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Catalogue de l’exposition organisée par la Bibliothèque Mazarine à l’occasion des 850 ans de la cathédrale Notre-Dame de Paris (1163)

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Les livres de Notre-Dame

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14 décembre 2012 – 15 mars 2013

Catalogue établi sous la direction de Cécile Davy-Rigaux, Jean-Baptiste Lebigue et Yann Sordet avec la participation de Charlotte Denoël, Bernard Dompnier Maria Gurrado, Jean-Vincent Jourd’heuil Véronique Julerot, Jacqueline Labaste, Patrick Latour Sarah Ann Long et Christophe Vellet

Bibliothèque Mazarine Institut de recherche et d’histoire des textes


Auteurs

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Remerciements

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Cécile Davy-Rigaux, chargée de recherche à l’Institut de recherche sur le patrimoine musical en France (UMR 200 : CNRS-BNF-ministère de la Culture) Charlotte Denoël, archiviste paléographe, responsable de la section latine au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France Bernard Dompnier, professeur émérite d’histoire, Université Blaise-Pascal (Clermont-­ Ferrand) Maria Gurrado, archiviste paléographe, ingénieur de recherche à l’Institut de recherche et d’histoire des textes, section latine (UPR 841 : CNRS) Jean-Vincent Jourd’heuil, docteur en histoire, chercheur associé au Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (UMR 8589 : CNRS-Université Paris I) Véronique Julerot, docteur en histoire, membre du Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (UMR 8589 : CNRS-Université Paris I) Jacqueline Labaste, conservateur honoraire à la Bibliothèque Mazarine Patrick Latour, conservateur en chef à la Bibliothèque Mazarine, en charge des manuscrits Jean-Baptiste Lebigue, archiviste paléographe, ingénieur de recherche à l’Institut de recherche et d’histoire des textes, section de liturgie (UPR 841 : CNRS) Sarah Ann Long, docteur en musicologie, Marie Curie IEF Postdoctoral Fellow (European Commission), chercheur à l’Université catholique de Louvain Yann Sordet, archiviste paléographe, directeur de la Bibliothèque Mazarine Christophe Vellet, archiviste paléographe, conservateur en chef à la Bibliothèque Mazarine

François Avril, conservateur général honoraire à la Bibliothèque nationale de France (département des manuscrits) Nicole Bériou, directrice de l’Institut de recherche et d’histoire des textes Ghislain Brunel, conservateur en chef à la section ancienne des Archives nationales Thomas D’Hour, professeur certifié d’histoire, doctorant à l’Université de Clermont-Ferrand Jean Favier, membre de l’Institut Cédric Giraud, maître de conférences à l’Université de Lorraine – Institut universitaire de France P. Patrick Jacquin, recteur archiprêtre de Notre-Dame de Paris Marie-Pierre Laffitte, conservateur général honoraire à la Bibliothèque nationale de France (département des manuscrits) Karima Pedemas, ingénieur d’études à l’Institut de recherche et d’histoire des textes Claudia Rabel, ingénieur de recherche à l’Institut de recherche et d’histoire des textes Vanessa Selbach, archiviste paléographe, conservateur à la Bibliothèque nationale de France (département des estampes et de la photographie) P. Patrice Sicard, chanoine de Notre-Dame de Paris Patricia Stirnemann, chercheur émérite à l’Institut de recherche et d’histoire des textes André Vauchez, membre de l’Institut


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I. Liturgie et chant à Notre-Dame

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Conservés à travers les siècles, généralement d’abord grâce à leur beauté ou même, pour certains, pour une exceptionnelle splendeur les hissant au statut de trésors, les livres liturgiques participent, de manière littérale, de l’apparat destiné à rendre la majesté du culte divin. Mais leur degré de magnificence est aussi bien souvent directement associé, par le biais du don ou de la commande, aux plus hauts responsables du culte, et désigne ici l’évêque, là le doyen ou d’autres dignitaires du chapitre. Dans cette relation à la hiérarchie ecclésiastique, on saisit déjà toutes les potentialités historiographiques du livre liturgique, qui ne se réduit pas à un simple support de la célébration du culte, plus ou moins précieusement enluminé. Quand on y regarde de plus près, ce fait en apparence tout naturel consistant à conférer aux plus hauts ministres les moyens de s’acquitter de leur intercession avec toute la dignité requise laisse percevoir les contextes humains qui suscitent ces gestes financièrement et symboliquement coûteux et par conséquent jamais anodins. Plus généralement, et quel que soit leur aspect extérieur, les livres liturgiques, peutêtre davantage que tout autre livre, parce qu’ils ne sont pas le fait d’un seul auteur mais l’expression d’une volonté liée à une communauté particulière à un moment de son histoire propre, endossent dans tous les cas le statut de témoins de leurs temps et des milieux qui les ont conçus. Ce statut, bien connu des codicologues, est exploré depuis peu par historiens et musicologues, qui tentent d’en saisir toute la richesse. Considérée à travers ses livres et leur histoire, la liturgie fournit ainsi au chercheur un terrain d’étude privilégié des pratiques de dévotion − et parmi elles, des pratiques musicales −, mais aussi un observatoire des relations humaines, dont elle reflète les enjeux identitaires ou de pouvoir, et encourage les débats, les réformes, et parfois même les innovations. Objets physiques participant du culte et de sa majesté, objets de soins attentifs et d’échanges, ils se caractérisent aussi et surtout par leur nature fonctionnelle, qui les destine à un lieu, à un moment, à un ou des acteurs bien précis de la liturgie. Au sein d’un espace monastique ou cathédral, cela contribue encore à les distinguer des autres livres, puisque leur place n’est pas à la bibliothèque, mais dans le chœur, à la sacristie ou au trésor. Quand ils rejoignent la bibliothèque, c’est qu’ils ne sont plus en usage et qu’on a estimé que leurs qualités esthétiques ou leur potentiel mémoriel méritait la conservation. Mais avant cela, ils ont bien souvent vécu des retouches, des additions, voire des remaniements plus profonds, qui permettent de retracer l’histoire et la durée de leur emploi. Beaucoup d’entre eux n’ont toutefois jamais pu rejoindre le cadre protecteur de la bibliothèque : très exposés aux pillages et dévastations d’églises occasionnés par les guerres, ou à l’avidité que provoque leur richesse ostentatoire, les raisons de leur disparition tiennent toutefois le plus souvent à ce statut de livre fonctionnel qui les condamne à un moment ou l’autre à l’obsolescence : parce que le


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calendrier a changé ou que des révisions importantes des textes et de la musique sont intervenues, ou bien encore en raison de leur état d’usure, ou d’un aspect trop ancien ou trop spécifique qui ne coïncide plus avec les nouveaux goûts ou usages du temps. La sélection partiale des témoins subsistants ne doit donc pas faire oublier les innombrables exemplaires de moindre qualité, que leurs caducité ou faible valeur esthétique ont condamné à disparaître. De l’énorme production, manuscrite ou imprimée, ne demeurent aujourd’hui qu’une portion dérisoire, pas toujours représentative, car souvent composée d’exemplaires assez exceptionnels pour encourager leur conservation.

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Les livres liturgiques de Notre-Dame de Paris témoignent de façon exemplaire de ces destinées si variables et hasardeuses du livre liturgique : il est symptomatique que tous les ouvrages présentés ici ne proviennent pas directement d’un des lieux de conservation du cloître Notre-Dame, où ils auraient dû naturellement demeurer, tels les obituaires encore conservés au trésor de la cathédrale (notice 3). Quand c’est le cas, on observe que certains ne s’y retrouvent qu’à l’issue de détours parfois inattendus : par la condamnation du frère de l’évêque Pierre d’Orgemont (notice 4), par la diligence d’un chanoine respectueux du vœu de son évêque (notices 5 et 6), ou bien plus simplement par des dons (notices 11b et 15). La cathédrale Notre-Dame a accédé à un statut de plus en plus important au fil des siècles, en tant qu’église majeure de la cité et, par extension, de la capitale du royaume, ce qui lui a conféré très tôt des liens tout particuliers avec l’État royal, et cela dans un périmètre parfois plus étendu que le royaume, comme en témoignent les pérégrinations de l’ordinaire de Bari (notice 2). Toutefois, le fait que cette visibilité ait permis une plus grande concentration de beaux livres et une production certainement plus soutenue qu’ailleurs, ou encore que le chapitre entretienne une bibliothèque, n’a pas pour autant permis que la conservation des livres liturgiques y soit plus attentive que dans le reste des sanctuaires du royaume ; même certaines éditions imprimées d’importance n’ont ainsi survécu que par un seul exemplaire (notices 13 et 14). Du fait de la position prééminente de leur église, les livres liturgiques de NotreDame documentent particulièrement les stratégies et les enjeux de pouvoir : celui de l’évêque sur le chapitre (notice 4), ou l’inverse (notices 5 et 6), ou celui de la cathédrale sur le diocèse (notices 3, 12 et 13), et dévoilent les revendications gallicanes sousjacentes aux révisions ou réformes liturgiques entreprises (notices 11, 12, 14 et 15). Paris étant par ailleurs, dès le xve siècle, un des centres éditoriaux les plus dynamiques en Europe, son Église dispose par là de voies aisées pour exploiter dès le départ les possibilités d’une large diffusion (notice 8), qui permet de développer une stratégie davantage tournée vers le diocèse et les fidèles que vers le seul cloître Notre-Dame. Elle en vient même progressivement à s’afficher au regard des autres diocèses du royaume, auprès de qui elle peut ainsi tester son aspiration à un statut d’exemplarité, voire de chef de file ; ce qu’elle réalise pleinement dès la fin du xviie siècle, aidée en cela par


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sa promotion d’évêché en archevêché en 1622. Néanmoins, on constate aussi que, comme partout ailleurs, l’expansion de l’imprimé ne signe pas l’arrêt de la production des manuscrits enluminés, ceux-ci étant toujours nécessaires et sans doute jugés préférables pour l’usage le plus spécifique du sanctuaire lui-même à travers sa liturgie chorale (notices 7, 9 et 10). Ils sont le témoignage d’une réflexion sur ses usages propres, constamment entretenue au sein de la cathédrale, quelle que soit la tendance proou anti-romaine des réformes engagées parallèlement pour le diocèse ; et ce, jusqu’à ce que les progrès de l’érudition ecclésiastique, conjugués à un gallicanisme latent, n’encouragent les derniers archevêques de l’Ancien Régime, soutenus par une partie des chanoines, à infléchir la révision des usages parisiens vers une radicalité inédite empreinte de nostalgie pour les premiers siècles chrétiens qui, paradoxalement, lui permit d’accéder en fin de période à une certaine position d’universalité parmi les Églises de France. Enfin, les livres liturgiques de Notre-Dame retenus ici ont la grande vertu de révéler quelques-uns des personnages qui ont œuvré à leur facture, et de nous permettre d’appréhender leurs univers intellectuels et sociaux. Parmi les évêques émerge la figure d’un Eudes de Sully, soucieux d’asseoir la nouvelle église en construction sur une juridiction solide, ce dont témoigne un des tout premiers bréviaires à l’usage de Paris (notice 1). Sa position n’est pas sans évoquer celles des membres de la dynastie des Gondi (Pierre, Henri, Jean-François et Jean-François-Paul), qui administrent le diocèse durant près d’un siècle (entre 1569 et 1662). Ils s’appliquent tout particulièrement à l’impression régulière et à la large diffusion des livres liturgiques – diversement révisés eu égard aux injonctions romaines post-tridentines − auprès des ecclésiastiques du diocèse, et veillent par ce biais à y garantir l’uniformisation et la décence du culte. On ne peut que constater combien l’effort si caractéristique engagé à l’époque moderne vers un ordonnancement plus rigoureux et plus étendu du culte et des cérémonies, que relayait avec efficacité le rayonnement de l’imprimerie parisienne, favorisa finalement aussi la réévaluation des rites gallicans et des anciens usages parisiens conduisant à l’émergence des deux dernières réformes parisiennes, dites « néo-gallicanes », soutenues successivement par Mgrs de Harlay et de Vintimille. Mais à côté de ces différentes figures épiscopales ou de celles de leurs vicaires (notice 13), plus ou moins fortes ou engagées, on est surtout frappé de la présence et de l’investissement des véritables artisans de ces ouvrages, que leurs expertises et compétences amenèrent à porter : ainsi Jean Le Munérat, qui prit position à la fin du xve siècle contre l’intégration des nouveaux principes de prosodie humanistes dans le plain-chant, ou Claude Chastelain, cheville ouvrière du nouveau bréviaire « de Harlay » et de son chant au xviie siècle, à l’instar de Jean Lebeuf pour celui de Vintimille au siècle suivant, tous trois savants érudits admirés de leurs contemporains. Mais encore, se distinguent des figures en apparence plus modestes, tel Martin Sonnet, simple prêtre et pourtant principal rédacteur des premiers livres de cérémonies imprimés à


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l’intention des chœurs, des églises ou des fidèles à la fin de la « période Gondi ». On ne manquera pas de souligner que, hormis le dernier, ces acteurs majeurs des révisions ou réformes liturgiques étaient des chantres capitulaires : l’expertise du chant, ce vecteur essentiel de la parole sacrée au sein des offices, était indispensable à la mise en œuvre des livres nouvellement réformés. L’implication déterminante de ces « spécialistes » dans les réformes successives de la liturgie parisienne résulte aussi de l’attention constante portée par Notre-Dame à ce point particulier de la pratique cultuelle, et de sa conscience du rôle structurant du chant liturgique dans le cadre des impératifs de décence, de magnificence et d’exemplarité des cérémonies liturgiques qu’elle entendait pratiquer en son sanctuaire. C. Davy-Rigaux II. La cathédrale, le diocèse et le Royaume de France

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À consulter les manuels scolaires, pourrait-on supposer à Notre-Dame de Paris un rôle majeur dans l’histoire de France ? Hormis, bien entendu, le 2  décembre 1804, à l’occasion du couronnement impérial, dont le souvenir doit plus à la toile de David, reproduite à satiété pour illustrer la légende napoléonienne, qu’à l’événement lui-même. La cathédrale de Reims, église des sacres royaux sous l’Ancien Régime, la devance dans l’imaginaire français ; la monstruosité gratuite que fut le bombardement du monument par l’artillerie allemande, dans les premiers mois de la Grande Guerre, a douloureusement avivé ce sentiment. Par comparaison, Notre-Dame de Paris semble n’apparaître qu’au second plan du paysage historique, comme voisine de hauts lieux du pouvoir, que domine depuis sept siècles et demi le front paisible de ses deux tours. Non que la cathédrale n’ait abrité des événements mémorables (Vœu de Louis XIII, Te Deum des victoires ou des naissances royales, etc.)1 ; mais l’historiographie les a peu mis en valeur. Au premier chef, le sacre d’Henri VI, tout jeune roi de France et d’Angleterre, le 16 décembre 1431, moins de sept mois après le bûcher de Jeanne d’Arc. L’issue de la Guerre de Cent ans et le sort tragique de l’enfant, pieux et doux, atteint de folie dès l’adolescence, plus tard assassiné dans la tour de Londres, rejetèrent cet épisode dans l’ombre. La récente découverte du seul exemplaire médiéval jamais recensé de l’ordo témoignant des rites observés lors de cette cérémonie (notice 19) remet en lumière le couronnement de ce neveu et rival de Charles VII. Tout change si l’on met sous le nom de Notre-Dame les chanoines de la cathédrale, les évêques, puis archevêques de Paris, et le clergé attaché au service du sanctuaire. À cette communauté d’hommes appartiennent de grands noms de l’histoire, de la 1

Voir par exemple pour le xve  siècle, A.  Mirot et B.  Mahieu, « Cérémonies officielles à NotreDame au xve siècle », Huitième centenaire de Notre-Dame de Paris, Paris, 1967, p. 222-290 et, pour l’époque moderne, les contributions de J.-M. Le Gall et de L. Bély dans le présent volume.


