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David Wellington

V a m p i r e

S t o r y  -  2

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Aude Matignon

Milady

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Milady est un label des éditions Bragelonne

Titre original : 99 Coffins, A Vampire Tale Copyright © 2007 by David Wellington © Bragelonne 2009, pour la présente traduction Illustration de couverture : Anne-Claire Payet Design intérieur : d’après la mise en page originale de Barbara Sturman ISBN : 978-2-8112-0158-6 Bragelonne – Milady 35, rue de la Bienfaisance – 75008 Paris E-mail : info@milady.fr Site Internet : http://www.milady.fr

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Pour Alex

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Premiere

partie

rmi s pa e, e h pir ro c les le va m elle e u m me . le q t et eil re ; Co ouven tom be i v s s u a u l e n bie de m t pl s de e es s elle morte ecret nce l l  E aissa st ss n lle e e e e l e R u q la ell nnaît les re d e co istoi ,E ter a P ter Wal

’h ssai d

CHESS

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1.

cette vaste vallée, cinquante mille hommes se sont D ans fait tuer ou mutiler, pensa Montrose. Le spectacle

avait dû être digne d’une scène sortie de l’enfer : les blessés étendus sur les cadavres tandis que le canon, au sommet d’une des collines, continuait à bombarder le sommet opposé. Les hennissements des chevaux, la fumée, le plus complet désespoir. Ici, le pays avait failli s’effondrer. C’était cet endroit, pourtant, qui l’avait sauvé de la ruine la plus complète. Bien entendu, tout ça s’était produit un siècle et demi auparavant. Et maintenant, en contemplant le champ de bataille de Gettysburg recouvert de rosée, Montrose ne voyait rien d’autre que les arbres, frémissant au gré du vent qui s’engouffrait entre les deux crêtes et venait tourmenter les longues herbes vertes. Le sang avait séché depuis long­ temps et on avait évacué et enterré tous les cadavres. Au loin, dans un coin de la prairie, Montrose apercevait, avec difficulté, les tentes scrupuleuse­­ment authentiques d’un groupe de participants à quelque reconsti­­tution historique. Apparemment, même les acteurs dormaient encore. Montrose se frotta le visage pour essayer de se réveiller, oubliant, pour la troisième fois de la matinée, qu’il avait encore du khôl autour des yeux, vestige de sa nuit en 9

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boîte. Jeff Montrose n’était pas du matin. Il se considérait plutôt comme une créature nocturne. Mais bon, quand vous receviez, à 6 heures du matin un dimanche, un appel du professeur John Geistdoerfer vous priant d’aller superviser un chantier-école de fouilles archéologiques en attendant son arrivée, vous faisiez de votre mieux pour vous éclaircir la voix et vous vous habil­liez en vitesse. Le professeur était la personne la plus en vue dans le monde de la recherche sur la guerre de Sécession et il comptait parmi les gens les plus influents du Gettysburg College. Pour un doctorant tel que Montrose, désireux de faire carrière à son tour, il était nécessaire d’être dans ses petits papiers. Et puisque le chantier-école était devenu quelque chose d’un peu particulier… Enfin, même le lève-tard le plus endurci pouvait faire une exception. Montrose descendit en courant entre les arbres. Une fois sur la route, il fit un signe de la main à la Buick de Geistdoerfer, qui progressait laborieusement jusqu’à lui. Le professeur se gara sur le bord de la chaussée, à l’endroit que lui indiquait Montrose. Geistdoerfer était un homme grand, aux cheveux gris ébouriffés et à la moustache soignée. Il descendit de voiture et s’engagea sur la piste, sans attendre d’écouter ce que son étudiant avait à lui dire. — Je vous ai appelé dès qu’on l’a trouvée, tenta d’expli­ ­quer Montrose en crapahutant derrière le professeur. Personne n’est encore descendu. Je m’en suis assuré. Geistdoerfer hocha la tête mais ne dit rien. Ils se hâtèrent de rejoindre le site. Son regard parcourut la tranchée de long en large. C’était une excavation gros­sière, faite par des mains inexpérimentées. Au fond, on distinguait un plancher en bois délabré, encore à moitié enseveli dans la terre noire. Les 10

