Page 1

Cette petite ville renferme bien des mystères… D’abord heureuse de contempler le spectacle tranquille de la plage depuis la vaste fenêtre de sa chambre, Charlotte Heywood ne tarde pas à deviner les nombreux scandales dissimulés sous cet abord serein, tout en se laissant séduire par le charme romantique de la vie au bord de la mer et par ces résidents hauts en couleur. Au fil de ses rencontres, elle va croiser le chemin du vaniteux Edward Dunham, qui ne la laissera pas indifférente. Mais Sanditon est-il réellement le petit paradis annoncé et Charlotte y trouvera-t-elle le bonheur ?

Aujourd’hui achevée par Juliette Shapiro, auteure respectée et spécialiste de Jane Austen, cette nouvelle édition de Sanditon nous offre la fin de cette histoire, dans un style vivant que tous les admirateurs d’Austen reconnaîtront.

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Nathalie Huet Photographie de couverture : © Susan Fox / Arcangel Images ISBN : 978-2-8112-1111-0

9 782811 211110

Couv Sanditon (185) indd.indd 1

8,20 €

litterature 11/04/14 14:37


Juliette Shapiro est une romancière et essayiste reconnue. Ses œuvres ont été publiées dans les magazines Verbatim, QWF et Jane Austen Regency Magazine. Son histoire d’amour avec Jane Austen a démarré dès sa jeunesse. Elle relit régulièrement Orgueil et Préjugés, souvent aux moments critiques de son existence, et y trouve toujours de nouvelles merveilles, des sujets d’amusement et un peu de réconfort. Voilà de nombreuses années que le texte inachevé de Sanditon la fascinait. Juliette Shapiro a deux fils et deux filles, et vit dans l’East Sussex.


Jane Austen &

Juliette Shapiro

Sanditon Le chef-d’œuvre inachevé de Jane Austen Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Nathalie Huet

Milady


Milady est un label des éditions Bragelonne

Titre original : Sanditon Copyright © Juliette Shapiro 2009 © Bragelonne 2014, pour la présente traduction ISBN : 978-2-8112-1111-0 Bragelonne – Milady 60-62, rue d’Hauteville – 75010 Paris E-mail : info@milady.fr Site Internet : www.milady.fr


Aimez d’un cœur ferme et constant, Aimez intensément. Pour Michael, Zoe, Emma et Cameron. Et Yasmin, Tristan, Carmen et Alissa.

« Ne soyez pas l’esclave de votre passé. Plongez dans les océans sublimes, plongez profondément et nagez loin, afin d’en revenir fortifié par de nouveaux pouvoirs, plein d’estime pour vous-même, et riche d’une expérience supérieure qui puisse éclairer et remplacer l’ancienne. » Ralph Waldo Emerson


Introduction C’est en janvier 1817 que Jane Austen commença à travailler sur le projet que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Sanditon. Elle l’abandonna en mars de la même année. Jane mourut le 18 juillet 1817 et, depuis, bien des gens se sont interrogés sur ce qu’elle avait en tête pour ses personnages. Cette histoire est ma vision de la résolution des mystères de Sanditon. Je l’ai écrite avec le souci de demeurer fidèle à Jane Austen et dans l’espoir de divertir ceux qui, désireux d’en savoir plus au sujet de ses merveilleux personnages, trouveront en eux la ressource de pardonner à son impertinente disciple.


Chapitre premier

U

n gentleman et une dame, qui venaient de Tunbridge et se rendaient vers cette région de la côte du Sussex qui s’étend entre Hastings et Eastbourne, furent amenés à quitter la grand-route et à s’aventurer, pour une affaire personnelle, sur une voie très difficile ; leur voiture versa alors qu’elle gravissait péniblement une longue côte, moitié roc et moitié sable. L’accident se produisit juste après que nos voyageurs eurent dépassé la seule demeure convenable visible au voisinage du chemin, une maison que leur cocher, lorsqu’on lui avait enjoint de prendre cette direction, avait supposé être l’objet de leur voyage, et qu’il avait laissée derrière eux de fort mauvaise grâce. Il avait maugréé, haussé les épaules, s’était apitoyé sur lui-même et sur son attelage et avait si bien fouetté les chevaux que l’on eût presque pu le soupçonner d’avoir cherché à les faire capoter (d’autant que la voiture n’appartenait pas à son maître) si l’état du chemin n’était devenu absolument épouvantable dès qu’ils eurent passé la maison en question. L’homme ne s’était pas privé de faire remarquer d’un air sentencieux qu’aucun véhicule ne pouvait 9


