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Tour à tour scénariste de bande dessinée, auteur de romans jeunesse, de Fantasy et de thriller, Gabriel Katz a aussi été la plume d’auteurs de renom. Il obtient, en 2013, le prix des Imaginales pour sa série Le Puits des Mémoires, puis le prix des Halliénnales 2014 pour son roman La Maîtresse de guerre. Dès lors, son nom est connu de tous comme l’une des valeurs sûres de la Fantasy française. Avec Le Serment de l’orage, Gabriel met son talent au service d’une toute nouvelle trilogie de Fantasy mêlant aventure, humour et sombre malédiction.

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Du même auteur, aux éditions Bragelonne : Le Serment de l’orage – livre 1 Chez d’autres éditeurs : Le Puits des Mémoires : 1. La Traque 2. Le Fils de la Lune 3. Les Terres de cristal La Maîtresse de guerre Aeternia : 1. La Marche du prophète 2. L’Envers du monde La Part des ombres – tome 1 La Part des ombres – tome 2

Ce livre est également disponible au format numérique

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Gabriel Katz

LE SER MENT DE L’OR AGE Li v r e 1

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Big Bang est une collection des éditions Bragelonne

© Bragelonne 2019 ISBN : 978-2-36231-579-4 Bragelonne 60-62, rue d’Hauteville – 75010 Paris E-mail : info@bragelonne.fr Site Internet : www.bragelonne.fr

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À ceux qui jouent leur destin sur un coup de dés.

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I

ls étaient sept. Sept chevaliers sous un ciel d’orage, leurs boucliers luisant sous l’averse, leurs capes cla­­ quant dans la bourrasque. Un éclair déchira le ciel, illuminant la scène comme en plein jour, distordant leurs ombres sur le sol détrempé. Un cheval se cabra dans un hennissement, mais son cavalier le maîtrisa d’une main de fer. Au pied de la falaise, la mer rugissait sous le vent. Trempé jusqu’aux os, le petit berger se tapit dans le buis­­­ son où il avait trouvé refuge. Il retint son souffle comme si ces hommes pouvaient l’entendre, à quelques mètres de là, sous leurs heaumes de métal. Une peur irraisonnée le tenaillait. Ces chevaliers sans suite, sans écuyers et sans bannières étaient comme des fantômes, revenus d’entre les morts pour célébrer la tempête. En cercle, silencieux, immobiles, ils attendaient. Puis l’un d’eux prit la parole. Il n’avait pas de visage, juste un heaume cabossé ruisselant sous la pluie. Et un surcot noir sur une cotte de mailles, des gantelets de fer, une lourde épée bâtarde. Sa voix résonna, caverneuse, étouffée par le casque et les rafales de vent. Il parla longtemps, par phrases 7

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hachées et sèches, tandis que la pluie s’intensifiait. Le petit berger ne put distinguer un mot, mais il vit les lames sortir de leur fourreau, et étinceler à la lueur d’un éclair. Dans un fracas de tonnerre, les sept hommes tendirent leurs épées et les pointes se rejoignirent. Ils prêtaient serment. Au creux du buisson, il écarquilla les yeux. Il ne sentait plus le froid, la piqûre des épines, ni ses vêtements trempés de pluie. Il ne songeait même plus à la bête égarée qu’il traquait depuis des heures. Peu importait que le mouton se soit écrasé au pied des falaises, ou que les loups l’aient taillé en pièces, à cette heure il aurait donné cher pour être assis au coin du feu, bien à l’abri dans sa chaumière. Du plus profond de son être, il se mit à prier. Les chevaliers rengainèrent leurs épées et demeurèrent un moment face à face, sans un mot, sans un geste. La nuit érodait les contours, les silhouettes se fondaient dans l’orage. On aurait cru des statues de pierre, des idoles païennes… Sans les chevaux qui piétinaient nerveusement, le petit berger aurait juré que son imagination le trompait, qu’il ne s’agissait que d’arbres décharnés dans la tempête. Mais ils s’animèrent à nouveau, firent avancer leurs montures, et l’un d’entre eux retira son manteau détrempé pour le jeter en travers de sa selle. L’homme au surcot noir se tourna vers la mer, le regard à l’horizon, comme s’il pouvait voir quelque chose dans la nuit balayée par les vents. Et il resta là, sans se retourner, tandis que les autres se quittaient en silence, laissant derrière eux les flots déchaînés. Le petit berger s’enfonça dans les ronces comme pour rentrer sous terre. Les cavaliers passaient si près qu’il pou­­­ vait sentir l’odeur des chevaux, de la laine mouillée, du cuir et de la rouille. Il ferma les yeux et crispa ses mâchoires, 8

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craignant presque d’être trahi par les battements de son cœur. Puis ce fut le bruit des sabots dans la terre humide, et la curiosité l’emporta sur la peur : rouvrant les yeux malgré lui, il vit distinctement les fantômes. En tendant la main, il aurait pu les toucher. Aucun ne portait de couleurs, et les écus qui pendaient à leur selle étaient retournés, dissimulant leurs armoiries. Qui étaient-ils ? Ils n’avaient rien en commun… L’un d’eux portait une cotte de mailles reprisée, et son heaume, un simple tube barré d’une fente, était cabossé comme un vieux chaudron. C’était à l’évidence un de ces chevaliers sans terre et sans fortune, qui louaient leurs épées au service des nantis… Un autre arborait une armure de guerre aux jointures parfaites, des gantelets de fer, un magnifique heaume à panache ; il chevauchait un destrier blanc qui valait sans doute à lui seul le prix d’un manoir. Et celui qui fermait la marche, avec sa cape de fourrure sombre, avait des airs d’hérétique : à son cou pendait une de ces amulettes ancestrales que l’Église avait bannies depuis longtemps de ces régions civilisées, un pendentif d’os et de plumes, comme on en trouvait jadis au fronton des mai­­­ sons paysannes. Les autres n’étaient que des silhouettes. Il attendit un long moment que les cavaliers dispa­­­ raissent dans la nuit. Ce fut alors qu’il s’aperçut que l’homme au surcot noir n’était plus au bord de la falaise. Il s’était volatilisé. Le petit berger aurait pu jurer qu’il n’avait pas pris la route avec les autres… Un sentiment de panique s’empara de lui, son cœur se remit à battre à tout rompre. Il ne savait rien, il n’était personne, mais son instinct le pressait de fuir sans se retourner et d’oublier ce qu’il avait vu. 9

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Il hésita une seconde, sentant ses genoux trembler. Puis, rassemblant ce qui lui restait de courage, il se recommanda à la Vierge, se leva fébrilement et se dégagea des ronces. Mais son sang se glaça. Face à lui se tenait le dernier fan­­­ tôme de l’orage, ruisselant d’eau, tirant lentement son épée du fourreau. Il paraissait immense, et sa cape, gonflée sous le vent, lui dessinait une grande aile noire. La chaleur de son corps sous la pluie glacée dégageait des volutes de vapeur, on aurait cru qu’il brûlait de l’intérieur. Foudroyé par la terreur, le petit berger resta paralysé comme un lapin devant un renard. Il chercha le regard du chevalier, mais la visière était vide et sombre. La lame se leva dans un roulement de tonnerre, et le petit berger ferma les yeux.

