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Où l’on apprend que les plus forts, évidemment, c’est les vers, qu’on a tout intérêt à ce que les Ukrainiens aient un temps pourri, et que le porc noir est tout le contraire d’Aymeric Caron.

N°35

MAGAZINE TOULOUSAIN ACTUEL

PAYSAN le nouveau cool Hier moqué, aujourd’hui badé

Fabriqué à Toulouse

DÉCEMBRE 2018 - JANVIER 2019


BOUDU N° 35 – DÉCEMBRE 2018 - JANVIER 2019

SOMMAIRE BOUDU le magazine toulousain actuel, est édité par TRENTE&UN, société coopérative à capital variable, au capital de 48 150 €. RCS Toulouse n° 802388017. Siège social : 24, rue de la Sainte-Famille - 31 200 Toulouse redaction@editions31.com Gérant et directeur de la publication  : Jean Couderc

Rédaction Rédacteur en chef  : Jean Couderc

CONVERSATION PESSIMISTE ACTIF

L’engagement de José Bové l’a conduit trois fois en prison (pour antimilitarisme sur le Larzac en 78, pour démontage de McDo en 99, et pour fauchage de cultures OGM en 2003) et une fois au Parlement européen (élu député en 2009). Un palmarès qui fait de lui l’interlocuteur idéal pour ce numéro spécial agriculture en Occitanie.

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Directeur artistique et photographe : Matthieu Sartre Chef d’édition : Sébastien Vaissière

REPORTAGE JEUNES POUSSES

Réalisation graphique : Clara Doineau

Avant de faire l’agriculture de demain, les élèves du Lycée agricole Charlemagne de Carcassonne font des rêves et des cauchemars en pensant à leur futur métier, et les partagent généreusement avec Boudu.

Journaliste : Julie Guérineau Correcteur : Noé Gaillard

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Jean Couderc

jean.couderc@editions31.com 06 16 23 64 52

REVANCHE LE VILAIN PETIT PORC NOIR

Gaëlle Kremer gaelle.kremer@laboikos.com 06 20 03 13 58

Retrouvez nos offres abonnés p. 7 Service abonnement : abonnement@editions31.com

Imprimé par SA Escourbiac (Graulhet). Tous droits de reproduction réservés. ISSN 2431 - 482X. CPPAP : 1118 D 92920

Raillé, banni et honni depuis les années 1970 pour son gras, sa lenteur et son goût de la liberté, le porc Noir de Bigorre est aujourd’hui loué pour les mêmes raisons par les ruraux comme par les vedettes de ciné. La preuve avec Armand Touzanne et Edouard Baer.

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PORTRINTERVIEW IN VIVO

ARITHMÉTIQUEMENT, DANS LE MONDE, ON MEURT PLUS DE MAL BOUFFER QUE DE NE PAS MANGER ASSEZ. Arnaud Daguin, porte-parole de l’association Pour une agriculture du vivant

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BOUDU N° 35 – DÉCEMBRE 2018 - JANVIER 2019

SOMMAIRE Actuel MICRO-ONDES p.8 / C'EST DIT p.14 TRIBU p.16 / FALLAIT L’INVENTER p.18 POLITITWEET p.20

Réel INVENTAIRE p.36 VU DES LABOS Grand manitou de l’agronomie française, l’Inra prépare, elle aussi, les modes de culture et d’élevages de demain.

APARTÉ p.44 L’ÉPICURSEUR Denis Méliet travaille depuis 20 ans à son modèle de restauration locavore et paysanne. Aujourd’hui, il délivre ce message plein d’espoir : le gras est notre ami.

BONNES FEUILLES p. 48 À LA SOURCE Incroyable mais vrai, Marion et Nicolas Sarlé cultivent sans terre et sans chimie, des herbes et des légumes qui ont du goût.

PALARBRE p.64 TRONC COMMUN Alain Canet rêve d’un monde où les poulets seraient agroforestiers et les sols couverts.

PORTRAIT p.68 UN GALLAIS SOLIDE COMME UN ROC Pour produire un Roussillon de grande qualité, Marjorie Gallais met ses vieux sarments sur de jeunes ceps, et ses tripes sur la table.

