la poésie lors de rencontres dans les salons du début du XXe siècle, fédérons nos énergies pour fabriquer ensemble. De la Fabrique à la Fédération, la boucle est bouclée ! Christophe Collette

pour vous, c’est quoi une fédération ?

Premier Violon du Quatuor Debussy

du conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris

musicien, chef du département jazz et musiques improvisées

Riccardo Del Fra

Cher Philippe, C’est un plaisir de te lire. Tes mots me parlent et m’interpellent. Pendant que je les lis chez moi, près de mon piano, j’entends le son de ta voix. Le souvenir des moments partagés sur les planches à Valence, avec toi ou avec d’autres grâce à toi, est toujours vif et riche d’histoires et de sensations. Certainement, ton coté musicien et mon affection pour le théâtre et les acteurs ont contribué à une empathie diffuse et constante entre nous, qui me semble continuer même en dehors des projets qui nous ont réunis et malgré la distance. Partage, rassemblement, laboratoire, talents, désirs. Inventer une nouvelle manière de faire. Ces mots sont mon pain quotidien. Dans ma vie personnelle de musicien et de citoyen mais aussi au conservatoire de Paris où les questionnements des mes jeunes collègues en devenir ont un écho naturel en moi. Il faut faire face aux rêves et aux réalités. Mais les rêves et l’imaginaire sont les embryons de réalités futures. Pour les musiciens d’aujourd’hui et de demain, la question du spectacle «vivant» assume un caractère nouveau et est en attente de réponses, surtout depuis le déclin de l’objet «disque» et je dirais même de l’enregistrement tout court. Actuellement, je me pose la question : la fin du disque – est‑ce un mal pour un bien ? La notion de concert change. Suit l’autre question, que visiblement nous partageons : le temps est‑il venu pour inventer une nouvelle forme de spectacle ? Un concert «opera aperta», spectacle «œuvre ouverte», où un nouveau langage pourrait prendre forme ? Après l’indispensable métabolisation de la tradition, les incontournables et si riches passerelles entre les arts ainsi que les nécessaires décloisonnements multiples : Comment aborder la possibilité de création de nouveaux styles ? Comment communiquer avec un public potentiel et le rapprocher de projets courageux et aventureux ? A ces questions et bien d’autres, ton projet de Fédération pourrait apporter des réponses et j’espère sincèrement qu’il puisse rapidement exister. Merci de compter sur moi comme musicien, bien sûr, mais aussi comme un possible médiateur pour de jeunes talents absolument prêts à l’aventure.

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L’idée de Fédération me fait immédiatement rêver au lieu fédérateur : Il y aurait dans ce lieu‑là un peu de ces maisons où la lumière de la salle commune reste allumée tard dans la nuit. Ces maisons mêmes où s’improvisent souvent des repas aux géométries variables en fonction des hôtes de passage. J’imagine un lieu lui‑même à géométrie variable : une partie fixe – point d’ancrage et noyau fédérateur –, et une partie démontable, architecture éphémère et voyageuse, architecture à transporter les idées. Stéphanie Mathieu scénographe