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Chapitre premier

– P

ommes d’amour  ! Bâtonnets au miel  ! Pommes d’amour ! Il y avait aussi des feuilletés au miel et à la cannelle, des dragées, des noisettes enrobées de caramel. — Combien ? — Une livre. — Une livre ! Le vendeur eut un sourire narquois. Devant lui se tenait un jeune chevalier, modestement vêtu, qui rempochait sa bourse avec humeur. — C’est du vol ! — On voit que messire n’a pas l’habitude des grands tournois. Le chevalier haussa les épaules et s’éloigna. C’était un gaillard de vingt ans, bien fait de sa personne, dont les épaules bien bâties trahissaient une solide formation aux armes. Il n’était pas très grand, mais sa démarche décidée et la noblesse de son allure compensaient. Ses yeux verts, ses taches de rousseur, ses cheveux clairs ramenés en catogan avaient toujours fait frétiller les petites paysannes. Et depuis 11

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qu’il portait le haubert de chevalier, les nobles dames ellesmêmes lui lançaient des œillades à la dérobée. Il s’appelait Morgien Blackhill. — Ça se voit tant que ça, fit une voix derrière lui. — Quoi donc ? — Que messire n’a pas l’habitude des tournois. — Tu sais ce qu’il te dit, messire ? Morgien foudroya du regard son compagnon, qui riait sous cape. Il ne connaissait que trop cette insupportable tendance à tout tourner en dérision… Cynon Bradwen était comme son frère, ils avaient été élevés ensemble, ils avaient partagé les mêmes jeux, les mêmes filles, ils avaient eu les mêmes maîtres. Ils avaient appris ensemble à monter à cheval, à manier l’épée et la lance, ils avaient souffert tous les deux sur le latin qu’ils baragouinaient sans talent. Cynon pourtant n’était pas noble, et si un miracle n’avait changé sa vie, il aurait gardé des chèvres ou poussé la charrue dans la terre jusqu’à sa mort. Son père, « Bradwen le vieux », était un laboureur, un serf dont la terre et la chaumière appartenaient à lord Blackhill, le père de Morgien. Aux temps où le pape avait appelé à la croisade, il avait pris les armes et accompagné son seigneur en Terre sainte, où il s’était distingué par sa bravoure. On disait qu’il avait abattu tant d’infidèles qu’on avait renoncé à les compter, et sauvé lord Blackhill d’une mort certaine. Personne ne sut jamais vraiment ce qui s’était passé dans le désert au bout du monde, mais à son retour, Bradwen eut le privilège de voir son fils accueilli au château et élevé comme un petit page. Cynon aussi avait vingt ans, mais la nature l’ayant doté d’un impressionnant physique de bûcheron, il en paraissait 12

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cinq de plus. De haute stature, il était lourd, fort, et même s’il montrait déjà quelques signes d’embonpoint, il faisait son effet dans sa tenue de chevalier. Il avait le cheveu et les yeux noirs, la peau mate, et les joues bien rebondies de l’amateur de bonne chère. Ses traits étaient aussi épais que ceux de Morgien étaient fins, mais son regard luisait de malice, et l’on sentait en lui l’ambition de ceux qui, sortis du ruisseau, entendent bien ne jamais y retourner. — Une livre pour deux pommes et un peu de caramel, maugréa Morgien. Il m’a pris pour qui ? Le prince de Galles ? — Ça m’étonnerait ! C’était peu probable en effet. Il était facile, pour qui­­ conque connaissait un peu son affaire, de déterminer l’origine et surtout les moyens d’un chevalier, rien qu’en observant son équipement. Morgien et Cynon portaient des hauberts en cuir renforcé, armures peu coûteuses qui montraient les limites de leur bourse. Leurs écus cabossés avaient dû servir deux générations de combattants avant d’être repeints à leurs couleurs, leurs chausses étaient gros­­ sières et élimées, et leurs heaumes sans cimiers, sans plumes et sans visière, rouillaient aux jointures. Seule l’épée de Morgien, son épée de famille, semblait venir d’un autre monde. C’était une belle lame à garde ouvragée, au pommeau orné d’une pierre de jade, une arme de haute noblesse qui avait été offerte à lord Blackhill par le roi lui-même, à son retour de croisade. Sa lame portait l’inscription « Honneur » en lettres gothiques, et son fourreau couleur de sang avait été spécialement commandé à un maître artisan de Loendinium, qui avait reproduit, au fer rouge sur le cuir, les armoiries des Blackhill. Trois arbres blancs sur fond écarlate. 13

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Morgien portait naturellement les couleurs de son père, barrées d’un trait signifiant qu’il était le fils aîné. Des armes dont il n’était pas peu fier, mais qu’objectivement personne ne connaissait. Blackhill était un petit fief enclavé entre deux baronnies, composé en tout et pour tout d’un manoir fortifié et de trois villages. C’était une bonne terre, grasse et fertile, donnant du grain et de l’orge, et la petite forêt domaniale regorgeait de gibier. Mais il suffisait de s’éloigner de dix lieues pour que déjà, plus personne n’ait entendu parler du seigneur aux Trois arbres. Quant à Cynon, il avait choisi ses propres couleurs, puisqu’il était le premier Bradwen à être autorisé à en porter. Refusant d’écouter l’héraldiste qui lui conseillait de dissimuler ses origines paysannes, il avait opté pour une épée et une fourche croisées, noires sur fond or. Le mes­­­­ sage était clair. Tout comme sa devise : « De la terre naît le fer. » — Allez, viens, lança Cynon en prenant son compagnon par les épaules. On s’en fout de ces pommes ! Il peut bien les vendre 100 livres si ça l’amuse, la seule chose qui compte, c’est de nous faire remarquer au tournoi. — Tu n’as pas tort. — D’ailleurs tu sais quoi ? Remportons ne serait-ce que trois joutes et cet imbécile viendra nous les offrir, ses pommes – que dis-je, il nous paiera pour les prendre ! — C’est pas encore gagné. — Allons donc ! Moi encore, je ne suis pas le roi de la joute, mais toi… — Tu n’es pas le roi de la joute, mais tu es imbattable à la mêlée. 14

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— Eh bien voilà. Moi je les écrase au corps à corps, toi tu les massacres à la joute, à nous deux je ne vois pas qui pourrait nous résister. Il y croyait presque. Pourtant le tournoi ne man­­­­querait pas de concurrents. Le Tirocinium, tournoi des débutants, se tenait une fois l’an en la bonne ville de Creed. On y accourait de toute l’Anglia, parfois même du Continent ou de Haute-Flandre. Seuls y étaient admis les jeunes chevaliers débutants, n’ayant encore jamais brisé une lance en public. C’était le meilleur moyen pour un bleu de se faire remarquer par un puissant seigneur, ou pour un fils de nanti de faire son apparition « dans le monde ». Car la fine fleur de la noblesse venait assister à ce tournoi atypique, l’une des grandes attractions de la saison des joutes. Morgien se retourna sur un groupe de jeunes filles, qui gloussaient au passage des chevaliers. — Je sens que j’aime déjà cette ville, moi ! Il leur adressa son plus beau sourire, accoutumé depuis longtemps à son effet dévastateur. Mais elles se détournèrent aussitôt vers un cavalier qui passait, le menton haut, sans leur jeter le moindre regard. Le nez cassé, le cheveu ras, il n’était pourtant pas bien avenant, mais son armure étincelait et son panache de plumes blanches attirait l’œil à cent mètres. L’épée à sa selle était garnie d’un énorme rubis, et les bagues qu’il portait sur des gants de cuir gris auraient sans doute suffi à racheter le château de Blackhill. Morgien grimaça en déchiffrant ses couleurs. — Le troisième fils du duc de Wedfall. — Marchons derrière lui, il laissera peut-être tomber quelques pièces, ricana Cynon. 15

