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Ils s’appellent Kiran, Matthew, Tobias et Charly. Ils ont quatorze, vingt, dix et seize ans. Ils vivent en Inde, en Australie et dans l’Utah lorsque les conséquences cataclysmiques du dérèglement climatique s’abattent sur leurs têtes. Tornades, tsunamis, inondations ravagent subitement leur monde. Chacun d’eux se retrouve seul dans la tourmente – jusqu’à ce qu’ils se rencontrent sur la route dévastée. Ensemble, ils vont devoir affronter territoires hostiles et folie humaine pour survivre… et retrouver ce qui leur a été arraché.

Un roman d’aventures et d’anticipation bouleversant de rudesse et d’humanité, qui a toute sa place aux côtés de Sirius de Stéphane Servant et des romans de Patrick Ness. Imaginés par une toute jeune auteure au talent remarquable, les héros d’Apocalypse Blues marqueront les esprits pour longtemps.

POUR LECTEURS AVERTIS

16,90 € ISBN : 978-2-36231-419-3

Imprimé en France

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Design de couverture : Abigaïl Lacourly d’après © Shutterstock

ÉDITIONS BRAGELONNE

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Née en 1994, Chloé Jo Bertrand a découvert Harry Potter à six ans, et rendu sa décision dans la foulée : plus tard, elle sera sorcière ou écrivain – les deux, si possible. Depuis, elle conjugue écriture et voyage, son autre passion. Après différents séjours en Angleterre, en Russie, ou encore au Canada où elle a étudié la création littéraire, elle pose ses valises en Laponie pour six mois, où elle vit sans eau courante au milieu des chiens de traîneau – et une chose est sûre, c’est qu’avec si peu de neige en pleine saison, elle se dit qu’Apocalypse Blues, ce n’est déjà plus vraiment de la science-fiction…

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Du même auteur, chez Big Bang : Apocalypse Blues : 1. La Saison des ravages Chez Emma : Positive Way

Ce livre est également disponible au format numérique

www.bragelonne.fr

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Chloé Jo Bertrand

L A SA ISON DES R AVAGES A p o c a ly ps e Blu e s   –   1

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Big Bang est une collection des éditions Bragelonne

© Bragelonne 2016 Extraits d’œuvres citées : Stressed Out © Twenty One Pilots, Blurryface, Fueled By Ramen, 2015 Charlie Boy © The Lumineers, The Lumineers, Dualtone/Universal Music, 2012 ISBN : 978-2-36231-419-3 Bragelonne 60-62, rue d’Hauteville – 75010 Paris E-mail : info@bragelonne.fr Site Internet : www.bragelonne.fr

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Ce roman est dédié à ma fratrie de sang, Antoine, Sandrine et Charlotte ; Ainsi qu’ à ma fratrie de cœur, Dylan, Estelle, Ondine et Ambre. (L’avantage, c’est qu’en cas d’apocalypse, je sais avec qui je prends la route.)

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Prologue

Région de Calcutta, Inde

L’

oiseau qui chantait à la fenêtre de Kiran le réveil­­lait avant l’aube pour la dernière fois. Le jeune garçon n’aurait peut-être pas quitté son lit s’il l’avait su. Ouvrant les yeux, il prit une profonde inspiration. Il faisait chaud, l’air sentait la terre mouillée. La pluie tombait toujours. Kiran avait quatorze ans. Il se tourna sur le côté. Sa petite sœur dormait à poings fermés près de lui. Il la secoua doucement. — Eh, Chantri ! Debout, c’est l’heure, souffla-t-il dans la pénombre. Sur la natte voisine, il distinguait les silhouettes des jumeaux, ses frères aînés. Eux, il préférait ne pas les réveiller. Kiran enjamba Chantri, s’habilla sans bruit, et passa dans l’autre pièce de la maison. Shiv, son père, essayait de faire fonctionner la radio. Ama préparait les déjeuners de tout le monde. 7

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— Baba, tu vas être en retard, soupira Kiran. — Je t’attendais, je t’emmène. — Je peux prendre le bus avec Chantri. — Tu seras en retard si tu prends le bus, la route est inondée. Je t’emmène. Le père de Kiran tirait un pousse-pousse à Calcutta. En choi­­­­sissant de conduire son fils à l’école, il renonçait aux clients que lui apportaient les premiers trains de la journée. Kiran regarda les murs rongés par l’humidité de leur cuisine-séjour-salle-de-bains-chambre-des-parents. Shiv privait le reste de la famille d’un revenu dont ils ne pouvaient se passer. Mais Shiv était son père, un père têtu qui plus est. Il lui devait respect et obéissance, et protester ne servirait à rien. Alors il attrapa deux bananes, sa veste d’uniforme, et laissa sa mère l’embrasser. — Allons-y. Kiran aurait dû quitter la classe à douze ans, comme ses frères, pour travailler et nourrir sa famille. Shiv ne voulait pas en entendre parler : parce que Kiran était né plus intel­ ligent que la moyenne, son père et ses enseignants voulaient qu’il aille à l’école longtemps. Les aînés faisaient payer cher ce favoritisme à leur cadet, par jalousie peut-être ; plus certainement, par principe. — Ils ne te détestent pas, répéta son père pour la énième fois, quand il s’en ouvrit à lui alors qu’ils poussaient le vélo le long de la pente boueuse, vers la route. Il pleuvait, pas très fort, mais bien trop pour la saison. La mousson se faisait plus longue chaque année. Kiran ne répondit rien. Il regrettait d’avoir ouvert la bouche. — Kiran, on ne te préfère pas. Tu es plus intelligent, c’est tout. Et Chandra et Ravi ont toujours détesté l’école. 8

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— Ça aiderait que tu ne manques pas le travail pour m’emmener à l’école, grommela le garçon. Ils atteignirent la route, et les pneus du vélo couinèrent contre le sol humide. Ils marchaient dans une vraie patau­­­­­­­­­geoire. Shiv enfourcha la selle, Kiran s’assit sur le porte-bagages, et ils prirent le chemin de l’école. Ils ne disaient plus rien. Seul le vélo grinçait. — Baba ? finit par chuchoter Kiran. — Oui ? — Cette année je voudrais travailler plutôt qu’aller à l’école. — Non. — Si tu me laisses travailler un an, je retournerai à l’école l’année prochaine, et on fera comme ça, une année sur deux. — Non, Kiran. — Ça sera plus lent, mais je pourrai aller à l’école plus longtemps sans vous affamer. Les freins crièrent de protestation quand Shiv arrêta brutalement la bicyclette. Kiran dut s’accrocher à lui pour ne pas tomber. — Tu es sourd, mon garçon ? J’ai dit non ! — Mais… — Tais-toi ! Kiran referma la bouche. Shiv respirait fort, plus fort que ne tombait la pluie. Lentement, il se remit à pédaler. Kiran n’osait plus dire un mot. Son père rompit le silence le premier : — Quand tu seras grand et riche, tu rendras à ta famille ce que tu lui auras coûté. Tu marieras ta sœur à un de tes amis, tu veilleras sur tes frères et sur ta mère. Mais tu dois aller à l’école tous les jours, tous les ans. Ton professeur de 9

