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BRAGELONNE


Collection dirigée par Stéphane Marsan et Alain Névant

© Bragelonne 2017 Design intérieur : Adèle Silly ISBN : 979-10-281-0244-9 Bragelonne 60-62, rue d’Hauteville – 75010 Paris E-mail : info@bragelonne.fr Site Internet : www.bragelonne.fr


À la mémoire de ma mère, je n’ai pas oublié ses histoires.


Sommaire

Le gambit du détective. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 Les légataires de Prométhée.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75 Les masques du bayou.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 141 Comment je me suis évadé du bagne. . . . . . . . . . . . . . . 219 Les éventreurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 311 À la poursuite du Nautilus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 419


Le gambit du détective

Gambit, nom masculin : Aux échecs, coup qui consiste à sacrifier une pièce afin de prendre l’initiative du jeu. 13 avril 1886

L

a nuit agonisait au-dessus de la mer. Face à elle, le capitaine Edmond Gérard patientait sur le port. À cette heure matinale, le printemps écossais se faisait froid. L’embrun nordique piquait comme malicieusement le Français en terre conquise, mais toujours étrangère. Le hussard s’impatientait. Il aimait les charges, sabre au clair, les missions de reconnaissance stratégique et les réunions d’état-major. Ses supérieurs l’avaient pourtant éloigné de la guerre en le chargeant de jouer les cerbères auprès d’un détenu, un fameux enquêteur dont les talents se trouvaient requis par l’Empire. C’était cet homme que le capitaine attendait en ruminant dans la bise. Enfin, émergeant de la brume rosie par l’aurore timide, la frégate pénitentiaire parut. Le navire, solide coque d’acier entraînée par une roue de belle taille, se traçait un rapide chemin d’écume sur les flots noirs. Le grognard reconnut le pavillon qui flottait à sa proue : il présentait les sinistres armoiries de La Graciosa, une île de l’archipel des Canaries dont le nom résonnait d’une ironie cruelle depuis que les Bonaparte en avaient fait leur plus grand bagne. Gérard avait une fois convoyé un opposant politique jusque là-bas ; il se rappelait avoir quitté les lieux avec soulagement.

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La frégate se rapprochait du pont d’amarrage, grésillant de l’énergie voltaïque nécessaire au mouvement frénétique de sa roue de propulsion. Des arcs bleus éphémères, issus de son générateur, trouaient la semi-obscurité du port par intervalles irréguliers. Le soldat avait beau côtoyer les machines les plus perfectionnées au sein de la Grande Armée, les prouesses rendues possibles par la science électrique le fascinaient. Volta, Ampère, Frankenstein… Autant de grands noms qui avaient fait la puissance technologique de l’Empire français. Ces savants au service des dynasties européennes étaient les bonnes marraines de la Fée Électricité, qui avait tant changé le monde en si peu de décennies. Le navire pénitentiaire fut amarré, ses cordages noués par des marins aux mines patibulaires. La coque s’ouvrit à la façon d’une gueule béante, et vomit sur le quai un groupe de matons armés, portant uniformes et képis noirs, qui enserraient un unique prisonnier. Celui-ci était en mauvaise santé, accoutré de vêtements de marine en toile grossière, les joues creusées par les privations. Le hussard dévisagea le détenu. Cet homme n’était plus bon à rien. Pourquoi recourir à cette loque ? Ses longs membres maigres, entravés, accentuaient sa grande taille, mais c’était l’expression de son visage qui frappait. Le nez aquilin, la mine sévère, les yeux brillants d’une fièvre intelligente, il ne paraissait pas conscient d’être enchaîné, comme si sa propre situation ne le concernait pas. Il semblait perdu, trop haut pour sentir les coups que lui distribuaient ses geôliers en le forçant à avancer. — Voici votre homme, déclara le sergent de la brigade pénitentiaire à l’intention de son contact, sans même l’avoir salué. Lorsque vous aurez signé ce document, il sera sous votre entière responsabilité. Edmond Gérard prit la planchette et le stylographe que l’autre lui tendait, et griffonna à la va-vite son nom au bas du formulaire, pressé de se défaire de l’administratif. Pendant ce temps, le factionnaire détaillait son uniforme rutilant d’un regard morne. — Capitaine des hussards impériaux, hein ? Bizarre de vous trouver perdu sur les docks d’Édimbourg : je pensais tous les vôtres mobilisés sur le front asiatique. Le gaillard brun frémit de la moustache et fronça ses sourcils broussailleux. Ce peigne-cul le prenait pour un planqué. Il se retint

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de l’insulter : sergent la fouine pouvait décider de le ralentir afin de ménager sa pauvre fierté. Au lieu de ça, Gérard lui jeta un os à ronger. — Le Vieil Aigle veut s’assurer que le gouvernement écossais ne prend pas l’affaire à la légère, grogna-t-il, évoquant l’empereur Napoléon II par le surnom affectueux que lui donnaient les vétérans. Il a personnellement requis mes services. Le capitaine gonfla ses narines de taureau et serra de sa poigne nerveuse le sabre pendu à sa ceinture, manifestant son impatience. Il était, le temps de cette mission, l’œil et l’oreille de la France impériale, il n’allait pas laisser un petit chef maton le retarder. — Il est à vous, confirma le sergent de sa désagréable voix de crécelle en récupérant son matériel. Vous autres, libérez le prisonnier ! Tandis que les matons s’activaient pour défaire l’homme maigre de ses chaînes, dans des cliquetis de clés et de verrous, l’officier se campa devant l’ex-détenu. Autant mettre les choses au clair dès à présent, pensa-t-il. — Capitaine Edmond Gérard, du corps des hussards impé­­ riaux. Vous êtes maintenant sous ma surveillance. Obéissez-moi et tout se passera bien. L’absence de réaction du gringalet irrita le Français. Comment être sûr que ce squelette était bien le célèbre détective qu’il devait récupérer ? — Êtes-vous le dénommé Sherlock Holmes, continua-t-il d’une voix forte, condamné voici neuf ans pour incitation au désordre public, sédition, consommation de stupéfiants et complot contre la sûreté de l’État ? Enfin, l’Anglais parut se rendre compte de sa présence. Il esquissa une grimace qui pouvait passer pour une tentative de sourire poli. — Veuillez m’excuser, je ne me souviens plus de tous les chefs d’accusation, répondit-il, nonchalant. Pendant le procès, je prenais des notes à propos d’une autre affaire plus captivante. Le prisonnier n’était pas aussi décati que l’avait cru le capitaine. Gérard détestait les petits malins dans son genre. — Répondez simplement à mes questions, exigea le hussard. On a dû vous donner les raisons de votre présence en Écosse : comprenez-vous ce qui est attendu de votre part ? Le détective se racla la gorge, victime d’une mauvaise toux.

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— Je suis impardonnable, dit-il sur un ton ouvertement ironique, je ne devais pas non plus écouter à ce moment-là. J’étais en train d’être molesté par vos amis de la garde pénitentiaire, et je déteste faire plusieurs choses en même temps. Le capitaine foudroya du regard les hommes de La Graciosa, qui, ayant livré le prisonnier, s’apprêtaient à rembarquer immédiatement. Il se promit de signaler leur comportement à sa hiérarchie. Des représentants de l’Empire Électrique se devaient d’être irréprochables en toutes circonstances : un ennemi vaincu méritait le respect. Le sergent responsable du transfert répondit à l’air furieux d’Edmond Gérard par un haussement d’épaules et un salut militaire approximatif qui signifiait leur départ. Le hussard choisit de les ignorer, et revint au détective qui massait ses poignets endoloris. — Vous savez que l’Écosse libre et sa protectrice, la France, ont de nombreux ennemis, dont vous avez fait partie par le passé. Mais un homme n’est pas voué à rester le même toute sa vie. Vous êtes ici pour vous rache­­­­ter, monsieur Holmes. Votre pays a besoin de vos talents si particuliers. — Je n’ai jamais eu qu’un pays, rétorqua le détective, c’est Londres. Pour le reste, je crains de vous décevoir : vous ne vous servirez pas de moi contre la Résistance. Gérard eut un geste d’agacement face à la mauvaise volonté affichée de l’Anglais. — Il ne s’agit pas de cela. Votre frère et ses réseaux nationalistes ne présentent pas plus de danger pour l’Empire aujourd’hui que lorsque vous jouiez, jadis, à braver les autorités en vous compromettant dans leurs activités séditieuses. La menace dont je parle est d’une autre sorte. Depuis moins d’un an, un terroriste non identifié sévit dans le royaume, plus dangereux que n’importe lequel des rebelles auxquels la police écossaise a pu faire face par le passé. — Allons donc, fit le détenu, goguenard. Il méritait d’être rappelé à l’ordre. Le bagne ne lui avait-il pas enseigné l’humilité ? — Ne riez pas ! Entre autres crimes, il s’est fait connaître en remplaçant pendant un mois le gouverneur des îles Hébrides, à l’insu de tous. — Amusant, se permit Holmes. Comment a-t-il procédé ? — Il prétextait la maladie afin de ne pas recevoir en plein jour, et utilisait le vrai gouverneur, qu’il droguait pour le faire agir à sa guise.

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La supercherie n’a été dévoilée que lorsque cet imposteur est parti de lui-même. On a retrouvé le gouverneur dans sa propre cave. Depuis, il ne se passe pas une semaine sans qu’une affaire portant la marque de ce malfrat ne nargue la police écossaise. Nous ne connaissons ni son nom, ni ses motivations : il se fait surnommer « Narcisse ». Il y a de cela une semaine, un vol a été perpétré au sein même du château royal d’Édimbourg. Nous ignorons comment cela a pu être possible. Narcisse n’a pas revendiqué ce méfait, mais il n’y a pas de doute quant à son implication. Nous attendons de vous que vous enquêtiez sur ce cambriolage, et que vous nous meniez jusqu’à ce terroriste. Sherlock Holmes émit un petit reniflement de lassitude. — Savez-vous, capitaine, expliqua-t-il d’un air pincé, que maintenir pendant dix ans un homme dans des conditions de vie exécrables est une très mauvaise façon d’obtenir sa collaboration. Ignorant la remarque de l’Anglais, Gérard fit signe à une calèche, qui s’avança jusqu’à eux. — Montez dans ce fiacre, nous partons pour le château. Pressé par le hussard, le détective s’exécuta de mauvaise grâce. — Auriez-vous l’amabilité de m’expliquer en quoi les agis­­ sements de ce Narcisse me concernent ? En réponse, le ton du hussard se fit menaçant. Son prisonnier devait comprendre qu’il avait été libéré sous conditions. — L’Empire sait récompenser les services qui lui sont rendus. Refusez de collaborer, et la frégate pénitentiaire qui vous a amené jusqu’ici reviendra dans la journée pour vous faire retourner à La Graciosa. Mais croyez-moi, la cellule que vous occuperez sera plus petite et plus inconfortable que la précédente. — C’est donc possible ! feignit de s’étonner le détective. — À quoi vous attendiez-vous, au juste ? le réprimanda Gérard. La France vous avait offert tout ce que vous désiriez : confort, noto­­­ riété, substances diverses pour rassasier vos addictions pitoyables, et vous l’avez trahie ! — Une belle cage dorée, oui ! rétorqua le prisonnier. En guise de paiement pour mon concours lors de l’affaire du roi de Sumatra, votre Napoléon m’a assigné à résidence au 221 bis rue du Boulanger ! Mais cela ne suffisant pas, votre police me harcelait sans cesse en exigeant que je résolve pour elle des enquêtes déconcertantes de facilité et… Le culot de ce provocateur sidérait le Français.

