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Tanis Rideout est née en Belgique et a grandi aux Bermudes. Elle vit désormais à Toronto, au Canada. L’ homme qui voulait toucher le ciel est son premier roman. Elle a découvert l’existence de George Mallory dans le magasin de sport où elle travaillait, et cet homme a exercé sur elle une telle fascination qu’elle a voulu le suivre, elle aussi, sur le toit du monde, en reconstituant son itinéraire à travers ce livre bouleversant.


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Tanis Rideout

L’homme qui voulait toucher le ciel Traduit de l’anglais (Canada) par Pascale Haas

Denoël


Milady est un label des éditions Bragelonne

Titre original : Above All Things © Tanis Rideout, 2012 Tous droits réservés. Publié avec l’accord de McClelland & Stewart, un département de Random House Canada Initialement paru chez Denoël sous le titre Comme le feu et la glace © Éditions Denoël, 2014, pour la présente traduction © Bragelonne 2016, pour la présente édition ISBN : 978-2-8112-1569-9 Bragelonne – Milady
 60‐62, rue d’Hauteville – 75010 Paris E‐mail : info@milady.fr
 Site Internet : www.milady.fr


Pour Simon, qui sait qu’ il y aura toujours des montagnes.


Remerciements Je ne remercierai jamais assez mon éditrice, Anita Chong, pour sa grande perspicacité, ses conseils et ses recom­­ mandations, et le rôle qu’elle a joué dans ce roman. Sans elle, il ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Je remercie également la correctrice Susan James pour son œil si attentif aux détails de l’Histoire, ainsi que Ron Eckel et Suzanne Brandreth de l’agence internationale The Cooke. Merci à Ellen Seligman et à toute l’équipe de M & S pour leur soutien à toute épreuve, et également à Amy Einhorn et à Venetia Butterfield. J’aimerais remercier Simon Racioppa, Jill Barber, Ian Daffern, Stephanie Earp, Britta Gaddes, Sarah Harmer, Sheetal Rawal, Carolyn Smart, Tate Young, lecteurs de la première heure des premiers brouillons et extraits. Merci aussi à Natalie et Nigel Piper, qui m’ont offert le gîte, et m’ont fait découvrir les lieux préférés de Mallory et la campagne anglaise. Merci enfin, à mes amis et à ma famille, pour leur amour infaillible et leurs encouragements. Je suis très reconnaissante envers l’équipe de la Samuel Pepys Library (Magdalene College, Cambridge), et envers la Royal 7


Geographical Society, l’Alpine Club, le British Film Institute et la British Library. Une partie de ce travail n’aurait pas été possible sans la participation financière du Canada Council for the Arts, de l’Ontario Arts Council’s Writers’ Reserve et du Toronto Arts Council.


J’ai connu de trop grandes joies pour les mettre en mots et j’ai connu des chagrins sur lesquels je n’ai pas osé m’appesantir ; c’est en les ayant à l’esprit que je vous dis : escaladez si vous voulez, mais n’oubliez jamais que le courage et la force ne sont rien sans prudence, et qu’un seul moment de négligence peut détruire une vie entière de bonheur. N’agissez jamais à la hâte, prenez garde au moindre pas. Et dès le début, pensez que ce pourrait être la fin. Edward Whymper


Je regardai en haut et je vis ses épaules Vêtues déjà par les rayons de la planète Qui mène chacun droit par tous sentiers. Alors la peur se tint un peu tranquille. Dante, L’Enfer, chant I *

* Traduction de Jacqueline Risset, éditions Flammarion 


1920

« R

aconte-moi l’histoire de l’Everest, dit-elle, un sourire enthousiaste au coin des yeux. Parle-moi de ces montagnes qui te détournent de moi ! » George et Ruth, un peu éméchés, étaient par terre dans le salon. Le dîner refroidissait sur la table de la salle à manger. Ruth était assise en tailleur face à lui, sa jupe grise étroite remontée sur ses cuisses. Elle prit le carton en papier ivoire et relut l’invitation de l’Everest Committee, formé tout récemment. « Mon mari, explorateur célèbre dans le monde entier ! » Elle leva son verre de vin, il approcha le sien ; le cristal tinta dans la pièce qu’éclairait la lampe. Elle n’était pas loin d’exploser de bonheur. « Comme j’aime entendre ça », dit George, en songeant que des gens pensaient à lui, parlaient de lui… et à toutes ces opportunités que lui ouvrirait l’ascension de l’Everest. « Je pourrai quitter l’enseignement, peut-être même écrire à plein-temps. On voyagera. On vivra nos propres aventures. » Ruth lui tendit l’invitation en se levant tant bien que mal et termina son verre d’un trait. Tandis qu’elle allait devant la bibliothèque, il relut le carton – Nous espérons que vous participerez à la reconnaissance de l’Everest et à la conquête du troisième pôle pour l’ honneur du roi et du pays. 13


