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« Peu importe ce dont je rêve, peu importe ce que j’écris : c’est toujours un mensonge. » Dans un futur lointain, le Docteur, Rose et le capitaine Jack arrivent au beau milieu d’un monde où la fiction est prohibée. Même mentir et rêver sont désormais des crimes punis par la loi. Mais une chaîne de télévision clandestine appelle la population à l’insurrection… Le Docteur souhaite évidemment apporter son soutien à ce soulèvement, jusqu’au moment où, confronté au personnel d’un asile psychiatrique et à un dément hanté par des monstres imaginaires, il devra bien admettre que tout rêve peut s’avérer dangereux. Mais pas autant que la vérité elle-même…

Une nouvelle aventure fascinante du Docteur, de Rose et du capitaine Jack, interprétés par Christopher Eccleston, Billie Piper et John Barrowman dans la spectaculaire série télévisée de la BBC.

Inédit

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Pierre Pevel Portraits © BBC. Doctor Who et TARDIS sont des marques déposées de la BBC – Photographie de paysage : © Photodisc. Design de couverture : www.hen.uk.com

ISBN : 978-2-8112-0874-5

9 782811 208745


Doctor Who, chez Milady : Apollo 23 La Nuit des humains L’Armée oubliée L’Horloge nucléaire La Chasse au Mirage Le Dragon du roi À travers bois La Lune du chasseur Les Morts de l’ hiver Temps d’emprunt Les Voleurs de rêves Le Paradoxe perdu

www.milady.fr


Les Voleurs de rêves Steve Lyons Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Pierre Pevel

Milady


Milady est un label des éditions Bragelonne

Titre original : Doctor Who: The Stealers of Dreams Copyright © Steve Lyons 2005 Ce roman de Steve Lyons, originellement publié par BBC Books, une maison d’édition de Ebury Publishing, une compagnie de Random House Group, sous le titre de The Stealers of Dreams, est publié sous la licence de Woodlands Books Ltd. BBC, DOCTOR WHO et TARDIS (termes, logos et matériels) sont des marques déposées de la British Broadcasting Corporation et sont utilisés sous licence. DOCTOR WHO est une production BBC Wales, pour BBC One. Producteurs exécutifs : Russell T Davies, Julie Gardner et Mal Young Producteur : Phil Collinson © Bragelonne 2012, pour la présente édition Illustration de couverture : Henry Steadman © BBC 2005 ISBN : 978-2-8112-0874-5 Bragelonne – Milady 60-62, rue d’Hauteville – 75010 Paris E-mail : info@milady.fr Site Internet : www.milady.fr


Pour le Monday Night Group – Dave, John, Pete, Phil et Tracy – et pour ce qu’il a imaginé…


Remerciements D’abord, un grand merci à Neil Harding pour m’avoir rapporté l’anecdote d’un employeur convaincu que les adeptes du jeu de rôle étaient « déconnectés de la réalité ». Dans la pure tradition de Doctor Who, j’ai exagéré ce préjugé pour en faire la base de mon livre. Je remercie également Neil pour son aide technique habituelle, et Helen Raynor du bureau de production de Doctor Who pour m’avoir confié deux scénarios « top secret » afin que je puisse en apprendre davantage sur ce capitaine Jack. Bien sûr, ce livre ne serait pas ce qu’il est sans mon éditeur, Justin Richards. Je profite d’ailleurs de cette occasion pour remercier les personnes extraordinaires qui me laissent jouer dans l’univers du Docteur depuis treize ans. Je tiens tout particulièrement à exprimer ma reconnaissance à Peter Darvill-Evans pour avoir donné sa chance à un jeune auteur qui n’avait pas encore fait ses preuves.