emprunter pareil sentier sans risque, à part peut-être une charrette de paysan. La rudesse de la chute fut heureusement amortie par la lenteur de leur allure et l’étroitesse du chemin ; une fois que le monsieur se fut dégagé et eut aidé sa compagne à sortir, les deux voyageurs commencèrent par se croire tirés d’affaire, exception faite du choc et des quelques contusions qu’une telle mésaventure ne peut manquer d’occasionner. Cependant, le gentleman s’était tordu la cheville en s’extirpant de la voiture et il ne tarda pas à s’en ressentir, si bien qu’il dut écourter ses remontrances au cocher et les félicitations qu’il s’adressait, ainsi qu’à sa femme, pour s’asseoir sur le bas-côté, car sa jambe ne le soutenait plus. — Il y a ici quelque chose qui ne va pas, commentat-il en tâtant sa cheville, mais ne vous en faites pas, ma chère, ajouta-t-il en levant les yeux pour adresser un sourire à son épouse. C’est un mal pour un bien car cet incident n’aurait pu se produire en un meilleur endroit. C’est peut-être même ce qui pouvait nous arriver de mieux. Je suis sûr qu’on viendra nous aider bientôt et ma guérison se trouve là-haut, je pense, dit-il en pointant le doigt vers un charmant cottage dont ils pouvaient distinguer la façade un peu plus loin au sommet d’une éminence, environnée de bois comme dans un tableau romantique. Ne croyez-vous pas qu’il s’agit justement du lieu que nous cherchons ? Son épouse l’espérait avec autant de ferveur que d’anxiété, toutefois elle demeura debout à se tordre les 10


mains, incapable de faire ou de proposer quoi que ce soit. La vision de plusieurs personnes qui descendaient pour se porter à leur secours la rasséréna un peu. Ces gens étaient occupés à faire les foins dans un champ surplombant la demeure qu’ils avaient dépassée et c’était de ce promontoire qu’ils avaient vu l’accident. En premier venait un gentleman d’âge moyen, l’air vigoureux et en pleine santé, qui se trouvait être le propriétaire de ladite maison et qui était justement venu prêter main-forte à ses faneurs. Trois ou quatre des plus robustes accompagnaient le maître, et c’était sans compter tous les autres, hommes, femmes et enfants, qui les suivaient de près. Mr Heywood, car tel était le nom de ce propriétaire, s’avança et les salua de manière fort civile, puis exprima ses inquiétudes au sujet de l’accident, avec un peu d’étonnement que quiconque ait pu avoir l’idée d’emprunter ce chemin en carrosse. Enfin, il leur offrit son assistance. Ce discours très courtois fut accueilli avec beaucoup de politesse et de grâce. Tandis que ses hommes aidaient le cocher à redresser la voiture, le voyageur se tourna vers lui. — Vous êtes très obligeant, monsieur, et je vous prends au mot. Cette blessure n’est qu’une broutille, j’en suis sûr, mais il est toujours préférable, en pareil cas, de demander sans tarder l’opinion d’un homme de l’art. Comme la route ne me semble guère praticable dans mon état, je ne saurais monter par moi-même jusqu’à sa maison et je vous serais reconnaissant de 11


bien vouloir envoyer l’une de ces braves personnes chercher le chirurgien. — Le chirurgien ! s’exclama Mr Heywood. Je crains bien que vous n’en trouviez aucun par ici, mais je suis certain que nous nous débrouillerons très bien sans lui. — Permettez-moi de vous contredire, monsieur. S’il n’est pas là, son associé fera également l’affaire, et peut-être même mieux. Je pense que je préférerais voir son associé. En vérité, je vous le dis, j’aimerais encore mieux son associé. Il ne faudra pas plus de trois minutes à l’une de ces bonnes personnes pour monter jusque chez lui, j’en suis sûr. Je n’ai même pas besoin de vous demander où il habite, ajouta-t-il en levant les yeux vers le cottage, car, à part la vôtre, cette maison que j’aperçois là-bas est la seule à pouvoir se prétendre la demeure d’un gentleman. Mr Heywood le dévisagea avec un profond étonnement. — Comment, monsieur ? Croyez-vous vraiment trouver un chirurgien dans ce cottage ? Nous n’en avons pas dans cette paroisse, et pas plus d’associé, je vous l’assure. — Pardonnez-moi, monsieur, répliqua son interlocuteur, je suis profondément navré d’avoir l’air de vous contredire, mais étant donné l’étendue de cette paroisse, vous n’êtes sans doute pas au fait des dernières nouvelles. Attendez. Se pourrait-il que je me sois trompé d’endroit ? Ne sommes-nous pas à Willingden, ici ? 12


— Certainement, monsieur, vous êtes bien à Willingden. — Alors je peux vous apporter la preuve que vous avez bien un chirurgien dans cette région, bien que vous n’en soyez peut-être pas averti. Voyez plutôt, dit-il en sortant son portefeuille. Si vous voulez bien me faire la faveur de jeter un regard à ces articles que j’ai découpés moi-même hier matin, à Londres, dans le Morning Post et la Kentish Gazette, je pense que vous serez convaincu que je ne parle pas au hasard. Vous pourrez y lire le compte-rendu de la dissolution d’une association médicale dans votre propre commune ; nombreuse clientèle, compétences incontestables, respectables références, deux praticiens désireux de constituer des établissements indépendants. Vous aurez tous les détails ici, affirma-t-il en lui tendant deux bandelettes de papier. — Mon cher monsieur, vous pourriez me montrer tous les journaux imprimés en une semaine dans l’intégralité du royaume que vous ne pourriez me persuader qu’il se trouve un chirurgien à Willingden, rétorqua Mr Heywood avec un sourire plein de cordialité. Je suis né ici et j’y ai vécu toute ma jeunesse et mon âge d’homme, chacune de mes cinquante-sept années. J’aurais sûrement été averti de la présence d’un tel praticien. Au moins puis-je me permettre de dire qu’il n’aurait pas trouvé beaucoup de clients. Certes, s’il y avait plus souvent des gentlemen pour se risquer dans ce chemin en chaise de poste, ce ne serait sans doute pas une mauvaise idée pour un chirurgien 13


