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REVEILLE-TOI, JACQUES

Je crois m’être réveillé en sursaut. Je n’y vois pas grand-chose car seul un petit velux offre quelque lumière dans la chambre. Elle est là en face de moi. Une ombre parmi les ombres, mais plus sombre que toutes les ténèbres environnantes. Elle s’approche de moi sans bruit, terrorisant même le silence sur son passage. Je voudrais hurler, réveiller la jeune femme à mes côtés, mais je suis incapable de tout mouvement et aucun son ne veut sortir se confronter à cette effrayante silhouette. Tout en elle est froid. Si froid que de la vapeur sort de ma bouche au rythme de mon souffle qui s’accélère. L’ombre glisse jusqu’au pied du lit. Son regard sans yeux s’infiltre en moi l’instant d’une éternité. La féminité de sa posture. La froideur de son apparence. L’intensité de son silence. Puis elle se penche sur moi et agrippe ma main. Alors, je me mets à hurler. *** « Jacques ! C’est l’heure… » Je pense qu’il est consciemment difficile de porter un jugement objectif sur soi-même. Comment se soulager d’une faute que l’on sait très bien avoir commise ? Comment supporter l’idée d’en être le seul coupable ? Paradoxalement, je suis certain que ce jugement se fait, à notre insu avec la plus grande rigueur. Mais est-ce bien le moment d’en débattre, Jacquot ? Je n’avais jamais apprécié cette couleur verte qui tapissait les murs de ma chambre auparavant. Selon Titia, le vert aurait quelque vertu apaisante. Je ne m’en sentais pas plus calme pour autant. Moi, je préfère le blanc. C’est mieux, maintenant. « Bébé ! Réveille-toi, c’est l’heure ». La nausée. Titia ne m’appelle jamais Bébé.

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Je crois que j’ai une de ces envies de dégobiller ! J’ai aussi très mal au crâne. En même temps, j’ai une de ces gaules ! C’est la cuisse de Titia contre ma jambe, là ? « Jacques ! Debout ». C’est dur d’ouvrir les yeux alors qu’on n’en a absolument aucune envie. Pourquoi le ferai-je ? J’ai envie de pisser. Je n’ai qu’à y aller sans bouger, les yeux fermés et ensuite je me rendors. Ou plutôt non. Elle est là, à côté de moi, si chaude, si douce. Cette jambe qui caresse mon mollet... Pisser d’abord, ou sauter sur elle ? C’est vrai que, en cherchant bien, on n’est jamais non plus le seul fautif. Il suffit de regarder autour de soi et les raisons de nos actes se distinguent nettement dans la réponse que l’on est obligé de faire à ceux des autres… Enfin, je crois. « Lève-toi Jacques. Tu vas être à la bourre ». *** Je mets encore un moment à réaliser puis je regarde le réveil. Putain ! Il est huit heures ! Je suis à la bourre. Haletant encore de rage, les yeux à moitié fermés je me redresse tout en maugréant. Mais pourquoi ai-je autant de colère en moi ? Merde, je suis dans un sale état. J’ai la bouche pâteuse, les yeux collés comme si j’avais pleuré, et toujours cette colère immense qui couve en moi. Une envie irraisonnée de frapper quelqu’un. Frapper pour faire mal. J’ai encore fais un rêve. Un sale rêve. Qu’est-ce que c’était, déjà ? Un cri résonne encore à mes oreilles. Je ne me souviens plus des détails mais cela concernait Titia, je crois. « Allez, Jacques. Debout, feignasse ! Les autres vont t’attendre ». Je me tourne vers ma femme. Elle me regarde avec un joli sourire. Ses yeux verts sont encore emplis de sommeil. Elle est si belle, même au réveil. Surtout au réveil ! Dans ses vieux tee-shirt, si délavés qu’ils en sont transparents, elle contraste tellement avec la Laetitia apprêtée que l’on peut voir plus tard dans la journée, au bureau ou ailleurs. Afficher ainsi ce côté négligée à mes côtés est la meilleure chose qu’elle puisse m’offrir en guise de bonjour. D’une main que je sais experte, elle vérifie négligemment sous la couette si j’ai bien l’érection matinale quotidienne. Et avec un haussement de sourcils entendu elle se retourne pour se rendormir. La vache ! Elle est cruelle. Je dépose un baiser sur l’épaule que son tee-shirt trop grand a laissé à moitié nue. « Ne réveille pas Paul, s’il-te-plait », me lance-t-elle d’une voix assoupie. Pourquoi suis-je à tel point en colère contre elle ? Je me lève. Je vais allumer la cafetière et me dirige vers les toilettes. Je passe de nouveau devant la porte entrouverte de la chambre. Je vois vaguement le corps de Titia et la courbe de sa hanche sous la couette. Elle est tellement sexy. Je pisse alors durant deux bonnes minutes en luttant contre mon envie de retarder encore un peu mon départ pour rejoindre Titia dans le lit.

