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Où l’on apprend, que les Gersois sont ingrats et les banquiers jaloux, qu’il vaut mieux vider les poulets avant de les faire cuire, et que le bonheur au travail, c’est plus profond qu’un babyfoot.

N°26

magazine toulousain actuel

époque – p.38

Pourquoi l’entreprise veut-elle tant notre bonheur ?

Business, Gers, justice… – p.48

L’interview sans filtre de Sensemat

Le Singulier bras droit de Moudenc JEan-michel LAttes

La chorale des Mâles au Chœur de Tolosa en répétition Fabriqué à Toulouse

Février 2018


BOUDU n° 26 – février 2018

Sommaire BOUDU le magazine toulousain actuel, est édité par TRENTE&UN, société coopérative à capital variable, au capital de 48 150 €. RCS Toulouse n° 802388017. Siège social : 20, rue des Blanchers - 31000 Toulouse redaction@editions31.com Gérant et directeur de la publication  : Jean Couderc.

Rédaction Rédacteur en chef  : Jean Couderc Directeur artistique et photographe : Matthieu Sartre

PORTRAIT LATTES L’ATYPIQUE

Dans le mundillo policé de la politique locale, Jean-Michel Lattes est une étonnante anomalie. Plus habitué à maîtriser ses dossiers que sa com’, il poste sa vie sur Facebook avec un naturel qui déconcerte son camp, sa famille et ses adversaires.

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Chef d’édition : Sébastien Vaissière

INTERVIEW HAPPYCULTRICE

Réalisation graphique : Clara Doineau Journaliste : Julie Guérineau Correcteur : Noé Gaillard

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Publicité

matthieu.sartre@editions31.com 06 62 71 44 40

Désormais, l’entreprise veut votre bonheur. Ce n’est pas Big Brother qui le dit dans 1984, mais Julie Artis, Chief Happyness Officer en entreprise, qui le dit dans Boudu.

CONVERSATION AMÉRICAIN SANS FILTRE

Retrouvez nos offres abonnés p. 9 Service abonnement : abonnement@editions31.com

Imprimé par SA Escourbiac (Graulhet). Tous droits de reproduction réservés. ISSN 2431 - 482X. CPPAP : 1118 D 92920

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«

reportage

Ancien premier employeur du Gers, grande gueule amoureux du people, du bling-bling et du réseautage, Jean-Claude Sensemat vit aujourd’hui à Montréal et tire à boulets rouges sur la France et ses juges, le Gers et ses jaloux, le Québec et ses mafieux.

Un membre du mouvement Archipel Citoyen

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Pour fixer la date, je ferai un Doodle, mais comme c’est Google et qu’on est censés utiliser des outils collaboratifs, il ne faudra pas le dire aux autres.

»


BOUDU n° 26 – FÉVRIER 2018

Sommaire actuel

LE FAIT p. 7 paroles, paroles p. 8 MICRO-ONDES p. 10 VITE DIT p. 16 TRIBU p. 18 LA FEMME DU FUTUR p. 20 FALLAIT L'INVENTER p. 22 POLITITWEET p. 24 ça se passe aussi en occitanie p. 26

réel ENQUÊTE p.40 Les Minimes en mal de contrats aidés Sur le papier, les contrats aidés sont un dispositif couteux et peu efficace. Sur le terrain, comme à Toulouse, quartier Negreneys, ils permettent pourtant de générer beaucoup de lien social avec peu de moyens.

REPORTAGE p. 42 Le Grand cercle Les partis, c’est fini, la verticalité c’est moisi, et les AG c’est dépassé. La politique se fait désormais dans des mouvements, horizontaux, et réunis en « grands cercle ».

idées p.47 relax

l'affiche p. 57 reportage p. 58 Culture sauce Amap Puisque les œuvres d’art sont devenues des produits culturels, pourquoi ne pas s’inscrire aux épuisettes de l’association Comme un poisson dans l’art, qui propose des paniers culturels sur le modèle des Amap ?

culture intensive p. 60 l'addition p. 66 restaurants p. 67 allons-y quand même p. 68 objo-thérapie p. 70 TENDANCEs p. 71 HISTOIRE p. 72 DITES-LE QUAND MÊME p. 73 Où l'on a appris p. 74