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étudiants de première année qui l’avaient exhumé n’étaient là que pour valider quelques crédits supplémentaires et aucun d’entre eux n’avait choisi la spécialisation « guerre de Sécession ». Ils étaient tous debout autour de la tranchée, dans des vêtements aux couleurs variées, munis de pelles et de truelles qui pendaient à leurs bras ballants. Geistdoerfer était un professeur populaire, mais il était capable de noter sévèrement et personne ne voulait encourir son courroux. Le site avait été choisi comme chantier-école parce qu’il était censé ne présenter qu’un intérêt historique limité. C’était un ancien magasin à poudre. Un puits étroit, creusé à même la terre, au fond duquel les confédérés 1 avaient stocké des barils de poudre à canon. À la fin de la bataille, au moment de battre précipitamment en retraite, les soldats avaient fait sauter le magasin pour éviter qu’il tombe aux mains des troupes unionistes2. Geistdoerfer ne s’était pas attendu à trouver quoi que ce soit sur ce chantier, à l’exception, peut-être, d’un ou deux fragments de barils calcinés et de quelques balles Minié en plomb, identiques à celles qu’on pouvait acheter en ville dans n’importe quelle boutique de souvenirs. Au bout des premières heures de fouille, ils n’avaient toujours rien dégotté d’extraordinaire. Et puis les choses étaient devenues plus intéressantes. Marcy Jackson, une étudiante en droit criminel, était en train de fouiller au fond de la tranchée lorsqu’elle avait découvert le plancher du magasin. C’était à peu près une heure avant l’arrivée de Geistdoerfer. 1.  Dénomination des États sécessionnistes (sudistes), appliquée par contamination aux combattants sudistes eux-mêmes. (NdT ) 2.  L’Union désignait les États non sécessionnistes. Les unionistes étaient donc les nordistes. (NdT )

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Montrose fit signe à l’étudiante de s’avancer. Elle avait les mains enfoncées dans ses poches. — Marcy a donné un coup dans le plancher avec sa truelle et elle s’est dit que ça sonnait creux. Comme s’il y avait un espace en dessous, dit Montrose. Elle… euh… elle a frappé les planches deux ou trois fois et elles ont cédé. Il y a bien un espace en dessous. Sans doute un espace important. Ce qui voulait dire que le site n’était pas qu’un magasin à poudre de plus. Mais à quoi d’autre pouvait-il avoir servi ? C’était la question que tout le monde se posait. — Je voulais juste voir ce qu’il y avait là-dessous, dit Jackson. Vous avez dit en cours qu’on était censés faire preuve de curiosité. — C’est vrai. (Il l’étudia un moment.) Je vous ai aussi dit, jeune fille, qu’il était d’usage, sur un chantier de fouilles, de ne rien détruire avant qu’un des professeurs présents sur le site ait pu y jeter un coup d’œil. Montrose vit les épaules de Jackson trembler. Elle baissa les yeux sur ses chaussures. Le regard inquisiteur du professeur ne fléchit pas. — Mais vu le résultat, je crois qu’on peut laisser courir. Pour cette fois. (Il lui adressa un sourire chaleureux et encourageant .) Voulez-vous bien me montrer ce que vous avez découvert ? L’étudiante se mordit la lèvre et descendit dans la tranchée. Geistdoerfer lui emboîta le pas. Ensemble, ils examinèrent le trou qu’elle avait pratiqué dans les planches. Le professeur demanda à Montrose d’apporter des lampes torches et une échelle. Geistdoerfer descendit en premier, suivi de Montrose et de Jackson. Arrivés au 12