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J’ai eu si froid, cette nuit. Puis l’odeur irrésistible du café m’attire dans la cuisine. Là, je m’installe quelques instants à la petite table en bois face à la fenêtre qui donne sur le jardin et j’en sirote une tasse brulante. *** « Aussi vrai que je me nomme Bracasse, il faut qu’on parle », avait dit la créature. Ce matin je suis décidé à en parler. Le vent souffle dans les arbres qui bordent le coté sud du terrain de basket alors que je tente un de mes célèbres paniers à trois points. J’aime ces quelques arbres. Ils forment un rang de spectateurs qui, bien que muets, donnent leurs avis pour chacun de nos actes. Les arbres auraient tant à dire s’ils parlaient. Evidemment la célébrité de mon jeu ne va pas au-delà de ces quelques chênes et de mes deux compagnons. Mais j’en éprouve tout de même une certaine fierté. Le panier est raté. Pas de ˝Hourra !˝ cette fois-ci. Je n’étais pas assez concentré, peut-être. Chaque semaine, Hervé, Stephan et moi-même nous disputons sans concession les faveurs d’un ballon orange que nous avons fini par nommer Bill. S’il se trouvait quelqu’un d’assez tordu pour venir se balader de ce côté-ci de la ville le dimanche matin il pourrait entendre des ˝Passe moi Bill !˝, ˝Allez, rentre Bill !˝, ˝Et un de plus pour Bill !˝ ou plus souvent des ˝Et MERDE Bill !˝. Notre terrain longe le parking d’un vieux Franprix dont les poubelles débordent constamment. C’en est au point que nous sommes obligés de balayer les ordures qui jonchent la surface de jeu avant chaque séance. Ce n’est pas vraiment le décor idéal pour une promenade matinale. Sans les arbres, d’ailleurs, je suppose que nous n’aurions pas choisi cet endroit, nous non plus. Je récupère Bill et exécute quelques dribbles en trottant, histoire de m’échauffer encore un peu. Je me souviens que Steph avait une fois posé une question à Hervé concernant nos séances hebdomadaires : « Le Basket est-il pour nous une passion, un défoulement ou juste un jeu entre potes ? ». Il arborait son air innocent et enfantin. Il n’était pas sérieux, c’était juste pour le taquiner. Hervé était psy et, en général, c’était lui qui tenait ce genre de propos. J’avais donc répondu à sa place que je soupçonnais Bill de pencher plutôt pour la réponse B, le défoulement, et que cela ne lui plaisait guère d’être secoué de cette manière brutale… Nous avions ri pendant tout le reste du match en prêtant à notre ballon toutes sortes de réflexions cocasses. Psychologue n’est pas un métier facile, pourrait dire Hervé. Mais face à des potes tels que Stephan et moi, ce boulot comporte alors quelques inconvénients majeurs. Depuis longtemps nous sommes persuadés qu’Hervé a surement dressé en douce notre profil psychologique, certainement très proche de la vérité d’ailleurs. Mais il ne nous en a jamais fait part. Heureusement peut-être. Steph est le roi du râteau, un affamé de jeunes femmes qui ne supporte pas l’idée de finir une soirée seul, un célibataire endurci de trente sept ans qui écume toujours les boites de nuit à la recherche d’une nouvelle victime qui lui fera ce qu’il en a marre de faire tout seul.