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littérature et de la pensée : Pierre Lombard, Eudes de Sully, Philippe le Chancelier, Jean Gerson, le cardinal de Retz, le cardinal de Noailles, etc. Autant de personnages dont chacun mériterait une exposition à lui seul. Si certains d’entre eux ont été évoqués, c’est pour des aspects moins connus de leur œuvre ou de leur carrière : sous Eudes de Sully, la diffusion de l’usage de Paris (notice 1), et non l’abolition de la fête des fous ; la prédication de Philippe le Chancelier (notice 16), et non son œuvre poétique et musicale ; la réforme liturgique promue sous l’épiscopat des Gondi (notices 11, 12 et 13), et non les ambitions retorses du cardinal de Retz pendant la Fronde. On s’est de même attaché ici à découvrir dans les collections de la Bibliothèque Mazarine des pièces susceptibles d’éclairer quelques figures moins célèbres, qui touchèrent pourtant de près à l’administration royale ou contribuèrent aux courants politiques du temps : Pierre et Nicolas d’Orgemont (notice 4), Gérard de Montaigu (notices 5 et 6), fils de grands conseillers de Charles V, mais entraînés dans la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons qui fit rage sous le règne suivant ; Pierre de Cerisay, qui servit la diplomatie de Louis XI (notice 17) ; Claude Joly, dont la doctrine politique, hostile à l’absolutisme monarchique incarné à ses yeux par Mazarin, a nourri les oppositions parlementaires et aristocratiques au pouvoir royal (notice 20) ; l’abbé de Bonneval, député aux États généraux de 1789, qui, ayant pris la mesure des entreprises de l’Assemblée nationale en matière religieuse, préféra émigrer et préparer la réaction (notice 22). Mais réduire l’histoire de Notre-Dame de Paris à un bouquet d’événements et de personnalités, si forte qu’en ait été l’influence sur leur temps, serait laisser de côté le principal.  Il s’agit avant tout d’une communauté d’hommes, ou plutôt de communautés imbriquées les unes dans les autres, dominées par l’évêque et le chapitre de la cathédrale : collégiales voisines de celle-ci et dont le clergé dépendait immédiatement, telles Saint-Jean-le-Rond ou Saint-Denis-du-Pas (notices 2 et 10) ; guildes et confréries de métiers qui y faisaient célébrer leurs services religieux (notice 18) ; Hôtel-Dieu et écoles ; collégiales parisiennes (notice 9 et 17), « filles » de l’évêque ou du chapitre, d’après l’expression d’Anne Massoni2 ; paroisses du diocèse, dont les curés s’assemblaient annuellement à la cathédrale pour le synode ; domaines et seigneuries du chapitre… On sait encore le rôle que conserva le chancelier de Notre-Dame auprès de l’université de Paris, même quand celle-ci, migrant sur la rive gauche, prit son indépendance. La liturgie, si on ne la cantonne pas à la description de ses livres, des cérémonies et du chant, est l’un des indices les plus révélateurs de cette histoire institutionnelle. Elle est par excellence le lieu où s’expriment l’autorité, son partage ou ses conflits, la dépendance plus ou moins forte d’une église par rapport à une autre. Il est révélateur par exemple qu’une simple confrérie de métier comme celle des chandeliers et huiliers de Paris ait joui, au xvie siècle encore, d’un usage liturgique propre, distinct de celui 2

Voir l’article d’Anne Massoni dans le présent volume.


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observé à Notre-Dame et dans les paroisses du diocèse (notice 18). Pierre de Cerisay, doyen de Saint-Germain l’Auxerrois, a beau être aussi chanoine de Notre-Dame, il préserve les fêtes spécifiques de sa collégiale dans le missel qu’il fit copier et enluminer à son intention (notice 17). Au sein même de la cathédrale, l’étude de la liturgie éclaire l’équilibre changeant de l’autorité exercée par l’évêque et par le chapitre au fil des siècles. L’intérêt de cette exposition, où l’on a délibérément choisi de juxtaposer manuscrits et imprimés, documents médiévaux et modernes, est de rendre compte des principales étapes de cette évolution. La première d’entre elles, au début du xiiie  siècle, correspond à la diffusion de l’usage de la cathédrale, imposé par le synode comme modèle pour les églises paroissiales du diocèse (notice 1). Même si l’autorité épiscopale est invoquée dans les statuts synodaux, ce sont bien les rites observés par les chanoines de la cathédrale qui fondent l’usage de Paris pendant les trois derniers siècles du Moyen Âge. Ce n’est pas un hasard si le missel et le bréviaire exécutés pour Gérard de Montaigu furent pourvus d’écus à ses armes après l’enluminure primitive (notices 5 et 6) : sans doute commandés par le chapitre et offerts à l’évêque, ces livres synthétisaient les coutumes liturgiques des chanoines et préservaient l’identité cultuelle de leur église à l’intention et pour l’édification du prélat. Certes, à la fin du xve siècle, c’est à la demande de l’évêque Louis de Beaumont que furent révisés les rites parisiens par Jean Le Munérat (notice 8) ; mais ce dernier en conserva minutieusement les particularismes (notice 9), y compris dans la pratique du chant. Cet « âge liturgique » de la fin du Moyen Âge correspond à l’apogée de la puissance exercée par le chapitre : c’est l’époque où il parvient à obtenir de Clément VII, en 1383, une bulle d’exemption qui le fait dépendre directement du pape (notice 19), celle encore où l’évêque Pierre d’Orgemont doit faire entériner sa fondation de messes à Notre-Dame par un acte du chapitre (notice 4), alors même qu’il est en conflit avec les chanoines pour la juridiction du sanctuaire. On a vu plus haut la rupture consécutive au concile de Trente, les tentatives de « romanisation » de la liturgie parisienne, qui passa définitivement sous tutelle épiscopale, et l’effacement partiel du chapitre en matière cultuelle. Le rôle des chanoines ne disparaît pas, même s’il est difficile à évaluer. Les nouveaux livres liturgiques sont publiés sous l’autorité de l’archevêque, avec l’accord (cum consensu) du chapitre, comme on le lit fréquemment sur les pages de titre. Ce qui n’empêcha pas certains chanoines de Notre-Dame, tel Claude Chastelain (notice  14), de participer à leur conception. Bien plus, d’après le témoignage des manuscrits de l’époque moderne (notices 7, 9 et 10), la cathédrale semble avoir été non seulement le conservatoire de traditions d’origine médiévale, mais aussi un véritable laboratoire de la liturgie « néogallicane », et ce dès la première moitié du xviie siècle. Une voie toute différente de celle tracée en 1643 par Jean de Bordenave pour le chapitre de la cathédrale de Lescar, puisqu’il recommandait l’adoption de la liturgie romaine pour renforcer l’unité de l’Église et insérer l’institution canoniale dans l’élan de la Contre-Réforme catholique


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(notice 21). La situation de ce petit diocèse du Béarn avait peu à voir avec celle des chanoines de Paris, entraînés par les grands courants de pensée qui agitèrent le clergé de la capitale au xviie siècle : l’opposition parlementaire, le jansénisme et le gallicanisme, mouvements qui convergèrent dans le refus de la bulle Unigenitus. Les cardinaux et archevêques de Retz ou de Noailles ne doivent en effet pas faire oublier les figures, moins célèbres, mais tout aussi significatives de chanoines, tel Claude Joly pendant la Fronde (notice 20). La liturgie « néo-gallicane » qui naît à Paris à la même époque est intrinsèquement liée à ce contexte politique et religieux : elle chercha sa voie propre à l’écart du modèle romain, mêlant les traditions locales à une modernisation fondée sur une plus grande proximité avec l’Écriture sainte, une intention pastorale marquée et une critique érudite des sources (notices 12, 13 et 14). Elle trouva son achèvement au xviiie siècle dans la réforme de Mgr de Vintimille (notice 15). Son influence dépassa bientôt les frontières du diocèse de Paris, au point d’être suivie, à la veille de la Révolution, dans un tiers des diocèses français. En 1790, l’Assemblée nationale supprima tous les chapitres, y compris celui de Notre-Dame, aux derniers instants duquel assista l’abbé de Bonneval (notice 22). Mais l’œuvre des chanoines de Paris subsista dans sa liturgie, élaborée au fil des siècles et débordant largement le seul cadre de la cathédrale. Celle-ci connut son heure de gloire quand Napoléon Ier, rétablissant le culte catholique par le concordat de 1802, tenta de l’imposer comme l’unique liturgie des églises de France. Quelle cathédrale peut-elle se réclamer d’une destinée plus « nationale » dans l’histoire du pays ? J.-B. Lebigue

III. La/les bibliothèque(s) de Notre-Dame Le cloître Notre-Dame forme jusqu’à la fin du xviiie siècle un vaste enclos étendu au nord et à l’est de la cathédrale, qui abrite plusieurs chapelles, le chapitre cathédral, première communauté séculière de Paris, la maîtrise des enfants de chœurs, des confréries, mais aussi quelques résidents laïcs. Depuis le Moyen Âge des livres y ont été lus, chantés, conçus, conservés ou transmis. Il s’en trouve au chœur, dans les sacristies, au trésor, dans les maisons des chanoines, auprès des collégiales associées à la cathédrale, et surtout dans la bibliothèque du chapitre, dont on peut suivre la lente formation à partir du xiiie siècle, jusqu’à sa dispersion sous la Révolution, au profit notamment des grandes collections publiques que sont aujourd’hui la Bibliothèque nationale de France, l’Arsenal et la Bibliothèque Mazarine. Les premiers témoignages assurés de l’existence de cette bibliothèque sont postérieurs d’un demi-siècle à la fondation de l’actuelle cathédrale (1163). Mais il est vraisemblable que dès le xie  siècle le développement de l’enseignement dans le cloître


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Notre-Dame, antérieur à l’organisation de l’Université et des collèges parisiens, avait occasionné une activité bibliothéconomique au moins élémentaire3. L’école de NotreDame eut son premier maître de renom en la personne de Guillaume de Champeaux, qui enseigna de 1103 à 1108, puis elle accueillit les enseignements de Pierre Abélard (1079-1142), de Pierre Lombard (v. 1100-1160), de Pierre le Mangeur (1110-1179) ou de Pierre le Chantre († 1197). Cette activité était alors placée sous la responsabilité du chapitre, et les écoliers logeaient pour certains chez les chanoines4 ; les devoirs de l’écolâtre furent progressivement assumés par le chancelier, l’un des huit dignitaires du chapitre à qui fut également confiée la responsabilité de la bibliothèque. Le premier acte qui documente celle-ci sur le plan réglementaire est un accord passé en octobre 1215 entre le chapitre et le chancelier, par lequel celui-ci s’engage à assurer la correction, la reliure et la conservation des livres de l’église de Paris « sine cantu », c’est-àdire à l’exception des livres de chant, qui restaient sous la responsabilité du chantre et étaient conservés dans le chœur5. Cette dichotomie d’usage et de gestion, que l’on retrouve également en contexte monastique, devait perdurer : les livres liturgiques, qu’ils soient composés à Notre-Dame ou à son usage, n’ont pu rejoindre la bibliothèque du chapitre qu’à partir du moment où les réformes cultuelles et leur propre ancienneté les ont frappés de caducité. Et encore cette translation d’une collection à l’autre fut-elle aléatoire et sélective, comme le laisse penser le nombre relativement faible de missels, aussi bien manuscrits qu’imprimés, que la bibliothèque capitulaire a conservés au xviiie siècle à la veille de sa dispersion (notice 8). Les livres réunis avaient pour vocation initiale d’être mis à la disposition des étudiants peu fortunés. Cette destination commune était déterminante aux yeux d’Alfred Franklin, le premier historien moderne de la bibliothèque de Notre-Dame, qui vit en elle l’une des premières bibliothèques « publiques »6. 3

A. Gabriel, « Les écoles de la cathédrale de Notre-Dame et le commencement de l’université de Paris », Revue d’histoire de l’Église de France, 50 (1964), no 147, p. 73-98. 4 Jusqu’à ce que le droit de louer leurs maisons aux écoliers soit retiré aux chanoines par l’évêque Maurice de Sully à partir de 1160, voir ibid., p. 79. 5 Cartulaire de l’Église Notre-Dame de Paris, éd. B. Guérard, Paris, 1850 (Collection des cartulaires de France, 4), t. I, p. 356. 6 A. Franklin, Recherches sur la bibliothèque publique de l’église Notre-Dame de Paris au xiiie siècle, Paris, 1863. Cette première étude historique consacrée à la bibliothèque de l’église de Paris reposait en particulier sur deux sources exceptionnelles : une copie des actes relatifs à la bibliothèque jusqu’en 1682, établie au xviie siècle à partir des anciens registres capitulaires, et reliée en tête du catalogue de la bibliothèque dressé au xviie siècle (Paris, Bibl. de l’Arsenal, 6259) ; le relevé des décisions du chapitre classé par matière (y compris « libraria ») effectué par le chanoine Sarrazin au milieu du xviiie siècle (Paris, AN, LL 233-318). Franklin reprit ensuite la matière de cette première étude en tête de sa volumineuse Histoire des anciennes bibliothèques de Paris (t. 1, Paris, 1867, p. 1-69). Notre connaissance de l’histoire et du contenu de cette bibliothèque repose également sur l’examen par Léopold Delisle des manuscrits aujourd’hui conservés à la BNF (Le cabinet des manuscrits de la Bibliothèque impériale, t. 1, Paris, 1868, p. 426-432), sur l’aperçu rapide donné par Charles Samaran dans le cadre du huitième centenaire de la cathédrale (« Les archives et la bibliothèque du chapitre de Notre-Dame », Huitième centenaire de Notre-Dame de Paris, actes du congrès des 30 mai – 3 juin 1964, Paris, 1967, p. 167-175), et sur la remarquable enquête récemment conduite par Charlotte Denoël à partir des


