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Melissa Caruso

LA SORCIÈRE CAPTIVE L e s Fa u c o n s

de

R av e r r a –

tome

1

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Vincent Basset


Collection dirigée par Stéphane Marsan et Alain Névant

Titre original : The Tethered Mage Copyright © 2017 by Melissa Caruso Publié avec l’accord d’Orbit, New York, États-Unis. Tous droits réservés Carte : D’après la carte originale de Tim Paul © Bragelonne 2019, pour la présente traduction

Bragelonne 60-62, rue d’Hauteville – 75010 Paris E-mail : info@bragelonne.fr Site Internet : www.bragelonne.fr


À mon père, pour n’avoir jamais douté que j’en serais capable, Et à ma mère, pour m’avoir montré comment faire.


Carte (voir glossaire Excel joint)


Chapitre premier

— Ici, ma dame ? Vous êtes sûre ? La proue effilée de la barque vint heurter les marches de pierre au bord du canal, et je songeai que j’aurais mieux fait de m’y rendre à pied ou de louer une embarcation plutôt que d’utiliser la mienne. Mon batelier se ferait forcément un devoir de rapporter à la Contessa que sa fille avait débarqué dans un coin malfamé des Suifs, le quartier le plus pauvre de la ville de Raverra. Mais le temps que ma mère l’apprenne, j’aurais déjà récupéré le livre. — Oui, ici. Je vous remercie. Le batelier stabilisa la barque sans plus de commentaires, mais son visage perplexe exprimait assez ses doutes. J’avais revêtu le manteau et les chausses d’un gentilhomme de province afin d’éviter de trop dénoter dans ce quartier miséreux, et je descendis de la barque en me réjouissant de n’avoir pas à craindre de souiller le bas de ma robe dans l’eau boueuse. Des détritus dansaient à la surface du canal, et l’odeur puissante du sel n’était pas 9


la seule à flotter dans l’air. — Voulez-vous que je vous attende, ma dame ? — Non, ce ne sera pas nécessaire. Moins ma mère en saurait, mieux ce serait. Elle ne m’avait pas explicitement interdit de me rendre chez ce prêteur sur gages qui affirmait détenir une copie des Principes de l’Artifice de Muscati, mais elle avait clairement exprimé ce qu’elle pensait de ce genre d’excursion, et nul ne désobéissait impunément à la Contessa Lissandra Cornaro. Sa parole détenait une force qui s’imposait à toute la cité, résonnait dans tous les jardins clos, sur toutes les places publiques de Raverra. Mais il s’agissait d’un Muscati ; seules douze copies de ses ouvrages étaient connues. Si le prêteur sur gages disait vrai, il s’agirait de la treizième. Alors que je déambulais le long du canal, les avertissements de ma mère me parurent absurdes. Les façades chauffées par le soleil luisaient au-dessus des eaux vertes où s’alignaient les bateaux arrimés à la berge, chargés de produits du continent que des manœuvres s’occupaient à décharger en un ballet incessant. Quels périls aurais-je pu courir en un après-midi aussi paisible et radieux ? Toutefois, quand mon chemin s’écarta du canal pour s’enfoncer dans la pénombre d’un passage couvert qui traversait un immeuble, j’hésitai un instant. Il était bien plus facile d’imaginer des assassins ou des kidnappeurs dissimulés dans les ombres de ce tunnel voûté. Je n’avais que dix-huit ans, mais en tant qu’héritière désignée de ma mère, j’avais déjà eu plusieurs fois à affronter l’une ou l’autre menace. 10


Le livre, me rappelai-je à moi-même. Pense au livre. Je traversai le boyau et débouchai dans une venelle si étroite que les rayons du soleil n’en atteignaient pas le fond. Je poursuivis mon chemin en longeant les façades de brique des immeubles vétustes aux volets brisés. Les rares personnes que je croisai me jaugèrent du regard avec méfiance. Je trouvai enfin la boutique du prêteur sur gages et pénétrai avec soulagement dans un capharnaüm où s’amoncelaient des trésors poussiéreux. Diverses pièces de mobilier encombraient l’échoppe, des bijoux et des bibelots en verre soufflé scintillaient sur les étagères, et des tableaux s’entassaient contre les murs. Le propriétaire des lieux était penché sur une conque entourée d’un fil de cuivre entrelacé, et l’examinait d’un air perplexe qui ajoutait de nouveaux plis à son visage passablement ridé. Quelques touffes de cheveux blancs au-dessus de ses oreilles formaient les derniers vestiges de sa chevelure. Je m’approchai et regardai la conque. — Elle est inutilisable. — Vraiment ? dit-il en se renfrognant. J’aurais dû m’en douter. Il en demandait trop peu. —  Il manque la moitié des perles, expliquai-je en montrant les quelques grains de verre coloré encore enfilés sur le fil de cuivre. Il faudrait la faire réparer par un façonnier si vous voulez qu’elle puisse à nouveau jouer de la musique. Le prêteur sur gages releva la tête et écarquilla les yeux. — Dame Amalia Cornaro, me salua-t-il en s’inclinant de son mieux dans l’espace restreint que lui laissait 11


l’amoncellement d’objets qui encombrait sa boutique. Je jetai un coup d’œil autour de moi ; nous étions seuls. — Je vous en prie, inutile de faire des cérémonies. —  Veuillez me pardonner. Je ne vous avais pas reconnue dans cette, euh… tenue, s’excusa-t-il en glissant un regard dubitatif à mes chausses. Mais je suppose que c’est la dernière mode en vigueur chez les jeunes dames ces temps-ci. Il était aussi loin de la vérité qu’on pouvait l’être, mais je ne me donnai pas la peine de le détromper. Les chausses n’avaient rien d’une tenue à la mode, mais je m’estimais déjà assez heureuse que les femmes de ma génération puissent en porter sans craindre de provoquer un scandale ou d’être traitées de courtisanes. — Avez-vous l’ouvrage au sujet duquel vous m’avez écrit  ? demandai-je pour revenir à la raison de ma présence. Les Principes de l’Artifice de Muscati ? — Certes. J’avais entendu dire que vous le cherchiez. Ses yeux brillèrent d’un éclat qui ne m’était que trop familier : l’or des Cornaro se reflétait dans son regard. —  Veuillez patienter un instant. Je vous l’apporte, s’excusa-t-il en disparaissant par la porte de l’arrière-boutique. J’examinai la conque en l’attendant. Mes études d’Artifice m’en avaient appris suffisamment pour me permettre de suivre les motifs tracés par le fil et comprendre le sortilège qui avait capturé le son d’une représentation musicale à l’intérieur des spires du coquillage gravé de runes. J’aurais pu réparer un fil cassé, peut-être, mais sans le talent inné d’un façonnier pour charger d’énergie magique les perles manquantes, la 12


