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Suzanne Roy

POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIR E

Emma

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Chapitre premier

S’il y a une chose que Jennifer aime, le dimanche matin, c’est se prélasser au lit jusqu’à ce que la faim l’oblige à se lever. C’est le seul jour où elle prend un moment pour elle : pas d’obligation, pas d’échéance, pas d’horaire. Même si elle est réveillée, elle garde les yeux fermés, étire son corps sous les draps pour s’étendre au maximum dans le lit. Ce moment de détente lui plaît terriblement. Quand la sonnerie de la porte retentit, elle sursaute et marmonne sous la couverture avant de se redresser. Qui ose venir chez elle à une heure pareille ? Les pas de Maxime se dirigent vers l’entrée, s’arrêtent sur le seuil de la porte de la chambre pour la rassurer au passage : — C’est sûrement des enfants qui vendent du chocolat. Calmée, elle se laisse retomber sur le lit, non sans songer que son petit ami est un héros qui vient de sauver son jour de congé. La tête sur l’oreiller, Jenny repart à la conquête du repos dominical en remontant les draps sur elle. Au loin, 7

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elle entend des voix et, malgré les secondes qui s’écoulent, la conversation semble se poursuivre. C’est interminable. Agacée, elle gronde de façon à être entendue : — Tu les fais ficher le camp, oui ? Les pas de Maxime reviennent et elle ouvre un œil pour apercevoir son air confus : — C’est que… Il y a un gars à la porte qui… — On s’en fout ! Dis « non » et ferme la porte ! — Il dit être ton mari. Jennifer pouffe, avant de lui tourner le dos pour se caler confortablement dans le lit : — Arrête de dire n’importe quoi. Chasse-le à coups de pied aux fesses et reviens au lit. Quel culot de déranger les gens à 9 heures du matin pendant leur jour de congé ! Avant même que Maxime ne s’exécute, des pas dans le couloir qui mène à la chambre résonnent lourdement. Alertée par le bruit, Jenny se redresse, mais à peine a-t-elle le temps de remonter le drap sur elle que l’intrus apparaît dans l’embrasure de la porte. Il la détaille d’un regard dur, avant d’afficher un sourire forcé : — Bonjour, chérie, tu te souviens de moi ? Un lourd silence s’installe alors que Jennifer observe l’homme qui, sans aucune gêne, s’adosse au rebord de la porte et lève un sourcil en signe d’impatience. Le corps de la jeune femme se fige, en proie à un moment d’absence lorsqu’elle reconnaît ces traits carrés, cette chevelure noire en pagaille et ces yeux gris dont elle était tombée amoureuse. Ce visage la ramène des années en 8

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arrière et elle doit secouer la tête pour s’assurer qu’elle ne rêve pas : — Bruno ? — Bien ! Maintenant que tu te souviens de moi, tu veux bien te vêtir décemment et me rejoindre dans un lieu plus approprié pour qu’on parle ? Sans attendre, il tourne les talons et quitte la chambre seul. Maxime et la jeune femme restent pétrifiés sur place. — Tu le connais ? finit-il par lui demander. — Euh… ouais. Tout en cherchant à se ressaisir, Jennifer repousse la couverture et bondit sur ses jambes. Bruno ? Chez elle ? Comment est-ce possible ? Le passé lui revient par rafales, assaille son cerveau d’images qu’elle croyait avoir oubliées, et certaines n’ont rien d’agréable. Elle enfile le premier peignoir qui lui tombe sous la main, sous l’œil inquiet de son petit ami : — Mais… ce n’est pas… Enfin, je veux dire… Ce gars, ce n’est quand même pas ton mari ? — Max, ne t’en mêle pas, tu veux ? C’est déjà assez compliqué comme ça. — Quoi ? C’est vrai ? Tu es mariée ? Et tu ne me l’as jamais dit ! Devant son air désappointé, elle comprend qu’elle ne pourra pas couper à quelques explications et lui répond tout en attachant prestement ses cheveux : — Ça date d’il y a plus de… Je ne sais même plus quand ! Et ce n’était même pas un vrai mariage ! Juste une erreur de jeunesse… 9