BIO-GRAPHIE p.72 L’APPEL DU PRÉ Féminisation, bio, circuits courts, toute l’époque est dans le projet agricole d’Hélène Delmas.

RENCONTRE p.89 GRAINES DE STAR Icône de l’agriculture durable, Pascal Poot fait subir à ses semences les pires privations.

Relax REPORTAGE P.89 CITRONS GIVRÉS À Eus, village le plus ensoleillé de France, les Bachès cultivent, soignent et créent des agrumes hors du commun que les grands chefs s’arrachent.

OBJOTHÉRAPIE p.94

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TENDANCES p.95


ÉDITO

Espoir ou désespoir Pour ce dernier numéro de l’année 2018, Boudu vous propose une balade aux quatre coins de l’Occitanie à la rencontre de ceux et celles qui font l’agriculture. Pourquoi ? Peut-être parce que le monde agricole nous semble avoir considérablement changé depuis une vingtaine d’années. À moins que ce soit le regard que la société porte sur ceux qui cultivent nos champs qui ne soit plus le même. Toujours est-il que pour un magazine qui se fait fort d’assumer ses racines - et Dieu sait que dans notre région elles sont viscéralement attachées à la terre - quoi de plus normal que de s’intéresser à ce sujet. Et d’essayer de comprendre pourquoi et comment ceux que l’on a cessé d’appeler paysans pendant près de trente ans ont réussi le tour de force de reconquérir les cœurs des citoyens tout en apparaissant comme des acteurs majeurs et centraux de la transformation de la société. Rassurez-vous, on a bien conscience que tout n’incite pas à l’optimisme. Il suffit, pour s’en convaincre, d’entendre José Bové affirmer que l’on ne pourra jamais rémunérer correctement les agriculteurs tant que l’on n’aura pas revu en profondeur les accords de libre-échange, ou bien Arnaud Daguin annoncer la fin prochaine de notre système actuel. Oui mais... Oui mais parce que le souffle qui traverse ce numéro est néanmoins porteur d’espoirs. L’espoir que l’on en a fini avec les aberrations du passé. L’espoir qu’avec les nouvelles générations, on est à l’abri d’un retour en arrière. L’espoir qu’en laissant les sols un peu tranquilles, ils retrouveront de leur splendeur. Et l’espoir qu’il n’est pas trop tard...

PAR

JEAN COUDERC BOUDULEMAG.COM _ 5


MICRO-ONDES L'actualité réchauffée

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MOBILISATION Plusieurs milliers de gilets jaunes manifestent dans toute la HauteGaronne contre la hausse des carburants et la baisse du pouvoir d’achat. © photo Matthieu SARTRE

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COURAGEUX Le maire de L’Union écrit aux parlementaires haut-garonnais pour leur demander d’activer un amendement permettant la renationalisation des autoroutes.

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LOGIQUE La Cour d’appel de Toulouse condamne la société Kiloutou à verser 1,2 millions d’euros à un homme qui avait perdu sa jambe droite, happée par un motoculteur défectueux loué au magasin de Portetsur-Garonne.


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HOMMAGE Le Samu, créé à Toulouse, fête ses cinquante ans.

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TOO MUCH ? Le député des PyrénéesAtlantiques Jean Lassalle interrompt la séance des questions au gouvernement en arborant un gilet jaune dans l’Hémicycle. Romain Cujives dévoile quant à lui son livre, Un chemin pour Toulouse, dans lequel figurent 217 propositions. Mais ce n’est pas un livre programmatique….

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LEVANT On apprend qu’un vol Tokyo-Toulouse, une première pour un aéroport de province, aura lieu le 14 mai 2019 avec, à son bord, près de 300 passagers.

COMPILÉ PAR

Jean COUDERC


© Joël Estrade

Le gras, c’est mal p.44

L’agriculture est un métier d’homme p.72

L’Inra ne pense qu’OGM p.36

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Le bonheur est dans le pré p.62

Il faut labourer pour produire p.60

C'est la faute à la PAC p.87

Vous êtes sûrs ?