conque resterait silencieuse. Le prêteur sur gages revint avec un lourd volume relié de cuir, qu’il déposa sur la table à côté de la conque. — Le voici, ma dame. Je feuilletai les pages jusqu’à tomber sur un diagramme. La disposition des entrelacs du fil à la précision méticuleuse, associée à des runes tracées à traits épais et peu soignés, était typique de Muscati, et reconnaissable entre mille. Je laissai échapper un soupir tremblant : il s’agissait bien d’un Muscati. Les doigts longs et fins du prêteur sur gages se posèrent sur la page. — C’est bien ce que vous recherchiez, n’est-ce pas ? — Oui, tout à fait. Je vous remercie. Je déposai un ducat sur la table, qui disparut si rapidement que je doutai un instant de l’avoir sorti de ma bourse. — C’est toujours un plaisir, murmura-t-il. Je rangeai le livre dans ma sacoche et quittai sans tarder la boutique et son odeur de renfermé, en sautillant presque d’excitation. Je n’avais qu’une hâte : rentrer à la maison, me réfugier dans ma chambre avec un verre de vin, et me plonger dans les pages jaunies de l’ouvrage de Muscati. Mon ami Domenic, que j’avais rencontré durant mes études à l’université d’Ardence, disait que lire Muscati, c’était ouvrir une fenêtre par laquelle on pouvait contempler l’univers sous un tout nouveau point de vue, résumé à la dimension d’une équation mathématique à résoudre. Évidemment, il n’en avait lu que des extraits. La bibliothèque de l’université ne possédait pas un seul 13


exemplaire complet des œuvres de Muscati. Il faudrait que je fasse venir Domenic à Raverra afin de lui montrer ma trouvaille. Et peut-être pourrais-je faire don du livre à l’université une fois que j’aurais terminé de l’étudier. J’éprouvais des difficultés à me concentrer pour retrouver mon chemin dans le dédale des ruelles, perdue dans mes rêveries d’alphabets runiques, de diagrammes géométriques et de filigranes aux complexes arabesques, mais au moins allai-je globalement dans la bonne direction. Encore un pont à traverser, et je regagnerais un quartier patricien paisible. Aucune réprimande de ma mère ne pourrait changer le fait que mon escapade s’était déroulée sans le moindre incident. Mais alors que je débouchais sur la petite place qui précédait le pont, les choses se compliquèrent soudain, ainsi que cela arrivait souvent à Raverra. Un groupe se tenait là, figé dans une tension annonciatrice de violence. Trois hommes robustes formaient un arc de cercle menaçant autour d’une jeune fille maigrelette aux lourdes boucles brunes. Elle leur faisait face, dans une attitude hautaine de défi, aussi droite qu’un poteau planté dans la vase. Je m’arrêtai et serrai ma sacoche contre moi. La tranche du livre de Muscati s’enfonça dans mes côtes. — C’est ta dernière chance, lança une des brutes, qui s’avança vers la fille en levant des poings aussi gros que des boulets de canon. Viens gentiment qu’on te ramène à ton maître, ou on te brise les jambes et on te traîne jusqu’à lui dans un sac. — Je n’ai pas de maître, rétorqua la fille, d’une voix aussi tranchante qu’une lame de couteau. Et tu peux dire à Orthys de prendre son contrat de servitude et de se le 14


fourrer là où je pense. Ils n’avaient pas encore remarqué ma présence. Je pouvais contourner la place pour rejoindre le prochain pont, et rapporter mon livre à la maison en toute sécurité. Je reculai d’un pas et regardai alentour, à la recherche de quelqu’un susceptible d’intervenir : un officier du guet, un soldat, n’importe qui sauf moi. Mais il n’y avait personne ; la rue était déserte. Les habitants des Suifs savaient que s’occuper des affaires des autres n’apportait jamais rien de bon. — Comme tu veux, grogna l’homme, et les truands se rapprochèrent de leur proie. C’était exactement le genre de situation à laquelle une jeune dame issue de la noble et prestigieuse maison Cornaro aurait dû éviter de se mêler, mais qui réclamait l’intervention de toute personne douée d’un minimum de sens moral. Peut-être pouvais-je les surprendre, et les faire fuir comme on disperse une bande de chiens errants. — Vous là-bas ! Arrêtez ! Les hommes se retournèrent pour me dévisager de leurs regards froids, nullement impressionnés, et je sentis ma bouche devenir sèche. — Mêle-toi de tes affaires, m’avertit un des malandrins, vêtu d’un pourpoint de cuir élimé. Une cicatrice lui relevait le coin de la bouche, et je doutai que celle-ci soit le résultat d’un banal accident. Je n’avais aucun moyen de défense, à part la dague à ma ceinture. Le nom des Cornaro aurait sans doute quelque effet sur eux, mais ils ne me croiraient jamais si j’affirmais être la fille de la Contessa, pas dans cet 15


accoutrement. Mon nom ne pouvait pas me protéger. Cette idée fit naître un frisson en moi, comme si l’air se mettait à vibrer dans mes poumons. La fille n’attendit pas de voir ce que j’allais faire. Profitant de la diversion que je lui offrais, elle tenta de bondir entre deux assaillants pour s’échapper. Un bras aussi épais que la branche d’un arbre la rattrapa au passage et l’homme la souleva du sol pour la serrer contre lui, aussi aisément qu’il l’aurait fait d’une enfant. Le poids de ma sacoche sur mon épaule me rappela le trésor que je transportais, mais je ne pouvais pas décemment m’enfuir, Muscati ou pas. Dégainer ma dague ne me sembla pas indiqué. Les trois hommes étaient armés, et l’un d’eux possédait un pistolet à silex. — À l’aide ! m’écriai-je. Les brutes ne parurent pas s’inquiéter de mon cri, concentrant leur attention sur la fille qui se débattait alors qu’ils lui bloquaient les bras dans le dos. — Ça suffit ! cracha-t-elle d’une voix vibrante de colère. C’est votre dernière chance ! «  Votre dernière chance  »  ? Comment pouvait-elle espérer venir à bout de ses adversaires ? À moins que… Les hommes s’esclaffèrent, et elle leur adressa un grognement furieux. Elle n’avait pas peur, et je ne voyais qu’une seule chose qui pouvait l’expliquer. J’eus à peine le temps de me plaquer contre un mur que tout s’embrasait autour d’elle. Cela commença par ses yeux, où une étincelle bleue et vorace s’alluma dans ses pupilles. Puis les flammes descendirent le long de ses bras en délicates arabesques, 16