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— Et cela justifiait à vos yeux, j’en suis sûr, de transformer votre logement en plaque tournante des trafics de la Résistance, au nez et à la barbe de vos gardes du corps ? Le fiacre les menait au petit trot à travers les quartiers nord d’Édimbourg. Holmes reporta son attention sur les industries des banlieues de la capitale écossaise, avec un petit air supérieur. — Vous exagérez, soupira-t-il, je n’ai fait qu’aider un peu mon frère. Je reconnais tout au plus avoir imprimé moi-même quelques prospectus. — Vous voulez dire : des tracts de propagande nationaliste ? Si vous n’êtes pas disposé à nous aider, je vais vous ramener au port. C’en était trop pour Edmond Gérard. Excédé, il s’apprêtait à héler le cocher, quand le détective consentit à se montrer plus souple. — Ne vous fâchez pas, capitaine, mon envie de retrouver les Canaries est très modérée. Après tout, cela fait si longtemps que je n’ai pas vu Édimbourg… Puisque vous insistez, je prends votre affaire. — À la bonne heure, il est donc possible de vous mater ! assena le hussard. L’atmosphère dans la voiture devint glaciale. Au-dehors, une véritable forêt de cheminées fumantes s’étendait à perte de vue, des usines employant des dizaines de milliers de travailleurs. Voyant où se portait le regard du détective, Edmond Gérard crut bon de commenter le paysage. Une excellente occasion de montrer à ce contestataire que la France désirait la réussite des peuples sous sa domination. — Un spectacle édifiant, n’est-ce pas ? claironna-t-il. L’Écosse connaît de profonds changements au sein de l’Empire Électrique. Il est loin le temps où elle devait ployer le genou face à l’Angleterre : aujourd’hui, c’est elle qui mène les îles Britanniques vers l’avenir ! Le peuple écossais est travailleur et fidèle à l’Empire. Quel malheur que les Anglais ne s’inspirent pas de cette énergie pour participer eux aussi à la marche commune des Européens vers le progrès ! — Difficile d’adhérer à cette grande alliance fraternelle lorsque les infrastructures nécessaires manquent, et que la presque totalité des financements est accordée à des projets écossais, remarqua Holmes dans un sentiment de révolte glacé. — Vous êtes de mauvaise foi, s’indigna le hussard, dont l’enthousiasme n’était pas entamé. Tenez, Édimbourg accueille en ce moment une Exposition universelle, grandiose m’a-t-on dit !

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Un aperçu du futur miraculeux dont l’Empire Électrique fera profiter chacun de ses citoyens ! La moue dubitative du détective poussa le capitaine Gérard à changer de sujet. — Pour un homme qui se dit ennemi de la France, vous maîtrisez remarquablement notre langue. — Je parle anglais à mes amis, répondit sèchement Holmes. Ils grimpaient maintenant les ruelles étroites en pente douce du centre-ville, dans l’atmosphère froide du petit matin. L’attelage se frayait un chemin malaisé le long de la rue commerçante de BasMarché, déjà foisonnante de commis affairés. Le craquement du bois signifia aux passagers que l’attelage venait de traverser le pont-levis du château d’Édimbourg. La calèche, arrêtée en divers points par la garde des Highlanders du roi, s’immobilisa enfin au centre de la cour du château. Alors qu’ils descendaient de l’attelage, un vieil homme à barbichette vint à leur rencontre. — Voilà donc le vrai maître de l’Écosse, grinça Sherlock Holmes. Si j’avais su qu’on m’obligerait à lui serrer la main, j’aurais refusé d’être arraché aux geôles de La Graciosa… — Comment l’avez-vous reconnu ? s’étonna le hussard. — Si vous saviez combien de caricatures de ce triste sire j’ai fait circuler sous le manteau dans le temps, vous ne poseriez pas la question, s’amusa le détective. Gérard se permit un rictus appréciateur. Lui-même ne portait pas dans son cœur le personnage. Puis ils se turent, car le vieillard s’approchait d’eux. — Monsieur Holmes, je suppose ? Je suis heureux de rencontrer enfin le meilleur ennemi de l’Écosse française : pensez donc, un nationaliste qui a tant œuvré pour notre famille ! L’homme partit d’un rire artificiel. — Vous souvenez-vous de mon cousin, que vous avez sauvé du scandale lors de cette fâcheuse histoire en Bohême ? À l’époque, vous obéissiez aimablement aux directives de l’empereur… Ah, si tous les activistes pouvaient être comme vous ! Le détective toisa froidement le désagréable individu, qui poursuivit : — Je suis Charles Louis-Napoléon Bonaparte, prince impérial et ministre d’État de Sa Majesté le roi de l’Écosse française, déclara-t-il,

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mielleux, sans se départir de son air faussement bienveillant. C’est moi qui ai suggéré de faire appel à vous. Gérard désapprouvait. Selon lui, l’Empire aurait dû se débrouiller seul plutôt que de s’appuyer sur les compétences d’un ennemi. — Je ne vous connais que trop, monsieur, répliqua Holmes de sa voix la plus sèche. C’est à vous que je dois ces dernières années de captivité au pénitencier de La Graciosa… — Il fallait faire un exemple, expliqua le prince avec une grimace doucereuse. Vos compatriotes se mettaient à penser que nous tolérions certains actes séditieux. Rien de personnel, croyez-moi. En tant que responsable de la sécurité intérieure, j’ai utilisé au mieux votre cas pour que revienne la paix civile, voilà tout… — Ce n’est rien, voyons, minauda Holmes en contrefaisant la fausse politesse du Bonaparte. Je devrais d’ailleurs vous remercier de m’avoir envoyé au bagne : contrairement à vous, les prisonniers politiques que vous y entassez entretiennent les conversations les plus passionnantes. Le hussard glissa un œil en direction du ministre, dont le sourire s’était crispé. Devait-il intervenir ? — Heureux que l’établissement vous ait plu, grinça le vieil homme, j’en suis moi-même très satisfait : l’évasion y est impossible, les remises en liberté exceptionnelles, et votre transfert s’avère unique en son genre… Holmes ignora la menace qui sourdait dans les propos de son interlocuteur et le provoqua de plus belle. — Votre réputation parmi les bagnards est celle d’un homme sage : vous vivez dans l’ombre de votre neveu, mais plutôt que de vous morfondre parce que vous ne pouvez pas régner vous-même, vous passez vos nerfs sur les patriotes britanniques qui tiennent tête à l’occupant. Il est certain que ce passe-temps thérapeutique explique votre longévité ! — Il dépasse les bornes, s’offusqua le capitaine. Le vieux prince ne souriait plus, ce qui n’empêcha pas l’Anglais de continuer sur sa lancée. — Il y a bien quelques fâcheux… Tenez, un écrivain de votre pays, qui occupait la cellule adjacente à la mienne, vous a surnommé par dérision « Napoléon le Petit » ! Ce n’est pas très élégant de s’attaquer ainsi à votre physique…

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Gérard levait déjà la main pour faire taire le détective captif, mais le ministre coupa court à cette expression de violence. — Ce ne sera pas nécessaire, capitaine. Comme vous l’avez fait remarquer, cher monsieur Holmes, les esprits mal lunés existent même en France. Mais cessons là, car vous êtes aujourd’hui, monsieur le détective, l’invité de l’Écosse libre. Encadrés par les Highlanders de la garde royale, Sherlock Holmes et le capitaine Gérard suivirent le vieux prince à travers les immenses couloirs de la forteresse. Tout ici avait été arrangé au goût de l’occupant. Les murs se paraient de lourdes tentures rouges frappées de l’abeille impériale. Un valet de pied, planté devant une porte imposante, heurta le sol de sa canne dans un claquement, et ouvrit les battants. Les visiteurs débouchèrent sur un vaste salon orné d’artefacts indiens, suspendus aux murs ou installés dans des vitrines. Les aigles de marbre, placés aux quatre coins de la pièce, semblaient veiller sur ce butin exotique. — La salle des trophées mahrattes ! annonça le ministre avec emphase. Mon frère aîné et moi-même, nous avons rapporté toutes ces pièces de notre campagne du Gujarat contre les princes Sindhia. Ils combattaient aux côtés des dernières troupes britanniques présentes aux Indes. Notre père Louis régnait depuis peu sur l’Écosse française, et en ce temps-là, j’étais plus intéressé par les champs de bataille que par la politique… Le hussard se trouvait ébloui par l’abondance de ces trésors. Il se prit à les admirer un à un, imaginant les victoires militaires qui avaient permis leur capture. — Je vois…, constata froidement Holmes. Cette collection est un beau témoignage de l’avidité impériale. Que nous vaut le plaisir de votre salle d’armes ? Edmond Gérard s’arracha à l’étude du Ganesh en bois précieux de trois mètres de haut, au centre de la pièce, quand le valet de pied rouvrit les battants de la porte principale et annonça à voix haute l’arrivée du maître des lieux. — Sa Majesté Robert le Quatrième, souverain de l’Écosse libre, des Galles et d’Angleterre, pair de l’Empire français et duc d’Anjou ! Sa Majesté la reine Anna-Caroline d’Écosse, des Galles et d’Angleterre, duchesse d’Anjou et comtesse de Brindisi ! Le couple royal entra, majestueux. Le roi portait un pantalon près du corps aux couleurs or et rouge, et une redingote sur laquelle

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le lion calédonien et l’abeille impériale s’unissaient dans des motifs complexes. Robert Louis-Napoléon Bonaparte, troisième souverain de la lignée française, était plutôt bel homme. Il arborait une fine moustache soigneusement taillée. Son père, l’ancien roi, lui avait donné le prénom du héros de l’indépendance écossaise, Robert The Bruce. Une façon habile, jugeait Gérard, de le faire aimer de son peuple. Le jeune prince était donc monté sur le trône sous le nom de Robert IV d’Écosse. Son épouse, brune beauté méditerranéenne, se tenait en retrait. Le capitaine savait que cette humilité de façade cachait le tempé­­­ rament houleux des Murat du royaume de Naples, dont elle était issue : le hussard avait été en garnison en Italie et avait déjà assisté à une scène de ménage entre le roi du sud de la péninsule et son épouse, devant toute la cour. Il pouvait attester que les filles de ce couple orageux avaient hérité des talents de soprano de leur mère. Le présent se rappela à lui ; les deux souverains écossais paraissaient d’humeur sombre. — Voilà donc le détective séditieux que vous voulez mettre à contribution pour résoudre notre affaire, mon oncle ? Il n’a pas l’air très frais. Êtes-vous sûr qu’il est dans de bonnes dispositions pour nous prêter main-forte ? — Il est vrai, Sire, que mon séjour à La Graciosa ne m’a pas laissé une image flatteuse de votre famille, rétorqua Sherlock Holmes, bien que le roi ne s’adressât pas directement à lui. Certes, je n’avais déjà pas une très bonne opinion des Bonaparte avant mon incarcération… Gérard foudroya son prisonnier du regard. Il n’avait pas intérêt à se montrer insolent avec les souverains. — Monsieur Holmes participait à une… association folklorique dont nous avons dû faire cesser les activités, rappela le ministre. — Distribuer bénévolement de la littérature à Londres, cela méritait-il vraiment d’être déporté aux Canaries ? demanda le détective, cynique. — Vos journaux étaient en anglais, et ils ne véhiculaient pas que des idées pacifistes… Mais ne laissons pas le passé s’immiscer entre nous : monsieur Holmes travaillera à notre enquête, tant dans son intérêt que dans le nôtre. — Tout à fait, renchérit l’ex-détenu de La Graciosa. Ne croyez pas que ce soient les menaces du capitaine Gérard qui m’aient convaincu.