INVENTAIRE

L'agriculture vue des labos Souvent perçu comme le grand méchant vendu à l’industrie agroalimentaire et aux OGM, l’Institut national de recherche agronomique (Inra) s’empare depuis quelques années des préoccupations sociales et environnementales qui traversent notre époque. À l'Inra Occitanie-Toulouse, 1 200 chercheurs planchent sur l’agriculture de demain. Boudu en a sélectionné un échantillon pour avoir un aperçu de ce qu’ils nous préparent. - par Julie GUÉRINEAU -

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Pour des petits ruminants adaptés à des

© Inra / Ch. Maitre

exploitations durables

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Longtemps, la sélection génétique d’ovins (famille des moutons) et caprins (famille des chèvres) a privilégié la capacité à prendre du muscle pour les races à viande, ou à produire du lait de qualité et/ou en quantité et à avoir des mamelles aptes à la traite mécanique pour les races laitières. Aujourd’hui, avec le programme européen Smarter, l’Inra travaille à l’élaboration de nouveaux critères de sélection génétique, plus adaptés à des élevages respectueux de l’environnement. « Ces critères permettront de sélectionner des "béliers élite" dont la descendance sera plus résistante aux parasites et à la vie en milieux naturels rudes, et capable de revenir rapidement à une production normale après, par exemple, une pénurie de nourriture. L’objectif étant de pouvoir produire autant avec moins de médicaments et d’aliments venus de l’extérieur de l’exploitation », explique Carole MorenoRomieux, généticienne à l’Inra Occitanie Toulouse et coordinatrice du programme Smarter. Pendant 4 ans, les chercheurs vont étudier 1,5 millions d’individus de 46 races dans 10 pays européens, notamment près de Roquefort. Objectif : repérer lesquelles de ces caractéristiques de robustesse et de résilience sont héréditaires, et comment prédire avec leur ADN quels seront les meilleurs futurs béliers reproducteurs. « On ne manipule pas l’ADN. On fait ressortir le meilleur de la nature en conservant une diversité », souligne la généticienne. Les premiers résultats concrets sont attendus dans une dizaine d’années.


Pour nourrir le monde avec les

© Inra / Albaret Pierre

légumineuses Pour développer une agriculture capable de nourrir la planète et plus respectueuse de l’environnement, des chercheurs et acteurs de l’agriculture et de l'agroalimentaire plaident pour un retour en force des légumineuses. Riches en protéines, en minéraux, en vitamines et surtout en fibres (ce dont manquent cruellement les Français), les lentilles, pois chiches, graines de lupin et autres pois et fèves améliorent aussi la richesse des sols et fixent l’azote de l’air. Ce qui leur permet de se passer d’engrais azotés, émetteurs de gaz à effet de serre. « Pour nourrir la population mondiale, il est aussi nécessaire de réduire la consommation de viande et de rééquilibrer les apports en protéines vers 50 % de protéines animales et 50 % de protéines végétales, ce à quoi peuvent participer les légumineuses », souligne Marie-Benoit Magrini, chercheuse en sciences économiques à l’Inra Occitanie Toulouse. Or, depuis 1945, la France a massivement investi dans la culture intensive des céréales, délaissant les légumineuses. Pour renverser la vapeur, Marie-Benoit Magrini analyse les facteurs historiques, économiques, réglementaires, politiques ou sociaux (image vieillotte et réticence à réduire sa consommation de viande par exemple) qui freinent le développement des légumineuses en France. Avec d’autres chercheurs et acteurs du secteur, elle participe notamment à des discussions et des études menées au niveau régional pour recréer en Occitanie une filière dédiée aux légumineuses, des semences à l’assiette des consommateurs.

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© Joël Estrade

REVANCHE

Le vilain petit porc noir - par Sébastien VAISSIÈRE -

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L’histoire du porc noir de Bigorre est celle d’un incroyable retournement de situation. Banni dans la deuxième moitié du xxe siècle pour sa croissance lente, son goût de la liberté et sa tendance à faire du gras, ce cochon autochtone des Pyrénées centrales est aujourd’hui célébré pour les mêmes raisons au comptoir des bistrots comme à la table de l’Élysée.