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fond, ils balayèrent les lieux du rayon de leurs torches sans la moindre idée de ce qu’ils allaient découvrir. Très vite, ils comprirent que le magasin avait dû être construit sur une cavité naturelle. La Pennsylvanie en comptait beaucoup, même si les cavernes les plus impor­ tantes se situaient au nord de Gettysburg. Apparemment, les confédérés en connaissaient l’existence : le plafond, à plusieurs endroits, avait été renforcé par des poutres. Des stalactites dentelées pendaient de la voûte mais on s’était efforcé de niveler le sol. Les lampes torches n’entamaient qu’à peine l’obscurité presque parfaite de la caverne, mais ils voyaient qu’elle n’était pas vide. Ils distinguèrent dans l’ombre un certain nombre de formes oblongues et basses. Des espèces de grands cageots, peut-être ? Jackson fit jouer la lumière de sa lampe sur l’un d’entre eux et émit un couinement de souris. Les deux hommes braquèrent leur torche sur son visage. Irritée, elle cligna des yeux. — Ça va. Je ne m’attendais pas à voir un cercueil. Montrose tomba à genoux près de la boîte qu’elle était en train d’examiner. Il constata qu’elle disait vrai. — Oh ! mon Dieu, murmura-t-il. Quand ils avaient découvert la caverne, il s’était ima­ ­giné qu’elle renfermait d’anciennes armes. Ou peut-être des vivres moisis depuis bien longtemps. Ou tout autre approvisionnement de première nécessité. L’idée que ça puisse être une crypte ne lui était jamais venue à l’esprit. Il se mit à tressaillir d’excitation. Tous les archéologues chevronnés rêvaient de découvrir d’anciens sites funéraires. Certes, ils s’enthousiasmaient pour des pointes de flèches en silex ou des amas de déchets domestiques, mais s’ils avaient choisi d’entrer dans le métier, c’était avant tout 13

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parce qu’ils rêvaient de découvrir un autre Toutankhamon ou une autre armée enterrée de soldats en terre cuite. Il agita sa torche au hasard pour éclairer les autres caisses, et constata qu’elles étaient toutes identiques. De longues formes octogonales. C’était des cercueils communs, en bois, avec des couvercles tout simples montés sur des charnières rouillées. Il passa mentalement en revue les possibilités. À l’inté­ rieur, il y aurait sûrement des ossements. Ce qui serait déjà d’un grand intérêt. Mais peut-être y aurait-il également des restes de vêtements ? Des bijoux datant de la guerre de Sécession ? Il y avait tellement de choses à faire, tellement de catalogage et d’inventorisation. Il fallait carroyer toute la caverne et établir la topographie… Le fil de sa pensée fut instantanément rompu lorsque Jackson se pencha sur le cercueil le plus proche pour en soulever le couvercle. — Eh ! Ne touchez pas à…, hurla-t-il. (Mais elle l’avait déjà ouvert.) Jeune fille, soupira le professeur. Mais il se contenta de secouer la tête. Montrose s’appro­­cha pour jeter un coup d’œil. Comment aurait­­­il pu s’abstenir de le faire ? À l’intérieur du cercueil reposait un squelette en parfait état de conservation. Tous les os étaient intacts. Pourtant, très curieusement, ils étaient également complètement dépourvus de chair. Même au bout de cent quarante ans, on aurait pu s’attendre à trouver des restes de cheveux ou de peau déshydratée. Mais ils étaient aussi nets que des spécimens de musée. Ce qui était plus surprenant encore, c’était la déformation du crâne. La mâchoire était plus large que la normale. Et elle contenait plus de dents que la normale. Beaucoup 14

