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Je vous avais déjà dit que, avant, ma vie était simple et que je n’avais aucun problème qu’un barman ne puisse m’aider à résoudre ? Eh bien, ça fait longtemps que je n’en ai pas vu, de barman. Je croyais vraiment avoir chassé le mal ultime de ma vie une bonne fois pour toutes et mériter des vacances que je comptais prendre. Mais non. Heureusement, j’ai une courte longueur d’avance dont je compte bien tirer parti. Car il est hors de question que je reste une proie facile. Cette fois, je serai le chasseur. Cette fois, je serai l’illusion.

« De la bit-lit de qualité : enjouée, pêchue, divertissante. » Écho Magazine

Action / Romance

Dans la même série :

Inédit Illustration de couverture : Anne-Claire Payet Photographie de couverture : © Shutterstock ISBN : 978-2-8112-1163-9

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Du même auteur, chez Milady : Maeve Regan : 1. Rage de dents 2. Dent pour dent 3. La Dent longue 4. À pleines dents 5. Sur les dents

Ce livre est également disponible au format numérique

www.milady.fr

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Marika Gallman

Sur les dents Maeve Regan – 5

Milady

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Milady est un label des éditions Bragelonne

© Bragelonne 2014 ISBN : 978-2-8112-1163-9 Bragelonne – Milady 60-62, rue d’Hauteville – 75010 Paris E-mail : info@milady.fr Site Internet : www.milady.fr

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Remerciements Que de chemin parcouru en trois petites années et quelques mois… Avant tout, merci à l’équipe Bragelonne/Milady. Stéphane, merci d’avoir cru en moi. Peu de jours s’écoulent sans que je me dise que je suis très chanceuse, et je n’en serais sûrement pas là si tu ne m’avais pas fait confiance. Alors merci, si jamais. Ou bien ? Alice, ô éditrice diabolique. J’aime nos combats de fourchette, j’aime râler quand tu me demandes des modifs et j’espère que nos joutes ont de beaux jours devant elles. Tout ce qui se passe dans le doc Word reste dans le doc Word, mais merci de m’avoir maltraitée (n’ayons pas peur des mots) tome après tome pour faire ressortir le meilleur et gommer les défauts (et les « suissismes », même si pffff…), et merci de l’avoir fait avec autant d’humour et de gentillesse. Merci à toutes les femmes et les hommes de l’ombre qui, une fois que je rends un texte, le transforment en livre. Des corrections à la fabrication et à la promo en passant par toutes les étapes dont j’ignore jusqu’au nom. Vous êtes une équipe extra, humaine et plus que sympathique professionnellement et personnellement. Un merci spécial à Anne-Claire Payet (qui pourrait coller un mollet sur un front et ça aurait toujours l’air naturel) pour les magnifiques couvertures des trois derniers tomes, ainsi qu’au Monde de Fleurine pour les deux premières. Merci à Leslie, la meilleure nounou de salons dont on peut rêver. J’aimerais qu’il y en ait tous les mois pour te voir 5

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plus souvent. Long live the Trout ! À César également, qui répond gentiment à mes questions stupides et perd même parfois quelques secondes à me dire qu’elles ne le sont pas. Merci de toujours être là et super réactif. Tu es un modèle de patience. Je ne sais pas comment tu fais, mais tu le fais vraiment bien. Marie, merci pour ta bonne humeur et ta gentillesse. Personne ne court après un TGV avec autant de grâce que toi. Mes écrits ayant déjà bien été charcutés avant d’arriver jusqu’à mon éditeur, un merci de taille revient à mon équipe choc de beta lectrices. Merci d’avoir toujours été là et terriblement réactives, même dans les périodes de deadline. Vous êtes en or. Merci pour vos remarques qui ont aidé à remanier le texte et à faire de l’histoire de Maeve ce qu’elle est aujourd’hui. Et merci de m’avoir autant fait rire. En gros, merci, merci, merci et merci. Tan… Que dire ? C’est marrant parce qu’il y aurait tellement de choses que je ne vois pas par quoi commencer. Tu es un peu comme moi, en plus, quand on te dit merci ou qu’on t’adresse un compliment, tu fais à moitié semblant de n’avoir pas entendu et tu changes de sujet. Alors voilà, ce sera écrit noir sur blanc : Maeve et moi te devons énormément. Ton soutien, tes post-its, ton humour, tout. Merci pour toutes les heures que tu as passées sur la petite dinde (elle aime ça !), merci d’avoir lu et relu chapitre après chapitre (j’espère que tu ne récites pas du Gallman en dormant), merci pour les suggestions, la traque aux répétitions, aux tics de langage, aux trucs pas clairs, aux faux raccords (comme les serpents qui apparaissent magiquement à des endroits où ils n’ont rien à faire), merci 6

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pour tous les post-its de couleurs différentes qui ont dû te prendre des heures, pour tes propositions et remarques, et pour quelques blagues graveleuses qui se sont retrouvées dans mon texte au final. Merci pour tout. Et Victor te fait un bisou sur le nez. Et merci à tous les amis qui m’ont entourée durant cette aventure. Vous vous reconnaîtrez. Votre soutien a souvent fait la différence. Merci à ma mère et mon beau-père, pour toute l’aide que vous m’avez apportée. Et à vous, qui tenez ce livre entre vos mains, pour avoir suivi Maeve. On se revoit plus tôt que vous le pensez.

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Chapitre premier

J’

adorais les boîtes de nuit ! Et la musique ! Quelle musique ! Victor serait ravi. J’en aurais mis ma main à couper. Il avait intérêt, en tout cas. Après tout, c’était une fête en son honneur. Ou plutôt, en l’honneur de son trépas définitif, même si ce n’était qu’un écran de fumée. Quoi de mieux que de la tenir dans le club vampires only qu’il haïssait le plus, avec le genre de musique qu’il détesterait à coup sûr ? C’était la raison pour laquelle j’avais organisé cette petite sauterie à l’Olympe et que les haut-parleurs diffusaient de la musique disco à plein tube. J’avais même demandé au DJ de passer autant de fois que possible Dancing Queen. J’étais persuadée que mon père apprécierait le geste. — N’oubliez pas que toutes les consommations sont offertes ! hurlai-je en slalomant entre des vampires tout en me trémoussant. Je n’avais fait que ça ces dernières heures, me trémousser. Offrir des verres, aussi. Répéter aux invités de s’amuser et de célébrer officiellement la disparition du roi. Alors que, tout au fond de moi, j’étais tendue comme un arc prêt à rompre avant d’avoir lâché sa première flèche. Car ce que tous les convives ignoraient, c’était que je m’attendais à voir débarquer mon père d’un instant à l’autre. 9