d’acquérir une maison au sommet de la colline, mais pour ce qui est de ce cottage, monsieur, je puis vous assurer qu’en dépit de son air coquet, il ne vaut pas mieux que les logements les plus pauvres de cette paroisse, et que mon berger en habite la moitié, tandis que trois vieilles femmes résident dans l’autre. Tout en discourant ainsi, il avait pris les deux papiers que lui tendait son interlocuteur et, après les avoir parcourus, ajouta : — Je crois que je sais d’où vient votre méprise, mon bon monsieur. Vous vous êtes trompé d’endroit. Il y a deux Willingden dans cette région, et vos articles font allusion à l’autre, que l’on appelle Great Willingden, ou Willingden Abbots, et qui se trouve à sept miles d’ici, de l’autre côté de Battle. Beaucoup plus bas dans le Weald. Quant à nous, monsieur, nous ne sommes pas dans le Weald, conclut-il avec une certaine fierté. — Sûrement pas dans le fond du Weald, en tout cas, répliqua plaisamment le voyageur. Il nous a fallu plus d’une demi-heure pour faire l’ascension de votre colline. Eh bien, je suppose que vous avez raison. Je me suis stupidement fourvoyé. C’est à cause de la précipitation. Je n’ai vu ces articles qu’à la toute dernière minute, alors que nous étions sur le point de quitter Londres et que nous étions dans la confusion habituelle qui règne toujours à l’occasion d’un court séjour en ville, où il est impossible, voyez-vous, de parvenir à conclure quelque affaire que ce soit jusqu’au moment où la voiture qui doit vous emmener se présente à la porte. C’est ainsi que, me satisfaisant 14


de quelques renseignements glanés à la hâte et apprenant que nous devions passer à seulement un mile ou deux d’une localité du nom de Willingden, je n’ai pas cherché plus loin. Ma chère, dit-il à sa femme, je suis terriblement navré de vous avoir entraînée dans cette regrettable aventure. Ne vous alarmez pas pour ma jambe. Tant que je ne bouge pas, je ne souffre pas. Dès que ces bonnes personnes nous auront aidé à remettre la voiture d’aplomb et à faire tourner l’attelage pour repartir dans le bon sens, nous n’aurons plus qu’à revenir sur nos pas jusqu’à la grand-route où nous pourrons reprendre la direction d’Hailsham. De là, il nous suffira de deux heures pour être à la maison sans plus de péripéties. Là-bas, le remède sera tout trouvé, n’est-ce pas ? Une petite cure d’air marin, et je serai rétabli en un rien de temps. Soyez-en sûre, ma chère amie, c’est exactement le genre de cas qui exige un repos au bord de la mer. L’air salin et l’immersion feront des miracles. Je le sens déjà. Mr Heywood s’interposa de la plus amicale des façons et les invita à rester au moins le temps de faire examiner cette cheville et de prendre quelques rafraîchissements. Il les pressa d’utiliser sa demeure, pour l’un comme pour l’autre. — Nous avons toujours en réserve les remèdes nécessaires pour traiter les foulures et les contusions, leur assura-t-il. Quant à ma femme et mes filles, je puis répondre du plaisir qu’elles auront à vous rendre service de toutes les manières possibles. 15


Le voyageur voulut bouger le pied, mais les élancements qu’il ressentit le firent réfléchir et considérer d’un œil plus favorable la proposition qui lui était faite. Il se tourna vers son épouse pour la consulter. — Eh bien, ma chère, je pense que ce serait mieux pour nous, conclut-il, avant de se retourner vers Mr Heywood. Avant d’accepter votre hospitalité, monsieur, et afin de dissiper la mauvaise impression que vous pourriez avoir retirée de l’aventure dans laquelle vous me trouvez engagé, permettez-moi de me présenter. Je suis Mr Parker. Mr Parker de Sanditon, et cette dame est mon épouse, Mrs Parker. Nous arrivons de Londres et nous rentrions chez nous. Quoique je ne sois pas le premier de ma famille à détenir des biens dans la paroisse de Sanditon, mon nom vous est peut-être inconnu, étant donné la distance qui vous sépare du bord de mer. Mais pour ce qui est de Sanditon lui-même, tout le monde en a entendu parler. Parmi les stations balnéaires qui montent, c’est l’une des favorites, et sûrement le plus beau site de tous ceux que l’on trouve sur la côte du Sussex ; en tout cas, le mieux privilégié par la nature et qui promet d’être le plus apprécié des gens de goût. — Oui, j’ai entendu mentionner Sanditon, répliqua Mr Heywood. Tous les cinq ans, la rumeur se répand d’un nouveau village côtier soudainement hissé au rang de station à la mode. Comment la moitié de ces bourgades réussissent-elles à se remplir, voilà qui ne cesse de m’étonner ! Et où les gens trouvent-ils 16