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plus de dents. Parmi elles, aucune molaire ni prémolaire. C’était des dents triangulaires, à l’apparence vicieuse, légèrement translucides. Comme des dents de requin. Ces dents rappelaient quelque chose à Montrose, mais il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. Apparemment, Geistdoerfer avait une meilleure mémoire. Montrose sentait, à côté de lui, le corps du profes­­seur se rigidifier. — Mademoiselle Jackson, je vais vous demander de nous laisser maintenant, dit-il. Ce n’est plus un site adéquat pour des étudiants de première année. En fait, monsieur Montrose, pourriez-vous être assez aimable pour sortir et renvoyer tous les étudiants chez eux ? — Bien sûr, dit Montrose. Il reconduisit Jackson à l’échelle et fit ce que le profes­ ­seur lui avait demandé. Certains étudiants grommelèrent. D’autres avaient des questions auxquelles il ne pouvait pas répondre. Il leur promit de tout leur expliquer lors du prochain cours. Une fois qu’ils furent tous partis, il redescendit l’échelle en vitesse, brûlant de se mettre au travail. Ce qui l’attendait en bas n’avait aucun sens. Le professeur était à genoux au chevet du cercueil. Il avait quelque chose dans la main. Un objet noir de la taille de son poing. Il le posa avec précaution au fond de la cage thoracique du squelette, très délicatement, puis se redressa, comme pris sur le fait. Jeff voulut lui demander ce qui se passait mais le professeur leva une main pour le faire taire. — Je vous serais reconnaissant de rentrer également chez vous, Jeff. J’aimerais rester seul un moment avec cette découverte. 15

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— Vous n’avez pas besoin qu’on vous aide à cataloguer tout ça ? demanda Montrose. Les yeux du professeur brillaient intensément dans le rayon de la torche. Ce simple regard permit à Montrose de connaître la réponse à sa question. — Ouais, bien sûr, dit l’étudiant. On se voit plus tard alors. Geistdoerfer s’était déjà replongé dans la contemplation du cercueil. Il ne répondit pas.

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2.

La dernière fois que je vis le général Hancock, c’était en 1886 sur l’Île des Gouverneurs, dans le port de New York. Sa santé était alors défaillante et il se trouvait fort diminué pour exercer ses fonctions de commandant en chef de la division « Atlantic ». J’attendis plusieurs heures dans l’antichambre de son bureau. Il faisait froid et il n’y avait qu’un maigre poêle pour me réchauffer. Quand il entra, je vis qu’il marchait avec grande difficulté. Malgré la douleur, il me congratula chaleureusement, comme il était d’usage entre nous. Nous avions quelques menues affaires à régler. En dernier lieu, cette liasse de documents que j’avais compilés pour rendre compte de ma mission à Gettysburg, en juillet 1863. — Je crois qu’on devrait les brûler, me dit le général sans même y jeter un regard. Ses yeux étaient rivés sur mon visage. Aussi clairs et perçants que dans mon souvenir, lors du troisième jour des combats. La douleur n’avait en rien affecté sa vive intelligence et sa détermination. — Ces papiers n’offrent rien d’autre à la postérité qu’une terreur morale. Les publier aujourd’hui détrui­ ­rait nombre de carrières pourtant brillantes. Quel intérêt avons-nous à remuer de vieux souvenirs ? 17

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Nul ne contredisait un homme de l’autorité de Winfield Scott Hancock. Je me penchai sur les papiers et les rangeai de nouveau dans ma sacoche. Il se retourna pour prendre une tasse de thé, qui fumait dans la pièce glacée. — Et pour les soldats ? demandai-je. Il s’agit de vétérans. Ils l’étaient tous. Sa réponse fut immédiate. — Ils sont morts, monsieur, me dit-il en posant son pied sur le poêle. Et il vaut mieux pour eux qu’ils le restent. (Sa voix se fit plus caverneuse. Il ajouta :) Et pour notre conscience religieuse qui plus est. Une semaine plus tard, on le ramenait en Pennsylvanie, où il fut enseveli. Il mourut d’une très ancienne blessure, qui n’avait jamais guéri. Notes du colonel William Pittenger.