ÉDITO

Différent Mais pourquoi diable consacrer un portrait de 10 pages à Jean-Michel Lattes ? Pour son influence dans la vie politique toulousaine ? Pas exactement. Parce qu’il est (sans doute) celui qui a le plus l’oreille de Jean-Luc Moudenc ? Toujours pas. Si l’on a fait le choix, que certains ne manqueront pas de discuter, de s’intéresser au premier adjoint de la mairie de Toulouse en charge des transports, c’est tout simplement parce qu’il est différent. Différent de l’idée que l’on se fait du premier adjoint de la 4e ville française. Différent parce qu’à l’heure où tout n’est que communication et maîtrise de l’image publique, Jean-Michel Lattes semble s’être affranchi de toutes ces contingences… sans pour autant vivre à l’âge de la bougie. L’exemple le plus marquant réside dans son utilisation des réseaux sociaux. Sans filtre et surtout sans calculs. « Je suis certain que les gens apprécieraient si les politiques restaient eux-mêmes, comme moi. » Naïf ? Chez Boudu, on penche plutôt pour une forme de candeur revendiquée. Car comme nous, il est de Toulouse et n’essaie pas de se faire passer pour un autre. Et puis un homme qui assure qu’il est plus facile d’assumer que de mentir ne peut pas être foncièrement mauvais…  

PAR

Jean Couderc BOUDULEMAG.COM _ 5


starring par ordre d’apparition

Christine de Veyrac – ancienne députée européenne Isabelle Maignon – technicienne d’exploitation Tisséo Philippe Gay – technicien d’exploitation Franck Pieulhet – technicien d’exploitation Cécile Piognan – gestionnaire d’informations voyageurs Gilles Peyras – gestionnaire d’informations voyageurs Didier Benaben – technicien d’exploitation Daniel Deveze – technicien d’exploitation Christophe Exposito – superviseur Ida Gani-Hebal Peyras – gestionnaire d’informations voyageurs Stéphane Denamiel – technicien d’exploitation Jean-Luc Puissegur – technicien d’exploitation Alain Delpoux – technicien d’exploitation Stéphane Mendez – technicien d’exploitation Olivia Bertrand – fondatrice du projet Laines Paysannes Laurence Audabram – cheffe de projet chez Inconito Jean-Pierre Audouy – président d’honneur du carnaval de Limoux Jean-Luc Moudenc – maire de Toulouse Jean-Michel Lattes – premier adjoint au maire de Toulouse Françoise Lattes – épouse de Jean-Michel Lattes Yannick Moya – créateur du groupe polyphonique Les Mâles au Choeur de Tolosa Fabien Fabre – responsable de l’école de rugby du FCTT Marc Doncieux – fondateur d’Europa Organisation Pierre Cohen – ancien maire de Toulouse François Briançon – élu socialiste au conseil municipal de Toulouse Régis Godec – élu écologiste au conseil municipal de Toulouse Marcel Garzelli – président du club taurin de Vic-Fezensac Xavier Bigot – ancien membre du think tank Casa Nova Julie Artis – Chief Happiness Officer chez Synox Mathieu Fonton – service civique à Sozinho Mina – aide-soignante Doni Donzo – rappeur, président de l'association Sozinho Émilie Teyssèdre – porte-parole provisoire de L'Archipel Citoyen Martin – enseignant Catherine – enseignante Nathalie – chargée de marketing chez Airbus Jean-Claude Sensemat – homme d’affaires Jessica Bir – coordinatrice de l'association Comme un poisson dans l’art Julie – utilisatrice des épuisettes culturelles Michel Théron – auteur Scan – bénévole à Comme un poisson dans l’art Balthazar Gonzalez – chef du Bàcaro

Ont collaboré à ce numéro : Marine ANDRIEU, Maud BENAKCHA, Élodie et Julien BOMPA, Charles MATTHIEU-DESSAY, Grégoire SOUCHAY Photo de couverture : Matthieu SARTRE


Actuel

paroles,  paroles - micro-ondes - vite dit - tribu - Fallait l'inventer - POLITITWEET

p. 8

p. 10

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© Matthieu Sartre

adj. Qui a lieu dans le moment présent

Les riverains triomphent (encore) L’hôtel de luxe ne verra sans doute pas le jour dans la cour de l’école Saint-Stanislas, sous la pression des parents d’élèves, fortement opposés au projet. L’association Bellegarde a jusqu’au 28 février pour présenter un autre projet.