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Du xiiie siècle datent également les premières sources catalographiques connues, qui permettent d’appréhender le contenu de la collection et témoignent des pratiques de sa gestion. Il s’agit principalement d’inventaires dressés au moment de donations, et intégrés aux cartulaires de la cathédrale : ainsi connaît-on la liste des manuscrits donnés à Notre-Dame par Marguerite, abbesse d’Yerres, en 1268, ou de ceux légués par Pierre de Joigny aux étudiants pauvres de théologie en 1297, le chancelier n’étant alors convoqué qu’en tant que dépositaire et garant de ce don7. Le contenu du trésor de la cathédrale au Moyen Âge, dans lequel sont maintenus les livres d’office actifs, est également connu par des inventaires spécifiques, qu’on a conservés pour les xive et xve siècles8. Legs et donations, principalement de la part des dignitaires de l’église de Paris et des chanoines de son chapitre, constituent jusqu’à la fin de l’Ancien Régime les principales sources d’acquisition, qui dotent aussi bien la bibliothèque capitulaire que le service de l’autel ou du chœur. On citera le geste de l’évêque Eudes de Sully, qui laisse un missel et un psautier à sa mort en 1208, les legs effectués par l’archidiacre Étienne de Cantorbéry en 1271, puis Pierre de Joigny en 1297, qui tous deux destinent explicitement leur bibliothèque à l’usage des étudiants pauvres. Des manuscrits laissés par l’évêque Pierre d’Orgemont (1384-1409), la plupart furent donnés à la bibliothèque du chapitre en 1406 ; mais deux missels jumeaux, sans doute par lui commandités, et dont l’enluminure avait été confiée au Maître du Rational des divins offices de Charles V, ne rejoignirent que plus tard l’église de Paris : l’un fut d’abord affecté au service des messes que l’évêque avait fondées à Notre-Dame même ; l’autre, initialement réservé à son usage personnel, fut ensuite légué à son frère le chanoine Nicole d’Orgemont, puis vraisemblablement « récupéré » par Notre-Dame en 1416, au moment où ce partisan des Bourguignons fut condamné pour sa participation à la conspiration visant à ramener Jean sans Peur à Paris (notice 4). Deux ans plus tard l’évêque Gérard de Montaigu, pour sa part soutien du parti Armagnac, dut quitter précipitamment Paris pour la Touraine, en emportant les imposants volumes d’un missel et d’un bréviaire (notice 6) qui ne regagnèrent que plus tard le cloître Notre-Dame, une fois Paris sécurisée par le départ des Anglo-Bourguignons. Marques de provenance sur les exemplaires conservés, actes de donation à la bibliothèque du chapitre ou à d’autres bibliothèques ecclésiastiques, mais aussi inventaires après décès permettent d’approcher les bibliothèques privées des chanoines, qui témoignent de curiosité intellectuelle et d’un éclectisme qui excèdent souvent le sources catalographiques, des traces de gestion et des provenances des manuscrits latins du fonds Notre-Dame à la BNF (« Le fonds des manuscrits latins de Notre-Dame de Paris à la Bibliothèque nationale de France, Scriptorium, 58 [2004], p. 132-173). 7 Paris, AN, LL 76 et LL 78, cité par Denoël, « Le fonds des manuscrits latins de Notre-Dame… », loc. cit. n. 6, p. 132. 8 Paris, AN, LL 195 (xive siècle), LL 93 et 196 (xve siècle).


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périmètre des seules liturgie et théologie9. Ainsi dans la collection de Gontier et Pierre Col, à la fin du xive et au début du xve siècle, à côté des Écritures saintes, du dogme et de la patristique, trouvons-nous des ouvrages de rhétorique, de l’histoire, de la littérature classique ou poétique et notamment le Roman de la Rose, les deux frères chanoines ayant du reste participé au débat littéraire suscité par l’œuvre à la faveur d’une célèbre polémique avec Christine de Pisan10. Les imprimés, dès le xve  siècle, entrent naturellement à Notre-Dame, aussi bien dans la bibliothèque capitulaire que dans les collections particulières de certains membres du chapitre. Ils sont identifiés en tant que tels dans la liste des livres légués par l’évêque Louis de Beaumont, connue par une quittance remise par le chapitre à ses exécuteurs testamentaires le 8 août 149211 : dans cet inventaire de vingt-sept titres, majoritairement constitués de manuscrits « escrit en parchemin », figurent cinq imprimés dont un « petit messel a lusaige de Paris, escrit en papier, lectre de impression, relié entre deux aiz, fermant a deux fermouers dargent doré », qui désigne un exemplaire de l’une des quatre éditions incunables du Missel de Paris imprimées entre 1481 et 149112. La bibliothèque personnelle du chanoine Jean Quentin († 1502/1503), devenu pénitencier de Notre-Dame en 1488, est aujourd’hui connue par quelques incunables qui portent son ex-libris, dont un exemplaire de la remarquable Cité de Dieu de 1486 (notice 26) : mais au lieu d’enrichir la bibliothèque capitulaire à la mort de leur propriétaire, ils ont quitté le cloître Notre-Dame pour intégrer la bibliothèque naissante des Minimes de Chaillot, promise à une croissance remarquable. Bien d’autres bibliothèques de chanoines, et certaines importantes, échappèrent encore à celle du chapitre. Ainsi un siècle et demi plus tard Michel Le Masle (1587-1662), chantre de la cathédrale et homme de confiance du cardinal de Richelieu, léguait au collège de Sorbonne la collection considérable de livres qu’il avait constituée, dans un geste d’hommage à son ancien protecteur13. 9 R. Gane, Le chapitre de Notre-Dame de Paris au xive siècle : étude sociale d’un groupe canonial, éd. C. Billot, Saint-Étienne, 1999 (Cercor, Travaux et recherches, 11), p. 177-178. 10 A. Coville, Gontier et Pierre Col et l’humanisme en France au temps de Charles V, Paris, 1934, p. 188. 11 Paris, BNF, ms. latin 5185CC, f. 234-238, éd. par Franklin, Les anciennes bibliothèques de Paris…, op. cit. n. 5, t. 1, p. 27-28. 12 ISTC im00679500, im00679700, im00680000 ou im00680200. Cet exemplaire, qui a quitté la bibliothèque cathédrale avant le xviiie siècle, n’est pas aujourd’hui localisé (notice 8). 13 Voir notice 21. Le cuivre de l’ex-libris de Michel Le Masle a été directement imprimé sur les feuillets de ses exemplaires, en général au verso du titre ou de l’avant-titre : cette particularité technique n’a à notre connaissance jamais été relevée. Elle a échappé en tout cas à Édouard Rouveyre (Connaissances nécessaires à un bibliophile, accompagnées de notes critiques et de documents bibliographiques, t. 6 : Les reliures aux armes, chiffres et monogrammes. Exemplaires de provenance illustre. Marques et ex-libris. Les livres avec dédicaces ou avec annotations manuscrites, Paris, 1899, p. 161) et à Germaine Meyer-Noirel (Répertoire général des ex-libris français des origines à l’époque moderne, [Tomblaine], 1983, L-1692). Franklin se trompe, qui dit ses « armoiries… collées dans l’intérieur du volume, ordinairement sur le verso du feuillet de garde » (Histoire des anciennes bibliothèques de Paris…, op. cit. n. 6, t. 1, p. 267).


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Des livres ont également été pensés et écrits à Notre-Dame. À son retour de Rome en 1557 Joachim Du Bellay loge au cloître Notre-Dame, vraisemblablement chez son ami Claude de Bize, angevin comme lui et chanoine de Paris14. Il y prépare la publication de ses dernières œuvres, entre autres le recueil des Regrets et les Antiquitez de Rome, confiés pour l’impression à Fédéric Morel. Décédé au cloître le 1er janvier 1560, il fut inhumé comme un chanoine, dans la cathédrale15. Dix ans plus tard, le 8 janvier 1570, meurt à son tour, dans sa maison du cloître Notre-Dame, le grand architecte Philibert Delorme, reçu chanoine une première fois en 1550 puis à nouveau en 1561, et dont les registres capitulaires documentent les interventions régulières sur la cathédrale et les bâtiments qui l’entourent. Il y prépara la publication de ses Nouvelles inventions pour bien bastir (1561) et son Premier tome de l’Architecture (1567-1568), chez le même imprimeur-libraire Fédéric Morel16. Autre résident du cloître, Claude Joly (1607-1700), homme de loi devenu chanoine en 1631, qui exerça à Notre-Dame les fonctions de chantre à partir de 1671 et eut un rôle décisif en tant qu’administrateur de la bibliothèque cathédrale, a laissé plusieurs ouvrages en tant que juriste, penseur politique et théologien (no 20). Avant le dernier tiers du xviie siècle la bibliothèque semble n’avoir jamais disposé d’un local idoine et durable, et l’histoire précise de ses localisations successives au sein du cloître Notre-Dame n’est pas précisément documentée par les registres de délibérations capitulaires. L’évêque Pierre d’Orgemont avait en 1400 assorti la promesse de donation de ses livres d’une exigence d’installation définitive de la bibliothèque capitulaire. Si cette condition fut remplie, ce fut en tout cas pour peu de temps car à partir de 1405 la bibliothèque déménagea à plusieurs reprises, à l’intérieur de l’église et sous ses voûtes, puis après 1465 vraisemblablement dans un bâtiment édifié dans la proximité du chevet de la cathédrale17. Ce n’est que dans le dernier quart du xviie siècle qu’elle se sédentarise. Le 19 juillet 1680, le chapitre consigne la décision de l’archevêque de Paris François de Harlay de Champvallon, de donner huit volumes des Actes de l’Assemblée générale du clergé de France : ce geste trouve aussitôt de zélés imitateurs en la personne de deux chanoines : un certain Lefèvre, et le chantre Claude Joly évoqué précédemment. Petit-fils de l’avocat Antoine Loisel dont il avait hérité la bibliothèque, il fut sans doute le chanoine le plus authentiquement bibliophile 14 A. Outrey, « Recherches sur la maison habitée par Joachim Du Bellay au cloître Notre-Dame », Bulletin de la société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France, 1934, p. 76-102. 15 Joachim Du Bellay avait obtenu en juin 1555, alors qu’il se trouvait à Rome, un canonicat de l’Église de Paris, mais dont il s’état démis dès juin 1556, cf. H. Chamard, Joachim Du Bellay, 1522-1560, Lille, 1900, repr. Genève, 1978, p. 458, 482. 16 Philibert de L’Orme, Traités d’architecture, présentation par J.-M. Pérouse de Montclos, Paris, 1988, p. 25, 29 ; J.-M. Pérouse de Montclos, Philibert De l’Orme architecte du roi (1514-1570), Paris, 2000, p. 77. 17 Franklin, Les anciennes bibliothèques de Paris…, op. cit. n. 6, p. 25 ; Denoël, « Le fonds des manuscrits latins de Notre-Dame… », loc. cit. n. 6, p. 137.


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de l’époque moderne. Il offrit alors ses livres au chapitre, les destinant « in publicum usum ». La formulation est importante : cette volonté d’ouverture de la bibliothèque au-delà d’une communauté d’utilisateurs restreinte au chapitre, témoigne en creux des difficultés d’accès qui devaient être les siennes18. L’importance du don détermina la volonté d’aménager un nouveau local ; celui-ci fut rapidement trouvé, car dès 1681 les livres gagnèrent le premier étage d’un ancien logement canonial situé à l’entrée du cloître, qui accueillit la bibliothèque capitulaire jusqu’à la Révolution. Peu de temps après la mort de Claude Joly, survenue le 15 janvier 1700, la collection fut confiée au chanoine Armand-Victor Guichon (1665-1748), dont la longue administration –  un demi-siècle  – s’avéra singulièrement efficace : il réorganisa les collections, inaugura un programme de récolement et de catalogage, et vit affluer des dons réguliers, de la part de chanoines, de clercs d’autres établissements ecclésiastiques comme Saint-Martin-des-Champs, ou d’auteurs comme l’abbé Jean Lebeuf, grand historien de la Gaule et de la liturgie, et réformateur du chant sous l’archevêque de Vintimille. Guichon laissa également à Notre-Dame quelque 700 livres imprimés ou manuscrits de sa propre bibliothèque, qui comprenait entre autres une partie des archives littéraires héritées de son beau-frère Charles Perrault (notice 27). Du xiiie  siècle à la Révolution française toutefois, la bibliothèque cathédrale ne connut pas une croissance toujours sereine ni continue : depuis le xve siècle les registres capitulaires consignent maintes pertes, soustractions ou emprunts abusivement prolongés, dont le constat prélude généralement à une décision de réorganisation, d’inventaire, ou de mise en sécurité des livres par l’enchaînement. Mais au milieu du xviiie siècle, c’est à l’initiative des chanoines eux-mêmes qu’une part considérable de la collection devait être aliénée. La nécessité de financer les travaux de reconstruction de l’ancienne sacristie conduisit en effet le chapitre à vendre au roi 301 manuscrits, parmi les plus précieux de la collection. La transaction fut exécutée en avril 1756, qui est à l’origine de l’actuel fonds Notre-Dame de la BNF ; dans le précieux ensemble figurent trois manuscrits du Roman de la Rose19, le dossier du procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc (1456-1458)20, deux manuscrits de l’Historia Francorum de Grégoire de Tours, des viie et viiie siècles, le second provenant d’Antoine Loisel21. L’histoire de la bibliothèque dispose, pour la seconde moitié du xviiie siècle, de sources relativement continues : les comptes notamment ont été conservés, qui permettent de suivre les acquisitions, et de mesurer les ressources que le bibliothécaire 18

Les conditions de mise en œuvre de la donation furent précisées dans la séance du 22 juillet. Franklin suppose que cette décision de « publicité », du moins d’usage élargi des ressources de la bibliothèque, fut par la suite restreinte par les chanoines à leur propre bénéfice (Les anciennes bibliothèques de Paris…, op. cit n. 6, p. 33). 19 Paris, BNF, ms. fr. 24391, 25523, 25524. 20 Paris, BNF, ms. lat. 17013. 21 Paris, BNF, ms. lat. 17655 et 17654.


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pouvait consacrer à son accroissement et à sa gestion. Ces recettes apparaissent alors principalement composées des legs effectués par les chanoines, d’une partie du revenu perçu sur les maisons canoniales, et du versement assuré à la bibliothèque par chaque chanoine le jour de son installation. L’ironie veut qu’au lendemain de la perte majeure qu’a représenté la vente de 1756, le chapitre ait décidé de faire publier le catalogue de la bibliothèque. Jean-Baptiste Antoine Malherbe, le nouveau bibliothécaire, se chargea donc de mettre à jour le catalogue récemment dressé par Guichon, et en confia l’impression à un imprimeurlibraire devenu depuis 1734 l’un des experts parisiens de sa profession sur le terrain bibliographique, Marie-Jacques Barrois (1704-1769). Organisé selon les cinq grands classes du système des libraires de Paris (Théologie, Jurisprudence, Sciences et Arts, Belles-lettres, Histoire, suivies par une petite section consacrée aux recueils d’estampes), ce catalogue de 130 pages, assez peu diffusé auprès des autres bibliothèques ecclésiastiques ou institutions savantes à en juger par le petit nombre des exemplaires conservés, servira au dernier récolement, en février 1790, qui préluda à la dispersion de la collection22. À la veille de la Révolution, la bibliothèque comportait entre 10 000 et 12 000 volumes, d’après l’estimation sans doute excessive qu’en donne Luc-Vincent Thiéry dans son Guide des amateurs et étrangers voyageurs à Paris23. Le 2 novembre 1789, l’Assemblée constituante décrète la nationalisation des biens du clergé, les chapitres étant dès l’année suivante supprimés par la constitution civile du clergé (12 juillet 1790). La bibliothèque de NotreDame n’échappe pas au vaste mouvement de réaffectation, d’organisation et d’inventaire du patrimoine livresque qui dessine alors, en France, un paysage documentaire dont nous sommes encore largement redevables. Les livres de Notre-Dame, pour partie, sont rassemblés dans l’un des dépôts littéraires institués à Paris, celui de Louis-la-Culture (l’église Saint-Paul-Saint-Louis). L’abbé Leblond, bibliothécaire de la Mazarine, sélectionne alors dans ces dépôts quelque 50 000 volumes qui augmenteront considérablement les collections dont il a la charge24. Les prélèvements qu’il effectue dans celui de Louis-la-Culture sont connus25 ; ils parviennent à la Mazarine le 13 vendémiaire an vii (4 octobre 1798). L’ensemble comprend une part importante des livres de Notre-Dame, identifiables aujourd’hui dans les collections par l’ex-libris manuscrit porté sur les feuillets par Claude Joly au xviie siècle ou par Guichon au xviiie siècle, par la présence de l’un ou l’autre des 22

Catalogue des Livres de la Bibliothèque du chapitre de l’Église de Paris, réd. Jean-Baptiste Antoine Malherbe, [Paris, 1760], in-8o. Paris, AN, L553A, pièce n° 1. Un supplément manuscrit, annexé à l’exemplaire, recense les acquisitions postérieures à 1760. 23 Paris, 1787, t. 2, p. 120. Chiffre repris par Franklin, Histoire des anciennes bibliothèques de Paris…, op. cit. n. 6, p. 42. 24 Antiquité, Lumières et Révolution : l’abbé Leblond (1738-1809), second fondateur de la Bibliothèque Mazarine, éd. P. Latour, Paris, 2009. 25 Etat des livres choisis dans le dépôt littéraire de Louis-la-Culture, pour la bibliothèque des QuatreNations (Paris, Bibl. de l’Arsenal, ms. 6502).