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3.

voiture banalisée était camouflée derrière une L arangée d’arbres, à quelque cent mètres à peine de

la grange. Ça faisait une éternité que Caxton observait cette même grange. Un simple amas désordonné de planches en bois rongées par les intempéries, percé çà et là d’une fenêtre brisée. La grange avait l’air d’être abandonnée, voire condamnée. Mais Caxton savait qu’elle était remplie à craquer. Par les quinze membres de la famille Godwin, dont chacun avait un casier judi­ ciaire. À sa connaissance, ils étaient tous endormis. Un écureuil gris crapahuta le long d’une gouttière et elle faillit sauter de son siège. Elle reprit son sang-froid et gribouilla quelques notes sur son carnet à spirales. « 29 Sept. 2004. Suite de la surveillance du domicile des Godwin près de Lairdsville, Pennsylvanie. » C’est tout, se dit-elle. Le jour de l’assaut était enfin arrivé. Elle leva les yeux. L’horloge du tableau de bord clignota et afficha 5 h 47. Elle prit note. — Je compte cinq véhicules devant la grange, dit le caporal Painter. Ils sont tous là : toute la famille est là-­dedans. On va pouvoir cueillir tout le monde en une seule rafle. Caxton était un agent débutant en matière d’affaires criminelles. On l’avait donc mise en équipe avec un 19

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policier plus expérimenté. Painter faisait ça depuis des années. Il sirotait un café glacé et regardait à travers le pare-brise en plissant les yeux. — C’est la première fois que tu goûtes vraiment au boulot de flic, pas vrai ? — On peut dire ça comme ça, répondit-elle. Dans une autre vie, elle avait travaillé sur une sorte d’enquête. Pour sauver sa peau, elle avait dû se battre contre des vampires largement plus dangereux que tous les malfrats que Painter avait traqués au cours de sa carrière. Cette affaire de vampires lui avait valu une promotion mais elle n’apparaissait nulle part dans son dossier. Ça faisait presque une année entière qu’elle était passée de la patrouille routière à la crimi­­nelle. Pendant cette période, elle avait suivi des cours interminables à l’école de police, à Hershey, elle avait réussi les écrits et les oraux, elle avait subi le détec­­­teur de men­­­songes et l’enquête de voisi­­nage, elle avait passé des examens complets d’aptitude médi­cale, psychologique et phy­sique, y compris un test d’urine pour le dépistage de drogues. Et on avait enfin daigné l’autoriser à prendre part à une véritable enquête de terrain. C’est alors qu’avait commencé la partie la plus difficile : le travail. Depuis deux mois, elle faisait des journées de douze heures en voiture, à surveiller la grange qu’ils soupçonnaient de recéler le plus grand labo de méthamphétamine 1 de tout l’État. Elle n’avait pas encore bouclé le moindre suspect. Elle 1.  La méthamphétamine, appelée « meth » ou « crystal » aux États-Unis est une drogue de synthèse supplantant désormais la cocaïne et l’héroïne en Amérique du Nord. (NdT )