le temps et l’argent nécessaires pour y séjourner ? C’est une bien mauvaise chose pour une région, car cela ne peut qu’engendrer une hausse des prix des denrées et faire des pauvres des bons à rien, comme vous en conviendrez certainement, monsieur. — Mais pas du tout, pas du tout ! se récria Mr Parker. C’est tout le contraire, je vous l’assure. C’est une idée assez répandue, mais fausse. Peut-être s’applique-t-elle à ces grandes stations dont la croissance dépasse les limites du raisonnable, comme Brighton, Worthing ou Eastbourne, mais pas à un village comme Sanditon, protégé par sa petite taille des méfaits de la civilisation. Le développement d’un tel endroit ne peut que procurer du travail aux pauvres gens, avec toutes sortes de conforts et d’améliorations, grâce à la nécessité de bâtir, l’installation de pépinières, une demande générale dans tous les domaines et le soutien assuré de familles du meilleur monde, sérieuses, rangées et respectables, aux manières et à la réputation impeccables, dont la présence est partout un bienfait. Non, monsieur, je vous le garantis, Sanditon n’est pas l’un de ces villages où… — Je ne visais aucun lieu en particulier, intervint Mr Heywood. Je pense seulement que les stations balnéaires sont déjà trop nombreuses sur nos côtes. Mais ne devrions-nous pas plutôt chercher un moyen de vous ramener… — Trop nombreuses ? répéta Mr Parker. Peut-être pouvons-nous nous accorder sur ce point. Nos côtes 17


sont assez exploitées comme cela. Il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses, et les bonnes gens qui s’évertuent à ajouter au nombre sont, à mon avis, dans l’aberration la plus totale et ne sauraient tarder à être victimes de leurs spéculations erronées. Mais si je puis me permettre, monsieur, un site comme celui de Sanditon est une nécessité. La nature l’a désigné, elle s’y exprime de la manière la plus intelligible. La meilleure brise marine de tout le littoral – tout le monde s’accorde à le reconnaître –, d’excellents lieux de baignade, un sable fin et bien ferme, des eaux profondes à dix yards du rivage, pas un soupçon de vase, pas d’algues, pas de rochers glissants. Jamais il n’y eut d’endroit plus clairement conçu pour accueillir les malades. C’est le havre qu’espéraient des milliers de gens ! Et à distance idéale de Londres ! Plus proche qu’Eastbourne d’un bon mile. Imaginez seulement, monsieur, l’avantage qu’il peut y avoir à économiser un mile entier sur un si long voyage. Rien à voir avec Brinshore, monsieur, car je pense que c’était à cette ville que vous songiez. Les tentatives faites par deux ou trois spéculateurs pour élever ce misérable hameau coincé entre un marais stagnant et une lande lugubre, constamment empuanti par les effluves d’une montagne d’algues en putréfaction, j’ose affirmer que ces efforts ne peuvent se terminer que par la plus amère déception. Que peut-on trouver à dire en faveur de Brinshore, pour peu que l’on ait deux sous de bon sens ? L’air y est terriblement insalubre, les routes proverbialement mauvaises, les 18


eaux saumâtres au-delà de toute expression et il est impossible de s’y faire servir un thé décent à moins de trois miles à la ronde. Et la terre, monsieur, la terre ! Tellement froide et ingrate qu’on peut à peine espérer y voir pousser un chou. Croyez-moi sur parole, c’est là une description de Brinshore tout à fait fidèle, nullement exagérée, et si vous avez entendu des gens en parler différemment… — Excusez-moi, mais je n’en avais jamais entendu parler de ma vie, l’interrompit Mr Heywood. J’ignorais jusqu’à l’existence d’un tel endroit. — Vraiment ? Eh bien voilà, ma bonne amie ! exulta son interlocuteur en se tournant vers sa femme. Vous voyez ! Voilà pour la célébrité de Brinshore ! Ce gentleman n’en connaissait même pas l’existence. En vérité, monsieur, je crois que nous pourrions appliquer à Brinshore ce vers du poète Cowper dans sa description de la paysanne pieuse, qu’il oppose à Voltaire : « Elle que nul ne connaissait à un demi-mile de sa demeure. » — Je vous laisse bien volontiers lui appliquer tous les vers que vous voudrez, mais pour ma part j’aimerais mieux que l’on applique quelque chose sur votre jambe. À voir l’expression de votre épouse, je suis certain qu’elle est de mon avis et pense qu’il serait pitié de perdre plus de temps. D’ailleurs, voici mes filles qui arrivent pour vous parler en leur nom et celui de leur mère. 19


Deux ou trois demoiselles très comme il faut sortaient de la maison, accompagnées d’autant de servantes. — Je commençais à me demander comment il était possible qu’elles n’aient pas remarqué tout ce tumulte. Un accident pareil ne peut manquer de faire grand bruit dans une campagne aussi retirée que la nôtre. À présent, mon bon monsieur, laissez-moi voir comment nous allons vous transporter chez nous. Entre-temps, les jeunes filles s’étaient approchées et confirmèrent les dires de leur père avec une amabilité et une simplicité faites pour mettre leurs visiteurs à l’aise. Comme Mrs Parker aspirait au repos et que son époux s’y sentait de plus en plus disposé, les voyageurs se contentèrent d’exprimer quelques scrupules polis, d’autant qu’en redressant la voiture on découvrit que le côté qui avait versé était trop endommagé pour qu’elle puisse repartir immédiatement. On transporta donc Mr Parker jusqu’à la demeure des Heywood, tandis que l’on entreposait son carrosse dans une grange vide.