Je suis très sensible à ce mot ; déjà parce qu’il a une histoire politique et aussi parce que le rassemblement qu’il évoque est celui de corps autonomes. Mais je sens surtout que cela propose une organisation différente de celle qui s’impose à nous le plus fréquemment (ou que nous nous imposons à nous même). Je crois que dans un spectacle l’organisation du travail et la distribution des énergies sont des éléments essentiels même s’ils semblent invisibles au moment de la représentation. Le fait que le metteur en scène soit à l’origine de la majorité des choix, et l’initiateur du désir dans un projet, engage forcément le travail dans une direction. Cela fabrique aussi malheureusement bien souvent une définition du pouvoir. Sur scène nous témoignons aussi de cela et de comment nos corps ont vécu pendant ce temps de travail, car l’organisation du travail est toujours politique. Proposer un autre agencement engage évidemment notre pratique d’une autre manière. Je ne saurais pas dire si c’est mieux ou moins bien, mais je sens que tout ce qui déplace les règles du jeu crée du désir. Comme ça l’est aussi de répondre à une commande. Il y a quelques années je me pensais incapable de me confronter à une commande. J’avais l’illusion qu’être «maître» de tous les choix de départ me donnait, comme metteur en scène, plus de liberté. Je voulais sentir une sorte d’accord total dans le choix d’un texte et d’un univers, comme si j’avais quelque chose à exprimer de très personnel à travers les mots d’un poète. J’ai eu la chance de pouvoir répondre à des commandes plus ou moins précises, et j’ai senti la détente qu’il y a à se déprendre un peu de soi‑même et du «vouloir» s’exprimer ; quelque chose qui pousse à l’humilité et la simplicité du geste. Parfois on peut avoir la chance que toutes les données soient réunies pour que ce geste vibre un peu plus fort que d’habitude, mais je crois que de cela on ne peut pas décider. Ce dont on peut décider c’est bien la conscience qu’on met dans le fait d’être au service d’un texte, d’écouter sa résonance, à la manière dont on organise le travail, à la circulation des énergies, à l’équité des salaires, à comment se prennent les décisions, à l’attention envers ceux à qui on s’adresse, et à la douceur de la relation. Peut‑être que dans «fédération», j’entends aussi ces attentions. Olivier Maurin metteur en scène


Dans ma vie professionnelle, Il y a peu de «grandes choses» auxquelles j’ai participé, qui ont été réalisées par ma seule personne. Mon engagement dans la profession dans les années 1970 a été porté par l’espoir de gauche, d’une meilleure société partagée entre les richesses de l’esprit et les besoins matériels. Le collectif servant l’intérêt individuel, l’individu au service du collectif. Un impératif plus grand, une perspective plus vaste que la satisfaction personnelle. «Changer la vie» comme le disait le slogan enraciné dans le mouvement de 1968. Les artistes, avant‑garde éclairée et éclairante étaient les prophètes de ces temps nouveaux. Un noyau de professionnels repéré et repérable traçait la route, généralement à forte philosophie marxiste. Puis, insensiblement, quelques décennies plus tard, le grand gâteau culturel s’est émietté en mille morceaux. Après les désillusions qui ont suivi 1981, puis les espoirs de 1989, l’effroi du 11 septembre 2001, chacun s’est retrouvé dans une société autant parcellisée que mondialisée. Les valeurs d’échanges marchands, les taux de change, le compte en banque trônent en valeur de référence. Les pratiques professionnelles se replient sur des aventures individuelles où la carrière devient un but en soi. Subitement, on ne tient plus compte de l’autre : pas de cohérence dans les tournées, pas d’aventures communes, des exclusivités et des spectacles pour se faire voir, et pas pour y voir.

directrice du Théâtre de Vénissieux.

Le point de départ : un opéra singulier, celui de quat’sous, celui de Brecht et Weill qui pose la question de la misère, de la manipulation ou de l’exploitation. Auparavant, les créations que j’ai mises en scène étaient des spectacles avec un langage visuel ou une commande d’écriture passée à un ou plusieurs auteurs. Pour cette nouvelle aventure, il s’agit de confronter un texte écrit pour des acteurs/chanteurs à la pratique marionnettique, de creuser la relation entre l’acteur et l’instrument, puisqu’il est ici souvent question d’instrumentalisation du corps de l’autre.

Gisèle Godard

Philippe bonjour, Tu me prends un peu au dépourvu concernant ce signe de fédérée que tu interroges. La Commune de Paris, les insoumis, les insurgés ont tissé mes utopies, mes rêves, mes croyances que, seuls, le théâtre, les comédiens, le plateau approchent, représentent aujourd’hui. Lorsque je pense Fédération, ces images de rebelles dansent, ressurgissent non écrasées contre un mur.