I

l était revenu. Elle l’entendait, là, au pied du lit. Elle s’efforça de faire ce qu’on lui avait dit. Elle serra les dents, ferma les yeux et se mit à chantonner pour couvrir le bruissement. Elle se concentra, focalisa son attention sur la rumeur de la circulation nocturne, loin en bas. Cela fonctionna pendant un bref laps de temps. Son fredonnement avait un effet cathartique ; il lui donnait du courage. Jusqu’à ce qu’elle fût à bout de souffle. Elle se retrouva alors à frissonner dans les ténèbres, brûlante à l’extérieur mais glacée à l’intérieur, le visage enfoncé dans l’oreiller et les draps enroulés autour d’elle, comme si elle pouvait se cacher de lui. Comme s’il pouvait partir. Kimmi ne voulait pas être une vilaine fille. Mais le monstre était réel. Il était réel et il ne voulait pas la laisser en paix. — Une imagination excessive, avaient conclu les médecins de la Grande Maison blanche. 9


Doctor Who — Tu as quinze ans, avait sangloté sa mère en tirant sur ses cheveux ébouriffés. Tu dois arrêter de vivre dans ce… monde imaginaire. Tu ne vois pas que c’est dangereux ? Il faut que tu grandisses. Tu ne pourrais pas… tu ne pourrais pas être comme les autres gamins ? Tu ne pourrais pas être normale ? Kimmi détestait voir sa mère dans cet état. C’était à cause de ça qu’elle avait cessé de se confier à elle. À cause de ça, et à cause de ce qui s’était passé à l’école deux ans plus tôt. C’était moins d’une semaine après son arrivée. Son professeur avait saisi sa tablette de données sur son bureau, avait vu le dossier ouvert et s’était étranglé d’indignation. Kimmi n’y avait pas vraiment prêté attention jusqu’alors ; elle rêvassait, sans se préoccuper de ce que ses mains faisaient. Ses gribouillages n’avaient jamais inquiété personne à l’école primaire. Elle ne comprenait pas pourquoi on en faisait soudain toute une histoire. Pourquoi ses camarades de classe lui adressaient des regards outrés, moqueurs ou compatissants. — J’aimerais que vous m’expliquiez, lui avait demandé son professeur d’une voix pleine de mépris, ce que ce dessin a à voir avec les systèmes de survie des premiers pionniers de l’espace. Ce qu’il a à voir avec quoi que ce soit d’existant. Une chose est sûre : je n’ai jamais vu une créature aussi grotesque dans la vraie vie. Et vous ? Et vous autres ? 10


Les Voleurs de rêves « Le produit d’un esprit malade », affirmait l’e-mail envoyé chez elle. Dans la Grande Maison blanche, ils avaient montré des formes à Kimmi sur un écran. Ils lui avaient ensuite demandé ce qu’elles représentaient, puis ils lui avaient expliqué qu’elle se trompait. Dans un premier temps, elle avait essayé de discuter, de leur parler du monstre, mais elle n’aimait pas le goût des pilules qu’on lui donnait, si bien qu’elle avait appris à ne plus les contredire. À admettre que les formes n’étaient que des formes et que le monstre n’existait pas. Par la suite, elle s’était tue. Jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à cet après-midi, quand Maman était rentrée plus tôt que prévu et l’avait prise sur le fait. Elle lui avait arraché sa tablette comme son professeur l’avait fait, et l’avait jetée à terre. Elle avait secoué Kimmi comme un prunier. Elle avait beaucoup pleuré. Kimmi avait pleuré elle aussi, avant d’être envoyée dans sa chambre sans dîner, et accablée de menaces hystériques. « C’est ce que tu veux ? Retourner là-bas ? C’est ça ? » Elle avait dormi un peu, puis s’était réveillée dans le noir. Avec le monstre. Elle guettait la moindre de ses manifestations, même si elle n’avait pas envie de l’entendre. Elle ne pouvait pas s’en empêcher. Tous ses sens étaient en alerte. 11