Hissée sur la pointe de ses pieds nus, Ruth attrapa l’atlas sur le dernier rayon et revint à pas feutrés. « Montre-moi ! » dit-elle en s’asseyant. Dans la lumière tamisée, des mèches échappées de son chignon auréolaient son visage. Elle les écarta d’un revers de main. George posa le Times Atlas of the World sur le tapis turc bleuté tissé d’eau et de ciel, de glace et de neige. Quand il eut trouvé la bonne carte, il prit le doigt de Ruth et traça une ligne qui descendait le long de l’Europe, suivit le trajet que ferait le bateau au large de la France, autour des presqu’îles, des îles et des ruines de la Grèce, le canal qui séparait en deux le désert et les terres des Arabes de sir Lawrence. Leurs mains décrivirent une aventure téméraire, voguèrent sur les longitudes et les latitudes, passant par là où il y a des monstres et le dos sinueux des serpents de mer dessinés sur le bleu de l’océan Indien, avant d’arriver au port de Bombay. George parcourut les plaines de l’Inde, les bazars et les villages, entre les plantations de thé et les vaches hindoues, puis l’épine dorsale de l’Himalaya, ses contreforts et ses plateaux. « Un endroit vierge ! » s’exclama Ruth quand leurs mains s’arrêtèrent à l’endroit où aurait dû se trouver l’Everest ; il n’y avait qu’une série de noms – ni reliefs, ni lignes de crête, ni altitudes. Rien que des mots flottant au milieu d’un espace vide dans l’attente qu’il vienne les revendiquer. « Personne ne l’a encore cartographié. C’est ce que nous allons faire, Ruth – reconnaître le mont Everest, lui donner une forme. » 14


Il effleura la carte comme s’il pouvait explorer la chaîne à travers le papier, sentir le relief des sommets. « Ces montagnes sont les plus hautes de la Terre. » Dans sa voix se devinait un respect qu’il voulait lui faire partager. Il énuméra les noms en caressant la page, passa de la carte à sa peau et navigua sous les plis de sa jupe. « D’ouest en est – imagine-les… Cho Uyo, Gyanchungkang, Everest, Makalu, Kangchenjunga… » On aurait dit des épices qui vous picotaient la langue. Dans un mélange d’effluves de lavande, de savon et de lotion aux clous de girofle – pour lutter contre le mal de dents dont elle s’était plainte –, Ruth se serra contre lui, promit de cuisiner un curry. « Il faudra que tu m’écrives tout ce que tu fais. Et que tu me donnes plein de détails. Comme ça, ce sera presque comme si j’étais avec toi. » Un fil décousu de son col dessinait un trait sur sa gorge pâle. « Tu le seras, avec moi, dit George. À chaque pas et tout du long. — Everest, murmura-t-elle. Un étranger. » Il lui reprit les mains et traça des lignes sur ses paumes, comme des horizons. « On a donné à cette montagne le nom de George Everest, l’arpenteur général de l’Inde. Mais il est mort sans l’avoir jamais vue. De la malaria, après s’être retrouvé aveugle, paralysé et atteint de crises de démence. Un tyran, apparemment, qui rendait ses hommes fous. Il a entrepris de mettre de l’ordre dans le monde grâce à ses cartes. Il a 15


commencé ses relevés en bas en remontant tout le long de l’arc de l’Inde. » Il susurra des mots tels que trigonométrique et trian­ gulation contre la veine qui battait sous son oreille. Effleura la courbe gracieuse de son cou, suivit la ligne de sa clavicule qui disparaissait sous son chemisier. « L’Everest a été mesuré de très loin. » Il esquissa la courbure de la Terre sur le renflement de son ventre. La repoussa sur le tapis bleu et la mit à nu. « Ils ont grimpé de colline en colline, construit des tours pour mesurer l’angle des sommets à l’horizon. Une fraction de degré peut tout changer. » Il s’allongea sur elle, souleva ses hanches et l’attira contre lui. L’atlas se déchira, le papier se colla à sa peau moite. Quelques minutes plus tard, Ruth roula sur le côté et se lova contre lui, la tête sous son menton. « Les mesures ont posé quelques problèmes. Il a fallu apporter des corrections en procédant à des calculs mathématiques. À cause de la courbure de la Terre, de la réfraction de la lumière là où l’air est plus rare et les températures plus froides… Et aussi à cause du poids de la montagne. » L’air avait fraîchi sur sa peau nue. Bien qu’encore trempée de sueur, Ruth se mit à frissonner. Elle se redressa et ramena ses genoux contre sa poitrine. Le bonheur et la fierté qu’elle ressentait à l’idée que George ait été choisi étaient à peine croyables. « Du poids de la montagne ? » 16


