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Maria écrit à sa mère depuis un sanatorium isolé. Elle relate dans ses lettres le quotidien morose qu’elle partage avec des aristocrates anglais au teint pâle et un mystérieux prince russe. La fillette dévoile à sa mère les intrigues et les secrets de l’hospice, et lui révèle la présence d’inquiétantes silhouettes qui émergent des flots en bord de mer. Elle raconte aussi l’arrivée d’un trio énigmatique : le couple Pond accompagné d’un médecin loufoque. Mais Maria se garde bien de dire à sa mère ce que tout le monde pense tout bas : les gens viennent là pour mourir.

les morts de l’hiver

« Les morts ne sont pas seuls. Il y a quelque chose dans la brume qui leur parle. »

les morts de l’hiver

Une nouvelle aventure fascinante du Docteur, d’Amy et de Rory, interprétés par Matt Smith, Karen Gillan et Arthur Darvill dans la spectaculaire série télévisée de la BBC. Inédit

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Rosalie Guillaume Portraits © BBC. Doctor Who et TARDIS sont des marques déposées de la BBC Design de couverture : Lee Binding © Woodlands Books Ltd, 2011

James Goss

James Goss

ISBN : 978-2-8112-0791-5

9 782811 207915

VU SUR

Une cure de santé vivement déconseillée


Doctor Who, chez Milady : Apollo 23 La Nuit des humains L’Armée oubliée L’Horloge nucléaire La Chasse au Mirage Le Dragon du roi À travers bois La Lune du chasseur Les Morts de l’ hiver Temps d’emprunt Les Voleurs de rêves Le Paradoxe perdu

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Les Morts de l’hiver James Goss Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Rosalie Guillaume

Milady


Milady est un label des éditions Bragelonne

Titre original : Doctor Who: Dead of Winter Copyright © James Goss 2011 Ce roman de James Goss, originellement publié par BBC Books, une maison d’édition de Ebury Publishing, une compagnie de Random House Group, sous le titre de Dead of Winter est publié sous la licence de Woodlands Books Ltd. BBC, DOCTOR WHO et TARDIS (termes, logos et matériels) sont des marques déposées de la British Broadcasting Corporation et sont utilisés sous licence. DOCTOR WHO est une production BBC Wales, pour BBC One. Producteurs exécutifs : Steven Moffat et Caroline Skinner © Bragelonne 2012, pour la présente édition Illustration de couverture : Lee Binding © Woodlands Books Ltd, 2011 ISBN : 978-2-8112-0791-5 Bragelonne – Milady 60-62, rue d’Hauteville – 75010 Paris E-mail : info@milady.fr Site Internet : www.milady.fr


À ma très chère Perdita Rien ne te remplacera jamais Johann


Ce qu’avait oublié Amy

L

e Tardis était en perdition, comme en témoignait l’inclinaison du sol à soixante degrés. Je le savais précisément, car le Docteur venait de le signaler. — Soixante degrés ! avait-il annoncé, comme s’il saluait un vieil ami. Amy, l’heure est grave. Je souris, puis je vis l’expression de mon mari. Agrippé à un fauteuil, Rory émettait une sorte de plainte du genre : « Oh mon Dieu, vous ne m’aviez pas dit que c’était un restau­rant de fruits de mer ! » Mon époux est de ceux qui ont un visage intéressant sous l’effet de l’angoisse. Depuis que nous voyageons à bord du Tardis, il a souvent eu l’occasion d’afficher pareille expression. — Détends-toi ! criai-je. Soixante degrés, ça s’est déjà vu, n’est-ce pas, Docteur ? — Oui, c’est déjà arrivé des centaines de fois, acquiesça le Docteur, tandis que les moteurs grondaient comme un train à vapeur qui déraille. Enfin, peut-être pas exactement soixante degrés. Et pas depuis un moment… Des petites flammes jaillirent de la console de commande. — Hum, soupira-t-il, les connexions temporelles sont en train de griller. Mais bon, que pouvions-nous espérer d’autre ? Soixante degrés, c’est du sérieux ! 7