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— Huit ans, bientôt neuf, annonce la voix dans la pièce voisine. Et je confirme qu’il s’agissait bel et bien d’une erreur que je viens réparer. Abandonnant Maxime dans la chambre, Jennifer se rue dans le couloir tout en nouant son peignoir. Elle retrouve Bruno dans la cuisine ; sur le point de se servir un café avec un sans-gêne qui la met hors d’elle. Avant de porter la tasse à ses lèvres, il feint un sourire et, lui montrant le liquide fumant, il lâche : — Tu permets ? — C’est quoi, ce délire ? Tu es là pour demander le divorce ? — En partie. Il met alors un temps considérable à savourer son breuvage, prenant un malin plaisir à la faire attendre, bras croisés, de l’autre côté du comptoir. Une fois sa gorgée avalée, il repose la tasse avec une grimace : — Décidément, les Américains ne savent toujours pas faire du bon café ! Agacée par son intrusion autant que par sa remarque et son comportement, Jennifer avance, récupère la tasse en question et en vide le contenu dans l’évier avant de la reposer avec force. Elle se plante devant lui, le visage rougi par la colère : — Tu vas me dire ce que tu fais ici ? — Que tu es à cran ! se moque-t-il. Tu n’es donc pas contente de me revoir ? — Pas vraiment, non. — Hum. Je m’en doutais… 10

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Il se penche, attrape un attaché-case et le dépose sur le comptoir. Ses gestes sont lents, car il sait pertinemment que la patience est loin d’être une vertu chez son épouse. Il a à peine sorti ses papiers qu’elle les lui arrache des mains et se met à marcher dans la cuisine pour les consulter attentivement. Jennifer fronce les sourcils en comprenant que les documents sont en espagnol, mais cherche néanmoins à en saisir le sens. — Où est-ce que je signe ? demande-t-elle enfin en revenant près du comptoir. — Signer ? Pour quoi faire ? — Pour divorcer ! Tu es bien là pour me faire signer ta paperasse, non ? Elle fait virevolter les pages à la recherche d’un X ou d’un formulaire quelconque à remplir. En vain. — Ne te donne pas tant de mal. Ce ne sont pas les papiers du divorce, mais plutôt la procédure pour y avoir droit. En Catalogne, on ne peut pas se marier et divorcer dans la même journée, comme en Amérique… Il lâche ces derniers mots avec dédain et fait un pas dans sa direction pour lui reprendre les feuilles des mains. Revenant sur la première page, il lui fait une traduction rapide en glissant son doigt sur certaines phrases surlignées au marqueur jaune. Jennifer cligne des yeux plusieurs fois en entendant les mots qu’il prononce : « mesures de réconciliation du couple », « rencontre avec un conseiller conjugal », « accélération de la procédure lorsqu’il y a un consentement mutuel et lorsque la demande est effectuée dans la ville où l’union a eu lieu ». 11

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— Pardon ? l’interrompt-elle en lui reprenant à nouveau le document pour tenter de vérifier ses dires. Hors de question que je retourne là-bas ! — C’est le moyen le plus rapide. J’ai déjà tout planifié : nous avons une rencontre prévue avec le juge de paix vendredi prochain, et c’est lui qui autorisera… Jennifer, abasourdie, relève son visage vers lui. Com­­ ment a-t-il pu organiser un rendez-vous qui l’implique sans même lui demander son avis ? Et en Espagne, qui plus est ! — Tu ne penses quand même pas que je vais retourner là-bas ? rugit-elle, excédée. — Il va de soi que je prendrai en charge tous les frais qui… — Pas question ! Sa réplique fuse avec force et laisse planer un silence lourd dans l’appartement. Bien que surpris par la réaction violente de la jeune femme, Bruno insiste : — Jen, j’ai besoin de ce divorce et c’est le seul moyen pour qu’il soit prononcé avant la fin de l’été… — Et alors ? Tu n’avais qu’à y songer avant ! Ça fait huit ans que je suis partie ! Bruno reste imperturbable face à ses éclats de colère. Aussi, pour tenter de retrouver son calme, Jennifer soupire bruyamment, puis reprend sur un ton volontairement détaché : — Écoute, voilà ce que tu vas faire : tu retournes là-bas, tu engages la procédure et moi, j’attends que les 12

