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SOCIÉTÉ

ALIMENTATION Le bio et le faux Le boom de l'alimentation biologique a donné des idées aux tricheurs: faute d'une réglementation vraiment stricte, certains négociants s'inventent des labels. Le premier grand procès de fraudeurs du bio s'ouvre dans quinze jours. Les consommateurs VOnt-ilS perdre la foi? PAR ISABELLE DOISEAU

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es poules-là ont échappé aux cages des poulaillers industriels. A 9 par mètre carré dans un bâ­ timent de 650 mètres carrés, elles peuvent gambader dans le petit bois alentour. Leur pitance? Des cé­ réales biologiques. Quand Philippe-An­ dré Richard s'est installé, à 26 ans, dans sa ferme de Pontivy, en Bretagne, c'était pour faire" du bio ou rien"· Quinze ans plus tard, ce militant débonnaire élève 9 000 pondeuses, cul­ tive 50 hectares de céréales et de lé­ gumes et dirige une société de 10 sala­ riés qui met en boîte et commercialise les œufs de différentes exploitations. Avec la même foi... mais des illusions en moins: Philippe-André Richard n'a cessé de dénoncer les dérives mena­ çant ce filon pour consommateurs an­ goissés de l'assiette, prêts à payer de 10 à 50 % plus cher pour être rassurés. Non sans raison. Car voici que la bio, l'alimentation prisée par les végé­ tariens des années 70, est rattrapée par les fraudes. Ce 16 novembre dé­ butera au tribunal de Morlaix le pro­ cès d'Eurograin, qui fut le plus gros né­ gociant de céréales bio avant ses ennuis judiciaires. Basée à Carhaix dans le Morbihan, cette société écou­ lait... des céréales classiques à la place de céréales bio : 50 000 tonnes, au bas mot, entre 1998 et 1999, alors que la consommation est de 200 000 tonnes, selon l'Office national interprofession­ nel des céréales (Onic)! TOUR DE PASSE-PASSE Ces céréales ont fini dans l'estomac d'animaux censés être nourris au bio. Mais aussi dans des meuneries, des boulangeries, des biscuiteries ... Parmi les personnes mises en examen figure aussi un dirigeant de Central Soya, pre­ mier fabricant d'aliments bio pour ani­ maux, filiale d'Eridania Beghin-Say, qui se fournissait chez Eurograin. A Poitiers, 18 000 tonnes de fausses céréales bio ont également été découvertes chez le négociant Bio Al­ liance. Le fruit d'une vaste opération commando ", selon la Direction géné­ rale de la concurrence, de la consom­ mation et de la répression des fraudes (DGCCRF), le gendarme chargé de la protection du consommateur, qui a mis la bio dans son collimateur. Le tour de passe-passe est, il est vrai, particulièrement alléchant: ache­ tées 70 francs le quintal, les céréales « conventionnelles » se revendent au moins 200 francs avec l'étiquette bio. Une différence qui s'explique par des rendements moindres et une méthode de culture contraignante, sans pesti­ cides ni engrais chimiques." Le faux bio rapporte plus que la drogue, ose même un connaisseur du milieu. � "

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Fin septembre, une centaine de conversions d'agriculteurs au bio étaient enre­ gistrées par le mi­ nistère de l'Agri­ culture. Une paille, comparée aux 2 000 conversions annuelles visées! Lancé en 1997, un plan ambitieux prévoyait de multi­ plier par cinq les surfaces, jusqu'à 1 million d'hec­ tares en 2005 ... Le coup de frein brutal de cette an­ née provient d'abord de len­ teurs administra­ tives. Jusque-là automatiques, les

Euro-Breizh. Egalement fondateur d'Eu­ rograin, Roland Convers se séparera ensuite de cette société de négoce, au­ jourd'hui mise en cause. Fin septembre, Euro-Breizh, rebaptisée BioMad, a été placée en cessation de paiement." Les coûts de collecte auprès d'agriculteurs très dispersés sont trop élevés pour nous. Mais pas pour une grosse coopérative traditionnelle qui dispose déjà d'un ré­ seau ", explique-t-il. Résultat de ce boom, les pion­ niers des années 70 ne forment plus que 20 % des acheteurs, selon une étude réalisée en 1999 par l'Institut na­ tional de la recherche agronomique : 40% des clients ont été drainés par les hypermarchés, 20% ont franchi le pas au moment de la vache folle et 20 % par réaction anti-OGM.

Nombre d'agriculteurs entamant une conversion au bio

Pas assez de cultures bio demandes de conversion, inté­ grées dans un nouveau système d'aides à l'envi­ ronnement, sont désormais exami­ nées par les CDOA (Commis­ sion départemen­ tale d'orientation agricole), où siè­ gent les syndicats agricoles. Et en cette veille d'élec­ tions aux chambres d'agri­ culture, les bis­ billes ne manquent pas. Les agricul­ teurs bio, qui occupent 1 , 1 % de la surface agri­ cole, en font les frais. • 1. D.