Doctor Who — Exactement, marmonna Rory, juste assez fort pour être entendu malgré le vacarme de la machine temporelle sur le point d’exploser. En désespoir de cause, le Docteur s’enroula autour du pilier de cristal géant constituant le cœur du Tardis, dont le scintillement avait pris des teintes inquiétantes. Si le Tardis avait été une minette en train d’enterrer sa vie de jeune fille, j’aurais dit qu’il était à trente secondes de la crise de larmes. — Tenez bon, les gars ! (De la vapeur s’élevait autour des mains du Docteur.) Agrippez-vous à quelque chose ! hurla-t-il. Rory s’apprêtait à répondre « Mais je suis déjà accroché à… » quand nous eûmes soudain l’impression que le Tardis s’était transformé en montagne russe. La salle se mit à tournoyer comme une machine à laver, dans un déluge de plaques de cuivre, de livres et d’appareils extraterrestres. Puis le vaisseau s’arrêta. À l’envers. — Magnifique ! souffla le Docteur. Ce plafond est extra­ ordinaire. C’est vraiment cocasse qu’on ne puisse apprécier la beauté d’un plafond à sa juste valeur avant de se retrouver suspendu sept mètres au-dessus. J’étais accrochée de toutes mes forces à un des bidules de contrôle du Tardis, qui ressemblait à un vieux banjo. J’espérais qu’il ne s’agissait pas d’une pièce essentielle, car je la sentais déjà céder sous mon poids. — Pourquoi tout ça est-il en train d’arriver ? hurlai-je. — Ouais ! glapit Rory. Je m’aperçus soudain qu’il était très loin de moi, coincé dans l’escalier. Le Docteur nous regarda d’un air grave. — Je ne peux pas vraiment le savoir, pas pour l’instant. 8


Les Morts de l’hiver Il était toujours suspendu la tête en bas, telle une mante religieuse vêtue de tweed, accroché au pilier de cristal, qui affichait à présent une teinte rouge alarmante. — Ce que je peux vous dire, c’est que nous sommes toujours en chute libre et que le rotor temporel devient de plus en plus chaud. (Il me jeta un coup d’œil.) Désolé. Je ne pense pas que tu puisses atteindre la bobine de transfert de distorsion, n’est-ce pas, Pond ? (Il marqua une pause, puis répéta, plus fort.) La bobine de transfert de distorsion ! — Criez autant qu’il vous plaira. (Je le foudroyai du regard.) Je ne sais pas du tout de quoi vous parlez. — Hé ho, dit le Docteur, parvenant à hausser les épaules. Il y eut une autre explosion et le vaisseau fit une nouvelle embardée. Tout le monde connaît cette sensation épouvantable, en avion, lorsqu’on entre dans une zone de turbulences et qu’on prend soudain conscience d’être dans un mince tube de métal qui n’a vraiment rien à faire dans le ciel, à des kilomètres de la terre ferme. Eh bien, c’était exactement ça ! Je pouvais nous voir sur grand écran, virevoltant dans le vortex temporel comme des roulements à bille dans une canalisation. — Quelque chose de grave se déroule en ce moment, près de nous, dans le continuum espace-temps, cria le Docteur pour couvrir le bruit. Le Tardis est pire qu’une vieille commère. Il lui est impossible de résister à la tentation de ralentir quand il aperçoit un accident sur la voie d’à côté. Charmant ! — Je n’appelle pas ça « ralentir », vociféra Rory. — Je ne peux vous donner tort, dit le Docteur en passant une jambe autour d’un câble qui pendouillait. Mais, si on considère le bon côté des choses, cela nous explique pourquoi, quand nous atterrirons… — Nous serons dans le pétrin ! poursuivis-je en riant. 9


Doctor Who Malgré tout, je m’amusais bien. Le truc, avec le Docteur, c’est qu’on oublie toujours qu’il n’y a aucun filet de sécurité. Il me suffit de lire l’excitation dans ses yeux, de voir le sourire sur ses lèvres et sa façon, légèrement désespérée, de grimper à un pilier de cristal en train de fondre, pour que toutes mes inquiétudes s’évanouissent d’un coup. Oh, Docteur, pensais-je, je ne vous oublierai jamais. Ce qui devait s’avérer un tantinet ironique… Un réveil à l’ancienne se mit à sonner sur la console, son minuscule marteau en cuivre frappant obstinément une cloche miniature. — Qu’est-ce que c’est ? hurla Rory. — Un détecteur de proximité ! s’exclama joyeusement le Docteur, perdant finalement sa prise sur le pilier. Ce qui signifie… C’est alors que le Tardis s’écrasa sur la terre ferme.