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Tandis que moi, Jacques, on me voit surtout comme le boy-scout, beau gosse de service, sportif endiablé que les filles ont toujours convoité et père d’un magnifique petit garçon de trois ans. Mais je suppose qu’Hervé n’a surement pas arrêté là son analyse. Non, je pense que notre joyeuse bande doit être un sacré filon pour un psy un tantinet investigateur. C’est d’ailleurs surement de cela dont j’ai besoin, d’un psy et d’un bon. Il y a deux semaines à présent, Bracasse a nommé mes potes. A sa dernière visite il a parlé pour la première fois de personnes réelles, que je connaissais. Il m’a regardé, perché sur le toit de la vieille taverne sur lequel nous avions grimpé. Et de sa voix rauque et nasillarde, il me l’a dit. *** Chaque gorgée de café remplit son devoir. Le liquide s’écoule le long de ma gorge et me réchauffe. Il ouvre mon appétit alors que son odeur me suggère celle d’un croissant chaud que je pourrais manger en sa compagnie. Mais il est trop tard et je dois partir pour ne pas faire attendre mes amis. Je rentre dans la salle de bain et regarde ma salle gueule dans le miroir. Merde… C’est quelque chose ! Tant pis les deux autres devront s’en contenter. Je me passe un coup de gant, puis de brosse à dents, et j’enfile mon short. En sortant, un léger mouvement attire mon attention. Je jette un œil vers la porte de la chambre et j’aperçois vaguement Titia qui se recouche. Elle ne dort donc pas, la coquine ! Peut-être même espère-t-elle que je vienne lui rendre une petite visite ! « Je t’ai vu » lui dis-je en cherchant mes chaussures. Elle me répond par un Rrrron pichhhh sonore qui me dérobe un sourire. Je trouve enfin mes baskets usées parmi tout un amoncellement de chaussures aussi diverses les unes que les autres. En cuir, en toile, à talons. Bottes noires surélevées, petites tennis roses, minuscules Nike de Paul… Et tout cela en vrac dans le hall d’entrée. Paul, mon bambin, mon brigand. Je t’aime. Je souris. Je finis mes lacets et je passe devant la porte de la chambre de mon fils. Soudain j’ai un frisson, une envie folle et inexplicable de le prendre dans mes bras. Mais on est dimanche et il ne se lèvera pas avant dix heures. Je prends sur moi et je descends au garage. *** Les autres ont du retard. Aussi mes pensées s’envolent. Je les imagine rejoindre mes soucis en une valse éreintante dans un bal gigantesque que donnerait ma mémoire. Amusante métaphore qui me fait encore raté un panier. Putain, merde Bill ! Hervé sera le premier. Puis, quelque temps après, suivra Steph, souriant et motivé pour jouer. Steph est toujours le dernier. Toujours. Hervé, lui, ne se permet pas souvent le moindre retard. Je le connais depuis dix ans et la rigueur est une des qualités que l’on peut apprécier chez lui. Je me rends compte à quel point mes deux amis sont différents. Hervé est petit. Il porte des lunettes. Il n’a presque plus de cheveux et il prend du ventre bien que nos rendez-vous hebdomadaire le maintiennent un tantinet en forme.

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Steph est plutôt grand et musclé. Il n’est pas une de ces armoires à glace qui hantent les salles de sport mais il arbore une bonne stature dont il peut être fier à l’approche de la quarantaine. Cependant c’est moi qui aie toujours eu le plus de succès auprès des filles et j’ai bien remarqué que cela l’agaçait. Pourtant Laetitia, ma femme, a toujours eu l’exclusivité de mes attentions depuis notre rencontre. Sauf une fois. C’est intrigant de voir comme le destin se joue parfois de nous. Je reprends le ballon et entreprend de faire un tour complet du terrain en dribblant avant d’accélérer mon approche dans la zone des lancers-francs. Je fais un magnifique saut en extension qui se termine en un bras roulé complètement raté. N’ayant même pas atteint la planche de bois, Bill va se promener du côté des poubelles. Dès ma première année de Fac j’avais rencontré Stephan. Je compris dès le départ que c’était mon pouvoir de séduction qui l’émerveillait et l’intéressait puisqu’il y avait toujours une copine de ma copine pour satisfaire son insatiabilité. Puis l’amitié s’en est mêlée. A présent il ferait tout pour moi. Enfin, je le croyais. Je dû attendre la seconde année avant de faire la connaissance d’un étrange personnage nommé Hervé Lafleur. C’était la risée du campus avant de profiter de ma notoriété. Ensuite il recevait même quelques clins d’œil de certaines copines de mes copines. Il était, déjà à l’époque, est et restera, probablement à jamais, un excellent psychologue. Depuis toujours il est doué pour déceler, d’un seul regard, le moindre travers, la moindre faille, la plus petite habitude ou manie de ses congénères. Selon lui, la plupart