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Nous étions rentrés depuis peu du château et je n’avais pas perdu une minute. De toute manière, je savais que je n’en avais pas. J’ignorais ce que Victor manigançait au juste, mais trois jours me semblaient déjà un délai étrangement long pour venir me cueillir. Peut-être qu’il ne savait pas que j’avais compris et qu’il prenait son temps. Mais il attendait plus que certainement un moment d’inattention de ma part, et c’était précisément ce que je comptais lui offrir. Mais, cette fois-ci, ça ne se déroulerait pas comme il l’entendait. J’avais un plan. J’en avais même plusieurs. Il ne me prendrait plus par surprise. Un homme apparut en face de moi. Je m’arrêtai net, aussitôt imitée pendant quelques secondes par mon cœur. Ses yeux, si clairs qu’ils auraient pu être transparents, me fixaient sans ciller. Mes yeux. Sa peau olivâtre brillait sous la lumière des projecteurs, tandis que ses cheveux noirs étaient rehaussés de reflets dorés. — Agenouille-toi. Il m’obéit docilement, puis tendit le plateau qu’il tenait. J’attrapai un des shots de tequila qui étaient offerts et le descendis d’une traite avant de reposer le verre vide. — Je vous rappelle que vous pouvez tuer tous les Victor que vous voulez ! Ils sont là pour ça ! criai-je à l’assemblée avant de reporter le regard sur celui qui était en face de moi. Retourne amuser la foule, bouffon. C’était tellement jouissif de mal lui parler. Même si, avec le recul, c’était à moi que je manquais de respect. Ce qui était étrange, quand on y réfléchissait. — À vos ordres, ma reine. Bon sang, j’étais vraiment schizo. C’était drôle. 10

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Le double se releva et fit demi-tour, ce qui me permit d’observer mon travail dans toute sa splendeur. La copie était conforme, comme l’étaient les quelque cinquante autres Victor qui servaient les boissons ce soir-là. Le même visage et un corps qui, je l’espérais, était assez similaire à l’original, crûment exposés dans un pagne minimaliste et ressemblait plus à un lange qu’autre chose. À cela s’ajoutait encore une paire d’ailes dans le dos. Je n’avais pas lésiné pour énerver Victor. Il était réduit au rôle de fou du roi, ridiculisé, mis à disposition pour tous ceux qui voulaient le maltraiter comme il les avait maltraités des siècles durant. Pourtant, mon cœur ralentissait sensiblement dès que l’une des copies de mon père s’approchait de moi. Je me demandais chaque fois si c’était le bon, mais ce n’était jamais lui. J’avais créé ces illusions, j’étais consciente dans chacune d’entre elles, même si ce n’était qu’à un niveau très primaire. Je pouvais voir par leurs yeux si je le souhaitais, ce que j’évitais cependant de faire parce que cela exigeait trop de concentration. Toutefois, j’aurais tout de suite su qu’il s’agissait de lui s’il se présentait à moi. Mais l’appât était peut-être trop évident. Il devait l’avoir remarqué. Non, cela faisait plusieurs heures que nous étions arrivés. Victor savait. Il avait dû comprendre quel était mon but et, s’il était effectivement là ce soir, c’était sous la forme sous laquelle je le connaissais depuis des mois. Celle qu’il avait utilisée pour se cacher droit sous mon nez. Mon père n’aurait jamais trouvé amusant de m’observer à distance. Ça ne lui aurait pas donné satisfaction. Non. Il fallait qu’il prenne part, qu’il me manipule, qu’il me fasse m’attacher à lui. C’était quelqu’un de proche. De très proche. La liste des suspects était donc courte et désespérément déprimante. Surtout parce qu’elle ne comportait qu’un nom. 11

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— À quoi rime tout ça ? Je me retournai et découvris Trevor. Ma poitrine se contracta, et un sourire mourut sur mes lèvres. — Tout quoi ? répétai-je le plus naturellement du monde. Je levai un verre invisible à l’attention de vampires qui me dévisageaient afin d’éviter de regarder Trevor. Ils avaient l’air de se demander si j’avais toute ma tête. C’était assez amusant à constater, mais, depuis quelques heures, même si mes actions semblaient témoigner du contraire, je n’avais jamais autant eu l’impression de ne pas être folle. Ils me sourirent de manière crispée avant de murmurer entre eux. Je serais toujours une incomprise. Bande d’ingrats. La fête que j’avais organisée en un temps record était pourtant de toute beauté. Le cadre de l’Olympe était idyllique. Comment aurait-il pu ne pas l’être avec un nom pareil ? Pour ne pas pâlir en face de ses frères, le Paradis Perdu et l’Inferno, il était immense. Ses murs étaient d’un blanc si pur qu’il semblait briller et empêchait qu’on discerne l’endroit où ils se trouvaient réellement. C’était presque dangereux quand le club était vide. J’avais failli en manger un en arrivant. Mais c’était ce qui rendait l’endroit singulier. On avait l’impression de marcher sur des nuages, de voler, car on ne voyait pas non plus le sol. Tout était lumineux, céleste, cristallin. C’était un paradis, bien différent du Paradis Perdu, et si agréable. Enfin, la musique tranchait un peu avec l’ambiance. Je n’étais pas sûre que les dieux se seraient trémoussés sur Rasputin. — Maeve. La voix de Trevor me fit revenir à la réalité. J’avais dû manquer sa réponse, occupée que j’étais à essayer de 12

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l’ignorer en imaginant des dieux à la queue leu leu. Il fallait que j’arrête de faire ça. J’avais trop facilement tendance à me laisser distraire par n’importe quoi. Enfin, en dehors de mon père. Mais ce dernier n’était de loin pas mon seul problème. Sauf que c’était tellement plus facile de me dire que je réglerais les autres après. Oui, mais s’il n’y avait pas d’après ? Eh bien, ce sera réglé dans ce cas. Je revins à moi en me sentant bouger. Trevor avait la main posée sur mon épaule et venait de toute évidence de me faire pivoter afin que je le regarde. Mon Dieu, je lui avais tourné le dos. Je lui avais tourné le dos sans même m’en rendre compte. — Oui ? demandai-je pour combler un silence qui ne s’étendait qu’entre lui et moi. Tout autour de nous, Dancing Queen tourbillonnait et écorchait les oreilles des invités pour la millième fois de la soirée. Combien de temps avais-je ignoré Trevor ? — Je ne te reconnais pas. La manière dont il me regardait me brisa le cœur. On aurait dit qu’il se trouvait face à une inconnue. J’eus soudainement envie de me défendre, de tout lui expliquer, de lui assurer que je savais ce que je faisais et qu’il pouvait avoir confiance en moi. Sauf que c’était trop tôt. Si je ne parvenais pas à énerver assez Victor pour le faire sortir de son trou, il faudrait que je passe au plan B. D’ici là, je ne devais pas leur révéler que mon père était encore en vie. — C’est toujours moi, dis-je en haussant les épaules pour lui signifier que je ne comprenais pas ce dont il parlait. Cette bonne vieille Maeve. — Quelque chose a changé. 13