Doctor Who Plus rien. Elle crut pouvoir souffler. Mais peut-être que le monstre l’imitait et restait immobile et silencieux, pour mieux la tromper. Elle n’avait pas le choix. Il fallait qu’elle regarde. Elle leva timidement la tête, en murmurant une prière avant de se souvenir de ce que les médecins lui avaient dit au sujet des prières. Elle scruta longuement les ombres en s’efforçant d’y distinguer quelque chose. Elles bougeaient, remuaient, mais c’était sûrement à cause des lueurs que le mur-info de l’immeuble d’en face projetait entre les rideaux. Puis, à la faveur d’un éclat de lumière blanche, elle le vit. Elle aperçut sa silhouette noire et musculeuse, accroupie, un membre décharné passé nonchalamment autour du dossier de sa chaise. À moins qu’il ne s’agisse des vêtements dont elle s’était débarrassée avec colère ? La gorge sèche, elle était paralysée. Elle aurait voulu appeler, mais elle savait ce qui arriverait. Maman viendrait, elle allumerait la lumière et le monstre serait parti. Évidemment, elle se mettrait de nouveau en colère. Et si elle allumait la lumière elle-même ? Et si elle trouvait le courage de traverser le tapis jusqu’à l’interrupteur ? Et si le monstre bondissait sur elle par-derrière, toutes griffes dehors ? 12


Les Voleurs de rêves Ils seraient bien obligés d’admettre qu’elle ne mentait pas. Mais ce serait trop tard. Elle était une grande fille, désormais. C’était du moins ce que Maman disait. Assez grande pour raisonner. Si le monstre existait, pourquoi ne l’avait-il pas déjà tuée ? Les médecins lui avaient posé la question. Elle avait répondu que c’était peut-être parce qu’elle était restée aussi immobile que possible. Ils avaient échangé un regard, avant de secouer la tête. — Nous essayons de t’aider. Veux-tu vraiment avoir peur toute ta vie ? avaient-ils demandé. Et Kimmi décida, là, allongée dans l’obscurité et paralysée par la présence du monstre, qu’elle n’avait pas du tout envie de ça. Elle allait trouver la force de se lever et de marcher jusqu’à l’interrupteur. Elle l’activerait, et elle se retournerait pour regarder au pied du lit, là où se trouvait le monstre. Alors elle serait fixée, d’une manière ou d’une autre. Elle crut entendre un sifflement menaçant lorsqu’elle posa un pied par terre. Elle en déduisit que le monstre bandait ses muscles, prêt à fondre sur sa proie. Ce qui la figea, un pied dans le lit, un pied dehors. Elle percevait la respiration du monstre, mais peut-­ être s’agissait-il de la sienne qui résonnait à ses oreilles. Elle surprit un reflet dans son œil, mais peut-être 13


Doctor Who n’était-ce que le grand mur-info de dehors qui se reflétait sur le petit écran de sa chambre. Elle perçut un grognement, et cette fois elle fut sûre. Kimmi sauta hors du lit tandis que le monstre se jetait sur elle. Elle le sentit qui frôlait le tissu de sa chemise de nuit dans son dos, et retombait sur le matelas derrière elle. Il poussa un rugissement, et elle se précipita en hurlant vers l’interrupteur, priant de toutes ses forces pour l’atteindre à temps, et pour que la lumière fonctionne. Mais le monstre était déjà sur elle. Elle sentit son souffle chaud mêlé de salive sur sa nuque, et ses griffes s’enfonçant dans ses épaules et ses côtes. Sa queue épaisse s’enroula autour de ses jambes et la fit trébucher. Elle s’écroula sur le tapis, écrasée par le poids du monstre. Elle gémit, impuissante, donna des coups de pied et de poing. Elle parvint à repousser le monstre, à se retourner et, l’espace d’un instant, à croire qu’elle pouvait lui échapper. Mais le monstre se rua sur elle de toute sa masse. Il planta ses griffes dans ses épaules et la cloua au sol. Kimmi ne vit plus alors que sa gueule noire grande ouverte et ses trois rangées de dents. Et aussi les petites touffes de poils bleus qui ornaient sa lèvre inférieure. Exactement comme sur ses dessins.