des gens sont d’une transparence éloquente. Selon moi, les gens étaient soit sympas, soit inintéressant, soit cons. Stephan ajoutait quelques nuances, dépendantes du tour de poitrine de la personne concernée, mais Hervé nous apportait toujours ses lumières et compliquait bien des choses dans nos critères de valeur… Je repense à certaine de ses mélopées philosophiques sur la psychologie de Steph et je ne peux contenir un soudain fou-rire. Les larmes aux yeux, je ramasse Bill au milieu des détritus. Il faut absolument que je m’assois quelques instants car trois mômes passent, cigarettes aux becs, le long du terrain. Je ne veux pas qu’ils me voient dans cet état. ˝Un keum qui se bidonne tout seul avec son ballon !˝ Et si en plus ils savaient que ce ballon s’appelle Bill… Cette fois-ci, je me couche. J’en pleure réellement. Il y a deux semaines, lors de cette fameuse nuit, Bracasse avait eu des termes précis, sans équivoque. « Non j’t’assure, Hervé est un pote, lui, sans aucun doute, avait-il dit entre deux de ses horribles reniflements. Steph aussi, mais bon… A la guerre comme à la guerre ! Tu le sais, non ? » Visiblement quelque chose de gros le gênait, bloqué dans le fond de ses narines. Une fois les gosses disparus, en même temps que mon hilarité, je reprends le terrain d’assaut. Je suis chaud pour un match impitoyable. Les autres vont en baver. *** Je rejoins le garage et son habituel capharnaüm afin de me mettre sérieusement à une recherche active des clés de la voiture. Je sais immédiatement que ce ne sera pas chose aisée dans un endroit où la moindre surface plane est encombrée par la plupart des objets inutiles et 5


oubliés que tous les membres de la famille n’ont pas réussit à caser dans une des autres pièces de la maison. Je retiens un cri de rage et de désespoir qui semble vouloir trouver une issu au fond de ma gorge et je remarque Bill dans l’angle opposé en compagnie du râteau, des bottes de jardinage et des toiles d’araignées. Dans ma hâte j’allais oublier le principal protagoniste de la matinée ! En passant je vérifie et je constate, sans surprise, que la voiture est ouverte. Maigre satisfaction car il me faudra tout de même les clés pour démarrer. Je m’empare de Bill, pauvre vieux, qui s’éveille en sursaut alors que je le nettoie rapidement pour le jeter à l’arrière de la caisse. Bon, les saloperies de clés, maintenant ! En fait je les trouve assez rapidement, sur l’établi. Je m’installe confortablement sur le siège du conducteur et démarre le moteur. Pourquoi n’ai-je pas envie d’y aller ? Cela ne me ressemble pas de rechigner à ma séance sportive du dimanche. Le goût du café encore à la bouche je me réveille à la voix endormie de Laetitia. « Lève-toi Jacques. Tu vas être à la bourre ». *** Hervé nous a beaucoup apporté. Steph ne dirait pas le contraire. Nous avons grandement profité de chaque conseil, chaque idée, chaque avis qu’Hervé se faisait un plaisir de nous donner sans compter. Il nous éclairait en toutes circonstances, en toutes situations. Un jour, Steph a décidé de quitter la fac. Les études n’étaient pas pour lui. Hervé était plutôt d’accord. Stephan Rochet est devenu pompier. De même, la fac ne m’a pas beaucoup avancé non plus. Je n’ai pas eu la réussite escomptée. J’ai laissé tomber pour me tourner vers une carrière commerciale. Mon physique avantageux, mon aisance naturelle et les quelques conseils épars d’Hervé faisaient de moi un vendeur hors pairs. Dans ma seconde boite, Bouygues Télécom, j’ai rencontré Laetitia Pessiot. Après un an de parades amoureuses, je mis fin à une lutte acharnée pour obtenir son cœur : elle devint ma femme, Laetitia Leroy. Evidemment j’appris alors, comme c’est souvent le cas, que son cœur m’appartenait déjà dès le premier regard. J’enrage, mais je l’aime plus encore de m’avoir tant fait attendre. Titia est une brunette aux yeux verts. Elle est de petite taille et ses jambes, le plus souvent rehaussées par de ravissantes chaussures à talons, font fantasmer tous les hommes de l’entreprise où nous travaillons encore aujourd’hui. Faut dire qu’elle sait se mettre en valeur, ou plutôt qu’elle sait ce qui va plaire à son entourage masculin. Petites jupe tailleur, décolleté discret et pourtant provoquant, parfum léger et enivrant. Je vois chaque jour les regards des collègues se poser sur elle, la chercher des yeux dans les couloirs, humer son odeur à chacun de ses passages, chasser le moindre moment de solitude avec elle, la moindre chance d’obtenir son intérêt ne serait-ce qu’un instant… Bosser avec Titia est ma torture quotidienne depuis six ans. La Panda d’Hervé se gare à côté de ma voiture. Je sais que les habitudes ont la vie dure et je l’espérais de tout cœur car je dois parler à Hervé avant l’arrivée de Steph.