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L’enfermement que j’ai subi m’a privé des activités de l’esprit sans lesquelles l’ennui gangrène mon univers mental. Exercer mes capacités sur votre affaire me fera le plus grand bien. — Voilà qui est au mieux, dit le roi, visiblement pressé d’en finir. Commençons ! Sherlock Holmes n’avait pas attendu l’assentiment royal pour déambuler entre les vitrines du salon, sous le regard suspicieux d’Edmond Gérard. — Oui, c’est cela, commençons…, reprit Sherlock Holmes. Commençons par nous demander ce qu’une vitrine misérablement vide fait au beau milieu de tous ces trésors. Une vitrine qui est, soit dit en passant, fermée à double tour, ainsi que le sont toutes celles de cette pièce. L’affaire est donc la suivante : il se trouvait à l’intérieur un collier, comme le laisse penser le présentoir dépouillé qui y trône. Or, la vitrine a été retrouvée fermée, et la pièce est gardée nuit et jour par six de vos Highlanders, deux devant chaque porte. De plus, les personnes possédant les clés des présentoirs sont au-dessus de tout soupçon. C’est bien cela ? Le hussard resta estomaqué : l’exposé du détective correspondait à la réalité des faits. — Vous avez résumé notre affaire, monsieur Holmes, répondit le vieux Louis-Napoléon avec admiration. Mais dites-moi, comment pouvez-vous savoir que six hommes gardent nuit et jour les trois entrées de cette salle ? — Élémentaire ! Les Highlanders, postés de part et d’autre de la porte principale, cillaient fréquemment des yeux, signe d’une grande fatigue visuelle. Ils ont donc passé une partie de la nuit devant ces portes, et la différence de couleur de la moquette à leurs pieds indique une usure déjà ancienne, preuve que cette garde est assurée depuis des années, et n’est pas la conséquence du vol récent que vous avez subi. Le détective marcha jusqu’à une autre entrée de la pièce, et fit glisser sa main sur le bois. — Quant à ces portes-ci, l’humidité propre à ce vieux château m’en laisse entrevoir l’autre face. Il est probable que vos Highlanders, postés derrière, ont l’habitude de s’adosser aux battants quand personne ne peut les voir la nuit : une subtile auréole, à hauteur d’épaule, trahit la différence de pénétration de l’eau dans le bois à travers l’épaisseur de la porte. Notez ces marques visibles sur les

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battants des entrées secondaires. J’ai pu ainsi deviner comment s’organisait la garde des lieux ! Le couple royal, interloqué, écoutait sans vraiment le com­­ prendre cet exposé rapide. Gérard se targuait de n’être pas facilement impressionnable, mais il commençait à regarder cet Anglais d’un autre œil. Visiblement ravi de constater l’état de sidération dans lequel il plongeait son auditoire, Holmes poursuivit son raisonnement, tout en affichant un air d’autosatisfaction évidente. — Vous êtes deux à garder les clés des vitrines : d’abord vous, monsieur le ministre. Vous vous montrez si fier de votre campagne militaire dans le Gujarat, que vous utilisez en guise d’épingle à cravate cette pointe en bronze à tête de tigre, dont l’emplacement vide peut être remarqué dans l’autre vitrine que voici. Quant au second porteur des précieuses clés, il s’agit de vous-même, Altesse, puisque le collier qui se trouvait là était votre parure. Surprise, la reine écarquilla les yeux. Gérard se demanda comment le détective avait deviné qu’elle possédait un double. — Ne soyez pas étonnée, je viens de l’apprendre, dit Holmes. Lorsque j’ai parlé des personnes « au-dessus de tout soupçon » qui possédaient les clés des vitrines, vous avez souri. — Et alors ? demanda l’Italienne, perdue. Le détective soupira, comme s’il lui coûtait de proférer une évidence. — Vous étiez soulagée que je ne vous soupçonne pas : votre époux et son oncle vous auraient-ils suspectée ? Gérard ne put s’empêcher de dévisager le roi et son ministre. Ils paraissaient mécontents d’avoir été percés à jour. Le malaise qui s’installait provoqua l’hilarité de l’ex-détenu. — Ce n’est guère charitable… Comme si vous aviez le besoin d’imaginer une telle mise en scène, et les capacités de le faire ! Dites-moi, est-il possible d’ouvrir cette vitrine ? La logorrhée du détective s’arrêta net. L’assistance resta un moment bouche bée, avant que le vieux Louis-Napoléon ne sorte de son gousset la clé demandée. — Vous êtes un diable d’homme, monsieur Holmes. Comment faites-vous cela ? — L’observation, tout est dans l’observation. Permettez, vous êtes devant la vitrine et…

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Le ministre s’écarta de mauvaise grâce. — Quand je vous vois à l’œuvre, je reprends espoir de revoir un jour ce collier, avoua le roi Robert. Tandis que Holmes inspectait le présentoir, le monarque se mit à décrire l’objet disparu. — Le vol a eu lieu la nuit du 6 avril. Ce bijou a jadis été porté par Lakshmî Bâî, la rânî de Jhânsi, une des adversaires les plus féroces de la Grande Armée en Inde. Après qu’elle a été tuée au combat, ses lieutenants ont offert sa parure à mon père, en signe de soumission. Ce collier est fait de cinquante pièces d’émeraude, enchâssées les unes dans les autres, comme un squelette de pierres précieuses. Un cordon de métal souple maintient les pièces les unes contre les autres, autour du cou. Mon père accordait une grande importance à ce joyau. Ma mère le portait régulièrement, et après elle, mon épouse. — Altesse, l’interrompit le détective en se tournant vers la reine, entreposez-vous ce collier autre part qu’en ce lieu ? Peut-être sur un meuble de votre chambre ? — Jamais, monsieur Holmes, se récria la belle dans un français à l’accent napolitain. Je sais que mon époux est très attaché à cette parure, aussi lui ai-je toujours prêté la plus grande attention. Je veille personnellement à ce que ma dame de compagnie referme chaque soir cette vitrine. — Vous arrivait-il de retirer le collier pendant la journée ? insista le détective. L’avez-vous fait le 6 de ce mois ? Le rouge monta aux joues de la souveraine, dont la bouche s’immobilisa en une hésitation muette. Gérard soupçonna que l’Anglais s’était aventuré trop loin dans l’intimité de la reine, et comme il s’y attendait, le roi manifesta son irritation. —  Il suffit  ! intervint-il. Vos questions dérangent mon épouse : elle a rapporté les émeraudes de la rânî, au soir du 6 avril, pour les remettre dans cette vitrine. C’est pendant la nuit qu’elles ont été dérobées ! — Sa Majesté, rétorqua Holmes, glacial, en sait manifestement plus que moi. Dans ces conditions, sans doute vaut-il mieux que je me retire de l’affaire… Toujours cette morgue, remarqua le hussard. Le détective lui faisait penser à une diva au caractère épouvantable. Le souverain,

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piqué, s’apprêtait à déchaîner son courroux sur le détective, lorsque le vieux Louis-Napoléon intervint pour empêcher la confrontation. — Tout au moins, expliquez-vous, monsieur Holmes ! — Volontiers, consentit l’Anglais. Voyez-vous, une hypothèse audacieuse s’élabore progressivement dans mon esprit… Le détective passa sa longue main sur le présentoir dépouillé, et montra le bout de ses doigts au ministre. Gérard vit que quelque chose collait à sa peau. — Si notre vitrine ne contient plus de bijou, dit l’Anglais, il reste en revanche cette étrange poussière brunâtre à gros grains, qui n’est présente nulle part ailleurs dans la pièce. Une substance bizarre, en vérité, dont je ne saurais identifier la nature, malgré mes qualités de chimiste. Auriez-vous l’amabilité d’en collecter une petite quantité dans un tube à essai ? — Je n’avais pas noté sa présence, admit le vieux Bonaparte. Pendant que le ministre ordonnait à un garde de lui ramener une éprouvette, Sherlock Holmes entreprit de tâter le tissu de soie qui recouvrait le fond du présentoir. Habilement, il fouilla dans la rainure le long de la paroi intérieure de la vitrine, et en tira un filin de métal qu’il présenta à son public. — Qu’est-ce que c’est ? demanda le vieux prince. — Le cordon qui reliait les émeraudes les unes aux autres, répondit le détective. — Et selon vous, que cela peut-il signifier ? — Nous le saurons si Son Altesse répond à mes questions. La reine, toujours déconfite, jeta un regard interrogateur à son époux. La colère de celui-ci se teintait de curiosité, et le roi Robert finit par donner son assentiment d’un hochement de tête. — Altesse, vous retrouvez-vous souvent seule avec Sa Majesté le roi ? interrogea l’Anglais. — Oui, lors de moments intimes, répondit la reine en rougissant. Le fidèle Gérard se sentit soudain de trop. Il n’avait aucune envie d’entendre les confessions de la reine. — Comment cela se passe-t-il ? insista le détective, sans gêne. Congédie-t-il vos domestiques ? — Oui, ils sortent de nos appartements, s’empourpra la belle. À ce moment, je vais me préparer dans notre chambre.

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— Vous débarrassez-vous de vos effets ? Où les laissez-vous ? — Sur la commode du boudoir attenant à la chambre, avouat-elle. Je les récupère ensuite. Mais nos appartements sont sous bonne garde, et personne d’autre que mon époux et moi-même ne pourrait accéder à cette pièce. — Vous y laissez donc également la parure de la rânî, précisa Sherlock Holmes, pensif. Dites-moi, Altesse : cela s’est-il produit le 6 avril ? — Eh bien… Pas exactement. Au cours de l’après-midi, le roi est entré dans mes appartements. Comme à son habitude, il a fait congédier les domestiques, et m’a demandé de me préparer. Robert IV ouvrit de grands yeux, et sa mâchoire se mit à trembler sous le coup de ce qui semblait être une subite colère. Son épouse s’interrompit, mais il lui fit signe de continuer, sans paraître toutefois s’apaiser. — Cependant, j’ai attendu mon mari assez longtemps, et pour finir, sa voix m’est parvenue du boudoir : il me disait qu’il avait changé d’avis, car des affaires urgentes le réclamaient. Lorsque je suis revenue au boudoir, je n’ai eu que le temps de le voir sortir. J’ai appelé mes femmes de chambre pour qu’elles me rhabillent : la parure de la rânî était toujours là où je l’avais laissée. L’évocation de l’intimité des souverains n’entamait en rien le sérieux du capitaine Edmond Gérard, qui mettait un point d’honneur à conserver un visage de glace. Le vieux Louis-Napoléon, moins dévoué, laissait planer sur ses lèvres un sourire déplacé. — Madame, éructa le roi dont la colère rentrée ravageait les traits altiers, vous nous avez été d’une grande aide. La garde vous raccompagnera jusqu’à vos appartements pendant que mon oncle et moi, nous poursuivons l’enquête avec monsieur Holmes. Surprise par la réaction de son époux, la reine n’en obtempéra pas moins vite. Elle adressa une gracieuse révérence au ministre et un salut poli au détective, puis se retira, escortée par des Highlanders. Gérard aurait été heureux de partir lui aussi avant que n’éclate le royal courroux. Au lieu de cela, il se composa un masque d’indifférence, paré pour la tempête. Sherlock Holmes attendit patiemment, et voyant que le roi restait plongé dans une apathie orageuse, se tourna vers le ministre afin de poursuivre son exposé. — L’homme qui a pénétré dans les appartements royaux l’après-midi précédant le vol n’était pas le roi. Où se trouvait donc