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1997 1998 1999 Source: Ministère de l'Agriculture

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PONDRE BIO " Une demande a été créée de toutes pièces, à grand renfort de marketing ", fulmine Bernard Cano. Barbu, l'œil bleu et le verbe courroucé, le dirigeant d'Edou Breizh, collecteur et négociant en céréales, spécialisé dans la bio de­ puis ses débuts, en 1986, a vu enfler une" concurrence déloyale qui, dit-il, l'accule à la vente. "Des profiteurs ", selon lui, venus renifler le bon créneau. De fait, les besoins en alimentation ani­ male ont quadruplé, entre 1997 et 1999, selon l'Observatoire national de l'agri­ culture biologique. La production de poulets bio a bondi de 50% en 1999, et celle de bovins de 40% ! Les ventes d'œufs illustrent à l'ex­ trême cet emballement. Leur progres­ sion est une des plus fortes des ali­ ments bio, allant jusqu'à représenter 10% du chiffre d'affaires du rayon œufs chez Monoprix. Pour fournir toujours plus, la Bretagne- 60% des pondeuses bio -va se lancer dans une expansion mal maîtrisée. Ce sont d'abord les organisations de production qui poussent à la roue. Coopératives ou sociétés privées, ces « intégrateurs >> sont liés par contrat à des éleveurs à qui ils fournissent poules et aliments. Certains agricul­ teurs ne sont pas non plus insensibles à l'aubaine. Résultat : au milieu des an­ nées 90, des poules vont se mettre à pondre bio ... du jour au lendemain, les éleveurs profitant d'une faille de la réglementation. Des poulaillers dispo­ sant d'un parcours d'herbe pour des poulets de plein air ont en effet pu se convertir au bio instantanément, aus­ sitôt après avoir arrêté la nourriture industrielle. Parfois, les poulaillers al­ ternent même production conven­ tionnelle et bio, à la demande! En 1998, le cahier des charges ré­ gissant la production de volailles est retouché : une poule doit picorer bio pendant dix semaines avant d'être � "

Récolte de salades bio dans la région de Saint-Brieuc � Et c'est moins risqué... , A tel point

que le trafic a pris une ampleur crois­ sante. "Au moins 50 % des céréales bio consommées en France sont fausses confesse un négociant. Si le marché des céréales s'est ré­ vélé un nid à fraudes, c'est que la pé­ nurie y est criante, les grands céréa­ liers étant loin de s'être convertis à l'agriculture bio. Pour le blé, mais aussi pour nombre d'autres productions, l'offre est insuffisante. La France n'est d'ailleurs pas la seule dans ce cas: l'An­ gleterre importe 70% de ses denrées bio, selon l'association professionnelle Soi! Association. Et le quasi-blocage des conversions de l'agriculture tradition­ nelle à la bio enregistré cette année, après l'adoption d'un nouveau système français d'aides, ne devrait pas arranger les choses (voir ci-dessus), un délai de deux ans étant techniquement néces­ saire pour qu'une exploitation soit re"

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connue bio. Ce rythme est bien plus lent que celui de la percée de produits étiquetés bio. Dioxine, vache folle, chaque crise alimentaire a en effet dopé les ventes de produits bio. En quête d'image, les grandes surfaces se sont adjugé 50% des parts de marché en cinq ans, Car­ refour et sa marque propre en tête. Le nombre de transformateurs - de la boulangerie artisanale à l'atelier in­ dustriel- a, lui, triplé en deux ans. C'est désormais en proposant du bio aux hypermarchés que les producteurs peuvent espérer leur vendre, aussi, leurs productions de masse. Les puristes 100 % bio se font d'ailleurs racheter les uns après les autres par des intervenants plus gros. " La concentration est inéluctable ", constate Roland Convers. Cet agricul­ teur est à l'origine de la plus grosse coopérative de céréales bio de France, 27 OCTOBRE 2000 LE POINT NUMÉRO 1467


SOCIÉTÉ 1 ALIMENTATION BIO Les frères ennemis du bio-business La bio pétara­ dante versus la bio tranquille. Vic­ tor Scherrer et Ré­ gis Pelen ont un seul point com­ mun : ne pas être des " barbes et sandales "• comme les sur­ nomme le premier. L'un est président

cros. Mais, aujourd'hui, il passe la main. Distriborg vient d'être revendu à un grand groupe néerlandais, pro­ priétaire du fro­ mage Leerdamer et d'une chaîne américaine de ma­ gasins bio. Les