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C’était aussi à Hervé que j’avais raconté ma seule folle aventure, la seule erreur de parcours que j’ai faite. Ma seule trahison envers Titia. *** Je me lève, la bouche pâteuse… «Ne fais pas trop de bruit, s’il-te-plait. Je n’ai pas trop envie que Paul se lève tout de suite. - Promis. Je vais être un vrai ninja… - Mmm. C’est ça, tu es un vrai ninja ». A poil, mon short en main, je vais à la cuisine et branche la cafetière. Je vais aux toilettes, me vide la vessie et regarde à nouveau la silhouette endormie de Titia avant d’entrer dans la salle de bain. La porte à peine entrouverte, j’entends à nouveau mon cri. Il explose violemment dans toute ma tête ! Ce n’était pas Titia, ce soir-là, le soir de la silhouette. Ce n’était pas Titia, la jeune femme à mes côtés. *** Paul est né il y a trois ans. C’est lors de la cuite titanesque qui suivi le jour de sa naissance que j’ai tout avoué à Hervé. Je savais qu’avec lui le secret serait bien gardé. Encore tout ému d’avoir prit dans mes mains ce petit être fripé qui hurlait à en perdre son souffle, j’ai ressenti un immense désespoir en réalisant la responsabilité qui était mienne à présent : ce petit bonhomme était mon fils. Tout naturellement, j’ai aussitôt éprouvé le besoin de voir mes potes. Et mes meilleurs amis ne m’ont pas laissé seul dans cette terrible épreuve. Nous avons donc tous bu comme des trous. Dans cet état propice à toute discussion sérieuse, Hervé et moi nous sommes isolés de l’habituelle bande d’invités qui venaient me soutenir dans mon désarroi de nouveau papa. C’est ainsi qu’à la lueur de la lune, un soir d’été, dans les effluves d’alcool dont nous n’étions pas avares, je racontais à Hervé comment j’avais séduit une jeune fille quelques mois à peine après mon mariage. Elle avait tout juste l’âge de pouvoir passer le permis de conduire. Elle s’appelait Samantha et était le type même d’adolescente à faire se retourner tous les hommes sur le trottoir. Je l’avais rencontré au hasard d’un de mes déplacements en clientèle à Paris. Elle m’avait lancé un regard sulfureux auxquelles je n’ai pas pu résister. Sans un mot je me suis approché et je l’ai embrassée. Sans un mot elle a répondu à mon baiser. Nous avons passé la nuit ensemble et nous nous sommes quittés le lendemain dans un silence quasi-irréel. Ce fut un moment de bonheur intense et brutal que je n’avais jamais pu oublier mais dont il me fallait taire l’existence. *** « Ainsi tu as fait de tes rêves une sorte de terrain de jeu, c’est ça ? - A peu près, oui ». Je m’élance et je marque le panier sans aucun autre effort qu’une légère tension de ma jambe gauche. Hervé récupère le ballon et s’écarte du couloir des lancers-francs pour pouvoir attaquer à son tour.