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— J’ai survécu, le roi est mort, vive le roi. C’est la fête. Amuse-toi. J’attrapai un shot sur le plateau d’un des Victor qui passait à côté de nous à cet instant et le tendis à Trevor, qui l’ignora complètement. — Ce n’est pas toi. Je baissai le menton et regardai le fond du verre avant d’en faire disparaître le contenu. Puis je l’envoyai à l’aveuglette derrière moi tandis que je me mordais l’intérieur de la bouche pour m’empêcher de dire quelque chose que je n’aurais pas dû. — Tu n’as jamais connu la vraie Maeve, rétorquai-je d’un ton détaché. Celle d’avant. Trevor secoua légèrement la tête. Le gris de ses yeux était incroyablement froid, comme si la lueur qui les habitait en temps normal, ce feu d’argent que je voyais toujours y brûler, s’était éteinte. Seules y rougeoyaient les braises de la déception. C’était encore plus douloureux que de se faire poignarder par une lame empoisonnée. Il n’avait pas besoin de le dire, c’était écrit sur son visage. Il aurait préféré ne pas rencontrer cette Maeve-là. Quelque part, cette expression était pire que tous les reproches qu’il aurait pu m’adresser et bien plus déprimante. Je n’avais jamais rien fait pour mériter son attention ou son estime. Peut-être s’en rendait-il enfin compte. Je ne lui laissai pas l’occasion de répondre quelque chose de poli et me détournai pour crier à la foule : — Alors ? Pourquoi est-ce qu’il y a encore autant de Victor dans les environs ? J’attrapai le serveur le plus proche de moi et lui plantai une lame en plein cœur. Son visage resta de marbre, et 14

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il s’évapora aussitôt. L’illusion de poussière n’atteignit jamais le sol. Seul le plateau le fit dans un grand fracas que la musique étouffa. Dans mon esprit, une petite lueur s’éteignit, comme si on venait de fermer une fenêtre microscopique. — Allez ! les encourageai-je en regardant les verres brisés à mes pieds. Faites-vous plaisir, ils sont là pour ça ! Je suis sûre que vous avez toujours rêvé de le faire ! Les invités n’avaient pas l’air très convaincus. Quelque part, c’était comme si, malgré sa mort, Victor leur faisait encore peur. Bon, bien sûr, il était bel et bien en vie, mais ils n’étaient pas censés le savoir. Le fait qu’ils en aient toujours la frousse n’arrangeait pas mes affaires et ne me mettait pas de très bonne humeur. Ça ferait jubiler Victor. J’avais besoin qu’ils détruisent son image, qu’ils le ridiculisent et se moquent de lui. J’avais besoin que mon père sente la colère lui ronger les tripes. Je repérai Cormack et Barney non loin et leur fis les gros yeux. Barney haussa les épaules. Cormack, lui, resta parfaitement immobile. Lorsque je fronçai les sourcils, ce dernier attrapa un des serveurs et le planta. Plusieurs vampires tout autour se regardèrent comme s’ils se demandaient où ils avaient atterri. Mais, finalement, certains se mirent à embrocher des copies du défunt monarque. Enfin. Ce n’était pas trop tôt. Je me retournai vers Trevor, qui secoua à nouveau la tête, une seule fois, et fit volte-face avant de s’en aller. Je comprenais sa position, pourtant j’aurais aimé qu’il comprenne la mienne, intuitivement. Au début de notre collaboration, il m’avait reproché de ne pas lui faire confiance. J’avais l’impression qu’il trahissait la mienne, 15

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à présent. Il aurait dû le savoir. Il croyait en moi. Le Trevor avec qui j’avais été enfermée dans le château croyait en moi, même lorsque ce n’était pas mon cas. Mais, bien sûr, le problème ne se situait pas à ce niveau. Je m’étais éloignée. J’avais érigé un mur. Tant de choses avaient changé en si peu de temps. J’avais dû prendre des décisions rapidement. Même si j’étais persuadée que c’étaient les bonnes, elles me pesaient bien plus qu’elles n’auraient dû. Pourtant j’avais imaginé que Trevor serait de mon côté du mur malgré tout. Sauf que c’était avant le retour de Lukas. Quelque part, on aurait dit que, depuis, il avait démissionné. Ou qu’il était sur le point de le faire. Je venais de recevoir son préavis. Je me ressaisis. Ce n’était pas le moment de penser à ça. Je fendis la foule tout en chantant I Will Survive à tue-tête et en poignardant des Victor. Au fond, même si mon père ne se montrait pas, c’était une soirée distrayante. Le plan B allait être plus difficile à mettre en place, mais au moins, je me serais bien amusée avant. Ça faisait bien trop longtemps que je n’avais plus pris de bon temps. Je m’arrêtai devant Cormack et Barney et commençai à exécuter ma plus belle chorégraphie disco. Barney ne semblait pas convaincu par mes talents de danseuse. Cormack, quant à lui, était toujours indéchiffrable. — Merci ! lui dis-je. Pour le Victor. Ça fait du bien, non ? Il haussa un sourcil pour toute réponse, et je levai les yeux au ciel avant d’attraper ses mains et d’essayer de le pousser à danser. Mais faire bouger Cormack était comme ruer dans une porte en béton pour l’ouvrir d’un coup d’épaule. Ce type était aussi rigide qu’un hétéro coincé en pleine gay pride. 16

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J’étais sur le point de secouer la tête et de le rabrouer gentiment lorsqu’une forme verte fit son apparition entre nous. Je fis un bond en arrière et levai les bras. — Message reçu ! fis-je avec un grand sourire. — Tout va bien, bébé ? Je me tournai vers Barney. Le voir sur son trente-et-un était étrange. Il était d’un chic d’enfer, si on aimait ce look. Il ne s’était pas vêtu ainsi depuis tellement longtemps. J’avais presque oublié qu’il n’était pas aussi sérieux qu’il laissait paraître ces derniers mois et que ce n’était plus un guerrier depuis de nombreux siècles, même s’il avait de beaux restes. En remarquant qu’il portait à nouveau du maquillage, je pris conscience qu’il s’était réellement apprêté pour une fête. Comme si Victor était réellement mort. Bon sang, comme je me réjouissais que ce soit le cas, et que les gens que j’aime puissent être à nouveau inconscients en toute tranquillité. Ils le méritaient. — Je ne me suis jamais sentie si bien ! répondis-je, pleine d’entrain, en recommençant quelques pas de danse. J’espérais qu’il allait se mettre à bouger avec moi, mais il resta lui aussi de marbre, une petite moue pincée sur le visage. C’était fou, quand même. Pourquoi avaient-ils tous un balai dans le derche, soudainement ? Lui plus que tout autre aurait dû se laisser prendre au jeu. — Tu peux m’expliquer tout ça ? demanda-t-il en faisant un geste ample qui incluait toute la boîte. Je n’avais averti personne de mon plan avant de les faire venir. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils avaient tous été surpris. — J’étais dans le coma après la mort de Victor. On n’a jamais eu l’occasion de célébrer la disparition du roi des 17