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J’ai eu une rencontre étonnante avec Philippe Delaigue. Il a assisté à un de mes spectacles puis m’a proposé une rencontre. Nous avons parlé de tout et de rien, de cette Madame V. et du caniche violet qui ont tant compté dans ma détermination à choisir ce métier par exemple. Nous avons parlé de nos parcours, de mon envie de mettre en scène l’Opéra de quat’sous juste au moment ou Philippe souhaitait, lui aussi travailler sur Brecht, ses écrits, ses femmes etc. Je souhaitais travailler avec un collaborateur sur la direction d’acteur. Je suis un jeune metteur en scène et il me semblait important, à ce moment, d’avoir un regard extérieur, complice. Je connaissais son travail, ses qualités d’acteur et de directeur d’acteur : il m’a semblé évident de lui proposer ce rôle de passeur de verbe. Le projet de la Fédération était déjà très précis et avancé et c’est avec grand plaisir que j’ai choisi de partager cette expérience avec Philippe. Sa présence, le soutien de la Fédération et de son équipe permet à ce projet de prendre une direction singulière. Partager une expérience avec d’autres metteurs en scène a souvent été une démarche qui m’a titillé. Le regard et l’univers de l’autre sur un travail ne peuvent qu’apporter de la richesse intellectuelle. Aujourd’hui, nous sommes à quelques jours de la première et je crois qu’il est encore trop tôt pour faire un bilan mais ce petit mot me permet de prendre un peu de recul et d’apporter un témoignage sur notre collaboration artistique. Le travail s’est déroulé d’abord autour de discussions et d’échanges sur le projet, le texte, la distribution, le choix de ces personnages/marionnettes puis s’est prolongé sur le plateau où nos deux voix se conjuguent pour donner de la matière aux acteurs. Je sais que j’ai la responsabilité finale du projet mais je sais aussi que, au‑delà d’une étiquette (direction d’acteur, metteur en scène) notre travail est une collaboration, un ping‑pong d’idées et d’envies au service de ce projet. Cette rencontre avec Philippe m’a permis de questionner une nouvelle fois l’écriture de Brecht ; de rencontrer des acteurs ; de lui expliquer, parfois avec peu de mots, mes envies sur ce texte en précisant mes choix ; et de vivre aujourd’hui cette expérience passionnante. Johanny Bert Théâtre de Romette

Je m’y suis donc engagé directement autour de cette création emblématique Le Bonheur des uns. On n’aurait pas pu trouver mieux comme titre. Ainsi, j’ai «pacsé» avec la Fédération et on a commencé à faire ensemble des petits… Longue vie, et beaucoup d’enfants à notre fédé. Denis Lafaurie Directeur du Cratère, Scène nationale

Metteur en scène et directeur du Théâtre de la Manufacture CDN Nancy

Car c’est bien la première fois depuis longtemps qu’un artiste, Philippe Delaigue, propose sans arrière‑pensée, à des directeurs de partager leur projet et d’y répondre à sa manière.

Charles Tordjman

Dans cette situation, la position des «connecteurs» que sont les directeurs de salle a connu des «courts‑circuits». Pour se remettre en phase, refaire passer le courant entre l’énergie des artistes et l’énergie du public, la Fédération est un relais possible.

Dans quelques mois, je quitterai la direction du centre dramatique national de Nancy. Me restent bien sûr des souvenirs forts. On ne reste pas dans un théâtre sans que sa vie propre (j’allais dire sa peau mais c’est un peu prétentieux) n’y soit un peu ‑ beaucoup ‑ passionnément restée. Des souvenirs et en masse. Celui‑ci : Philippe Delaigue dans la cuisine du théâtre. (C’est là qu’on trouve la machine à café) Philippe avait le regard souriant et inquiet. Trois de ses spectacles se jouaient à Nancy cette saison‑là. Ses joues piquaient quand je l’ai salué ce matin‑là. (Mais pourquoi s’embrasse‑t‑on autant au théâtre ?). Ce matin‑là, une pensée m’a traversé. J’aurais bien aimé que Philippe restent plus longtemps à Nancy. Il posait le théâtre à un endroit de simplicité, de nécessité qui me faisaient envie. On aurait fait une sorte de fédération, mais je n’avais pas le mot. J’ai eu juste ce matin‑là cette envie qui est peut‑être allée de mes yeux à ceux de Philippe. On dirait que Philippe fait ça maintenant. Il a de la chance.