Lettre de Maria

Saint-Christophe, 4 décembre 1783 Chère Mère,

O

h ! Je m’ennuie tellement, et j’ai si froid ! Maintenant que la saison estivale est terminée, il n’y a plus personne ici pour jouer avec moi. Je me sens beaucoup mieux maintenant, merci, alors, je vous en prie, envoyez quelqu’un me chercher ! J’ai tellement hâte de retourner à Paris. Papa me manque. Les chiots me manquent (cette semaine, j’ai décidé qu’ils devraient s’appeler Antoine et Cléopâtre. Ne serait-ce pas amusant ?). Et, bien entendu, vous me manquez plus que tout. Il me semble qu’il y a si longtemps que je ne vous ai vue ! Je parie que vous avez plusieurs nouvelles robes, plus belles les unes que les autres ! J’ai bien peur que les miennes commencent à montrer des signes de faiblesse. La blanchisseuse, ici, est encore pire qu’Éloïse dans ses mauvais jours. Alors, je vous en prie, dites-moi à quoi ressemblent vos dernières robes, et si, par hasard, nous avons de nouveaux chevaux ? L’institution du docteur Bloom est semblable à ce qu’elle était aux beaux jours, mais plus sombre et bien plus froide. Vous ne l’aimeriez pas, telle qu’elle est maintenant. Le soleil vous manquerait, car il pleut tout le temps. Il y a des courants 11


Doctor Who d’air partout, et les cheminées émettent tellement de fumée que les patients sont pris d’effroyables quintes de toux. Vous trouveriez les gens d’ici terriblement ennuyeux et complètement dépourvus de conversation. Le seul nouvel arrivant est un vieil et gros Anglais qui profère sans arrêt des jurons à l’égard du docteur Bloom et se plaint absolument de tout. Ce cher prince Boris s’est retiré dans ses appartements. Et les autres sont si silencieux… Je n’ai pas très envie de leur parler. Ce que je voulais dire, chère Mère, c’est que je n’aime pas leur parler. Bien entendu, ils sont tous très malades et il ne faut pas les déranger, sauf s’ils le demandent, je le sais, mais… ils sont différents, maintenant. Si vous avez un moment, je vous dirai de quelle façon. Si je le fais, j’aimerais que vous soyez courageuse. Vous pourriez trouver cela effrayant, mais je ne veux pas que vous ayez peur. Le docteur Bloom poursuit sa cure d’air marin pour les patients les plus mal en point. Vous vous souvenez de quelle manière cela se passait, en été ? Le cortège d’infirmières qui emmenait tout le monde, en fauteuil roulant, jusqu’à la plage et qui les laissait là ? Eh bien, c’est toujours pareil, même en hiver. Madame Bloom dit que le froid gèle ce qui est mauvais et le fait sortir des poumons, mais cela ne peut pas leur faire de bien, n’est-ce pas, de rester assis là, de l’aube au crépuscule ! La lumière est si rare et le brouillard si épais ! Ils ressemblent à des morts. Je ne peux pas m’empêcher de le penser, même si je sais que vous m’avez dit de ne pas les appeler ainsi. Des morts assis sur la plage, qui attendent. Mais ce n’est pas cela qui me fait peur, Mère. Parfois, je vais les rejoindre sur la plage, pour leur tenir compagnie. Toutefois, les morts ne sont pas seuls. Il y a quelque chose dans la brume, et cette chose leur parle. Voilà ! Je vous l’ai dit. 12


Les Morts de l’hiver Oh, Mère, cela me terrorise ! Je vous en prie, laissez-moi revenir à la maison. Écrivez-moi vite avec de bonnes nouvelles. Votre fille qui vous aime, Maria


Ce dont Amy s’est souvenue

J

e m’éveillai et le regrettai aussitôt. J’avais la tête qui tournait et il me fallut un moment avant de prendre conscience de l’endroit où je me trouvais : une pièce toute blanche, avec une petite fille assise sur mon lit. Elle était habillée comme dans la série Cranford, sans le chapeau. — Ah ! s’exclama-t-elle en tapant dans ses mains, l’air ravi. Si elle faisait ça tout le temps, ça finirait par devenir fatigant. — Vous êtes réveillée. Je suis si contente, mademoiselle. Elle avait un accent français. Intéressant… — Oui, grognai-je, la gorge sèche. Elle me tendit un verre d’eau. — Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, me regardant avec des yeux grands comme des soucoupes. Cette question me décontenança une seconde. Je n’étais pas tout à fait sûre. Je me souvenais de… eh bien, de pas grand-chose, en fait. Mince alors ! — Je m’appelle Maria, annonça la fillette d’un air important. Elle mâchouillait une mèche de ses longs cheveux dorés et minaudait comme si elle jouait dans des pubs à la télé. — J’ai onze ans, ajouta-t-elle. Elle attendit que je dise quelque chose. — Très bien. 14