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deux cachets que l’église de Paris a employé pour marquer ses livres à partir de 1786, ou parfois par une reliure de vélin vert, qui correspond à un programme de reconditionnement effectué dans la bibliothèque cathédrale au cours de la première moitié du xviiie siècle26. Y. Sordet Premiers témoins du culte à Notre-Dame 1. Un des premiers témoins de l’usage liturgique de Paris Bréviaire à l’usage de Paris (partie d’hiver) Paris ? début du xiiie siècle

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Parchemin, 297 × 210 mm, i + 360 f. Manuscrit composé de 45 quaternions réguliers, sauf le 32e cahier (f. 248-256 : quaternion supplémenté du f. 256 pour terminer le temporal) et le 43e (f. 337-343 : même cas avec le f. 343 pour finir le sanctoral), mais incomplet de la fin par lacune matérielle ; nombreux feuillets déchirés (f. 209bis, 309, 343, etc.), parfois bouchés ultérieurement avec du parchemin (f. 254) et complétés par une main du xviie siècle (f. 2-2v, 33, 339). Quelques vestiges de signatures anciennes : « S » (f. 137, début du 18e quaternion) et « T » (f. 145, début du 19e quaternion). Foliotation moderne à la mine de plomb (f. 209 bissé). Réglure à la mine de plomb, 2 col., 32 lignes par page (just. 246 × 154 mm). Décoration à l’encre : initiale partie rouge et bleue, filigranée de bleu et de rouge, haute de 4 portées musicales et 4 lignes (f. 2, 1er répons de l’Avent Aspiciens a longe) ; initiales filigranées, alternativement bleues à filigrane rouge et rouges à filigrane bleu (début des leçons et des 1ers répons de matines, des capitules, collectes et hymnes) ; rubriques. Notation musicale carrée sur portées de 4 lignes à l’encre rouge. Reliure moderne en veau beige à 5 nerfs (Bibliothèque Mazarine, xixe s.) ; pièce de titre rouge à lettres dorées « LECTIONARIUM » ; gardes et contregardes en papier. Provenance. Ce bréviaire, sans doute copié à destination d’une église paroissiale du diocèse de Paris, ne provient apparemment pas de la bibliothèque de Notre-Dame, dont on ne relève aucun indice d’appartenance. De nombreux ajouts dans les marges, hélas très rognées, laissent supposer qu’il continua à être employé au moins jusqu’au xive siècle. Au f. 256v, un brouillon de lettre d’Hervé Le Brassart à ses parents [xiiie ou xive s.] en fait le seul possesseur présumé qu’on connaisse pour le manuscrit : « Asses che[r]z amis, pere et mere, Ivon le Bassart et Geneven sa fam, Hervoex vostre fiiz, salut et bon amor. Item je vos fas savoere que je su sane et heze, Dux merci. Item je vos prie tant que je puis que vos m’aves de l’argent et de la probe, si vo plede, et salué nostre mesres ». La main du xviie siècle, qui a complété certains feuillets déchirés (voir ci-dessus), a pourvu le manuscrit de titres courants à l’encre bistre dans les marges supérieures ; c’est aussi à elle qu’on doit le titre erroné de « Lectionarium », inscrit sur la garde en parchemin (2e f. de garde sup.), et qui a été reporté ensuite sur la pièce de titre.

Paris, Bibliothèque Mazarine, ms. 343 26 Tous les livres sélectionnés par Leblond dans le fonds Notre-Dame ne sont cependant pas restés à la Mazarine : au début du siècle suivant Louis-Charles-François Petit-Radel, qui assurait l’administration de l’établissement du fait des difficultés de santé de Palissot de Montenoy, restitua au moins trois manuscrits liturgiques à la cathédrale, de sa propre initiative à ce qui ressort d’une lettre du ministre de l’Intérieur Montalivet du 15 juin 1810 (Arch. de l’Archevêché de Paris, 4° F 141-143), source citée par Chantal Procureur, Louis-Charles-François Petit-Radel : un érudit dans son temps, 1756-1856, Master en histoire, Université Paris IV, dir. J.-O. Boudon, 2011, dactyl., p. 53.


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Comme l’a établi le chanoine Leroquais, ce manuscrit est bien un bréviaire, et non un lectionnaire comme pourrait le faire croire le titre apposé au xviie siècle en tête du manuscrit (voir ciavant). Y sont en effet compilés les lectures, chants et oraisons de l’office, pour la partie d’hiver : de l’Avent à la Trinité pour le temporal, et de la Saint-André (30 novembre) à la Saint-Urbain (25 mai) pour le sanctoral. L’absence de calendrier rend l’usage de ce bréviaire délicat à déterminer. Seules deux fêtes dans le sanctoral sont caractéristiques de Paris : celle de ste Geneviève (f. 281v, 3 janvier), avec neuf leçons propres à matines, et surtout celle de l’Invention des corps de Denis, Rustique et Éleuthère (f. 337, 22 avril). Toutefois, elles ne suffiraient pas à distinguer entre l’usage de Paris proprement dit et celui d’autres églises du lieu qui suivaient le cursus séculier de l’office (chanoines de Saint-Victor, trinitaires de Saint-Mathurin, etc.). C’est le choix des pièces, en particulier des chants, qui permet d’établir la conformité du présent manuscrit avec la liturgie de l’Église de Paris : celle de la cathédrale et, par extension, des paroissiales du diocèse. Les plus anciens bréviaires subsistant pour cet usage datent de la première moitié du xiiie siècle et le manuscrit de la Mazarine est probablement le plus ancien d’entre eux. Par l’aspect de son écriture et de sa décoration filigranée, ce dernier accuse la première décennie du siècle. La génération suivante est représentée par la partie primitive du ms. 1220 de l’actuelle Bibliothèque de la Sorbonne (f. 44-295v, 297-602), copiée vers 1210-1230. Un autre bréviaire de comparaison, conservé à Charleville (BM, ms. 86), appartient aux années 1230-1240. Ces manuscrits et quelques autres témoignent de la fixation et de la diffusion de l’usage de Paris dans le premier tiers du xiiie siècle, dont Eudes de Sully fut le grand promoteur. Cet évêque de Paris (1196-1208), successeur de Maurice de Sully, quoique sans lien de parenté avec lui, est surtout connu des liturgistes pour avoir réformé les festivités qui avaient lieu après Noël, en particulier celle du jour de l’an par l’abolition de la « Fête des fous » (1198). Mais son nom reste avant tout attaché à une œuvre institutionnelle dont la portée sur la liturgie médiévale fut beaucoup plus considérable. Il s’agit de la rédaction, environ douze ans avant le concile général de Latran IV (1215), de statuts synodaux : cette collection, la plus ancienne qu’on ait conservée, servit de fondement à celles promulguées en France tout au long du xiiie siècle. Certes la plupart des statuts parisiens traite d’administration des sacrements et de discipline ecclésiastique, mais l’un d’eux exerça une influence directe sur l’usage liturgique du diocèse. Il prescrivait en effet que les prêtres eussent « l’ordinaire des offices de l’église, selon l’usage et la manière qu’on observe à l’église majeure » (d’après Odette Pontal, Les statuts synodaux français du xiiie siècle…, t. 1 : Les statuts de Paris…, Paris, 1971, p. 70, n° 50). Autrement dit, les offices célébrés à la cathédrale devaient servir de matrice aux paroisses. Il n’est pas impossible que « l’ordinaire des offices » ait ici une signification matérielle, désignant un ancêtre de l’ordinaire de Notre-Dame conservé aujourd’hui à Bari (voir notice 2) : à la même époque en effet, l’abbaye voisine de Saint-Victor de Paris faisait rédiger un ordinaire pour stabiliser ses coutumes liturgiques (Paris, BNF, ms. latin 14506, f. 261-333). Mais l’expression peut aussi renvoyer à l’organisation générale des offices, dont les bréviaires furent très souvent l’instrument et le vecteur. Le manuscrit de la Mazarine, exactement contemporain des statuts d’Eudes de Sully, répond sans doute à cette entreprise de diffusion à travers le diocèse de l’usage de l’Église de Paris. La difficulté à mettre rapidement au point un bréviaire synthétique, apte à propager la coutume liturgique de Notre-Dame, pourrait être la cause de certaines imperfections du


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présent manuscrit, notamment l’absence dans le sanctoral de deux fêtes majeures : celle des reliques de la cathédrale (4 décembre) et celle de s. Thomas Becket (29 décembre). Dans le premier cas, il n’a peut-être pas été jugé nécessaire d’étendre la célébration de cette fête propre à Notre-Dame aux églises paroissiales du diocèse : on observe beaucoup plus tard des phénomènes semblables dans d’autres cités comme Amiens, où la fête du chef de s. Jean Baptiste n’était célébrée qu’à la cathédrale. Il est aussi envisageable que la solennité du 4 décembre, apparue sous le règne de Philippe Auguste (1180-1223) d’après Craig Wright (Wright 1985, p.  4-5), n’ait pas encore été instituée à Notre-Dame à l’époque où le bréviaire de la Mazarine fut conçu. L’office des reliques de la cathédrale ne commence à être attesté que dans les témoins des générations suivantes (Paris, Bibl. de la Sorbonne, ms. 1220, f. 301 ; Charleville, BM, ms. 86, f. 173). Quant à l’omission de la fête de s. Thomas martyr, elle s’explique par le long délai pouvant séparer les trois étapes que sont la canonisation d’un saint, l’institution de sa fête et l’adoption d’un office propre. À Paris, le processus semble s’être étalé sur un bon demi-siècle après l’élévation de l’archevêque de Cantorbéry sur les autels (1173). Dans la partie primitive du ms. 1220 de la Bibliothèque de la Sorbonne (f. 322), son office se borne à une simple collecte, le reste devant être pris au commun des saints. C’est au plus tôt à la fin de la décennie 1230 que ce même bréviaire fut complété par l’insertion de feuillets en tête du manuscrit (f. 1-2v) pour y ajouter les chants et les lectures propres de la nouvelle fête. Il est donc normal qu’on trouve ce dernier intégré au corps du texte seulement dans un exemplaire de la génération suivante, vers 1230-1240 (Charleville, BM, ms. 86, f. 187v-190). Dans la première décennie du siècle, l’office du 29 décembre comptait donc au mieux une collecte. Pourquoi ne la retrouve-t-on pas dans le bréviaire de la Mazarine ? La collecte propre n’avait-elle encore pas été intégrée à l’usage de Paris ? Ou bien les collectes isolées étaient-elles rassemblées après le commun des saints, malheureusement incomplet de la fin par lacune matérielle ? À moins que les modèles ayant servi à la conception de ce bréviaire n’aient pas été à jour des dernières innovations. À dire vrai, ce n’est que dans la décennie 1230-1240 que l’usage de Paris semble avoir acquis la stabilité qu’on lui voit ensuite jusqu’à la fin du Moyen Âge, après élimination des flottements et incertitudes encore sensibles dans les témoins antérieurs. J.-B. Lebigue Bibliographie. Molinier 1885-1890, t. 3, p. 124-125. – Leroquais 1934, t. 2, p. 363. – Bernard Corbin 1965, p. 71. – M. Huglo et B. Haggh, « Magnus liber – Majus munus : Origine et destinée du manuscrit F », Revue de Musicologie, 90/2 (2004), p. 193-230, en part. p. 220. – Wright 1985, p. 8, n. 18. – Wright 1989, p. 109. – Maître 2000, p. 53, 55-56. Calames ‹www.calames.abes.fr/pub#details ?id=MAZA10631› (page consultée le 12 décembre 2012).

2. La liturgie de Notre-Dame dans le Royaume de Naples Ordinaire à l’usage de Notre-Dame de Paris Paris, vers 1260-1280 Parchemin, 215 × 110 mm, 252 p. Pagination moderne à la mine de plomb. Réglure à la mine de plomb, 39 à 40  longues lignes de texte par page (sauf le calendrier, p.  1-12), les portées musicales occupant l’équivalent d’une ligne et demie de texte (just. 115 × 100 mm). Calendrier copié par une main différente


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du reste du volume. 6 initiales ornées hautes de 2 lignes et 2 portées (p. 13, début des tables de l’Avent ; p. 25, début des offices du temporal ; p. 207, début des messes du temporal ; p. 215, messe de Pâques ; p. 223, messe de la Pentecôte ; p. 227, début des messes du sanctoral) ; 1 initiale ornée haute d’une ligne et une portée (p. 26, premier répons de l’Avent). Décoration à l’encre : initiales filigranées alternativement rouges à filigrane bleu et bleues à filigrane rouge, hautes d’une ligne et une portée musicale ; rubriques pour les prescriptions, l’intitulé des offices, des heures canoniales et des pièces liturgiques ; capitales du texte rehaussées de rouge. Notation musicale carrée sur portées de 4 lignes à l’encre rouge. Reliure sur ais en veau brun, estampée à froid au filet et petits fers, de type « aragonais de Naples » (xve s.) d’après Marie-Pierre Laffitte (voir Pinto, Legature…, p. 259-262) ; dos à 4 nerfs refait ; 1 feuillet de garde en parchemin non paginé en tête et en queue. Provenance. Copié à Paris et destiné à la liturgie de Notre-Dame, cet ordinaire a été envoyé à Bari, probablement vers la fin du xiiie siècle, pour permettre l’instauration de l’usage de Paris dans la chapelle royale que Charles  II d’Anjou avait fondée dans la basilique Saint-Nicolas. La nouvelle reliure dont le manuscrit fut pourvu au xve siècle est comparable, d’après Marie-Pierre Laffitte, à celles réalisées à Naples pendant la période aragonaise. Les mentions relatives à Saint-Nicolas de Bari apposées sur les feuillets de garde en parchemin datent du xviie siècle.