Aux dysfonctionnements s’ajoute une prolifération extraordinaire des compagnies et des créations sursaturant un «marché» qui n’en peut plus.


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C’est la construction d’un nouvel écosystème théâtral.

Magali Dupin

administratrice

pour vous, c’est quoi une fédération ? Fédération : comment faire que un plus un puisse valoir bien plus et bien mieux que deux ? Fédération : Chant polyphonique. Malika Amzert

Nous sommes tous des groupuscules !

Retraitée, ancienne élue et chercheur

Sept notes sur un projet de fédé‑ ration (de groupes et d’outils) de théâtre. «La pratique est un ensemble de relais d’un point théorique à un autre, et la théorie, un relais d’une pratique à une autre. […] Qui parle et qui agit ? C’est toujours une multiplicité, même dans la personne qui parle ou qui agit. Nous sommes tous des groupuscules.» (Gilles Deleuze à Michel Foucault ) 1. Tous des groupuscules, oui, mais le plus souvent à notre corps défendant. Des groupuscules s’exprimant à la première personne du singulier, comme s’ils s’ef‑ forçaient de gommer aux yeux de l’auto‑ rité leur caractère insurrectionnel. Nous sommes tous des groupuscules insurgés qui s’efforcent d’être pris pour ce qu’ils ne sont pas, à savoir (notamment) des citoyens raisonnables, cohérents — autrement dit des êtres indivis, des individus, acquis aux valeurs communément admises, aux repré‑ sentations majoritaires, aux procédures et protocoles en vigueur. Multiples, nous ne savons plus dire qui nous sommes, étant en général requis de ne faire qu’un avec nous‑mêmes, faute de quoi nous sommes tenus pour êtres épars et incernables — ingouvernables, donc. Nous sommes des groupuscules qui n’ont de cesse qu’ils ne se soient fondus dans l’unicité, l’univo‑ cité  ; des groupuscules dissous, acquies‑ cant et collaborant à leur propre dissolu‑ tion (quelque conscience malheureuse que nous en ayons). De sorte que le spectre du groupuscule hante nos parcours solitaires et les tracasse d’une nostalgie dont nous ne connaissons plus l’objet. Nous sentons bien — dans notre confusion — que cet être prétendument tout d’un bloc qui s’af‑ fiche et s’active dans le monde a perdu en route ce qui le mouvait. Nous avons beau nous agiter avec opiniâtreté (parfois même courageusement), nous ne perce‑ vons plus les enjeux ni les principes de cette gesticulation. Quelque chose, autre‑ fois, songeons‑nous amers, nous agitait de l’intérieur — nous étions habités.

2. Degas : «L’artiste doit commencer son œuvre dans le même état d’esprit qu’un malfaiteur qui commet son forfait.» Rebond d’Imre Kertesz : «Quand je commence à travailler, le monde devient mon ennemi.» Mais «mon ennemi» n’est pas mon négateur  ; cet ennemi‑là n’est autre que mon partenaire dialec‑ tique. Je suis au monde mais j’en conteste la donne. Je prétends ajouter au monde — tout au moins ajouter au monde un regard sur le monde. Je ne prétends pas ajouter au réel, mais ajouter ma contribution aux catalogues des représentations du susdit. Le monde est mon ennemi, dans l’exacte mesure où il me veut (ou me suppose) soumis aux représentations communes qui le fondent comme réalité partageable — c’est‑à‑dire comme perception de bon sens du réel. Si l’art lutte contre le chaos, c’est afin, comme le précisait Félix Guat‑ tari, «de le rendre plus sensible» Le monde devient mon ennemi, en tant que monde des évidences, — pas en tant qu’il résiste à mes vues. L’être de l’artiste, ce n’est pas «moi et le monde» (posture romantique), et pas non plus, sans doute, «moi dans le monde» ou «le monde en moi», mais un agen‑ cement subjectif du type «moi‑monde». Un moi pluriel, «ennemi» d’un monde unidi‑ mensionnel ; un moi‑mouvement, ennemi d’un monde sage comme une image ; un moi complexe, ennemi d’un monde «plus simple qu’il n’y paraît».