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ploucs. Je rattrape le temps perdu. Plus de Victor, plus de roi, plus de problème. J’ai pensé qu’une fête était une bonne manière de lui rendre l’hommage qu’il méritait, ajoutai-je d’un ton mutin, ce qui eut au moins le mérite de lui arracher un sourire. Tu devrais en profiter un peu ! Fais comme lui ! Je lui désignai Elliot qui, à quelques mètres, dansait sans se soucier des gens qui le dévisageaient. Enfin un qui comprenait. Barney secoua la tête, mais, heureusement, il semblait plus amusé qu’autre chose, à présent. — Vous avez vu Lala ? Barney haussa les épaules, et Cormack ne broncha pas, ce que je pris pour un deuxième non. Je n’avais pas croisé l’intéressé depuis que j’étais arrivée, et je commençais à me demander ce qu’il fabriquait. Je savais qu’il était venu, à la différence de certaines autres personnes. — Lukas n’est pas là ? lança Barney. Je secouai la tête comme si je m’en fichais. Comme si ce n’était pas moi qui n’avais pas voulu qu’il vienne. — Les absents ont toujours tort ! criai-je en faisant un tour sur moi-même en rythme. Puis je les laissai en plan et disparus un peu plus loin dans la salle. Elliot, au moins, semblait décidé à s’amuser. Nous dansâmes un moment sans échanger le moindre mot, récréant pendant quelques minutes la chorégraphie de Pulp Fiction, ce qui, sur du disco, était difficile à faire, et pas très gracieux. Mais nous étions morts de rire à la fin de l’exercice. — Tout se déroule comme tu veux ? demanda-t-il en posant une main sur mon épaule pendant qu’il reprenait son souffle. 18

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Il était impressionnant de constater qu’Elliot était un Sihr, avec tout le bagage que cela impliquait, et qu’il se fatiguait si vite en se trémoussant. Je l’avais vu courir en lançant des boules de feu, mais quelques pas de danse le faisaient transpirer. Peut-être le manque d’adrénaline. — Tu sais ce qu’on dit : pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Il remarqua sûrement que mon discours allait à l’encontre de mes pensées, car il me frotta le dos de manière réconfortante. Si le geste me remonta le moral, il ne me rassura pas pour autant. J’adressai un sourire à Elliot et repartis faire le tour des convives. Plusieurs d’entre eux étaient les survivants de notre expédition chez le roi de l’illusion. J’ignorais totalement qui étaient les autres. J’avais dit à Barney de lancer une invitation générale, ce qu’il avait fait en un rien de temps. J’essayais de mettre les vampires en confiance, de les aider à se détendre, à profiter du moment, mais on aurait cru que je n’étais pas la seule à attendre une visite surprise ce soir-là. Victor était censé être mort. À leurs yeux, il l’était. Se pouvait-il que, s’il venait à disparaître définitivement un jour, ils ne soient jamais rassurés pour autant ? Retrouveraient-ils un jour une certaine tranquillité d’esprit ? Peut-être que la destitution du roi n’était pas la meilleure solution. Peut-être qu’ils avaient besoin de quelqu’un qui les gouverne, en fin de compte, mais de quelqu’un qui soit juste et bon. Bonne chance pour trouver ça chez un vampire. Quelques heures plus tard, il ne restait que quelques Victor dans une boîte de nuit qui s’était considérablement vidée. L’heure des dieux était passée, et l’Olympe était d’un 19

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calme… olympien. Plus de mystère quant à la provenance de cette expression. On devait bien se faire chier au Paradis. J’étais assise sur un des poufs nuageux et aussi confortables que de la ouate quand je remarquai une silhouette au fond de la salle. Une ombre, là où tout n’était que lumière, à quelques mètres seulement de l’endroit où Elliot et Barney s’entretenaient. Les haut-parleurs diffusèrent pour la mille et unième fois Dancing Queen lorsque j’eus ma confirmation. Le Victor qui me fixait sans bouger n’était pas une de mes copies. Je n’étais pas capable de me voir à travers son regard. Je penchai sensiblement la tête sur le côté, il m’imita. Puis il me sourit et écarta les bras, comme s’il voulait que je détaille sa tenue. De la même manière qu’il l’avait fait la toute première fois qu’on s’était rencontrés, au Practice. Du moins la première fois qu’il me semblait l’avoir rencontré. Et, une chose était sûre, il pensait toujours que c’était too much. Car le Victor qui se trouvait en face de moi ne portait que le pagne dont j’avais affublé ses copies, ainsi qu’une petite paire d’ailes. Un angelot tout droit sorti de l’Enfer. Je me redressai imperceptiblement sur mon siège, et je vis qu’Elliot le remarqua. Victor également. Son sourire s’élargit. Puis il s’évapora, purement et simplement. Elliot fronça les sourcils, surpris. J’écarquillai les yeux à m’en faire mal et fis la première chose qui me passa par la tête avant de me lever. Je fis exploser toutes les copies restantes de Victor. Leur évaporation fut ponctuée des bruits des plateaux qu’ils tenaient une fraction de seconde auparavant lorsqu’ils tombèrent au sol, mais j’étais tellement concentrée sur l’original que je ne remarquai qu’à peine leur disparition dans la salle et dans mon esprit. 20

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— Quinn ? Je sursautai en remarquant que Cormack était planté juste à côté de moi. J’avais bondi sur mes jambes sans en avoir vraiment conscience, mais j’avais été incapable de faire un seul pas. J’étais trop accaparée par la disparition de Victor. — Quinn ? répéta Cormack tandis que je scrutais les moindres recoins de la pièce. Je repérai Lala, quelques mètres derrière lui, vers le bar, droit comme un piquet à côté de Finnley qui livrait sa plus belle imitation du mime Marceau. — Oui, Cormack ? Je tournai dans sa direction un visage aussi jovial que possible. — Tout va bien ? S’il était inquiet, sa voix n’en montrait rien. J’acquiesçai, dans un état second, avant de m’adresser aux derniers convives qui traînaient encore dans le coin. — La fête est terminée ! Ils semblèrent étrangement rassurés, et plusieurs se dirigèrent aussitôt vers la sortie. Je continuai à scruter la salle, mais le double créé par mon père avait disparu. Pas étonnant, le vrai n’était pas loin. Je me laissai tomber sur mon pouf et soupirai. Puis je relevai la tête vers Cormack, qui me dévisageait toujours sans ciller, avant de la tourner vers Lala, Finnley, puis Barney. Le message était passé. Victor savait que j’avais compris. Rien de surprenant là-dedans. Si ça n’avait pas été le cas, il m’aurait très certainement envoyé un signe, parce qu’il voulait encore s’amuser. Je ne le comprendrais jamais, mais je commençais à accepter que c’était un fait. 21

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Il était venu. Mais au lieu de m’attaquer et d’essayer de voler mes pouvoirs, il m’avait provoquée. Il s’était montré dans l’accoutrement stupide que je lui avais assigné, et son passage éclair était une déclaration de guerre. Il venait de couler mon porte-avions. Le con. — Rassemble les autres, lançai-je à Cormack. Nous rentrons. Il m’adressa un signe de chapeau et disparut. Je regardai la salle se vider de ses occupants tandis qu’une petite tête verte montait légèrement au niveau de mon menton, silencieuse et discrète comme si elle voulait me faire peur. Je ne dis rien, ne bougeai pas, trop occupée à observer la fumée qui constituait les nuages se dissiper lentement et suivre les derniers vampires qui sortaient de la pièce, s’accrochant à eux comme si elle craignait qu’on l’oublie sur place. Le dernier à partir fut Lalawethika. Il me dévisagea lorsqu’il passa à ma hauteur, et un fin sourire apparut sur son visage. Je répondis de la même manière et le regardai s’éloigner sans mot dire. La fraîcheur de la peau de Rosita me ramena à la réalité, et j’attrapai le reptile par le cou une fraction de seconde avant qu’il ne me morde. Je fus fière de moi. Je pourrais aller dire à Lukas que son enseignement avait porté ses fruits, et que mes réflexes étaient au top. Enfin, pour ça, il faudrait que j’aie envie de lui parler. — Dis voir, père sifflard, sermonnai-je Rosita, qu’est-ce que je t’ai déjà expliqué au sujet de me mordre ? Elle baissa légèrement la tête et je la relâchai aussitôt avant de tendre le bras pour l’inviter à monter sur moi. Elle ne se fit pas prier. 22