Bari, Archives de la basilique Saint-Nicolas, ms. 13 (96)

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Si ce manuscrit, conservé aujourd’hui aux archives de la basilique Saint-Nicolas de Bari, n’a pu faire partie de la présente exposition, il méritait néanmoins une notice ici, à cause de sa récente redécouverte et de sa place prépondérante dans notre connaissance de la liturgie parisienne au Moyen Âge. Dans ses travaux sur les origines de la polyphonie à Notre-Dame, le regretté Michel Huglo avait déjà pressenti l’importance de ce volume, qu’il avait identifié comme un ordinaire à l’usage de Paris, corrigeant ainsi les catalogues et études antérieurs qui le désignaient sous le terme d’antiphonaire. Dans sa thèse sur le fonds de la Sainte-Chapelle de Bari, Maria Gurrado a ramené l’attention sur ce manuscrit exceptionnel et reconstitué son histoire. Il s’agit en effet d’un des rares ordinaires subsistant à l’usage de Notre-Dame de Paris, peutêtre le plus ancien et, en tout cas, le plus complet. Or ce type de livre est un véritable guide des cérémonies, puisqu’il rassemble les prescriptions nécessaires au culte et compile, pour tous les offices de l’année, l’incipit des pièces liturgiques (chants, lectures et oraisons) utilisées pour leur célébration. La liturgie de la cathédrale y est attestée par des indices topographiques, comme la mention des différents autels auxquels on se rendait en procession à l’occasion certaines fêtes. De même, sont inscrits les trajets et stations du clergé de la cathédrale dans certaines églises parisiennes : non seulement les églises voisines de Saint-Jean-le-Rond, Saint-Denis-duPas, Saint-Christophe ou Saint-Éloi, mais aussi des lieux plus éloignés comme Montmartre, la Montagne Sainte-Geneviève, Saint-Marcel ou Notre-Dame-des-Champs. L’examen des fêtes portées au calendrier et au sanctoral n’est malheureusement d’aucune aide pour la datation du volume. On s’attendrait à trouver la fête de saint Pierre de Vérone, canonisé en 1253, ce qui n’est pas le cas. Pourtant la décoration, en particulier les antennes « épineuses » prolongeant les initiales ornées dans les marges, est postérieure au milieu du xiiie siècle. L’absence de la Saint-Pierre martyr au 29 avril peut très bien s’expliquer par une institution tardive de la fête dans l’usage de Paris, plusieurs années, voire plusieurs décennies après la canonisation. Une série d’obits, ajoutés par plusieurs mains différentes dans le


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calendrier, incite toutefois à ne pas trop dépasser le troisième quart du xiiie  siècle, le plus ancien étant celui d’Isabelle de France, sœur de Louis  IX, morte en 1270 (p.  2, 21  février : « Obitus Ysabellis sororis regis Ludovici »). Quant à la fête de saint Louis, canonisé en 1297, elle est évidemment absente de la copie primitive et a été ajoutée dans le sanctoral en marge de la Saint-Bernard, célébrée jusque-là le 25 août dans l’usage de Paris (p. 157). La comparaison avec un autre ordinaire à l’usage de Notre-Dame de Paris (Paris, BNF, ms. latin 16317), de la seconde moitié du xiiie siècle, montre le caractère exceptionnel du manuscrit conservé à Bari. Ce dernier se distingue non seulement par la qualité de son enluminure, rare dans ce type de livres prescriptifs, mais surtout par les notations musicales superposées aux incipits des chants compilés pour chaque office et chaque messe. C’est cette caractéristique inhabituelle qui a longtemps trompé les rédacteurs de catalogues, qui prirent le manuscrit pour un antiphonaire. Or les pièces de chant ne sont jamais transcrites en entier. Seules sont données les intonations des antiennes, répons, versets et hymnes des offices et des messes, ainsi que le ton et la differentia des psaumes. La copie d’un pareil manuscrit réclamait un scribe particulièrement habile à jouer de la mise en page, capable de mêler harmonieusement les lignes de texte des corps de prescriptions et les segments pourvus de portées musicales. Mais comment ce manuscrit typique de la liturgie de Notre-Dame de Paris est-il arrivé en Italie du Sud ? L’explication est liée à l’installation dans le Royaume de Naples d’une branche cadette des capétiens, celle du frère puîné de Louis IX, Charles d’Anjou. Le fils de ce dernier, Charles II, éleva la basilique Saint-Nicolas de Bari au rang de chapelle royale le 15 avril 1296, imposant le 20 juillet 1304 qu’elle suivît désormais l’usage parisien. À cette fin, il avait offert dès 1296 un ensemble de livres liturgiques, parmi lesquels la charte de donation mentionne « un ordinaire avec un psautier dans le même volume » (« ordinarium unum cum psalterio in eodem volumine », d’après Le pergamene di S. Nicola di Bari : periodo angioino, 1266-1309, éd. Francesco Nitti di Vito, Trani, 1936 (Codice diplomatico Barese, 13), n° 72, p. 100-101). Il n’est pas sûr toutefois qu’il s’agisse du présent manuscrit : certes, le psautier annoncé a pu être retiré à l’occasion d’une nouvelle reliure, mais le terme d’ordinarium pourrait aussi désigner un bréviaire, pour lequel l’accompagnement d’un psautier serait plus justifié. Il n’empêche que la fondation de cette chapelle royale à Bari est le mobile évident du transfert de ce livre de référence pour l’usage de Paris, dont la liturgie de Notre-Dame était le modèle et la matrice. Reste la question des quatre obits ajoutés dans le calendrier : celui de Louis IX († 1270, obit le 25 août, p. 8), de sa sœur Isabelle de France († 1270, obit le 21 février, p. 2), ainsi que de deux de ses enfants, Isabelle de Navarre († 1271, obit le 23 avril, p. 5) et Pierre d’Alençon († 1283, obit le 6 avril, p. 5). Ils ont vraisemblablement été inscrits avant la donation de 1296. La présence de ces quatre mentions nécrologiques assez précises (année du décès), que fait ressortir l’absence de tout autre obit, suppose l’appartenance du manuscrit à un proche parent de saint Louis, frère, fils ou neveu. Il est donc possible que l’ordinaire ait quitté Notre-Dame plusieurs années avant d’échoir à la fondation de Charles  II à Bari. Sachant que les chapelles de la dynastie capétienne suivaient toutes l’usage de Paris, il a pu entrer en service dans l’une d’elle avant de trouver sa destination finale dans le Royaume de Naples. M. Gurrado – J.-B. Lebigue


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Bibliographie. N. Bux, I codici liturgici miniati dell’Archivio di S. Nicola, Bari, 1983, p. 20-21. – I codici liturgici di Puglia, dir. G. Cioffari, G. Dibenedetto et alii, Bari, 1986. – F. Magistrale, « Scritture, libri e biblioteche dai Normanni agli Angioini », Storia di Bari, t. 2, Dalla conquista normanna al ducato sforzesco, dir. F. Tateo, Rome-Bari, 1990, p. 445-510, en part. p. 502-503. – G. Orofino, « Cavalleria e devozione. Libri miniati francesi a Napoli e a Bari in età protoangioina », Il Gotico europeo in Italia, dir. V. Pace et M. Bagnoli, Naples, 1994, p. 375-389, en part. p. 376. – M. Huglo et B. Haggh, « Magnus liber – Majus munus : Origine et destinée du manuscrit F », Revue de Musicologie, 90/2 (2004), p.  193-230, en part. p.  217.  – A.  Pinto, « Legature di epoca aragonese nella Biblioteca Nazionale di Napoli », Libri a corte. Testi e immagini nella Napoli aragonese [exposition : Biblioteca Nazionale di Napoli, Palazzo Reale, 23 septembre 1997-10 janvier 1998], Naples, 1997, p. 259262. – M. Gurrado, La Sainte-Chapelle de Bari. Iuxta ritum Capelle nostre Parisiensis. Recherche sur les manuscrits des Archives de la basilique de Saint-Nicolas de Bari, thèse de doctorat soutenue à l’EPHE, Paris, 2004, p. 151-162.

3. Les obituaires perdus du Trésor de Notre-Dame Obituaires du chapitre de Notre-Dame de Paris Paris, après 1325 (tome 1) – Paris, entre 1494 et 1500 (tome 2)

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Recueil factice composé de 2 éléments, désignés désormais comme tome 1 (le plus ancien) et tome 2 (le plus récent) :

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– tome 2 (au début du volume). Papier, 285 × 205 mm, 48 + ii f. 3 octonions. Foliotation moderne à la mine de plomb (chiffres romains). Rectrices à l’encre brune, réservant deux colonnes à gauche pour le quantième des mois et la lettre dominicale (just. 210 × 140 mm), divisant chaque page en quatre jours. Lettres de couleur bleue et rouge pour les calendes de chaque mois ; rubriques pour les fêtes majeures du calendrier parisien. Traces de coutures jumelées dans les marges intérieures témoignant d’une reliure antérieure, sans doute en parchemin souple. – tome 1 (à la fin du volume). Parchemin, 320 × 249 mm, 34 f. Deux lacunes, l’une estimée à 8 feuillets entre les f. 2 et 3 (17 janvier au 16 mars inclusivement), l’autre à 6 feuillets entre les f. 7 et 8 (25 avril au 8 juin inclusivement), expliquent l’irrégularité des 4 cahiers : 1 de 4 f. (f. 1-4 : senion privé de ses 4 bifeuillets intérieurs, entre les f. 2 et 3), 1 de 6 f. (f. 5-10 : senion privé de ses trois bifeuillets intérieurs, entre les f. 7 et 8), suivis de 2 senions réguliers (f. 11-34). Foliotation moderne à la mine de plomb (chiffres arabes). Réglure à l’encre brune, à longues lignes sauf colonnes de gauche (lettre dominicale et désignation des jours du mois selon le calendrier civil romain), 40 lignes par page (just. 255 × 216 mm), une dizaine environ réservée à chaque jour. Rubriques pour les mois (titres courants) et les fêtes majeures du sanctoral parisien ; rehauts de rouge pour les capitales du texte. Une seule reliure pour les deux tomes, en parchemin vert à 7 nerfs (Notre-Dame de Paris, xviiie s.) ; contregardes en papier ; traces d’un cahier de plus petit format (environ 165 × 230 mm) sur le plat supérieur et le 1er feuillet du tome 2, et dont l’arrachement est encore visible par deux bribes de coutures et de parchemin. Provenance. Ces deux obituaires inédits sont destinés à l’usage de la cathédrale de Paris, comme le révèlent les fêtes du sanctoral et le nombre considérable d’anniversaires de chanoines et d’évêques de cette cité. La rareté des ajouts dans l’un et l’autre tome, sans compter les lacunes du plus ancien (tome 1), indique qu’ils ont peu servi après leur copie primitive. Tous deux furent assemblés au plus tard au xviiie siècle, comme en témoignent la reliure verte, typique de nombreux manuscrits de Notre-Dame à cette époque, et le tampon à l’encre (t. 2, f. i, et t. 1, f. 1 : « BIBLIOT. DE L’EGLISE DE PARIS »), utilisé à


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partir de 1786 et qui indique que le manuscrit appartenait à la bibliothèque du chapitre (voir Denoël 2004, p.  131-137 et 147). L’ex-libris « Mss. Ecclesiæ Parisiens. » (t. 2, f. i) est de la main du chanoine intendant de la bibliothèque, Claude Joly. Ce dernier pourrait avoir inventorié le manuscrit en 1654, date à laquelle il a apposé sa signature et la même mention « Mss Ecclesiae Paris. » sur un autre obituaire conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal (ms 1064, cité par Jean-Loup Lemaître, Répertoire des documents nécrologiques français, Paris, 1980-1992, n° 1207). C’est à lui qu’on peut attribuer ici la cote « J 25 » (contregarde sup.), qui permet de retrouver la description du manuscrit dans deux catalogues anciens de Notre-Dame, actuellement conservés à l’Arsenal (voir Denoël 2004, p.  143-146). Ces mentions témoignent de la présence en tête du volume d’un troisième obituaire aujourd’hui disparu. Dans le catalogue composé entre 1733 et 1734 par le chanoine Guichon, « J 25 » correspond en effet à un recueil de trois obituaires : « Obituaria tria ecclesiae Parisiensis, scripta duo priora male, 3ium bene manuscriptum » (Paris, Bibl. de l’Arsenal, ms. 6259, p. 69). Dans celui établi dans la seconde moitié du xviiie siècle par le chanoine Malherbe, la rubrique « Obituaria Ecclesiæ Parisiensis manuscripta » regroupe les cotes « J 25 » et « J 26 » (Ibid., ms. 6262, p. 201), soit un total de quatre obituaires : « Obituaria Ecclesiæ Parisiensis manuscripta 4or, quorum ultimum est anni 1654. fol. J 25 et 26 », c’est-à-dire les trois contenus à l’origine dans le présent volume, et celui actuellement conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal (ms. 1064). Autre cote sur la contregarde supérieure : « 93/14 ». Le volume a échappé à la cession au roi des manuscrits du chapitre, le 24 avril 1756 (les livres liturgiques furent en effet exclus de cette vente, d’après Léopold Delisle, Le cabinet des manuscrits de la bibliothèque impériale, Paris, 1868, t. 1, p. 432), ainsi qu’aux confiscations de la période révolutionnaire. Oublié, il ne fut retrouvé qu’en 2010 dans les armoires du Trésor de Notre-Dame, ce qui explique qu’il manque au répertoire de Jean-Loup Lemaitre (voir ci-dessus) et à ses suppléments de 1987, 1992 et 2008.

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Paris, Trésor du chapitre de la cathédrale Notre-Dame, [ms. 1]

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L’obituaire est le livre où sont recensés les services à célébrer en mémoire des personnes qui les ont fondés moyennant une rente ou un legs. L’organisation, qui réserve un article pour chaque jour de l’année, suit le calendrier liturgique. Après l’expression de la date, chaque article mentionne le nom du bénéficiaire du service, parfois sa qualité, notamment quand il s’agit d’un évêque ou d’un chanoine de Paris. Pour autant, le jour choisi ne correspond pas toujours à la date exacte de la mort du fondateur. C’est le cas dans le tome 2 avec Gérard Gobaille, mort le 12 septembre 1494, mais marqué au 14 du même mois, ce qui correspond au jour de ses funérailles. Est-ce l’événement qu’on a voulu commémorer ? Pareil écart peut aussi provenir d’un délai de quelques jours dans la notification du décès, ou de l’encombrement du calendrier liturgique, qui inciterait à reporter l’institution de nouveaux anniversaires. Le nom du fondateur est suivi de montants libellés ici en livres, sous et deniers (tome 1) : l’un correspond à la valeur des espèces, du bien ou de la rente légués pour la fondation, l’autre aux rétributions à verser aux chanoines, clercs, voire chanteurs ou marguilliers de la cathédrale qui s’acquittent du service. Ces obituaires, indispensables à l’organisation de la liturgie quotidienne, qui était le principal objet de l’office du chapitre à prime, sont donc aussi des documents comptables. Par exemple dans le tome 1 (f. 8v, 15 juin), le service anniversaire de Milon de Corbeil (Milonis de  Corbolio, [† 1271]) mentionne d’abord les treize livres de rente annuelle (immutabiliter xiii l.) attachée à la fondation, puis les distributions destinées à chaque membre du clergé au chœur (communitati viii d.), musiciens exécutant les chants solennels du service (organistis xx s.), aux marguilliers laïques (matriculariis laicis xii d.), aux participants de la procession et à la bourse commune (processioni et compoto lxvi s.).