C

’est une illustration supplémentaire du pouvoir grandissant des riverains (cf Boudu n°22). Lorsqu'ils prennent connaissance du projet de construction d’un hôtel haut de gamme dans la cour de récréation pour faire face aux lourds travaux de rénovation du bâtiment géré par l’association Bellegarde, les parents d’élèves de l’école SaintStanislas accusent le coup. Mais l’abattement va très vite laisser place à la mobilisation. Banderoles et pétitions font leur apparition pour faire annuler le projet immobilier porté par Vinci avec l’aval de l’Archevêché. Mieux, l’association des parents d’élèves propose une solution alternative visant, par un montage

juridique, à emprunter de l’argent afin d’effectuer les travaux nécessaires à la réfection des locaux. Une persévérance en passe de porter ses fruits puisque l’archevêque Monseigneur Le Gall a indiqué mi-janvier que ces propositions présentaient suffisamment de solidité pour servir de base à la définition d’un projet de substitution. Si le permis de construire n’est pas, à l’heure où nous mettons sous presse, retiré par l’association Bellegarde, il y a tout lieu de penser qu’il ne sera pas, en cas de maintien, validé par la Ville. Jean-Luc Moudenc a en effet donné jusqu’au 28 février au diocèse pour « présenter une nouvelle solution pour l’avenir basée sur les propositions des parents » BOUDULEMAG.COM _ 7


Micro-ondes L'actualité réchauffée

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BEURK Le site My-Pharma.info publie son classement annuel de la malbouffe dans lequel il apparaît que Toulouse figure en 4e position pour le nombre de fast-foods et à la 3e place en ce qui concerne les kebabs.

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MALIN Déçu par le faible nombre de contraventions dressées par la police municipale aux Toulousains coupables d’incivilités en matière de propreté, Jean-Luc Moudenc annonce la création d’une brigade… en civil pour surprendre les contrevenants.

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ÉTONNANT Licencié par le TFC en octobre dernier suite à une violente altercation avec le coach de la réserve, Zinédine Machach s’engage avec le Napoli, leader de la Série A italienne.


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MODE La 11e convention Tatouage se tient à l’Espace Diagora de Labège. © photO Matthieu Sartre

REMARQUABLE Le directeur commercial d’Airbus annonce le bilan 2017 : avec 1109 ventes nettes d’avions, l’avionneur toulousain rester leader mondial devant Boeing. Dans un tout autre registre, un jeune à scooter est interpellé pour refus d’obtempérer… alors qu’il sort d’un interrogatoire au commissariat dans une affaire de stupéfiants.

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EXAGÉRÉ ? Latifa Ibn Ziaten, la mère de la première victime de Mohammed Merah à Toulouse en 2012, se déclare candidate pour le prix Nobel de la paix. Pendant ce temps, une riveraine de Tournefeuille asperge sa voisine au niveau du visage avec un insecticide. Elle est placée en garde à vue.


PORTRAIT

– Par sébastien

vaissière

photographie

TEMPS DE LECTURE

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min

Matthieu SARTRE –


Dans le mundillo policé de la politique locale, la figure de Jean-Michel Lattes est une étonnante anomalie. Choisi comme premier adjoint au maire de Toulouse en 2014 par Jean-Luc Moudenc, cet accro aux réseaux sociaux n’a pas, depuis son arrivée au Capitole, changé d’un iota sa façon d’animer sa page Facebook. On l’y voit encore, au hasard et en désordre, entonner le Se canta sur un télésiège, prendre un selfie coiffé d’un béret dans une Kangoo, applaudir un gitan ivre en plein cours de droit, présider une corrida, répondre à des contradicteurs sur la 3e ligne de métro, participer à une 3e mi-temps, avaler une garbure à l’Ostal d’Occitania, dire à ses fils qu’il les aime, se faire lécher l’oreille par un berger des Pyrénées, analyser le licenciement de Novès du point de vue du droit du travail, ou graisser ses vieilles chaussures de rando. Bref, des choses que les premiers adjoints des autres métropoles du pays ne font pas. Une activité digitale foisonnante, sans filet et désarmante, qui fait parfois frémir le maire, souvent bouillir l’opposition, et nous a donné envie d’aller voir en face cet élu dont on ne connaissait que le profil.