3. «[L’artiste] ne recherche pas des libertés mythi‑ ques, dit encore Guattari , il développe plutôt des libertés partielles extraordinaires.» Le «splen‑ dide isolement» de l’artiste romantique, cède le pas aux agencements malins (et mutins) de «l’artisan cosmique»: «Aujourd’hui, dit‑il en penseur anti‑solitaire, qui a entrelacé ses recherches avec celles de Gilles Deleuze durant près de vingt ans, les concepteurs, ce sont des agencements d’intellectualités.» Ces agencements n’ont pas pour but premier de rompre l’isolement de chacun (encore que…), ou d’augmenter les productivités disjointes (ou de se partager le boulot), mais d’allumer des «foyers d’énonciation mutationnels». En d’autres termes, Deleuze seul, ou Guattari seul, n’auraient jamais écrit «l’anti‑Œdipe». L’agencement collectif ne modifie pas seulement les conditions de production de la subjectivité, mais le contenu même de l’œuvre. Il affecte la pensée, et les formes de la pensée, les modes de représentation, et le positionne‑ ment éthico‑esthétique de l’œuvre d’art. La «liberté mythique», ce serait le fantasme de l’artiste en surhomme nietzschéen, au regard surplombant ; tandis que les «libertés extraordinaires» seraient autant d’échappées belles au confinement individuel du moi — autant «d’agencements singuliers d’énoncia‑ tion collective» : manifestation du singulier pluriel, re‑connaissance (ré‑inscription) du «co», du «nous» et de «l’avec» thématisés par Jean‑Luc Nancy : «Singularité plurielle : en sorte que la singularité de chacun soit indis‑ sociable de son être‑avec‑à‑plusieurs, et parce que, de fait et en général, une singularité est indissociable d’une pluralité.»

4. Ce que nous attendons du théâtre aujourd’hui, ce n’est pas tant de nous représenter le monde tel qu’il est (ce que le cinéma et la vidéo feront techniquement toujours mieux que la scène) que de mettre à l’épreuve les possibles du monde — autre‑ ment dit, de proposer une représentation expérimentale (exploratoire, en mouve‑ ment…) du monde tel qu’il n’est pas censé être ou devenir. Et de le faire dans le temps et l’espace d’une assemblée de curiosités, de sensibilités, de singularités. Le projet de «fédérer» recherches et concep‑ tions, outils de production et d’expression, ne se réduit donc pas à mettre en œuvre un nouveau mode d’organisation du travail (artistique), voire une pratique alternative à la division sociale de ce même travail. Il répond à des nécessités plus larges, et plus ambitieuses, d’ordre politico‑esthétique. Outre des perspectives d’alternative sociale (pratiques collectives versus carriérisme individuel, mutualisation des ressources versus confiscation élitaire des outils, économie solidaire versus farce concur‑ rentielle, etc…), la «fédération» de théâtre pose la polyvocité, le métissage, la rhap‑ sodie… au principe même de l’opération théâtrale : faire théâtre, c’est faire rhizome, conjoindre des univers distants, défaire les «disciplines»… et plus encore, quant au fond  : travailler à produire de nouveaux paradigmes esthétiques, soumettre à l’ex‑ périmentation collective (raison d’être de l’assemblée théâtrale) des univers de valeurs mutants. Le désir de théâtre se confond alors avec le désir d’instiller du mouvement aux repré‑ sentations courantes, communes, et de participer (fût‑ce modestement) de leur déstabilisation — en particulier par une diversification inédite, voire inattendue, des outils de capture et d’examen.


artiste peintre

Bruno Yvonnet

graphiste plastcien

Arnaud Jarsaillon

Ça allie, ça unit, ça assemble, ça rassemble, ça regroupe, ça rameute, ça conjugue, ça raccorde, ça canalise, ça échange, ça mélange... Bref, l’avenir quoi.

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7. (à propos d’une autre objection — véhémente). 6. (à propos d’une objection — blasée).