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le vrai monarque ce jour-là, me demanderez-vous ? Je suppose qu’il rendait visite à sa maîtresse. Quelqu’un s’est fait passer pour le roi ? s’étonna le hussard. Absurde ! Il se tourna vers Robert IV. Ce dernier regardait le détective d’un air mauvais, qui, en retour, lui adressa des explications. — Votre alliance, Sire, trace des griffures sur votre majeur chaque fois que vous la retirez. Ces petites blessures sont multiples, certaines m’apparaissent anciennes. Je ne connais pas l’identité de la dame qui a vos attentions, mais elle ne sait pas que vous êtes marié. Cela signifie qu’elle ignore la véritable identité de son amant. Votre relation dure depuis au moins six mois, vu la cicatrisation complète des plus vieilles griffures. Vos entrevues sont fréquentes, mais comment justifiez-vous ces absences du château d’Édimbourg auprès de votre épouse ? Son Altesse, bien qu’obéissante, a un fort caractère. Elle serait à coup sûr fâchée de vous savoir infidèle. Gérard se doutait bien que le monarque entretenait des relations extra-conjugales, comme la plupart des têtes couronnées, mais il attendait, dubitatif, que l’Anglais aille au bout de son raisonnement. — Où voulez-vous en venir ? s’impatienta le vieux LouisNapoléon. — Il ne tient qu’à vous de le savoir en me laissant la parole, monsieur le ministre… La Résistance est aujourd’hui affaiblie, mais des activités plus récentes vous inquiètent. Par exemple, celles du mystérieux Narcisse, ce trouble-fête que vous n’avez pas réussi à attraper, et contre lequel vous sollicitez mon aide. Majesté, vous êtes un souverain puissant, dont la vie est menacée à chaque apparition publique : vous disposez donc très certainement d’un sosie, que vous exhibez à votre place pour prononcer des discours ou serrer des mains… Les deux Bonaparte échangeaient des regards incertains, ne sachant quelle attitude adopter face à l’assurance monolithique de Holmes. Le hussard comprit que son prisonnier avait touché juste. — Mais un homme amoureux est également imprudent ! poursuivit ce dernier. Afin que votre épouse ne remarque pas vos absences fréquentes, ce sosie vous remplace au château lorsque vous partez rejoindre votre maîtresse. Bien entendu, le sosie n’est pas censé approcher la reine. Vous lui avez sans doute ordonné de rester dans une salle de travail. Seulement voilà : le 6 avril, ce mauvais serviteur

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parvient à berner les domestiques, et s’isole dans vos appartements avec votre femme… Le teint de Sa Majesté prit une coloration violacée, signe que la patience du roi était mise à rude épreuve. Sans paraître s’en émouvoir, le détective continua à pérorer. — Il sait que votre épouse ne sera pas dupe longtemps, alors il reste éloigné. Il l’envoie dans sa chambre, et profite de ce que les effets de Son Altesse sont entreposés sur la commode du boudoir pour voler la parure d’émeraudes. Voilà pourquoi vous vous êtes mis en colère à l’instant, Majesté : vous ne saviez rien des événements vécus le 6 avril par votre femme. Vous venez de l’apprendre, et vous êtes scandalisé parce que le sosie a abusé de sa position ! — Cependant, protesta le ministre, le collier a ensuite été récupéré par la reine ! — Le collier, murmura fébrilement Holmes, ou une imitation de ce collier… Un ersatz qui se serait ensuite dissous pendant la nuit, à l’intérieur de cette vitrine, par un procédé chimique qui m’est inconnu. Cela expliquerait la présence sur le support vide de cette matière brunâtre. Je serais curieux de consulter un spécialiste des pierres précieuses, afin de confirmer l’existence d’un minerai susceptible d’avoir été travaillé pour ressembler à l’émeraude, et s’évaporer ensuite ! Je préconise également l’arrestation de votre sosie, Majesté, qui pourra certainement nous en dire plus… Le monarque demeurait frappé de stupeur, tout comme Gérard. Le soldat avait tenu jusque-là son prisonnier en faible estime, mais les prouesses mentales que l’Anglais dévoilait l’obligeaient à revoir son jugement : cet homme serait finalement bien utile face aux manigances de Narcisse. — Vous êtes très fort, monsieur Holmes, admit le souverain. J’envoie immédiatement mes Highlanders procéder à l’arrestation de mon sosie. Son vrai nom est Jacques de Charmerace, c’est un noble français désargenté devenu acteur. Il est, en ce moment même, à l’Exposition universelle que nous accueillons dans le parc du Saint-Crucifix, autour des pointes de Salisbury, à un kilomètre et demi à l’est du château. Il visite à ma place les stands des artisans d’Édimbourg pour les féliciter de l’excellent travail qu’ils ont produit dans le cadre de cet événement. C’est comme si ce scélérat était déjà entre nos mains !

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Edmond Gérard constata avec surprise que Sherlock Holmes souriait à pleines dents. En dépit du récent voyage qui lui avait été imposé, de sa faiblesse extrême, et de l’absence de repos, les pupilles du détective brillaient. Était-ce l’envie de prolonger cet état excitant de raisonnements en cascade ? Il semblait que les jeux d’esprit, dont le bagne l’avait privé, rendaient l’Anglais euphorique. Celui-ci ne ressemblait déjà plus au triste captif qui avait été livré au hussard ce matin. — Votre Majesté, dit le détective au roi, permettriez-vous que je me rende avec vos hommes à l’Exposition ? Peut-être pourrais-je en apprendre plus sur votre affaire en assistant moi-même à l’arrestation de monsieur de Charmerace ! Le prince Louis-Napoléon ouvrit la bouche, prêt à protester. — Je jure de ne pas tenter de m’échapper, ajouta précipitamment Holmes. J’en serais, d’ailleurs, bien incapable : le capitaine Gérard est trop zélé pour me permettre un pas dans la mauvaise direction. Le hussard acquiesça en prenant l’air menaçant. Suivre la progression de l’enquête sur le terrain, voilà qui serait plus intéressant que de surveiller l’Anglais tout l’après-midi dans un salon du château. — Vous avez mon assentiment, monsieur Holmes, répondit le souverain avec une petite moue hautaine. Mais… pas d’imprudence : vous m’êtes précieux, trop précieux pour que nous puissions nous permettre de vous perdre. — Oh, n’ayez crainte ! ironisa l’Anglais. Si je devais m’égarer, votre oncle saurait bien vite me retrouver ! Ce n’est pas parce qu’il y a neuf ans, ses services ont mis des mois à comprendre que j’hébergeais des résistants dans mon appartement de Londres que vous devriez douter de son efficacité… Le ministre fit une vilaine grimace avant de répondre, un peu trop fort. — Les nationalistes dont vous parlez seront bientôt tous éradiqués ! — Ils tremblent, j’en suis sûr, approuva Holmes, l’air compassé. Tout comme ce fameux Narcisse contre lequel vous m’employez : nul doute qu’il se sentait déjà acculé grâce à votre prise en main compétente de cette affaire… Le détective avait poussé le bouchon trop loin, il n’amusait plus les Bonaparte. Le capitaine, lui, commençait à se faire aux reparties

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piquantes du détective, assez distrayantes à vrai dire. Néanmoins, il bomba le torse en dardant un regard menaçant sur l’ex-détenu. — Il suffit ! dit le roi. Soyez certain, monsieur l’insolent, que le capitaine Gérard est conscient de votre valeur, lui aussi. Il ne vous lâchera pas. Mon oncle, veuillez donc raccompagner ce détective. Vous en profiterez pour transmettre son nouvel ordre de mission au commandant McLeod… Le roi sortit sans rien ajouter. Sherlock Holmes et Gérard quittèrent la salle d’armes mahratte, précédés par le pas claudiquant du vieux Louis-Napoléon. Une fois dans le couloir, hors de portée des oreilles royales, le ministre regarda fixement l’Anglais, plein de regrets : — Quel dommage que vous ne soyez pas français, monsieur Holmes… — Quel dommage que vous ne soyez pas en France, monsieur Bonaparte…

Lorsqu’ils passèrent les colonnes de l’entrée de l’Exposition universelle d’Édimbourg, le hussard et son prisonnier se retrouvèrent dans un autre monde, un futur technologique fait de crépitements et d’illuminations. En ce lieu exceptionnel, les monarchies de l’Empire Électrique et leurs alliés se livraient une féroce concurrence pour le prestige. — L’art de la politique est semblable à celui de la guerre, philosopha Edmond Gérard. Il faut d’abord impressionner l’adversaire. Regardez de quoi sont capables les ingénieurs de mon pays ! Il désigna avec fierté le pavillon français, qui dominait les quatre-vingts hectares de l’Exposition au sommet du Siège d’Arthur, la plus haute colline de la ville. — C’est un pavillon ? demanda crânement Sherlock Holmes. Je l’avais pris pour un échafaudage. Maintenant que vous me le dites, cette forme grotesque n’est pas courante… Les journalistes de l’Impérial, la gazette que le capitaine Gérard lisait quotidiennement, surnommaient cette construction folle la « Pyramide Eiffel ». C’était une commande de l’empereur Napoléon II

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à l’ingénieur du même nom pour la commémoration du soixantequinzième anniversaire de la seconde conquête d’Égypte. — L’armature en fer du bâtiment reproduit les proportions du mausolée de Mykérinos ! s’écria le hussard, outré par la mauvaise foi de l’Anglais. Vous voyez ces ascenseurs ? Ils sont animés par la seule force voltaïque ! Le public est ainsi hissé sur les plates-formes aménagées dans les quatre flancs. Ne me dites pas que cela ne vous fait rien ! — Si, si, dit le détective d’un ton las. D’en haut, la vue est sans doute magnifique… Pardonnez-moi de n’être pas plus enthousiaste : les drapeaux bleu-blanc-rouge, les abeilles en or, les aigles en fer… Le style est trop chargé à mon goût. — À d’autres ! grogna le capitaine Gérard. Si cette pyramide était hérissée d’Union Jack, vous ne feriez pas tant la fine bouche. — Je ne sais pas…, feignit de s’interroger Sherlock Holmes. Pensez-vous qu’il soit possible de changer les drapeaux, que je puisse y réfléchir ? Pour toute réponse, le capitaine lui lança le mot de Cambronne. Les deux hommes s’arrachèrent à la contemplation du monument et remontèrent la grande artère de l’Exposition, à la suite des Highlanders de la garde royale. Les badauds déambulaient en masse, s’agglutinant autour des différentes attractions. Ils s’écartaient brusquement sur le passage des hommes en kilt du commandant McLeod. Les soldats dépassèrent le pavillon du grand-duché de Varsovie et atteignirent les stands écossais, regroupés sur une demi-douzaine d’hectares autour d’un grand aquarium hors-sol. — Voilà qui est plus intéressant que ces boursouflures patrio­­ tiques que vous aimez tant, capitaine, remarqua le détective en s’approchant de l’édifice. Le hussard s’apprêtait à lancer une repartie cinglante, mais il se laissa happer par la contemplation de l’étrange construction. Les parois transparentes dominaient la foule d’une quinzaine de mètres de haut. Les visiteurs observaient à travers le verre renforcé les fonds marins artificiellement reconstitués. Les eaux abritaient une faune luxuriante, ramenée à grands frais des antipodes. — Ces pauvres poissons enfermés contre leur gré me rappellent les prisonniers de La Graciosa, dit Holmes. Quoique… leurs globes oculaires protubérants leur donnent cet air ahuri qu’on rencontre souvent chez les bonapartistes…