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ans les chaumières du piémont pyrénéen, le soir, à la veillée, on ne raconte plus aux enfants l’histoire du vilain petit canard. On lui préfère cette histoire vraie dont la morale est analogue à celle du conte d’Andersen, et dont le caractère avéré accroit la portée symbolique. Tout commence au néolithique avec la sédentarisation des chasseurscueilleurs et l’invention de l’agriculture. À cette époque, les peuplades des Pyrénées centrales et occidentales commencent à domestiquer les animaux du cru. Parmi eux, un cochon noir parfaitement adapté au relief qu’il foule et au climat qu’il subit. Des millénaires durant, la brave bête reste le pilier de la vie autarcique de la civilisation paysanne, offrant aux humbles foyers ruraux de ce rude pays de montagne la viande

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des soirs de fête et la graisse de tous les jours. Jusqu’à ce que, dans les années 60, on se mette subitement à lui tourner le dos. Dans cette France convertie à la religion du progrès, ce cochon du passé ne fait plus recette. On veut alors des porcs bodybuildés, taillés pour l’industrie et pas pour le grand air. Des animaux dont on puisse tirer un jambon moderne, sans graisse et sans surprise, et qu’on puisse produire à la chaîne comme les Estafette et les Bic Cristal. En quelques décennies le cochon noir périclite. Si bien qu’en 1981, il ne reste plus dans le berceau historique de la race que 30 truies et deux verrats. Dès lors, à partir de ce noyau d’élite recensé à la demande de l’Inra et de la chambre d’agriculture des Hautes-Pyrénées, une poignée de fous s’emploie à résister à la dispa-

rition programmée de la race. Ils feront bien plus que cela. Aujourd’hui, le Porc Noir de Bigorre est protégé par deux Appellations d’Origine Protégée, sa renommée contribue à la réhabilitation du gras dans le discours des nutritionnistes éclairés, ses jambons rivalisent avec les grands ibériques, et sa viande est un des fleurons de la gastronomie de la région Occitanie. Les grands chefs l’adulent, les influenceurs le promeuvent, les foodistas l’instagramment, et, depuis le quinquennat de Hollande, cet ancien cochon des pauvres est servi à la table du Président. Et comme le cygne à la fin du conte, le Noir de Bigorre « (…) songe à la manière dont il a été persécuté et insulté partout, maintenant qu’il les entend tous dire qu’il est le plus beau ».


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mois C’est la durée minimale de fabrication d’un jambon titulaire de l’AOP, répartie en 4 étapes : salage, repos, séchage et affinage.

Strabon l’a dit Le Noir de Bigorre fait partie de la grande famille des cochons noirs méditerranéens. Des animaux qu’on retrouvait partout au sud de l’Europe occidentale à l’Antiquité, et dont l’historien grec Strabon (-60 av. JC – 20), qui voyait mal mais avait le bec fin, affirmait qu’ils donnaient les meilleurs jambons de l’Empire.

160 kg C'est le poids moyen d'un porc noir adulte

Le secret du bonheur ? Le Noir de Bigorre est placide, curieux et pacifique. Il porte deux espèces de bérets en guise d’oreilles, qui protègent ses yeux du soleil mais l'empêchent de voir le monde tel qu’il est. Sans doute la raison pour laquelle il a l’air si heureux.

75 cm C'est la taille moyenne d'un porc noir adulte

Abracadagras Le retour en grâce du cochon noir ne pouvait se faire sans le retour en grâce du gras dans le discours nutritionnel contemporain. Du gras du Noir de Bigorre, on sait qu’il présente un profil équilibré entre acides oléique (mono-insaturé, composé principal de l’huile d’olive) et linoléique (polyinsaturé). En gros, une excellente proportion de bons gras. La chose est liée à la race, à la vie au grand air, et à l’alimentation composée de gourmandises glanées dans les prairies et les forêts, et de céréales produites localement. Leur consommation importante d’herbe (trèfles et graminées), et donc de vitamine E antioxydante, explique par ailleurs la grande douceur du gras du jambon et sa blancheur, qui le distinguent des jambons ibériques.