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papiers officiels me soient envoyés par la poste. Je signe, je retourne le tout et hop ! Le divorce sera prononcé. — Cette manière de faire pourrait prendre deux ans, voire plus encore. — Et alors ? Ça fait déjà huit ans ! On n’est pas à ça près ! À bout de patience, Jennifer décide de clore le sujet. D’un pas ferme, elle contourne son « mari », récupère une tasse et s’y verse du café. Ses gestes sont un peu tendus, car elle se sait observée, mais elle prend néanmoins le temps d’y ajouter du lait, du sucre et de mélanger le tout sans se précipiter. Elle tend même une tasse vide en direction de Maxime qui les observe en silence de l’autre côté du comptoir : — Je te sers ? Il secoue simplement la tête, visiblement mal à l’aise d’assister à cette scène. Jennifer boit une longue rasade de son breuvage chaud puis, sur un air plus léger, apos­­ trophe à nouveau le visiteur : — Il est excellent, ce café ! Qu’est-ce que tu lui reproches ? — L’amertume. Bruno répond sans réfléchir, impatient de la voir revenir sur le sujet qui l’intéresse et pour lequel il a traversé l’océan. Il avait compté sur l’effet de surprise pour que Jennifer cède à sa demande sans rechigner, heureuse de mettre fin à une union qui n’a que trop duré. Après toutes ces années, se peut-il qu’elle soit toujours furieuse contre lui ? 13

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Le silence s’installe et, comme elle reste là, à siroter son café, ignorant délibérément sa présence, il reprend avec colère : — Jen, il faut que tu viennes avec moi. J’ai besoin de ce divorce. Je me marie à la fin du mois d’août. Peut-être est-ce l’évocation de ce remariage ou l’insis­tance dont il fait preuve, mais Jennifer se rebiffe aussitôt : — Je te rappelle que c’est toi qui as refusé de divorcer quand je suis partie ! — Tu sais très bien pourquoi j’ai refusé ! Bruno hausse la voix et celle-ci résonne dans le petit appartement. La jeune femme a un léger sursaut à ce ton, et soutient son regard sans sourciller. Conscient qu’il perd du terrain, il module sa voix avec des inflexions plus douces : — Jen, voyons ! Cette histoire date d’il y a plus de huit ans ! Nous sommes tous les deux passés à autre chose, tu le vois bien. Pourquoi voudrais-tu rester mariée avec moi ? Sur ces derniers mots, il désigne Maxime de la main, toujours figé à bonne distance du comptoir. Rappeler à Jennifer qu’elle est aussi en couple pourrait aider à la convaincre. — Si ça peut te rassurer, réplique-t-elle, je ne tiens pas plus que toi à ce mariage. Mais tu ne peux pas débarquer chez moi sans prévenir et m’obliger à traverser la moitié de la planète, sous prétexte que c’est maintenant que ça t’arrange de divorcer. 14

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— Mais puisque je t’ai dit que je prenais tout à ma charge ! Qu’est-ce que tu veux de plus ? De l’argent ? Une pension ? La gifle part immédiatement aux sous-entendus financiers. Choqué, Bruno attrape le bras vengeur de Jennifer et le serre fortement en guise d’avertissement : — Ne refais jamais ça ! — De quel droit tu viens m’insulter dans mon propre appartement ? Je ne veux rien de toi, compris ? Et ton divorce, tu peux te le mettre où je pense ! (Elle arrache son poignet en tirant d’un coup sec et lui montre la sortie d’une main tremblante.) Va-t’en ! Vexé par la tournure qu’ont prise les événements, Bruno se mure dans un silence amer sans esquisser le moindre mouvement vers la sortie. Discret depuis le début de leur discussion, Maxime fait un pas vers eux et coupe court à leur affrontement silencieux : — Peut-être qu’on pourrait en discuter d’abord, toi et moi ? Consciente que la question s’adresse à elle, la jeune femme pose un regard sombre sur lui : — Discuter de quoi ? J’ai un travail et une vie, ici. Je ne vais pas tout laisser tomber pour aller m’enterrer dans un village perdu, sous prétexte qu’il n’a pas été foutu de m’accorder le divorce il y a huit ans ! Bruno lâche un soupir, mais il n’est pas mécontent d’obtenir l’appui de Maxime. Regagnant un peu de confiance, il jette un regard pressant à Jennifer : — Si ce n’était pas important pour moi, je ne serais pas là et tu le sais. 15