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Gérard, amusé par la ténacité provocante de l’Anglais, contreattaqua. — Veuillez vous éloigner de l’aquarium, Holmes, gronda-t-il, je ne voudrais pas avoir à vous frapper devant des enfants. En effet, de nombreuses familles se pressaient sur les marches d’un escalier de fer, par lequel les badauds pouvaient gravir les flancs de l’aquarium. — Tout compte fait, se ravisa le hussard, carnassier, en aper­­­ cevant une pancarte, je pense plutôt que je vais vous jeter là-dedans avec une pierre attachée au pied. Grâce à cette attraction, je pourrai assister à vos derniers instants. L’affiche indiquait qu’un bathyscaphe explorait à heure fixe les profondeurs du réservoir. C’était pour profiter de ce spectacle que les gens patientaient. — Où sont donc les Highlanders ? se demanda le détective. Ils me protégeront de vos pulsions meurtrières. Les soldats écossais s’étaient dispersés dans les ruelles étroites pour se renseigner, mais une foule épaisse les séparait du sosie de Sa Majesté. Le passage du roi attirait les curieux, plus encore que toutes les merveilles réunies en ce lieu. Le commandant McLeod aboya quelques ordres en gaélique à ses hommes, puis informa Gérard de sa décision. — Impossible d’approcher monsieur de Charmerace dans ces conditions, capitaine. J’ai posté des soldats à toutes les issues. Nous prendrons en charge l’individu dès que nous le pourrons. Il est hors de question de procéder à une arrestation spectaculaire. Gérard acquiesça, sans y trouver à redire. Le commandant, un peu tendu, sembla agréablement surpris que le Français ne lui reproche pas la situation. Il paraissait avoir l’habitude d’être pris de haut par les ressortissants de l’Empire. — Toute la difficulté sera d’organiser une évacuation rapide, comme si le roi se retirait de lui-même, continua l’Écossais. Mais si le sosie décide de traîner devant les stands hors de notre portée, l’opération pourrait s’éterniser. — Je vois, acquiesça le capitaine. Dans ce cas, il serait peut-être plus sage que je rentre au château avec monsieur Holmes. L’idée de veiller jusqu’au soir sur son remuant prisonnier au milieu de cette foule l’épuisait par avance.

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— Au contraire, intervint le détective, je vois là l’occasion de mener l’enquête au sujet de cette mystérieuse pierre, dans laquelle notre voleur a fait tailler l’imitation du collier. — Qu’est-ce que vous racontez ? demanda le hussard. Vous pensez vraiment que je vais accepter de vous promener dans un tel endroit en attendant que vous trouviez une occasion de me filer entre les mains ? L’Anglais pouvait lui être de plus en plus sympathique, il n’oubliait pas qu’il escortait un ennemi de la France. — Vous me vexez, capitaine ; malgré vos manières de brute, votre compagnie n’est pas aussi déplaisante que vous pourriez le penser. Réfléchissez : c’est bien le diable si nous ne trouvons pas ici un stand consacré à la joaillerie ou à la géologie, où nous pourrions nous renseigner. Je dois savoir si une matière susceptible de s’évaporer en une nuit existe bel et bien ! Voyant l’air soupçonneux d’Edmond Gérard, Sherlock Holmes se fit rassurant. — Croyez-moi, je suis à cent lieues de vouloir m’échapper. Je serais sot de le faire alors que tout un bataillon de Highlanders est déployé ici, que vous pourriez appeler à la rescousse si vous me perdiez dans la foule. Déridez-vous, capitaine, et suivez-moi plutôt puisque c’est votre rôle. Sur ces mots, le prisonnier entreprit de flâner au hasard. Gérard faillit le rattraper par le col, mais lui emboîta finalement le pas. Une certaine admiration pour Sherlock Holmes s’était développée chez le hussard : les déductions du détective l’avaient impressionné, même s’il se serait fait éventrer plutôt que de l’admettre. Permettre à l’Anglais de déployer ses talents dans le cadre de l’Exposition n’était donc pas pour lui déplaire. Holmes repéra une présentation désertée, entre deux stands très fréquentés. La bouderie des curieux s’expliquait sans doute par la pauvreté du matériel de la cahute. De plus, il était impossible de deviner quel produit on exposait ici. L’abandon de ce comptoir convenait parfaitement au détective. En s’approchant, Gérard identifia l’exposant, dissimulé dans l’ombre des murs resserrés de l’abri. L’homme, d’âge moyen et bien vêtu, fumait la pipe en lisant, peu soucieux de la faible fréquentation. Le visage pâle, ses yeux gris et vifs, étincelants d’intelligence, trahissaient le savant. Il apparaissait de plus en excellente forme physique.

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Son regard glissa sur le hussard, mais lorsqu’il vit Sherlock Holmes, ses traits exprimèrent d’abord la surprise, puis une grande joie. Le capitaine se rappela que le détective avait, du temps de sa gloire, fait la une de quelques journaux anglais. Peut-être l’exposant comptait-il au nombre de ses admirateurs… — Bienvenue, messieurs ! se hâta de les accueillir ce dernier. Approchez, n’hésitez pas à poser des questions sur les incroyables choses que vous verrez ici ! L’intérieur du stand était tapissé de schémas complexes, accessibles aux seuls initiés d’une science physique approfondie. Sur une table octogonale, au centre de cet espace, brillait une espèce de mécanique en métal, à peine plus grande qu’une horloge, et très délicatement faite. Des parties de l’objet étaient en ivoire, d’autres en une drôle de substance cristalline, transparente. Le hussard, sur le qui-vive, pensa tout de suite à une bombe. La Résistance l’avaitelle piégé ? — Ce n’est qu’une maquette, dit le savant aux deux visiteurs, qui observaient l’engin. Le projet d’une machine révolutionnaire ! Elle vous apparaît pour l’instant comme une curiosité, et d’aspect bizarre qui plus est, mais un jour, elle changera la face du monde ! L’accent londonien de l’exposant déplaisait au capitaine Gérard. Il le dévisagea, espérant déceler sous son air affable sa véritable nature de terroriste. — Fort bizarre, comme vous dites, avec ce petit levier blanc. Et là, en voilà un autre… Et quelle est, au centre, cette selle miniature ? À quoi peuvent donc servir tous ces mécanismes ? — Ces plans et cette maquette sont nés de mes réflexions sur la géométrie de notre univers, répondit l’homme, à présent rouge d’excitation devant ce public inespéré. Je suis fasciné par les moyens de locomotion que l’humanité développe à notre époque, et je travaille à accélérer les déplacements qu’il est possible d’effectuer dans toutes les dimensions de l’espace. À ce titre, je dois bien avouer que le train subcontinental présenté au pavillon américain est fort impressionnant. Cependant, j’ai l’objectif plus ambitieux d’un déplacement instantané. C’est dans cet espoir que j’ai travaillé, et j’ai obtenu des résultats curieux, auxquels je me suis empressé de donner une vérification expérimentale. Cette petite maquette est le résultat de mes efforts.

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Concentré sur les expressions faciales de l’inconnu, le hussard n’avait pas saisi grand-chose de sa présentation. — Des efforts vains, si j’en juge par la fréquentation de votre exposition, ironisa-t-il. Que gagnez-vous à piétiner ici ? Personne ne s’intéresse à vos travaux ! Le soldat perdait son temps ; ce Londonien n’était guère plus qu’un hurluberlu. Sherlock Holmes restait muet, captivé par l’étrange présentation. Impossible de savoir ce que pensait le détective. L’exposant, nullement décontenancé par les moqueries du capitaine Gérard, répondit : — Je suis en partie d’accord avec vous, monsieur. Je crains que la plupart de nos contemporains ne se désintéressent à tort des grandes problématiques scientifiques. Cependant, l’édification de ce pauvre stand n’est pas de mon fait : cette place a coûté très cher, et mes économies n’auraient pas suffi à sa location. Non, c’est un amateur de science qui a payé, un mécène intéressé par mes travaux, pour qui j’ai déjà réalisé une commande. Il y en a qui ont de l’argent à perdre, pensa le Français. — Il m’a bien rémunéré, et satisfait par le produit, il m’a demandé de présenter mes recherches à l’occasion de l’Exposition universelle : d’après lui, il est important que mes théories soient accessibles à ceux qui s’y intéresseraient. Pourtant, vous êtes bien les premiers à rester aussi longtemps. L’officier impérial esquissa à ces mots un rictus narquois. Les mésaventures de l’exposant l’amusaient plus qu’autre chose. — Nous vous importunons en effet depuis un moment, remarqua Sherlock Holmes. Peut-être auriez-vous l’amabilité de nous informer : nous cherchons une installation consacrée aux pierres précieuses, qu’il s’agisse de joaillerie ou de géologie. Savez-vous si une telle présentation existe dans ce quartier de l’Exposition ? — De l’autre côté de l’aquarium, vous trouverez un atelier de tailleurs de diamants. Vous ne pouvez pas le manquer, il est assez grand, et leurs outils font un bruit strident. Le détective remercia l’artisan, et s’apprêtait à prendre congé quand ce dernier le retint par le bras. — Avant de poursuivre votre visite, voulez-vous assister à une expérience ? Je vous assure que cela ne prendra que très peu de temps.

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Il insistait, comme s’il était d’une importance cruciale que le détective l’écoute. Le pauvre bougre devait être désespéré à force d’attendre sans intéresser personne. Gérard jeta un coup d’œil interrogateur à son compagnon. Holmes hocha la tête, signe qu’il consacrerait encore quelques minutes à l’exposant. Voyant qu’il avait leur attention, l’homme étendit le doigt vers sa maquette. — Regardez-la bien, messieurs. Examinez aussi la table, pour vous assurer qu’il n’y a ici aucune supercherie. Il étendit l’index et abaissa l’un des leviers du mécanisme. Un petit sifflement se fit entendre ; la machine oscilla tout à coup et se mit à tourner sur elle-même. En prenant de la vitesse, elle devint indistincte, tourbillon de cuivre spectral. Puis elle disparut. Sur la table, il ne restait plus rien. Le hussard, éberlué, lâcha un juron. — Qu’est-ce que ce tour de passe-passe ? grommela-t-il. Dans quelle trappe avez-vous fait disparaître cet engin ? — Nulle part ! se récria l’exposant. À vrai dire, je ne sais pas moi-même avec certitude où mon invention a pu se réfugier : j’obtiens cet effet, voilà tout. Le reste n’est qu’un ensemble théorique que je ne peux malheureusement pas vérifier pour l’heure. Impossible ! Il y avait forcément un truc… Le soldat se pencha par-dessus le comptoir, cherchant, en vain, à révéler la supercherie. — Cette science et ses effets sont dignes d’intérêt, lâcha enfin Sherlock Holmes. Puis-je avoir votre carte ? Vous êtes de ces grands esprits que je serais ravi de connaître. — Disons plutôt un simple explorateur de domaines délaissés par mes confrères, répondit l’exposant, en tendant au détective un petit bout de carton. J’ai été heureux de vous rencontrer, messieurs. L’instant d’après, le hussard et son prisonnier progressaient difficilement à travers la foule, en direction du gigantesque aquarium. Sa forme imposante se dessinait au bout de l’avenue. Gérard aperçut au loin le commandant McLeod, à la tête d’une poignée de Highlanders, posté devant l’une des sorties du pavillon écossais. Comme le militaire regardait de leur côté, il l’interrogea des yeux. Un signe de dénégation du commandant lui apprit que le sosie du roi n’avait pas encore daigné s’extraire de la foule compacte. — Surtout, gardez votre mine renfrognée, conseilla Sherlock Holmes. Nous avançons bien mieux quand les visiteurs s’écartent d’eux-mêmes. Ils ont peur de vous, capitaine.