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n’avait pas trouvé un seul indice, ni interrogé personne d’important. Ce raid allait démontrer si oui ou non elle était taillée pour les enquêtes criminelles : elle vou­lait tout faire à la perfection. — OK. Alors un tuyau : pas la peine d’écrire l’heure toutes les cinq minutes s’il ne se passe rien. Il sourit et agita sa tasse de café en direction du carnet de Caxton. Elle lui rendit son sourire et fourra son carnet dans sa poche. Elle ne quittait pas la grange des yeux. Elle voulait dire quelque chose de drôle, quelque chose qui ferait penser à Painter qu’elle était des leurs. Mais elle n’avait encore rien trouvé lorsque la radio de la voiture se mit en marche, transmettant la voix du capitaine Horace, leur supérieur. « Appel à toutes les voitures. Le mandat vient de nous être transmis. Les pompiers et la sécurité civile sont en position. Toutes les voitures sont sur les lieux. On va leur s’couer les puces ! » Le corps de Caxton fut parcouru d’une montée d’adrénaline. Le moment était venu. Painter tourna la clé dans le contact et passa la première. Ils s’ébrouèrent, s’engagèrent sur la route et bifur­­quèrent, dans un crissement de pneus, sur le terreplein non goudronné qui s’étendait devant la grange. Les autres voitures, jusque-là camouflées dans les bois, firent irruption de tous côtés, déchargeant sur le gravier des flics en tenue d’assaut. Deux policiers d’État passèrent à côté d’elle avec un bélier : une longueur de tuyau en PVC rempli de ciment, capable de tout défoncer, même une porte blindée. Un autre policier se précipita à la porte pour frapper et s’annoncer. Il fallait 21

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donner l’avertissement prévu par la loi avant d’enva­ ­­hir les lieux comme spécifié dans le mandat. Tout le monde portait masque à gaz et tenue d’assaut. Caxton saisit le masque à gaz pendu à sa ceinture et le plaça sur son visage. Les laboratoires de méthamphétamine produisaient à la chaîne un cer­­tain nombre de produits chimiques particulièrement virulents, en particulier de la phosphine, un gaz capable de vous tuer en quelques secondes. Elle avait du mal à voir à travers le hublot mais elle se précipita quand même en avant, sortit son arme et la maintint à hauteur de sa hanche. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Tout arrivait tellement vite. — Équipe un à gauche. Équipe deux avec moi. Bougez­­vous, hurla le capitaine Horace, qui venait d’appa­­­raître derrière elle. Équipe trois ! (C’était son équipe.) Prenez de la distance. Équipe trois ! En arrière, en… Baissez-vous ! Une fenêtre s’était ouverte au premier étage de la grange. Un homme à la tête rasée et au visage couvert de plaies se pencha à l’extérieur et se mit à leur tirer dessus avec un fusil de chasse. Putain, pensa-t-elle, ils étaient censés être en train de dormir. Elle se précipita en avant pour se réfugier sous le porche de la grange. Un porche étroit mais couvert, qui lui permettrait de se mettre à l’abri. — Vous ! en arrière, hurla Horace. Les balles criblèrent le gravier et heurtèrent le capot de sa voiture. Ce fut comme s’il était fracassé par un marteau. — Caxton ! en arrière ! En vingt-sept ans, c’était la première fois qu’on lui hurlait dessus. Son cerveau cessa de fonctionner et ses 22

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glandes surrénales lui injectèrent de l’adrénaline dans les veines. Une vive brûlure lui parcourut les reins. Elle essaya de réfléchir. Il fallait qu’elle suive cet ordre. Elle voulut tourner les talons pour se replier. Mais les voitures étaient si loin. Elle était complètement à découvert et le porche était si près… Sans crier gare, une balle à haute vélocité percuta son sternum et la fit basculer en arrière. Sa vision se voila d’un film rouge, puis noir. Mais ça ne dura qu’un instant. Le sol, recouvert de graviers, était fuyant : elle dérapa et sa tête heurta le sol en retentissant lourdement. Elle n’entendait plus rien. Elle avait l’impression que son corps n’était plus qu’une gigantesque cloche qu’on venait de sonner. Des mains gantées lui attrapèrent les chevilles et la tirèrent vers l’arrière, loin de la grange. Ses jambes brim­ba­laient dans tous les sens. Elle ne sentait plus son bras gauche. Elle vit des visages se pencher sur le sien. Des visages casqués, couverts de masques à gaz. Elle entendit un bourdonnement qui se révéla, au bout d’un moment, être une voix humaine s’enquérant de savoir si elle était encore en vie. — Le gilet, dit Caxton. Le gilet pare-balles a tout pris. Des mains se précipitèrent sur sa poitrine et s’affai­ rèrent à tirer violemment sur ses sangles. Quelqu’un retira la balle, qui n’était plus qu’un morceau de métal brillant et distordu. Quelqu’un d’autre lui enleva son casque. Elle se débattait pour repousser toutes ces mains. — Ça va ! Je vais bien ! ne cessait-elle de répéter. 23