La lumière déclinait, enveloppant leurs deux silhouettes de contours bleu nuit. George se leva, alla à la fenêtre et contempla les tours de Charterhouse pendant que Ruth frissonnait dans sa veste qu’il avait laissée par terre. Il referma la fenêtre et revint s’agenouiller près d’elle. Il lissa les revers de la veste et les remit en place sur ses épaules. « Sa masse est tellement énorme qu’elle affecte la gravité alentour. Pour la mesurer, ils ont utilisé des théodolites, mais la force d’attraction de la montagne a faussé les chiffres. Tu imagines une telle puissance, Ruth ? Cette montagne possède une présence. Everest le savait bien quand il a fait le projet de la mesurer – pourtant, il ne s’en était pas approché, il ne l’a même jamais vue. » Ruth ferma les yeux et s’appuya contre son épaule en imaginant le sommet dentelé de la montagne. « Huit mille huit cent quarante mètres ! » Une invocation murmurée. Une prière. Elle imagina les lettres de George arrivant de l’Himalaya, se vit en train de les lire, blottie au coin du feu. En pensant au jour où il lui reviendrait, triomphant, un sourire lui vint qui lui fit mal aux joues. Elle n’y pouvait rien. Le bonheur la submergeait. Elle s’efforça de ne pas songer qu’être séparés paraissait romantique uniquement lorsqu’on était ensemble. « Comment le savent-ils ? demanda-t-elle. Comment connaît-on sa hauteur si personne n’est jamais allé là-haut ? » Il tendit la main, elle lui tendit la sienne. Elle s’apprêta à le tirer pour l’entraîner là-haut dans la chambre. Mais il ne fit qu’effleurer le bout de ses doigts et toucha le vide en attente d’être conquis sur la carte. 17


Dans un petit moment, se dit-elle. Elle allait le laisser échafauder des plans, rêver de la montagne et de l’avenir. « Comment le savent-ils ? répéta-t-elle. Peut-être que ce n’est pas la plus haute. — Il faut qu’elle le soit, répondit George, ses doigts s’attardant sur la carte. Il le faut. »


La traversée

Niveau de la mer 1924

I

l se souvenait de la première fois qu’il l’avait vue. Déjà, il avait ressenti sa force. Les membres de l’expédition de 1921 avaient prévu de l’observer, et ils savaient plus ou moins d’où ils pourraient en avoir un premier aperçu. Mais en arrivant sur le col himalayen qui avait été choisi, ils n’avaient vu qu’une mer nuageuse que transperçaient les crêtes les plus proches. Ils avaient néanmoins établi le camp, et, au cours de l’aprèsmidi puis de la soirée, l’Everest s’était lentement dévoilé. Ils l’avaient regardé se dépouiller des nuages et de la lumière. « Là ! » avait crié quelqu’un au moment où le sommet était enfin apparu – une immense dent jetée sur l’étendue du ciel. Elle dominait de la tête et des épaules toutes les cimes avoisinantes. Ils avaient campé au sommet du col pendant la nuit et l’avaient regardé réapparaître au matin, notant les variations de la lumière et de la météo, la façon dont les nuées se précipitaient pour la voiler de nouveau dans l’après-midi. Ils en étaient déjà plus près que personne ne l’avait jamais été. 19