Plus que la Bigorre La zone d'appellation Noir de Bigorre s’étend principalement dans les Hautes-Pyrénées et le Gers, et mord sur la Haute-Garonne. Un territoire qui excède largement la Bigorre, contrairement à ce que son nom laisse entendre, et qui correspond étrangement au pays du Nébouzan, vieille contrée gasconne oubliée. BOUDULEMAG.COM _ 13


BONNES FEUILLES

À LA SOURCE

Depuis 2013, un couple d’anciens cadres franco-argentin démontre avec sa microferme gersoise que l’hydroponie n’est pas l’apanage des producteurs intensifs de tomates sans goût. Et que oui, on peut faire pousser avec moins d’eau, peu d’argent, et sans traitements, des produits sains au goût puissant. - par Julie GUÉRINEAU photographie Matthieu SARTRE TEMPS DE LECTURE

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C

e matin là, la brume gersoise ne semble décidément pas prête à se lever sur Lagraulet. La lumière est froide et l’air humide. Mais malgré l’hiver qui approche, sous la serre des Sourciers, les tomates rougissent encore et les herbes fraîches poussent à foison. Sans chauffage, ni éclairage, ni traitements. Ni même de terre. Ici, les plantes poussent les pieds dans l’eau, avec un peu de nourriture. Et c’est tout. Marion et Nicolas Sarlé ont créé cette microferme de maraîchage en hydroponie naturelle – la toute première de France – en 2013. Une démarche expérimentale pour prouver que l’hydroponie n'est pas l’apanage des producteurs de tomates assaisonnées aux pesticides, et qu’une petite structure qui favorise la qualité à la quantité peut être rentable. « En France, 80 % des plants de tomates poussent en hydroponie. Et l’hydroponie, c’est comme tout. Il y a du très bon et du très mauvais », souligne Marion d’emblée. Chez les Sourciers, le principe est simple. Les plantes – légumes anciens, herbes fraîches et fleurs comestibles – sont placées dans des petits pots remplis de billes d’argile naturelle, eux-mêmes posés dans des gouttières dans lesquelles circule de l’eau. Dans cette eau, on ajoute une solution nutritive constituée de nutriments minéraux (naturels) et de matières organiques dont la teneur est adaptée aux plantes installées dans trois circuits d’eau fermés. « Les doses de minéraux sont très faibles. Elles sont moins importantes que ce qu’on peut trouver dans une grande partie des eaux minérales », précise Marion. Le couple tend à vouloir baisser encore ces doses de minéraux en tentant de créer ses propres nutriments à partir de ses déchets végétaux. Et c’est la même eau, régulièrement réoxygénée grâce à une « mini-cascade », qui circule au pied des plants jusqu’à la pause hivernale. Résultat : seulement 200m3 d’eau utilisés par an, soit à peine plus que la consommation annuelle d’un foyer moyen français, et 90 % de moins que l’agriculture en pleine terre.

Zéro traitement, 100 % succès

Contrairement à l’hydroponie intensive, Marion et Nicolas ont aussi fait le choix de ne pas traiter leurs plants, même à l’aide de remèdes de grands-mères ou de produits autorisés dans l’agriculture bio. « On a décidé dès le début qu’on pousserait l’expérimentation à son maximum. » Comme les portes des serres sont ouvertes en permanence, les insectes circulent à leur guise et éliminent une grande partie des parasites. La faible humidité et l’absence de chauffage empêchent


ELECTROPAYSAN Dimanche dernier à Manchester, tout ce que la ville compte de mélomanes et de clubbers s’est pressé sous les voûtes du WHP store street pour assister à la performance de Groove Armada. L’épilogue d’une série de concerts anniversaires donnés à guichets fermés au Royaume-Uni. Tous gardaient un souvenir ému du titre At the River, premier succès international du duo électro bristolien. Qualifié par The Guardian de « classique incontournable des années 90 », ce morceau de 1997 mâtine un sample de Patti Page d’une mélancolie douce que ses créateurs attribuent à l’annonce de la mort de Diana, survenue pendant la composition du titre. Ce succès en annonçait d’autres, qui retentiront dans les années 2000 de Londres à Ibiza, tels I see you baby, remixé par Fatboy Slim, ou Hands of time, titre phare de la BO du blockbuster hollywoodien Collateral. Si on vous raconte tout cela dans un numéro spécial agriculture en Occitanie, c’est que ce duo star de l’électro est pour le moins atypique. Le premier de ses cofondateurs, Tom Findlay, est psy. Le second, Andrew Cœcup (Andy Cato à la scène), est paysanboulanger à Lasseube-Propre, dans le Gers. Tout a commencé avec une simple résidence secondaire en Gascogne, et l’envie de cultiver un petit potager pour faire comme les voisins. Puis, vint le choc : « Un jour, dans l’avion, j’ai lu un article sur l’agro-industrie. Je suis tombé des nues. Je n’imaginais pas qu’on en soit arrivé à de telles extrémités, et qu’on continue de dégrader dans un 16 _ BOUDULEMAG.COM