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— Ne t’inquiète pas, repris-je lorsqu’elle fut installée autour de mon cou. Il m’aura fallu un moment, mais j’ai compris. Je regardai les dernières volutes de fumée disparaître. Puis la musique s’arrêta. — Tout sera bientôt terminé, ajoutai-je avant de marquer une pause pour observer la salle vide. Tu entends, Victor ? Oh, je suis sûre que tu entends. On se revoit bientôt. Tu as ma parole. Je me levai et me dirigeai vers la sortie avant que les lumières ne s’éteignent également. Si Victor voulait jouer, j’allais jouer, et selon ses règles. J’allais devenir l’illusion.

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Chapitre 2

L

e bar était aussi bruyant que dans mes souvenirs. Je me rappelais si bien de la première fois où j’y avais mis les pieds, quelques mois plus tôt en compagnie de Trevor. Il n’avait pas changé. Il était vivant et rempli d’humains insouciants et joyeux qui ignoraient que des vampires franchissaient de temps à autre son seuil en quête de la meilleure indic sur le marché. C’était tout du moins les dires de Trevor. Je traversai rapidement la foule, slalomant entre les clients qui prenaient du bon temps. Nous étions vendredi, la nuit était plus qu’avancée, et il serait bientôt l’heure d’aller se coucher. Ils avaient parfaitement raison. Je me demandais si j’aurais à nouveau l’occasion de passer une soirée tranquille avec des amis un jour. Mais ce n’était pas au programme actuellement. J’avais d’autres chats à fouetter. Ou d’autres chattes, en l’occurrence. — Kate, saluai-je la femme que je trouvai au fond du bar. La magnifique indic de Trevor releva un regard intrigué dans ma direction avant de considérer l’homme avec lequel elle était en train de s’entretenir. Je les avais de toute évidence interrompus. J’en étais terriblement désolée. Ou pas. — Maeve ? — Il faut que je te parle. 24

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Elle s’appuya contre le dossier de sa chaise pour m’observer de manière nonchalante. La robe qu’elle portait aujourd’hui était dorée et soulignait sa silhouette parfaite tout en faisant ressortir son regard de bronze pénétrant, qui brillait des mêmes flammes que le tissu. Kate m’étudia de façon amusée et finit par pincer la bouche. — Je suis une femme très occupée. — Moi aussi, et pourtant je suis là. D’un signe de tête, elle ordonna à l’homme de dispa­ raître. Il lui obéit aussitôt, et je pris place, me demandant pendant un instant ce que j’avais interrompu au juste. Ce n’était pas un vampire. Soit il s’agissait d’un rendez-vous personnel, soit la clientèle de Kate était plus large que je le pensais. Nous nous étudiâmes mutuellement pendant plusieurs secondes, en silence. Nous nous jaugions. Rien d’étonnant là-dedans. Kate et moi n’étions pas vraiment ce que l’on pourrait appeler amies, mais nous n’étions pas des ennemies pour autant, même si, la dernière fois que j’étais venue, je lui avais proposé une rhinoplastie gratuite. Elle ne semblait pas m’en tenir rigueur. — Que me vaut le plaisir ? — J’ai besoin de quelque chose. — Je ne travaille que pour les habitués. — Je suis sûre que tu feras une exception. Je plaquai l’enveloppe que j’avais apportée sur la table et la fis glisser dans sa direction, et j’eus la satisfaction de voir les yeux de Kate pétiller d’intérêt. C’était amusant. On se traitait de manière dédaigneuse, mais je l’aimais 25

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bien, dans le fond, et elle imaginait certainement que je ferais une cliente très alléchante. — Après tout, pour devenir un habitué, il faut bien commencer quelque part. Elle fronça les sourcils et tourna légèrement la tête après avoir lu le papier que contenait l’enveloppe. Je dissimulai un sourire. — Je ne comprends pas. — Tout ce dont j’ai besoin est écrit là. — Je ne peux pas. Je la regardai sans ciller. Son ton n’était pas définitif. Elle était bien trop surprise pour se montrer ferme. — Ce n’est pas dans mes prestations, ajouta-t-elle. — Je suis sûre que tu feras une exception, lui assurai-je encore une fois. Je l’observai ensuite peser le pour et le contre pendant quelques instants. Je risquais de lui coûter quelques clients, mais j’en étais un nouveau très intéressant. Cela ferait pencher la balance du bon côté, aucun doute possible. — Le double de ton tarif habituel. Un fin sourire étira ses lèvres. — Le client est roi. Son choix de mots m’arracha également un sourire. — Pour quand ? — Ce soir. Elle laissa passer quelques secondes sans laisser paraître la moindre surprise, puis tendit la main vers moi. — Très bien. Je saisis sa main et la serrai. Kate était une vraie pro. Même s’il était très tard – ou tôt, selon le point de vue – et qu’elle avait probablement prévu d’aller se coucher sous 26

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peu, elle ferait ce que je lui demandais en lieu et place. Notre collaboration avait de beaux jours devant elle. — C’est un plaisir de faire affaire avec toi, dis-je juste avant de m’évaporer. Je serais bien restée pour voir la surprise se peindre sur son visage, mais je n’avais malheureusement encore pas trouvé comment me rendre invisible. J’étais sûre que j’en serais capable, en plus. Il faudrait que je fasse attention à ne pas devenir blasée, ou je finirais par ressembler à mon père. D’ailleurs, ce dernier pouvait-il se rendre invisible ? Ça expliquerait pas mal de choses. Mais j’en doutais. Il ne se cachait pas pour m’observer. Je réintégrai mon corps, ce qui me donna le tournis pendant une fraction de seconde. Je n’étais toujours pas habituée au fait de me dédoubler, et je n’aurais pas parié sur moi dans un match de ping-pong contre moi-même. Sur aucun des deux moi, à vrai dire. Victor avait encore une sacrée longueur d’avance sur ce terrain-là. J’avais réussi à créer une cinquantaine de doubles solides un jour plus tôt, mais c’était différent. Ces doubles n’étaient pas conscients, ils étaient fonctionnels. Ce n’étaient que des représentations charnelles, ils n’avaient aucune part de mon esprit en eux, juste des directives pour la soirée. Bien sûr, je les ressentais, mais je n’étais pas présente mentalement dans leurs corps. La véritable difficulté survenait lorsque mes pensées étaient scindées. Mes yeux se réacclimatèrent rapidement à leur environnement. Je n’avais pas bougé pendant le temps qu’avait duré ma visite à Kate, ou plutôt depuis le moment où j’avais demandé à Jean-Pierre de m’envoyer là-bas. Encore un avantage que Victor avait sur moi. Il donnait 27