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La destination des présents obituaires au chapitre de la cathédrale Notre-Dame de Paris ne fait aucun doute. Outre le cas des anniversaires de l’exemplaire du xiiie siècle reportés dans le tome  1, les indices ne manquent pas. Premièrement, les plus nombreux fondateurs dans l’un et l’autre tome sont des chanoines de la cathédrale. Quant aux prélats, on compte neuf évêques parisiens sur les treize figurant dans le plus ancien, sur une période courant de la fin du xiie siècle à 1325, le premier étant Maurice de Sully († 1196) au 11 septembre, le dernier Étienne Bourret († 1325) au 25 novembre. De même dans le tome 2, on relève cinq évêques de Paris successifs, couvrant les années 1439 à 1525 : depuis Denis du Moulin († 1447) au 13 septembre jusqu’à Étienne Poncher, à qui est donné le titre d’archevêque de Sens, au 24 février. Mort en 1525, Poncher est sans doute le dernier à avoir été enregistré dans le volume. Au 14 septembre, est également mentionné Gérard Gobaille († 1494), mais seulement en tant qu’élu : son élection au siège parisien en 1492 n’ayant jamais été confirmée, il resta l’adversaire malheureux de l’évêque Jean Simon († 1502), lui aussi inscrit dans le tome 2 au 23 décembre. Une autre série d’indices vient corroborer les précédents : ce sont les quelques fêtes inscrites en tête de certains articles, entre la date et, s’il y a lieu, le nom du bénéficiaire d’un service. Dans aucun des deux tomes il ne s’agit à proprement parler de calendriers liturgiques. Sont seulement rappelées quelques fêtes, en général les plus importantes, pour servir de repères. La Translation de s. Marcel, évêque de Paris, le 26 juillet (t. 1, f. 14 ; t. 2, f. xxviii), en plus de son natale du 3 novembre, est typique de l’usage de Paris, de même que la Susception de la ste Croix célébrée le 1er dimanche d’août (t. 1, f. 15, marquée au 4 août), celle de la ste Couronne, le 11 août (t. 1, f. 16), et celle des reliques de la cathédrale, le 4 décembre (t. 1, f. 31). Mais la liturgie ne fournit aucun indice pour affiner la datation de cet obituaire. La présence de la Saint-Louis, inscrite par la main primitive dans le tome 1 (f. 18), ne repousse la datation qu’après la canonisation du roi de France en 1297. La lacune matérielle des feuillets correspondant à la période courant du 25 avril au 8 juin inclusivement empêche de vérifier si la Saint-Yves, instituée à Paris en 1347, était inscrite ou non dès l’origine. L’absence au 8 janvier (t. 1, f. 1v) de la Translation des reliques de s. Rigobert, qui eut lieu en 1362, incite à repousser le terminus ante quem avant cette date, mais sans constituer une preuve absolue. Le seul critère indubitable est la fondation d’Étienne Bourret, qualifié d’évêque de Paris (t. 1, f. 30, 25 novembre). Celle-ci appartient à la copie primitive, ce qui situe le manuscrit après l’élection d’Étienne Bourret en 1320, et très certainement après sa mort le 24 novembre 1325. Une autre main a déplacé l’obit de l’évêque du 25 au 24 novembre (t. 1, f. 29v : « Stephani de Borreto Parisiensis episcopi anniversarium debet hic situari »). Cette modification, dans une écriture contemporaine ou peu postérieure à la copie primitive, suppose une connaissance précise du jour du décès. Le souvenir en était certainement récent au moment où cette correction fut portée à la copie primitive, autrement dit peu après 1325. Le tome 2 recèle plus de fêtes caractéristiques encore : celle de s. Nicaise [de Reims] marquée au 10 décembre (t. 2, f. xlvi) et non au 14 du même mois, comme c’est le cas ailleurs qu’à Paris  – la Translation des reliques de s.  Rigobert du 8  janvier (t.  2, f.  iv)  – la fête de ste Geneviève pour le miracle des ardents au 26 novembre (t. 2, f. xliv) – la commémoration solennelle de la victoire de Philippe le Bel à Mons-en-Pévèle au 17 août (t. 2, f. xxxi). D’autres cérémonies permettent de restreindre la datation de cet obituaire, qu’on sait déjà forcément postérieur à la mort de Gérard Gobaille en 1494, dont l’obit a été inscrit par la main primitive


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(t. 2, f. xxiv), et vraisemblablement antérieur à avril 1503, quand mourut Jean Millet, évêque de Soissons, dont l’obit fut ajouté par une autre main (t. 2, f. xiii). En effet, la Visitation de la Vierge est encore marquée au 27 juin (t. 2, f. xxiv), comme ce fut le cas à Paris à la fin du xve siècle, avant que la fête n’y fût reposée (c’est-à-dire transférée perpétuellement) au 2 juillet, date plus commune, et ce peu avant 1500 (voir notice 17). La comparaison entre les générations successives d’obituaires rend plus sensible leur nature de livres comptables. De fait, ne sont conservés dans le tome  1 du présent volume que les anniversaires dont les rentes allouées permettaient encore de payer le service. C’est pourquoi, si les obits « anciens » ne concernent que peu de personnes, il s’agit toujours de hauts personnages. Ainsi, sept services sont encore célébrés chaque année pour Charles V († 1380) à la fin du xve siècle (tome 2). Pour un motif pécuniaire analogue, les chanoines rechignaient à supprimer une fondation si l’argent continuait à rentrer régulièrement : les registres capitulaires (Paris, AN, LL 125, p. 128) nous apprennent que le curé de Saint-Pierre-aux-Bœufs demanda en 1491 de mettre fin à la procession, qu’il avait fondée cinq ans auparavant (29 juin, cf. t. 2, f. xxiv). Le chapitre refusa sur le motif que cette option n’était pas incluse dans les termes du contrat qui les liait. Dans le tome 1, on remarque cependant certains obits financés par la bourse commune. Autrement dit, les fonds ne provenaient pas du compte des matines et anniversaires, ni de celui des anniversaires forains (fondés par des personnes extérieures), mais sans doute du sous-compte de la fabrique, dont les sommes sont désignées sous le terme de « deniers communs ». Le chapitre pouvait donc puiser dans ses propres réserves afin de ne pas abandonner le souvenir de tel ou tel. À la différence de l’obituaire du xiiie siècle (Paris, BNF, ms. latin 5185 CC), où est souvent reproduite la description détaillée des biens légués, les notices des deux obituaires retrouvés dans le Trésor sont très peu développées, surtout dans le tome 2, le plus récent. Il arrive aussi que l’assiette des cens manque dans le tome  1. Du xive  siècle au xvie, d’autres livres complémentaires permettaient donc au trésorier ou au chantre la bonne gestion des fondations. C’est ce qu’on déduit d’une mention à la fin de l’article du 3 avril, dans le tome 2 (f. xiii) : l’obit de Jean Millet, évêque de Soissons mort en avril 1503 et oncle de l’évêque de Paris Jean Simon, décédé quatre mois plus tôt, se conclut par la formule « ut in martirologio […] continetur » (ainsi qu’il est indiqué dans le martyrologe). Ce renvoi commode à un autre livre (un martyrologe-obituaire plus complet) a permis au scribe de n’apporter que les précisions indispensables à la rétribution des participants et omettre toutes les autres. D’où la nécessité de tenir scrupuleusement à jour les divers registres relatifs à la liturgie des défunts, ce qui n’a manifestement pas toujours été le cas. Un exemple de cette négligence apparaît lors du chapitre général du 27 juin 1488, quand trois chanoines reçurent la mission d’établir un nouveau martyrologe, « certains obits n’y étant pas inscrits, d’autres n’étant pas célébrés » (Paris, AN, LL 124, p. 680). Il semble que ce statut resta lettre morte, puisque, trois années plus tard, il leur fut à nouveau demandé de rénover le martyrologe de l’église et d’y inscrire les nouveaux obits (Paris, AN, LL 125, p. 126). Si l’on revient à l’examen du tome 2, le constat est saisissant : l’obituaire le plus récent ne comporte plus aucun évêque de Paris antérieur au xve siècle, comme si leur anniversaire n’était plus célébré. Maurice de Sully, à l’origine du merveilleux bâtiment qui les abrite et figurant encore dans le tome 1, semble avoir disparu du culte des chanoines. Pourquoi lui avoir alors


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préféré le souvenir de son contemporain, le célèbre maître parisien Étienne Langton († 1228) devenu archevêque de Cantorbéry ? Que faut-il en conclure ? Assiste-t-on ici à une réduction drastique des anniversaires, comme cela arriva dans d’autres églises parisiennes comme le couvent des Célestins dans la première moitié du xve siècle ? Ces deux obituaires, en particulier le plus récent, qui fut tenu à jour pendant le 1er quart du xvie siècle, étaient-ils destinés à se substituer à l’exemplaire du xiiie siècle, ou bien seulement à lui servir de complément ? Une seule chose est certaine : les vastes espaces laissés en attente pour accueillir l’enregistrement de nouvelles fondations sont restés très souvent vierges de tout ajout. On peut donc se demander si ces deux obituaires sont réellement entrés en service dans la cathédrale, ou s’ils sont restés en marge de cette liturgie des défunts qui constituait une part considérable du culte rendu à Notre-Dame et des revenus qui lui étaient affectés. J.-V. Jourd’heuil – V. Julerot – J.-B. Lebigue

Livres liturgiques des évêques de Paris

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4. L’héritage du Boiteux d’Orgemont Missel à l’usage de Paris Paris, après 1391

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Parchemin, 267 × 197 mm, iii + 6 + 377 f. Réclames. Foliotation primitive à l’encre rouge en chiffres romains, reprise par une foliotation moderne à la mine de plomb, ne prenant pas en compte les trois gardes anciennes, non numérotées, ni les feuillets du calendrier, foliotés à part (1-6, à la mine de plomb). Réglure à la mine de plomb, 2 col., 30 lignes par page, parties notées à 6 portées (just. 170 × 110 mm). Décoration historiée due principalement au Maître du Rational des divins offices de Charles V (sauf au f. 375), composée d’une miniature à pleine page au début du canon (f. 132v, Christ en croix entre Marie et Jean), et de 2 miniatures larges d’une colonne, chacune associée à une initiale ornée haute de 4 lignes et à un encadrement de baguettes champies prolongées de vigneture : Offrande de l’âme (f. 1 du temporal : 1er dimanche de l’Avent), Pierre d’Orgemont en prière devant la Vierge à l’Enfant (f. 375 : acte de fondation délivré par le chapitre de Notre-Dame à Pierre d’Orgemont). Initiales parties alternativement bleues et or, filigranées de bleu et de rouge, associées à des bandes d’I ou de demi-fleurs de lis pour les principales fêtes (f. 14, 18, 88, etc.) et le début de la préface commune (f. 133) ; initiales filigranées alternativement bleues à filigrane rouge, et dorées à filigrane bleu (début des oraisons et des lectures) ; quelques initiales hautes d’une ligne, rouges et filigranées de bleu ; pieds-de-mouche rouges ou bleus, filigranés de bleu ou de rouge ; rubriques et prescriptions soulignées de rouge ; capitales du texte rehaussées de rouge ; réclames ornées à l’encre. Les écus armoriés pendus à la vigneture des encadrements aux f. 1 et 375 n’appartiennent pas à l’enluminure primitive. Notation musicale carrée sur portées de 4 lignes à l’encre rouge. Demi-peau de truie, couvrure des plats en parchemin non teinté (Bibliothèque Mazarine, xxe s.). Provenance. Pierre d’Orgemont, évêque de Paris de 1384 à 1409, est le commanditaire probable de ce missel, dont la copie primitive contient l’acte entérinant sa fondation de messes à Notre-Dame (f. 375376v). Des écus armoriés ont été ajoutés après l’enluminure d’origine dans les marges inférieures des f. 1 (début du temporal) et 375 : 1° d’azur semé de fleurs de lis d’or (diocèse de Paris), supporté par une crosse d’or en pal, 2° d’azur à trois épis d’orge d’or en pal (d’Orgemont), supporté par une crosse d’or en pal


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au f. 375, 3° et seulement sur le f. 1 du temporal, écartelé des deux blasons précédents. On verra plus loin que ce missel ne doit sans doute pas être identifié à celui légué par Pierre d’Orgemont à son frère Nicole d’après son testament de 1406 (Paris, AN, X1A 9807, f. 278-278v), mais qu’il faisait plutôt partie des objets cultuels destinés au service fondé en 1390-1391 par l’évêque de Paris dans la cathédrale, où le manuscrit est resté jusqu’à la Révolution. La cote « J 14 » (au verso 2e f. de garde en parch. sup.) et le titre « Missale Petri de Ordeimonte, episcopi Parisiensis, anni circiter 1384 » (au recto du 1er feuillet de garde en parch. sup.) sont vraisemblablement de la main du chanoine Armand-Victor Guichon (vers 17331734), la date de « 1384 » renvoyant à l’élection de Pierre d’Orgemont au siège épiscopal de Paris. Ont été ajoutés plus tard au xviiie siècle un nouveau titre et l’ex-libris de Notre-Dame de Paris : « Missale de Ordeimonte, episcopi Parisiensi [sic] » (recto du 2e f. de garde en parch. sup.) et « A l’Eglise de Paris » (f. 1 du calendrier). Estampille « BIBLIOT. DE L’EGLISE DE PARIS », (f. 1 du calendrier) employée à partir de 1786.