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— Tu riras moins si tu tombes sur lui au tournoi. Il paraît que son père a fait venir pour le former les plus grands tournoyeurs du royaume, et même le Continental qui a gagné le grand tournoi de Loendinium cinq fois d’affilée. Comment il s’appelait, déjà ? — Jehan de Retz. — En tout cas, ça fait un moment qu’il se fait désirer, lui ! Ce n’était pas l’année dernière qu’ils avaient annoncé sa première apparition en tournoi ? Cynon regarda s’éloigner le jeune chevalier au crâne rasé, en haussant les épaules. — Je ne sais plus. L’année dernière ou l’année d’avant. De toute façon on va lui botter le cul. Le cadet des Wedfall disparut bientôt dans la foule qui se pressait près des tribunes, où des terrassiers affairés mettaient la dernière main aux cathèdres des seigneurs. Au pied des remparts de Creed, l’aire de tournoi était comme une petite ville, fourmillant d’activité depuis plusieurs jours déjà. Les champs de joute, barrés par des cordes tendues, étaient interdits au public, mais on se bousculait pour les voir. Plus qu’un jour avant les premiers combats ! Les places privilégiées se négociaient à prix d’or, même les plus inattendues : on payait plusieurs livres le privilège de se glisser sous la tribune d’honneur, profitant ainsi de la meilleure vue sur la lice… et sur les jambes des chevaux. Pour les moins riches, ou les moins débrouillards, il faudrait jouer des coudes dans la populace, et se contorsionner pour apercevoir les jouteurs. Car le Tirocinium attirait plus de curieux que la foire de la Saint-Jean : citadins, paysans, artisans, bourgeois en habit du dimanche, prêtres, soldats, chevaliers, palefreniers… Sans parler des coupe-bourses, 16

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des mendiants, des bateleurs et des escrocs, qui disaient la bonne aventure à des commères sans cervelle, et leur promettaient le grand amour tandis qu’un complice les allégeait de leur fortune. On vendait des friandises, du vin parfumé au clou de girofle, de petits pâtés de viande, de la bière, de l’hydromel, des porte-bonheur, des médailles pieuses en mauvais métal, et même des morceaux d’étoffe aux couleurs des champions fortunés, que l’on nouait en évidence pour marquer son soutien. Mais la plus grande attraction était le muret sur lequel étaient exposés les écus des jouteurs. C’était une longue ligne de boucliers peints aux couleurs de leurs propriétaires, qu’un œil exercé reconnaissait au premier regard. On savait ainsi qui participerait au tournoi, information amusante pour le public, vitale pour les jouteurs. Dans le circuit des grands tournois, il n’était pas rare qu’un chevalier ayant parcouru vingt lieues pour entrer en lice renonce à combattre à la vue de certaines couleurs… Car les profes­­­­­­sionnels connaissaient le milieu, ils savaient jauger les risques : quiconque entrait en joute contre Galford de Creed ou John Abbott était assuré de perdre. Par bonheur, le Tirocinium dispensait les vaincus de payer rançon ; chacun pouvait librement repartir avec son cheval et son armure. Sans cela, Morgien Blackhill et Cynon Bradwen n’auraient jamais risqué l’aventure : un chevalier trop pauvre pour racheter ses biens abandonnait son haubert et sa monture au vainqueur. Commençait alors une longue déchéance ; tel un vulgaire mercenaire, contraint de brader ses services au hasard des guerres féodales, il pouvait mettre des années à s’armer à nouveau. Le héraut d’armes toisa les deux jeunes hommes. 17

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— C’est pour participer au tournoi ? fit-il sèchement. — Non, c’est pour dîner, répondit Cynon avec un sourire frondeur. Vous avez de la soupe ? Morgien lui jeta un regard noir. Un tournoi était le dernier endroit où se faire des ennemis, c’était là que se cons­­­­­truisaient les réputations. Et il entendait faire la sienne. Son père lui avait transmis l’idéal du chevalier des temps anciens, un modèle de courage, de droiture et de probité, qui appartenait plus à la légende qu’au triste monde où l’argent et l’ambition étaient devenus loi. — Très drôle. Je suppose que vous vous êtes inscrits au registre ? — Absolument, répondit Morgien, prenant Cynon de vitesse. — Allez mettre vos écus dans l’alignement des autres, tout là-bas. Il fronça les sourcils, ne reconnaissant pas les couleurs des deux hommes. — Et vous êtes ? demanda-t-il. — Sire Morgien Blackhill, et voici mon compagnon, sire Cynon Bradwen. — Ah, fit le héraut en pinçant les lèvres. Ils remontèrent d’un pas vif la file des boucliers, faisant mine de ne pas s’y intéresser. Car plus encore qu’un fils de baron, un chevalier sans fortune se devait de porter le menton haut, feignant de ne voir dans l’adversité qu’un moyen de prouver sa bravoure. Au fond d’eux, les deux jeunes hommes, issus de leur paisible campagne, sentaient monter l’angoisse de la première confrontation. Observant les écus du coin de l’œil, ils échangèrent quelques mots à voix basse. 18

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— Duché de Wedfall, duché de Sandford, comté de Trent… Et regarde, un bâtard du Dauphin du Continent ! — Il y a aussi une grosse poule, ricana Cynon en montrant un écu sur lequel était représenté un oiseau mal peint sur fond azur. — Imagine un peu le genre de maîtres d’armes qu’on engage pour former un bâtard royal. On va se faire massacrer. — Mouais. Si tu n’étais pas aussi fort en héraldique, on ne saurait rien sur personne, et je crois que je préférerais ça. Morgien en effet se passionnait pour l’histoire des grandes familles, dont il retenait chaque lointain cousi­­ nage, tandis que Cynon bâillait à fendre l’âme. Pour le fils de paysan devenu page, puis écuyer, rien n’était plus ennuyeux que ces arbres généalogiques aux ramifications interminables, les ducs, les comtes, les barons, les cousins, les bâtards, les alliances… Il ne savait de l’héraldique que ce qu’il avait bien voulu retenir : un écu chargé de symboles et divisé en quarts était généralement signe de puissance, alors qu’un motif tout simple – comme le sien – trahissait des origines modestes. Morgien recula de trois pas, pour bien voir ses couleurs exposées au regard de tous. Peut-être était-ce à ce genre de détail que l’on se sentait vraiment devenir un homme. — Allez, viens, dit Cynon, trouvons-nous une auberge. — Je sens que ça va être quelque chose, ça aussi. Tu as vu le nombre de voyageurs en ville ? En période de tournoi, tout doit être plein, ou hors de prix. — Morgien… — Et je n’ai vraiment pas envie de finir dans une tente hors des murs. Passer pour un minable, non merci ! 19