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sciences a écrit à l’école d’État, tu n’auras jamais de place si tu rates une année ! — Baba, je n’aurai jamais de place, que je rate une année ou pas ! — Tu iras à l’université. — Ça coûte cher, l’université. — J’irai à la briqueterie. Les garçons iront aussi. Kiran réprima un haut-le-cœur, et ferma les yeux pour chasser son vertige. Baba, Chandra et Ravi, dans l’enfer des briqueteries, pendant qu’il usait d’autres bancs d’école ? La culpabilité finirait par le rendre fou… Kiran appuya son front contre le dos de son père. Le vélo grinçait sous la pluie. Je voudrais être né stupide. # Sydney, Australie Matthew et Tobias pagayaient dans l’eau, à plat ventre sur leurs planches. En cette saison, ils devaient d’ordinaire porter des combinaisons pour aller dans l’eau sous peine d’attraper la crève. Cette année il faisait si chaud qu’ils avaient pu se contenter de leurs bermudas. À quelques semaines des vacances scolaires, l’hiver tardait à venir… Tobias avait dix ans. Matthew, presque vingt. La plage se vidait : la plupart des Australiens rentraient déjeuner. Les touristes commençaient à remballer leurs affaires. En se répercutant sur les vagues, les rayons brû­­­ lants du soleil forçaient les deux frères à plisser les yeux. D’ordinaire, ils surfaient seuls, derrière la dune qui séparait 10

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leur maison du rivage, au bord d’un parc national à deux heures de voiture de Sydney. Ils ne s’imposaient cette plage bondée que pour tuer le temps ce jour-là, en attendant leur père venu remettre de l’ordre dans son bureau après les tremblements de terre de la nuit précédente. La cinquième vague ratée fut celle de trop pour Tobias. — Putain, j’arrête pas de les foirer, ça fait chier ! hurlat-il en pagayant rageusement pour revenir au niveau de Matthew. Ce dernier éclata de rire, mais le reprit quand même, fidèle à lui-même : — Ça fait quoi ? — Ça… ça… ça m’énerve, putain ! — Rha, mais c’est quoi ce langage ? — T’es pas ma mère, Matthew ! — C’est ça, bah t’as qu’à te débrouiller, alors ! Ils s’ignorèrent avec application pendant un total de quatre minutes et dix-neuf secondes avant que Tobias ne craque. — Tu vas à ta stupide réunion d’église, ce soir ? C’était le seul endroit où Tobias ne suivait son frère qu’en traînant les pieds : l’église. Matthew lui jeta un coup d’œil en coin, prit un air très sérieux, et répondit : — Pas si tu prends la prochaine vague. Le père Ralph ne lui en voudrait pas. — Et on demande à Papa de faire des pancakes, ajoutat-il pour faire bonne mesure. Deal ? Chez Tobias, tout pouvait se négocier avec de la nourriture. — Deal. Les deux frères se placèrent de travers par rapport au large, prêts à se retourner en sentant arriver la prochaine 11

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vague. Ils se tenaient à cheval sur leurs planches, les jambes dans l’eau. Le soleil accrochait les gouttes d’eau dans les boucles brunes de Matthew. Du sel séché blanchissait leur peau tannée. Tobias était tendu, les muscles contractés par la contrariété et l’anticipation. Par comparaison, son frère aîné respirait la sérénité. Très bien classé nationalement et mondialement, Matthew se dirigeait depuis quel­ques années déjà vers une longue carrière de surfeur professionnel. Le courant les tirait en arrière tandis que l’eau se ras­­­ semblait pour déferler. — Y en a une grosse qui arrive, j’ai l’impression, lança Matthew. Le courant accélérait, les planches de surf commencèrent à tourner sur elles-mêmes. Matthew parvint à rester sur la sienne, mais Tobias se laissa quasiment glisser dans l’eau. — Matthew, qu’est-ce qui se passe ? Son frère n’eut pas le temps de répondre, car en un instant ils se retrouvèrent assis sur le sable trempé. Autour d’eux, des poissons se débattaient. Les garçons n’échangèrent qu’un regard. Ils savaient exactement ce qui se passait. Matthew bondit aussitôt sur ses pieds et trébucha sur sa ligne de survie, toujours attachée à sa cheville. — Toby, Toby, lève-toi ! Le garçon fixait l’horizon en tremblant, la respiration saccadée. Il essaya de détacher sa propre ligne de survie mais ses doigts ne lui obéissaient plus. Son cœur battait si fort qu’il avait peur qu’il sorte de sa poitrine. Matthew finit par se dépêtrer de sa propre planche, se laissa tomber à côté de son frère et arracha le scratch qui l’atta­­­­chait à la sienne. 12

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— Viens, cours, bordel, cours ! Le silence était assourdissant : les oiseaux avaient fui. Matthew ramassa sa planche et la cala sous son bras. Puis, comme Tobias tardait à se lever, il le jeta sur son épaule comme un sac, et commença à courir vers la plage. Tobias se débattit et il le laissa descendre. — Attends, attends, ma planche ! Il ne lui laissa que le temps d’aller la ramasser avant d’agrip­­­­­per sa main libre et de partir à toutes jambes. La plage semblait bien plus loin en courant qu’à la nage. Ils allaient lentement, s’enfonçant jusqu’aux chevilles dans le sable mouillé. Au bout d’un temps qui leur parut infiniment long, le sable devint plus solide sous leurs pieds. Puis il fut sec et, pendant un instant, ils se crurent en sécurité. Les touristes erraient, certains hébétés, d’autres curieux. Beaucoup fil­­ maient avec leurs téléphones portables. Quelques-uns, plus rares, couraient vers le parking. Matthew mit les mains en porte-voix et cria : — Barrez-vous ! Tsunami ! Barrez-vous ! Tobias l’imita en tournant sur lui-même. Il se tut lorsqu’il se retrouva face à l’océan sans eau, et tira son frère par son bermuda. — Quoi ? Tobias ne pouvait plus parler, alors il tendit juste le doigt vers l’horizon. L’horizon qui venait à eux très vite, beaucoup plus vite que dans les vidéos sur le Japon. L’eau revenait. Comme Matthew semblait aussi figé que lui, Tobias fut bien obligé de reprendre ses esprits. — Matthew, ça arrive, là, on court ? Allez, viens, faut qu’on coure ! Viens, on court ! 13

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À force de se faire tirer, l’aîné fit enfin demi-tour, et entraîna son frère vers la sortie de la plage, l’escalier qui ramenait sur le bitume du trottoir. Les gens continuaient à marcher, ils ne se rendaient pas compte. — Tsunami ! hurla encore Matthew. Les piétons les plus proches l’entendirent, mais le reste du monde continua de tourner. L’air vibrait. Un promeneur se débattait avec la laisse de son chien qui couinait et tirait sur son collier pour fuir. Matthew répéta : — Cours ! Ils traversèrent la rue sans regarder où ils allaient, croyant un peu que les immeubles et la ville les protégeraient de ce qui arrivait à l’océan. Dans leurs dos, le grondement furieux leur donnait déjà tort. — Tobias ! Tobias ! Quand ça arrive tu t’agrippes à ta planche ! — D’accord ! — Tu t’agrippes fort ! — D’accord ! Et tu meurs pas. L’eau les frappa dans le dos. # Utah, États-Unis Assis sur le toit de la grange, Charly fumait une cigarette en regardant le soleil se coucher. Il sentait le cheval et la terre. Il faisait lourd. Le vent chaud ébouriffait ses cheveux frisés. Il avait seize ans. 14