pour s’épanouir comme les magnifiques pétales d’une fleur de mort. Les hommes bondirent en arrière en jurant, mais il était trop tard. De la fumée s’élevait déjà de leurs vêtements ; ils eurent à peine le temps de hoqueter, les yeux écarquillés par la terreur, que des flammes bleues coururent sur chaque centimètre de leur peau en les nimbant d’une splendide lumière. Puis leurs premiers cris éclatèrent. Je grimaçai d’effroi, une main plaquée sur ma bouche. La douleur qu’exprimaient leurs hurlements était inhumaine. La puanteur graisseuse, abominable, de la chair brûlée me souleva le cœur. Les hommes titubèrent vers le canal en se contorsionnant au milieu des flammes. Je levai le bras devant mon visage pour me protéger de la chaleur et masquer cette vision d’horreur. Le bruit sourd de corps tombant dans l’eau vint étouffer leurs cris, et dans le silence soudain revenu, je baissai le bras pour regarder de nouveau. Le feu s’élevait désormais au-dessus des épaules de la fille. Une colère pure et impitoyable embellissait ses traits. Ce n’était pas le visage d’une femme qui en avait terminé. Oh, par les Enfers ! Elle ouvrit les bras d’un geste triomphant, et les flammes jaillirent du canal lui-même, mordantes et implacables. Elles coururent sur l’eau comme sur une nappe d’huile et vinrent lécher le ventre arrondi du pont. Sur l’autre berge du canal, des passants attirés par le bruit se mirent à pousser des cris d’effroi. — Assez ! 17


Ma voix surgit de ma gorge, plus aiguë qu’à la normale. — Vous avez gagné ! Par pitié, cessez donc ! Mais les yeux de la fille étaient en feu, et des flammèches cascadaient le long de ses cheveux. Elle ne donnait pas l’impression de m’avoir entendue. Le feu bleuté dévora le sol de pierre à ses pieds. Insatiable, il s’étendit autour d’elle, se propageant sur les pavés aussi facilement qu’il l’aurait fait sur une prairie d’herbes hautes. Je finis par comprendre de quoi il s’agissait  : le légendaire malefeu. J’en avais lu une description dans le livre d’Orsenne, la Chute de Celantis. Que la Grâce de la Miséricorde nous vienne en aide. Ce feu était capable d’incinérer n’importe quelle matière : l’eau, le métal, la pierre. Il pouvait embraser une ville entière aussi facilement qu’un champ de maïs desséché. Je ramenai ma sacoche contre ma poitrine d’un geste protecteur. — Vous devez arrêter cela ! la suppliai-je. — Elle en est incapable ; elle a perdu le contrôle, me répondit une voix où perçait une appréhension bien compréhensible. Je me retournai pour faire face à un jeune homme de haute taille, qui avait les yeux fixés sur la fille en flammes. Ses cheveux noirs ondulés descendaient jusqu’au col de son uniforme, celui-là même dont j’avais espéré de toutes mes forces l’apparition : le pourpoint or et écarlate des Fauconniers, le régiment dont la mission était justement de contrôler la magie afin d’éviter que des choses pareilles se produisent. — Les Grâces soient louées, c’est une chance que vous soyez là ! Pouvez-vous l’arrêter ? 18


— Hélas, non. (Il prit une inspiration profonde, l’air incertain.) Mais vous, vous le pouvez, si vous en avez le courage. —  Comment  ? (Une autre folie venait s’ajouter à l’horreur du malefeu.) Mais voyons, je ne suis pas Fauconnier ! —  Et c’est justement pour cette raison que vous pouvez le faire. (Un délicat bracelet scintilla dans la main qu’il me tendit.) Croyez-vous pouvoir passer ceci à son poignet ? Le bracelet était constitué d’un entrelacs complexe de fils d’or et de perles écarlates, conçu pour se serrer quand on tirait sur ses extrémités. Je reconnus la forme du motif d’après une gravure d’un de mes livres : il s’agissait d’un jet de Fauconnier. On l’appelait ainsi en référence aux courtes lanières utilisées en fauconnerie pour retenir les rapaces ; ce bracelet avait le pouvoir de refréner la magie. — Mais elle est en feu, objectai-je. — Je le sais bien. Je n’ai pas dit que cela ne présentait aucun danger. (Ses yeux verts, intenses, se voilèrent.) Je ne peux pas le faire moi-même. Je suis déjà lié à une autre. Je ne vous le demanderais pas s’il ne s’agissait pas d’une situation critique. Plus le malefeu consume de vies, plus il s’étend. Il pourrait dévorer Raverra tout entière. J’hésitai. Le jet pendait au bout de ses doigts. — Je comprends, dit-il. Je n’aurais jamais dû… — Je vais le faire, décidai-je en me saisissant du jet avant de pouvoir y réfléchir à deux fois. —  Soyez-en remerciée. (Il m’adressa un sourire étrangement mélancolique.) Je vais la distraire, le temps que vous puissiez l’approcher. Vous réussirez, j’en suis sûr. 19