Chapitre premier

L

es frites avaient été une erreur. Une erreur que Rose reprochait au Docteur. Lui, il était en connaissance de cause. Autres mondes, autres temps. Il aurait dû la prévenir, lui dire que ces frites n’étaient pas des frites de pommes de terre, mais des frites de Dieu sait quoi. Un légume du cru, un rien trop mou, un rien trop bleu, avec une texture huileuse et un arrière-goût poivré. En repoussant son assiette, un frisson familier parcourut tout son corps. Parfois, il n’en fallait pas davantage pour lui rappeler qu’elle était très loin de chez elle, et qu’elle respirait l’air du futur. L’air d’une autre planète. Une autre planète… Rose avait du mal à assimiler ce fait, comme si c’était trop demander à son cerveau d’un coup, comme s’il n’était capable de se concentrer que sur une chose à la fois. Et pour ne rien arranger, ce monde-là était si humain, si… ordinaire. Trottoirs saturés, jonchés de 15


Doctor Who papiers d’emballage, rues embouteillées. Les immeubles, quant à eux à quelques rares exceptions près, n’étaient que des tours en béton sans caractère, de simples boîtes destinées à contenir des êtres humains. Comme celles de son lotissement, bâties avant sa naissance, songea Rose. Quelle déception ! On aurait presque pu être à Londres, ou dans n’importe quelle grande ville américaine. Par la fenêtre couverte de traces de graisse près de leur table, elle observa une file de voitures immobilisées à un carrefour. Elle n’aurait pas été plus étonnée que ça de voir arriver un gros bus rouge. Observe les détails, se dit-elle. Comme la carte, pas plus épaisse qu’une feuille de carton et qui projetait pourtant des aromagrammes grandeur nature des plats proposés. Comme les propulseurs grâce auxquels les voitures flottaient au-dessus de la chaussée en balayant le gravier sous elles. Et comme les écrans de télé aussi plats que des affiches qui recouvraient apparemment la moindre surface disponible. C’était ce qu’elle avait remarqué en premier : les présentateurs des journaux télévisés dominaient toutes les façades des immeubles, des sous-titres défilaient sans cesse pour ne pas perdre une miette de leurs paroles malgré le bruit de la circulation. Rien que dans le café, il y avait deux écrans : un derrière Rose et un sur le mur 16


Les Voleurs de rêves d’en face. Le second n’arrêtait pas d’attirer son regard par-dessus l’épaule du capitaine Jack : « Mr Anton Ryland le Sixième du secteur QuatreQuatre-Kappa-Zéro a célébré aujourd’ hui une promotion bien méritée. Mr Ryland, qui a travaillé pour le Bureau d’analyses statistiques durant trente-sept ans, est désormais officier analyste supérieur, rang Bleu. Commentant sa rapide promotion, Mr Ryland a déclaré : “Cela me vaut une augmentation de 2,4 crédits par jour avant impôts, et ma place de parking”… » Le Docteur avait attaqué son assiette avec la même énergie que celle qu’il mettait à combattre les Autons, les Slitheens et autres menaces extraterrestres. Levant les yeux entre deux coups de fourchette, il suivit le regard de Rose et fit la grimace. — Ouais, je sais, dit-il. On a déjà vu plus crous­ tillant, comme nouvelles, pas vrai ? Vous ne finissez pas vos frites ? — Je ne serais pas contre un peu de calme, déclara nonchalamment Jack avant de mordre dans son hamburger – préparé avec la viande d’une créature extraterrestre à laquelle Rose ne voulait même pas penser. Ces frites avaient ouvert la voie à de redoutables interrogations. Jack ne connaissait pas le Docteur depuis aussi longtemps qu’elle, mais leur style de vie n’avait rien de nouveau pour lui. Né – disait-il – au 51e siècle, 17