Chapitre 2

C

ette relation, entamée dans des circonstances si particulières, ne s’avéra ni courte ni dénuée d’importance. Les voyageurs furent contraints de demeurer à Willingden durant une quinzaine complète, car la foulure de Mr Parker était trop sérieuse pour qu’il pût songer à remarcher aussitôt. Toutefois, il se trouvait entre de très bonnes mains. Les Heywood étaient des gens extrêmement respectables et le couple fut accueilli avec tous les égards possibles et beaucoup de simplicité et d’amabilité. Monsieur fut soigné et servi avec dévouement, tandis que l’on faisait tout pour égayer et réconforter madame, avec une gentillesse sans relâche. Et comme chaque gage d’hospitalité et d’amitié était reçu comme il se doit, car il n’y avait pas moins de bonne volonté d’un côté que de gratitude de l’autre, et comme chacun faisait assaut de plaisantes manières, les hôtes et leurs invités en vinrent à s’apprécier énormément au cours de cette quinzaine. On connut bientôt tout du caractère et de l’histoire de Mr Parker car c’était un homme très ouvert, qui parlait très spontanément de tout ce qu’il savait de lui-même ; ce qu’il ignorait de sa propre personnalité fut très facile à deviner au fil de la conversation, pour 21


les membres de la famille Heywood qui se souciaient de l’observer. Ils ne tardèrent pas à comprendre qu’ils avaient affaire à un enthousiaste, tout particulièrement sur le sujet de Sanditon. Parvenir à faire prospérer Sanditon pour le transformer en une station balnéaire à la mode semblait être sa raison de vivre. Quelques années auparavant, ce n’était qu’une petite bourgade tranquille, sans prétention aucune, mais les avantages naturels du site et une série d’événements fortuits avaient suggéré à Mr Parker et à l’autre principal propriétaire terrien de l’endroit la possibilité d’une fructueuse spéculation. Ils s’étaient jetés corps et âme dans ce projet, avaient échafaudé des plans, commencé à construire et avaient fait tant de battage et si bien chanté les louanges du lieu qu’ils avaient réussi à lui donner un début de notoriété. Mr Parker était à peu près complètement obnubilé par ce dessein. Les faits qu’il leur exposa de manière très directe se résumaient à cela : il avait près de trente-cinq ans et était marié depuis sept ans ; de cette heureuse union étaient nés quatre enfants adorables ; il venait d’une famille respectable et vivait dans une confortable aisance, bien que sa fortune demeurât assez modeste ; il n’exerçait aucune profession, car, étant l’aîné, il avait reçu en partage les propriétés détenues et accumulées par sa famille durant les deux ou trois générations qui l’avaient précédé ; il avait deux frères et deux sœurs, tous célibataires et indépendants ; le premier de ses deux frères était même, par héritage collatéral, aussi prospère que lui-même. 22


Il leur parla tout aussi simplement de la raison pour laquelle il avait quitté la grand-route pour partir en quête du chirurgien mentionné par les journaux. Cela n’avait rien à voir avec un quelconque désir de se fouler la cheville ou de souffrir quelque autre blessure au profit du praticien en question, ni (comme Mr Heywood en émit la supposition) de former une association avec celui-ci. Il désirait seulement voir un médecin s’établir à Sanditon et l’annonce qu’il avait lue lui avait donné l’espoir d’en rencontrer un à Willingden. Mr Parker était convaincu qu’avoir un homme de l’art à portée de main représenterait un avantage substantiel qui ne pourrait que favoriser l’essor et la prospérité de son village en y attirant un prodigieux afflux de visiteurs ; c’était la seule chose manquante. Mr Parker avait de fortes raisons de penser que, l’année précédente, une famille au moins avait renoncé à essayer Sanditon précisément à cause de cela, et qu’il y en avait probablement beaucoup d’autres. Il aurait tant voulu faire venir ses propres sœurs à Sanditon pour l’été, mais elles étaient malheureusement invalides et l’on ne pouvait s’attendre à ce qu’elles se hasardent dans un endroit où elles ne pourraient compter sur une assistance médicale immédiate en cas de besoin. Dans l’ensemble, Mr Parker était un affable père de famille, aimant beaucoup sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs. Il avait plutôt bon cœur, était assez ouvert d’esprit, bien élevé, facile à contenter, porté à l’optimisme, avec plus d’imagination que 23


de jugement. Quant à Mrs Parker, c’était une dame au caractère égal et doux, une parfaite épouse pour un homme aux opinions tranchées, mais totalement inapte lorsqu’il s’agissait d’aider son mari à tempérer ses décisions par la raison et la mesure qui lui faisaient parfois défaut. Elle attendait qu’il la guide entièrement et ainsi, qu’il soit question de risquer sa fortune ou de se fouler une cheville, elle se montrait toujours absolument incapable d’agir. Sanditon était pour Mr Parker comme une seconde épouse et quatre enfants supplémentaires, une préoccupation qui ne lui était pas moins chère et l’intéressait certainement beaucoup plus. Il pouvait en parler durant des heures et, en vérité, il y avait de quoi dire : c’était non seulement sa terre natale, sa demeure et son bien, mais également sa mine d’or, sa loterie, l’objet de toutes ses spéculations et sa marotte, un sujet d’occupation, d’espoir et la base sur laquelle il comptait bâtir son avenir. Rien d’étonnant à ce qu’il fût extrêmement désireux d’y attirer ses bons amis de Willingden, et il insista avec autant de chaleur que de gratitude désintéressée. Plus que tout, il eût aimé obtenir la promesse d’une visite et persuader autant de membres de la famille que sa demeure pourrait en accueillir de le rejoindre dès que possible à Sanditon. Malgré la santé éclatante dont semblait jouir toute la maisonnée, il faisait miroiter à chacun d’immenses bénéfices d’un séjour à la mer. Il avait la conviction absolue qu’aucun individu, absolument aucun (en dépit d’apparences 24