Le Fauconnier se rua vers les flammes bondissantes, abandonnant le jet comme une question sans réponse. Il fit le tour de la petite place pour venir se positionner au bord du canal, et il interpella la fille pour attirer son attention. — Toi, la sorcière ! Elle se tourna vers lui, suivie d’une traîne de flammes aussi longue que celle d’une reine. Le feu commença à grimper les murs de brique de la maison la plus proche en vrilles incandescentes. La voix du Fauconnier résonna par-dessus la clameur de la foule qui s’agglutinait de l’autre côté du canal. — Au nom de Sa Sérénité le doge, je t’inféode à l’ordre des Faucons de Raverra ! Cette déclaration attira effectivement l’attention de la fille, et les flammes se courbèrent vers le Fauconnier, comme attisées sous le souffle d’une puissante rafale. — Toi aussi tu veux me prendre, mais je ne t’appartiens pas non plus ! (Sa voix rugissait tel un brasier.) Tu crois pouvoir me soumettre ? Mon feu va te dévorer ! Elle allait le tuer à son tour. À moins que je ne l’arrête. Mon cœur tressautait ainsi qu’un mouchoir dans la main tremblante d’une vieille douairière, et je m’efforçai de me calmer et de réfléchir. Peut-être ne m’attaqueraitelle pas si je ne me ruais pas directement sur elle. Je glissai ma précieuse sacoche sous mon manteau et me dirigeai d’un pas rapide vers le pont, comme si j’avais voulu fuir les lieux. Je n’avais guère à me forcer pour faire semblant d’être apeurée, et certains dans la foule sur l’autre berge m’encouragèrent par des signes à venir me réfugier auprès d’eux. 20


Mes jambes tremblaient sous l’envie de suivre leur conseil et de traverser le pont en courant. Je ne pouvais supporter la pensée des pages de Muscati disparaissant en une poignée de cendres. Je resserrai mes doigts sur le jet. Le Fauconnier tendit la main vers la fille pour garder toute son attention. — De par la loi en vigueur, tu appartiens à Raverra depuis l’instant où tu as vu le jour en portant la marque des mages. J’ignore comment tu as fait pour rester cachée aussi longtemps, mais c’est terminé. Suis-moi. Le malefeu rugit vers lui en une vague de flammes bleu-blanc. — Que la peste t’emporte ! le maudit la fille en dressant le poing en signe de défi. Si Raverra veut mon feu, je ne l’en priverai pas. Que la ville brûle ! Je me jetai en avant pour couvrir les quelques mètres qui nous séparaient encore, en bondissant par-dessus les traînées de flammes qui serpentaient au sol. Les yeux mi-clos face à l’onde de chaleur ardente, je tendis la main et passai le jet sur le poing levé de la fille. L’effet fut immédiat. Les flammes vacillèrent, telle une bougie soufflée par un brusque courant d’air. Le Fauconnier recula d’un pas, les bras levés pour se protéger le visage, le bord de son bel uniforme roussi et fumant. La fille chancela, et le feu dans ses yeux s’éteignit. Le jet doré brillait autour de son maigre poignet. Elle s’effondra sur les pavés. Ma main me lança d’une douleur cuisante, et je la ramenai contre ma poitrine en sifflant entre mes dents. Ce bref instant de contact avait brûlé ma peau et noirci mes 21


bottes ainsi que mon manteau. Ma sacoche, les Grâces soient louées, semblait intacte. De l’autre côté du pont, la foule poussa des cris de joie, avant de se disperser. Le spectacle était terminé, et personne ne tenait à s’approcher d’une sorcière du feu, même inconsciente. Je ne pouvais les en blâmer. Il ne restait aucune trace des infortunés tombés dans le canal, mais l’odeur de chair brûlée s’attardait horriblement dans l’air, et les flancs des bâtiments les plus proches étaient striés de cicatrices noires et calcinées. Le Fauconnier vint me rejoindre, le visage éclairé d’un sourire soulagé. — Bien joué  ! Je suis impressionné. Vous êtes indemne ? Un léger vertige me saisit en comprenant que c’était terminé. J’avais sauvé, si ce n’était Raverra tout entière, au moins un quartier de la ville, et cela de mes seules mains, sans l’appui du nom de ma mère ou de sa fortune. Il était trop dangereux de se rendre dans la boutique d’un prêteur sur gages, m’avait-on dit ? Ha ! Je venais d’arrêter une sorcière du feu. Je retournai son sourire au Fauconnier, en cachant ma main brûlée dans ma manche. —  Lieutenant Marcello Verdi, à votre service, se présenta-t-il en s’inclinant. Puis-je savoir votre nom, brave demoiselle ? — Amalia Cornaro. — Soyez donc la bienvenue chez les Fauconniers du doge, mademoiselle… Il s’interrompit, son sourire s’effaça et son visage à la peau mate perdit de ses couleurs. 22


— Cornaro, répéta-t-il d’un air hébété. Vous… vous ne seriez quand même pas de la famille de la Contessa Lissandra Cornaro, n’est-ce pas ? Je sentis ma joie et mon soulagement s’étioler. — C’est ma mère. — Par les Enfers, murmura le lieutenant.

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Chapitre 2

Ma mère n’était pas présente, et pourtant, elle monopolisait tout de même la conversation. Je me penchai sur la fille inconsciente, autant pour voir si elle allait bien que pour masquer ma frustration. — Est-ce grave ? demandai-je. — Elle va vite se remettre, ma dame. Il arrive souvent que les sorciers perdent connaissance d’épuisement après avoir été privés de leur pouvoir. La distance formelle avec laquelle le lieutenant Verdi s’adressait désormais à moi me brûla comme du sel répandu sur une plaie. J’aurais dû lui taire mon identité. Le lieutenant s’agenouilla et prit dans ses mains le poignet de la fille. Je crus qu’il voulait tâter son pouls, mais ses doigts cherchèrent le bracelet et en suivirent les entrelacs délicats. Le jet était le filigrane d’Artifice le plus complexe que j’aie jamais vu. Le tressage savant du fil et la position des perles rouge sang enfilées sur ce dernier formaient un langage qui déterminait les effets du sortilège. L’ensemble était trop élaboré pour que je puisse en saisir clairement 25