Doctor Who il prétendait avoir passé sa vie sur les routes spatiales, et même avoir voyagé dans le temps. Bien sûr, il ne fallait pas croire tout ce que Jack racontait. — N’empêche, je n’aimerais pas vivre ici, poursuivit-il avec son accent américain. Ça doit être la planète la plus ennuyeuse de l’Univers ! — Euh… vous permettez ? intervint le Docteur. Je ne saisis pas bien le sens du mot « ennuyeux » dans ce contexte. Pour peu qu’on s’en donne la peine, il y a toujours quelque chose de nouveau et d’excitant à découvrir dans les autres mondes. — Vous savez quoi ? fit Rose. Je croyais qu’il n’y avait que dans les vieux films de science-fiction ringards que les gens portaient des combinaisons une pièce comme celles-ci. — Ouais, c’est sans doute pour cette raison que nous avons eu droit à quelques regards en biais, renchérit Jack. Nos vêtements. Le Docteur fronça les sourcils. — Les gens nous ont regardés bizarrement ? — Quelques-uns, en douce. Ils nous prennent sans doute pour des originaux. — Ça fait un bout de temps qu’on ne m’a pas traité d’original, s’étonna le Docteur. — Hé ! Il y a peut-être moyen de se faire un peu d’argent. Qu’est-ce que vous en dites, Rose ? On ouvre 18


Les Voleurs de rêves la première maison de couture de cette planète. Vous créez les vêtements et moi, je les fourgue. — Nous sommes dans le futur de Rose, rappela le Docteur à Jack. Je doute qu’elle puisse montrer à ces gens quoi que ce soit qu’ils n’aient déjà vu avant, à un moment ou à un autre de leur histoire. — Alors c’est ça, l’explication du look garagiste ? ironisa Rose. Un parti pris vestimentaire ? — Je m’intéresse plus au temps, dit le Docteur. Que j’ai d’ailleurs fait défiler jusqu’en… (Comme à son habitude, il jeta un coup d’œil à sa montre pour plaisanter – c’est du moins ainsi que Rose interprétait ce geste.) 2775. Mais ici, la technologie est restée au niveau du 27 e siècle. Début 27 e, même. Il renifla d’un air songeur. — Et ? intervint Jack. — Et, en général, ça veut dire qu’il y a un problème, commenta Rose, ravie d’afficher son expérience. Ça veut dire que quelqu’un ou quelque chose empêche le progrès, pas vrai, Docteur ? — Peut-être. Vous ne trouvez pas ça bizarre ? Ces gens ont fui la Terre, découvert le meilleur des mondes possible, tout ça pour se contenter de reproduire ce qu’ils ont abandonné ? (Il n’attendit pas la réponse à sa question.) À votre avis, cette ville existe depuis combien de temps ? Assez pour que la poussière s’incruste partout. 19


Doctor Who Assez pour craquer aux jointures. Mais qu’ont fait ces gens pour y remédier ? Il avait élevé la voix, comme s’il accusait personnel­ lement les clients des tables voisines. Rose se pencha en avant et parla doucement, espérant rétablir une certaine intimité. — N’empêche, ils construisent. On a vu des chantiers en venant ici. Souvenez-vous, ils utilisaient ces espèces de disques flottants comme échafaudages. — Sur des parkings et sur des places. (Le Docteur fit un geste dédaigneux de la main.) Et je suis sûr qu’il ne reste pas un brin d’herbe dans cette ville. — Il a raison, dit Jack. Ils rasent des gratte-ciel pour en construire de plus grands. Ils construisent toujours plus haut, au lieu de s’étendre. Selon le Tardis, cette planète est recouverte de jungle ; à quel point, déjà, Docteur ? — Plus de 90 % des terres émergées, mais nous n’avons vu aucun chantier à la périphérie de la ville, en arrivant. — Les colons ont certainement dégagé une zone après leur arrivée. — Mais ils ne l’ont pas augmentée depuis, poursuivit Rose. Ils se contentent de… de caser plus de gens sur le même espace. 20