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Cynon lui donna un coup de poing dans l’épaule. — Morgien ! — Quoi ? — Tu vas arrêter de te plaindre ? Morgien soupira en se frayant un passage dans le flot des badauds aux portes de la ville. À Blackhill, il était le centre de toutes les attentions, l’aîné de trois filles, le beau chevalier. Lorsqu’il mettait pied à terre après la chasse pour se désaltérer au puits du village, on le regardait comme l’archange Gabriel. Et les enfants sortaient des chaumières pour voir de plus près le sire chevalier, avec sa belle épée et son grand cheval. Ici, il n’était qu’un nobliau mal équipé, contraint de se faufiler dans la foule, comme un simple marchand. Une mégère le dévisageait avec un sourire plein de chicots noirs. Un garçon d’auberge, portant une cage où caquetaient des poules, le poussait dans le dos. Et pour ajouter à sa mauvaise humeur, des sergents du guet se mirent à bousculer les gens sans ménagement, afin de dégager le passage à trois cavaliers. — Place ! Place à sire Edward ! Il ne savait pas qui était sire Edward, sans doute un des hauts chevaliers du domaine, puisqu’il portait les couleurs de Creed. — Dégagez, bande de pourceaux ! brailla l’un des sergents en poussant les badauds, voyant que les cavaliers avaient du mal à passer. Sire Edward et ses deux camarades fendirent la foule et s’engagèrent dans les rues étroites de la ville basse, où se pressaient les voyageurs en quête d’une chambre ou d’une chope de bière. Au balcon des maisons à colombage, les habitants de Creed profitaient du spectacle. 20

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Mais le vrai spectacle allait commencer le lendemain aux premières lueurs du jour, lorsque les trompettes des hérauts annonceraient l’ouverture du tournoi. Pour Morgien, ce n’était qu’alors que l’on verrait qui étaient les seigneurs, et qui les pourceaux.

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Chapitre 2

L

e seigneur de Creed fit son entrée à la tribune, sous les ovations. Les trompettes sonnèrent en son honneur, tandis que les invités de marque prenaient place. Au premier rang, son épouse et ses deux filles, dans leurs robes de velours chatoyantes, les dames de haute noblesse, avec leurs coiffes invraisemblables, et les hôtes les plus titrés : le duc de Sandford en personne, et le sénéchal de Wedfall qui siégeait au nom de Sa Grâce le duc. Il y avait aussi l’un des fils du comte de Trent, venu voir jouter son petit frère, et même Galford de Creed, l’invaincu, la légende, l’homme qui avait remporté plus de tournois que quiconque en Anglia. Au deuxième rang, des courtisans, des chevaliers et de riches marchands souriaient à la ronde, tout fiers de siéger à la tribune, alors que leurs familles se bousculaient dans la foule. De mémoire de jouteur, on n’avait jamais vu autant de grands noms à l’ouverture du tournoi des débutants. Ce serait une année historique pour le Tirocinium. — Il ne manque plus que le roi, fit Morgien en hochant gravement la tête, tandis que Cynon resserrait dans son dos les lacets de son haubert. 23

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— Faudrait savoir : tu avais peur qu’il n’y ait personne cette année, et qu’on passe inaperçus. — Entre personne et tout le monde, il y a un juste milieu ! — Jamais content… Morgien aida à son tour Cynon à ajuster son armure. Il feignit d’ignorer les chevaliers fortunés qui disposaient d’un, parfois de deux écuyers pour les équiper, entretenir leurs armes, panser leurs chevaux. Sans compter les valets, qui tournaient autour d’eux comme un essaim de mou­­­ ches. L’un de ces nantis, déjà en selle, passa tout près des deux compagnons, et leur jeta un regard de mépris. On pouvait voir les plaques d’armure articulées sur son haubert : épaulières, genouillères, coudières, cuirasse… autant de protections qui pouvaient influencer le destin au moment de l’impact. À sa selle pendait un heaume de joute, spécialement forgé pour le tournoi, avec son cimier ouvragé et son panache de plumes. — À tout à l’heure ! lui lança gaiement Cynon. Son assurance effaça le sourire ironique des lèvres du chevalier. — On se connaît ? demanda-t-il. — Non, mais autant faire connaissance tant qu’on est tous debout. Il y avait quelque chose de menaçant dans le ton aimable de Cynon. Dans son armure rutilante, le jeune chevalier perdit de sa superbe, et une lueur d’inquiétude passa dans son regard. Le fils de paysan en profita pour se présenter, sans se départir de son sourire affable, mais avec un regard de tueur. Il bomba le torse, pour bien mettre en avant sa carrure de bûcheron. 24

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— Cynon Bradwen. — Sire Edward de Knightbridge. — Eh bien Edward de Knightbridge, quoi qu’il arrive tout à l’heure, sans rancune ? Le jeune chevalier eut un sourire gêné. — Naturellement ! Ce sont les lois de la chevalerie. — J’allais le dire. Edward de Knightbridge fit un signe de tête poli et s’éloigna, suivi par un écuyer qui portait ses lances, et deux pages chargés de sacs. — Bien joué, fit Morgien en riant. En voilà un qui a déjà peur de toi. — On fait avec ce qu’on a. Si j’avais une armure à 1 000 livres et un destrier lourd, je me contenterais de regarder les gens de haut. Ils se hissèrent en selle, portant sous le bras les lances bon marché qu’ils avaient achetées le matin même. Il y avait bien sur l’aire de tournoi un artisan qui – pour une somme raisonnable – peignait les lances aux couleurs des chevaliers, mais les lendemains étaient trop incertains pour s’offrir ce petit luxe. Les jouteurs défilèrent, lance pointée vers le ciel, devant la tribune d’honneur. C’était une longue file de métal qui serpen­­­­tait à travers les tentes, et dont les casques étincelaient à perte de vue. Toute la jeunesse guerrière était là, venue étrenner ses armes toutes neuves ; chacun savait que, dans la tribune, on observait avec attention ceux qui – peut-être – seraient recrutés pour servir les barons d’Anglia. On pariait sur l’un, on doutait de l’autre. On s’échangeait quelques mots à l’oreille. Et les chevaliers anonymes, qui l’un après l’autre s’incli­ naient au passage, croisaient les doigts dans leurs gantelets. 25