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l’impression de pouvoir se matérialiser où bon lui semblait quand bon lui semblait. Comme quoi, mille cinq cents ans d’expérience changeaient quand même quelques petits trucs. Et j’étais cruellement fatiguée. Je n’avais dormi que quelques heures afin de pouvoir passer du temps avec la partie humaine de ma troupe, qui se levait aux aurores, au moment où nous autres allions nous coucher. — Tout va bien, Maeve ? Je tournai le visage vers Serena et lui souris chaleureusement. — Tu es dans la lune depuis un moment. Si tu savais, songeai-je. — J’étais perdue dans mes pensées, répondis-je en prenant une gorgée de café. Il était froid. C’était bien ma veine. Je n’étais pas partie plus de cinq minutes pourtant. Le monde était vraiment injuste. — Tu es souvent dans la lune, fit remarquer Julian de façon espiègle. On rêvait à un certain vampire ? Si tu savais ! — On va dire ça, concédai-je en hochant la tête. Elliot me considéra de manière étrange, et je lui fis les gros yeux. Julian croyait que j’avais Lukas ou Trevor à l’esprit. J’aurais préféré que son frère pense la même chose. — Où ça en est ? demanda Serena de but en blanc. Serena n’avait jamais été très discrète. Ni retenue. À côté de moi, Brianne ricana. — Oui tiens, où ça en est ? rebondit cette dernière en essayant de garder son sérieux. Je la fusillai du regard. Elle méritait une baffe bien sonore sur une de ses jolies petites joues rondes. Et une 28

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deuxième sur l’autre pour ne pas faire de jalouse. Elle savait très bien comment ça allait, j’en avais parlé avec elle. C’était même la seule avec qui je l’avais fait. J’avais légèrement évité de discuter avec les principaux intéressés depuis que nous étions rentrés du château. Trevor parce que j’ignorais quoi lui dire, et Lukas parce que je n’avais pas vraiment envie de lui parler. Pas encore. — Statu quo, répondis-je, mâchoires serrées, ce qui arracha un sourire contrit à Brianne. Trevor et moi ne parlions pas vraiment, mais nous étions ensemble. Enfin, je crois. Ce n’était pas vraiment clair. Bon Dieu, j’en étais presque à regretter l’adolescence, ou la préadolescence, cette période bénie où on allait demander à l’autre « Tu veux sortir avec moi ? » et où la réaction variait de « oui » à « non » en passant par différents stades de « hahaha » et de « dans tes rêves », même si les jeunes utilisaient probablement des expressions plus colorées aujourd’hui. La vie était tellement plus simple, à l’époque. Trevor avait dormi avec moi depuis que nous étions rentrés, mais je n’arrivais pas à me défaire de l’idée qu’il l’avait fait parce qu’il sentait que j’en avais besoin plus que par réelle envie. D’ailleurs, rien ne s’était passé. Pas même un baiser. C’était triste et déprimant. Il était loin d’être bête, il avait toujours su que j’avais encore des sentiments pour Lukas. Comme d’habitude, il attendait après moi pour prendre une décision qu’il accepterait, et il serait là pour moi. Je ne le méritais vraiment pas. Il me le prouvait quotidiennement. Je mordis dans un croissant, morose. — Que va-t-il se passer maintenant ? 29

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Je relevai le regard vers Serena, qui venait de me sortir de mes pensées, et plissai les yeux pour lui demander de préciser son propos. — Maintenant que ton père est mort, que tu es rentrée saine et sauve, et que toute cette histoire est terminée. — Oh, je… Je soupirai. Une grande majorité des survivants de l’armée avait quitté les lieux après le décès officiel de Victor. Après tout, ils n’avaient pas signé pour s’assurer que je me porte bien une fois l’acte accompli. Je ne pouvais pas trop leur en vouloir. Il restait peut-être une dizaine de vampires en plus du groupe de base qui, lui, avait décidé de me ramener. Maintenant que c’était fait, ils retourneraient probablement à leurs affaires respectives. — Nous allons tous reprendre nos vies là où nous les avions laissées. Je vis un sourire se dessiner sur les lèvres de Serena, et je lui coupai la parole avant qu’elle n’ait le temps de mentionner mes études. — Mais avant ça, je vous ai prévu des vacances, m’empressai-je d’ajouter. Plusieurs sourcils furent haussés à cette annonce. Seul Elliot resta de marbre. — Trois petites semaines au soleil, pour vous ressourcer, continuai-je. — Tu ne viens pas avec nous ? demanda Julian. — On vous rejoindra dès qu’on aura tout fini ici. Je regardai Elliot, qui avait répondu à ma place, et hésitai quant à ce que je devais lui dire. Mais Brianne m’enleva tout doute en parlant pour moi. — Tu ne viens pas non plus ? 30

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La déception était palpable dans son ton. — Bien sûr que si, la rassura-t-il avec douceur. Mais je vais rester pour aider Maeve dans les dernières choses à régler. Ça ne nous prendra pas longtemps, quelques jours tout au plus. Sur trois semaines, ce n’est rien. Je souris à Elliot et lui adressai un merci silencieux auquel il répondit par un hochement de tête. Il était bon de sentir que je n’étais pas seule. — Il faut que je m’occupe d’un de ces détails, d’ailleurs, annonçai-je en me levant. Tu peux m’envoyer Cormack dans la chambre de Benoxh, s’il te plaît ? En sortant de la cuisine, quelques instants plus tard, je pris la direction de l’étage et croisai Lala. Il me dévisagea étrangement avant de m’adresser un sourire énigmatique. Je lui en rendis un à peu près aussi bizarre et gravis les marches deux à deux avec la désagréable impression d’être observée. Puis j’arrivai devant la porte qui m’intéressait. J’hésitai une fraction de seconde, la main sur la poignée, puis me retournai. Le couloir était désert. J’ouvris après avoir poussé un long soupir. Je savais ce que j’allais y trouver. Mais cela ne facilitait pas les choses pour autant. Cara redressa la tête en m’entendant et tourna vers moi son visage timide, toujours à moitié caché derrière ses cheveux ternes. C’était étrange de la voir là, dans un manoir moderne, vêtue d’un jean et d’un top noir. Même ainsi, elle ne semblait pas à sa place, comme si, quoi qu’elle fasse, elle appartenait à un autre temps. Elle avait tenu à s’habiller comme moi, et je n’avais aucune raison de refuser. Après tout, elle m’avait habillée bien assez de fois pour que je lui retourne la faveur. — Cool ? demanda-t-elle. 31