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L’harmonica serré dans la poche de son jean lui rentrait à moitié dans la cuisse à travers le denim, mais il s’en fichait. La fatigue rendait chaque inspiration brûlante. Il avait les muscles endoloris. Un cheval aux ambitions de mustang lui avait fait vider les étriers contre une barrière un peu plus tôt dans la journée : le bleu à sa mâchoire en témoignait. Il se sentait comme un cow-boy – un cow-boy urbain en jean, Converses et sweat-shirt, mais un cow-boy quand même. La lumière du couchant l’éblouissait. Son Stetson pen­­­ dait dans son dos, il l’attrapa d’une main et se le remit sur la tête. Des nuages gigantesques et toute une palette de couleurs décoraient le ciel, comme une toile de maître en clair-obscur. Rien d’autre à perte de vue que la plaine battue par le vent. Et c’était chez lui pour chaque mois qu’il passait à travailler dans le ranch de son grand-père, George. Charly tira sur sa cigarette, souffla un petit nuage de fumée, et le regarda se dissiper dans la lumière. Il tripo­­­tait machinalement le Zippo en or volé à Mark Jackson deux jours avant de partir. Il sourit. Charly savait monter un cheval rétif et jouer de l’harmonica. Il valait bien mieux que Mark Jackson… Melody Fisher ne savait pas ce qu’elle perdait. Charly et ses parents vivaient à New York, dans un appartement près de l’université de Columbia, avec vue sur Brooklyn. Chaque fois que c’était possible, il s’évadait à l’autre bout du pays et rejoignait son grand-père dans l’Utah. — T’es comme un cheval, disait le vieil homme en lui ébouriffant les cheveux. Toujours à ruer et à te secouer comme un fou, t’as besoin de champs où courir ! Ils sont fous, tes parents, de te faire habiter dans une boîte ! 15

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Charly aimait les chevaux parce que s’occuper d’eux demandait du temps, de l’énergie et de la concentration. Ils mobilisaient tous ses sens, toute son attention, et il pou­­­­ vait leur parler de tout. Ils ne répondaient pas, bien sûr, mais leurs grands yeux humides l’observaient avec l’air d’écouter. Quelque part, Charly préférait leur compagnie à celle des hommes. Le vent faisait danser la poussière et les brindilles, en bas, devant la ferme. L’éolienne du générateur tournait vite en grinçant. Les chiens aboyaient et couinaient, les chevaux leur répondaient en hennissant et en frappant leurs boxes à coups de sabots. La journée avait été longue : nourrir les animaux, les sortir, les faire travailler, nettoyer les boxes et les selles, ranger l’écurie. Charly adorait ça, bien plus que l’école. Si ses parents ne l’en empêchaient pas, plutôt que d’aller à l’université, il passerait sa vie ici. Au milieu des chevaux et des nuages… — Charles ? T’es où, mon gars ? L’adolescent se figea. Quand George l’appelait par son prénom, c’était qu’il avait des ennuis. Il se dépêcha d’étein­­ dre sa cigarette contre le toit. — T’es où ? insista le vieil homme. Amène-toi ! — J’suis en haut, j’arrive. L’adolescent se laissa glisser le long de la pente du toit, et sauta sur le perron. — Arrête de faire le singe, grogna brusquement George. Viens à l’intérieur. — Qu’est-ce qui se passe ? — Viens regarder les informations. — Eh, Grand-père, le prends pas mal, mais les infos je m’en bats les c… 16

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— Arrête de jurer et ramène ton cul devant cette putain de télévision ! C’est important, Charles ! Charly fut si surpris qu’il le suivit dans la cuisine puis dans le salon sans protester. L’image était mauvaise, la télé n’arrêtait pas de sauter et grésillait. À l’écran, le vent battait par rafales les rues inondées d’une grande ville. Les voitures commençaient à dériver, même si le niveau de l’eau ne dépassait pas encore la hauteur des pneus. Une colonne de pompiers passa en marchant lentement, pliés en deux pour lutter contre le vent. Une journaliste de KSL parlait à la caméra mais il n’y avait pas de son. — C’est un ouragan, comme Sandy ? demanda Charly. — Il ravage toute la côte Est, confirma George. Regarde… Aux images de destruction venait de succéder une carte météorologique. Le tourbillon nuageux géant cachait tout le New Jersey, l’État de New York et une partie du Connecticut. New York et les parents de Charly étaient en plein milieu de la tempête. Le plancher heurta ses genoux juste avant que l’image ne saute définitivement. 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10… — Foutue antenne ! glapit George. 11. 12. 13. 14. 15. 16. 17… La lumière clignota, puis s’éteignit. Il faisait très sombre, comme si la nuit était tombée d’un coup. Un bruit de verre brisé, dans la cuisine, les fit sursauter. La porte ouverte venait de claquer contre le mur, brisant ses carreaux au passage. Les sifflements du vent faisaient comme un écho sinistre aux images de l’ouragan. George remit Charly sur ses pieds en le tirant par le dos de son sweat-shirt, et l’entraîna dehors. 17

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31. 32. 33. 34. 35. 36. 37. 38… Les nuages avaient triplé de volume, et obstruaient le ciel. L’orange et le mauve du couchant cédaient la place au noir d’une tempête en approche. Un entonnoir commença à se former sous le plafond bas et menaçant, au loin – pas assez loin. — Grand-père, regarde ! — J’ai vu, c’est une tornade. Va ouvrir aux chevaux pendant que je ferme tout, et ensuite cours dans l’abri antitempête. Tout de suite. Charly s’élança vers l’écurie en zigzaguant à cause du vent. À dix pas de la porte, il pouvait entendre les chevaux hennir, et frapper les murs de leurs boxes. — Icare ! Ulysse ! Tout doux, les gars ! Il ouvrit le premier box à portée de main, et Nefertiti jaillit comme un diable, le bousculant au passage, si fort qu’il fut plaqué contre le box d’en face. — OK, ça va pas le faire… Charly grimpa sur la porte du box vide, et ouvrit celui d’à côté en se tenant d’une main au poteau. Il soulevait les loquets mais laissait les portes fermées, les chevaux finissant par les bousculer tout seuls. C’était une erreur, il le comprit trop tard, lorsque Ulysse, Icare et Armstrong se ruèrent dans l’allée en même temps. Ils se bousculaient dans l’espace étroit et faisaient trembler les parois des boxes. Charly, déséquilibré, tomba soudain dans leurs jambes. Il atterrit sur le dos et la douleur lui coupa la respiration. D’en bas il voyait les ventres des chevaux, leurs sabots qui se soulevaient et retombaient violemment au sol tandis qu’ils tentaient de se dépêtrer les uns des autres. Finalement, la forme grise d’Icare passa au-dessus de lui d’un bond. Ses sabots frôlèrent 18

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son visage mais il ne ferma pas les yeux. Ulysse et Armstrong se bousculaient toujours de l’autre côté. Il voulut en profiter, mais au moment où il se redressait, Armstrong s’élança en avant. Le cheval esquiva son visage de justesse, mais Ulysse pila net en se cabrant. L’un de ses sabots retomba de tout son poids sur la jambe droite de Charly qui ouvrit la bouche sur un cri silencieux. La masse de l’animal déséquilibré lui tomba dessus, et il perdit connaissance. # Région de Calcutta, Inde Shiv s’obstinait à emmener Kiran à l’école tous les matins. La mousson connaissait son second apogée, phénomène inédit, et angoissant pour tout le pays. Il pleuvait toute la nuit, et la journée était entrecoupée d’averses parfois très longues. Le soleil ne se montrait jamais. Le Gange, qui s’appe­­­­lait Hougli dans cette région de l’Inde, sortait de son lit et grossissait à vue d’œil. Kiran et sa famille vivaient à proxi­­­mité du Hougli, et très vite leur bidonville fut évacué. Comme à chaque mousson qui dégénérait, ils se réfugièrent chez des membres de leur famille. Mais il y avait des cours et des points d’eau partout dans la région, et on ne pouvait plus se déplacer nulle part sans marcher dans l’eau et dans la boue. Les adultes cherchaient à peine à cacher la gravité de la situation aux enfants, et Kiran n’était pas aveugle. Il ramassait les journaux dans les poubelles, en rentrant de l’école, et les lisait sous les porches. On parlait d’inondations, de coulées de boue qui emportaient des villages entiers, et même de tremblements de terre dans le nord du pays. 19