5. Un tel redéploiement critique du drame et de la représentation théâtrale s’accom‑ pagne nécessairement d’une refondation de la troupe, de la compagnie de théâtre. Et réciproquement : ce drame, ces représen‑ tations de nouvelle génération, aujourd’hui encore à l’état embryonnaire, ne pourront naître que d’agencements inédits d’outils et de groupes. «L’artiste n’a pas de morale, mais il a une moralité», écrivait Roland Barthes dans un article sur le peintre Cy Twombly, ajou‑ tant : «Dans son oeuvre, il y a ces questions : Que sont les autres pour moi ? Comment dois‑je les désirer ? Comment dois‑je me prêter à leur désir ? Comment faut‑il se tenir parmi eux ?» On ne peut pas manquer d’être frappé de ce que ces questions nomment aussi bien des champs thématiques de la représentation théâtrale que des problématiques soule‑ vées par de nouvelles pratiques collectives : au questionnement par la représentation de notre place dans le monde, fait écho le questionnement de la place de chacun dans le processus de conception de cette représentation. En d’autres termes, dans cet art collectif qu’est le théâtre, concevoir des œuvres nouvelles suppose de nouveaux agencements de concepteurs — et ces agen‑ cements novateurs supposent eux‑mêmes en préalable le renoncement joyeux à la confiscation individuelle de l’œuvre au profit d’une co‑opération du singulier et du pluriel.

«Ah oui, le théâtre total…». Sous entendu : «pas de plus vieille lune que cette soi‑disant révolution indisciplinaire, que cette mixture rhapsodico‑rhizomique…» Dont acte, et rendons à Wagner, à Walter Gropius et à tant d’autres, cette auberge espagnole totalisante. L’adjectif «total» fait ici symptôme du fantasme de centralité artistique qui affecte l’homo theatricus (à moins qu’on ne l’entende comme peut‑être Antoine Vitez, lorsqu’il nous invitait à «faire théâtre de tout»)… Mais laissons cela, et revenons à la «fédéra‑ tion». Une fédération, précisément, ce n’est pas une totalité, un uniforme, un «tout», mais un «nous» formé par des «je». Il y a loin de l’amas au rhizome : rien «au‑dessus du tas» dans la prolifération souterraine qui libère ci et là une tige aérienne (en bota‑ nique, le bambou ; au théâtre, le spectacle). L’horizontalité de l’agencement exclut l’em‑ pilement hiérarchique. Le rhizome pousse, propulse, entraîne, déplace vers d’autres territoires que celui depuis lequel chaque «je» s’est engagé dans l’aventure. Cette déterritorialisation mutuelle des pratiques, observable y compris dans les fédérations d’organisations ou d’états, n’autorise pas de présumer de l’histoire à venir : il n’y a pas de «feuille de route» — du moins, la feuille de route se résume à l’acte fédérateur et aux règles du jeu qui en découlent. C’est en ce sens que que la fédération artistique remet en mouvement les formes pétrifiées par l’usage («disciplines» et cloisonnements) : elle est elle‑même en perpétuel mouvement du fait des singularités (des «je») qui la composent et l’incarnent. Les mouvements de chacun (écrivain, musicien, comédien, plasticien…) mouvementent l’agencement collectif (la compagnie, la troupe, le collectif artistique, la fédération), et ce mouvement collectif induit à son tour des mouvements individuels (l’isolement rompu sculpte les solitudes). Les je‑groupuscules ne se fédè‑ rent pas pour faire bloc, pour faire front, mais pour faire mouvement sur le terrain de la production de subjectivité — dans la grande bataille artistique.