© Sébastien Vaissière

Andrew Cœcup

même mouvement la santé du sol, la santé des animaux et la santé humaine. Bien que n’ayant pas planté la moindre graine avant de cultiver mon premier potager à 35 ans, j’ai décidé de devenir paysan ». Après des années à tâtonner, à essuyer les échecs et à subir les regards obliques de certains agriculteurs du coin, le DJ angliche est parvenu à dessiner son idéal agricole. Une ferme de 100 ha en polyculture élevage, sans travail du sol, mue essentiellement à la force de percherons, reposant sur la symbiose entre le végétal et l’animal, et flanquée d’un fournil. Là, il s’applique à faire du pain dans les règles de l’art : « Je fais ma propre farine avec un moulin à meules de pierre. Une mouture douce et sans chauffe qui préserve les nutriments et les huiles essentielles des blés paysans issus d’un vol vivant. Conjuguée à une fermentation très longue, au levain naturel, cette méthode permet d’avoir un pain très digeste et faible en gluten, qu’on peut conserver plusieurs jours ». La réputation des pains, brioches et viennoiseries d’Andrew Cœcup s’est répandue l’an dernier comme une trainée de poudre. Idem pour sa pratique jusqu’au-boutiste de l’agroécologie. Dans le pays, désormais, on court acheter « le pain de l’Anglais » à la ferme ou dans sa boutique auscitaine, et de plus en plus de paysans des environs s’intéressent à ses expérimentations agronomiques. Une reconnaissance que le musicien de Bristol dit goûter presque davantage que sa nomination aux Grammy Awards en 2011…


Nataïs

© Les Steakeurs

Habemus pop-corn

Les Steakeurs

PARCE QUE JEUNE VEAU BIEN

Depuis dix ans, l’Union européenne permet aux consommateurs du Vieux Continent de différencier clairement sur les étiquettes la viande de veau (jusqu’à 8 mois) de la viande de jeune bovin (de 8 à 12 mois). Pour ses promoteurs, la viande de jeune bovin n’aurait que des avantages : plus forte en goût que le veau, moins grasse que le bœuf, elle semble taillée pour les besoins et les envies de l’époque. La chose n’a pas échappée à une poignée d’éleveurs ariégeois. Dès 2013, ils ont entrepris d’offrir à leurs bêtes un destin différent de celui de la plupart des bovins du département, à savoir le départ à 6 mois pour les fermes d’engraissement espagnoles ou italiennes. Les jeunes bovins des Steakeurs, (le nom de la marque) sont, eux, abattus, transformés et consommés localement en Ariège et Haute-Garonne. La démarche est valorisée par une communication colorée, djeun’s et décontractée, qui tranche avec le persil en plastoc de la boucherie de papa, autant qu’avec le design cul-pincé des boucheries de quartiers gentrifiés.

Détresse

Qu’ils soient victimes de problèmes conjoncturels ou de détresse plus profonde, les agriculteurs ne savent pas toujours vers qui se tourner pour obtenir de l’aide. Pour pallier ce manque d’interlocuteur, une poignée de paysans haut-garonnais a créé en 1991, Solidarité Paysans ADAD 31. L’association, qui fournit à la fois écoute et compétences, est indépendante de toute chapelle professionnelle ou syndicale. Elle est dirigée par Patrick Kirchner, éleveur de brebis tarasconnaises à Fontenilles.