La première fois, s’était dit George, il avait réussi avant même d’être parti. Un an plus tard, lorsqu’il était rentré en Angleterre de sa deuxième expédition, revendiquer un succès avait été impossible. Le Times lui reprochait déjà la catastrophe qui avait mis un terme brutal à la tentative de 1922. Ce n’était pas juste, mais, pour le meilleur ou pour le pire, c’était son nom à lui qui était devenu synonyme de l’Everest. Au retour, quand il avait retrouvé Ruth à Paris, il avait été convaincu d’en avoir terminé avec la montagne. Dans la chambre d’hôtel, il lui avait juré que plus jamais il n’y retournerait : « Je te promets que j’en ai fini. Je n’ai pas besoin de ça. J’ai besoin d’être avec toi. » Et sur le moment, il l’avait cru. Il avait même continué à le croire l’année suivante après qu’Arthur Hinks, le président de l’Everest Committee, lui avait demandé d’envisager de repartir une troisième fois en 1924, alors que d’autres noms étaient proposés et qu’une équipe commençait à se constituer sans lui. Il avait eu beau essayer de se sortir l’Everest de la tête, il y restait – c’était la première chose à laquelle il pensait quand il se réveillait, la dernière quand il se couchait. La montagne était là lorsqu’il lisait dans le journal quels membres de la précédente expédition participeraient à la nouvelle tentative : le colonel Edward (Teddy) Norton, le Dr Howard Somervell. Et qu’il les imaginait parvenir au sommet. Et puis un jour, Ruth lui avait dit :« Tu penses à repartir. » 20


Ce n’était pas une question. Elle regardait la fenêtre sur laquelle ruisselait la pluie. Il entendait l’eau marteler les vitres et gargouiller dans le tuyau de la gouttière. Il aurait dû dire non, ou ne rien dire du tout, mais il était trop tard. « Peut-être qu’on devrait au moins y réfléchir. Ils ont besoin de mon expérience. Personne n’a vu l’Everest aussi souvent que moi. S’ils réussissent cette fois et que je ne suis pas avec eux… Tu te rappelles tout ce à quoi on a rêvé la première fois qu’ils sont venus me chercher ? — Teddy a vu la montagne, objecta Ruth. Et le Dr Somervell également. Tu n’as jamais qu’une saison de plus, George. Tu n’as aucune responsabilité envers eux. Tu as des responsabilités ici. Ton nouveau poste d’enseignant à Cambridge. Et je ne pense pas que les enfants supporteraient de te voir encore repartir. » Il essaya de ne pas se rappeler la façon dont son fils l’avait fui lorsqu’il était revenu en 1922. Mais John n’était alors qu’un bébé. À présent, il avait passé du temps avec son père, il le connaissait. Cette fois, ce serait différent. « Tu m’avais dit que tu en avais terminé… Tu me l’avais promis. » Sa voix était tendue. Elle prit une grande inspiration. « Je te connais, George… Ce que tu veux, c’est que je te laisse partir. — Non, pas du tout. » Mais elle avait raison. Et ils le savaient tous les deux. Pour finir, Ruth avait accepté qu’ils y réfléchissent, et il lui avait juré qu’ils prendraient la décision ensemble. Cependant, lorsque l’invitation de Hinks était arrivée, George avait accepté sans en discuter avec elle. Ç’avait été 21


plus fort que lui. Pendant plusieurs jours, il avait attendu le bon moment pour la mettre au courant. Il rentrait d’une réunion à l’université, déterminé à lui parler. Elle était dans la salle à manger – sa silhouette parfaite dans la pénombre du soir, ses formes soulignées par la lueur du crépuscule qui tombait derrière la fenêtre. En entrant dans la pièce, il voulut l’embrasser et la soulever dans ses bras, mais quelque chose dans sa posture figée et la moue triste de sa bouche l’en dissuada. « Je savais bien que tu ne laisserais jamais personne d’autre l’escalader », dit-elle sans le regarder. Son profil en ombres chinoises dessinait comme un camée qu’il aurait voulu emporter avec lui. « Du jour où le comité a décidé de repartir là-bas, j’ai su que tu irais, en dépit de toutes tes protestations et tes promesses. Tu aurais dû me le dire. » Elle avait raison. Il n’avait pas voulu qu’elle l’apprenne de cette manière. Le télégramme brillait d’une lueur pâle sur le bois sombre de la table. Il devina ce qui devait être écrit – content que vous soyez à nouveau des nôtres. Satané Hinks. « Je suis désolé, Ruth. Mais je dois y aller. Je le dois. C’est ma montagne. Essaie de le comprendre. » Elle secoua la tête, comme pour dire qu’elle ne comprenait pas, qu’elle ne voulait pas comprendre. « Ce sera la dernière fois. Il le faut. — Tu m’as déjà dit ça, George… Et je t’ai cru. Je ne suis pas sûre de pouvoir te croire cette fois-ci. — Ruth… — Non. » 22