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Gérard haussa les épaules. Le flot des badauds s’ouvrait en effet promptement sur son chemin. Le hussard avait l’habitude de produire ce genre de réaction en territoire étranger. Plus que cela, son expérience guerrière l’avait en quelque sorte dressé à inspirer la crainte. Auparavant, il trouvait un malin plaisir à se sentir au-dessus de la masse, mais avec le temps, il goûtait surtout l’aspect pratique de la chose. Les bonnes gens se montraient en effet peu désireuses de barrer la route de ce militaire au long sabre et aux sourcils farouches. Dans ces conditions, faire intervenir le bataillon entier de Highlanders aurait sans doute provoqué un mouvement de panique. La stratégie appliquée par le commandant McLeod s’avérait la meilleure des options. Menés par le détective, ils évitèrent les abords de l’aquarium, noirs de monde, et contournèrent par l’ouest les ruelles les plus embouchées. Ils se retrouvèrent, au détour d’une artère, devant l’enclos d’une douzaine d’éléphants. Les pachydermes, placides, provoquaient l’admiration des amateurs d’exotisme. Des cornacs enturbannés nettoyaient à grande eau les animaux, en prévision d’une parade qu’une affiche colorée annonçait en milieu de matinée. Le papier, figurant un plan de l’Exposition, indiquait par une flèche rouge l’itinéraire que prendrait le cortège. Au-dessus de l’enclos, une splendide montgolfière flottait, décorée de scènes du Rāmāya ṇa. — L’artisanat écossais a bien changé depuis mon absence de Grande-Bretagne, nota Sherlock Holmes en s’arrêtant. — La Grande-Bretagne a disparu avant votre naissance, rectifia Edmond Gérard, qui appréciait de pouvoir admirer un peu cette troupe aux couleurs vives. Nous avons trop dévié vers l’ouest : voici le secteur de l’Exposition consacré aux colonies indiennes de l’Empire. — Vraiment ? demanda Holmes, intrigué par le spectacle. Dites-moi, capitaine, que fait cette montgolfière entre les mains de ces cornacs ? — Vous l’ignorez ? s’étonna le capitaine hussard, trop heureux de saisir l’occasion de narrer un épisode martial de l’histoire impériale. Cette coutume remonte au siège de Gwâlior, une forteresse mahratte assiégée par la Grande Armée, lors de la campagne du Gujarat. Lakshmî Bâî, la rânî de Jhânsi, celle dont nous recherchons la parure, était alors la cheftaine des armées indiennes opposées à l’empereur.

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Elle se trouvait prisonnière de la ville fortifiée. Or, des renforts mahrattes arrivaient du nord-est, sans stratège compétent à leur tête : Lakshmî Bâî décida de forcer le siège tenu par Napoléon devant Gwâlior, pour prendre le commandement de ces nouvelles troupes. — J’espère bien qu’elle a humilié l’armée française, commenta Holmes, mais vous connaissant, je suppose que cette histoire se termine encore par une éclatante victoire de votre camp. — Détrompez-vous, monsieur le nationaliste, rétorqua Gérard. Un bon soldat sait apprécier les hauts faits, même lorsqu’ils sont à mettre au crédit de l’ennemi. — Voulez-vous dire que vous appréciez la résistance héroïque que les partisans anglais mènent malgré la répression féroce de votre ami le ministre ? Capitaine, vous me deviendriez presque sympathique… — Taisez-vous donc et laissez-moi finir mon récit ! La mention de la Résistance avait réveillé la méfiance du hussard, qui regarda autour de lui avant de poursuivre : — Afin de sortir de la cité, Lakshmî Bâî choisit d’utiliser une montgolfière en l’attachant à plusieurs éléphants, que ses hommes lancèrent ensuite dans une charge furieuse, hors de la ville. Les animaux, drogués et énervés, traversèrent d’une traite les défenses de la Grande Armée installées autour de la cité, traînant derrière eux la montgolfière où se cachait la rânî. Elle se trouvait ainsi hors d’atteinte des fusils, et put rejoindre les renforts pour contre-attaquer. Depuis, en souvenir de ce stratagème, les cornacs mahrattes dirigent leurs éléphants du haut d’une montgolfière. Voyez les grandes lances dont ils sont équipés : ils s’en servent pour aiguiller les éléphants depuis la nacelle. Les Indiens du Gujarat se sont spécialisés dans le maniement de ces aérostats. Leur fabrication est devenue un artisanat traditionnel. Tout en parlant, le grognard embrassait la place du regard. Certains cornacs affublaient les défenses de leurs éléphants de prothèses tranchantes, dont les pointes affûtées brillaient au soleil. D’autres chargeaient sur la montgolfière des trompes en cuir et des timbales, de quoi produire un joli vacarme. — Ils se préparent pour leur parade qui traversera l’Exposition tout à l’heure, dit le détective en avisant le plan qui indiquait le circuit prévu pour la manifestation. Hum… Tous ces instruments, est-ce judicieux ? Les bêtes ne seront-elles pas effrayées par le vacarme ?

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— On appelle cela de la musique, répondit le hussard. Je pensais que cet art était connu sur votre île avant l’arrivée de la civilisation française, mais il est vrai que je surestime souvent votre peuple. — Si j’avais mon Stradivarius sous la main, Haendel vous ferait rendre gorge… Gérard répondit à la menace par un sourire mi-effrayé, mi-moqueur. Décidément, le détective avait beau être un perfide adversaire de l’Empire, il n’en était pas moins un camarade très acceptable. Holmes jeta un dernier regard aux pachydermes. — Reprenons notre route, capitaine. À ce train, vos amis Highlanders auront le temps de coincer le sosie avant que nous n’en sachions plus sur notre fameuse pierre fantôme ! Une fois dans le secteur écossais, l’atelier fut facile à trouver. L’équipe d’artisans présentait toutes les étapes nécessaires à la confection d’un bijou, de la découpe au sertissage des joyaux. Un concert assourdissant naissait de l’utilisation simultanée des diverses machines : ciseaux à pierre, ponceuses et autres meules électriques. Tout en travaillant, les artisans s’exprimaient en hurlant pour présenter leurs activités au public. Cette agitation rappelait au grognard l’effervescence d’un champ de bataille. Sherlock Holmes engagea la conversation avec un grand escogriffe au visage couvert par un foulard. Le travailleur polissait des gemmes à l’aide d’un produit corrosif. L’individu leur indiqua de sa main gantée un vieil homme aux cheveux longs, qui s’occupait de la vente : — Le minéralogiste, c’est Andrew McNeil, grogna-t-il de sous son foulard. Moi, les pierres, je me contente de les tailler. Voyant qu’on parlait de lui, l’homme aux cheveux gris se chargea d’accueillir les nouveaux venus. — Bienvenue sur notre stand ! Monsieur l’officier, cherchez-vous une jolie bague pour votre promise ? Des boucles d’oreilles ? Le fin camelot s’adressait naturellement à Edmond Gérard, jugeant Sherlock Holmes, pauvrement vêtu, quantité négligeable. Le Français lui indiqua d’un signe de tête qu’il devait s’adresser au détective. — Un collier, plutôt, répondit celui-ci, mais je doute que vous possédiez un tel modèle en magasin. Nous avons besoin de renseignements au sujet d’une pierre qui ressemblerait à de l’émeraude

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une fois travaillée. Elle aurait la propriété étonnante de se dissoudre en laissant une sorte de poussière brune. Sauriez-vous si une telle matière existe ? Le regard de McNeil passa du capitaine à Holmes, et inver­­ sement, sans parvenir à cerner cet étrange duo. La question le surprenait. Il répondit : — Votre recherche n’est pas banale, monsieur ! Vous pouvez vous estimer heureux : j’ai un côté touche-à-tout, j’essaie de développer une culture scientifique liée à mon activité professionnelle. Il y a quelques années, j’ai lu un ouvrage qui décrivait une pierre semblable : La Dynamique d’un astéroïde. Je m’en souviens bien, car ce passage m’avait beaucoup intéressé. Je m’étais même renseigné sur cette bizarrerie géologique. — Et alors, que raconte-t-il, ce bouquin ? intervint Edmond Gérard. Dites-nous-en plus ! — Écoutez, temporisa McNeil, je ne vous promets rien, mais il se trouve que je ne me déplace jamais sans mes carnets. Je note sur leurs pages les informations qui pourraient servir dans ma profession. Avec les ans, j’en ai toute une collection ; si vous me laissez un peu de temps, je parviendrai peut-être à retrouver mes écrits de l’époque. Le hussard hocha sévèrement la tête. Ils avaient de la chance que l’artisan puisse les renseigner : pourvu que cela débouche sur une piste tangible. Le joaillier se retira dans une réserve, à l’arrière de l’atelier, où se trouvaient toutes sortes de matériels. Par la porte entrouverte, Gérard remarqua un grand nombre de plaques de verre brisées, sans doute par accident, posées au sol, ainsi qu’un vaste coffre dans lequel Andrew McNeil se mit à fouiller. — Vous avez déjà entendu parler de ce livre, Holmes ? demanda le hussard, en attendant que le minéralogiste revienne. Pour ma part, je n’ai guère le temps de lire, et surtout pas des ouvrages de science. — Non, il doit s’agir d’un auteur obscur, répondit l’ex-détenu. D’autres activités, dont vous connaissez la nature, ont monopolisé mon attention ces dernières années… Le ton plein d’aigreur de l’Anglais frappa Edmond Gérard. Plus ils se côtoyaient, plus le grognard appréciait l’ironie mordante dont faisait preuve son compagnon, mais il oubliait parfois que l’homme qu’il escortait revenait de neuf ans de bagne. Son sarcasme dissimulait

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sans doute des souffrances cachées et une rancœur abyssale. La pitié et la méfiance se disputaient l’esprit du grognard. — Ah, voilà ! triompha McNeil, déjà de retour, un carnet en mauvais état ouvert entre le pouce et l’index. La Dynamique d’un astéroïde est un traité de mathématiques, dont l’auteur… — Son nom ? demanda Holmes. — Attendez voir… Le professeur James Moriarty. Le détective fit la moue ; apparemment, cela ne lui disait rien. L’Écossais parcourut ses notes, marmonnant des bribes de phrases. — Il fait référence à… des chutes de météorites… régulières dans le temps… tous les six ans… Relier les différents points d’impact par des traits imaginaires dessinerait des figures géométriques complexes sur le globe terrestre… Hypothèse : le signe d’une intel­­ ligence d’outre-espace… Tout à coup, s’arrêtant sur un mot, il prit à témoin son auditoire. — C’est ce que vous cherchez ! La matière de ces météorites s’évapore plusieurs jours après l’impact ! Sources obtenues en Russie… D’autres, plus anciennes, remontent à la Chine médiévale ! Par la suite, Moriarty revient sur la régularité mathématique de ces phénomènes naturels, mais n’aborde plus le sujet du matériau. L’artisan s’interrompit un long moment, absorbé par sa lecture. Lorsqu’il se fut remémoré le contenu de ses notes, il expliqua tout à ses auditeurs attentifs. — J’étais curieux de savoir si cette pierre météoritique possédait vraiment de telles facultés. Pendant mes recherches, je suis tombé sur le rapport d’un géologue de la Miskatonic University, dans le Massachusetts. Ce dernier avait étudié une météorite postérieure à la publication de La Dynamique d’un astéroïde, correspondant aux caractéristiques que vous décrivez. L’impact s’était produit dans une ferme aux environs d’Arkham, une ville du comté ; ce géologue avait noté le rétrécissement de la météorite de jour en jour. Les échantillons qu’il a prélevés refroidissaient et se rigidifiaient. Je suppose que cette matière pourrait passer pour de l’émeraude : elle est, selon la description, d’un vert profond, même si ses reflets sont d’une étrange teinte. Gérard se demandait si toutes ces élucubrations pouvaient réellement avoir un rapport avec le vol du collier. McNeil referma son carnet.