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Elle entendait déjà un peu mieux. Elle entendait le braillement irrégulier des carabines de chasse et les répliques plus cadencées des armes automatiques leur donnant la pareille. — Sortez-la de ce merdier ! hurla le capitaine. — Non, je vais bien ! répliqua-t-elle en hurlant aussi fort que lui. Son corps la suppliait d’aller de l’avant. Tu n’es pas si fragile que tu crois, lui disait-il, répétant les mots qu’un ancien collègue lui avait dits autrefois. Mais ils s’obsti­ naient à l’empêcher de se lever. Ils continuaient, malgré ses protestations, à la tirer en arrière. — Putain, mais il s’est passé quoi, là ? demanda un policier en se plaquant contre la portière d’une voiture. (Il se pencha un peu en avant, se risquant à découvert, mais se replia aussitôt : une rafale de carabine vint mordre le gravier qui se trouvait à ses pieds.) Ils étaient censés être tous en train de dormir ! Le capitaine Horace arracha son masque à gaz et grimaça en direction de la grange. — J’imagine qu’ils se shootent avec leur propre daube. Les accros à la meth se lèvent plus tôt que nous autres. Des mains attrapèrent Caxton, la hissèrent en posi­ ­tion assise et l’aidèrent à s’appuyer contre la portière d’une voiture. Elle ne voyait rien à travers son masque. Elle ne pouvait pas respirer. — Laissez-moi me lever ! hurla-t-elle. Je peux encore tirer ! — Restez au sol, hurla Horace en lui appuyant vio­ lem­­ment sur l’épaule pour la faire fléchir. Je n’ai pas le temps pour ces conneries. Je vous ai donné un ordre. 24

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Vous n’avez déjà pas suivi le dernier. Je ne vous laisserai pas faire ça deux fois. Vous allez rester ici. Vous allez rester au sol. Et vous n’allez pas vous mettre dans nos pattes ! Pigé ? Caxton avait envie de protester mais elle savait que son avis n’intéressait personne. — Oui, monsieur, dit-elle. Il hocha la tête, se releva et s’élança à l’arrière d’une autre voiture. Elle retira laborieusement son masque à gaz, le jeta à côté d’elle sur le gravier et s’installa plus confortablement. Le temps que la fusillade prenne fin et que le dernier suspect soit coffré, quelques heures s’étaient écoulées. Ce ne fut alors qu’un défilé de policiers qui sortaient un à un du bâtiment, les bras chargés des bribes du laboratoire de meth, préalablement enveloppées dans du plastique et marquées d’étiquettes « danger biologique ». Caxton devait se contenter de les regarder. Des ambulances vinrent évacuer les blessés et on finit par envoyer un agent paramédical lui ausculter la poitrine, comme si on y avait pensé après coup. Il retira son gilet pare-balles et ouvrit sa chemise. Après un simple coup d’œil, il lui tendit un sac de glace en lui disant qu’elle allait bien. Au moment où on la revoyait chez elle, le caporal Painter vint prendre de ses nouvelles. — Tu as raté la partie la plus fun, dit-il en souriant. Il se pencha et tendit la main pour l’aider à se remettre debout. En se relevant, elle entendit sa cage thora­­cique émettre un petit grincement. Mais elle savait qu’elle allait bien. — T’avais pas signé pour ça. Je me trompe ? demanda­t-il. 25

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Elle secoua la tête. — Je rentre chez moi, lui dit-elle. (Elle extirpa le calepin de son pantalon et le lança à Painter.) Tiens. Tu n’as qu’à écrire le rapport.

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