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de la puissante Association natio­ nale des industries agroalimentaires (Ania) depuis sept ans et de la marque Le Goût de la vie depuis cinq ans. Notable lyonnais, le se­ cond quitte la chocolaterie fami­ liale dans les an­ nées 70 et lance Distriborg, parce que le créneau bio est alors vacant. Sinon, ces deux-là divergent à peu près sur tout. Vic­ tor Scherrer veut " faire sortir la bio de son ghetto " et prévoit, à la créa­ tion de sa PME, de peser 500 mil­ lions de chiffre d'affaires à l'hori­ zon 2000. Régis Pelen reste cir­ conspect sur la folle croissance annoncée du mar­ ché. Victor Scher­ rer ne jure que par le marketing pour conquérir la mé­ nagère lambda et met en avant sa gamme bio, em­ ballée d'éclatantes couleurs, au côté des produits clas­ siques dans les li­ néaires des hyper­ marchés. Régis Pelen ne veut pas bouger du rayon diététique fré­ quenté par les ac-

ventes sont stables, à 1 ,5 mil­ liard de francs, ré­ parties à égalité entre le diététique et les produits bio, sous marque Bjorg, Biovivre... Mais les deux hommes vont continuer à s'af­ fronter. Régis Pe­ len garde en effet la main sur l'en­ seigne La Vie claire. Celle-là même qui a contraint Victor Scherrer à débap­ tiser sa société ini­ tialement nommée La Vie. Trop proche . . . Avec 100 millions de francs de chiffres d'affaires, dont 50 sous le logo Le Goût de la vie, et des pertes cumu­ lées d'une quaran­ taine de millions de francs, Victor Scherrer a dû révi­ ser ses ambitions à la baisse. Finis les surgelés et les glaces bio ! Le nombre de références est passé de 100 à 65. " Haagen­ Dazs est moins difficile à lancer que Le Goût de la vie "• conclut celui qui a im­ planté en France les fameuses glaces améri­ caines .. . •1. D.

...,.. estampillée bio. Pas de quoi en­ rayer une mécanique qui a multiplié la production de pondeuses par 45 ces dix dernières années, sans se deman­ der comment les nourrir. Les fraudeurs n'ont eu qu'à choisir leurs armes. Chez Eurograin, deux armoires abritant deux comptabilités différentes ont suffi. Avec l'appoint d'une photo­ copieuse pour de faux certificats de céréales bio italiennes. Il s'agissait en fait de blé banal qui n'avait jamais quitté la France! "Tous les mécanismes sont possibles, explique un proche de l'enquête. Du faux bio français qui tran­ site par une cascade d'intermédiaires en France et à l'étranger; du faux bio importé de l'étranger avec de faux cer­ tificats; du vrai bio importé, mais dont le certificat est dupliqué dans un port pour donner naissance à une deuxième car­ gaison, fausse celle-là. " Les importa­ tions constituent un maillon faible pour le contrôle. Spécialement les échanges intracommunautaires, les Pays-Bas et la Belgique faisant office de plaque tournante pour " blanchir » des ma­ tières premières. On me propose même du maïs bio chinois ... ", s'in­ quiète Bernard Cano, un fax à la main. Face à la crise, les pouvoirs pu"

pour les productions animales, entré en application en août dernier, devrait solder les erreurs du passé. D'ici cinq ans, les éleveurs d'animaux bio de­ vront avoir reconverti leurs terres en bio et produire des céréales et du four­ rage bio. Objectif : une autosuffisance de 40 % pour l'alimentation animale. Finies les fermes mixtes bio/conven­ tionnel! Le ministère de l'Agriculture compte ainsi freiner les importations et remettre la bio sur la bonne voie. LES VENTES S'ESSOUFFLENT Mais les pros du bio redoutent que ce ménage salutaire ne refroidisse les consommateurs. Déjà, une enquête de 60 millions de consommateurs leur avait en 1999 donné quelques angoisses. La revue indiquait alors que les aliments bio n'étaient pas nécessairement plus sains pour la santé. Rien de nouveau pour les acheteurs-militants, qui plé­ biscitent d'abord un mode de déve­ loppement durable. La nouvelle est en revanche plus dérangeante pour les nouveaux acheteurs, infidèles et dis­ posant d'une connaissance vague des attributs du bio . . . Est-ce un hasard? Depuis le dé­ but de l'année, selon l'institut d'études

Un producteur breton de lait bio blies ont fini par taper du poing sur la table. D'abord auprès des huit orga­ nismes certificateurs agréés, chargés de contrôler que tout est parfaitement bio, de l'agriculteur à l'assiette. Le 29 septembre, la Commission des la­ bels et certifications a ainsi procédé à deux retraits d'agrément. Afaq-Ascert, qui avait délivré des certificats bio à Eurograin, avait devancé la sanction de quelques jours, en arrêtant son activité bio. Mais les autres certificateurs ne sont pas exempts de reproches, avec deux "mises en demeure" avant retrait, trois "avertissements solennels" et une "observation"· Surtout, un nouveau règlement 27 OCTOBRE 2000 LE POINT NUMÉRO 1467

Iri-Secodip, les ventes bio en hyper­ marché s'essoufflent. Sont-ce les pre­ miers signes de saturation pour une " niche » - 1 % de la consommation ali­ mentaire des Français - à la croisée des chemins? " Le marché bio a sur­ tout crû par effet mécanique, une offre accrue générant sa demande" rappelle Babette Leforestier, responsables des études chez Secodip. L'affaire Eurograin est en tout cas un mauvais coup pour les agriculteurs bio. Ceux qui, sincères, rament de­ puis vingt ans", selon la Fédération na­ tionale des agriculteurs biologiques. Qui sera partie civile au premier grand procès du faux bio. • ,

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