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— Oh, que oui, je le sais ! M. de Verteuil en Amérique, waouh ! Tu veux que je prenne une photo de ce jour mémorable ? — Pour ta gouverne, sache que je viens régulièrement en Amérique. Pas dans ce lieu gris et froid qui te manquait tellement quand nous vivions à Esclanyà, mais dans des endroits qui connaissent le goût des bonnes choses : le bon vin, par exemple ! Jenny se tourne alors vers Maxime et annonce, sur un ton qui dénote le peu d’intérêt qu’elle porte au sujet : — Pour ton information, M. de Verteuil cultive des vignes et des oliviers. Oh ! Et il a une sainte horreur des Américains ! D’après lui, nous ne connaissons rien à rien. Elle lève sa tasse de café : — Mauvais café, mauvais vin, mauvaise fille… Elle termine son monologue en serrant sa tasse sur sa poitrine, se désignant dans la dernière catégorie. Puis regardant à nouveau Bruno : — Décidément, tu dois vraiment le vouloir, ce divorce, pour oser t’aventurer chez moi un dimanche matin. — Je ne suis pas d’humeur à rire. Le voyage a été long et j’ai promis à Emma que… — Emma ? Voilà donc l’imbécile qui veut épouser le grand M. de Verteuil ? Laisse-moi deviner : c’est un sujet de ton royaume ? — Arrête avec ça ! Je n’ai pas de royaume ! Elle le toise du regard, ne le laissant pas se défiler, jusqu’à ce qu’il finisse par confirmer, un peu à contrecœur : — C’est une fille de Begur, oui. 16

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Maxime refait de nouveau un pas dans leur direc­­ tion. Essayant d’alléger l’atmosphère, il tente de résumer la situation en jetant un regard inquisiteur à sa petite amie : — Bon, alors… T’es toujours mariée à ce gars-là ? — Et elle ne vous l’a pas dit, bien sûr ! siffle Bruno sur un ton plus sec que moqueur. — Lui dire quoi ? rétorque Jennifer. Ça a duré deux mois ! Ce n’est pas comme si c’était un vrai mariage, non plus ! — Mais c’est un vrai mariage ! Pourquoi je serais là, sinon ? Elle lâche un « pffft » nonchalant avant de vider sa tasse, et de la reposer avec force sur le comptoir : — Je m’en fiche de ce divorce, moi ! C’est toi qui en as besoin ! Bruno pointe Maxime du regard et pose la seule question qui lui vient à l’esprit : — Et lui ? Tu ne veux pas l’épouser ? — Tu es fou ? Deux mois avec toi suffisent à dégoûter une femme du mariage pour le restant de ses jours ! — Oh ! Du calme ! Peut-être devrait-on prendre le temps d’y réfléchir ? propose Maxime. Il ne te demande pas grand-chose, au fond… — J’ai dit « non », gronde-t-elle en lui jetant un regard noir pour qu’il cesse d’intervenir. Bruno ne peut contenir son ricanement. Décidément, il plaint ce jeune homme que Jennifer fait taire comme s’il s’agissait d’un simple domestique. Pourtant, comme il 17