Les Voleurs de rêves — Il est temps de découvrir deux ou trois choses élémentaires sur cette planète. Son nom, pour commencer. Le Docteur se retourna sur son siège et avisa une dame d’âge mûr qui libérait la table voisine. Elle venait de retirer une carte en plastique de ce qui ressemblait à un lecteur, et tâtonnait pour la remettre dans sa poche arrière, tout en se dirigeant vers la porte. — Vous allez pouvoir régler un petit différend entre nous, lui dit-il. Cette planète, comment s’appelle-t-elle ? Rose grimaça exagérément et se couvrit les yeux. Jack, lui, sourit largement. La femme se troubla. — Qu’est-ce que c’est ? Vous essayez de me piéger ? Elle regarda autour d’elle avec méfiance, inquiète à l’idée de découvrir une caméra cachée. Entre ses doigts, Rose remarqua les regards désap­ pro­bateurs et les hochements de tête consternés des autres clients. — Ceci est le Monde colonial 4378976.DeltaQuatre, répondit la femme. Je ne le connais sous aucun autre nom et j’affirme que j’ignore tout de ce que vous semblez suggérer. Bonne journée. Elle bouscula le Docteur et se rua dehors sans se retourner. 21


Doctor Who — Vous voyez ? triompha le Docteur. Quand on gratte un peu, on finit presque toujours par trouver quelque chose. Fantastique ! Il prit une poignée de frites dans l’assiette de Rose et se les fourra dans la bouche. Puis, remarquant l’air étonné de la jeune femme, il regarda autour de lui en grommelant. — Oh, qu’ils reluquent ! Nous sommes encore ce qu’il y a de plus intéressant ici, reprit le Seigneur du Temps. — Vous êtes complètement dingue, s’esclaffa Rose. — Excusez-moi, messieurs dames. J’ai bien peur de devoir vous demander de partir. Un homme était apparu près du Docteur. Il était petit, trapu, et la combinaison qu’il portait n’était pas grise, contrairement à la plupart des autres, mais blanche. Il penchait la tête sur le côté et les toisait de haut. — Votre tenue et votre comportement… indisposent les autres clients. — On dérange ? reprit le Docteur. Rose hésitait entre la colère et l’amusement. — On ne dérangeait personne. — Vous voulez dire que vous allez nous mettre à la porte parce qu’on est habillés un peu différemment ? demanda Jack. — Dis donc, c’est pas exactement le Ritz, ici. 22


Les Voleurs de rêves — Si vous partez maintenant, reprit l’homme vêtu de blanc en reniflant, je passerai peut-être sous silence les mensonges que vous avez formulés dans ces murs. — C’est bon, conclut le Docteur en bondissant sur ses pieds. Nous étions sur le départ, de toute façon. Et vous aviez raison au sujet des frites, Rose. Elles sont ignobles. Le responsable émit un raclement de gorge éloquent. — N’oubliez pas l’addition, monsieur. Le Docteur tapota les poches de sa veste en cuir élimée, avant d’échanger un regard penaud avec ses deux amis. Au même instant, la voix du présentateur du journal télévisé tonna d’un côté comme de l’autre : « Mrs Hélène Flangan est ce soir la femme la plus chanceuse du secteur Un-Bêta. D’ordinaire, quand cette institutrice de trente et un ans rentre chez elle au volant de sa berline familiale Mark 14.B à injection 1,5 g de sept ans d’ âge, le trajet dure en moyenne quarante-deux minutes et demie. Néanmoins, ce soir, il lui a fallu moitié moins de temps. Pourquoi ? Tous les feux de circulation sur sa route étaient au vert. Nous avons demandé à Mrs Flangan à quoi elle a consacré le temps gagné. Elle l’a passé à regarder la télévision. » Il y avait des écrans plats dans tous les halls des hôtels qu’ils visitèrent. Quand ils finirent par trouver une chambre – « Il m’en reste une au dernier étage, 23