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Morgien avait fait le choix de se présenter sans heaume. Il comptait sur son visage d’ange pour impressionner les dames, et surtout il ne pouvait se résoudre à parader sans plumes ni cimier, comme un simple homme d’armes. Devant lui, un chevalier aux épaules étroites arborait un heaume surmonté d’une haute tour d’argent, et plus loin, un buste de femme et une tête de licorne dépassaient, attirant l’œil à des dizaines de mètres. Porter un cimier, c’était plus qu’une façon de se faire remarquer, c’était un défi. Car un cimier arraché en joute sonnait une défaite sans appel : pas de deuxième lance, pas de combat à pied. Le coup était risqué et difficile, mais glorieux. Et pour celui qui le portait, ce risque supplémentaire était un coup de panache. Il disait : viens, je t’attends, je n’ai pas peur. Si seulement lord Blackhill n’avait pas qualifié de dépense inutile le bel arbre d’argent dont Morgien voulait coiffer son heaume ! Il se retourna vers Cynon, dont la tête n’était plus qu’un tube de métal rouillé aux jointures. Le fils de paysan n’avait pas les états d’âme de son compagnon ; avec ou sans cimier, avec ou sans plumes, il brûlait de casser ses premières lances. À travers la fente de sa visière, il observait avec amusement les hauts nobles qui prenaient des poses, exposés dans leur tribune comme des poires au marché. C’est alors qu’il surprit le regard de Morgien sur une jeune damoiselle couverte de perles et de velours. Une jolie fille, en vérité. Une très jolie fille, même, au teint de porcelaine, aux yeux bleus glacés, les cheveux tressés de perles sous une coiffe sophistiquée, le cou nu, parfait, fragile, où brillait un petit collier de pierres. Les manches de sa robe, pourpre et dorée, se terminaient 26

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en corolle, lui cachant presque les mains. Et la bougresse mordillait distraitement le bout de ses doigts presque invisibles, son regard glissant sur la file de chevaliers comme s’ils n’existaient pas. Morgien, le souffle coupé, eut l’impression d’être transpercé de part en part. Cynon eut envie de le piquer dans le dos de la pointe de sa lance pour le rappeler à l’ordre, mais la tribune était trop proche. Dans un instant, ce serait au tour de Morgien de s’incliner devant les seigneurs. La jeune fille croisa le regard de Morgien au moment où il priait de toute son âme pour qu’elle le remarque, promet­­­­­­tant même à saint Thomas, le saint patron de Blackhill, de lui allumer dix cierges dès que ses moyens le lui permettraient. Il y eut un moment suspendu, quelques secondes volées au paradis, où il sentit dans les yeux de la damoiselle une petite curiosité à son égard. Le manège n’échappa pas à Cynon, étonné qu’une dame de haute noblesse tombe aussi facilement dans les filets de son camarade qu’une simple marchande de légumes. C’est alors que l’impensable se produisit. Alors qu’aucun chevalier – pas même un fils de duc – n’avait brisé le silence, Morgien Blackhill, de la seigneurie de Blackhill, arrêta son cheval face à la tribune, abaissa sa lance en direction de la jeune fille, et se mit à déclamer : — Me ferez-vous l’honneur, ma demoiselle, de faire de moi votre champion ? Cynon crut mourir d’une syncope. — Je ferai honneur à vos couleurs et mettrai ma vie, mon honneur et ma lance au service de votre nom. Le temps s’arrêta. Les visages éberlués des hauts barons, les yeux écarquillés des juges de joute, les chevaliers en selle 27

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qui se retournaient pour dévisager l’impudent… Quelques instants s’écoulèrent, longs comme un siècle. Morgien, sans quitter la damoiselle du regard, pointait toujours sa lance vers elle, attendant qu’elle y noue un foulard à ses couleurs. Le beau visage impassible s’anima, la jeune fille eut un petit sourire énigmatique. Du duc de Sandford à l’éleveur de poules perdu dans la foule, tout le monde la regardait. Son sourire s’élargit, et soudain elle partit d’un éclat de rire. L’assistance médusée hésita une seconde, puis les dames se mirent à rire à leur tour, puis les seigneurs, les chevaliers, les bourgeois, puis le peuple, les badauds, les valets, il ne manquait plus que les chevaux. Seul l’évêque, venu bénir les armes, et Galford de Creed, le champion, restèrent de glace. Sans cela, l’aire de tournoi tout entière se gaussait de Morgien Blackhill. Cynon remercia le ciel d’être dissimulé sous son heaume, car il sentait le rouge de la honte lui monter aux joues. L’humiliation est une chose étrange : lorsqu’elle frappe un frère ou un ami, elle vous rejaillit au visage comme une gifle. Pâle comme un mort, Morgien releva lentement la pointe de sa lance, se détourna de la jeune fille et tenta de garder sa contenance en saluant respectueusement les hauts barons qui gloussaient. Lorsque Cynon passa à son tour, personne ne lui prêta attention ; on regardait s’éloigner le héros du jour, et les commentaires allaient bon train. — Qui est-ce ? Quelqu’un sait d’où il vient ? — Non, mais on sait où il va ! Les rires reprirent de plus belle. — Dame Élisabeth, vous venez de refuser le plus beau parti d’Anglia ! — C’est votre père qui aurait été content ! 28

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Cynon retrouva Morgien dans l’enclos où les chevaliers, sanglés et harnachés pour la joute, attendaient l’appel de leur nom. Malgré la tension qui montait à chaque minute, nombre d’entre eux regardaient Morgien du coin de l’œil, un sourire narquois aux lèvres. Il avait pourtant fait ce que tous rêvaient de faire. Dans les histoires de leur enfance, de preux chevaliers sans fortune emportaient le cœur des dames en hissant leurs couleurs au sommet de la victoire. Chansons épiques, impérissables, que l’on récitait au coin du feu, où le courage, la fougue, la passion étaient tou­­­ jours récompensés. Mais les temps avaient changé ; de l’ancienne chevalerie de leurs ancêtres, il ne restait plus que des fabliaux. Cynon sourit à Morgien en écartant les bras. — Je ne sais pas quoi te dire. — Eh bien ne dis rien. Morgien coiffa son heaume et les trompettes retentirent, annonçant l’ouverture du tournoi.

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Chapitre 3

– V

ous connaissez les règles : briser trois lances sur le bouclier de son adversaire, et… Morgien coupa le juge de joute d’un geste impatient. — Je sais. Cela faisait trois ans qu’il s’entraînait chaque semaine, avec son maître d’armes ou sur la quintaine, ce mannequin à pivot dont le bras armé d’un fléau rendait les coups aux maladroits. Les règles de la joute étaient simples : chacun devait briser trois lances creuses sur l’écu de son adversaire ; en cas d’égalité le combat se poursuivait à pied. L’aîné des Blackhill plaça son cheval dans l’alignement de la lice. Face à lui, son adversaire se calait sur sa selle, la lance pointée vers le ciel. Du sang sur le sable rappelait que l’assaut précédent s’était mal terminé ; l’un des jouteurs avait été blessé par un débris de lance, fiché dans sa cuisse. On l’avait évacué sur un brancard, sous l’œil inquiet de ceux qui attendaient leur tour. Mais Morgien n’y pensait pas. Il ne pensait à rien, ou plutôt si, à l’humiliation, aux éclats de rire, aux sarcasmes 31