Les Morts de l’hiver Je bus mon eau à petites gorgées, essayant de gagner du temps. Mais je sentis la panique m’envahir. Quel était mon nom ? — Vous ne vous en souvenez pas, n’est-ce pas ? demandat-elle d’un air entendu. Ils ont dit que vous ne pourriez peut-être pas… Puis elle gloussa comme si c’était très amusant. — Qui a dit que je ne pourrais pas me souvenir ? — Des gens, répondit-elle évasivement en haussant les épaules. J’ai entendu des gens parler, dans le couloir. Vous êtes nouvelle, ici. Nous n’avons pas beaucoup de nouveaux visiteurs, alors, forcément, les gens parlent. Mais je suis vraiment très contente que vous soyez là. J’espère surtout que vous serez amusante. Vous aimez jouer à des jeux ? Ce discours me dérouta quelque peu. Et l’affolement qui montait en moi n’arrangeait rien. Le sourire que je lui adressai avait des allures de grimace. — Ouais, dis-je enfin. J’aime bien les jeux. Ont-ils expliqué ce qui m’est arrivé ? Maria pencha la tête sur le côté. — Votre attelage a eu un accident, apparemment. Ils vous ont déposée ici ce matin. Oui, cette explication tenait la route et ça me rappelait vaguement quelque chose. Si on peut dire… Le monde s’était retourné, puis il y avait eu un grand choc, mais… ce n’était pas tout. Il y avait autre chose. Du sable humide ! Je tendis le cou pour regarder par la fenêtre. Je vis seulement un ciel gris et quelques arbres rachitiques secoués par le vent. Mais j’entendais… — Sommes-nous au bord de la mer ? Maria hocha la tête, l’air sérieux. 15


Doctor Who — Oh, oui. Saint-Christophe est une station balnéaire. Elle est très à la mode et très chère. Les gens viennent ici de tous les coins de France et de Navarre. Je m’assis péniblement dans mon lit. — C’est donc un hôtel, ici ? Maria gloussa derrière la main qu’elle porta à sa bouche. — On peut dire ça comme ça. Une sorte d’hôtel pour les morts. Cela me coupa le sifflet. Et ça n’avait pas l’air très encourageant. — Que veux-tu dire ? Je plissai les yeux à tel point que j’en eus la migraine, ce qui me convainquit d’arrêter. — Les mourants viennent ici, dit-elle avec une grimace. Bien entendu, ils espèrent tous guérir. Mais en fait, ils sont morts. Certains repartent chez eux – ceux qui ont de la chance. Comme Mère. Elle est retournée à Paris. Vous ai-je dit que nous vivons dans une ravissante maison, avec des poneys ? Des poneys ? Je secouai la tête et tentai de me concentrer. J’avais mal au crâne, je ne savais plus mon nom. Cette gamine montrait tant d’enthousiasme… J’étais toute seule, et… — En quelle année sommes-nous ? lui demandai-je. J’avais conscience que ma question pouvait paraître bizarre, mais j’avais l’habitude de la poser. Était-ce un problème que je rencontrais souvent ? Un souvenir s’agita dans ma mémoire. Quelque chose de bleu, gisant sur le sable, couché sur le côté… De l’eau froide, une lumière bleue, du sable humide… — 1783, annonça Maria, visiblement contente d’elle. — Oh, très bien, Maria, c’est tout à fait ça ! dis-je, en bougeant à grand-peine. Je tirai sur la courtepointe et m’aperçus soudain que je portais une ravissante chemise de nuit en dentelle, d’aspect 16


Les Morts de l’hiver assez désuet. Je posai les pieds sur le sol, qui était glacial, comme la pièce. Puis je regardai la fillette. — Maintenant, Maria, dis-je avec un grand sérieux, je vais essayer de marcher. Puis je vais visiter cet endroit. — Et après, nous jouerons à un jeu ? demanda Maria, tout excitée. — Oui, pourquoi pas à cache-cache. C’est moi qui commencerai. Je fis un pas, je sentis la terre tourner et le sol se déroba sous mes pieds. À cet instant, la porte s’ouvrit à la volée et deux hommes entrèrent à la hâte. Quelqu’un dit : — Hé ! Doucement ! Quelqu’un d’autre ajouta : — Attention ! Deux paires de bras me saisirent et je fus ramenée sur le lit, le plafond tournoyant follement. Il ne manquait plus que les étoiles tourbillonnantes et les chants d’oiseaux. Quand les choses se calmèrent un peu, j’observai les deux hommes. On aurait dit qu’un feu d’artifice se déclenchait dans ma tête. L’un des deux hommes portait un costume qui lui allait fort mal, et l’autre, en redingote, arborait une expres­ sion soucieuse. Il me tenait la main et vérifiait mon pouls. — Maria ! criai-je, soudain très contente de moi et du monde en général. Je m’appelle Amy Pond, et ces deux-là sont mes compagnons !