J

ean-Luc Moudenc se souvient très bien du coup de fil qu’il a passé à Jean-Michel Lattes ce soir de printemps 2014, un peu après minuit, pour lui faire part de sa décision. « Je lui ai dit : " JeanMichel, j’ai une idée. Je vais te nommer premier adjoint ". » Au bout du fil, l’intéressé se souvient avoir accusé le coup et être monté, « honoré et un peu chancelant » annoncer la nouvelle à son épouse qui lisait au lit à l’étage. La suite, c’est Françoise Lattes elle-même, par ailleurs directrice de la communication de l’université Toulouse 1, qui la raconte : « Je l’ai vu apparaître sur le seuil de la porte, visiblement ému. Il m’a dit : “Françoise, je suis premier adjoint”. Alors, comme j’estime que mon rôle d’épouse consiste à le ramener sur terre, j’ai levé lentement les yeux de mon livre et j’ai dit : " Que le premier adjoint n’oublie pas de sortir la poubelle avant de venir se coucher " ». Jean-Michel Lattes raconte cette anecdote à l’envi, comme pour prouver qu’il n’a pas pris le melon en même temps que sa fonction de numéro 2 du Capitole. Précaution inutile si l’on en croit Yannick Moya, créateur du groupe de polyphonie pyrénéenne Les Mâles au Chœur de Tolosa, qui compte le premier adjoint dans ses rangs depuis 2009 : « Jean-Michel est à la fois cordial et effacé. Pas du genre à se mettre en avant. Il ne cherche pas la lumière. Depuis 2014, on le voit en pointillés, c’est dommage. Cela dit, il est rare qu’il manque une répétition du lundi ». Même son de cloche avec Fabien Fabre, responsable de l’école de rugby du FCTT et leader des Tontons Flagueurs, l’équipe de rugby sans plaquage au sein de laquelle le premier adjoint peaufine sa passe vissée depuis 15 ans : « S’il y en a un qui n’a pas le globinard, c’est bien Jean-Mi. Dans l’équipe, il y a des gens de droite, des gens BOUDULEMAG.COM _ 11


PORTRAIT de gauche, et tout le monde s’entend bien avec lui. Il voit toujours ce qu’il y a de bien chez l’autre. Si une situation est pourrie à 99%, il va se focaliser sur le 1% qui reste. Ça vaut de l’or ce genre de mecs dans un groupe de copains ». Ainsi dégage-t-il le temps nécessaire dans ses trois agendas (celui de premier adjoint à la mairie chargé des transports et de la culture occitane couplé à celui de vice-président de la Métropole, celui de président du SMTC Tisséo, et celui d’enseignant chercheur à l’UT1) pour honorer l’entraînement hebdomadaire des Tontons et participer à leur voyage annuel de deux jours dont l’objectif consiste, comme le résume pudiquement Fabien Fabre : « à retrouver son âme de junior ». Régression aisée pour Jean-Michel Lattes, dont la tintinophilie compulsive entretien la part d’enfance, et chez qui l’influence des figures parentales se fait encore sentir. Celle de sa mère d’abord, brillante généticienne de l’Insa, spécialiste des plantes et des animaux : « Elle a fait sa thèse au-dessus de Saint-Lary, au bord des lacs d’Orédon, raconte-t-il. Dans une cabane qui était une antenne de Paul-Sabatier. Elle y montait avec un âne chargé de matériel de mesure et de docs scientifiques. Elle, l’Aveyronnaise, est tombée amoureuse de ces montagnes au point d’y faire construire une maison dont j’ai hérité à son décès. Un lieu très important pour ma famille et moi. Je m’y rends dès que je peux, et j’en pars uniquement quand je n’ai pas le choix ». Influence du père, ensuite, issu d’une famille modeste, fils d’un ouvrier communiste devenu retraité giscardien « après que Giscard a augmenté les retraites », et d’une femme de ménage qui, ironie du sort, briquait le comptoir du Papagayo, à deux pas de la fac de droit. « Les frères des écoles chrétiennes ont remarqué mon père et financé ses études jusqu’au bac, avant que les bourses publiques ne prennent le relais. Il est devenu chimiste, prof à l’université Paul-Sabatier et Président de l’École Nationale de Chimie de Toulouse. Longtemps, pour les autres universitaires, je suis resté " Le fils Lattes " et ça m’agaçait. Je crois d’ailleurs que j’ai fait du droit par provocation. Pour des scientifiques comme mes parents, s’inscrire à la fac de droit, c’était comme postuler à l’école du cirque… »