Tous les grains de maïs gersois ne sont pas engloutis par les canards à foie gras. La preuve, c’est que le département abrite Nataïs, leader européen du pop-corn, qui exporte dans 40 pays du monde son maïs éclaté cultivé à 80% dans le Sud-Ouest. L’entreprise a été fondée par l’Allemand Michael Ehmann, dont les parents, paysans expropriés en 1981 lors de l’extension de l’aéroport de Stuttgart, ont investi le montant de leurs indemnités dans l’achat de terres agricoles à Bérézil, aujourd’hui siège de l’entreprise. En septembre, Nataïs, dans une forme éclatante, a annoncé son ambition de produire le premier pop-corn agroécologique du monde.

Certif ’ Créée en 1991, Ecocert est le leader mondial de la certification bio. Un métier qui consiste à assurer au consommateur le respect des règles de l’agriculture biologique dans la fabrication des produits estampillés Bio. Son siège, un vaste bâtiment à énergie positive, est installé à L’Isle-Jourdain, à 35 km de Toulouse.

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Pessimiste actif


CONVERSATION

Qui mieux que JOSÉ BOVÉ pour porter un regard critique sur l’évolution de notre agriculture depuis un demi-siècle ? L’emblématique pourfendeur de la malbouffe, encore député européen pour quelques mois, a accepté de suspendre pendant une heure son combat en faveur des indépendantistes catalans, pour nous recevoir chez lui, sur les hauteurs du Larzac, et parler du monde paysan. S’il nous confie sa satisfaction d’avoir vu les citoyens s’emparer du sujet de l’alimentation, il n’en demeure pas moins pessimiste sur les chances de voir le modèle agricole changer en profondeur. propos recueillis par Jean COUDERC TEMPS DE LECTURE

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Comment se porte aujourd’hui le monde agricole ? La situation est très contrastée avec d’un côté des gens qui gagnent beaucoup d’argent sur des très grandes surfaces, notamment les céréaliers et certains éleveurs, et de l'autre une grande majorité, qui constituent l’agriculture au sens conventionnel du terme, qui survit, la tête dans le guidon, avec de très faibles revenus. En même temps, on assiste à une émergence, difficile à quantifier mais de plus en plus significative, de personnes, en majorité issues des nouvelles générations, qui sont sur des modèles de petite taille et qui rompent avec le système traditionnel. La meilleure preuve est le nombre d’agriculteurs qui s’installent hors aide, qui représentent entre 40 et 60 % des installations dans certains départements. En quoi le monde agricole a-t-il changé depuis la création de la Confédération paysanne en 1987 ? On a tout d’abord perdu énormément de paysans : on devait être encore, à l’époque, à 5-6 % de paysans dans la population. Aujourd’hui, on est à 1,5 million au maximum. On a vécu un agrandissement des fermes et une accélération de la logique de mécanisation qui ne correspond plus forcément aux besoins de l’agriculteur, mais à un modèle qui s’emballe. Plus globalement, on est sur une logique qui a coupé les agriculteurs des territoires en les transformant en producteurs de matière première.

L’état d’esprit des nouvelles générations semble pourtant différent... Il y a, en effet, des transformations. On assiste à l’émergence des modèles locaux bio, de plus en plus liés à des territoires, qui renouent avec le travail ou la vie de paysan. C’est-à-dire que l’on sort d’une logique de production pour entrer dans celle d’un circuit complet, avec la production, la transformation et la commercialisation. Cela signifie-t-il que le salut passe par le bio et que l’agriculture traditionnelle a du souci à se faire ? Il faut rappeler pourquoi le modèle tel qu’il s’est développé depuis la fin des années 50, basé sur une augmentation de la production et une massification de la consommation, a séduit les jeunes paysans des années 60. Ils y voyaient la possibilité de s’émanciper par rapport à leurs parents, et d’améliorer leurs conditions de vie. Cela a été un moteur jusqu’à ce que l’on se rende compte que ce modèle était injuste, que la répartition de la plus-value ne se faisait pas, et qu’en accédant à ces modèles, ils étaient de plus en plus esclaves soit des banques, soit des coopératives, soit des deux en même temps. Mais cette prise de conscience a mis du temps à s’étendre, non ? La méfiance s’est transformée en contestation de ce BOUDULEMAG.COM _ 19