Elle se leva d’un mouvement brusque qui fit voltiger le télégramme. Quand il leva les yeux de l’endroit où il avait atterri, elle le dévisageait, les yeux nimbés de pénombre. Ses mains voletèrent sur sa bouche et sur son cou. « À toi de l’annoncer aux enfants… Clare va être tellement déçue », dit-elle en l’évitant pour se diriger vers la porte. Déçue. Le mot lui fit mal. Il savait que c’était ainsi qu’elle se sentait. Déçue et trahie. Il fronça les yeux en s’efforçant de se sortir ce mot de l’esprit. « Tu pars quand ? » Elle se tenait de dos sur le seuil de la porte. « Tu verras, Ruth. Ça va aller. Je vais partir, et après, je ne repartirai plus jamais. — Tu pars quand ? » répéta-t-elle. Les mois suivants avaient été difficiles. Ruth était restée silencieuse, en retrait, ses seules paroles exprimant un soutien poli. Il avait été étonné de constater qu’elle lui manquait avant même d’être parti. La veille de son départ, ils avaient fait l’amour dans une chambre d’hôtel inconnue. Elle s’était accrochée à lui, désespérément, comme le vent sur la montagne, le chevauchant jusqu’à ce qu’il se retrouve vidé et hors d’haleine. Tous deux devenaient différents lorsqu’il s’en allait ; l’imminence de la séparation les transformait, les enhardissait. Le lendemain matin, au moment de lui dire au revoir sur le RMS California, Ruth l’avait embrassé, puis avait redescendu la passerelle, ses hanches se balançant sous sa longue jupe. Seigneur… Comment pouvait-elle ne pas le 23


croire quand il lui disait qu’elle était belle ? Elle secouait la tête en mettant ses mains devant sa bouche – encore plus belle du fait de son déni. Il avait senti des larmes brûlantes lui piquer les yeux et une douleur sourde dans la gorge. Tandis qu’il la regardait s’éloigner, il avait calculé qu’il s’écoulerait six mois, peut-être plus, avant qu’il ne la revoie. C’était maintenant il y a des semaines. George se tenait sur le pont du California, en train de contempler l’océan Indien à l’horizon, à l’endroit où le soleil avait sombré une heure plus tôt. Le seul moyen de faire en sorte que les choses s’arrangent entre eux était de tenir la promesse qu’il faisait à Ruth depuis des années : réussir et oublier l’Everest une fois pour toutes. Dans la lettre qu’il avait commencée tout à l’heure, il avait de nouveau tenté de lui expliquer pourquoi il devait partir, et que ça n’avait rien à voir avec l’amour qu’il ressentait pour elle, mais les mots refusaient de venir. Ma très chère Ruth, je sais que pour toi c’est difficile, mais tu dois savoir tout ce que tu représentes pour moi, et à quel point l’ idée que tu attends que je revienne victorieux me pousse à aller de l’avant, si bien que chaque jour qui passe me rapproche de celui où nous nous retrouverons. Le léger tangage du bateau déclencha le concert de heurts métalliques des canots de secours contre les chaînes. Indifférent à ces bruits, George sortit son journal de sa veste. Les dates inscrites en haut des pages étaient à peine visibles dans la pénombre de plus en plus dense. Il se pencha au-dessus du bastingage pour profiter du peu de lumière qui se reflétait sur l’eau. Il compta les jours. Encore deux nuits, et ce serait le sous-continent indien, la chaleur infernale et le flamboiement du chaos exotique avant qu’ils ne 24


disparaissent de la carte. Il lui tardait que le vent sec brûle le sel, l’odeur de poisson et d’algues dans ses narines. L’air de l’océan, trop épais et trop lourd, s’accrochait à lui et encombrait ses poumons. « Je vous dérange ? » George leva les yeux. « Pas du tout », dit-il en voyant Sandy Irvine approcher. George referma son journal en essayant de se rappeler ce qu’il avait écrit à Ruth à propos du jeune homme. Sans doute avait-il fait une remarque sur sa taille et son gabarit imposant. Ce qu’on peut espérer de mieux dans le genre surhomme. Il rempocha son journal, sortit son paquet de cigarettes et en offrit une à Sandy, qui refusa d’un signe de tête et s’accouda à la rambarde. Derrière eux, dans la salle à manger tout illuminée, les serveurs débarrassaient les tables et échangeaient des plaisanteries, parlant plus fort que lorsqu’il y avait des passagers. « Vous nous avez manqué à la partie de palets de cet après-midi, dit Sandy. — Ce n’est pas vraiment mon truc. — C’est moi qui ai gagné. » Naturellement, songea George tandis que le jeune homme lui racontait que la partie avait été serrée. Il soupçonnait ce garçon d’adorer les défis physiques. Sandy était le plus imposant de l’équipe – il n’était pas le plus grand, mais paraissait plus costaud que tous les autres alpinistes. « Sandy représente la volonté qu’a le comité d’injecter du sang neuf à notre expédition », avait expliqué Teddy Norton quelques mois plus tôt lorsque George s’était étonné qu’il y participe. « Histoire de compenser notre, 25