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qu’il était temps de faire taire à jamais. Les dents serrées, les bottes bien calées dans les étriers, il avait une impression de force et de rage froide mêlées. Qui était son adversaire ? Il s’en souvenait à peine : John de quelque chose, Riverbell ou Riverbed. Au signal, il piqua des éperons. Le cheval partit au galop dans un nuage de poussière, tandis que la lance s’abaissait. Morgien assura sa prise comme le lui avait enseigné son maître d’armes, une façon très personnelle de verrouiller le poignet. L’impact, enfin. Les lances éclatant contre le métal, les cavaliers se croisant dans une pluie de bois brisé. Morgien se retourna, la vision obstruée par son étroite visière, pour regarder son adversaire. Ce dernier jetait sa lance, son écuyer accourait pour lui en porter une autre. Première passe, deux lances brisées. Morgien regagna sa place, régulant son souffle sous le heaume. Le juge lui lança une phrase sans importance qu’il oublia aussitôt. Concentré, il fallait rester concentré. Son adversaire mit un moment à s’aligner dans la lice, sans doute gagné par l’appréhension. Il fallait en profiter. Lorsque les trompettes sonnèrent le deuxième assaut, il s’arc-bouta en avant pour mettre tout son poids dans l’impact. Plaquant son bouclier sur ses flancs, il espéra que la lance de son adversaire glisse au lieu de casser. Il suffisait de rien : un mauvais angle, ou l’aide de Dieu. La lance de Morgien percuta l’écu adverse en plein centre, un coup d’école. Il sentit le bois se tordre, puis céder sous l’énorme pression des deux cavaliers lancés l’un contre l’autre. Balayé par le choc, le dénommé Riverbell – ou Riverbed – vida les étriers au moment où sa lance brisait à son tour. Il tomba sur le dos, soulevant un nuage 32

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de sable. Morgien le salua de sa lance brisée, sous les vivats et les applaudissements. Avaient-ils déjà oublié, ces paysans sans tête, qu’une heure plus tôt, ils se moquaient de lui ? Profitant de cet instant de gloire, il arracha son heaume, eut un mouvement hautain pour rejeter ses cheveux en arrière, et lança un regard noir à la tribune. Les dames et les barons souriaient, mais ils souriaient jaune : leur bouffon n’avait pas eu la bonne idée de s’écrouler à la première passe. Morgien ne fit pas l’honneur à la jeune fille qui l’avait humilié de la regarder plus que les autres, son mépris s’adressait à tous. On releva l’infortuné chevalier qui repartit en boitant, soutenu par deux valets. Et Morgien attendit son nouvel adversaire. Une sensation d’ivresse montait en lui, une impres­­­­sion de toute-puissance qui lui aurait fait abattre des montagnes. Il était le chevalier bafoué, regagnant son honneur à la force des armes. Il allait écrire le début de sa légende, en lettres de fer, dans la mémoire du Tirocinium. — Tu as vu contre qui tu tombes ? fit la voix de Cynon, le sortant brutalement de ses pensées. Son nouvel adversaire s’avançait lentement, sur son destrier lourd. C’était le cadet des Wedfall, le favori du tournoi, suivi par une armée d’écuyers et de pages. Au bout de sa lance, la bannière du duché claquait au vent. — Tant mieux, je vais le renvoyer à son père, avec les compliments de Morgien Blackhill. Sans quitter des yeux son adversaire qui prenait ses marques, il saisit la lance que lui tendait Cynon. À l’autre bout de la lice, le fils de duc s’était débarrassé de sa cape et de la grande épée qui battait au flanc de son cheval. On lui donna une lance, peinte à ses couleurs et marquée d’une 33

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devise en lettres d’or. Un dernier regard en direction de Morgien, et il coiffa son énorme heaume de joute. La terre résonna du martèlement sourd des sabots, alors que les cavaliers harnachés galopaient l’un vers l’autre. L’œil rivé sur sa cible, Morgien abaissa sa lance, coudes au corps. Le cadet des Wedfall, lui, tenait la sienne très haute. Trop haute. À cinq secondes de l’impact, il commençait à peine à descendre la pointe… Tout portait à croire qu’il allait frapper en plein casque. Il risquait la disqualification, mais Morgien risquait la mort. — L’ordure, il vise la tête ! rugit Morgien. D’instinct, il bascula sur le côté, perdit presque l’équi­­­­libre et se rattrapa de justesse. Le fils de duc se mit brus­­­quement debout sur ses étriers, et sa lance se retrouva parfaitement alignée sur l’écu de Morgien. Celui-ci comprit aussitôt et ne chercha même pas à frapper ; le combat était perdu. Il serra les dents et se cramponna à son bouclier, mais le choc fut si violent qu’il fut éjecté de sa selle. Il roula au sol dans un nuage de sable ; la foule poussait des cris de joie sauvage. Le cadet des Wedfall releva sa visière. Il hocha la tête d’un air blasé, tandis que son écuyer prenait son cheval par la bride. Morgien l’entendit dire : — J’espère qu’ils ne sont pas tous de ce niveau, sinon je vais mourir d’ennui. L’écuyer répondit, mais sa voix fut couverte par un hennissement. Des visages s’encadrèrent dans le champ de vision étroit de son heaume : le juge de joute, un valet, et un homme à barbe blanche qui devait être le chirurgien. — Rien de cassé ? demanda la barbe blanche. 34

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— Je ne crois pas, grommela Morgien en grimaçant. Mais lorsqu’on le releva, il poussa un hurlement : une douleur fulgurante lui déchirait l’épaule. Il quitta la lice sur un brancard, toujours harnaché et casqué, serrant encore son écu contre son flanc. À travers la visière, il ne voyait plus que le ciel. La voix du juge résonna, couvrant le murmure de la foule. — Cynon Bradwen, de la seigneurie de Blackhill ! En entendant son nom, le fils de paysan, qui mettait pied à terre, se ravisa et remonta en selle. La chute de Morgien n’avait pas semblé très grave, et même si elle l’avait été, un chevalier ne déclare forfait pour rien au monde, sous peine d’y laisser son honneur. Sans personne pour l’assister, il coiffa son heaume, se contorsionna pour attraper une de ses lances. Un valet prit pitié de lui, lui tendit son arme et mena son cheval par la bride. Peut-être attendait-il une rémunération ? — Merci l’ami, fit Cynon. — À votre service, chevalier. Son adversaire fit son apparition, seul lui aussi, encom­­ bré par ses armes, son heaume à la main, tirant son cheval par la bride. Un vrai physique de brute. Petit de taille, massif et carré, il était terriblement disgracieux, avec sa grosse bouche en avant et ses yeux porcins sous des sourcils en broussaille. Cynon lui trouva un air de sanglier. — Sire Alistair Arcus ! Il portait – en latin – le nom que l’on retrouvait sur son écu : un arc rouge sur fond jaune. Ou plus précisément un arc rouge à moitié effacé, sur un jaune écaillé, laissant entrevoir le métal derrière la peinture. Étranges armoiries 35