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s’agit de la seule personne dans cette pièce susceptible de l’écouter, autant essayer de le rallier à sa cause. Glissant une main dans la poche intérieure de son veston, Bruno en extrait la carte d’un hôtel du centreville de Montréal, au dos de laquelle il inscrit le numéro de sa chambre. — Si tu parviens à la raisonner, voici comment me joindre. J’y serai jusqu’à mercredi. Sans un mot de plus, Bruno s’éloigne et sort de l’appartement en claquant la porte derrière lui. Soulagée de le savoir parti, Jenny frappe le comptoir avec la paume de sa main. — Quel salaud, celui-là ! Dire qu’il a le culot de débarquer chez moi, un dimanche matin, pour m’obliger à le suivre dans son bled pourri ! — Il veut juste le divorce… — Ouais, eh bien… il n’avait qu’à me l’accorder quand je le lui ai demandé, il y a huit ans. D’un geste rapide, elle abandonne sa tasse dans l’évier et défait son peignoir, tout en se dirigeant vers la chambre. Maxime la suit des yeux et fronce les sourcils. — Qu’est-ce que tu fais ? — Je retourne au lit. Et elle disparaît dans la pièce du fond. Après un instant d’hésitation, Maxime s’empresse de la rejoindre. Il la regarde se glisser sous les draps, incapable de comprendre comment elle peut espérer se rendormir alors que son mari vient tout juste de quitter l’appartement. 18

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Se sentant à bout de patience, il gronde d’un ton agacé : — Tu te rends compte qu’on est ensemble depuis presque un an et que je n’ai jamais su que tu étais mariée ? — C’est une vieille histoire. Ça n’a aucune importance. — T’entends ce que tu dis ? On parle d’un mariage, pas d’une voiture d’occasion ! Et puis, je ne comprends pas. Pourquoi tu ne veux pas lui accorder le divorce ? Le corps de la jeune femme se raidit et elle se redresse sur un coude pour le foudroyer du regard : — Qu’est-ce que tu ne comprends pas ? Tu as vu le comportement de Bruno ? Il ne demande pas, il ordonne ! « On fait ceci, on fait cela, on prend du café, il est dégueulasse ce café… » Je lui en ferai bouffer du café, moi ! Pas question que je lui obéisse ! Compris ? Je ne suis pas sa bonne ! — Mais on s’en fiche du café ! Si tu divorces, on pourrait songer à se marier, toi et moi… — J’ai dit « non » ! Elle est sur le point de se recoucher lorsqu’elle voit le visage défait de Maxime. Elle ajoute alors, sur un ton plus doux : — Ça n’a rien à voir avec toi, OK ? C’est juste que… je refuse de tout quitter là, tout de suite, sous prétexte que le grand M. de Verteuil l’exige. Et puis, tout compte fait, la meilleure chose que je puisse faire pour l’humanité, c’est d’empêcher ce macho d’épouser une autre fille ! 19

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Maxime s’approche et s’installe sur le rebord du lit avant d’ajouter : — Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ? Elle secoue la tête dans l’oreiller d’un air boudeur : — Parce que je n’aime pas y penser. Après tout ce qu’elle a fait pour chasser cette histoire de sa mémoire, Jennifer n’a pas la moindre envie d’en parler. Comment aurait-elle pu prévoir que Bruno débarquerait chez elle après tant d’années ? Elle ferme les yeux et détourne la tête pour tenter de clore la discussion, mais la voix de Maxime s’élève de nouveau, sur un ton légèrement réprobateur : — Jenny, je viens juste d’apprendre que tu es mariée ! Tu ne penses pas que j’ai le droit d’en savoir un peu plus ? Résignée, jeune femme se rassoit dans le lit, et pour en finir avec ce sujet une bonne fois pour toutes, elle lance : — Tu veux savoir ? J’avais vingt et un ans, j’étais jeune. Je suis partie en voyage pendant l’été et j’ai fait un détour par l’Espagne. J’ai loué une voiture pour longer le bord de la mer. C’est là que je l’ai rencontré. Il était beau, il possédait une sorte de royaume de l’olive et du vin. Il m’a fait visiter son village. Et je suis tombée dans ses bras, comme une idiote. Voilà. T’es content, maintenant ? — Et vous vous êtes mariés ? Comme ça ? — J’étais jeune ! se défend-elle en frappant sur la couverture. C’était la première fois que je me faisais draguer par un homme de ce genre-là. Je veux dire : quelqu’un qui avait un métier, de l’argent, qui savait ce qu’il voulait faire de sa vie. Et puis… il était tellement passionné, cultivé 20