Grèves, tropiques et parasites

À l’université, « le fils Lattes » a une révélation pour le droit du travail dans l’amphi de Michel Despax, incarnation de l’universitaire habité par son sujet : « En assistant à ses cours, qui étaient extrêmement vivants, j’ai compris que le droit du travail était un levier qui permettait d’améliorer la vie des gens. Immédiatement je me suis dit : " C’est exactement ce que je veux faire " ». Évoquant son passé d’étudiant, il se dépeint en bosseur angoissé, en rat de bibliothèque poursuivant un seul objectif : être reçu en juin pour éviter la session de septembre, et profiter de trois mois complets de vacances : « Des abonnés aux sessions de septembre, il y en avait beaucoup autour de moi, à commencer par Jean-Luc Moudenc, qui était président de la corpo et faisait beaucoup de syndicalisme étudiant. Pendant la grève contre la loi Savary, en 1984, il battait le pavé pendant que je bûchais à la bibliothèque ». C’est d’ailleurs au retour d’une de ces longues périodes de vacances estivales que les deux hommes se croisent pour la première fois. Cet été-là, avec un cousin, Jean12 _ BOUDULEMAG.COM

Michel Lattes rejoint un oncle installé dans un village d’Amazonie vénézuélienne. Religieux de la congrégation des Petits Frères de Jésus, ce dernier y partage le sort fait aux Indiens, aux petits et aux pauvres, conformément à la doctrine spirituelle de Charles de Foucauld. On est alors au début des années 1980, période de convoitise des grandes firmes pétrolières et minières sur les terres des populations autochtones. Le voyage est « épique et fou » : 17 jours de pirogue rien que pour atteindre le village. Une fois sur place, c’est une révélation bien différente de celle du droit du travail : « Là-bas, pour moi, tout est neuf, nouveau, inédit. On mange du singe et du crocodile, on vit sous la menace perpétuelle des serpents et des moustiques. On dort dans des hamacs, on pêche, on chasse. Chaque jour, je fais quelque chose que je n’ai jamais fait de ma vie. Je découvre que les indiens ont une très belle vie parfaitement bien organisées, et que ce qui leur arrive de mauvais vient toujours de l’extérieur : alcoolisme, mortalité liée à la grippe, exode des jeunes en ville… Pour eux, l’ailleurs n’apporte jamais rien de bon. » Trois mois plus tard, il rentre, avec Tristes tropiques sous le bras et des parasites dans l’estomac. Ces derniers lui valent de longues semaines d’hospitalisation au CHU. Une fois remis, il consigne dans un cahier le récit de son aventure, et fait l’exposé de son périple devant une


poignée d’étudiants réunis dans une salle de l’université. Parmi eux, Jean-Luc Moudenc : « Jean-Michel semblait émerveillé par ce qu’il avait vu. Son propos était attirant, son sujet captivant, et son talent oratoire évident. À la fin de sa présentation, je suis allé le voir, et on est devenus amis. Très vite, je lui ai dit qu’il était doué, et sans doute fait pour la politique ».

Pierre Cohen Déjà engagé, le jeune Moudenc constate qu’ils sont d’accord sur à peu près tout : centristes, chrétiens, démocrates sociaux et européens convaincus, les deux hommes fréquentent le JDS, mouvement jeunesse du parti centriste de Lecanuet et Duhamel, avant de rejoindre, quelques années plus tard, la majorité municipale de Dominique Baudis.

Oral, écrit et remontada

C’est à cette époque de bouillonnement universitaire que Jean-Michel Lattes croise la route de Marc Doncieux, dont les souvenirs sont vivaces : « On s’est rencontrés au lycée Sainte-Marie-des-Champs. J’y étais cancre, il y était

pion. Mais attention, pas un emmerdeur de pion comme on en a tous connu. Un mec bien, sympa. Quand je voulais descendre en ville, au café, avec les copains, il me prêtait sa voiture, comme ça, juste pour me faire plaisir ! L’année suivante, je me suis inscrit à la fac, et j’ai été son élève. Il parlait de droit du travail de façon incroyable, excessivement humaine. C’est un vrai pédagogue, un prof fabuleux. Et une fois de plus, je sais de quoi je parle : à la fac aussi, j’étais un cancre ». Se noue alors entre eux une amitié indéfectible, scellée par un étonnant coup du sort : après son Deug, Marc Doncieux décide de laisser tomber les études pour monter son entreprise. En apprenant la nouvelle, le professeur Lattes se fâche tout rouge : « J’ai essayé de le faire changer d’avis, reconnaît-il. Je lui ai dit que c’était une énorme erreur de monter sa boîte avant de finir ses études, et qu’il le regretterait toute sa vie ». Ignorant les conseils de son prof de droit du travail, le « cancre » se lance en 1987 dans l’aventure entrepreneuriale en créant Europa Organisation, une société qui emploie aujourd’hui 260 personnes, génère 90 millions de chiffre d’affaires et reste un des leaders mondiaux de l’organisation de congrès. Trente ans plus tard, les deux hommes en rient encore. Visiblement plus à l’aise dans le rôle de conseiller municipal que dans celui de conseiller de carrière, JeanMichel Lattes est élu pour la première fois au conseil municipal en 1992. Il occupe par la suite auprès de Dominique Baudis, Philippe Douste-Blazy et JeanLuc Moudenc, des fonctions électives municipales qui vont des colonies de vacances aux transports, en passant par la coordination des travaux. Une succession de responsabilités qui prend fin brutalement avec la défaite de la liste Moudenc aux municipales de 2008, et le retour de la gauche au Capitole sous les traits de Pierre Cohen, après 37 ans de règne de la droite et du centre.