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pour un chevalier : l’arc était une arme méprisée, une arme de lâche. Une fois encore, les trompettes sonnèrent la charge, lançant les chevaux au galop. Les deux chevaliers, qui sem­­­­ blaient aussi empêtrés l’un que l’autre dans leur attirail de tournoi, se croisèrent à toute allure sans se toucher. Les lances s’effleurèrent à peine, des sifflets se firent entendre dans le public. Cynon maîtrisa son cheval qui s’emballait. Reprenant sa place en bout de lice, il remercia le ciel d’être tombé sur un adversaire aussi peu doué que lui. C’était sa chance. Il tenta de verrouiller sa prise comme le faisait Morgien, et se maudit lui-même de n’avoir prêté qu’une attention distraite aux leçons du maître d’armes. Il n’avait jamais aimé la joute, jamais. Quelle idée de briser des lances creuses ! Un bon coup d’épée, il n’y avait que ça de vrai… Une deuxième fois, les chevaux se croisèrent à toute allure, et cette fois encore, les lances restèrent intactes. Celle de Cynon avait glissé sur l’écu adverse, l’autre avait frappé dans le vide. Les quolibets fusèrent. Le chevalier à l’arc, non content d’avoir manqué sa cible, gesticula en criant en direction de la populace qui se moquait de lui. Personne n’entendit ce qu’il disait, mais les sarcasmes redoublèrent. Le troisième assaut ne fut pas meilleur. Les lances s’entre­­­­ choquèrent, le cheval de Cynon se cabra, Arcus manqua de perdre l’équilibre. Et le juge de joute annonça le duel à pied, sous les cris et les sifflets. Peu importe, pensa Cynon en mettant pied à terre. Il avait survécu à la joute et, à pied, il ne craignait per­­ sonne. Ses terribles coups d’épée étaient devenus célèbres à 36

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Blackhill, où les hommes d’armes du château rechignaient à lui servir de partenaires. Il savait que, dans son dos, certains le surnommaient le bœuf, et ses origines paysannes n’y étaient pour rien. Le bœuf fut extrêmement surpris de recevoir un violent coup dans les côtes, alors qu’il descendait de cheval. Il se retourna, le souffle coupé, sans comprendre. Alistair Arcus venait de le frapper par-derrière, sans attendre que l’on écarte les chevaux, au mépris de toutes les règles de la chevalerie. Si son épée n’avait pas été une de ces armes émoussées qu’on distribuait aux jouteurs, il aurait pro­ba­ blement tué Cynon sur le coup. — Espèce de… Cynon ne put finir sa phrase ; un deuxième coup d’épée le frappa en pleine tête, envoyant valser son heaume dans le sable. Sonné, le fils de paysan tenta de se mettre en garde. Il ne fallait pas tomber, surtout pas tomber. Le chevalier à l’arc porta un troisième coup, de haut en bas, comme pour fendre une bûche. Cynon parvint à bloquer la lame, mais le choc faillit le jeter au sol. Frapper un homme à la tête alors qu’il ne portait plus de casque, c’était une hérésie. — Pas la tête ! cria le juge, mais sa voix fut couverte par le cri – ou plutôt le rugissement – que poussa le chevalier à l’arc. Alistair Arcus avançait comme l’apocalypse, frappant à l’aveugle, sans technique mais avec une énergie extra­ ordinaire. Cynon reculait sous les coups, bloquant et déviant chacun d’eux, incapable de riposter. C’est alors que le chevalier à l’arc trébucha. Ce n’était rien, une seconde de répit dans sa volée de coups, mais ce fut une seconde de trop. Cynon rabattit son épée sur lui, percutant son bouclier 37

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dans un fracas de métal. Précipité en arrière, le chevalier à l’arc perdit l’équilibre et dut donner un grand coup de reins pour ne pas tomber. Cynon frappa à nouveau, et le mouvement s’inversa : Alistair Arcus se mit à reculer sous une avalanche de coups. Le juge fit un écart pour laisser place au bœuf et au sanglier, avec leurs grognements de bêtes. C’était une piètre démonstration de technique, mais il était rare de voir une telle puissance chez les débutants du Tirocinium. Une rage meurtrière s’était emparée d’eux. Arcus trébucha une fois de plus, et ce fut la dernière. L’épée de Cynon lui faucha les mollets, le jetant au sol comme un sac. Et il dut brandir son écu pour se protéger du coup de grâce que Cynon lui assena violemment. La chevalerie était faite pour les chevaliers : ce sanglier ne valait même pas qu’on lâche les chiens pour le tailler en pièces. Essoufflé, les côtes endolories, Cynon Bradwen donna un coup de pied dans le sable, et son adversaire au sol dut se protéger de l’avant-bras pour ne pas en recevoir dans les yeux. — Rappelle-moi de ne jamais plus te tourner le dos, fit-il à voix basse. — La prochaine fois, je te tuerai, grogna Arcus. Cynon ramassa son heaume et quitta la lice dans la liesse générale. Les hauts barons de la tribune affichaient leur mépris pour cette empoignade de barbares, mais la populace était aux anges. Enfin, du spectacle ! Les ronds de jambe et les politesses, c’était bon pour les nobles, et la charité chrétienne, pour le sermon du dimanche. Ce qu’ils voulaient, eux, c’était du sang. Comme aux temps où les 38

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épées n’étaient pas émoussées, où les lances n’étaient pas creuses, où les vieilles traditions celtiques rognaient encore le pouvoir de l’Église.

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Chapitre 4

U

n long hurlement s’éleva dans le camp. L’aide du chirurgien, portant une bassine de compresses ensan­­­­glantées, sortit d’une tente installée à l’écart, au bord d’un petit ruisseau. À l’extérieur, un chien errant lapait une autre bassine renversée. Cynon bouscula le jeune assistant et fit irruption dans la tente. — Morgien ? Il croyait avoir reconnu la voix de son compagnon et craignait le pire : un instant avant lui, c’était un prêtre qui était entré dans cette tente. Mais le fils Blackhill n’y était pas. Deux jeunes hommes allongés sur des brancards, dont un si pâle qu’on l’aurait cru mort, le chirurgien penché sur lui, le prêtre égrenant son chapelet. Et des bassines, encore des bassines, tachées de sang. — Je cherche sire Morgien Blackhill. — Dans la tente verte, près du chêne. — Il va bien ? — Très bien. 41

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Cynon ressortit avec un soupir de soulagement. Il prit un instant pour respirer profondément, dénouer ses tripes qui menaçaient de le faire vomir. Puis il entra dans la tente verte, où il trouva Morgien en chemise, assis sur un brancard, dévorant un morceau de pain tartiné de graisse de porc. — Eh ben mon vieux, je t’ai cru mort. — Je suis déjà ridicule, répondit Morgien d’un air sinis­­ tre, manquerait plus que je sois mort. — Tu n’as rien ? — Mon épaule était sortie de son logement. On me l’a remise en place. — Ça doit faire un mal de chien ! — Oui. Morgien avala la dernière bouchée de sa tartine et prit une mine si sombre qu’on aurait cru qu’il enterrait son père. — Je ne pourrai pas participer à la mêlée demain. — Bah. Il n’y a que la joute qui compte, la mêlée c’est bon pour amuser les gueux. Il paraît même que le duc de Sandford et je ne sais plus qui s’en vont ce soir. Ils ont vu ce qu’ils avaient à voir. — Qui a gagné ? — Ton ami le petit Wedfall. Sans surprise. Il a sorti six adversaires dont deux en une passe. D’un ton plus amical, Morgien demanda : — Et toi ? — J’ai gagné une fois, en duel à pied, et je me suis fait sortir par un Gallois. Il y eut un silence. Cynon pensait à son dernier combat, à sa première lance enfin brisée, à la deuxième passe où il avait manqué son adversaire de dix centimètres. S’il avait 42