attribuables à un exercice régulier et au maintien d’une bonne humeur constante) ne pouvait véritablement se prétendre en bonne santé s’il ne passait au moins six semaines par an au bord de la mer. La conjonction de l’air marin et de la baignade était une panacée ; chacun de ces deux principes était capable d’agir sur les maux d’estomac, des poumons et du sang. Ils étaient à la fois antispasmodiques, antipulmonaires, antiseptiques, antihépatiques et antirhumatismaux. En bord de mer, nul ne pouvait prendre froid, perdre l’appétit, se sentir morose ni manquer de forces. L’air marin était curatif, dulcifiant, relaxant, fortifiant et revigorant – apparemment en fonction des besoins. Si la brise n’avait pas d’effet, alors les bains de mer seraient le remède certain, et lorsque la baignade était déconseillée, l’air marin était à l’évidence conçu par la nature pour apporter le correctif désiré. Malgré toute son éloquence, Mr Parker ne put remporter la victoire. Mr et Mrs Heywood ne quittaient jamais leur foyer. Comme ils s’étaient mariés jeunes, et avaient, de ce fait, une nombreuse famille, leurs déplacements se restreignaient depuis de longues années à un très petit cercle. Ils avaient des habitudes de personnes plus vieilles que leur âge. À l’exception de deux voyages à Londres par an, afin de percevoir ses dividendes, Mr Heywood n’allait jamais plus loin que ne pouvaient le porter ses pieds ou son vieux cheval fourbu. Quant à son épouse, ses aventures se limitaient à quelques visites occasionnelles à ses voisins, dans une voiture datant 25


de ses noces, que l’on avait fait regarnir lorsque leur fils aîné avait atteint sa majorité, dix ans auparavant. Ils avaient pourtant une jolie propriété qui, si leur famille avait été de proportions plus modestes, leur aurait rapporté suffisamment pour pouvoir s’accorder quelques raffinements en accord avec leur position sociale. Ils auraient même pu s’offrir un nouvel équipage et faire réparer leur chemin, se rendre de temps à autre à Tunbridge Wells afin de prendre les eaux durant un mois, pour combattre la goutte, ou séjourner l’hiver à Bath. Mais les obligations liées à l’entretien, l’éducation et l’habillement de quatorze enfants exigeaient un mode de vie raisonnable et organisé, et les condamnaient à demeurer en bonne santé et fixés à Willingden. Ce que les précautions leur avaient d’abord imposé, l’habitude le rendait à présent agréable. Ils ne quittaient donc jamais leur foyer, s’en satisfaisaient très bien et n’hésitaient pas à le dire. Cependant, loin de vouloir que leurs enfants fassent de même, ils étaient ravis de les encourager à voir le monde autant que possible. Ils restaient chez eux afin que leurs enfants puissent en sortir ; tout en faisant de leur mieux pour rendre leur demeure confortable, ils appréciaient toutes les occasions susceptibles de permettre à leurs fils et filles de nouer des relations utiles et respectables. Aussi, lorsque Mr et Mrs Parker cessèrent de solliciter une visite familiale pour borner leurs ambitions à n’emmener qu’une des demoiselles Heywood, les parents ne firent-ils aucune difficulté. 26


Tout le monde y consentit avec plaisir. Les Parker avaient décidé d’inviter Charlotte, l’aînée des filles de la maison, une charmante jeune femme de vingt-deux ans qui s’était montrée particulièrement prévenante durant leur séjour ; c’était elle qui s’était le plus occupée d’eux et qu’ils connaissaient le mieux. Charlotte, qui était en pleine santé, les accompagnerait donc à Sanditon pour se baigner et se porter mieux encore, si la chose était possible. Entourée de la gratitude de ses hôtes, elle pourrait profiter de tous les plaisirs que la mer avait à offrir et faire l’emplette d’ombrelles, de gants et de broches pour elle-même et ses sœurs à la petite librairie que Mr Parker était très désireux de soutenir. La seule promesse que Mr Heywood se laissa extorquer fut celle d’envoyer à Sanditon toutes les personnes qui lui demanderaient conseil et que rien ni personne ne pourrait le persuader (pour autant qu’il soit possible de prévoir l’avenir) de dépenser ne serait-ce que cinq shillings à Brinshore.