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Il est déjà tout essoufflé. A son arrivée il avait voulu faire quelques tours de terrain en courant afin de s’échauffer. Je riais sous cape en devinant qu’il serait à moitié mort ensuite. « Mais c’est plus que ça, Hervé. Depuis mon histoire avec Samantha, mes rêves ne sont plus les mêmes. Ils sont plus clairs, plus réels. Je suis vraiment dedans, tu sais. Comme au cinéma, mais je suis un des acteurs… ». Hervé continue de dribbler tout en cherchant une ouverture dans ma défense. Mais je le sens soucieux. Je sais qu’il n’avait pas apprécié mon aventure extraconjugale, et rien que l’évocation du prénom de Samantha le rend maussade. Il est vrai que la personnalité de Titia attire toujours ce genre de sympathie. « Et bien je trouve cela plutôt bénéfique ». Halète-t-il en s’élançant vers moi d’un mouvement brusque que je stoppe en un écran imperméable. Il rebrousse chemin en gardant Bill. « Oui, comprends bien, Jacquot, le rêve lucide, car c’est bien de cela qu’on parle, est une formidable occasion de faire face à ses problèmes pour une personne avertie. Tu as fait une connerie et ton subconscient te le rappelle à sa manière. Visiblement cela t’a choqué d’une manière ou d’une autre. - Eh, Hervé ! J’ai lu des bouquins, tu sais. Ce que je veux, c’est ton avis personnel ». Hervé fronce les sourcils. Il préfère éviter de se déconcentrer. Il ne veut pas perdre le ballon. « Que veux-tu que je te dise ? Tu fais des rêves où tu es conscient de rêver !. Ces rêves sont clairs et limpides ! Tout y est plus net que tu as l’impression que c’est réel ! Jacques, tu es un rêveur lucide. La plupart des gens oublie leurs rêves dès le réveil. C’est un mauvais tour de Dame Mémoire. C’est ce qui les estompe, ce qui leur donne cet aspect trouble et irréel. Toi, c’est comme si tu y étais. Tu t’en souviens car tu y étais ! ». Il tira et marqua à trois points. Hourra ! Merde, Bill ! Je récupère le ballon mais je stoppe l’action. « Mais il y a autre chose, Hervé. Il y a ce Bracasse ». *** Je sors de la salle de bain après m’être passé un coup de gant rapide. Je frissonne encore. Ce cri avait été si réel. Putain ! Huit heure vingt. J’ai été long. Il faut que je me grouille où les autres vont attendre. Tant pis pour le café, je pars sans. Je jette un œil à la porte de Paul. J’ai envie de l’embrasser comme si je n’allais jamais le revoir. J’ai envie de le prendre dans mes bras. De serrer son petit corps si léger, si tendre. De le chatouiller et de l’entendre rire en me criant Pitié ! Arrête papa ! Mais je ne le fais pas et m’empare des clés de la voiture qui sont sur le living parmi les emballages vides de chewing gum et les vieux trombones rouillés. Je descends les escaliers du garage et… « Jacques, merde ! Lève-toi. Tu vas être carrément en retard ». *** Bracasse est apparu il y a environ six mois. Je rêvais d’un supermarché où les gens se servaient sans compter dans les rayons et passaient les caisses de force, sans payer. Les caissières avaient d’ailleurs toutes quitté leur poste, sauf une qui se faisait un plaisir fou à exhiber son opulente poitrine.

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« Jacques… - Ok, bon, je continue ». Les vigils avaient des fusils à pompe. Ils tiraient à vue sur les clients vandales. Je m’efforçais de sauver la vie à une ravissante jeune femme dont le caddie était aussi bien remplie que ne devait être nulle sa motivation à régler la note. Je me suis donc fait un devoir d’éradiquer les vigils à coup de boules. Je ne suis pas avare de prouesses guerrières dans mes rêves tant je me sens invulnérable. De plus, j’envisageai sérieusement de terminer celui-ci dans les bras de la cliente émerveillée par ma bravoure. Mais, alors que tout se passait selon mes plus belles prédictions, une détonation plus forte que les autres retentit. La jeune femme tomba sur le sol, le dos en bouillie. Un vigil immense venait d’apparaître. Il mesurait au moins trois mètres et l’arme qu’il avait en main devait peser plus que moi. Il me tenait dans sa ligne de mire avec un rictus de satisfaction évidente. J’allais me réveiller, il le fallait. Son faciès changea brusquement. Les traits de son visage, sujet à la panique générale, se carapataient en tout sens. La terreur s’emparait de lui. Il lâcha son arme. Ses jambes ne semblaient plus vouloir le porter. Une tache sombre humidifia son pantalon. Il regardait un point situé derrière moi. Le géant prit la tangente. D’un sursaut je me retournais pour faire face au sujet d’une telle épouvante. La petite créature était là, prêt des caisses curieusement désertées. Un être sale, malodorant, vêtue d’une cape en haillons verdâtre dont la capuche camouflait un visage que je ne voulais pas voir. Seuls le bas de son menton et ses petits pieds crottés et griffus étaient visibles sous sa loque. La créature poussa un rot, se racla la gorge et cracha sur le sol du magasin. Je n’avais pas peur. Je ressentais plutôt un vague dégoût. Je fus de nouveau épris du désir de me réveiller. « Dommage pour la femme ! Sûr que t’allais te la faire un peu plus loin, sur le parking ». C’est en effet ce que j’avais prévu de faire. Mais cela m’irrita de l’entendre de cette impensable voix nasillarde, encombrée de glaires, reniflant à chaque syllabe. Chaque mot semblait sortir avec le soulagement qu’apporte une bienheureuse évasion d’un endroit méphitique. « Qu’est-ce que tu dis ? Qui es-tu ? » Criai-je. « Voyons, Jacques, lança la chose en même temps qu’un pet sonore, nous savons bien tout deux que Titia n’a pas le monopole de tes faveurs de ce côté-ci - comme de l’autre, d’ailleurs - de ton lit… ». Je voulais m’élancer vers lui et le mettre en pièce mais je sentis aussitôt l’éveil s’emparer de moi. *** « Je n’ai eu que le temps d’entendre sa dernière phrase avant de me retrouver dans mon lit : Aussi vrai que je me nomme Bracasse, il faut qu’on parle. - Putain de rêve ! T’es vraiment sonné, Jacques. Tu devrais prendre rendez-vous avec ma secrétaire.