Paris, Bibliothèque Mazarine, ms. 407

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Non seulement ce missel est à l’usage de Paris d’après les fêtes du calendrier et du sanctoral, mais il comprend maints rappels à la liturgie de la cathédrale : nombreuses sont, au fil du volume, les prescriptions soulignées de rouge où est précisé le rôle particulier de l’évêque dans les cérémonies et où sont explicitement mentionnés l’église Notre-Dame, son chantre, ses chanoines et les processions qui y avaient lieu, en particulier pendant la Semaine sainte (f. 87, 105v, 107v, etc.). À la fin du volume a été copié par la main primitive un acte daté du 5 décembre 1390, entérinant un service religieux fondé à la cathédrale par Pierre d’Orgemont, évêque de Paris : des messes quotidiennes et anniversaires devaient être célébrées sur un autel situé à l’entrée du chœur, côté droit, près de l’image de la Vierge (f. 375-376v). La copie de cet acte semble désigner Pierre d’Orgemont comme le destinataire du missel. Cette supposition semble confortée par la représentation de l’évêque en prière devant la Vierge à l’Enfant dans la miniature du f. 375, puis par l’ajout des armes de Pierre d’Orgemont et du diocèse de Paris dans la marge inférieure des f. 1 et 375, et enfin par les titres apposés en tête du manuscrit par les bibliothécaires du xviiie siècle. Aussi n’a-t-on jamais remis en question cette hypothèse. Pour cette raison, on a prétendu identifier le présent manuscrit avec le « beau missel » dont Pierre d’Orgemont se servait pour célébrer la liturgie de son diocèse et qu’il légua à son frère Nicole, doyen de Saint-Martin de Tours et chanoine de Notre-Dame de Paris, d’après son testament du 18 avril 1406 : « Relinquo fratri meo decano Sancti Martini Turonensis […] missale meum pulcrum, in quo communiter in ecclesia Parisiensi celebrare consuevi… » (d’après Léopold Delisle, Le Cabinet des manuscrits…, t. 1, p. 428, n. 4). Mais cette évidence n’est qu’apparente et se heurte à plusieurs objections. La première est de savoir pourquoi Pierre d’Orgemont aurait jugé utile de faire copier, à la fin d’un manuscrit dont il se serait personnellement destiné l’emploi, l’acte relatant sa propre fondation, alors qu’il devait en posséder l’original. Cet acte, qui appartient à la copie primitive, émane du « doyen et du chapitre de l’Église de Paris, dépendant immédiatement de l’Église romaine » (f. 375 : « decanus et capitulum ecclesie Parisiensis ad Romanam ecclesiam nullo medio pertinentem »). Il est suivi d’un autre statut capitulaire du 1er novembre 1391, toujours de la main primitive, faisant état de l’élection par le chapitre de deux prêtres chapelains en charge de cette fondation, précisant quelles messes célébrer et annonçant une liste d’ornements et objets liturgiques offerts pour l’accomplissement de ce service. La liste promise ne fut établie que plus tard : ajoutée par


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un autre scribe (f. 376v-377v), elle est datée du 26 juillet 1410 et comprend la chapelle d’ornements de velours que Pierre d’Orgemont († 16 juillet 1409) légua à sa mort à Notre-Dame, conformément à la notice ajoutée au 16 juillet dans l’un des obituaires de la cathédrale (Paris, Bibl. de l’Arsenal, ms. 1064, voir notice 3). Enfin, une bande de parchemin cousue sous cette liste (f. 377v) contient l’accusé de réception daté du 15 décembre 1417 et rédigé par Nicole Sellier, notaire du chapitre, d’une croix dorée, d’un baiser de paix et de deux burettes, restitués par les deux prêtres desservant les messes en mémoire de Pierre d’Orgemont. Tous ces éléments concernent directement la fondation, ainsi que les objets cultuels qui lui sont dévolus. Or, où ces renseignements étaient-ils nécessaires, sinon sur le lieu même où ces messes étaient célébrées ? Il est donc beaucoup moins probable qu’il s’agisse du missel personnel de l’évêque, que de celui destiné au service fondé par lui, voire du missel mentionné dans la liste de 1410, au f. 377 du présent manuscrit : « Item missale unum. » Cette supposition n’est pas incompatible avec l’ajout d’écus aux armes de l’évêque, comme il s’en trouve par exemple sur la croix d’argent cédée par lui au bénéfice de la fondation (f. 377v) ou dans plusieurs manuscrits qu’il offrit au chapitre de Notre-Dame. Elle l’est d’autant moins que ses armes sont accompagnées de celles du diocèse de Paris et, qu’au f. 1 du temporal, elles lui sont même associées sous forme d’écu écartelé (d’Orgemont et du diocèse de Paris). Dès lors, quel serait ce missel à l’usage de Paris que, dans son testament daté de 1406, Pierre d’Orgemont disait utiliser personnellement et qu’il légua à son frère Nicole ? Dans ce rôle, le ms. 408 de la Bibliothèque Mazarine ferait un meilleur candidat. Les deux missels (407 et 408), exactement contemporains, sont presque jumeaux par le texte, à l’exception des actes relatifs à la fondation de Pierre d’Orgemont. Grâce à François Avril, on sait qu’ils ont l’un et l’autre été enluminés par le Maître du Rational des divins offices de Charles V, artiste de cour qu’il n’est pas étonnant de voir travailler pour l’évêque de Paris, vu la fortune de sa famille, les fonctions de chancelier que son père exerça sous Charles V, puis les emplois occupés par lui et ses frères, Nicole, Amauri et Guillaume, dans l’administration du règne suivant. Or le seul des deux missels à contenir une preuve d’appartenance à Nicole d’Orgemont est le ms. 408 : une note de Nicole Sellier (ms. 408, f. iv) établit que ce dernier provient « des biens de feu maistre Nicole d’Orgemont, chanoine d’icelle église à son vivant » et dont la carrière se termina tragiquement. Le frère de l’évêque de Paris, plus connu par son surnom de Boiteux d’Orgemont, eut le malheur de tremper au printemps 1416 dans la conspiration parisienne organisée en sous-main par le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, dans l’intention de renverser le parti Armagnac, qui dominait alors le conseil royal. Le complot, éventé la veille de l’attentat, fut sévèrement réprimé et Nicole d’Orgemont figura parmi les principaux condamnés. Chanoine de Paris, c’est par le chapitre de Notre-Dame qu’il devait être jugé. C’est donc encore Nicole Sellier qui servit de greffier lors du procès, au terme duquel le Boiteux d’Orgemont fut emprisonné et ses biens confisqués. Échappèrent à la saisie royale les meubles entreposés dans sa maison claustrale, lesquels revinrent au trésor de Notre-Dame. Parmi ces derniers se trouvait un missel (voir Paris, AN, LL 112, p. 102), sans doute l’actuel ms. 408 de la Mazarine. Quelques mois après son jugement, le Boiteux d’Orgemont mourut dans sa geôle de Meung-sur-Loire, à la fin de septembre 1416. C’est donc après cette date que Nicole Sellier inscrivit sur le ms. 408 la mention d’origine du volume.


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L’histoire de ces deux missels « jumeaux » est donc sans doute différente de ce qu’on a affirmé jusqu’ici. Ils furent vraisemblablement commandés au même artiste par l’évêque Pierre d’Orgemont : le présent manuscrit (ms. 407) était destiné à sa fondation, tandis qu’il réserva l’autre (ms. 408) à son usage personnel, avant de le léguer à son frère Nicole. La fin tragique de ce dernier fit que les deux exemplaires furent à nouveau réunis dès 1416 dans la cathédrale de Paris, puis reçurent des cotes contiguës au xviiie siècle et, après les confiscations révolutionnaires, restèrent voisins dans le fonds de la Bibliothèque Mazarine. J.-B. Lebigue Bibliographie. Franklin 1867-1873, t. 1, p. 19, n. 4. – Molinier 1885-1890, t. 1, p. 158. – M. Prinet, « Armoiries combinées d’évêques et d’évêchés français », dans Mélanges du cinquantenaire de l’École pratique des hautes études, Paris, 1921, p. 81. – Leroquais 1924, t. 2, p. 365-366. – Samaran Marichal 1959, p. 237. – Pecqueur 1960, p. 73-89. – Bernard Corbin 1965, p. 105. – Denoël 2004, p. 160. – Maître 2000, p. 54-55. Calames ‹www.calames.abes.fr/pub#details ?id=MAZA11062› (page consultée le 12 décembre 2012).

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5. Une chapelle de livres liturgiques pour l’évêque de Paris Missel à l’usage de Paris (partie d’hiver) Paris, 1409-1418 (1417 ?)

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Parchemin, 402 × 293 mm, vii + 368 f. Foliotation originale en chiffres romains à l’encre rouge, ne prenant pas en compte le feuillet de garde ancien ni le calendrier, foliotés à part (f. i-vii, à la mine de plomb). Réglure à la mine de plomb, 2 colonnes, 20 lignes par page (just. 275/280 × 195 mm). Initiales ornées hautes de 3 ou 4 lignes, associées à des encadrements ou demi-encadrements ornés et champis, à bordures vignetées chargées d’acanthes (sections du missel et grandes fêtes) ; initiales filigranées alternativement bleues à filigrane rouge et dorées à filigrane bleu ; rubriques. Notation musicale carrée sur portées de 4 lignes à l’encre rouge (Semaine sainte, Préface, quelques intonations). Écus aux armes de Gérard de Montaigu ajoutés dans le champ de deux initiales (f. 1 et 24v). Reliure en parchemin vert à 6 nerfs (Notre-Dame de Paris, xviiie s.) ; pièce de titre en cuir brun, titre en lettres dorées : « MISSALE GHERARDI DE MONTE ACUTO ». Provenance. Ce missel appartint à Gérard de Montaigu, évêque de Paris de 1409 à 1420, d’après les armes peintes dans deux initiales ornées (f. 1 et 24v). Grâce aux mentions apposées au premier feuillet de garde (f. i), on sait qu’il le légua à l’Église de Paris et qu’il parvint, avec l’aide du chanoine Robert de Faulxbuisson, à le laisser en fidéicommis au chapitre Saint-Martin de Tours quelques jours avant sa mort. À une date indéterminée, le manuscrit fut rapporté comme prévu à Notre-Dame de Paris, dont on reconnaît un indice d’appartenance tardif : l’estampille « BIBLIOT. DE L’EGLISE DE PARIS » (employée à partir de 1786), apposée sur le premier feuillet du calendrier (f.  ii). Toutefois, on peut supposer qu’il s’y trouvait déjà quand fut dressée la table du volume, datée de 1487, au verso du premier feuillet de garde : celle-ci contient en effet une table annexe pour les « jours épiscopaux » (« tabula specialis dierum episcopalium »), dont l’utilité ne pouvait se faire sentir que dans la cathédrale parisienne.

Paris, Bibliothèque Mazarine, ms. 409 Premier tome d’un missel à l’usage de Paris, ce volumineux manuscrit comprend les messes d’hiver. Tout comme la partie d’été, aujourd’hui conservée à la bibliothèque de l’Arsenal sous la cote ms. 583, il a été exécuté pour l’évêque de Paris Gérard de Montaigu (1409-1520), ainsi


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que l’indique la présence des armoiries de cet évêque, peintes dans deux initiales (f. 1 et 24v : d’argent à une croix d’azur cantonnée de quatre aiglettes de gueules, la première aiglette chargée d’un écusson d’azur à la fasce d’or). Sa réalisation est probablement contemporaine de celle du bréviaire en deux volumes destiné aussi à Gérard de Montaigu (voir notice 6) et exécuté, sans doute en 1417, par le même atelier. Ce manuscrit, de grandes dimensions et copié en lettres de forme de grand module, présente des caractéristiques identiques aux trois autres volumes qu’on vient d’évoquer. Ils furent tous décorés par le même enlumineur d’initiales ornées au champ garni de rinceaux vignetés sur fond d’or, d’encadrements de baguettes et bordures en pleine page ou demi-page, et d’initiales filigranées or, bleu et rouge. Les bordures sont semées de rinceaux délicatement vignetés et de fleurons d’acanthes aux coloris riches et divers. L’artiste à qui l’on peut attribuer cette enluminure fut actif dans l’entourage du Maître de Boucicaut. L’absence de décoration historiée surprend dans un missel de cette qualité, ne serait-ce qu’en ouverture du canon. Mais c’est sans doute de ce volume, ou de la partie d’été conservée à l’Arsenal, que proviennent deux miniatures à pleines pages qu’on peut admirer aujourd’hui au Musée national du Moyen Âge (Cl.  11316 et 11315). Toutes deux sont également issues de l’entourage du Maître de Boucicaut. Représentant l’une un Christ en Croix entre Marie et Jean, l’autre Dieu en majesté, elles auraient eu leur place entre la fin des préfaces et le Te igitur (f. 224 et 225). L’usage parisien du missel est indubitable, d’après le calendrier et les fêtes du sanctoral. De nombreuses prescriptions rubriquées, notamment pour la semaine sainte et les grandes processions du temporal, ne se justifient que par un emploi dans la cathédrale Notre-Dame. Or, les écus armoriés ne semblent pas appartenir à l’enluminure primitive, mais plutôt avoir été ajoutés par un peintre moins doué sur des espaces laissés en attente. Si Gérard de Montaigu est le destinataire évident du volume, on peut se demander s’il en est le commanditaire ou s’il ne s’agirait pas d’un présent offert par le chapitre cathédral, qui aurait fait peindre après coup les armes de son évêque. Mais quel que soit le véritable instigateur de la copie et de l’enluminure, Gérard de Montaigu disposa pendant son épiscopat d’une véritable « chapelle » de livres liturgiques, contenant tous les textes et prescriptions nécessaires à la liturgie pontificale à Notre-Dame : au missel et au bréviaire s’ajoute en effet un pontifical en deux tomes, contemporain quoique de facture légèrement différente (Paris, BNF, ms. latin  961, voir F.  Avril, « Un pontifical de Gérard de Montaigu », Bibliothèque de l’École des chartes, 125 (1967), p. 433-437). Les mentions portées sur le feuillet de garde ancien (f. i), avant le calendrier, permettent de reconstituer l’histoire du manuscrit après la mort de Gérard de Montaigu. Celui-ci avait fui son évêché en 1418 : ardent soutien du parti Armagnac, il dut quitter Paris peu de temps après l’arrivée des troupes bourguignonnes, qui perpétrèrent un affreux massacre dans la ville et persécutèrent leurs opposants. Réfugié en Touraine, c’est là qu’il mourut deux ans plus tard, le 25 septembre 1420, ayant légué son missel à l’Église de Paris : « Istum librum legavit huic Parisiensi ecclesie bone memorie defunctus reverendus in Christo pater ac dominus Gerardus de Monteacuto, divina providencia episcopus Parisiensis. » Peu avant sa mort, il remit le manuscrit à un chanoine de Notre-Dame, Robert de Faulxbuisson. Le 11 septembre 1420 (voir notice 6), ce dernier confia le missel au chapitre de Saint-Martin de Tours (les parties rognées ou illisibles, signalées entre crochets, ont été restituées d’après les mentions analogues dans


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Paris, Bibl. de l’Arsenal, ms. 582, f. i) : « Hic liber traditus fuit in custodia dominis de capitulo eccl[esie] Beatissimi Martini Turonensis per magistrum Robertum de Fa[lsoduno], canonicum Parisiensem, pro et nomine capituli ecclesie Parisiensis, anno Domini [1420], undecima die septembris. Ro. de Faulxbuisson. » Au nom du chapitre tourangeau, un certain « P. de Brueria » (Pierre de la Bruyère ?) s’engagea à ne restituer le missel qu’à Faulxbuisson ou, à défaut, au doyen ou à un autre chanoine de Notre-Dame, et ce seulement en échange d’une quittance en bonne et due forme, scellée du grand sceau du chapitre parisien : « Iste liber traditus est in custodia ut supra, quem domini mei [voluerunt] restitui prefato de Falsoduno vel decano Parisien[si aut] capitulo ejusdem seu eorumdem certo mandato litteras quictancie a [capitulo] Ecclesie Parisiensis predicte asportando, magno sigillo capituli predicti [sigillatas]. Datum die et anno predictis. P. de Brueria » (ibid.). Cette précaution était bienvenue dans une période où les biens appartenant à un membre notable du parti Armagnac couraient de grands périls à Paris. C’est sans doute plusieurs années, voire plusieurs décennies plus tard que le missel et le bréviaire purent être rapportés à Notre-Dame. Quant au pontifical évoqué plus haut, Gérard de Montaigu le laissa sans doute à Paris, puisqu’il fut confisqué en 1422, avec le reste de sa bibliothèque, et entra dans la librairie du Louvre en 1424. On ne sait comment il revint dans les mains de Louis de Beaumont, évêque de Paris de 1473 à 1492 (voir notice 8), qui y fit peindre ses propres armes dans les initiales ornées et les marges, peut-être par-dessus le blason de son prédécesseur. C. Denoël – J.-B. Lebigue

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Bibliographie. Franklin 1867-1873, t. 1, p. 21-22. – Molinier 1885-1890, t. 1, p. 159. – Leroquais 1924, t. 3, p. 6-7. – Samaran Marichal 1959, p. 237. – Pecqueur 1960, p. 74. – Bernard Corbin 1965, p. 109-111. – Denoël 2004, p. 168. – Wright 1989, p. 330. – Maître 2000, p. 54-55. Calames ‹www.calames.abes.fr/pub#details ?id=MAZA11064› (page consultée le 12 décembre 2012).