Chapitre 3

C

haque localité se doit d’avoir sa grande dame. À Sanditon, cette grande dame était lady Denham. Durant le trajet de Willingden à la côte, Mr Parker en brossa pour Charlotte un portrait beaucoup plus caractérisé qu’auparavant. Il en avait souvent parlé à Willingden, car elle était sa partenaire en spéculation, si bien qu’il n’était guère possible d’évoquer Sanditon sans que le nom de lady Denham n’apparaisse dans la conversation. Certains détails étaient déjà connus : c’était une vieille dame très riche, qui avait enterré deux époux, qui savait la valeur de l’argent, était très estimée et avait recueilli une cousine pauvre qui vivait avec elle. Afin de dissiper l’ennui de l’ascension d’une longue côte ou d’une portion de route difficile, il évoqua plus précisément son histoire et sa mentalité afin que la jeune visiteuse apprenne à connaître un peu mieux la personne qu’elle devait s’attendre à fréquenter quotidiennement. Lady Denham avait d’abord été une demoiselle Brereton, née riche, mais sans beaucoup d’éducation. Son premier mari, un certain Mr Hollis, possédait des biens considérables, dont une bonne partie de la 29


paroisse de Sanditon, avec un manoir et une belle maison de maître. Il était déjà âgé quand elle l’avait épousé, alors qu’elle avait elle-même une trentaine d’années. Quarante années après, les raisons qui l’avaient incitée à contracter cette union étaient difficiles à appréhender, mais elle avait si bien pris soin de Mr Hollis qu’il lui avait légué l’intégralité de ses biens, sans aucune réserve. Après quelques années de veuvage, elle s’était laissé persuader de se remarier. Si feu sir Harry Denham, de Denham Park, au voisinage de Sanditon, réussit à la convaincre de venir s’installer sur son propre domaine, il ne parvint pas à mener à bien le projet que lui prêtaient certains d’enrichir sa famille de manière permanente. Sa nouvelle épouse était bien trop avisée pour se dessaisir de la gestion de sa fortune et quand, après le décès de sir Harry, elle avait réintégré sa demeure de Sanditon, on racontait qu’elle s’était vantée auprès d’une amie que si la famille Denham ne lui avait rien apporté, à part son titre, elle n’avait pas payé pour l’avoir. C’était pour ce titre, supposait-on, qu’elle s’était mariée ; Mr Parker reconnaissait qu’elle paraissait y accorder tant d’importance, à présent, que cela pouvait sembler une explication naturelle à sa conduite. — Elle peut parfois, commenta-t-il, faire montre d’un peu d’orgueil, mais elle n’est jamais blessante. Toutefois, il arrive que son amour de l’argent la pousse à aller un peu loin, mais c’est une bonne personne, une excellente personne, et une voisine très obligeante et cordiale, digne d’estime, d’un caractère enjoué 30


et indépendant. Ses défauts sont certainement imputables à son manque d’éducation. Elle est pleine d’un bon sens naturel, mais assez peu cultivée. Pour une femme de soixante-dix ans, son esprit est très actif, et elle est vigoureuse et en parfaite santé. Elle s’est lancée dans les améliorations de Sanditon avec une énergie véritablement admirable. Elle fait parfois preuve d’un peu de mesquinerie, cependant. Elle a du mal à envisager l’avenir comme j’aimerais qu’elle le fasse, et peut s’alarmer d’une dépense insignifiante sans percevoir le bénéfice que celle-ci pourra lui rapporter dans un an ou deux. Nous voyons les choses différemment, voilà tout. De temps à autre, nos opinions divergent, Miss Heywood, mais il faut toujours faire preuve de discernement lorsque l’on écoute ceux qui parlent d’eux-mêmes, comme vous le savez. Quand vous nous verrez ensemble, vous pourrez juger par vous-même. Lady Denham était véritablement une grande dame très au-dessus des préoccupations du commun des mortels. Elle avait plusieurs milliers de livres de rente par an à léguer et était courtisée par trois clans opposés : les membres de sa propre famille, qui pouvaient très raisonnablement aspirer à se répartir les trente mille livres qu’elle avait eu à l’origine ; les héritiers légitimes de Mr Hollis, qui espéraient sans doute que sa veuve aurait le bon goût de manifester un peu plus de justice et d’équité à leur égard que leur défunt parent ; et enfin, ces membres de la famille Denham pour lesquels son second mari avait 31


escompté faire une si bonne affaire. Ces trois factions, ou certaines branches d’entre elles, l’assaillaient régulièrement et avec beaucoup de persévérance. Parmi ces assiégeants, Mr Parker n’hésitait pas à dire que les parents de Mr Hollis étaient les moins bien en cour et que ceux de sir Harry Denham étaient sûrement les mieux placés. Les premiers, croyait-il, s’étaient causé un tort irrémédiable en exprimant leur ressentiment de manière bruyante et fort peu judicieuse à la mort de Mr Hollis. Les seconds avaient l’avantage de lui rappeler une union qui avait eu du prix à ses yeux, d’être connus d’elle depuis l’enfance et d’être toujours dans le voisinage pour préserver leurs intérêts en lui montrant des égards. Sir Edward, l’actuel baronnet et neveu de sir Harry, résidait à Denham Park et Mr Parker n’avait aucun doute sur le fait que lui et sa sœur, Miss Denham, qui vivait avec lui, seraient parmi les premiers bénéficiaires du testament de la vieille dame. Il l’espérait même sincèrement. Miss Denham touchait une modeste pension et, pour un homme de son rang, son frère était pauvre. — C’est un très grand ami de Sanditon, déclara Mr Parker, et il aurait la main aussi libérale que le cœur, s’il en avait le pouvoir. Quel noble coadjuteur il ferait ! Pour autant, il fait ce qu’il peut. Il fait bâtir un petit cottage de très bon goût sur une friche que lady Denham lui a accordée, pour lequel je ne doute pas une seconde que nous aurons une multitude de postulants avant la fin de l’été. 32