disons, expérience. » Teddy avait haussé un sourcil en prononçant ce dernier mot. « Parce qu’ils pensent que la force brute est la solution ? avait rétorqué George. Vous et moi savons très bien qu’il faut autre chose que du muscle pour arriver au sommet. D’ailleurs, il n’a pas vraiment l’air d’un alpiniste. Il est trop corpulent et a trop de poids à hisser sur une pente. — Vous imaginez sans doute quelqu’un qui soit davantage comme vous ! » avait plaisanté Teddy. Mais les meilleurs alpinistes étaient bâtis comme lui. Ou comme Teddy. Longs et minces, avec de grands bras et de grandes jambes. George se redressa de toute sa hauteur en se passant la main dans les cheveux et étira les muscles de son dos. Néanmoins, si Sandy continuait à aiguiser ses talents, il pourrait se révéler d’une certaine utilité une fois là-haut. « Vous vous êtes entraîné à faire les nœuds que je vous ai montrés ? demanda-t-il. — Je les connais déjà. — Mieux vaut vous entraîner, croyez-moi. Quand vous aurez les doigts gelés et que votre cerveau se mettra à pétiller avant de s’asphyxier, vous prierez pour que votre corps se rappelle de lui-même ce qu’il doit faire. Entraînez-vous. — J’ai déjà fait des ascensions. Au Spitzberg, avec Odell. Et je n’ai pas été si mauvais que ça. Plutôt bon, même. » Évidemment qu’il était bon… « Sandy, ce que nous allons faire là ne ressemblera à rien de ce que vous avez connu. Diable, on pourrait tous mourir une dizaine de fois avant d’arriver au sommet ! La malaria, 26


les animaux sauvages, une chute sur une arête… Et ensuite, il y a la montagne elle-même. » Il parlait comme s’il était devant une classe à Charterhouse, ses étudiants le fixant d’un air ennuyé. Il inspira et essaya de nouveau. « Il est impossible de savoir comment vous allez réagir. Pas à ces altitudes. Huit mille huit cent quarante mètres. C’est nettement plus haut que ne volent les Camel ! Et s’ils n’avaient pas de masque à oxygène, les pilotes tourneraient de l’œil. Mon frère, Trafford, était pilote. Il adorait voler. Pourtant, les premières fois, il m’a raconté qu’il avait cru mourir. À cause du vertige et de la nausée. Sur l’Everest, c’est comme ça tout le temps. Comme la grippe la plus épouvantable que vous ayez jamais eue. Ou comme si quelque chose de monstrueux s’asseyait sur votre poitrine et la déchirait. Tout fait mal. Les articulations, les os… même la peau. Et le seul moyen que ça s’arrête, c’est d’escalader cette fichue montagne ! — Très bien. » Sandy se tourna et le regarda droit dans les yeux. Les siens étaient d’un bleu clair étonnant. Presque trop pâle, comme la lumière qui se reflète sur de l’eau stagnante. « Redites-moi pourquoi on y va. » Il donna un petit coup sur l’épaule de George, plus une bourrade qu’un coup de poing. Puis il sourit, son visage s’éclaira, et ses yeux n’étaient plus pâles du tout ; ils prirent de la profondeur, leur couleur s’intensifia. « Je plaisante… Je ne voudrais être nulle part ailleurs. » Il se retourna vers l’océan. 27