«Création collective, coco‑llective, scie soixante‑huitarde, bouillie pour les chats ! Tout dans le protocole, quid du contenu ? Subsistance soviétique ! Alliances dogmatiques ! Mise au pas du singulier !» Il y a eu, indéniablement, un fétichisme du collectif, la tentation «soviétique» d’un art dépersonnalisé, entièrement soumis aux exigences (supposées) de l’émancipation collective. L’effondrement de ces utopies négatives a précédé celui, autrement déter‑ minant, du mur de Berlin. Comme il était prévisible, cet échec a signé le triomphe simultané d’un individualisme narcissique des «élites» (le grand retour des individua‑ lités géniales) et d’un collectivisme de trou‑ peau, cette fois mis en musique par les lois du marché (consensualisme factice et infan‑ tilisant des grandes chaînes de télévision). Un pragmatisme étroit — et cupide… — nous condamne à ces sortes d’alternatives manichéennes : l’expérience de ce qui «ne marche pas» est censée valider mécanique‑ ment son exact opposé. Confronté à une régression du même ordre dans les sciences sociales, Pierre Bourdieu s’alarme de ce que «la doxa néolibérale a rempli toute la place laissée (…) vacante [par l’effondrement des régimes de type soviétique et l’affaiblissement des partis communistes dans la plupart des nations]» et il reproche à «la pensée critique [de s’être] réfugiée dans le «petit monde» académique, où elle s’enchante elle‑même d’elle‑même, sans être en mesure d’inquiéter qui que ce soit en quoi que ce soit.» Revenant sur le rôle et le mode d’interven‑ tion de l’intellectuel dans ce champ dévasté de la critique sociale, il dénonce «l’illusion du penseur absolu, de l’intellectuel total, dont Sartre a été une des dernières victimes, qui pousse aujourd’hui tant d’essayistes (surtout en France, c’est une tradition nationale) à se porter sur tous les fronts de la pensée, de la politique, etc., sans avoir toujours les armes, malgré tout extraordi‑ naires, dont disposait Sartre, (…) forme spéci‑ fique que prend la libido dominandi, ou la libido tout court, dans l’univers intellectuel. Foucault avait senti la vanité de cette prétention totali‑ sante, qui définit celui que les italiens appellent le tuttologo, celui qui parle de tout, qui a réponse à tout (…)»

Il rappelle que, rompant avec cette posture, Michel Foucault se revendiquait comme «intellectuel spécifique» (ne préten‑ dant qu’aux compétences relevant de son champ d’étude), et il propose d’ «aller plus loin (…), au risque de choquer le fétichisme de l’Unique», en introduisant la notion d’«intellectuel collectif» : «une organisation réunissant des spécialistes, économistes, sociolo‑ gues, ethnologues et historiens qui sont décidés à mettre leurs compétences réunies à la disposition des citoyens pour leur fournir des instruments scientifiques leur permettant de comprendre dans leur complexité les problèmes de l’actua‑ lité (…)» Au‑delà de la critique sociale et politique, Pierre Bourdieu assigne à cet agencement collectif de contribuer «à créer les conditions sociales d’une production collective d’utopies réalistes.» Il me semble qu’est ici parfaitement dési‑ gnée une alternative non aliénante à l’indi‑ vidualisme totalisant qui prévaut sur nos scènes, et qui remarque bien le collectif (intellectuel ou artistique) comme fédé‑ ration de spécificités — et comme «utopie réaliste». Bonus track : «Dire quelque chose en son nom propre, c’est très curieux; car ce n’est pas du tout au moment où l’on se prend pour un moi, une personne, ou un sujet, qu’on parle en son nom. Au contraire, un individu acquiert un véritable nom propre à l’issue du plus sévère exercice de dépersonnali‑ sation... On parle du fond de ce qu’on ne sait pas, du fond de son propre sous‑développement à soi. On est devenu un ensemble de singularités lâchées, des noms, des prénoms, des ongles, des choses, des animaux, des petits évènements : le contraire d’une vedette.» (Gilles Deleuze) Enzo Cormann écrivain


LA FéDéRATION [THéâTRE] 5 montée Saint Barthelemy _ F ‑69005 Lyon tél +33 (0)4 72 07 64 08

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direction _ Philippe Delaigue

administration _ Magali Dupin lafederation@lafederation.net tél +33 (0)6 79 61 00 18

production diffusion _ Fadhila Mas fadhila.mas@lafederation.net tél +33 (0)6 80 35 67 13

La Fédération [théâtre] est une compagnie conventionnée par le Ministère de la Culture –DMDTS et subventionnée par la Région Rhône‑Alpes et la Ville de Lyon

création graphique © Arnaud Jarsaillon crédits photos © David Anémian, Arnaud Jarsaillon, Théâtre de Romette

Impressions Modernes 07500

federation, journal 1  

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