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- Hervé, s’il-te-plait, c’est sérieux. J’ai pas fini et Steph ne va plus tarder ». Non, je n’ai pas terminé et la colère sourde qui dort en moi veut jaillir, je le sens, avec la force d’un rhinocéros en charge. « Depuis, je rencontre ce Bracasse en rêve plusieurs fois par semaine. C’est toujours dans des lieux insolites, dans des situations plus ou moins incongrues. Il me tire souvent de situations complexes et dangereuses. - Ben on dirait que tu t’es fait un nouveau pote. J’espère que tu ne remets pas en question mon statut de meilleur ami, tout de même ». Je n’ai plus envie de rire. La Laguna verte de Steph vient de faire son entrée sur le parking. Je m’approche d’Hervé un peu trop brusquement. « Ça fait deux semaines que je n’ai pas vu Bracasse. - Il te manque, Jacques ? - Ecoute, merde ! La dernière fois, nous étions assis sur le toit d’une taverne, ou une auberge qui s’appelait… Je ne sais plus… Le Dernier Soupir, ou La Dernière Heure, je crois. On entendait distinctement les rires, les chants et les bavardages provenant de la salle bondée, en dessous de nous… - Merde, Jacques, c’est dimanche pour moi aussi, tu sais. Joue au basket, d’accord. - HERVÉ ! ». Je crie alors et lance Bill à terre avec une telle violence que mon ami recule d’un bon mètre. Au loin je vois Steph refermer sa voiture. « Sur ce putain de toit, Bracasse m’a dit que Steph couche avec Titia ». Je vois alors la stupéfaction se dessiner sur le visage d’Hervé. Mais plus encore, je vois de la résignation. *** Je suis à nouveau dans mon lit et Titia se retourne nonchalamment de son côté. Il est huit heure cinq et elle a rempli son rôle : je suis réveillé. J’entends encore mon cri. C’est effrayant ! J’ai besoin de me rassurer. « Je t’aime, chérie. - Mmh… Moi… ssi ». Je me lève persuadé d’avoir déjà vécu ce moment. La sensation de déjà-vu est nette, mais se perd assez rapidement. Je suis pressé. Je me dirige vers la cuisine. J’ai quand même envie d’un bon café. Puis la salle de bain… Une douche rapide. Et, avec un dernier regard vers la porte fermée de la chambre de Paul, je descends l’escalier du garage. J’ai la rage ! Une colère insensée dont je n’arrive pas à cerner la cause. Je prends Bill au passage et le lance à l’arrière de la voiture. Je crois que cela a un rapport avec Steph et… Titia ! Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je sors la voiture du garage et j’avance le long de l’allée pour rejoindre la route. Le temps est maussade. Il ne faudrait pas qu’il pleuve.