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Malgré le temps il fallait bien continuer à nourrir la famille, et Shiv partait chaque matin sous la pluie battante, Kiran embarqué sur le porte-bagages. Ce matin-là, les pieds de Kiran traînaient dans l’eau, et la pluie l’aveuglait. Il ne pouvait que se cramponner au porte-­­­­bagages glissant. Il se demandait comment son père voyait quoi que ce soit… Le vélo dérapait et faisait s’envoler des geysers sur son passage. Il entendit les freins grincer et ils s’arrêtèrent au milieu de la route. Le garçon se redressa et cria dans l’oreille de son père, pour se faire entendre malgré le vent : — Qu’est-ce que tu fais ? Comme Shiv ne répondait pas, Kiran regarda par-dessus son épaule. À travers le rideau de pluie, il ne remarqua d’abord rien. Des gens se déplaçaient autour d’eux, certains avec des vélos chargés de sacs, d’autres en portant bagages, animaux et enfants sur leurs épaules ou leurs têtes. Shiv avait les yeux rivés sur une forme sombre qui dévalait la rue, emportée par le courant. Kiran suivit son regard. C’était une voiture. Kiran sauta du vélo, et aida son père à le traîner contre une maison. Chacun avait vu le danger, on s’abritait sous les porches. Quelques inconscients grimpèrent sur les véhicules abandonnés le long de la rue. La voiture emportée passa avec des trombes d’eau et des débris de toutes sortes. Un morceau de bois érafla la jambe de Kiran à travers son pantalon. Quelqu’un cria : une autre voiture commençait à dériver, et avec elle les trois personnes réfugiées sur son toit. — Qu’est-ce qu’on fait, Baba ? Shiv ne répondit pas, il réfléchissait. — Viens, dit-il finalement en grimpant sur son vélo. 20

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— Baba, non, il y aura encore plus d’eau sur la route ! — Ça va aller. On descendra du vélo et on continuera à pied… Comme pour le détromper, la pluie redoubla d’intensité. Shiv s’obstina, et tira Kiran pour qu’il monte derrière lui. L’eau sale brûlait la blessure de l’adolescent. Il en avait jusqu’aux cuisses. — Baba, tu vas nous tuer ! — Tu iras à l’école, tu m’entends, mon garçon ? Même si je dois nager en te portant sur mon dos ! — L’école sera fermée ! Il doit y avoir plein d’eau dans les salles de classe ! Il faut qu’on rentre chercher les autres et qu’on se mette à l’abri ! — On ne peut pas partir, Kiran ! — Tout le monde part ! On va finir noyés tout seuls ici si tu continues ! Il ne voyait pas le bout de la rue, ni l’école. Il songea que l’eau allait emporter sa sœur, ses frères et sa mère. Une nouvelle vague de débris passa autour d’eux, ils se serrèrent l’un contre l’autre pour les éviter. L’eau montait toujours, comme si toutes les eaux du ciel leur tombaient dessus en cascade. Shiv descendit de vélo et se mit à mar­­­ cher, tenant le guidon d’une main, l’épaule de son fils de l’autre. Kiran se dégagea d’une secousse et recula. Shiv se tourna vers lui en hurlant : — Ça ne sert plus à rien de faire demi-tour maintenant, l’école est plus haute que la maison de ton oncle ! On va s’y abriter en attendant que ça se calme ! Le garçon se décida à obéir. Au bout de quelques pas, le courant arracha le vélo de Shiv. Il ne chercha pas à le retenir. Kiran abandonna sa sacoche de cuir et les cahiers qu’elle 21

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contenait. Là, alors qu’il se tenait debout au milieu d’une ville inondée et d’un fleuve en crue, trempé et luttant contre le courant, l’école lui paraissait lointaine et inaccessible. Elle relevait déjà d’une autre époque. Le Hougli sortait de son lit chaque année, chaque année il s’étalait plus loin dans les terres, mais jamais aussi loin ni aussi vite. Kiran sentait le sol glisser sous ses pieds tandis que le courant cherchait à l’emporter. C’était la fin du monde.

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Jour 1

25 août Matthew

J

e rêve de l’océan. Un océan calme, huileux, sans vagues. Ça lui arrive d’être comme ça, parfois. La nuit on pour­­­­rait croire qu’on flotte dans l’espace, des étoiles en haut, des étoiles en bas, et nous entre les deux. Tobias bouge sur mes genoux. Il soupire. J’ai des fourmis dans les jambes, ça fait des heures qu’il est sur moi. Les sièges de l’aéroport sont vraiment pas confortables, mais on a de la chance d’en avoir trouvé un pour deux. Y a plein de gens couchés par terre et dans les chariots à bagages. Les cheveux de Tobs me chatouillent le cou. Ça ne me réveille pas – je ne dors pas vraiment. Dans mes rêves, l’océan n’est plus tranquille. Il roule et gronde. L’eau file à toute allure vers l’horizon, abandonnant les poissons sur le sable humide. Et revient, revient vite et très fort, une masse d’eau qui me soulève, m’emporte, emporte mon frère loin de moi. Tobias ! Tobias, non ! Attrape 23

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ma main ! Accroche-toi à ta planche ! Attrapez mon frère ! S’ il vous plaît, attrapez-le ! J’ouvre les yeux d’un coup, en prenant une grande inspi­ ration qui se coince dans ma gorge. Merde, merde, merde… Mon cœur joue du tambour, mais ça ne réveille pas Tobias. Je m’oblige à ne pas bouger, à respirer profondément. On n’est pas dans l’océan, ça c’était y a plusieurs jours. On est à San Diego, coincés dans l’aéroport parce que l’armée ne laisse pas sortir les réfugiés – ils disent qu’ils préparent des infrastructures pour nous accueillir. Tu parles… Il fait nuit. Un homme dans la cinquantaine lit un livre avec une lampe de poche, sur le siège à côté du nôtre. La lumière se reflète dans ses verres de lunettes. Je cherche un écran. Les vols sont toujours annoncés annulés. Tous. Comment est-ce que les parents vont nous rejoindre ? Je me penche vers le type à côté de moi. — Vous auriez l’heure ? Il regarde sa montre. — Il est presque 5 heures du matin. Je compte dans ma tête, ça veut dire qu’il est minuit à la maison. Les parents devaient nous rejoindre dès que Papa aurait récupéré Maman, mais maintenant ils vont devoir attendre que des avions soient débloqués. Je me tortille pour sortir mon téléphone de ma poche arrière. Le Wi-Fi de l’aéroport fonctionne. Je vérifie WhatsApp, mais Papa n’a toujours pas répondu à mes trois derniers textos – et il n’a même pas lu le dernier. Je l’ai envoyé y a plus de six heures, pourtant… Il doit plus avoir de batterie. C’est débile, s’il a plus de batterie il peut toujours se servir de celui de Maman. Si ça se trouve le tsunami a 24