le sens. Certains fils d’or se confondaient, fondus au niveau du nœud qui rattachait les brins entre eux. Cela était en principe impossible : on disait les jets pratiquement indestructibles. Mais le malefeu était une magie d’une puissance redoutable. — Les fils se sont soudés, murmura Verdi. Je ne pense pas qu’il soit possible de l’ôter. Je levai la tête et rencontrai ses yeux verts. L’inquiétude que j’y lus était sincère et sans fard, une chose à laquelle la fréquentation des salons de l’élite raverraine ne m’avait pas habituée. — Pourquoi voudriez-vous l’ôter ? — Parce que, ma dame, c’est vous qui l’avez passé à son poignet. — Je vous en prie, appelez-moi Amalia. — Je suis navré, dame Amalia. Je n’aurais jamais dû vous impliquer là-dedans. (Il secoua la tête.) Nous sommes habilités à recruter des civils volontaires pour placer un jet sur un sorcier dans des situations d’urgence, mais je crois bien que c’est la première fois qu’un Fauconnier enrôle accidentellement un membre de la noblesse. —  Vous n’avez rien à vous reprocher. J’ai choisi d’apporter mon aide. Je l’ai fait de mon plein gré. Je ressentis soudain de l’embarras à me retrouver accroupie au milieu de la rue, mon visage à quelques centimètres du sien, et je me redressai en serrant contre moi ma main blessée. La douleur lancinante se faisait plus vive, envahissant toutes pensées comme un hôte indélicat. —  Et vous avez été merveilleuse. C’est moi qui ai 26


commis une erreur. (Verdi se releva à son tour, en se frottant le crâne.) Je ne sais pas trop ce qui va se passer à présent. Je dois ramener notre nouveau Faucon aux Mues avant qu’elle reprenne connaissance. La loi stipule qu’elle ne peut venir en ville sans son Fauconnier, mais… (Il laissa échapper un petit rire nerveux.) … vous êtes sa Fauconnière. — Mais c’est impossible ! (Je venais de comprendre les raisons de son trouble.) Aucun membre des familles patriciennes de l’Assemblée ne peut devenir Fauconnier. Ma mère… —  Je le sais bien, croyez-moi, dit-il en grimaçant. J’ignore qui aura ma tête le premier : la Contessa, mon supérieur, ou le doge lui-même. Mais vous avez placé le jet à son poignet, et vous êtes donc la seule à pouvoir emprisonner ou libérer son pouvoir. Et puisque le jet s’est soudé sous la chaleur du malefeu, rien ne peut plus changer ce fait. Un bracelet ne pouvait pas prendre une décision aussi cruciale à ma place. Le doge lui-même ne dictait pas le futur d’une Cornaro. La seule personne qui avait ce pouvoir était… — Quelqu’un va devoir l’expliquer à ma mère, dis-je d’une voix hésitante. Verdi s’inclina vers moi. — Oh, non, protestai-je. Pas moi ! — Mieux vaut qu’elle l’apprenne par votre bouche que par celle du doge. (Il fronça les sourcils.) En temps normal, je devrais vous emmener toutes les deux aux Mues avec moi, mais je ne tiens pas à m’opposer à la volonté de la Contessa. 27


— Je crains que nous ne l’ayons déjà fait. Pour autant, l’idée d’avoir agi sans son approbation n’était pas pour me déplaire entièrement. Je m’inquiétais davantage, en revanche, de violer les règles des Fauconniers ainsi que la loi de Raverra. —  Je suis navré, ma dame, s’excusa Verdi avec une révérence. Tout est ma faute, et je m’en voudrais d’aggraver les choses en vous abandonnant ici. Mais si je ne ramène pas notre nouvelle recrue aux Mues avant son réveil, j’ai peur que la Grâce de la Fortune elle-même ne puisse réparer ce désastre. Il hésita un instant, les yeux baissés sur la forme inconsciente, puis la souleva dans ses bras et la posa en travers de son épaule roussie en grimaçant. Le bras maigre de la jeune fille pendit mollement en l’air. Une inquiétude soudaine me gagna. J’avais voulu l’aider, pas la réduire en captivité. Mais les Faucons jouissaient de conditions de vie confortables. Cela représenterait certainement une amélioration par rapport à l’existence qu’elle avait connue jusque-là, et qui l’avait laissée vêtue de guenilles et poursuivie par des brutes. — Vous êtes sûr qu’elle va bien ? — Nous prendrons soin d’elle, m’assura Verdi. Ce n’est pas notre prisonnière. J’en doutai, le regard attiré par le jet qui scintillait à son poignet. — Veuillez m’excuser, ma dame, dit Verdi en s’inclinant pour une nouvelle révérence, qu’il écourta en sentant la fille glisser de son épaule. Je dois vraiment partir. J’informerai le palais aussitôt que j’aurai veillé à ce que l’on s’occupe d’elle, afin de tirer au clair cette situation. Du 28


moins quelqu’un avertira le palais, et j’espère que ce sera moi. Dans le cas contraire, cela voudra dire que j’aurai de graves problèmes. *** « De graves problèmes ». Alors que je grimpais les marches de marbre pour gagner le bureau de ma mère, ces mots s’attardaient dans mon esprit, aussi persistants que l’odeur de fumée qui imprégnait mon manteau. Ma main, posée sur la rampe froide de l’escalier, me lançait douloureusement. Suspendus aux murs, les portraits aux teintes sombres des prestigieux ancêtres Cornaro me regardèrent passer avec les mêmes yeux pénétrants que ceux de ma mère. Je déposai mon livre derrière un vase d’argent qui décorait le couloir, afin de me laisser une chance de cacher à ma mère que j’étais allée chez le prêteur sur gages. J’envisageai de passer par ma chambre pour me changer, mais la Contessa s’accommodait mieux d’une tenue négligée que d’un retard dans la transmission d’une information capitale. Je n’avais aucune excuse pour repousser cette conversation. Je m’accordai néanmoins quelques minutes de répit devant la porte de son cabinet de travail. Je m’absorbai dans la contemplation des sculptures dorées du chambranle, détaillant du regard les formes familières comme je l’avais fait si souvent dans mon enfance quand, avant d’entrer, je me répétais le discours que j’allais servir à ma mère. Enfin, je frappai à la porte. 29