À travers les fenêtres ouvertes du salon du capitaine, George entendait les verres s’entrechoquer, les rires et les bavardages de leurs coéquipiers – le chef de l’expédition, Edward « Teddy » Norton, le médecin de l’équipe, Howard Somervell, et le naturaliste Noel Odell. Tous trois constitueraient avec Sandy et George l’équipe d’alpinistes. Deux autres hommes les attendraient à Bombay – Shebbeare et Hazard –, des soldats attachés aux régiments locaux de Gurkhas qui connaissaient – encore mieux que Teddy – les langues et les coutumes tibétaines et leur serviraient d’interprètes et de guides. De temps à autre, un clic suivi du flash de l’appareil photo de John Noel traversait le pont, ponctué par le murmure lointain des conversations. George avait beau ne pas distinguer les mots, il devinait sans peine de quoi ils parlaient. Il était déjà las de ces éternelles discussions – l’approvisionnement, l’oxygène, la stratégie… Et des radotages de Teddy. De la condescendance de Somervell. De la conviction d’Odell de toujours savoir ce qui était le mieux. « Regardez ! » s’exclama Sandy en montrant l’eau noire qui roulait dans leur sillage. Derrière le California, une phosphorescence verte s’épanouissait à fleur d’eau. « Ce sont des algues, dit George en observant la traîne luisante serpenter dans le prolongement du bateau. — Incroyable… » La voix de Sandy, plus étouffée, se noya dans le bourdonnement des machines qui montait des entrailles du bateau. 28


« Odell m’a parlé une fois de cette lueur verte, quand on est allés au Spitzberg. Toutes les nuits, on sortait sur le pont, mais je n’ai jamais rien vu. C’est très étrange… Ça me rappelle les aurores boréales qu’on a vues en arrivant au Groenland. — Mmm… » George se pencha au-dessus de l’eau. L’air frais s’élevait de l’océan qui s’étalait deux cent cinquante mètres plus bas. Il n’avait jamais vu d’aurore boréale, cependant cette couleur était trop opaque, trop visqueuse pour être comparée à une lumière. Elle lui rappelait plutôt les gaz qui s’infiltraient dans les tranchées et les trous d’obus au milieu du no man’s land. Ils avançaient de cette même façon humide et figée tandis qu’ils roulaient et se rassemblaient dans les cratères, plus épais et plus lourds que le médium dans lequel ils se déplaçaient. Il se souvenait que les gaz se faufilaient comme s’ils savaient où vous trouver. Comme s’ils vous traquaient. Sa gorge se noua ; il avait encore dans le nez l’odeur de caoutchouc des masques à gaz. George se redressa en inspirant à fond : le sel, le mazout, le tabac qui se consumait entre ses doigts. Secouant la tête pour chasser ce souvenir, il tira une bouffée sur sa cigarette. Sandy était trop jeune pour se rappeler la guerre. « Quel âge avez-vous dit que vous aviez, Sandy ? » Le jeune homme se hérissa. « Vingt et un ans. Je sais ce que vous pensez, mais je me sens prêt. Peut-être que, comme vous le dites, l’Everest est différent, mais le Spitzberg n’avait rien d’une promenade ! Seigneur, le froid qu’il faisait là-bas… La neige fondait à 29


l’intérieur de nos bottes et dans nos cols, il était impossible de rester au sec. C’est la chose la plus difficile que j’aie jamais faite. Pourtant c’était incroyable… d’avoir cette impression que ce que j’étais en train de faire avait de l’importance, que des gens comptaient sur moi… Comme là. Vous n’avez pas cette impression ? On doit réussir. On le doit. Tout le monde compte sur nous. » Un rire aigu éclata au bout du pont. Un rire de femme, exagéré. Son compagnon n’avait pas l’air drôle du tout, mais elle voulait le lui faire croire. George jeta sa cigarette dans l’eau. « C’est aussi ce que pense ma mère, enchaîna Sandy. Que je suis trop jeune. Elle a peur que je me tue. Elle m’a dit : “N’y a-t-il pas déjà assez de jeunes gens qui sont morts ?” Je lui ai répondu que tout irait bien pour moi. N’empêche que, avant que je parte, elle a arrêté de me parler. Elle m’a embrassé pour me dire au revoir, mais elle n’a rien voulu me dire. » Sandy agrippa la rambarde, puis la repoussa, comme s’il voulait que le bateau avance plus vite. Comme s’il pouvait décider d’ici de l’issue de l’expédition. « Mais une fois qu’on aura réussi, une fois qu’on aura escaladé l’Everest, elle comprendra pourquoi il fallait y aller. » George lui jeta un coup d’œil. Le garçon croyait sincèrement qu’il leur était impossible d’échouer. « Ça leur passe. Aux mères. » George fourra ses mains dans ses poches. « La mienne ne s’inquiète plus trop. “Mais je m’interroge sur toi”, me dit-elle, et j’aime bien cette idée. » 30