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Elle ne parlait pas ma langue, mais elle comprenait toujours. — Il n’y a aucun problème, Cara, répondis-je en lui adressant un sourire chaleureux. Je ne m’attendais pas à te trouver ici, c’est tout. Je refermai la porte derrière moi et m’avançai de quelques pas. En fait, je ne sais pas pourquoi j’étais surprise de la trouver là. C’était l’endroit où elle avait passé le plus clair de son temps depuis que nous étions arrivées, comme s’il fallait qu’elle paie sa présence parmi nous en s’occupant de Benoxh. J’avais beau avoir essayé de lui expliquer que ce n’était pas le cas, elle n’avait rien voulu entendre. Et j’étais sûre qu’elle avait compris ce que je lui disais, même si elle n’avait pas saisi mes mots. Cara était bien trop gentille. J’étais vraiment heureuse qu’elle ne soit plus enfermée dans le château et forcée de travailler pour mon père. Il me faudrait juste trouver un moyen de lui faire comprendre qu’elle n’était pas à présent enfermée dans un manoir et forcée de travailler pour moi. Elle était libre. — Je ne m’habituerai jamais à le voir ainsi. Elle suivit mon regard et considéra à son tour Benoxh, à qui elle venait vraisemblablement de donner à manger. Ou d’essayer. Il était assis dans un fauteuil en cuir sombre qui faisait face à la fenêtre et observait le soleil qui montait. Enfin, il regardait droit devant lui. C’était tout ce qu’il avait fait depuis que je l’avais forcé à partager ses pouvoirs avec moi et que j’avais créé une surcharge de magie qui lui avait de toute évidence grillé le cerveau. Cela faisait plusieurs jours qu’il était là, sans bouger, sans parler. C’était à peine s’il 32

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respirait. Il était mortel à présent et, s’il ne se nourrissait pas, il ne survivrait pas très longtemps. — Tu peux nous laisser ? Cara acquiesça et fit une petite révérence – certainement par habitude – avant de disparaître sans un bruit. Seul le léger cliquetis de la porte m’annonça qu’elle était partie. Les vampires pouvaient être si silencieux, quand ils le voulaient. J’allai prendre place en face de Benoxh, sur la chaise que Cara avait occupée jusque là, observai mon ancien mentor et essayai d’ignorer la manière dont mon cœur se serra. Il semblait si pâle dans ce fauteuil, emmitouflé dans son manteau qui ressemblait plus que jamais à un linceul sombre. On aurait dit un fantôme dont le regard n’était hanté que par du vide. Je me penchai et attrapai le bol rempli d’une compote verdâtre qui se trouvait sur la table basse. Benoxh n’avait pas dû manger : il était encore plein à ras bord. Vu la couleur, il n’y aurait certainement pas touché non plus au mieux de sa forme. — Comment allez-vous, vieillard ? Benoxh ne cilla pas. Il ne cligna pas des yeux. Ne tourna pas la tête. Je ne vis même pas sa poitrine se soulever. Il devait bien respirer, pourtant. Je plongeai la cuillère dans la bouillie avant de l’appro­ cher de ses lèvres. — Il faut que vous mangiez. Comme il continuait à fixer résolument les jardins, j’essayai de tapoter la cuillère contre sa bouche pour le motiver. Sans succès. Je lui entrouvris la mâchoire de ma main libre. Il se laissa docilement faire. Il se laissait tout le temps faire depuis que nous étions rentrés. 33

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— Vous allez devoir m’aider, dis-je après avoir enfourné la compote. Mais je n’obtins pas plus de réactions, aussi me tordis-je le poignet pour tenter de faire glisser la purée dans sa bouche, puis de retirer la cuillère. Il ne broncha pas, et je dus refermer sa mâchoire avant que tout ne dégouline le long de son menton. — Vous ne voulez pas me faciliter la tâche, plaisantai-je. Ma voix se brisa au moment où j’essayai de rire, et je reposai la cuillère dans le bol avant de me laisser aller contre le dossier de la chaise. Puis je me massai l’arête du nez en tentant de museler le malaise qui s’emparait de moi. Non. C’était le vide au fond de ses yeux qui voulait m’engloutir. J’étais responsable de son état. Le fait qu’il m’avait forcé la main ne changeait rien à la culpabilité que je ressentais. Le tuer aurait été plus facile à avaler, plus humain. Là, je ne pouvais que le regarder s’éteindre à petit feu tout en étant incapable d’empêcher l’inéluctable. Ma seule consolation était qu’il ne semblait pas souffrir. Il fallait être conscient pour éprouver de la douleur, et Benoxh ne le serait plus jamais. — Je n’ai pas eu le choix. Je sais que je vous l’ai déjà dit, mais je ne pouvais rien faire d’autre. Et je suis désolée. Comme je ne supportais pas son silence, je me levai pour m’approcher de la fenêtre. L’aube avait fini de déchirer le ciel, et un bleu ambré rayonnait dans le lointain. — Mon plan a échoué, lançai-je alors que je lui tournais le dos. Enfin, à moitié. Donc je ne suis qu’à moitié surprise. Il s’est effectivement montré, vous savez. Mais mes essais pour l’énerver en le ridiculisant n’ont fait que l’amuser. Il est venu dans l’accoutrement grotesque dont j’avais affublé 34

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ses copies, puis il a disparu. Sans un mot. Et, pendant tout ce temps, il était là, dans la salle. C’est la partie la plus difficile à avaler. Savoir et ne rien pouvoir faire. De toute manière, c’était du 50/50, hier soir. Il aurait pu m’enlever, il a préféré la provocation. Au moins, maintenant, je sais ce que je dois faire. J’ignore ce qu’il attend, au juste, mais il m’a laissé le temps de piéger le manoir. Votre grimoire est plutôt pratique, dans son genre. C’est une plaie à lire, mais Jean-Pierre m’a bien aidée. Chaque pièce est prête. Lorsqu’il essayera de me cueillir, il se piégera tout seul. Le problème, maintenant, c’est de le forcer à montrer son vrai visage. Parce que je suis persuadée de savoir de qui il s’agit, mais je ne veux pas me tromper. Je ne peux pas. Il m’a déjà bernée par le passé, plus d’une fois. Toutes les intuitions du monde ne peuvent rien contre la réalité. Mon père est puissant, retors, et très, très doué. Trop. Si je n’ai pas le bon, le vrai Victor disparaîtra, et je n’aurai plus l’avantage. Enfin, je ne sais pas si je l’ai. Je crois. Mais j’aurai de l’aide. Ce sera un travail d’équipe. Dès que j’aurai ma confirmation, nous pourrions avoir cette confrontation. Et un seul de nous survivra. Comme la prophétie n’a jamais existé, les paris sont ouverts. Qu’est-ce que vous en pensez, vieillard ? Je me tournai vers lui. Il ne répondit rien, bien évidem­ ment, et j’ignorai sa léthargie pour continuer. — J’aimerais bien savoir ce que vous en pensez, vous savez. J’ai passé tellement de temps à croire en cette prophétie, à en avoir peur, puis à la dépasser, pour apprendre finalement qu’il n’y en avait pas. Rien ne dit que je vais survivre. Le seul point positif, c’est que je ne suis pas vouée à devenir mauvaise. Il faut voir les choses du bon côté, pas vrai ? 35