— Entrez, ordonna la voix de la Contessa. J’ouvris le battant. La lumière chaude du soleil caressait les moulures baroques et les fresques aux couleurs vives qui décoraient le bureau de ma mère. Une immense carte de l’Empire Sérénissime était suspendue à un mur, en face d’une bibliothèque qui grimpait jusqu’au plafond, à plus de quatre mètres de hauteur. Ma mère était en train d’écrire à son secrétaire, dos à la porte. J’adorais ce meuble, qui recelait de nombreux tiroirs et compartiments secrets. Quand j’étais enfant, ma mère m’avait demandé de l’aider à éprouver leur qualité, en me récompensant avec des bonbons pour chaque cache que je parvenais à trouver. Les cheveux auburn de ma mère cascadaient artistiquement sur les épaules de sa robe de velours d’un vert émeraude chatoyant. Le doge pouvait la mander à toute heure, ou le Conseil des Neuf se réunir en urgence ; c’est pourquoi la Contessa veillait à toujours paraître à son avantage. Je m’éclaircis la voix. — Aujourd’hui, j’ai sauvé Raverra des flammes. —  Ce qui explique pourquoi tu empestes comme une cheminée mal ramonée, me lança-t-elle tout en continuant à écrire, sans même me jeter un regard. —  Oui. (Mal à l’aise, je me balançais d’un pied sur l’autre, les yeux baissés sur mes bottes maculées de suie.) Il y avait une sorcière du feu qui avait perdu le contrôle et je… j’ai offert mon aide. Un Fauconnier m’a donné un jet, et je l’ai passé au poignet de la sorcière. Le grattement de la plume cessa, et ma mère se retourna lentement. Son beau visage aux yeux pénétrants 30


affichait une expression neutre et indéchiffrable, celle qu’elle réservait aux affaires officielles. — Tu as passé un jet au poignet d’une sorcière clandestine ? Le ton de sa voix était aussi égal et froid qu’une plaque de marbre. — Oui, mère. Je sentis les coins de ma bouche se relever sous le coup de la nervosité, et parvins à transformer mon sourire naissant en une grimace. — Et, euh… il semble que le jet ne puisse plus lui être enlevé. Le silence s’étira. Ma mère demeura aussi immobile qu’une statue, puis elle reposa sa plume d’un geste sec, comme si elle venait de mettre un point final au cours de ses pensées. — Je savais que tu étais partie visiter une boutique des Suifs, me dit-elle, mais je ne me doutais pas que tu me ramènerais un Faucon. Elle savait déjà où j’étais allée. Évidemment. J’entortillai la bandoulière de ma sacoche autour de ma main valide, mais n’ajoutai mot. Ma mère m’avait dit une fois que lorsque j’ignorais où je mettais les pieds, la meilleure solution était encore de me taire et d’écouter. — Amalia, sais-tu pourquoi je te laisse t’aventurer dans Raverra sans escorte ? J’hésitai, puis secouai la tête. — Pourquoi j’ai accepté que tu ailles étudier la science magique à Ardence ? Pourquoi je te permets de sortir attifée comme la fille cadette d’un châtelain de province, et pourquoi je fais semblant de ne rien savoir de tes visites 31


chez des prêteurs sur gages des quartiers malfamés ? — Non, mère. — Pour voir comment tu vas te comporter, pour te donner la liberté de faire tes propres choix. (Ses mots traversèrent l’air, aussi tranchants que des dagues.) Et pour voir ce que tu en retireras. Parce que j’espérais que cet esprit d’indépendance indiquait une étincelle d’intelligence ou d’ambition susceptible de profiter à notre famille, et que tu te révèles digne de me succéder. J’avais pensé que c’était peut-être parce qu’elle voulait mon bonheur. — J’ai beaucoup appris. — Hmm. (La Contessa tapota sa plume contre le bord du bureau.) Il est vrai que tu as su faire preuve d’audace. Pour ça, je dois te féliciter. — Merci, mère. Son compliment était certainement ironique, mais mieux valait ne pas prendre de risque. —  La question est de savoir ce qui va se passer maintenant. La loi est claire  : tu ne peux devenir Fauconnière. Et pourtant, tu l’es. Comprends-tu ce que cela signifie ? Je déglutis péniblement. — Que je vais causer des migraines à tout le monde ? — Tu négliges le point crucial de cette affaire, mon enfant. Cela signifie que nous sommes la seule famille de l’Assemblée à avoir le contrôle d’un Faucon. Je clignai des yeux. Je n’avais pas considéré le problème sous cet angle. Les centaines de familles patriciennes qui constituaient l’Assemblée, la chambre législative de Raverra, passaient leur temps à manigancer pour prendre 32


l’ascendant les unes sur les autres. La magie puissante était un privilège réservé à l’État, un atout susceptible de défaire l’équilibre précaire du pouvoir raverrain. — Je n’imagine pas que le doge puisse permettre que… — Tu es mon héritière, m’interrompit la Contessa. Le doge ne te contrôle pas. Moi, si. Piquée au vif, je me raidis. — Sans vouloir vous offenser, si cela était vrai, nous n’aurions pas cette conversation. Ma mère se mit à rire. Elle possédait un rire chaleureux et plein de charme, toujours capable de faire tressaillir le cœur des courtisans et des rois. — Très bien, mon enfant, je te le concède. Tu es une Cornaro. Personne ne te contrôle. Mais sois prudente : c’est une chose que le doge n’appréciera pas d’entendre. Surtout compte tenu de la situation actuelle à Ardence. Voilà qui augurait les problèmes. — Que se passe-t-il donc à Ardence ? Domenic et mes autres amis ardentins n’avaient rien évoqué de grave, mais leurs dernières lettres remontaient déjà à plusieurs semaines. Le cousin de mère, qui était le représentant du doge à Ardence, n’avait rien mentionné non plus durant notre dîner familial, lors de sa visite du mois dernier. Mais la Contessa siégeait au Conseil des Neuf, et elle était à la tête du réseau d’espions de Raverra ; elle était informée des troubles avant même que leurs auteurs passent à l’action. — Encore rien de sérieux pour le moment. Le jeune duc d’Ardence cherche simplement à tester jusqu’où il peut aller. Tu devrais prêter davantage attention au 33


monde qui t’entoure, Amalia. Son regard s’attarda sur mes vêtements, ma sacoche vide, avant de s’arrêter sur ma main. — Que t’est-il arrivé ? demanda-t-elle en se levant de son bureau. Je cachai ma main sous mon manteau. — Elle était enveloppée de flammes, mère. La Contessa traversa la pièce et me prit le bras avec des gestes doux pour examiner ma main. Je tentai de ne pas grimacer de douleur. — Je vais bien. — Ça n’a pas l’air trop grave, acquiesça ma mère. Mais ce doit être douloureux. Nous allons nous occuper de ça. Elle écarta une boucle rebelle de mon visage pour remettre un peu d’ordre dans ma coiffure, mais son regard navré suggérait qu’il s’agissait d’une entreprise vouée à l’échec. Elle laissa retomber la mèche de cheveux en m’adressant un sourire presque triste. —  N’oublie pas, Amalia. Tu es mon héritière. Cela passe avant toute autre responsabilité que la vie pourrait t’imposer, y compris celle de devenir Fauconnier. Tienst’en à cela, peu importe ce qu’il exigera de toi. — « Il » ? — Le doge, qui d’autre ? Le doge. Évidemment. Parfois, j’avais l’impression que ma mère et moi n’avions pas la même conversation. Elle examina une nouvelle fois mes vêtements roussis avec une moue contrariée. — Va donc changer de tenue, mon enfant. Et n’oublie pas de prendre ton élixir. — Je ne l’oublie jamais. 34