Journal du docteur Bloom

5 décembre 1783

M

alédiction, malédiction, malédiction ! Kosov a trouvé les trois étrangers gisant sur la plage, ce matin, au lever du soleil. Il aime bien ses petites promenades. Je lui ai pourtant dit et redit de ne pas laisser le prince Boris sans surveillance, mais on dirait que Kosov n’en fait qu’à sa tête, de toute façon. Et il adore aller sur la plage, probablement pour discuter avec… ma foi, vous savez de quoi je parle. Il a déclaré avoir trouvé ces trois-là blottis sur le sable, trempés jusqu’aux os. Je suis étonné qu’ils ne soient pas morts pendant la nuit. Cela aurait été un soulagement pour nous tous s’ils avaient péri, sans l’ombre d’un doute. La jeune fille était inconsciente, mais les deux hommes commençaient à reprendre leurs esprits, en se frottant la tête et en gémissant. À leur manière de se plaindre sans cesse, Kosov les soupçonna d’être Anglais. Ah ah ! Ce cher Kosov n’est pas un imbécile. Dieu sait que nous avons tous dû endurer les lamentations et les geignements incessants de ce stupide Londonien de Nevil. On dirait que M. Nevil ne comprend pas qu’il est ici pour sa santé, et non pas pour passer des vacances. Cet abruti ne me fait absolument pas confiance. — Laissez-moi vous guérir, monsieur, l’ai-je supplié quand il est arrivé. 18


Les Morts de l’hiver — Dieu me guérira, a-t-il éructé, avant de commencer à se plaindre de la nourriture. Cet idiot ne saisit pas qu’il y a une raison pour laquelle les pièces sont autant aérées, la nourriture si simple, et pourquoi il est formellement interdit aux invités de boire de la bière, du vin ou du porto. Franchement, cet homme se couvre de ridicule, mais la question n’est pas là. Oh, il me met dans une colère noire, mais je le guérirai. Je guérirai tout le monde ! Oui, je guérirai même M. Nevil. Où en étais-je ? Ah, oui, la mer, comme d’habitude… Kosov a vu que la brume matinale montait autour des étrangers et il a agi rapidement, avant qu’elle ne retombe sur eux. Les hommes se sont soutenus mutuellement, à grandpeine, et il a transporté la jeune femme jusqu’ici, tout seul. Imaginez cela ! Ce géant lourdaud la ramenant ici, comme s’il avait transporté un tas de brindilles pour le feu ! J’avais à peine commencé mon petit déjeuner quand il est entré avec elle, les deux idiots titubant derrière lui… — Que signifie ceci, Kosov ? me suis-je entendu demander. Mince alors, depuis quand suis-je devenu aussi pompeux ? Mais je me suis levé d’un bond et l’ai aidé à étendre la jeune fille sur un canapé. Je vis qu’elle respirait, que tout allait bien, et que les deux hommes étaient très inquiets pour elle. Je me redressai, tirai sur mon gilet et les gratifiai de mon sourire le plus rassurant. — Ne vous faites pas de souci, messieurs, commençai-je. Il n’y a aucune raison de vous inquiéter. Votre amie est simplement plongée dans un profond sommeil, résultant sans doute d’une légère commotion cérébrale. Avez-vous eu un accident ? Vous avez de la chance de vous retrouver entre d’aussi bonnes mains. Je serai ravi de la placer temporairement sous ma surveillance, dans cet établissement. 19