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Arrivé à l’angle de ma rue, je lance un dernier regard dans le rétroviseur. Je vois une Laguna verte se garer à hauteur de ma maison. Alors tout me revient. *** Nous faisons toujours les mêmes équipes : Hervé avec Steph contre moi. Et, comme toujours, je gagne. Ils ne font pas le poids, je suis résolument plus physique qu’eux. Paul lui-même le faisait remarquer à chaque fois qu’ils venaient à la maison. Ma révélation a fait l’effet de la foudre sur Hervé. Il a voulu répliquer, je l’ai vu dans son expression ébahie, effarée, mais Steph faisait déjà son show d’ouverture sur le terrain : « Alors, les filles ! On s’met en jambes en attendant les vrais joueurs ? ». Pourtant un petit quelque chose dans le regard d’Hervé m’avait glacé les veines. Durant tout le match, cette sensation resta comme une épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Mais j’en viens à une conclusion on ne peut plus limpide : Bracasse a dit la vérité, j’en suis sûr maintenant. Et Hervé est au courant J’étais le seul à ne pas le savoir. Steph se tape Titia et tout le monde se gausse de mon remarquable sens de l’observation. Je sens une incroyable fureur monter en moi. Je marque un nouveau panier laissant mes adversaires pliés en deux, essayant de reprendre leur souffle. « Ô, bordel ! s’exclame Steph. Je suis lessivé. J’arrête… - Peut-être t’es-tu un peu trop dépensé, ce matin, Steph, lui dis-je d’une voix à peine reconnaissable. - Pardon ? - Pourquoi étais-tu en retard au juste ? Pourquoi es-tu toujours en retard ? Que fais-tu à chaque fois, pendant que l’on t’attend ? - Arrête Jacques ! » S’interpose Hervé. Je serre les poings à m’en blanchir les phalanges. « Il faut qu’on parle, Jacques. Tu dois me parler, à moi, pas à Steph ! D’accord ! A moi. - Parler de quoi ? Expliquez-vous, les gars, de quoi voulez-vous parler ? ». Je n’écoute plus ni l’un ni l’autre. Seule la voix grinçante de Bracasse résonne à mes oreilles tandis que je serre les poings de plus en plus forts : « Stephan sort en douce avec Titia depuis des années maintenant. Il se la fait dès qu’une occasion se présente. Et autant te dire qu’elle rechigne moins avec lui qu’avec toi ! » « J’aime Titia, Hervé ! Je l’aime plus que tout. - Quoi ! S’exclame Steph. - Je l’aime, et cet enfoiré se saute ma femme ! » Steph reste coi, la bouche ouverte. Hervé ferme les yeux d’un air totalement abattu. « J’ai vu ta voiture se garer. Je t’ai vu, Steph. Depuis combien de temps me fais-tu cela ! » Il reste immobile, silencieux, debout devant moi, la bouche toujours ouverte. Hervé se met entre nous deux et me regarde avec vigilance une expression indéfinissable peinte sur le visage.

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« Jacques ! Titia n’est plus ta femme. Tu le sais bien, non. A présent, elle est l’épouse de Stephan. Tu dois l’accepter ». Je pousse violemment Hervé, d’un coup bref et rapide. Il tombe à terre et son crane heurte le sol. J’entends alors ce cri terrible à l’intérieur de ma tête. Je me lance sur Steph à toute allure. Et le monde hurle à l’unisson autour de moi. *** La féminité de sa posture. La froideur de son apparence. L’intensité de son silence. La silhouette sombre se penche vers moi et je hurle alors qu’elle me prend la main. Un hurlement atroce, un cri dont je ne me serais jamais cru capable. Son regard me transperce, sonde la plus petite parcelle de moi-même. Rien ne lui échappe. Elle sait tout de moi : ce que je suis, ce que je serai, ce que j’aurai pu être et ce que je pourrais devenir. Lorsque j’ouvre les yeux, le corps frémissant de transpiration glacée, j’entends encore mon cri. La petite chambre qui s’étend devant moi n’est pas celle que je partage avec Titia. Je reconnais le petit velux et je n’ai pas besoin de vérifier que la jeune femme à mes côté n’est pas ma superbe Laetitia. Samantha, la nymphette au corps de rêve, dort encore. Et je suppose qu’à son réveil nous ferons encore l’amour avant de prendre un café et de se dire adieu. J’avoue ne pas en avoir trop envie mais son dévouement à me donner du plaisir de la veille mérite bien cet égard de ma part ce matin. Titia doit m’attendre. J’ai peur et j’ai froid, si froid. La silhouette est venue et son départ laisse en moi un vide insoutenable. Elle a jugé mon acte et m’a déclaré coupable. J’ai rêvé une vie qui ne devrait pas être. J’ai rêvé ma vie. Il me faut la vivre maintenant.

FIN Gérald Legros - 2007

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Réveille toi Jacques