— C’est l’évidence, puisque tu es toujours en vie. Ma mère se pencha vers moi et déposa un rapide baiser sur mon front. La senteur de son parfum m’enveloppa, aussi délicate et complexe qu’une de ses intrigues. — Et j’aimerais que cela reste ainsi, ajouta-t-elle. Tu dois faire preuve de prudence, mon enfant. — Bien sûr, mère. — Et maintenant, va te changer. La journée va être longue. *** Quand ma mère m’avait demandé de me changer, je savais qu’elle voulait dire passer une toilette plus convenable pour l’héritière d’un membre du Conseil des Neuf, l’institution discrète qui, au côté du doge, exerçait la réalité du pouvoir à Raverra. Certes, c’était l’Assemblée qui établissait les lois ; mais le Conseil contrôlait l’armée, les services de renseignements et la diplomatie, et gardait le dernier mot en matière de justice, de politique étrangère et de sécurité de l’Empire. À l’origine, ses neuf membres étaient élus parmi les rangs de l’Assemblée, mais au fil des siècles, les familles les plus puissantes de l’Empire étaient parvenues à s’arroger un droit héréditaire sur quatre sièges du Conseil. Avant même ma naissance, j’étais destinée à succéder à ma mère au Conseil des Neuf. Je comprenais moins en revanche pourquoi le gouvernement de l’Empire Sérénissime ne pouvait s’accommoder de confortables pantalons, mais, obéissante, je choisis une toilette dans ma garde-robe et l’étendis sur mon lit. Le corset se laçait dans le dos et il 35


m’était impossible de m’habiller seule, aussi m’allongeai-je sur le ventre à côté de la robe pour feuilleter mon nouveau livre. Muscati avait le don de faire paraître l’Artifice si simple ! Cet art magique consistait à utiliser des runes pour conférer une propriété particulière à un objet, ou le contraindre à obéir à de nouvelles règles en l’entourant d’un filigrane ; il fallait ensuite canaliser l’énergie magique dans le motif dessiné par le fil afin de lui donner sa puissance. L’étude de ses schémas à l’époustouflante complexité me laissait chaque fois le sentiment d’une révélation, non tant pour l’effet spécifique qu’ils étaient censés créer que par la façon dont ils savaient manipuler ou détourner les lois naturelles. Je continuai à lire, tandis qu’à l’extérieur, le ciel s’assombrissait. Les luminaires sur leurs appliques murales s’éveillèrent, diffusant une lumière tamisée, alimentés par la magie du cercle solaire d’Artifice installé sur le toit. La jeune sorcière devait avoir repris connaissance à présent ; elle était encore pour moi une inconnue, et pourtant, elle ne pourrait plus jamais quitter l’enceinte des Mues sans que je sois à ses côtés. Je regardai ma main brûlée. C’était une sorcière du feu, pour compliquer encore les choses. Les sorciers du feu étaient les plus rares et les plus dangereux de tous les mages ; ils avaient laissé des trous calcinés et fumants dans les pages de l’histoire, des villes dévastées, des champs de bataille recouverts de cendres et d’ossements. Mais rien n’avait perturbé la sérénité de l’Empire au cours des cinquante dernières années, pas depuis la guerre de Trois Ans. Sous la férule des 36


Accords Sérénissimes, les États vassaux de l’Empire s’autogouvernaient dans une paix relative. Ils concédaient à Raverra des privilèges commerciaux et leur livraient des Faucons, en échange d’une protection militaire et de la jouissance d’infrastructures telles que des routes bien entretenues, des aqueducs, ou encore le service de la Poste impériale et celui du réseau des lampes-courrières. Raverra accordait à ces nations tributaires une autonomie presque complète ; à l’occasion, les Envoyés de l’Empire Sérénissime glissaient un mot à l’oreille attentive de leurs dirigeants, qu’ils soient rois, ducs, ou consuls. Aucune puissance étrangère n’était en mesure de défier l’Empire – ni n’en avait exprimé l’intention – depuis sa victoire contre les Hauts Ensorceleurs du Vaskandar lors de la guerre de Trois Ans, à l’époque de mes grands-parents. Sans ennemis à combattre, il n’y avait aucune raison pour libérer le pouvoir d’une sorcière du feu. Mon Faucon avait toutes les chances de rester encapuchonnée pour le restant de ses jours. Encapuchonnée, et prisonnière des Mues, son existence réduite à un périmètre aussi nettement tracé qu’un cercle d’Artifice de Muscati. Le son familier de deux coups brefs et autoritaires à ma porte m’avertit qu’il était temps de cacher les Principes de l’Artifice sous mon oreiller avant que ma mère n’entre dans ma chambre. Ciardha, sa dame de compagnie, la suivit à l’intérieur, un coffret dans les mains. Ciardha n’était pas une simple domestique, mais la descendante d’une prestigieuse famille de négociants d’Ostan. Elle possédait en outre un esprit pénétrant et une faculté d’observation remarquable ; ma mère lui accordait son 37