Doctor Who — Cet établissement ? demanda l’un des hommes en fronçant les sourcils. Est-ce un hôpital, ou un hôtel ? — Un peu des deux, assurai-je en riant. Je suis le docteur Bloom. L’homme m’offrit une poignée de main énergique. — Et moi, je suis le Docteur… (Il s’interrompit, et gri­­­ maça.) Oh la la, soupira-t-il. Bon, pour le moment, « Docteur » suffira. le reste ne devrait pas tarder à me revenir. Je haussai un sourcil. — Vous appartenez aussi au corps médical ? Il hocha la tête. — Oui, il me semble… Mais tout est un peu confus dans mon esprit. Je lui administrai une tape amicale sur l’épaule. — Vous avez passé une nuit difficile sur la plage. Le temps n’est pas clément, ici. Les doigts glacés de l’hiver se referment même sur la Côte d’Azur. — Ah, dit le Docteur. Pendant un moment, il eut l’air d’ignorer totalement où il se trouvait. Il marmonna quelque chose qui ressemblait à « bobine de transfert de distorsion ». Ah, ces Angliches ! Son collègue, qui avait à peu près la même taille que lui mais davantage de prestance, fit un pas en avant. — Le long des côtes de la France et de l’Italie. Un endroit délicieux, énonça-t-il, comme seuls les Anglais savent le faire. Je dois être M. Pond, je suppose. (Il afficha un sourire pudique.) Oui, je crois que nous avons eu un accident de transport. Un sacré accident. (Il s’interrompit, puis articula ces derniers mots à plusieurs reprises, comme s’il les testait, puis les rejetait, les trouvant inadéquats. Enfin, il haussa les épaules.) Bref, nous sommes ici, vous êtes le docteur Bloom, et je suis sûr que notre chère Amy – si mes souvenirs sont 20


Les Morts de l’hiver bons, cette jeune femme est mon épouse – sera ravie de pouvoir bénéficier de vos soins. Il s’interrompit tout à coup, comme si, de toute sa vie, il n’avait jamais prononcé de discours aussi long. Son ami, le Docteur Machin Chose, toussota. — Eh bien, tant que nous sommes ici, peut-être pourrionsnous emprunter quelques vêtements, le temps de faire sécher nos effets ? Je regardai leurs tenues. Elles étaient assez singulières. Il croisa mon regard et sourit. — Des vêtements de voyage. Vous savez ce que c’est. On essaie d’être à l’aise à défaut d’être présentable. Cet idiot fourra les mains dans ses poches détrempées, et tenta d’avoir l’air digne. Je le gratifiai d’un sourire gêné. — Oui, bien sûr. Bien sûr ! Je suis ravi de vous offrir l’hospitalité. Je vais trouver une chambre pour madame Pond, puis mon épouse vous apportera des vêtements propres. Quelques minutes plus tard, ma chère Perdita, d’une efficacité exemplaire, était là. Elle conduisit la pauvre jeune fille inconsciente dans une chambre, et les hommes furent emmenés devant un bon feu, après avoir reçu des vête­­ ments de rechange amples. Je restai planté là, regardant par la fenêtre, observant les rochers qui menaient à la plage et me demandant ce que tout cela signifiait. Étaient-ils réellement arrivés là par accident ? Je ne l’avais pas entendue venir, mais ma chère Perdita fut soudain à mes côtés. Elle prit ma main dans la sienne et posa son menton sur mon épaule. — Ne t’inquiète pas, mon cher, dit-elle en souriant. Je me suis occupée d’eux. Tout ira bien. 21


Doctor Who — Vraiment ? (Je lui serrai la main, et elle répondit par une légère pression.) Je suis inquiet de nature, voilà tout. — Oui, tu as tendance à te faire du souci, dit-elle avec un rire si pétillant qu’il aurait pu alléger n’importe quel désastre. Mais tu es un homme brillant. Tu as accompli des choses merveilleuses. Ceci… ceci est un simple désagrément. — Mais quel désagrément ! Je roulai un peu le « r », accentuant mon léger accent germanique jusqu’à ce qu’elle sourie. Perdita avait réellement un sourire ravissant. — Cet endroit, repris-je, est le fruit de plusieurs années de travail. Des efforts incroyables. Nous sommes si près du but… Et, tu sais quoi ? Pendant toutes ces années de dur labeur, je n’ai jamais eu peur. Trois étrangers déboulent ici, et soudain… soudain je suis inquiet. Nous restâmes tous deux devant la fenêtre, nous tenant la main et contemplant la mer.

Doctor Who : Les Morts de l'hiver - extrait  

Maria écrit à sa mère depuis un sanatorium isolé. Elle relate dans ses lettres le quotidien morose qu’elle partage avec des aristocrates ang...

Doctor Who : Les Morts de l'hiver - extrait  

Maria écrit à sa mère depuis un sanatorium isolé. Elle relate dans ses lettres le quotidien morose qu’elle partage avec des aristocrates ang...

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