Jusqu’à ces douze derniers mois, Mr Parker pensait que sir Edward n’avait aucun concurrent et qu’il était, de tous les courtisans, celui qui avait le plus de chances d’accéder à la meilleure partie de la succession. Mais il y avait à présent une nouvelle personne à prendre en compte, une jeune cousine que lady Denham s’était laissé convaincre d’accueillir auprès d’elle. Après avoir résisté à toutes les insistances et avoir longuement savouré les fréquentes défaites qu’elle avait infligées à ses proches dans leurs tentatives pour placer auprès d’elle telle ou telle demoiselle comme dame de compagnie à Sanditon House, elle avait, à l’automne précédent, ramené de Londres une Miss Brereton qui, par ses mérites, pouvait sans conteste rivaliser avec sir Edward afin d’assurer à sa famille et à elle-même cette part de l’héritage à laquelle elles pouvaient légitimement prétendre. Mr Parker parlait de cette Clara Brereton avec beaucoup de chaleur et l’introduction de cette nouvelle figure ajouta beaucoup à l’intérêt de ses histoires. Plus qu’amusée, Charlotte l’écouta avec plaisir décrire une personne charmante, aimable, douce, simple, sans prétention, pleine de jugement, qui, à l’évidence, gagnait peu à peu l’affection de sa protectrice grâce à ses qualités innées. La beauté, la gentillesse, la pauvreté et la dépendance n’influencent pas seulement l’imagination des hommes ; en dépit d’exceptions justifiées, une femme peut aussi se montrer sensible aux difficultés d’une autre. Mr Parker lui cita les circonstances dans lesquelles Clara avait 33


été accueillie à Sanditon comme un exemple assez parlant des contradictions de caractère qu’il voyait chez lady Denham, cette mixture de mesquinerie et de bonté, de bon sens et même de libéralité qui, selon lui, formait la base de son caractère. Après avoir évité Londres durant de nombreuses années, principalement pour échapper aux cousins importuns qui ne cessaient de lui écrire, de l’inviter et de la tourmenter de toutes sortes de manières, elle avait été obligée de s’y rendre à l’automne dernier, à l’époque de la Saint-Michel, avec la certitude de devoir y séjourner au moins une quinzaine de jours. Elle était descendue dans un hôtel, mais, connaissant la réputation de cherté de ce genre d’établissements, elle avait surveillé sa dépense avec autant de prudence que possible. Au bout de trois jours, elle avait demandé à voir sa note, afin de juger de la situation. Le montant en était si exorbitant qu’elle avait décidé de le quitter dans l’heure. Fort en colère, convaincue d’avoir été grossièrement abusée, elle se préparait donc à partir sans savoir où aller pour être mieux traitée, quand ses cousins, ses rusés et chanceux cousins qui semblaient toujours avoir un espion pour leur rapporter ses faits et gestes, se présentèrent à l’instant critique. Apprenant dans quel embarras elle se trouvait, ils la persuadèrent d’accepter pour le reste de son séjour le modeste confort de leur humble demeure, dans l’un des quartiers les moins distingués de Londres. Elle fut enchantée de l’accueil qu’elle reçut ainsi que de l’hospitalité et des attentions de toute la famille. 34


Ses bons cousins Brereton lui parurent de dignes et méritantes personnes et, ayant pu découvrir par elle-même la minceur de leurs revenus et leurs soucis pécuniaires, elle se sentit poussée à convier l’une de leurs filles à passer l’hiver auprès d’elle. Au début, l’invitation devait se limiter à six mois, au bout desquels une autre demoiselle viendrait probablement prendre la place de la première. En faisant son choix, cependant, lady Denham montra la meilleure partie de son caractère, car, laissant de côté les filles de la maison, elle jeta son dévolu sur Clara, une nièce plus démunie et plus à plaindre que n’importe qui d’autre, et qui, recueillie dans un foyer pauvre, faisait peser un poids supplémentaire sur toute cette famille déjà si accablée. Malgré ses qualités et dons naturels, elle se trouvait si bas sur l’échelle sociale qu’elle ne pouvait espérer s’élever au-delà de la situation de bonne d’enfants. Clara était donc revenue avec elle et, par son bon sens et tous ses mérites, semblait s’être assuré une position privilégiée dans l’affection de lady Denham. Les six mois étaient écoulés depuis longtemps et pas un mot n’avait été prononcé au sujet d’un échange. La jeune femme était aimée de tout le monde. L’influence de son caractère égal, de son tempérament doux et avenant, se faisait ressentir partout. Les préjugés qu’elle avait rencontrés à son arrivée s’étaient entièrement dissipés. On la jugeait digne de confiance ; elle était considérée comme une compagne idéale pour lady Denham, capable de la 35


guider et de la rendre plus humaine, de lui ouvrir l’esprit et de la conduire à plus de générosité. Elle était aussi aimable que belle et depuis qu’elle pouvait profiter des avantages de la brise marine de Sanditon, sa beauté n’en était que plus accomplie.

Sanditon - extrait