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provoqué une coupure de courant. Y a peut-être même plus Internet. (J’veux pas que Papa soit mort.) (Il est pas mort, il est pas mort, il est pas mort.) J’ouvre Facebook, la liste du safety check de NouvelleGalles-du-Sud. Le nom de Papa y est inscrit, mais la liste n’a pas bougé depuis presque deux jours, et Maman n’y apparaît tou­­­jours pas. Je retourne sur WhatsApp et tape : « Je vais essayer de t’appeler dans six heures. » Je m’y reprends à plusieurs fois parce que mes doigts moites glissent sur l’écran. C’est pas la première fois qu’y a des incendies et des tsunamis, c’est les deux en même temps qu’est pas très habi­ tuel… Mais les choses vont forcément revenir à la normale, au bout d’un moment. Y a qu’à faire comme si on était à San Diego pour la Comic Con, comme l’an dernier, et pas parce que notre pays est pris en sandwich entre des raz-demarée et des incendies. Oh bordel, qu’est-ce que j’ai eu la trouille, quand l’eau nous a rattrapés… Je ferme les yeux deux secondes pour essayer de ne pas y penser mais ça fait l’effet inverse. Je revois tout. Je sens tout. L’eau. Le choc. Putain j’ai failli me noyer. Tobias emporté. Je le voyais plus. J’ai cru que je l’avais perdu… Je resserre les bras autour de lui sans y penser. Mon voisin regarde Tobias, pratiquement allongé sur moi, et souffle : — Je vais pousser mes sacs et me décaler, vous pourrez le mettre à côté de vous. — Merci mais ça va le réveiller. — Vous êtes sûr ? 25

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Je secoue la tête, je suis trop vanné pour parler. Je préfère pas poser Tobias. On sait jamais. Une autre vague pourrait l’emporter. # Tobias C’est la lumière du jour qui me réveille, et j’oublie un peu. Ça arrive que la lumière du jour me réveille, quand on dort dehors ou sur la plage avec Matthew, l’été. Mais y a plein de bruit autour de nous et j’ai mal partout d’avoir dormi sur les genoux de Matt, et on n’est pas à la maison. On est vachement loin de la maison. Pendant une seconde, je peux plus respirer, comme dans l’eau l’autre jour. J’y suis encore dans ma tête. Je me demande si j’ai pas oublié un morceau de moi dans l’eau pendant le tsunami, si les vagues ont pas réussi à m’arracher un truc en fin de compte. Je me noie dans ma tête et peutêtre bien que ça pourrait vraiment me tuer, mais Matthew m’attrape. (Il m’attrape toujours. Savoir ça m’empêche de faire des cauchemars, la nuit. Enfin… avant.) — Toby, ça va ? Je hoche la tête parce que j’arrive pas à parler. Il me fait descendre de ses genoux et y a tout qui tangue autour de moi, comme si j’allais tomber, mais Matthew me tient les bras, très fort, il pourrait se mettre debout et mes pieds décolleraient du sol. Je souris. Ça le rassure. — Tu faisais un cauchemar… — Non, j’étais réveillé. 26

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— Tu veux en parler ? — Je me noyais. Il a l’air triste et je crois que lui aussi, maintenant que c’est arrivé, il va se noyer dans sa tête de temps en temps. Comme dirait Maman, les blessures de guerre, ça demande rien d’autre que du temps pour guérir. Matt me lâche et se lève, on s’étire tous les deux. Il a l’air encore plus engourdi que moi. Je regarde autour de nous, j’ai l’impression qu’y a encore plus de gens qu’hier soir. Peutêtre qu’ils ont rouvert l’aéroport ? Je lève la tête pour le dire à Matthew mais il a compris, il parle au type à côté de nous : — Excusez-moi, vous savez si des avions ont atterri pendant la nuit ? — Oui, quatre au cours des dernières heures, mais je ne crois pas qu’ils étaient attendus, ils ont dû être redirigés ici. Il y a eu un tremblement de terre de faible magnitude à Los Angeles, m’a-t-on dit. Des tremblements de terre ici, et un tsunami chez nous ? C’est grave le bordel ! Matthew me regarde, je le regarde, on pense la même chose. Je demande : — Ils venaient d’où, les avions ? Le type, on dirait que je l’emmerde avec mes questions. — Ils n’ont pas jugé utile de nous en informer. D’Asie, je crois. Il a dit ça en faisant un signe de tête vers les gens der­­ rière nous, je suppose qu’il veut parler de ceux qu’étaient pas là hier. Je les regarde et ouais, c’est vrai qu’ils ont l’air asiatiques, je crois que c’est des Coréens. Je me demande ce qu’ils font tous là, un tsunami en Australie peut pas aller jusqu’à leurs côtes, c’est juste pas possible… J’ai faim, moi. 27

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# Matthew — Matthew, j’ai faim. Moi aussi, mais je dois vérifier quelque chose avant… Je sors mon portable de ma poche et j’ouvre machinalement WhatsApp mais toujours aucune nouvelle de Papa, alors je bascule sur mon répertoire et je l’appelle. Ça ne sonne même pas, une voix de robot à l’accent américain m’informe que ce numéro n’est pas attribué. OK, panique pas, panique pas. J’appelle le portable de Maman, puis le téléphone de la maison, puis leurs bureaux respectifs. Aucun ne fonc­ tionne. Putain, ça craint… J’ai une boule dans la gorge mais Tobs me regarde, je dois pas le faire flipper. Je pose nos sacs sur notre siège. — Vous voulez bien surveiller nos affaires une minute ? On revient tout de suite. Le type à lunettes hoche la tête mais ce sera pas de bon cœur. Trop aimable. Je pourrais laisser Toby mais je laisserai plus jamais Toby, je peux pas laisser Toby, je laisse pas Toby. — Viens, bonhomme, après je te promets qu’on va se trouver un petit déj, OK ? Il se laisse tirer par la main. Je veux pas qu’il se rende compte que je m’inquiète mais faut que j’essaie de parler à d’autres réfugiés pour comprendre ce qui se passe. Je m’approche d’une famille en les entendant discuter en anglais avec une autre – des Néo-Zélandais, ceux-là. — Excusez-moi… 28

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Ils lèvent tous les yeux vers moi. Ensuite ils les descendent sur Tobias, et là c’est magique, tout le monde se met à me faire de grands sourires. Enfin, pas à moi, à lui. C’est dur de ne pas faire ça en présence de Tobias, même quand tes vacances sont interrompues pour cause de cata­­­ strophe climatique. — On vient de Sydney, mon frère et moi, on est arrivés avant-hier. Vous venez d’où, vous ? Vous êtes en vacances ou le tsunami est allé jusque chez vous ? Une Néo-Zélandaise répond pour tout le monde : — Chez nous oui, c’était très violent, mais les trem­ blements de terre avaient déjà fait beaucoup de dégâts la semaine dernière. On n’était pas sûrs que ça vaille le coup d’évacuer, mais quand l’eau est arrivée on s’est laissés convaincre. On a bien fait, je crois qu’on est partis par le dernier avion. On devait atterrir à Los Angeles, mon mari a de la famille là-bas, ajoute-t-elle, et le mari en question nous fait un signe de tête. La femme continue en me désignant les personnes avec qui ils discutaient : — Ces gens sont arrivés cette nuit, des Philippines. — Ça fait des mois qu’il pleut, nous apprend l’un d’eux. Je crois qu’il n’y a plus un seul endroit, chez nous, qui ne soit pas sous au moins vingt centimètres d’eau. La plupart des gens essayaient d’aller au Viêt Nam ou en Thaïlande, mais on a entendu dire qu’ils avaient le même problème, alors comme on pouvait le faire on est plutôt partis dans l’autre sens. On ignorait que vous aviez eu des tsunamis, on l’apprend tout juste. Je hoche la tête en clignant des yeux pour chasser l’impres­­­­­­­­­­­­sion que les murs de l’aéroport se referment sur 29