Son père, en revanche… Il aurait encore préféré le silence de la mère de Sandy aux opinions qu’exprimait trop ouvertement son père. Les deux hommes se turent lorsqu’un couple enlacé passa près d’eux en chuchotant d’un air complice. Sandy ne reprit la parole qu’après que le bruit de leurs pas se fut éloigné. « Je suppose qu’on finit par s’y habituer… À partir si loin. » Comment répondre ? Sandy avait manifestement envie qu’il le rassure, mais George n’était pas sûr d’en être capable. « Non, jamais, dit-il finalement. En tout cas, moi, je ne me suis jamais habitué. » Encore à l’instant, il se sentait déchiré. Une part de lui détestait se séparer de Ruth et des enfants, et une autre se détestait de se montrer aussi bêtement sentimental. C’était de la faiblesse. Toutefois, loin de la maison, il y avait le luxe de la liberté. Loin de Ruth, loin de la vie de tous les jours, il se sentait différent, sans très bien savoir qui il était ou voulait être. Au bout du pont, une porte s’ouvrit puis se referma en laissant s’échapper des flots de musique. Sandy reprit la mélodie, fredonna un moment, comme s’il n’avait pas eu conscience de le faire. Ruth faisait pareil, elle fredonnait des bouts de chanson ou des mélodies qu’elle inventait sans même s’en rendre compte. Et quand il lui en faisait la remarque, elle riait. « Je ne fredonnais pas, se défendait-elle. Tu entends des voix ! » Doux Jésus, comme elle lui manquait… 31


« Je suis quand même content d’être là. » Sandy sembla le dire très vite, comme si son inquiétude au sujet de sa famille risquait d’être mal interprétée. « Je veux dire, je suis content que vous m’ayez choisi pour l’expédition. — Ce n’est pas vraiment moi qui ai décidé. » George sentit Sandy avoir un léger mouvement de recul. Il n’avait pas voulu le dire comme ça. « Odell est un brave homme. Il a déjà fait ses preuves sur des grands sommets, et c’est un naturaliste de premier ordre. Il a rapporté une bonne dizaine de nouvelles espèces de plantes. Cette fois, il semblerait qu’il espère ramener des fossiles. Ses recommandations ont dû être prises très au sérieux. De toute évidence. Odell veut prouver que l’Everest se trouvait jadis au fond de l’océan. Imaginez un peu… » George contempla l’eau qui s’étendait à perte de vue, essaya d’en imaginer la profondeur. Aussi profonde que l’Everest était haut. « C’est ridicule. — Quelle importance ? — En effet. — La seule chose qui compte, c’est qu’il est là. » George jeta un regard à Sandy, qui sourit d’un air taquin d’avoir repris ses propos désinvoltes. « Tiens, je n’avais encore jamais entendu ça. — Je n’ai pas pu résister. » Les yeux levés vers le ciel, Sandy observa la forme de constellations inconnues. L’air humide descendit sur lui ; une légère couche d’embruns recouvrait les revers de sa veste. Sur fond de ciel nocturne, Sandy offrait une superbe silhouette. 32


Des éclats de voix leur parvinrent, suivis de hoquets de rire. Le rire de Somervell. Sandy se retourna. « On va les rejoindre ? — Allez devant. Je voudrais écrire quelques lettres. Qui plus est, ce seront encore les mêmes éternelles conversations. — Si vous le pensez… » Il se pencha au-dessus de la rambarde. « Il n’y a plus rien. » Sa déception se devinait dans sa voix. George ne comprit pas tout de suite ce que Sandy voulait dire. C’est alors qu’il remarqua dans l’eau une nouvelle obscurité, plus profonde que quelques minutes plus tôt. Les algues avaient disparu, le vert s’était évanoui ; il ne restait plus que le bouillonnement noir de l’océan. « Je vous raconterai ce que vous aurez raté. » Sandy s’immobilisa une seconde, comme s’il attendait quelque chose, avant de se diriger vers le salon. George savait que le jeune homme l’avait observé, qu’il l’avait évalué. Qu’avait-il vu ? Un vieil homme ? Trente-sept ans, ce n’était pas si vieux. Il était résistant et en excellente forme. Un parfait spécimen pour l’expédition, mentionnait son rapport médical. Les autres l’étaient certainement aussi. Ils le devaient. Aucun parmi eux n’était un empoté. Bien qu’Odell soit trop gringalet. La montagne n’aurait pas grand-chose à lui arracher. Mais Sandy… Sandy avait l’air d’être le plus fort. George se tourna face à l’océan et, crête après crête, contempla les vagues, à perte de vue. * 33

Extrait rideout l homme qui voulait toucher le ciel  
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