entière confiance et n’hésitait pas à la charger des tâches les plus importantes. — Par les Grâces, tu n’as même pas commencé à t’habiller ! Les yeux de la Contessa s’attardèrent sur le lit. Je me forçai à ne pas regarder vers l’oreiller, en espérant que mon livre était convenablement caché. — Étais-tu encore en train de lire ? — Je réfléchissais aux sorciers du feu, répondis-je, ce qui n’était pas totalement un mensonge. Sans s’embarrasser de discours inutile, Ciardha commença à appliquer un onguent sur ma main brûlée tandis que je restais droite et immobile, comme un soldat au garde-à-vous. Ma mère examina d’un air navré la robe que j’avais choisie. — Tu ne peux pas recevoir le doge dans cette tenue, mon enfant. Mais qu’est-ce qu’il te passe par la tête ? Elle conviendrait pour aller au marché, à la rigueur. Ciardha, quand vous en aurez terminé avec sa main, aidez donc Amalia à se préparer. — Bien, Contessa, murmura Ciardha. Mon ventre se noua. — Je vais voir le doge ? Aujourd’hui ? — N’est-ce pas ce que je t’ai dit tout à l’heure ? Quoi, pensais-tu que je plaisantais  ? Les lampes-courrières m’ont transmis son message pendant que tu étais dans ta chambre, à faire semblant de te préparer. Il réclamait ta présence au palais impérial. (Elle ouvrit la porte de ma garde-robe et examina mes différentes toilettes.) J’ai réussi à gagner un peu de temps en prenant excuse de tes 38


brûlures, et il a consenti à se déplacer en personne pour te rencontrer. Oh, Ciardha, faites donc en sorte que cette main paraisse sérieusement blessée. — Je m’en occupe, Contessa. Ciardha sortit un rouleau de bandage de son coffret et s’appliqua à l’enrouler sur ma blessure avec des gestes rapides et précis. Je ressentis l’envie impérieuse d’ôter ma main des siennes, de m’enfuir de cette pièce et de trouver un endroit où me cacher. — Le doge va venir ici ? Mais quand ? — Du calme, ma fille. Ce n’est tout de même pas la première fois qu’il honore notre demeure de sa présence. Je nous ai gagné une heure ou deux. Le temps qu’il sorte du palais, il croisera trente ou quarante fâcheux qui essaieront de lui parler ; c’est toujours ainsi. J’ai placé un serviteur sur le toit avec une longue-vue pour surveiller l’apparition de son bateau sur le Canal impérial, aussi serons-nous averties quelques minutes avant son arrivée. La robe en soie bleu paon, je pense, Ciardha. Veillez à ce qu’elle porte des bijoux qui s’accordent avec ; et si vous pouvez faire quelque chose pour ses cheveux… — Ce sera fait, Contessa, répondit Ciardha, tout en continuant à tisser son cocon de gaze autour de ma main. — Je ne peux plus remuer les doigts. — Évidemment, ma dame, acquiesça Ciardha d’un air sérieux, même si sa voix laissait entendre une note amusée. Vous êtes trop gravement blessée pour cela. La Contessa vint se placer derrière moi et me prit par les épaules. — Écoute-moi, Amalia. Je resterai avec toi si je le peux, 39


mais le doge voudra certainement te parler tête à tête. Tu vas devoir tenir bon face à lui. Tu me comprends ? —  Oui, mère…, répondis-je machinalement, avant de m’interrompre brusquement. Un instant. En fait, non, mère, j’ai peur de ne pas comprendre. Que me veut-il exactement ? —  Ta petite mésaventure d’aujourd’hui est lourde d’implications : le contrôle de la seule sorcière du feu de l’Empire Sérénissime ; l’autorité incontestée du doge sur les Faucons ; et quel rôle va y jouer l’héritière d’une des plus puissantes familles de Raverra. Évidemment qu’il souhaite te parler. Tous les mots de Muscati dont je m’étais abreuvée avec une joie insouciante alors que j’étais censée me préparer me pesèrent soudain sur l’estomac. — Ce qui s’est passé aujourd’hui est donc si grave que cela ? — Un jour, tu siégeras au Conseil des Neuf, Amalia. Il va falloir t’habituer à l’idée que le moindre de tes actes revête une extrême importance. — Mais que vais-je dire au doge ? La douleur fulgura dans ma main alors que je tentais de la serrer nerveusement, et Ciardha manifesta sa désapprobation d’un petit claquement de langue. — Obtiens-moi ce Faucon, si tu le peux, dit ma mère. Mais plus important encore, ne le laisse pas t’imposer son autorité. Tu n’es pas une simple Fauconnière sous ses ordres. Si tu le laisses te contrôler maintenant, le jour où tu occuperas mon siège au Conseil des Neuf, tu deviendras son instrument. — Que voudriez-vous faire d’une sorcière du feu ? Je 40


suis perdue. — Je ne veux pas d’une sorcière du feu ; je veux que l’on sache que nous en avons une. (Elle ramena derrière mon oreille une mèche rebelle qui tombait sur mon front.) Le doge le comprend. Et tu le comprendras aussi, un jour. — Et voilà, annonça Ciardha. Je baissai les yeux sur ma main, mortifiée de recevoir le doge avec un bandage aussi disgracieux. Ma mère me tapota le bras en m’adressant ce sourire qui avait rallié le pays de Callamorne à l’Empire Sérénissime. — Tu t’en sortiras très bien, mon enfant. Il faut juste que tu n’oublies pas qui tu es. Qui j’étais, ou qui elle voulait que je sois ? Ma gorge se noua. — Je ne suis pas douée pour ces jeux-là, mère. Je ne suis pas comme vous. —  Dans ce cas, n’y joue pas. Trouve en quoi tu es douée, et amène la partie sur ton terrain. Sur ces mots, elle sortit de la chambre avec toute la majesté d’un cygne prenant son envol, laissant aux mains habiles de Ciardha le soin de me faire rentrer dans ma robe bleu paon. Je n’avais pratiquement rien à faire, à part me tourner quand elle me le demandait, ou me raidir quand elle appuya un genou contre mes reins afin de serrer les lacets de mon corset. — Comme j’aimerais que vous puissiez parler au doge à ma place, Ciardha, soupirai-je dès que je pus respirer à nouveau. Vous êtes tellement habile en toutes choses. — Vous vous en sortirez parfaitement, ma dame, me rassura Ciardha d’une voix pleine de confiance, tandis que 41


ses doigts mettaient de l’ordre dans ma chevelure. — Comment pouvez-vous le savoir ? —  Parce que la Contessa le dit. La Contessa ne se trompe jamais. Un cri se répercuta dans la maison, répété de domestique en domestique. « Il arrive ! » Le serviteur sur le toit avait vu la galère du doge déboucher sur le Canal impérial. Il ne me restait plus qu’à espérer que Ciardha ne se trompait pas.

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Les Faucons de Raverra T1 - La Sorcière Captive  

Les Faucons de Raverra T1 - La Sorcière Captive  

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