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moi. Putain, mais c’est dingue… Le mari de la NéoZélandaise dit un truc que j’entends pas, Toby tire sur mon tee-shirt. — Matt, on te parle. Je pose une main dans ses cheveux. — Pardon ? — Je disais qu’on s’attendait à vous voir arriver chez nous à cause des incendies, avant tout ça. Mon vertige réclame toute ma concentration, j’ai du mal à faire des phrases. Tobs s’en est peut-être aperçu, ou bien c’est juste le bavard en lui qui se réveille, car il prend le relais : — Non mais les feux de bush c’est rien, ça arrive tous les étés maintenant, faut juste bien se préparer et écouter la radio pour savoir si on doit se déplacer. — Tout de même, cette année c’était féroce, on a vu les images à la télé : des pans de bush et de forêt brûlés sur plusieurs milliers d’hectares… — Ça ne te faisait pas peur, à toi, mon bonhomme ? Toby colle contre moi ses épaules tendues à se rompre. Je passe une main dans ses cheveux pour le réconforter. Il se tord le cou pour me regarder, souffle : — C’est vrai que les parents écoutaient tout le temps la radio, hein, Matt ? Mais bon, au pire on serait partis. D’ailleurs on est partis… — On s’attendait juste pas à ce que ce soit pour ça, dis-je, pour conclure. Vous savez si des avions décollent encore d’Australie ? Ils secouent tous la tête d’un air navré. — Non, désolé, mon gars. — Ce n’est rien. Pardon de vous avoir dérangés. 30

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Je commence déjà à m’éloigner quand Tobias me fait un coup à la Tobias, lâche ma main et revient sur ses pas pour claironner : — Vous sauriez pas où on peut trouver à manger, par hasard ? # Quand le vieux George Hatter émerge de l’abri anti­ tempête et voit dans quel état se trouve sa ferme, il ne bronche pas. Il s’y attendait. Ça ne lui fait pas peur, et il y a plus urgent de toute façon. — Reste en bas, crie-t-il par-dessus son épaule. Je vais chercher la voiture. — C’est comment, là-haut ? — Bordélique, mais on s’en occupera plus tard. Il parle toujours calmement et fermement. C’est impor­ tant, quand on travaille avec des chevaux. Mais ce n’est pas un cheval qui est au fond de l’abri antitempête avec une jambe cassée depuis presque une semaine. Le vieil homme traverse le champ de ruines en courant. Il patauge dans la gadoue, il a dû pleuvoir en plus de venter. Il a eu le temps de rentrer le pick-up au garage juste avant que les tornades n’arrivent sur eux. À l’instant où il voit le bâtiment, il pile net. C’est foutu, il le sait déjà. L’éolienne du générateur s’est effondrée sur le toit du garage, l’a com­­­ plètement défoncé, et les gravats ont enseveli la voiture. Dans un moment de panique, il se précipite sur le carnage, tente vainement de dégager son véhicule. En vain, il s’y épuise. Il faudrait au moins deux paires de bras et plusieurs 31

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heures pour libérer la voiture, et même alors il n’est pas certain qu’elle serait en état de démarrer. Charly ne pourra pas l’aider, il tient à peine debout. Les chevaux se sont enfuis dans toutes les directions, aller à leur recherche leur ferait perdre davantage de temps. Le tracteur peut-être… La porte de la cuisine a été arrachée par le vent, à l’inté­­ rieur tout est en vrac. George traverse sans rien voir, et ressort par-derrière. Le tracteur n’est visible nulle part mais il y a des traces monstrueuses sur le sol. Le vieil homme visualise très bien l’engin jeté par terre et traîné par le vent. On dirait qu’un bébé géant, fatigué de jouer avec ses figurines, a décidé de tout casser. — Grand-père ? Charly a réussi à se traîner hors de l’abri. George réflé­ chit à toute vitesse, se demande si ça vaut le coup d’essayer de retrouver le tracteur et de s’en servir pour dégager la voiture, ou si ça serait pas plus rapide de faire ça à la main, ou s’il ferait pas carrément mieux d’aller à l’hôpital en tracteur… — Grand-père, y a plus de route ! Plus de route ? George ravale un grognement de frustration, et revient sur ses pas. Charly est bel et bien sorti de l’abri, et se cram­ ponne au mur de la maison pour rester debout. George rejoint son petit-fils au pas de course. Ils ne disent rien, regardent simplement devant eux, assommés par le choc. Le bébé géant n’a pas seulement bousillé ses figurines, il a retourné la terre comme un gant sur plusieurs kilomètres à la ronde. La route disparaît sous les débris, la boue et la poussière. Y a plus de route. 32

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# Charly On a passé six jours bouclés dans cet abri antitempête de merde, j’ai cru que j’allais péter un plomb. Grand-père me bourrait de médocs et essayait de me garder occupé en me faisant jouer aux cartes, mais comment tu veux que je reste calme ? La dernière fois qu’on a eu des nouvelles du monde, New York était sous la flotte. Vingt fois j’ai essayé de joindre les parents pendant qu’on était là-dessous. Les deux premières fois ils ont décroché mais la ligne était pourrie, on comprenait rien et ça a coupé très vite. Après j’avais quasiment plus jamais de réseau, et quand j’en avais c’était là-bas que ça bloquait. Soit ça sonnait pas du tout, soit je tombais sur répondeur. Ça me rend dingue parce que ça peut vouloir dire tout et n’importe quoi. Je veux dire, ils pourraient être morts, j’aurais aucun moyen de le… Je réprime un haut-le-cœur. Nan, nan, ils sont pas morts, faut pas que je sois pes­­ simiste comme ça. Merde, j’ai les jambes qui tremblent, je vais me péter la gueule, faut pas que je me foute la trouille comme ça, j’suis con… Grand-père m’aide à clopiner de l’abri à la maison. Tout est cassé et la lumière marche plus. La grosse merde. Il me force à m’asseoir dans le salon – enfin, ce qui reste du salon, avec des trucs renversés et de la poussière et des débris partout. Il veut pas que je l’aide à dégager le garage, et j’ai 33

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tellement mal à la jambe que je crois pas que je pourrais faire grand-chose, de toute façon… Le tracteur est renversé dans un fossé à cent mètres de la ferme, à nous deux on aurait peut-être pu le redresser et le sortir, mais je sers plus à rien. J’ai tellement mal à la jambe… Putain, qu’est-ce que c’est le bordel ! Il me donne la radio qu’il est allé prendre dans la cuisine. — Vois si tu captes quelque chose, si c’est comme ça dans tout l’État le gouvernement va donner des consignes. — Faut que je charge mon portable. — Les plombs ont sauté et le générateur est mort, il faudra attendre qu’on aille en ville, il lance par-dessus son épaule avant de retourner dehors. J’arrive pas à me concentrer. Ça fait 561 643 secondes que j’ai la jambe cassée. Depuis que le vieux m’a envoyé libérer les chevaux avant les tornades. Ils étaient tellement excités, je les avais jamais vus fous comme ça… Et j’suis tombé dans leurs jambes, et… Je ferme les yeux, je serre les paupières fort mais putain ça fait mal, tellement mal, tellement mal, et j’tiens plus… — Grand-père ! Il me rejoint en courant et en soufflant comme un bœuf. C’est un grand type, le vieux, avec de gros bras, de grandes mains, de grandes épaules et des cheveux blancs. — Ça va, gamin ? — J’ai mal… Il s’approche pour voir ma jambe. Le jour où elle s’est cassée, Grand-père m’a pas entendu hurler, le vent soufflait trop fort. Je suis resté un moment couché dans la paille alors que les chevaux s’étaient déjà barrés, et puis il a fini 34