Doctor Who avait marmonné un réceptionniste grincheux. La dame devra la partager avec vous. » –, un autre écran les y attendait et diffusait ses images dans le vide. Rose s’affala sur le lit et fit défiler les chaînes avec la télécommande, pour trouver des bulletins d’info, des bulletins d’info, des bulletins d’info… et quelque chose qui ressemblait à un film. Une demi-douzaine de personnes âgées d’une vingtaine d’années parlaient d’elles-mêmes. — Télé-réalité, dit le Docteur. Au café, il avait sorti son papier psychique et l’avait passé dans le lecteur de cartes de leur table. Bien sûr, cela n’avait pas fonctionné. Mais le gérant avait volontiers cru que cette « carte de crédit » était authentique. Il en avait recopié les informations imaginaires sur sa tablette, avant de regarder partir les indésirables. Le papier avait également fait merveille à la réception de l’hôtel. Rose avait rappelé au Docteur que, techni­ quement, c’était du vol, mais le Seigneur du Temps s’était contenté de hausser les épaules. — C’est la moindre des choses, vu que je vais proba­ blement sauver cette planète. Le réceptionniste avait glissé trois comprimés blancs dans un tube qu’il avait posé lourdement sur le comptoir, d’un air renfrogné. — Pour vous empêcher de rêver, avait-il expliqué. 24


Les Voleurs de rêves Le Docteur avait voulu refuser, mais le réceptionniste avait grommelé : — Libre à vous de les prendre ou pas, mais je suis tenu de vous les fournir. La chambre était exiguë, le tapis déchiré et le papier peint défraîchi. La salle de bains, quelque part sur le palier, était aussi à la disposition des six autres chambres. Rose aurait préféré dormir dans le Tardis, mais ils n’avaient aucune envie de crapahuter dans la jungle pour rejoindre leur vaisseau. Et surtout pas dans le noir. La nuit les avait surpris, les lumières omniprésentes des écrans de télé ayant trompé leur horloge interne. — De quoi ? questionna Jack. Vous avez dit que vous alliez sauver cette planète. Mais de quoi ? — De ses propres habitants, répondit le Docteur. Vous ne sentez pas cette odeur ? Des carburants fossiles. Ils brûlent des carburants fossiles. Pas encore en grande quantité. Mais si cette société régresse comme elle en a l’air… — Des carburants fossiles ? répéta Jack. Vous dites ça pour m’énerver ? — Malheureusement non. Ce n’est pas juste. Ce n’est pas ce qui avait été convenu. Lorsqu’elle a été capable de voyager dans l’espace, votre civilisation était censée avoir atteint la maturité et le niveau technologique suffisants pour ne pas répéter ses erreurs. Vous n’avez pas le droit de détruire une autre planète ! 25


Doctor Who Un long silence embarrassé s’ensuivit. Pour s’occuper, Rose zappa de nouveau, laissant s’échapper quelques bribes d’information. La voiture d’un homme avait calé dans son garage, ce qui l’avait retardé de dix minutes au travail. Un adolescent avait trouvé un billet dans la rue et l’avait rapporté au commissariat de police. Une femme avait accusé sa voisine de jouer de la musique prohibée, mais la jeune fille avait riposté avec une accusation bien plus grave : la plaignante s’imaginait des choses, ce qui leur avait valu, à l’une comme à l’autre, de subir un examen médical approfondi. — Mais qu’est-ce que c’est que cet endroit ? s’inter­ rogea Jack. On dirait que ces gens-là sont obsédés par les moindres détails de la vie des autres. — Il n’y a pas de mal à s’intéresser aux autres, marmonna le Docteur. Ce qui m’intrigue, c’est plutôt ce qu’on ne voit pas. — Il n’y a que des journaux et des documentaires, observa Rose. Il y a bien une trentaine de chaînes. J’aurais déjà dû tomber sur un soap ou autre chose, maintenant. — Une sitcom, dit le Docteur, ou une série policière, ou encore une de ces séries en milieu hospitalier qui semblent vous fasciner. — Non, attendez ! Une nouvelle image venait d’apparaître, celle d’un groupe d’hommes et de femmes en uniforme 26