MARINE RACONTE

L’ULTRA-VIOLETTE

© Clara Doineau

TOULOUSE,

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ntre les bonbons, la couleur des maillots de foot et l’emblème des Jeux floraux, il n’y a pas de doute, la violette est bien le symbole toulousain par excellence ! Dès l’Antiquité, on cultive la violette pour son parfum dans différentes régions de France, ainsi qu'en Italie, ou en Hongrie. Au Moyen-Âge, des fleurs violettes poussent dans les prairies toulousaines, mais il ne s’agit pas encore de la violette de Toulouse, qui est en fait originaire du Piémont, en Italie. Selon la légende, un peu avant la moitié du xixe siècle, un soldat de Napoléon III engagé dans la campagne d’Italie, rapporte une violette de Parme à sa bien-aimée qui vit à SaintJory. La jeune fille, charmée par le geste, décide de faire des boutures de cette fleur puis en plante partout au nord de la ville. Par la suite, les producteurs décident d’en faire commerce et se mettent à cultiver dans de nombreux champs les fleurs qu’ils vendent sur les marchés de la ville. En 1908, une coopérative est créée : « la coopérative de violettes et d’oignons ». Elle regroupe des centaines de producteurs qui produisent sur près de 20 hectares plus de 600 000 bouquets par an. Mais durant la guerre, les récoltes diminuent suite à une dégénérescence de la plante, et les hivers glacés de 1947 puis 1956 font quasiment disparaître la culture. C’est au début des années 1980 qu’un homme, Adrien Roucolle, décide de sauver la violette et en relance la culture pour éviter son extinction totale. En 2003, la commune de Toulouse prend le relais de l’association Terre de Violettes et organise la Fête de la Violette. Retrouvez Marine GASC sur son blog Raconte-moi l'Histoire.

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OÙ L'ON A APPRIS

Qu'on a tout intérêt à ce ce que les Ukrainiens aient un temps pourri · qu'on peut être dans la drêche

·

et heureux   que le malheur des uns fait le bonheur des autres    que le rôle d’un restaurateur devrait être de remettre les humains en état   que le bio ne sauvera pas

·

· la planète · que Charlemagne est à Carcassonne  ·  que le consommateur est fragile, stressé

et oxydé · que l'ennemi, ce n'est pas le gras, mais

le sucre · qu'on peut vivre les pieds dans l’eau à Lagraulet-

· que les Français manquent de fibres  ·  qu'il n'y a pas de grand vin sans génétique  · que pendant qu'Hélène est au marché, son mari va aux Demoiselles. ·  que les tétons de Vénus du-Gers 

 

sont suspendus près du poêle ·  que le prix des céréales est fixé à la bourse de Chicago · qu'on peut lire le journal à travers le pastis · que le porc noir est tout le

 

contraire d’Aymeric Caron · que l'hydroponie, c’est comme les chasseurs : il y a du bon et du mauvais · que les plantes sont des grosses flemmardes · que l’herbe est bonne pour la santé · que l'avenir appartient aux béliers d'élite  · que le pire, c’est l'isolement  ·  que

le temps, c'est mieux que l'argent ·  que l'indépendance corse viendra par des graines de tomates  ·  qu'on

peut confondre un figuier et un pissenlit · que dans le Gers, les cruches ont une drôle de forme · que la tisane pousse en pot · que la violette est arrivée à Toulouse par amour · que le confit, c'est l'avenir · que le drive n'est pas réservé au McDo · et que tuer les vers, c'est se tirer une balle dans le pied

Qu'apprendrez-vous dans le prochain numéro ? Réponse le 6 février.

BOUDU 35 - DECEMBRE 2018 / JANVIER 2019  

Où l’on apprend que les plus forts, évidemment, c’est les vers, qu’on a tout intérêt à ce que les Ukrainiens aient un temps pourri, et que l...

BOUDU 35 - DECEMBRE 2018 / JANVIER 2019  

Où l’on apprend que les plus forts, évidemment, c’est les vers, qu’on a tout intérêt à ce que les Ukrainiens aient un temps pourri, et que l...

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