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par se demander où j’étais et il est venu me chercher. Il m’a porté dans l’abri juste avant que les tornades arrivent sur nous. Je me souviens pas bien, juste que j’arrêtais pas de pleurer et de crier. Y avait un bout de l’os cassé qui sortait de la plaie, le vieux l’a remis en place et ça j’en ai vraiment aucun souvenir, je me suis évanoui. — Je vais changer ton bandage et tu vas prendre du Tylenol, OK ? — Ça marche plus, le Tylenol… — Ils te donneront des trucs plus forts à l’hôpital. Je suis désolé, p’tit gars, tu vas devoir t’accrocher. Grand-père m’appelle jamais Charly. Quand il m’engueule c’est Charles (y a que lui qu’a le droit) et le reste du temps c’est champion, p’tit gars, bonhomme, mon grand, des trucs comme ça. Je suis pas Charly ici, je le laisse à New York, à la porte d’embarquement avant de monter dans l’avion. Je suis quelqu’un d’autre quand je viens chez Grand-père. Pendant qu’il cherche la trousse à pharmacie, je tourne les boutons de la radio. Au début ça crépite, juste ça, des crépitements, et je me dis que c’est mort. Et puis soudain j’entends des voix par-dessus les interférences. Je tourne le bouton dans l’autre sens, lentement. Ça y est, c’est net : « … L’ état d’urgence vient d’ être officiellement déclaré sur l’ensemble du territoire. On apprend à l’ instant que la Maison Blanche a été évacuée peu avant l’arrivée de l’ouragan Luka, qui a frappé la côte Est et se déplace à présent vers le Sud et la Floride. Les autorités incitent les riverains à l’ évacuation… » — Et nous, alors ? grogne l’ancien en revenant vers moi avec du Tylenol et une bouteille d’eau. — Chut ! 35

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« Il est à ce jour impossible d’ établir un bilan précis des dégâts et des victimes de la catastrophe qui est toujours en cours. En effet la montée des eaux empêche tout accès aux villes touchées, notamment New York, Boston et Philadelphie… » La radio glisse de mes genoux. Grand-père la rattrape. — Bonhomme, ça va ? J’arrive pas à parler, j’ai mal au ventre et la gorge serrée comme si on m’étranglait. Je dois avoir les yeux qui crient « à l’aide » parce que le vieux prend mon visage dans ses énor­­­mes mains. — Charly ? Charly, ça va ? # Charly Le soleil se couche. Les tornades ont éparpillé les bar­­­ rières dans toutes les directions. Les piquets sont sortis du sol alors qu’ils étaient enfoncés d’au moins cinquante centimètres. Par endroits la terre est tellement labourée que toute l’herbe a disparu. Les arbres à demi effondrés s’appuient les uns contre les autres. Je suis assis contre une roue de la voiture avec mon portable déchargé, les yeux sur le ciel qui s’assombrit. Je vais encore devoir passer une nuit avec ma jambe qui hurle. J’peux pas. Pas alors que la douleur remonte le long de mes os explosés comme s’ils allaient se fendre, comme si de la lave en fusion se propageait lentement à l’intérieur de ma blessure. 36

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Grand-père a réussi à déblayer la voiture. Ça lui a pris six heures, et elle a jamais voulu démarrer. Entre-temps plusieurs chevaux sont revenus, alors il a sellé Icare et Armstrong, et il a profité de la luminosité qui restait pour me fabriquer une attelle qui empêchera ma jambe de bouger sur le chemin de l’hôpital. Le son de la radio se fait plus net une fois dehors. Grandpère pense que je devrais arrêter d’écouter ce truc, que je me fais du mal, mais j’y arrive pas, j’ai besoin de savoir. Il y aurait eu des tremblements de terre en Californie, on en attend d’autres. Des tornades dans la plupart des États du centre, et des inondations partout où y a de la flotte. Le pire c’est que des réfugiés de l’étranger débarquent par avions entiers depuis deux jours, et les nouvelles du monde, d’où qu’elles viennent, ne sont pas bonnes. « … Canadair survolent toujours le Mexique, mais l’incendie ne semble pas être maîtrisé pour l’instant. Les services météorologiques annoncent des rafales à plus de soixante-dix kilomètres à l’ heure, et les autorités envisagent d’ évacuer les États proches de la frontière mexicaine. Le président, qui a fait une déclaration il y a quelques heures, demande aux citoyens américains de conserver leur calme. Des renforts militaires ont été sollicités pour venir en aide aux victimes et contrôler la crise des réfugiés climatiques… » Je balaie les alentours des yeux, j’essaie de m’occuper, de penser à autre chose qu’à ma jambe qui hurle malgré l’attelle. Je tremble. Ça me rend taré. Je croise les bras et je ferme les poings pour arrêter. C’est chiant, bordel, c’est chiant. Je voudrais déjà être à l’hosto et qu’ils me shootent à la morphine, que je dorme des milliers d’heures sans rien sentir pendant qu’ils me rafistolent. On va partir demain, 37

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dès qu’il fera jour. Putain, j’espère qu’ils nous feront pas attendre des plombes dans une salle d’attente, parce qu’avec les tornades on sera sûrement pas les seuls, aux urgences… Je lève la tête. Les nuages s’effilochent et changent de couleur à cause du soleil qui descend. Ma vue se brouille et m’oblige à fermer les yeux, le front contre mon genou. Ma gorge se contracte comme si on m’étranglait. 597 602, 597 603, 597 604, 597 605, 597 606, 597 607, 597 608… Je secoue la tête en me frappant les oreilles. J’en ai marre de compter mais j’arrive pas à m’arrêter depuis que j’ai vu l’ouragan… Icare et Armstrong broutent à côté de moi. Ça n’a pas l’air de les perturber plus que ça de m’avoir quasiment tué en se barrant de leur écurie. Je me redresse d’un coup. Les chevaux lèvent la tête et les oreilles. Il commence à faire noir, mais des voix et des bruits de moteur résonnent au loin. On est sauvés ! Je me tourne vers Grand-père, qui fait cuire à manger sur le barbecue. — Grand-père, y a des gens ! Il se rapproche de moi avec son fusil. Je sais pas pourquoi il trimballe ce truc partout, c’est pas comme si on pouvait tirer sur une catastrophe climatique. — Fais pas de bruit, bonhomme. — Mais pourquoi ? T’entends pas les moteurs ? Ils vont nous emmener à l’hôpital ! — Tu sais pas comment les gens réagissent quand ce genre de truc se produit, Charles. Je ferme ma gueule parce que j’obéis au vieux, mais merde, j’espère bien qu’ils vont venir par ici. Il déconne ou quoi, l’ancien ? 38

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Les moteurs et les voix se rapprochent, des rires aussi. Ouais. Grand-père a peut-être pas tort… C’est peut-être des cons qui se sont pas fait bouffer par les tornades et qui sont allés se bourrer la gueule pour fêter ça. Rien à foutre ! S’ils ont des véhicules ils vont carrément m’emmener à l’hosto ! Ils viennent par ici. Ils gueulent et arrêtent pas de se marrer, et je commence à comprendre ce qu’ils disent. — Arrête-toi, t’es trop bourré ! — Nan mais j’y travaille, j’y travaille… — Nan mais vous nous emmenez où, là ? — Vous trouvez pas que ça sent la bouffe, par ici ? J’aime pas ça. Grand-père non plus, il me fait signe de continuer à fermer ma gueule, et tire sur mon bras pour me mettre debout en oubliant ma jambe. Je m’accroche à ses épaules pour pas tomber et l’embarquer avec moi. Il com­­­ prend, et me fait clopiner jusqu’à Armstrong. — Monte. — Mais pourquoi ? — Monte, j’te dis ! — J’peux pas, Grand-père, ma jambe… Il me fourre le fusil dans les mains et me porte litté­ ralement, en entier, pour me mettre sur la selle. Putain il m’épate, le vieux ! Trois quads débarquent par ce qui reste de route. J’ai toujours l’arme de l’ancien serrée contre moi. Y a deux personnes sur chaque quad et ouais, ils ont définitivement l’air bourrés. — Salut ! — On se fait une bouffe ? — J’avoue, un steak de cheval, là, ça passerait bien… 39