6. Comment récupérer le bréviaire d’un évêque en fuite ? Bréviaire à l’usage de Paris (partie d’hiver) Paris, 1417 ? Parchemin, 395 × 290 mm, I + A-F + 572 f. Foliotation ajoutée au xve siècle, en chiffres romains tracés à l’encre brune, de la même main que le titre courant, et ne prenant pas en compte le calendrier (folioté A-F, à la mine de plomb, par une main moderne) ; 24  longues lignes par page (just. 276 × 173 mm). Initiales ornées hautes de 5 lignes associées à des encadrements ou demi-encadrements ornés (sections du psautier et du bréviaire, 1res leçons de l’historia biblique) ; initiales filigranées hautes de 1 à 2 lignes, alternativement bleues à filigrane rouge et dorées à filigrane bleu ; bouts-de-lignes filigranés ; rubriques. Écus aux armes de Gérard de Montaigu, ajoutés dans le champ de 4 initiales (f. 1, 16, 70 et 131). Reliure en parchemin vert à 6 nerfs (Notre-Dame de Paris, xviiie s.) ; pièce de titre en cuir rouge, titre en lettres dorées « BREVIARIUM GHERARDI DE MONTE ACUTO ». Provenance. Les armes peintes dans le champ de 4 initiales (f. 1, 16, 70 et 131) font de l’évêque de Paris, Gérard de Montaigu, le destinataire du manuscrit (voir notice 5). Mais c’est dans la partie d’été de ce bréviaire (Paris, Bibl. de l’Arsenal, ms. 582) que se trouvent les indices permettant de dater les deux volumes et de reconstituer l’histoire de leur retour dans la bibliothèque de Notre-Dame. De celle-ci ne subsiste


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que la reliure caractéristique et un indice d’appartenance tardif, à savoir l’estampille « BIBLIOT. DE L’EGLISE DE PARIS » (employée à partir de 1786), apposée sur le f. A (1er feuillet du calendrier).

Paris, Bibliothèque Mazarine, ms. 345

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S’il ne restait du bréviaire destiné à Gérard de Montaigu que cette partie d’hiver, il serait impossible de reconstituer l’histoire du volume. Seule la partie d’été, aujourd’hui conservée à la Bibliothèque de l’Arsenal (ms. 582), a gardé les mentions manuscrites témoignant, comme dans le missel précédent (voir notice 5), du procédé grâce auquel l’évêque parvint à léguer ces livres à l’Église de Paris. Les inscriptions portées dans cette partie d’été confirment les dispositions prises par Gérard de Montaigu, réfugié en Touraine, quelques semaines avant de mourir (25 septembre 1420). Elles donnent sans équivoque la date du 11 septembre 1420, alors que le chiffre de l’année est rogné dans les mentions similaires apposées au missel. C’est donc bien quatorze jours avant la mort de l’évêque que le chanoine de Notre-Dame, Robert de Faulxbuisson, en apporta les livres au chapitre de Saint-Martin de Tours, qui accepta d’en assurer la garde. Cette manœuvre habile évita au legs de retourner trop tôt à Paris, où il aurait pu être confisqué. En effet, la famille de Montaigu avait tout à craindre du parti Bourguignon, dont la haine ne s’était pas assouvie depuis la décapitation de Jean, frère de de l’évêque Gérard, en octobre 1409 à Paris. Depuis que les Bourguignons avaient massacré ou chassé les Armagnacs de Paris en 1418, les possessions personnelles de l’évêque en fuite n’y étaient plus en sécurité. Et de fait, après sa mort, ses biens furent confisqués par Charles VI, alors au pouvoir des Anglais et du duc de Bourgogne. C’est sans doute beaucoup plus tard, une fois Paris libéré des AngloBourguignons (1436), que le chapitre de Notre-Dame s’occupa de faire revenir les livres laissés en fidéicommis au chapitre tourangeau. La décoration du bréviaire est très proche de celle du missel, lui aussi orné par un enlumineur appartenant à l’entourage d’un des artistes les plus en vue des années 1410-1420, le Maître de Boucicaut, nommé ainsi d’après Jean Le Meingre, maréchal de Boucicaut, pour lequel il exécuta un célèbre livre d’heures. L’ornementation peinte est particulièrement soignée, mais toujours sans miniature ni initiale historiée, et sans qu’on puisse cette fois supposer, comme c’était le cas dans le missel, que leur absence soit due à une mutilation. Seule variante avec ce dernier, on relève dans le bréviaire la présence de bouts-de-lignes filigranés représentant des visages crachant des végétaux (f. 77, 79, 80v, 89, etc.), mais qu’on retrouve à l’identique dans les deux tomes du pontifical à l’usage de Paris destiné au même Gérard de Montaigu (Paris, BNF, ms. latin 961). Enfin, c’est encore dans la partie d’été du bréviaire que vient le principal indice de datation, à savoir l’année « 1417 » inscrite à la fin du volume (Paris, Bibl. de l’Arsenal, ms. 582, f. 589). C. Denoël – J.-B. Lebigue Bibliographie. Molinier 1885-1890, t. 1, p. 125. – Leroquais 1924, t. 2, p. 365-368. – Samaran Marichal 1959, p. 229. – Pecqueur 1960, p. 72-73. – Denoël 2004, p. 168. Calames ‹www.calames.abes.fr/pub#details ?id=MAZA10633› (page consultée le 12 décembre 2012).

7. La tradition parisienne est-elle authentique ? Ordo du Jeudi saint à l’usage de Paris Paris, 1619 (f. 1-3), complété vers 1736-1738 ? (f. 4-41)


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Parchemin, 318 × 222 mm, 41 f. 6 cahiers : 1 binion dont le 1er feuillet sert de contregarde. (f. 1-3), 1 ternion (f. 4-9), 3 quaternions (f. 10-33) et 1 cahier de 8 f. (f. 34-41), dont les 4 f. centraux sont montés sur onglets. Foliotation moderne à la mine de plomb. 3 types d’écritures différentes : lettres de civilité rubriquées (f. 1-3), puis écriture imitant le caractère romain d’imprimerie (f. 4-34, 39-41) alternant avec des lettres tracées au pochoir (f. 4, 6, 11v, 34-39). Réglure à la mine de plomb, rectrices repassées à l’encre noire pour constituer un encadrement aux 2 colonnes de texte (just. 250 × 147 mm), nombre de lignes variables selon les modules d’écritures employés. Décoration composée d’initiales champies et ornées, hautes de 3 lignes (f. 4) pour l’introït de la messe, ailleurs d’une à deux lignes seulement ; bouts-de-lignes ornés ; frises au pochoir (f. 38v-39) ; capitales du texte rehaussées de jaune. Reliure en maroquin olive, dos long, décor de filets dorés « à la Duseuil » (xviiie s.) ; tranches dorées.

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Provenance. La spécificité de la cérémonie décrite destinait ce manuscrit à Notre-Dame de Paris, dont l’usage est explicitement mentionné (f. 1). Le premier cahier (f. 1-3) est daté par le copiste au bas du f. 3 : « 1619 ». Cette date est corroborée par la titulature employée dans l’ordo : le pontife célébrant y est appelé évêque, et non archevêque, ce qui correspond à la situation antérieure à 1622 (promotion de Paris en archevêché). En revanche, la répétition en lettres dorées de cette même date de « 1619 » au f. 41 devrait être considérée comme apocryphe, car les f. 4-41 témoignent d’un état postérieur de la liturgie parisienne, tel qu’il fut institué à Paris par Mgr de Vintimille dans les années 1730 (voir notice 15). Si bien que la mention de prêt apposée à la contregarde supérieure (« Monsieur Deloy, aumosnier de son Eminence Monseigneur l’archevesque, a le troisieme livre chez luy, qu’il doit remestre au Trésor le 18 janvier 1705 ») ne pourrait concerner que les trois premiers feuillets du manuscrit. Enfin, on peut difficilement tenir le nom « Monsieur Pierrot » inscrit sur la contregarde inférieure comme une mention de possesseur.

Paris, Bibliothèque Mazarine, ms. 456

La liturgie du Jeudi saint réclame la présence de l’évêque dans sa cathédrale, en particulier pour le rite de la consécration des saintes huiles : celle des infirmes, celle des catéchumènes et le saint chrême. L’ordo qui en décrit le déroulement, copié en tête du manuscrit en « lettres de civilité » rubriquées (f. 1-3), est destiné explicitement à l’usage de Paris (f. 1 : « secundum morem Ecclesiæ Parisiensis »), et plus précisément à Notre-Dame. Sont mentionnés au fil du texte l’autel Saint-Étienne de la cathédrale, l’archidiacre, les chanoines et, bien entendu, l’évêque de Paris. La copie de cet ordo est datée par la mention de l’année « 1619 », notée par le scribe au bas du f. 3. Ce qui n’empêche pas le texte lui-même d’être beaucoup plus ancien, puisqu’on le retrouve, à d’infimes variantes près, dans les pontificaux manuscrits de la fin du Moyen Âge à l’usage de Paris, par exemple dans celui exécuté pour l’évêque de Paris Gérard de Montaigu (Paris, BNF, ms. latin 961, t. 2, f. 23-24v), dont on vient d’examiner le missel et le bréviaire (voir notices 5 et 6). Cette perpétuation de coutumes liturgiques médiévales jusqu’au xviie siècle, voire jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, n’est pas rare, notamment dans les cathédrales. Leur survivance fut souvent assurée par la copie de manuscrits, à une époque où la réforme liturgique issue du concile de Trente et l’édition imprimée de nouveaux missels et bréviaires « romains » ou « romanisés » vidaient les usages locaux d’une grande partie de leur substance. Si celui de Paris ne disparut pas à la fin du xvie siècle comme cela arriva dans d’autres diocèses, il fut remanié en profondeur (voir notice 11). En 1615 et 1617, quelques années avant la copie de cet ordo, furent publiés sous l’autorité de l’évêque Henri de Gondi un missel et un bréviaire


Les livres de Notre-Dame

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parisiens, « restitués à la forme du sacro-saint concile de Trente » (ad formam sacrosancti concilii Tridentini restitutum). En résulta un compromis entre le modèle offert par le Bréviaire et le Missel romains promulgués par Pie V en 1568 et 1570 et l’usage de Paris hérité du Moyen Âge : on conserva surtout de ce dernier le calendrier et les fêtes de saints, mais nombre de coutumes disparurent, sans parler du répertoire des chants et des lectures, transformé au point que peu de chose subsistèrent des particularités parisiennes antérieures. Du reste, cette production imprimée, dont la plus grande partie était destinée au service des paroisses, n’était pas censée détailler les cérémonies célébrées dans la seule cathédrale, ce qui est précisément le cas de la consécration des saintes huiles lors du Jeudi saint. Rien d’étonnant donc à ce que les chanoines de Notre-Dame en aient fait copier l’ordo au seul usage de leur église, profitant de l’occasion pour en perpétuer une version issue des manuscrits médiévaux qu’ils y conservaient. La date de « 1619 », répétée en lettres dorées au f. 41, laisse imaginer que le reste du volume est exactement contemporain de l’ordo qui précède. Or la chose est difficile à croire. Les f. 4 à 41 contiennent en effet la messe et les vêpres du jeudi saint dans une forme inconnue à Paris avant la réforme liturgique promue par l’archevêque Charles Gaspard de Vintimille, telle qu’on les retrouve dans le Bréviaire et le Missel parisiens de 1736 et 1738. Ainsi la messe Christus cum esset Filius Dei, nouvellement créée, remplace celle en usage à Paris depuis le Moyen Âge Nos autem gloriari (avec un simple changement de la collecte et de l’antienne d’offertoire en 1706 dans le Missel de Mgr de Noailles) ; de même, les vêpres, qui s’insèrent à la fin de la messe, sont radicalement modifiées. Cette fois, la comparaison s’établit non plus avec un témoin ancien, mais avec un missel imprimé très tardivement, dont on retrouve à la fois les chants, lectures, oraisons et une partie des prescriptions rubriquées. Très controversée, la réforme de la liturgie parisienne instituée sous l’autorité Mgr de Vintimille fut l’aboutissement d’un long mouvement, entamé avant même le milieu du xviie siècle, pour rendre à la liturgie parisienne une physionomie propre, bien distincte du modèle romain promu par le concile de Trente. Sensible déjà dans les livres composés sous les épiscopats de Hardouin de Péréfixe, François Harlay de Champvallon (voir notice 14) et Louis Antoine de Noailles, cette tendance reçut son aboutissement sous Mgr de Vintimille avec un renouvellement complet du répertoire des pièces liturgiques, mais aussi avec une recomposition générale du plain-chant, dont l’abbé Lebeuf passe pour avoir été l’un des principaux artisans (voir notice 15). L’une des hypothèses serait d’imaginer que cette réforme entraîna dans le présent manuscrit une nouvelle copie de la messe et des vêpres du Jeudi saint, peut-être venue remplacer des feuillets plus anciens contenant la forme antérieure de l’office de la Cène à Notre-Dame. Mais pour quel motif le scribe, ou un autre intervenant, a-t-il alors conclu le tout par la date de 1619, qui semble si manifestement apocryphe ? De même, pourquoi les rubriques désignent-elles sous le nom d’évêque (« episcopus », f.  32v, 33v, 34) celui qui, depuis 1622, était forcément archevêque de Paris ? Pensait-on que la date et cette titulature pourraient accréditer l’illusion d’une ancienneté pour un office nouvellement institué et sans exemple dans les siècles antérieurs ? Est-ce là une tentative maladroite d’un partisan de la liturgie parisienne « néogallicane », emporté par la polémique qui en contestait la légitimité et la valeur ? Ou bien, à supposer une copie sincère, faut-il se demander si la réforme liturgique de Mgr de Vintimille a eu des racines à Notre-Dame dès le début du xviie siècle ? Une anticipation du même type pourrait expliquer pourquoi les chants du répertoire adopté pour le diocèse de Paris en 1736


en im ec Sp Fig. 1. Bréviaire à l’usage de Paris (partie d’hiver) Paris ?, début du xiiie siècle Paris, Bibliothèque Mazarine, ms. 343


en im ec Sp Fig. 1. Bréviaire à l’usage de Paris (partie d’hiver) Paris ?, début du xiiie siècle Paris, Bibliothèque Mazarine, ms. 343


en im ec Sp Fig. 2. Ordinaire à l’usage de Notre-Dame de Paris Paris, vers 1260-1280

Bari, Archives de la basilique Saint-Nicolas, ms. 13 (96)


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Fig. 3. Obituaires du chapitre de Notre-Dame de Paris, tome 1(Paris, après 1325) Paris, Trésor du chapitre de la cathédrale Notre-Dame, [ms. 1]

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en im ec Sp Fig. 4. Missel à l’usage de Paris Paris, après 1391

Paris, Bibliothèque Mazarine, ms. 407


Notre-Dame de Paris 1163-2013