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décalé son bras vers la gauche, s’il n’avait pas rabattu son bouclier, s’il avait maintenu son cheval dans une meilleure trajectoire, si… Une main gantée de cuir écarta un pan de la tente. — Je peux ? C’était un chevalier, un vrai. Pas un débutant de vingt ans. Un vétéran dans la petite quarantaine, les cheveux grisonnants, les yeux bleu acier, le teint hâlé de ceux qui passent leur vie sur les champs de bataille. Il portait un surcot aux couleurs de Creed sur un haubert de mailles. Son équipement, sa façon de se tenir, tout en lui respirait l’argent et la réussite. — Bien sûr messire, fit Morgien en se levant, mais il grimaça de douleur. — Ne bougez pas, chevalier, fit l’inconnu. Ce que j’ai à dire, vous pouvez l’entendre assis. Il fit quelques pas dans la tente, regardant tour à tour les deux compagnons dans les yeux. Il hocha la tête en connaisseur devant l’épée de Morgien posée sur un coffre, puis brisa le silence. — Je suis Edwin de Gore, chevalier banneret au service de Creed. Banneret ! Dans les armées des grands domaines, on distinguait certains chevaliers en leur accordant le droit de porter une bannière. Et comme un honneur n’arrive jamais seul, la bannière venait souvent avec des terres, des troupes ou de l’or. C’était un poste envié et prestigieux. — Que nous vaut l’honneur ? demanda Morgien. Il était impossible qu’un personnage de cette impor­ tance ait l’intention de les recruter. Pas après leur piètre per­­­­formance. Et pourtant… 43

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— Chevaliers, je suis à la recherche d’hommes valeureux pour me suivre sur mes terres. — Vos terres ? Pardonnez-moi, répondit Morgien, mais vous portez les couleurs de Creed. Le chevalier eut un petit sourire. — Pour quelques jours encore. Le temps de mettre le pied à l’étrier à mon successeur. Ensuite je partirai pour mon fief, qui se trouve au Nord, à la frontière des Hautes Terres. Et si le cœur vous en dit, vous partirez avec moi. — À la frontière des Hautes Terres ? — C’est une ancienne seigneurie qui appartenait au royaume des Hautes Terres, et qui a été vendue il y a trente ou quarante ans. Elle est restée inoccupée, mais aujourd’hui on m’a fait l’honneur de me la confier. Je ne peux pas vous en dire plus : il y a une semaine, je n’en avais jamais entendu parler. L’homme ne manquait pas de franchise. Morgien voulut en profiter pour savoir pourquoi il s’intéressait à de si pauvres candidats ; le tournoi regorgeait de jeunes che­­ valiers prometteurs et fortunés. — Je suis flatté que vous ayez pensé à nous, messire, mais je m’étonne que… qu’un chevalier de votre rang… — Il s’étonne que vous recrutiez des bras cassés, coupa Cynon avec un grand sourire. Morgien pâlit. Sans son épaule qui le lançait, il aurait étranglé Cynon de ses mains. Mais Edwin de Gore éclata de rire. — Voilà qui va nous épargner les politesses d’usage, dit-il en s’asseyant sur le coffre. Il tapota du bout des doigts la garde de l’épée de Morgien. 44

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— Pour tout vous dire, les volontaires ne se bousculent pas. Mon fief est à l’autre bout du monde, dans une région qui n’intéresse personne, et, d’après ce qu’on dit, les Hautes Terres sont un ramassis de barbares à peine évangélisés. — Mais pourquoi ? interrogea Morgien. Un homme de votre rang peut prétendre à… — Disons que je n’ai pas les meilleurs appuis à Creed. Vous êtes jeunes, et probablement plein d’illusions, mais vous apprendrez vite que le talent le plus utile pour un che­­­­valier, c’est la flatterie. Malheureusement je n’ai jamais pu m’y faire. Il marqua une pause. — Peu importe, aujourd’hui je suis seigneur, et je vais prouver au monde qu’une petite terre au fin fond de nulle part peut devenir un domaine puissant et respecté. — Vous avez combien de chevaliers ? — Trois. Avec vous. Le chiffre résonna comme un coup de masse sur un bouclier. Fallait-il que ce banneret n’ait que des ennemis, pour monter une seigneurie avec trois chevaliers. — Dans un premier temps, reprit-il, nous irons prendre possession du domaine, voir dans quel état se trouve le château, rendre visite à nos voisins, négocier des alliances, peut-être. Ensuite je reviendrai pour recruter une garnison. Il se leva. — Je ne vous demande pas une réponse tout de suite. Nous ne prendrons la route que dans cinq jours. Libre à vous d’étudier d’autres propositions. — Pour ma part, répondit Morgien avec enthousiasme, il n’y a pas d’hésitation. J’aime l’idée de construire une sei­­­ gneurie à partir de rien. 45

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— Et accessoirement, ajouta Cynon, nous n’avons nulle part où aller. Il nous reste à peine de quoi vivre un mois, en ne mangeant que des navets. Morgien eut encore une fois envie de tuer son camarade. — Ce n’est pas la question ! — Sire Edwin a été franc, soyons francs, fit Cynon avec un clin d’œil. Debout à l’entrée de la tente, le banneret croisa les bras et regarda les deux chevaliers d’un air presque paternel. — Ne vous méprenez pas, jeunes gens, vous ne serez pas beaucoup mieux lotis avec moi. J’ai les moyens de vous nourrir, d’entretenir vos chevaux et vos armes, mais pas plus. Le peu d’or dont je dispose sera englouti par les frais de la seigneurie, et d’ici à ce qu’elle devienne rentable, vous aurez le temps d’en manger, des navets. Il se tut quelques instants, comme pour leur laisser le temps de revenir sur leur décision. Mais Morgien Blackhill et Cynon Bradwen n’étaient pas hommes à reculer. On leur avait suffisamment appris qu’un chevalier n’était rien s’il n’avait pas connu l’adversité, les privations et la guerre. — Je ne sais pas ce qui nous attend là-bas. Mais vous savez ce que disent les évangiles : les derniers seront les pre­­ miers. Un jour, nous reviendrons couverts de gloire. — Sire Edwin, nous sommes avec vous ! s’exclama Morgien. — Même si un peu de lard dans les navets n’aurait pas fait de mal, ajouta Cynon. Le banneret désigna le pot de graisse et la miche de pain entamée au pied de la civière. — Faites des provisions ! Il paraît qu’on ne trouve rien dans les régions du Nord, juste des pois chiches et du pain noir. 46

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Et s’apprêtant à sortir, il ajouta : — Nous partons dans cinq jours. Ça vous laisse le temps de faire vos adieux, vos bagages, ou de changer d’avis. Parce qu’une fois partis, je ne veux rien entendre : ni plaintes, ni soupirs, ni grincements de dents. Je recrute des chevaliers, pas des troubadours. — Ça va de soi. Morgien s’aperçut que, dans son enthousiasme, il n’avait même pas demandé le nom de cette terre pour laquelle il s’engageait sans réfléchir. — Comment s’appelle votre domaine, sire Edwin ? — Hollow Grave. Hollow Grave, la tombe creuse. L’aventure était promet­ teuse, mais le nom sonnait comme une condam­nation à mort.

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Le Serment de l'Orage - Tome 1  

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