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— C’est là que se terminent mes notes, dit-il. J’ai aussi recopié les prédictions du professeur Moriarty : il prévoit les emplacements des futurs impacts de météorites semblables. — Et par curiosité, où devait avoir lieu la chute suivante ? interrogea Sherlock Holmes. — Voyons voir, marmotta McNeil en rouvrant son livret. J’y suis : une météorite du même acabit devait s’écraser au large des îles Hébrides en mars ; pas si loin de nous finalement… Cependant, je doute que quelqu’un se soit amusé à vérifier cette hypothèse. Le sang du grognard ne fit qu’un tour. Les Hébrides ! Narcisse avait remplacé le gouverneur de ces îles pendant un mois : ce ne pouvait pas être une coïncidence. — Je n’en serais pas si sûr, rétorqua le détective. Si je voulais tailler un bout de notre météorite pour en faire un collier, à qui devrais-je m’adresser ? — Je vous conseillerais de venir me voir, dit McNeil malicieu­­ sement, ou l’un de mes confrères présents sur l’atelier. Sans mentir, je ne crois pas qu’on puisse, en Écosse, égaler notre travail. Sherlock Holmes remercia le vieil homme qui, malgré sa curiosité manifeste, ne posa pas plus de questions. Il s’en alla recevoir d’autres clients qui attendaient devant la boutique du stand. Le capitaine Gérard ne tenait plus en place. Il exprima tout haut sa satisfaction. — Bien, Holmes, nous avançons. Vous aviez raison pour… — Capitaine, l’interrompit le détective dans un murmure, voyez-vous l’homme auquel j’ai parlé tout à l’heure, avec un foulard sur le visage ? Non, ne le regardez pas ! Vous devez le mettre en état d’arrestation ! Le hussard lorgna discrètement vers l’individu en question. Le grand échalas qu’ils avaient abordé en premier prenait une pause dans son travail en se dégourdissant les jambes de l’autre côté de l’atelier. Gérard, hésitant, chuchota : — Lui ? Mais… pourquoi ? — Soyez observateur, capitaine : il a abandonné sa tâche depuis cinq minutes, et il n’a retiré ni son foulard, ni ses gants. C’est l’homme qui a fabriqué l’imitation de la parure utilisée par le sosie ! Le hussard ne parvenait pas à comprendre comment l’Anglais pouvait se montrer aussi sûr de son fait. Il craignait une ruse du détective pour s’enfuir.

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— Mais enfin, protesta-t-il à mi-voix, comment pouvez-vous le savoir ? Sherlock Holmes esquissa une mimique excédée. Il plaça sa longue main, paume ouverte, devant les yeux d’Edmond Gérard. De grosses cloques rouges se formaient sur les doigts fins du détective. — Vous voyez l’état de ma main ? Ces cloques se sont formées rapidement, depuis que j’ai été en contact avec la poussière brunâtre, ramassée tout à l’heure sur le présentoir du collier. De plus, je ne me serais pas permis d’en faire la remarque devant la reine, mais la peau de Son Altesse, à l’endroit de la gorge où elle avait porté la parure, était vilainement irritée. Ses dames de compagnie avaient recouvert les plaques avec du fond de teint, sans que cela puisse échapper à mon attention. — Et alors ? fit Gérard, qui avait du mal à comprendre. La reine et vous avez des problèmes de peau, mais… — Le minerai météoritique employé pour fabriquer l’imitation du joyau doit être à l’origine de ces réactions cutanées ! s’énerva l’enquêteur. Or, l’artisan qui a taillé cette matière s’est nécessairement exposé au contact de la pierre pendant de longues heures. Il a dû recevoir des résidus sur son visage, lors du ponçage, par exemple. Si sa peau a réagi comme celle de Son Altesse et comme la mienne, sa face et ses mains sont en très mauvais état. Le hussard, en suivant le raisonnement de l’Anglais, se sentait lent. Cela lui déplaisait profondément. Cependant, les arguments du détective commençaient à porter. — Et qu’avons-nous ici ? insista Holmes. Un spécialiste de la taille des pierres précieuses, qui porte un foulard et des gants en manipulant un produit toxique. Mais il ne les retire pas alors qu’il serait à présent libre de le faire. Pourquoi ? Parce que sculpter la fausse parure l’a défiguré ! Ne ratez pas l’occasion de résoudre cette affaire, arrêtez cet homme ! Edmond Gérard était convaincu. Étouffant une imprécation grossière, il couvrit en quelques enjambées la distance qui le séparait du suspect, et s’approchant de lui, il cria : — Au nom de Sa Majesté le roi, je vous… Il n’avait pas commencé sa phrase que l’homme fuyait déjà à toutes jambes, à travers les ruelles de l’Exposition.

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Holmes avait raison sur son compte ! pensa Gérard. S’il croit s’en tirer comme ça… Le capitaine s’apprêtait à prendre en chasse le tailleur de pierres, lorsqu’il se souvint de la mission de surveillance dont il avait la charge. — Ne le perdez pas de vue ! cria Holmes au hussard en accourant à son tour. Je vous suis ! Edmond Gérard ne fut pas long à prendre une décision. Ce fut peut-être l’accent de vérité du détective, ou bien l’appel de l’aventure. Quoi qu’il en soit, le militaire se lança aux trousses du tailleur de pierres, sans oublier de vérifier à chaque tournant que Sherlock Holmes ne profitait pas de l’occasion pour filer. L’endurance que montrait l’ex-détenu impressionnait le hussard : il l’avait imaginé trop faible pour une telle course. Le fuyard, en revanche, manifestait des signes de fatigue. Travailler le minerai météoritique avait probablement amoindri ses capacités respiratoires, et son souffle se faisait court. Prenant conscience que Gérard réduisait dangereusement la distance les séparant, le faussaire se précipita au cœur de la foule : il prenait la direction de l’aquarium. Furtif, il se glissa entre les promeneurs agglutinés, tandis que la large carrure du hussard se heurtait maladroitement aux badauds. — L’homme au foulard ! cria Edmond Gérard à la cantonade. Arrêtez-le ! L’appel du hussard reçut un accueil mitigé. Outre le fait que peu de personnes identifiaient l’individu visé, les bourgeois en vadrouille ne s’attendaient pas à être sollicités au cours de cette visite d’agrément. Surtout pas par un hussard impérial, personnification de ce qui était toujours ressenti par la plupart comme une occupation étrangère. Le fuyard ne fut donc pas ralenti. Le capitaine Gérard se décida à bousculer les passants pour réduire l’avance du tailleur de pierres. Un coup d’œil en arrière à Holmes : ce dernier s’engouffrait dans le sillage laissé par le hussard, au fur et à mesure de sa progression. Le jeu de cache-cache continua sur toute la longueur de l’artère, d’autant plus ardu pour les poursuivants que le fugitif avait dégainé un canif, dissuadant les bonnes volontés de se porter au secours de l’ordre impérial. — Nous allons le perdre ! s’alarma Sherlock Holmes. Comme pris d’une inspiration subite, Gérard le vit s’arrêter devant l’estrade d’un stand, où l’exposant se servait d’un porte-voix.

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D’un geste souple, l’Anglais délesta le représentant de l’instrument, et cria à pleins poumons dans l’amplificateur. — L’aquarium est la cible d’un attentat ! Évacuez les lieux ! Tel un gros animal à la réaction lente, le flot humain frémit doucement. L’information devenait une rumeur galopante. Soudain, comme si l’avertissement avait tout à coup pris sens, le flot de la foule se fit raz-de-marée. Tous fuyaient l’aquarium. De loin, le grognard aperçut l’homme au foulard, qui reculait sous la pression des corps affolés. Il était drainé en arrière, incapable de résister. Le capitaine Gérard, mieux bâti, se dressa comme un phare au beau milieu de la tempête. Il refusait de céder un pouce de terrain, et les gens paniqués, conscients qu’ils ne viendraient pas à bout de cet obstacle, le contournaient. Le soldat entendit le détective hurler du haut de son estrade : — Il arrive vers vous, capitaine ! À droite ! Le lapidaire redoubla de violence pour remonter à nouveau le courant. Sans doute s’était-il rendu compte, lui aussi, que la foule l’entraînait dans la direction du hussard. L’espace qui le séparait de l’aquarium se clairsemait à grande vitesse, ce qui facilitait sa progression. Au prix de quelques coups de canif, le faussaire se trouva libre de courir en zigzaguant entre les retardataires. Il va finir par tuer quelqu’un, s’inquiéta le hussard. Il devait l’arrêter. Edmond Gérard se libéra à son tour du gros de la foule, et s’attacha aux pas du criminel, tandis que le détective longeait les stands désertés pour ne pas être distancé. Au bout de l’artère, les deux enquêteurs et leur cible se retrouvèrent face à la masse imposante de l’aquarium. L’édifice, constitué d’une armature alvéolée en fer, rendue étanche par de grandes plaques de verre renforcées, était un cylindre d’une centaine de mètres de diamètre et de quinze mètres de haut, entièrement rempli d’eau salée. Même à bonne distance, on pouvait admirer les animaux incroyables qui évoluaient de l’autre côté des parois transparentes. Une raie manta paraissait ainsi regarder la poursuite, visage de clown blanc ébahi. Des escaliers métalliques permettaient au public d’accéder aux bords de l’aquarium, mais celui qui leur faisait face se trouvait vide. Seuls trois policiers de faction, chargés du bon déroulement des visites, restaient encore au pied des marches, hésitant à fuir le danger annoncé.

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Ils n’eurent pas le temps de réagir : délaissant sa lame, le malfaiteur dégaina un pistolet Lefaucheux à coups multiples ; il tira tour à tour sur les trois factionnaires. Il se retourna ensuite, et décocha deux balles de plus sur ses poursuivants. Holmes se jeta au sol, mais le capitaine reçut un plomb dans l’épaule. Sans plus de munitions, le faussaire gravit quatre à quatre l’escalier qui menait aux hauteurs de l’aquarium. Quel imbécile je fais, pensa le Français en sentant le sang couler le long de son épaule, j’aurais dû me douter qu’il était armé. Son bras lui faisait un mal de chien. Il vit que le détective, loin de profiter de la situation pour s’enfuir, courait dans sa direction. Gérard se dit qu’il avait sous-estimé son prisonnier depuis le début : non content d’être un fin limier, ce maigrelet se révélait un véritable homme d’action. — Je vais bien ! dit le hussard en réponse au regard appuyé de Sherlock Holmes, en se tenant le bras de sa main valide. Rattrapez-le : une fois arrivé en haut du bassin, il ne pourra pas aller bien loin… Tout en parlant, le capitaine s’était défait de son sabre, qu’il tendit à l’ex-détenu. Il avait décidé de faire confiance à l’Anglais. — Vous irez plus vite que moi, prenez ceci ! Soyez homme d’honneur, monsieur Holmes. Je gage que vous ne vous servirez pas de ma lame pour un dessein contraire à l’Empire. — C’est bien parce que c’est vous…, répliqua d’un air narquois le détective en s’emparant de l’arme. Sherlock Holmes s’élança aux trousses de l’homme au foulard, escorté dans son ascension par une bande de petits requins qui le suivaient à travers la vitre. Gérard, sur ses talons, tâchait d’ignorer la souffrance qui le submergeait. Il vit disparaître le détective en haut des marches, où il parvint quelques secondes plus tard. La tourelle au sommet de laquelle il déboucha était construite comme un belvédère métallique, ouvert sur la surface de l’eau. L’endroit offrait aux visiteurs le confort de banquettes matelassées. Assis à son aise, l’amateur de science pouvait ainsi parcourir les panneaux décrivant le processus de construction du bassin, et les animaux qu’il accueillait. L’homme au foulard, Holmes, où étaient-ils passés ? Gérard avisa des marches descendantes qui menaient jusqu’à un ponton de fer. Celui-ci s’avançait au-dessus des flots, c’était là que pouvait s’amarrer le bathyscaphe. Cette attraction permettait aux