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aussi. Il me parlait d’art, de vin et il avait une telle… Enfin, ç’a été le coup de foudre. Puis la vieille folle du village nous a dit qu’on était faits l’un pour l’autre et… Je ne sais pas… Tout est allé si vite… Deux jours après cette prédiction ridicule, ils s’étaient mariés, sans prévenir personne, dans un décor magni­­ fique et romantique à souhait : au coucher du soleil, sur le bord de la mer. Aujourd’hui encore, il lui arrive de croire qu’elle a rêvé cet instant si parfait : loin de tout, le regard d’un homme aimant, le bonheur et l’amour. Un vrai conte de fées… — Et après ? s’impatiente Maxime. — Après, rien. On a filé le parfait amour pendant quelques semaines, puis j’ai compris que j’avais fait une erreur. Après tout, j’avais une vie, ici ! Je ne pouvais quand même pas tout abandonner pour aller m’enterrer dans un village paumé. Et sa mère qui s’imaginait que j’étais là pour mettre le grappin sur son fils… La colère de Jenny monte tandis qu’elle se souvient des paroles cinglantes de Bruno concernant une éven­­ tuelle pension alimentaire. — Tout ce que je demandais, c’était la chance de terminer mes études. J’avais vingt et un ans, pas de diplôme, pas d’argent, rien ! Tu crois que je suis le genre de fille à vivre aux dépens d’un homme ? À l’époque, il était hors de question qu’elle reproduise l’histoire de sa propre mère. Sans éducation, enceinte et mariée jeune, pour se retrouver, à cinquante ans, divorcée et serveuse dans un café. 21

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— Pourquoi tu ne lui en as pas parlé ? lui demande Max. Il aurait peut-être compris… — Qu’est-ce que tu crois ? Il ne voulait rien entendre ! Il me répétait qu’on était faits l’un pour l’autre. Monsieur voulait que j’abandonne tout, que je m’occupe de la maison, du domaine, que je lui fasse des enfants… — Il devait bien mal te connaître, alors ! Je ne t’imagine pas du tout dans ce rôle-là, avoue-t-il avec un rire discret. Elle fait mine de sourire, mais revoir Bruno après toutes ces années lui laisse malgré tout un goût amer dans la bouche. — OK, ajoute-t-il en cherchant un moyen de régler la situation. Ça n’a pas marché, ça arrive, pas vrai ? Pourquoi tu ne lui accordes pas le divorce ? — Oh ! Mais je m’en fous de son divorce ! Tout ce que je veux, c’est ne plus jamais remettre les pieds là-bas ! Il n’a qu’à m’envoyer les papiers par la poste, comme tout le monde ! Elle détourne la tête, les yeux dans le vide pendant un moment, gagnée par un souvenir lointain : « Un jour, tu reviendras et tu me supplieras de te reprendre », lui avait-il dit sous le coup de la colère. Quel prétentieux ! Comment a-t-elle pu tomber amoureuse d’un être aussi imbu de lui-même ? — Qu’il aille se faire voir avec son divorce ! siff le-t-elle. — Mais c’est juste pour quelques jours ! Que veux-tu qu’il… ? 22

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Le regard glacial que Jennifer lui lance empêche Maxime de terminer sa phrase. — Je ne retournerai pas là-bas, compris ? Et main­­ tenant, laisse-moi dormir ! Mon dimanche a été suffisamment gâché comme ça ! Sans attendre, elle se recouche et jette les draps pardessus sa tête. Elle sait bien que le sommeil ne viendra plus, mais elle préfère enrager seule que partager sa colère et ses souvenirs avec Maxime.