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CONVERSATION

Américain sans filtre

Jean-Claude SENSEMAT

Il ne s’est fait ni à la poutine, ni au hamburger. C’est Chez Alexandre, brasserie parisienne de la rue Peel, en plein Downtown montréalais, qu’il y a le plus de probabilité de croiser Jean-Claude Sensemat à l’heure du déjeuner. Ici, tout le monde l’appelle Jean-Claude. Son prénom est d’ailleurs gravé sur le couteau glissé dans sa serviette de table, un privilège réservé aux plus respectables des habitués de cette institution de la principale ville du Québec. En prenant place, il souffle, irrité : « Le type au fond à droite est un ancien prêtre, il a été poursuivi en justice pour avoir violé des enfants ». Plus tard pendant le repas, les lumières s’éteignent et la salle entonne un timide « Bon anniversaire, nos vœux les plus sincères ». Constatant que c’est l’ancien prêtre qu’on célèbre, le Gascon siffle dans ses deux doigts à s’en décoller les poumons, et le conspue : « Ordure ! Connard ! ». Il sera le seul à élever la voix.  Dix ans après avoir quitté la Ville rose, l’ex-entrepreneur gersois, ancien consul d’Albanie à Toulouse, porte désormais passeport canadien mais n’a rien perdu de son franc-parler légendaire. Pour Boudu, il revient sur ses déboires avec la justice, l’aventure LIP, ses voyages de jeunesse en Asie ou ses médailles. Bref sur son passé sur les rives de la Garonne et sur son présent au bord du Saint-Laurent.  - propos recueillis à Montréal par Charles MATHIEU-DESSAY  TEMPS DE LECTURE

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Relax

REPORTAGE - agenda - l'addition - allons-y - objo-thérapie - Tendance - histoire

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adj. Reposant, calme, détendu, à l’aise

Hallucinéma l'affiche

Fasciné par un récit fou, Parker décide d’en faire un film. Il n’est pourtant ni producteur, ni scénariste, ni réalisateur. Dementia, de John J. Parker Le 14 février à 19h à la Cinémathèque de Toulouse, dans le cadre du festival Extrême Cinéma (du 9 au 17 février)

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n apparence, Dementia est un nanard naze bâclé par un réalisateur pistonné. En réalité, c’est un film surréaliste et noir, vénéré par Hitchcock, Buñuel et Lynch, qui mérite mille fois qu'on n'en laisse pas la jouissance aux seuls cinéphiles. Sa genèse justifie à elle seule le prix de la place. Voilà le topo : on est dans l’Oregon, au début des années 1950. Adrienne, la secrétaire du jeune John J. Parker, déboule affolée dans le bureau de son patron. Elle lui dit avoir passé une nuit atroce, victime d’un cauchemar délirant qu'elle lui narre illico. Fasciné par ce récit fou, Parker décide d’en faire un film. Il n'est pourtant ni producteur, ni scénariste, ni réalisateur. Tout juste fils d’exploitant de salles de cinéma. Il emprunte de

l’argent à sa mère, sollicite un coup de piston de la part de son père, et tourne en 6 jours le cauchemar halluciné de sa secrétaire, avec la principale intéressée dans le rôle principal. Censuré, mal exploité, Dementia sort dans une seule salle en 1953 avant de tomber dans l’oubli, d’être exhumé par un producteur de films d’horreur en 1958, et de devenir culte dans les années 1970. Le film en lui-même est une mise en abîme bizarre, un rêve dans le rêve qui met le spectateur dans un état d’effroi doux. On pense à Psychose, à Un chien Andalou, à l'obsession de Lynch pour les nains, et on se régale de voir ce film de 55 minutes comme un spectateur avide et véritable, c'est-à-dire sans a priori, et au premier degré BOUDULEMAG.COM _ 17