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curieux d’explorer les fonds marins artificiels. Le hussard embrassa du regard le grand bassin, autour duquel courait un chemin de ronde fait de passerelles grillagées. Quatre autres belvédères semblables, dont un plus majestueux, celui de l’entrée principale, cernaient ce réservoir de verre. Il remarqua enfin des silhouettes sur le ponton : le tailleur de pierres, Holmes et une troisième personne. Le grognard se précipita pour les rejoindre. À mesure qu’il approchait, il comprenait mieux la situation : le fuyard menaçait de son pistolet un petit homme roux à casquette noire, chargé de superviser l’embarquement du public à bord du bathyscaphe. Le criminel tonnait : — N’approchez pas, ou je lui explose la cervelle ! — J’ai compté les tirs, votre pistolet est déchargé, annonça Holmes en faisant glisser le sabre du capitaine hors de son fourreau. Maintenant, je serais curieux d’apprendre pour qui vous travaillez, et dans quel but. Si le détective se trouvait au bord de l’essoufflement, l’homme au foulard, à première vue, ne valait pas mieux. Sa respiration rauque laissait croire qu’il avait épuisé ses dernières ressources. Ce n’était pourtant qu’une apparence : Gérard, vétéran de tant d’affrontements, comprit qu’il allait frapper par surprise. — Attention ! cria-t-il, encore trop éloigné pour intervenir. Le tailleur de pierres plongea la main à la poche, et, vif comme le serpent, fit siffler son canif dans les airs, visant le cœur du détective. Désarçonné, ce dernier eut le réflexe salvateur de sauter en arrière. La lame s’enfonça tout de même dans l’aine. Grimaçant sous la douleur, Holmes arracha le petit couteau de sa chair, et brandit le sabre du hussard dans une position défensive. Edmond Gérard, l’épaule sanguinolente, arriva aux côtés de l’Anglais. — Vous avez mieux à faire qu’à me courir après, haleta le faussaire, transpirant. Suivant son regard, les deux compagnons aperçurent au loin, sur le belvédère de l’entrée principale, un homme en habit d’apparat rouge et or, seul. — Jacques de Charmerace, le sosie du roi ! comprit le détective. — Que fait-il là-bas ? demanda le grognard. Sherlock Holmes ne répondit pas, mais au fond de ses prunelles, une lueur parut.

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— C’est évident…, murmura-t-il. Le capitaine se sentait une fois de plus en retard. — Je vois que vous comprenez, grinça l’homme au foulard. En lançant votre alerte au porte-voix tout à l’heure, vous avez sauvé beaucoup de vies. Mais de l’autre côté de l’aquarium, il doit rester encore du monde… En contrebas, dans les allées de l’Exposition, ils entendirent les cris des Highlanders qui se déployaient. — Charmerace a faussé compagnie à l’escorte royale qui devait assurer sa sécurité sur l’Exposition, devina Gérard. Mais après l’évacuation que vous avez provoquée, le commandant McLeod peut faire intervenir son régiment : ce n’est qu’une question de minutes avant que nous mettions la main sur le sosie ! Une tache de sang s’épandait sur la hanche droite du détective. — Vous êtes blessé, Holmes ! s’inquiéta le hussard. — Je vais bien. Aucun organe vital n’a été touché, je pense. C’était peut-être le cas, en effet, mais le vétéran savait qu’il ne valait mieux pas laisser une telle blessure béer sans appliquer de soins. L’Anglais se montrait brave, il perdait toutefois trop de sang. — Le temps que je rosse ce criminel, dit Gérard en désignant le faussaire, et nous pourrons vous amener soigner cette vilaine plaie. Lorsqu’il leva les yeux vers Sherlock Holmes, il fut frappé par son visage assombri. Le détective répondit d’une voix cinglante. — Charmerace, sur le belvédère principal… Le hussard haussa les épaules. — Et quoi ? Le sosie et son complice n’ont plus d’issue. Nous n’avons qu’à attendre les Highlanders pour les cueillir… — Vous n’y êtes pas, rétorqua l’Anglais, sinistre. J’aurais dû m’en rendre compte plus tôt : la montgolfière des cornacs mahrattes, voilà comment ils espèrent s’enfuir… Par la seule voie libre, la voie des airs ! Mais avant cela… ils vont tout détruire, ici ! Tous ces gens, dans les avenues de l’Exposition… Ce sera un carnage ! Le détective s’empourprait de colère. Il paraissait affreusement vexé de ne comprendre qu’à l’instant le plan de ses adversaires. — Mais je ne vais pas me laisser faire, gronda-t-il, je dois trouver quelque chose ! Ah, comment empêcher cela ? Le hussard sentit un début de panique le gagner. Les événements lui échappaient, sans qu’il saisisse pourquoi.

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— Tout détruire ? bredouilla-t-il. Comment le pourraient-ils ? Nous les avons acculés… — Vous ne m’écoutez pas ! s’irrita Holmes. Les Marhattes sont leurs complices ! Ils vont percer un flanc de l’aquarium, et inonder les ruelles de l’Exposition ! Les sombres prédictions du détective ébranlaient le grognard. Toutefois, malgré le crédit que ce dernier accordait maintenant à son compagnon, Gérard refusait de croire au pire. — L’Exposition est très sécurisée, nul n’aurait pu pénétrer dans l’enceinte avec un matériel suffisamment… — Vous voyez mais vous ne regardez pas, capitaine ! Renonçant à comprendre la façon dont l’Anglais en était arrivé à cette conclusion, le soldat voulut passer à l’action. — Le sosie et notre fuyard ne sont pas encore partis ! Nous pouvons les arrêter… Du moins celui-là ! Il désigna du menton le faussaire, qui s’était reculé le plus loin possible sur le ponton. — Laissez-le…, lâcha Holmes. Nous n’avons pas le temps de nous occuper de cette crapule de bas étage… Gérard, qui s’apprêtait à s’élancer vers l’homme, se figea, indécis. Il ne comprenait rien aux divagations de son compagnon, et voyait, en revanche, un criminel qu’ils pouvaient arrêter surle-champ. Tout le reste lui semblait pures spéculations. — Mais…, protesta-t-il. Nous ne pouvons pas le laisser s’en tirer comme ça ! Le détective l’ignora, entièrement consacré à une intense réflexion. — Les éléphants… L’aquarium… Nous n’y arriverons jamais, ce sera un désastre… — Me direz-vous enfin ce que vous racontez ? s’énerva le Français. La situation lui semblait absurde, et les craintes de Holmes, irréelles. À cet instant, le bathyscaphe du pavillon aquatique surgit des flots, en projetant des trombes d’eau. C’était une carcasse d’acier d’une douzaine de mètres, percée de hublots, ornée de décorations en fer forgé reproduisant sur la coque le blason écossais, affublée à l’arrière de puissants rotors, et à l’avant, de deux énormes phares.

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Ils donnaient au sous-marin l’apparence comique d’une tête de hulotte. L’écoutille s’ouvrit vers l’extérieur sur un technicien en tenue de parade. Une voix, amplifiée artificiellement, provenait de l’intérieur du sous-marin. — Mesdames et messieurs, je vous prie de rester assis jusqu’à ce que nous ayons amarré le submersible au pont ! À la vue de l’engin, l’Anglais bondit dans sa direction. — Gérard ! Le bathyscaphe ! C’est peut-être notre chance ! Vous, là-bas, n’attachez pas les amarres ! ordonna-t-il au marin qui venait d’attraper avec un cordage une bitte du ponton. Nous montons à bord ! — Mais enfin, s’indigna le hussard, expliquez-vous ! — Nous n’avons pas le temps ! Ils veulent détruire l’aquarium ! — Et le tailleur de pierres ? s’insurgea le capitaine. Je dois l’arrêter ! L’homme au foulard, immobile, n’attendait qu’un instant d’inattention pour s’enfuir vers l’escalier. Gérard supportait diffici­­ lement l’idée de le laisser filer pour courir après les chimères du détective. — Il y a beaucoup plus grave ! insista ce dernier en faisant de grands gestes pour signifier à l’équipage du submersible de remettre en route les moteurs. Des centaines de personnes risquent de périr noyées ! Edmond Gérard ne saisissait pas les intentions de son comparse. Néanmoins, il finit par céder. Si Sherlock Holmes disait vrai, alors il devait tout faire pour l’épauler, quel que soit son plan. Il lui emboîta donc le pas sans plus de protestations. Déjà, l’Anglais saisissait la corde que lui lançait un marin, et bondissait sur l’appareil pour en gravir le flanc jusqu’à l’écoutille. Le capitaine l’imita, et tous deux se retrouvèrent dans le ventre métallique de la bête. Sur une dizaine de sièges, la dernière bordée de visiteurs attendait, circonspecte, la suite des événements. Ils ignoraient, ainsi que les quatre membres d’équipage, que l’alerte avait été donnée pendant leur plongée. — Un hussard ? s’étonna l’officier en chef du bathyscaphe, un solide écossais aux rouflaquettes blondes. Que se passe-t-il, là-haut ? — Faites plonger votre submersible, commandant ! exigea Holmes. Vers l’ouest du bassin ! Nous tentons d’empêcher un attentat contre l’aquarium !

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— Faites ce qu’il dit ! ordonna le hussard. Quelques ordres lancés dans un gaélique rugueux, et l’écoutille se referma. Le sous-marin s’enfonça, les rotors vrombissants. L’habitacle était un petit salon arrangé à la façon des wagons de l’Orient-Express, éclairé par des lumignons électriques. — À présent, dites-moi tout ! exigea Edmond Gérard. Que se passe-t-il ? Quel est le danger ? — Les cornacs vont profiter de la parade sur l’avenue principale de l’Exposition pour faire charger le troupeau d’éléphants droit sur l’aquarium, en les affolant avec leurs percussions et leurs lances, expliqua le détective. Les tonnes d’eau déversées aux alentours tueront la plupart des personnes dans le périmètre de l’Exposition. Le soldat sentit ses os se glacer d’effroi. Maintenant que l’Anglais lui avait révélé la nature de la menace, il ne pouvait que constater leur impuissance. Parmi les passagers, surtout des bourgeois d’Édimbourg, une jeune dame poussa un cri aigu, vite secourue par son mari. — Rassurez-la, lui dit Sherlock Holmes, nous sommes probablement les personnes les plus en sécurité à des centaines de mètres à la ronde. Si le bassin est percé, le bathyscaphe se déposera au fond, voilà tout, tandis que les visiteurs à l’extérieur seront noyés par le raz-de-marée. Le ton détaché du détective calma la belle, jusqu’à ce qu’il reprenne : — Bien sûr, si la structure s’écroule sur nous, il se pourrait que nous soyons écrabouillés à l’intérieur de cette boîte de conserve, mais c’est là le pire des scénarios, madame… À ces mots, la jeune dame tourna de l’œil. Le mari jeta un regard furibond à Holmes, mais ce dernier était déjà parti renseigner le pilote. — Nous devons descendre au fond du bassin, de façon à arriver au niveau de la rue, en face de l’artère principale à l’ouest ! expliqua-t-il. Faites vite, le temps nous est compté ! — Qu’est-ce que vous essayez de faire ? demanda le hussard alors que les marins du submersible suivaient les indications du détective. La partie lui semblait perdue. Par quel moyen Holmes espérait-il encore agir ?

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Extrait - L'Empire Électrique - Victor Fleury  
Extrait - L'Empire Électrique - Victor Fleury  

Dans un xixe siècle uchronique, la France domine le monde, les troupes napoléoniennes armées par la science voltaïque garantissant la paix d...

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