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Chapitre 2

C’est un lundi matin comme les autres pour Jennifer Élie. Après avoir répondu à une dizaine de courriels dont l’objet mentionne inutilement le mot « urgent », puis rencontré un graphiste pour lui faire part des modifications attendues par un client, elle rejoint son associé et ami à son bureau et c’est ensemble qu’ils planifient la semaine à venir. — Alors, ce week-end ? demande Sergio en lui ser­­­ vant son troisième café de la journée. Elle a un vague haussement d’épaules et se contente de répondre : — C’était OK. Elle évite soigneusement de lui raconter comment Bruno a débarqué à son appartement, la veille. À la limite, si elle pouvait oublier jusqu’à son existence, ce serait encore mieux, mais, à défaut d’y parvenir, elle préfère se plonger dans le travail au plus vite et faire comme si cet épisode ne s’était jamais produit. 25

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Au milieu de leur réunion, un petit « bip » se fait entendre sur le haut-parleur du téléphone, suivi de la voix de la réceptionniste : — M. Campillo ? Est-ce que Mlle Élie est toujours avec vous ? — Oui, Laetitia, mais nous sommes en train de planifier la semaine et… — Vous m’en voyez désolée, mais c’est que… il y a ce monsieur à la réception qui dit… il dit être… Avant que Laetitia ne prononce le mot « mari », Jennifer a fermé les yeux et secoue la tête en grondant : — Ce n’est pas vrai ! Dites-moi que je rêve ! Sergio lève une main vers elle et lui fait signe de se calmer, mais elle est déjà debout à faire les cent pas devant son bureau. — Laetitia, quel est le nom de ce monsieur ? — Un certain… M. de Verteuil. Bruno de Verteuil. À la simple évocation de ce nom, Jennifer sent la colère revenir dans son ventre. Sans attendre, elle prend une longue inspiration et s’élance en direction de la sortie, d’un pas décidé : — Donne-moi deux minutes, je vais aller le foutre à la porte ! Son associé s’adresse alors précipitamment au téléphone : — Laetitia, accordez-moi une petite minute, voulezvous ? Avant que son interlocutrice ne réponde, Sergio met la conversation téléphonique en attente et bondit sur 26

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ses jambes pour interpeller son amie avant qu’elle n’ait quitté la pièce : — Attends, Jennifer, qu’est-ce que tu fais ? — Je viens de te le dire. Je vais le mettre dehors ! — Tu ne l’as pas vu depuis huit ans ! Tu n’es donc pas curieuse de savoir ce qu’il veut ? — Je sais très exactement ce qu’il veut ! s’emportet-elle en gesticulant comme une poupée disloquée. Alors qu’elle s’apprête à ouvrir la porte, Sergio reprend le téléphone en ne la quittant pas des yeux : — Laetitia, demandez à ce monsieur de patienter, voulez-vous ? Jenny devrait en avoir pour une petite quinzaine de minutes. — Mais qu’est-ce que tu fais ? lui demande Jenny alors qu’il repose le combiné. — Je le fais patienter. Regarde-toi : tu n’es pas en état d’aller là-bas. Tu veux vraiment faire un esclandre devant tous tes employés ? Jennifer retient son souffle. C’est plus fort qu’elle : savoir Bruno à l’intérieur de son entreprise déclenche une colère qu’elle ne parvient pas à maîtriser. Surtout après son comportement de la veille ! D’un geste autoritaire, Sergio pointe la chaise qu’elle vient de quitter : — Maintenant, reviens ici et explique-moi comment tu peux savoir ce qu’il veut. J’ai raté un épisode ou quoi ? Après avoir poussé un profond soupir, la jeune femme fait demi-tour et se laisse retomber sur la chaise devant lui, puis se met à raconter comment Bruno est arrivé chez elle à l’improviste, le dimanche matin, pour demander 27