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Je serre les cuisses autour d’Armstrong en serrant les dents. Ils touchent à mes chevaux, je les fume ! Grand-père a une main contre le cou d’Armstrong. — Vous êtes perdus ? — Oh, il est trop chou, le papy ! Il croit qu’on est perdus ! Ils descendent tous de leurs quads, deux filles et quatre gars. Y en a un qui tient une bouteille cassée et l’autre a un flingue et Grand-père, sérieux, reprends ton fusil ! Ils s’approchent de nous en marchant de traviole. — Qu’est-ce que vous voulez, les jeunes ? — À bouffer ! — Si vous êtes encore capables de demander poliment, ça doit pouvoir se trouver. — Oh, tu t’es pris pour mon père, l’ancien ? Je pense tout haut : — Il s’est pris pour le proprio, ça te pose un problème ? Grand-père lâche un soupir tendu. Il préférerait que je me fasse oublier. Le type avec le flingue fait d’autres pas vers nous en titubant. Mon cœur me fracasse les côtes de l’intérieur. Grand-père pousse Armstrong pour qu’il recule, je l’en empêche en tirant les rênes et serrant les genoux. Ma jambe, bordel, ma foutue jambe… ! — Eh papy, si tu disais à ton petit négro de fermer sa gueule… Putain, on me prend souvent pour un saisonnier parce que l’ancien est blanc, mais celle-là on me l’avait pas encore faite ! Lui je vais lui en coller deux, il va comprendre sa douleur. Grand-père me coupe l’herbe sous le pied, et réplique sans bouger : — Si tu l’insultes encore t’auras dix secondes pour remon­­­­ter sur ton quad et disparaître de mes terres. Vous êtes 40

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sur une propriété privée, les p’tits gars, je vous ai pas encore renvoyés vers la porte, j’ai été gentil, alors vous êtes polis, toi tu ranges ton pétard, et si je le sens vous aurez peut-être le droit de vous approcher du barbecue. Le type au revolver percute toujours pas, et il commence à brandir son arme dans notre direction. — On va grave faire un barbecue, juste sans ta permission. On s’en passera. Avant que j’aie pu faire un geste, Grand-père se retourne d’un bloc en écartant les bras avec un grand « yah ! ». Sa voix claque, forte et autoritaire, comme toujours quand il donne un ordre. Armstrong reçoit cinq sur cinq et part à fond de train à travers les arbres, et moi je suis comme un con cramponné aux rênes, le fusil contre moi. Je peux même pas me retourner sans risquer de tomber. Même quand un premier coup de feu claque. # Kiran Le sol tremble. C’est la quatrième fois depuis que je suis arrivé. Presque personne ne hurle, ça commence à devenir une habitude. Je me lève du lit de camp qu’on m’a donné et je m’assois sur le sol, genoux contre mon torse, bras autour de ma tête, comme tout le monde. La secousse dure plu­­ sieurs minutes. Je ne sais pas précisément d’où ça vient, la faille de San Andreas, peut-être. Le gymnase, transformé en camp de réfugiés, tremble mais ne s’effondre pas. Quand les volontaires de la Croix-Rouge nous y autorisent, je me lève et retourne sur mon lit. 41

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Lorsque le cargo est arrivé à Los Angeles il y a deux jours, on nous a annoncé que nous n’irions pas plus loin. Beau­­­­coup d’escales, j’ai failli débarquer plusieurs fois avant qu’on ne commence la traversée du Pacifique. Une seule fois, je suis allé jusqu’à la passerelle pour descendre du bateau. Je n’ai pas pu. J’ai regardé la foule, la panique, les gens qui se piétinaient, la pluie, l’eau, la boue qui enterrait lentement le monde… Et je n’ai pas pu descendre. Où est-ce que je serais allé ? Baba m’a mis de force sur ce bateau parce qu’il allait aux États-Unis, après plusieurs jours de voyage jusqu’à ce fichu port. Et ensuite il est parti. Il a dit qu’il revenait, qu’il allait juste chercher à manger. Il n’est pas revenu. Il n’est pas revenu. Je vois très bien ce qui a dû se passer dans sa tête. Je pour­­­­ rais écrire le dialogue qu’on n’a pas eu, tiens, ou plutôt le monologue. « Si l’un de nous doit survivre, mieux vaut que ça soit toi, Kiran. » « Les autres ont besoin de moi, je vais essayer de les trouver. » « Tu peux t’en sortir tout seul, tu es intelligent. » « Tu dois t’en sortir. » Pourquoi moi, Baba ? Pourquoi toujours moi ? Ils m’ont mis une étiquette autour du cou, dans le bus. La ficelle me gratte. Ils en ont donné à tous les mineurs qui n’étaient pas accompagnés d’un adulte, une fiche avec nos noms, nos âges et nos pays d’origine. J’ai l’impression d’être un bagage perdu dans une gare… Je retourne à ma position fœtale – j’ai le mal de terre, on est restés vraiment longtemps sur ce cargo. Et puis le bruit… Le bruit me fait mal aux oreilles. C’était silencieux, sur la mer. En tout cas c’était facile de trouver du silence. Ici on dirait que le silence n’existe pas, comme à Kolkata. 42

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Les moteurs, les voix, les sonneries, les sirènes, ça ne s’arrête jamais. Ça m’écrase. J’y suis habitué, pourtant. Mais le bruit d’ici est différent du bruit de chez moi. Ce doit être la différence entre les aboiements de ton chien et les aboie­­ ments d’un chien sauvage que tu ne connais pas. Le bruit de Kolkata me dit bonjour, m’indique l’heure si je suis attentif, m’aide à savoir où je suis, à savoir que je ne suis pas perdu. Il me dit que je suis chez moi. Le bruit de Los Angeles est inaudible et flou, étranger. Je ne comprends pas ce qu’il me dit. Je pose mes deux mains sur mes oreilles et j’arrive presque à obtenir le silence. Je ferme les yeux. Tout me sub­­­­ merge. La pluie qui continue peut-être de tomber, chez moi – il ne doit plus y avoir aucun fleuve dans son lit, mon pays n’est peut-être plus qu’un immense marécage… Ma mère, ma sœur, mes frères, est-ce qu’ils sont vivants ? Est-ce qu’ils sont partis ? Baba. Baba, je ne te pardonnerai jamais ce coup-là. Je me déteste de te détester alors que tu es peut-être mort, et que si c’est le cas la dernière chose que tu as faite a été de me sauver la vie. Mais je suis si en colère contre toi… Tu m’as abandonné alors que tu avais promis de venir avec moi. Personne n’a le droit de dire « je reviens » à son fils et de ne pas revenir ! Je te déteste ! Je suis tout seul, Baba ! Tout seul ! Mon quotient intellectuel et mes résultats scolaires, tout le monde s’en fout ! Personne ne me les a demandés à la douane ou pour les écrire sur mon étiquette ! Ils ne me servent à rien à l’autre bout du monde alors que la terre tremble sans arrêt et qu’il y a des réfugiés climatiques qui arrivent du monde entier ! Baba, c’est la fin du monde et je veux pas rester tout seul ! Je voudrais que tu sois avec moi, 43

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j’ai besoin de toi. J’aurais préféré rester en Inde et me noyer plutôt que rester en vie et être ici, tout seul, tout seul, tout seul, tout seul, tout seul…

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Apocalypse Blues T1 - La Saison des ravages  

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