culture intensive

Sous la couverture Aucun point commun entre Virginie Ledoyen et Jésus de Nazareth. Pas de rapport non plus entre Jean-Sébastien Bach et Disiz la Peste. Rien de comparable entre l’Arctique et les terrains de jeux de Novocheboksark. Encore moins entre Laurent Pelly et Pascal Obispo. Rien, donc, si ce n’est la place qu’ils occupent dans notre sélection culturelle de ce mois de février, et le plaisir sadique que nous avons eu, encouragés par les températures hivernales et la perspective de la Saint-Valentin, à les coucher sous la même couverture. – labouré PAR Sébastien

VAISSIÈRE –

TEMPS DE LECTURE

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mois

Trois parcours, trois amis, trois musiciens toulousains de renom réunis dans un projet. Voilà Tres vidas. La guitare flamenca d’un Kiko Ruiz que l’on entend même au chant sur certains thèmes, le tuba jazz de Laurent Guiton, et les voix et vents de l’éclectique multi-instrumentiste occitan Guillaume Lopez s’entremêlent dans Ibérico, le premier album de ce groupe aux horizons composites. Sans quitter la tradition des terres qui leurs sont chères, de l’Andalousie aux contreforts des Pyrénées, leur voyage emprunte le chemin des musiques du monde, de l’improvisation, et de la générosité. – c.m.d. Tres vidas, Ibérico. Sortie le 2 février.  C.A.M.O.M 2018. 18 _ BOUDULEMAG.COM

© M. Lopez

Habillés pour l’Ibère


Téléski

© DR

Le festival de Luchon a 20 ans cette année. 20 ans que les stars de la téloche y font du ski et les producteurs leur marché. Toujours sous la houlette de Serge Moati, dernier des Mohicans du doc à la papa, ce rendez-vous sympathique et frais est devenu, mine de rien, un monument de la culture pop haut-garonnaise. On attend avec beaucoup de curiosité le film d’ouverture, Mélancolie ouvrière, une fiction produite par Arte et tirée de l’essai de l’historienne Michelle Perrot. On y découvre Lucie Baud, ouvrière de la soie et figure méconnue des luttes sociales du début du xxe siècle, incarnée par une Virginie Ledoyen aux faux airs de Miou-Miou dans le Germinal de Berri. Festival de la Création Télévisuelle de Luchon, du 7 au 11 février

Jadis, quand ils n’étaient pas occupés à supplicier les dissidents en Sibérie, les Soviétiques s’attachaient à donner aux enfants des rêves de grandeur et de conquête spatiale. Cela explique pourquoi on dénombre à Novocheboksarsk, cité russe sans histoires où l’on produit de l’électricité, de la soude caustique et des chaussettes en laine, pas moins de 40 jardins d’enfants agrémentés de fusées et d’agrès aux motifs spatiaux. La chose n’a pas échappée à Ivan Mikhaylov, un photographe qui avait 8 ans à la chute du Mur, et qui a passé son enfance dans ces playgrounds en rêvant de devenir cosmonaute. Adulte, il est retourné sur place pour photographier ces fusées désormais désertées, rouillées, taguées et inutiles, figeant d’un coup de déclencheur quelque chose qui ressemble à de la mélancolie pure.

©Ivan Mikhaylov

L’illusion cosmique

Playground, Ivan Mikhaylov, jusqu’au 1er avril au Château d’Eau à Toulouse, Grande Galerie

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objo-thérapie L'impossible mission

En couple à la ville comme en studio, Élodie et Julien, architectes d’intérieur de formation, ont créé à Toulouse la marque de papeterie Say Cheese.

Tout Schuss – par Élodie et

Julien BOMPA –

Martine et Jean-Claude vous ont encore proposé un weekend à la neige. Cette fois-ci, impossible de refuser sans les vexer. Problème : votre dernière descente remonte à votre premier flocon. Comme vos skis et votre combinaison. Alors ce moisci, Boudu vous propose une sélection de vêtements et accessoires branchés pour faire oublier votre manque de panache sur les pistes.