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Ce coup-ci, je parvins à rire, même si mon amusement fut de courte durée. Je retournai m’asseoir sur la chaise et préparai une autre cuillérée avant d’ouvrir une nouvelle fois la mâchoire de Benoxh pour y enfourner de la compote. Il avait avalé la bouchée précédente pendant que je lui parlais. — J’ai eu tellement envie de vous haïr. Tellement. J’ai essayé de tout mon cœur. La vérité, c’est que, malgré ce que vous m’avez fait, vous êtes plus un père pour moi que Victor l’a jamais été. C’est vous qui m’avez créée, après tout. Et je vous en veux terriblement pour ce que vous avez fait. Pourtant, je vous comprends, et je n’arrive pas… Je pris conscience que je fixai la cuillère dans sa bouche. — Je n’arrive pas… Je secouai légèrement la main pour dégager la compote. — Je n’y arrive pas ! m’énervai-je. Il faut que vous m’aidiez, vieux schnock ! Je ne peux pas vous forcer à manger ! Je ne peux pas vous forcer à rester en vie ! Je ne peux pas me forcer à vous détester ! Faites quelque chose ! J’envoyai le bol valser, de rage, en réalisant qu’il ne réagirait jamais. J’avais beau le supplier, ça n’y changerait rien. Même s’il était capable d’avaler de la purée, il ne reviendrait pas. Le bol s’écrasa au sol et son contenu se répandit sur le tapis. Mon cœur déborda. Je retirai la cuillère de la bouche de Benoxh, délicatement malgré ma colère, et la jetai elle aussi par terre avant de m’appuyer contre le dossier. — Vous m’aviez dit que je devrais faire un choix. « Un jour, tu devras décider entre l’amour et la raison », fis-je d’une grosse voix. Bon, d’accord, vous ne parlez pas 36

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comme ça, mais j’imite très mal Gandalf, et Saroumane, c’est encore pire. Son visage resta inexpressif. J’ignorais où était parti son esprit. J’avais cependant la certitude que c’était loin. Très loin. — Je devrai choisir entre l’amour et la raison, je le sais. Vous avez dû faire ce même choix, n’est-ce pas, vieillard ? Dans le château, lorsque j’ai trouvé le cœur… Vous avez choisi l’amour, et vous avez perdu la raison. Il semblait fixer directement le soleil, mais même la lumière vive ne lui faisait pas plisser les yeux. Il ne reviendrait jamais de l’endroit où il était parti. — Comment est-ce que je pourrais m’en sortir, moi, si vous avez échoué ? On frappa à la porte à cet instant. — Entre ! hurlai-je à Cormack. Ce dernier m’obéit et me dévisagea étrangement. Peut-être que le bol de purée étalé sur le tapis le mettait mal à l’aise. Si ce n’était pas ça, c’était le fait que mes yeux devaient être un peu trop brillants. — C’est un légume, et il refuse de manger les siens, lui dis-je en haussant les épaules. Cormack battit plusieurs fois des paupières, se deman­ dant très certainement si c’était une plaisanterie ou pas. Je ne précisai pas. De toute manière, ce n’était pas comme s’il allait se mettre à rire. Il ne l’avait jamais fait. J’étais sur le point d’ajouter quelque chose lorsque je remarquai qu’une ombre verte serpentait dans notre direction. Il était toujours étrange de ne pas voir Rosita sur les épaules de son maître. Étrange et dérangeant. J’étais 37

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sûre qu’elle essaierait de me mordre à la première occasion. C’était son passe-temps favori. Je la fusillai du regard lorsqu’elle arriva à ma hauteur et se redressa en faisant siffler sa langue. — Oh, toi aussi tu vas devoir décider entre l’amour et la raison, grognai-je à son attention. Tu me mords, tu finis en ceinture. Choisis bien. Elle siffla une nouvelle fois et redescendit au sol pour aller renifler les pieds de Benoxh. Bien. Peut-être qu’elle le mordrait. Le pire qui pourrait arriver serait de lui arracher une réaction. — Quinn ? Je me tournai vers Cormack et secouai la tête. — Oui, pardon. Je dois vous parler de quelque chose d’important. Est-ce que tu pourrais aller chercher Lukas et Trevor et les emmener dans la cellule de Connor d’ici quinze minutes ? J’ignorais pourquoi j’avais dit « cellule ». Mon imbécile de frère était logé dans une chambre tout confort. Il faudrait que je revoie ma définition de prisonnier. Cormack acquiesça mais ne bougea pas. Je compris rapidement qu’il attendait son serpent, qui semblait fasciné par les mollets de Benoxh. — Rosita. Elle tourna la tête dans ma direction avant de me snober royalement pour retourner étudier les chaussures de mon ancien mentor. Ce reptile aurait été en pleine crise d’adolescence que ça ne m’aurait pas surprise. Je fis la moue à l’attention de Cormack. 38

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— Elle peut rester avec nous, je l’amènerai en vous rejoignant. De force, s’il le faut, ajoutai-je lorsque je vis Cormack froncer les sourcils. Cela sembla le satisfaire. Il me salua du bout de son chapeau et fit demi-tour. — Qu’est-ce que je vais faire de vous, vieillard ? demandai-je à Benoxh lorsque nous fûmes à nouveau en tête à tête. Ou presque. Rosita s’était relevée et avait commencé son ascension sur mes genoux. Sa queue traînait dans la compote. C’était dégueulasse. Je ne pus m’empêcher de faire la moue. — Tu te nettoieras toute seule, la sermonnai-je avant de pester parce qu’elle m’en mettait sur le pantalon. T’es pas un serpent, t’es une vraie cochonne ! Mon insulte ne sembla pas la déranger le moins du monde. Elle reniflait à présent les doigts de Benoxh, qui reposaient sur ses genoux, si blancs sur le tissu noir. — Quoi qu’il en soit, repris-je à l’attention de Benoxh, j’ai un plan. Je pense savoir qui est Victor, et ce n’est qu’une question de temps avant que mon piège ne se referme sur lui. Il va perdre à son propre jeu. C’est plutôt marrant, non ? Il ne me manque qu’une confirmation, que j’aurai ce soir. Ensuite tout sera terminé. Je posai la main sur ses doigts fins. Ils étaient si froids qu’on aurait dit que la mort y avait déjà élu résidence et n’attendait qu’une annonce officielle pour se montrer. — Qu’est-ce que vous en pensez, vieillard ? Vous auriez été fier de moi ? Et l’incroyable se produisit. Il tourna la tête. Mais ce ne fut pas moi qu’il regarda. C’était cet imbécile de 39

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serpent qui était redescendu de mes genoux et trempait à moitié dans la compote, qu’elle lapait par petites doses. Peut-être l’avait-elle réellement mordu. Et peut-être qu’il y avait encore une lumière tout au bout du tunnel, en fin de compte. Benoxh était juste incapable de le traverser. — Allez, au pied père sifflard, dis-je en me levant. On a des choses à faire. Je me dirigeai vers la porte, talonnée par Rosita qui devait laisser une empreinte de purée sur son passage. Avant de refermer, je lançai un dernier regard à Benoxh. Il avait redressé la tête et fixait un point au loin. Il était parti.

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Sur les dents - extrait