Les Voleurs de rêves dans un décor spacieux et futuriste. Et c’était bel et bien un décor : Rose en était convaincue sans trop savoir pourquoi. Cela devait tenir à l’agencement ou à l’éclairage, aux angles de caméra, ou peut-être à l’assurance avec laquelle les personnes en uniforme articulaient leurs répliques. Sur l’écran, une sonnerie d’alarme retentit, et le plan changea pour montrer un bouclier stellaire à travers un portail incurvé. Deux vaisseaux arrivèrent, terrestres à en juger par leurs angles prononcés et leur couleur brune – même si Rose les trouva un peu trop plats pour faire vrai. — Donc, ils ont de la science-fiction, fit-elle remarquer. — C’est une reconstitution historique, décréta le Docteur. D’un regard cinglant, Rose effaça le sourire qui s’était affiché sur le visage de Jack. Sur l’écran, les uniformes avaient contacté les occupants d’un vaisseau brun et entamaient des marchandages. L’alarme s’était tue. On s’ennuie, songea Rose. — Vous avez compris ce qui se passe, pas vrai ? (Le Docteur prit la télécommande et zappa, accroupi devant l’écran comme s’il n’avait jamais rien vu d’aussi fascinant.) Infos, documentaire, infos, infos, émission de relooking, infos… Que du factuel. 27


Doctor Who — Pas de mensonge, dit Jack. — Pas de fiction. Rose n’arrivait pas à dormir. Ce n’était pas à cause du dépaysement : elle y était habituée désormais. Et, après avoir décliné la proposition de Jack de partager le lit à trois, Rose avait obtenu le privilège du lit. Mal installé entre les accoudoirs d’un canapé qui montrait des signes de faiblesse, Jack ronflait tandis que le Docteur réfléchissait, assis sur une chaise près de la fenêtre. Il semblait ne pas avoir bougé depuis des heures. De temps en temps, Rose le regardait, le menton posé sur ses avant-bras, les avant-bras appuyés sur le dossier de la chaise. Il y avait un écran de télé dehors. Elle pensait qu’il avait piqué du nez, avant de découvrir une lueur dans son regard en alerte. En bas, la circulation restait dense. Le bourdon­ nement des moteurs et le beuglement d’un coup de klaxon énervé semblaient irréels à soixante étages de distance. Rose repensait sans cesse aux paroles du Docteur. — OK, avait concédé Rose avec un haussement d’épaules, admettons qu’ils n’aiment pas la fiction. Est-ce si important que ça ? 28


Les Voleurs de rêves — Mais bien sûr que c’est important ! Bien sûr. La fiction, c’est le champ des possibles. Elle est faite d’espoir, de rêve et de peur. Qu’est-ce qui reste, si on enlève ça ? Un cheptel de bovins qui travaillent, mangent, dorment, regardent la télé et sont incapables d’envisager quoi que ce soit en dehors du cadre étriqué de leur petite routine. Il semblait presque personnellement insulté. — Pas étonnant que ce monde stagne, avait-il grogné. Si vous êtes incapable de concevoir quelque chose de plus ambitieux, de meilleur, comment pouvez-vous le créer ? — Alors que devons-nous faire ? avait demandé Jack avec une ironie voilée. On renverse le gouvernement et on impose des histoires du soir aux masses ? — Et pourquoi pas ? Ça ne vous dérange pas que les habitants de cette colonie – de cette colonie terrestre – ignorent tout des œuvres de Charles Dickens ? — Il est très branché, Dickens, glissa Rose à Jack en aparté. Des sirènes retentirent en chœur au loin. Une lumière bleue se réfléchit sur la fenêtre, étalant les couleurs de l’écran extérieur. En prêtant l’oreille, Rose parvint à distinguer des cris dans la circulation. Elle s’aperçut, étonnée, qu’elle s’était endormie. Elle se tourna vers le Docteur, mais la chaise était vide. Des bruits de pas se faisaient entendre dans le couloir. Quelqu’un courait.


À suivre...

Doctor Who : Les Voleurs de rêves - extrait  

Dans un futur lointain, le Docteur, Rose et le capitaine Jack arrivent au beau milieu d’un monde où la fiction est prohibée. Même mentir et...

Doctor Who : Les Voleurs de rêves - extrait  

Dans un futur lointain, le Docteur, Rose et le capitaine Jack arrivent au beau milieu d’un monde où la fiction est prohibée. Même mentir et...

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