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le divorce. Elle ne lésine pas sur les passages désagréables de leur rencontre et conclut, sur un ton ferme : — S’il croit qu’il peut débarquer dans ma vie et me demander ce qu’il veut… — Au fond, il ne te demande pas grand-chose… — Il me demande de retourner à Esclanyà ! rectifiet-elle en le fusillant du regard. Sergio ! Si quelqu’un sait ce qui s’est passé, il y a huit ans, c’est bien toi ! — Justement. Ça fait huit ans. Peut-être qu’il est temps de régler la question une bonne fois pour toutes, non ? Oublier le passé ? Elle ne répond pas, s’obligeant à garder la mâchoire serrée pour ne pas le contredire. « Oublier le passé » ? Comment ? Si Bruno s’était contenté de lui envoyer une lettre ou de lui téléphoner pour lui demander le divorce, elle y aurait songé, d’accord ! Mais qu’il débarque chez elle sans prévenir avec ce ton autoritaire d’homme à qui l’on doit tout… Pire encore : qu’il ose lui demander de retourner là-bas ! Alors ça, non ! — Les choses sont différentes, aujourd’hui, reprend Sergio en s’adossant confortablement dans son fauteuil. Il a fait des erreurs, j’en conviens… — Tu parles ! — Mais tu en as fait, toi aussi, lui rappelle-t-il en fronçant les sourcils. Écoute, Bruno veut reprendre sa liberté parce qu’il a quelqu’un d’autre dans sa vie. Et c’est aussi ton cas, tu l’as oublié ? Jennifer ne répond pas, un peu agacée de se faire rappeler à l’ordre par son ami. Devant son air pincé, 28

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Sergio ne peut s’empêcher de se demander si elle est parvenue, au fil des années, à oublier cette histoire malheureuse… — Écoute, je m’en fous de son divorce, rugit-elle en tapant du pied. S’il ne passait pas son temps à débarquer sans prévenir, aussi ! — Jen, souviens-toi que Bruno ne connaît pas toute l’histoire… Elle soupire bruyamment, cherche à retrouver son calme, mais elle sait très exactement ce qui l’angoisse et finit par poser un regard anxieux sur son ami : — Je ne peux pas retourner là-bas… Un second « bip » les avise que la réceptionniste tente de les joindre à nouveau, puis la voix de Laetitia se fait entendre : — Mademoiselle Élie ? C’est que… ce monsieur s’impatiente… Savoir que Bruno essaie de lui mettre la pression ne tarde pas à faire rejaillir la colère de Jenny : — Qu’il s’impatiente ! Je travaille, moi ! — C’est qu’il… il est… — … agaçant, oui, je sais, termine-t-elle sèchement. Écoutez, Laetitia, soit il attend, soit il prend rendez-vous. Dites-lui bien que je ne suis pas à ses ordres ! Sans attendre la réponse de son interlocutrice, elle appuie sur le bouton du téléphone pour couper la communication et lance un regard trouble en direction de Sergio : — Tu vois ? Il se croit vraiment tout permis, celui-là ! 29

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Son associé rit, amusé par l’énervement de son amie, d’autant plus qu’il sait qu’elle ne perd pas facilement contenance. Enfin, il recule son siège, se lève prestement et tapote son veston pour lisser les plis. Elle le dévisage avec un brin d’inquiétude : — Qu’est-ce que tu fais ? — Je vais aller rencontrer ce M. de Verteuil. Quand je pense que tu ne me l’as jamais présenté… Il ajoute ces derniers mots comme on fait un reproche, mais son regard reste moqueur. Elle secoue la tête, anxieuse à l’idée de quitter ce bureau : — On devrait plutôt terminer… — Arrête, tu vois bien qu’il ne te fichera pas la paix tant qu’il ne t’aura pas vue. Et pour être honnête, j’ai très envie de voir quel genre d’homme t’a passé la bague au doigt en moins de dix jours ! D’un bond, Jennifer se lève et fiche un coup de poing sur l’épaule de son ami : — Il n’a aucun mérite : j’étais stupide, à l’époque ! — Ah, Jenny ! Avec toi, il n’y a jamais de demimesure ! Un jour, cet homme est un dieu ; le lendemain, c’est le pire salaud de tous les temps… Il prononce ces mots en se frottant l’épaule et en souriant à pleines dents, posant sur elle le regard d’un père attendri. Au même instant, un des illustrateurs de l’entreprise traverse le couloir et aperçoit Jennifer dans l’ouverture laissée par la porte : — Jen ! Je viens de rencontrer ton mari ! C’est fou ! Je ne savais pas que t’étais mariée ! 30

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