Bonnet mixte - made in France Bobine, 17 rue de la Pomme 31,00 €

Snowboard DC Biddy - femme Okla Skateshop, 4 rue des Puits-Clos 299,00 €

Gants compatibles avec les écrans tactiles The North Face, 52 rue des Tourneurs 50,00 €

Flasque inox et bois Tonsor & Cie, 31 rue Bouquières 42,00 €

Livre L'épopée du Ski de Yves Ballu Librairie Privat, 14 rue des Arts 29,00 €

Lunettes solaires effet miroir N°dix8, 18 rue de la Pomme 55,00 €

Appareil à raclette traditionnel Darty, place Esquirol 39,99 €

Veste de ski technique - femme Billabong, 44 rue de Rémusat 132,00 €

Casque de ski avec système audio Salomon, 68 rue de la Pomme 110,00 €

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tendance

C'est nouveau, c'est tout beau – repéré par

Ultramarinos Ana © DR

Métaphysique des tubes

BOUDU –

Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, on connaît tous Macumba. Mais qui se souvient que c’est un tube toulousain ? Pour les nostalgiques des choucroutes et des jupes en cuir, ou les jeunes qui ignorent tout du passé hype de Toulouse, un ouvrage dévoile les coulisses des titres locaux qui ont trusté le top 50 dans les années 80 et fait danser toute une génération.

47 grande rue Nazareth

Toulouse, les années tubes

Yves Gabay - Éditions Atlantica

Ibère marché Salon de thé taille enfant Ras le bol des serveurs qui regardent votre poussette de travers ? Un salon de thé pensé à hauteur d’enfant vient d’ouvrir aux Carmes. Dans cette maison de poupée aux tons pastels grandeur nature, vous pourrez enfin déguster votre thé pendant que vos enfants vivent leur vie, sans craindre les foudres des autres clients.

Ô Toulouse

© DR

App disponible gratuitement - Androïd et iOS

Les filles naissent dans les roses

6 rue des Prêtres

Si de la gastronomie espagnole vous ne connaissez que la paëlla pâteuse et les tomates fadasses cueillies en février, il est temps d’aller faire un tour chez Ultramarinos Ana. Charcuterie, vin, fromage, fumaisons de poisson et autres gourmandises : cette épicerie fine met en avant les produits paysans et artisanaux des terroirs espagnols.

www.klezia-patisserie.fr

© lillyloustudio

KléZia Patisserie

Pâtisserie sans complexe Personne ne vous fera plus culpabiliser lorsque vous vous jetterez sur un entremet. Matières premières locales, fraîches, bios, et de saison. Recettes saines et peu sucrées. La jeune pâtisserie KléZia concocte à Toulouse tartes, éclairs et babas. Le tout vendu dans les magasins et marchés bios locaux. La pépite ? Un riz au lait sans riz… ni lait.

Tout Toulouse dans une app Ne passez plus des heures à essayer de faire rentrer les pages jaunes dans votre poche de manteau. Des musées aux restaurants, en passant par les parfumeries, les distributeurs de billets et les pissotières, l’application pour smartphone Ô Toulouse référence 1000 lieux toulousains. Tout ce qu’il vous faut pour un rencard réussi en somme... BOUDULEMAG.COM _ 21


où l'on a appris

Qu’il faut pas toucher à la cour de récréation des enfants· que

quitter la politique, ça rend libre ·  qu’on peut vraiment t rouver des v ibrom asseu rs n’importe où  ·  qu’on peut ramener d’Amérique centrale des idées en plus de la tourista     qu’à Limoux, il y a des bistrots de droite et des bistrots de gauche   qu'à la fac, Moudenc était abonné à la session de septembre    que le bonheur au travail,

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· · c’est difficile de faire de la politique sans verticalité · que les Gersois sont ingrats, les banquiers jaloux et les Québécois mafieux    que l’on peut faire un c’est bien plus profond qu’un babyfoot    que les contrats aidés rendaient bien service    que

· film sans être producteur, scénariste ou réalisateur · 

· que

l’on ne trouve pas que des légumes dans une Amap qu’il faut aller à Lespinasse pour voir la Connasse · que les Portugais partagent les petites Françaises  · qu'il faut vider les poulets avant de les faire cuire· et que si Gambrinus avait emballé Flandrine, on n’aurait pas inventé la bière

Qu'apprendrez-vous dans le prochain numéro ? Réponse le 7 mars.

Boudu 26 - Février 2018  

Où l’on apprend, que les Gersois sont ingrats et les banquiers jaloux, qu’il vaut mieux vider les poulets avant de les faire cuire, et que l...

Boudu 26 - Février 2018  

Où l’on apprend, que les Gersois sont ingrats et les banquiers jaloux, qu’il vaut mieux vider les poulets avant de les faire cuire, et que l...

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