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Catalogue réalisé par Rodolphe Baudin et Dmitry Kudryashov

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Coordination : Anne Dive, Conservateur en chef, responsable de la Médiathèque Olympe de Gouges Francine Haegel, Conservateur en chef, responsable de l’action culturelle (réseau des médiathèques CUS) Michèle Henry, Chargée de mission à la Direction des Relations Européennes et Internationales (Ville et Communauté urbaine de Strasbourg) Daria Szczebara, Chargée de l’action culturelle (BNU)

Ce catalogue accompagne l’exposition du même nom, présentée à la Médiathèque Olympe de Gouges du 2 octobre au 10 novembre 2012, réalisée en partenariat par les Médiathèques de Strasbourg, la Direction des Relations Européennes et Internationales de la Ville de Strasbourg, la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, l’Université de Strasbourg et le Consulat général de la Fédération de Russie à Strasbourg. Direction du projet : Philippe Charrier, Directeur du réseau des médiathèques de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg Albert Poirot, Administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

Photographies : Jean-Pierre Rosenkranz (BNU) Textes de : Rodolphe Baudin (UdS) Dmitry Kudryashov (BNU)

Commissaires de l’exposition : Rodolphe Baudin, Directeur du Département d’études slaves (UdS) Dmitry Kudryashov, Responsable des fonds slaves et d'Europe de l'Est (BNU)

Scénographie : Marc Duguet (réseau des médiathèques CUS) Pauline Steib (BNU) Conception graphique : Pauline Steib (BNU)

Conseillers scientifiques : Agathe Bischoff-Morales, Conservateur en chef, Chargée du Patrimoine (réseau des médiathèques CUS) Mireille Petry, Bibliothécaire (réseau des médiathèques CUS) Marie-Laure Voirand, Assistante (réseau des médiathèques CUS)

Nos remerciements s’adressent : à la Ville et la Communauté urbaine de Strasbourg, à l’Université de Strasbourg et au Consulat Général de la Fédération de Russie à Strasbourg

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Au Consulat général de la Fédération de Russie à Strasbourg, et en particulier à : Alexandre Bourdine, Consul général Vanessa Brosius, Chargée des relations publiques et de l’action culturelle

Au personnel des Archives de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg : Laurence Perry, Directrice des AVCUS Benoît Jordan, Conservateur en chef aux AVCUS Stéphane Arena, Photographe - Responsable de la numérisation aux AVCUS

Aux institutions qui ont prêté des œuvres : Réseau des médiathèques CUS, BNU, SCD, AVCUS

Et également à : Louis et Marie-Laure Baudin, Pr. Wladimir Berelowitch, Roussina Chikhatova, Yulia Choustova, Sir Robert Dimsdale, Irina Karpova, Paul Keenan, Lioudmila Kildiouchevskaïa, Frédéric Mougenot, Orianne Muller, Pr. Georges NIVAT, Marina Politova, Sergueï Semntsov

A l’ensemble du personnel des Médiathèques André Malraux et Olympe de Gouges Au personnel de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg : Isabelle Auriol, Frédéric Blin, Gisela Belot, Annick Bohn, Daniel Bornemann, Aurore Bruckmann, Terence Bui, Gwenaël Citérin, Julien Collonges, Isabelle Courtaux, Christophe Dider, Marie-Annick Fix, Caroline Flaesch, Caroline Goerst, Anne Groscolas, Catherine  Guth, Alexandre Kuntz, Pierre  Metzger, Cyrielle Roth, Joëlle  Schermutzki, Raphaël Schmidt, Aude Therstappen, Emilie Verrier

Liste des abréviations : AVCUS : Archives de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg BDES : Bibliothèque du Département d'études slaves (UdS) BNU : Bibliothèque nationale et universitaire MS-FP : Médiathèques Strasbourg - Fonds Patrimonial SCD : Service Commun de la documentation (UdS)

Au personnel du Service Commun de la Documentation (Université de Strasbourg) : Claude Lorentz, Responsable du Service de la conservation et de la valorisation Nicole Heyd, Adjointe au responsable du Service de la conservation et de la valorisation Maria Baliassova-Rentz, bibliothèque de la MISHA

© Bibliothèque nationale et universitaire, Strasbourg, 2012 Maquette et conception graphique : Pauline Steib (BNU) Ouvrage réalisé sous la direction de Philippe Charrier et Albert Poirot ISBN : 978-2-8592-3041-8 Dépôt légal : octobre 2012

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Alors que je m’apprête à souligner tout l’intérêt que je trouve à cette excellente initiative qui met à l’honneur les Trésors russes des bibliothèques strasbourgeoises, me vient à l’esprit ce propos de Nikolaï Gogol qui fait dire à l’un de ses personnages dans Les âmes mortes : « Qu’importent les trésors ! Plutôt qu’argent entasser, mieux vaut amis posséder »

de Russie extrêmement actif. La Russie, membre du Conseil de l’Europe, est donc régulièrement mise à l’honneur à Strasbourg, une ville dont les habitants sont particulièrement russophiles. Sans doute cette bonne entente ne doit-elle rien au hasard, car dès le XVIIIe siècle, les échanges entre intellectuels russes et strasbourgeois se multiplient, et dès 1919, l’Université de Strasbourg crée en même temps que Paris, l’un des premiers départements d’études slaves de France. C’est d’ailleurs ce dernier qui fournit aujourd’hui une part des ouvrages présentés lors de cette exposition.

L’histoire des liens entre Strasbourg et la Russie est en effet avant tout celle d’une amitié. Et si nous pouvons aujourd’hui nous prévaloir des « trésors » russes que possèdent nos bibliothèques, ce sont d’abord ces relations privilégiées que je voudrais évoquer. Celles-ci ont trouvé leur point d’orgue en 2010 lors de l’Année croisée France Russie, au cours de laquelle plus d'une quarantaine de manifestations ont été organisées à Strasbourg et dans le droit fil de laquelle s’inscrit d’ailleurs la présente exposition.

Associés à l’important fonds patrimonial de la BNU et de la médiathèque Malraux, ainsi qu’à celui des Archives municipales, ils constituent un ensemble tout à fait remarquable de manuscrits et livres anciens, complété par des médailles et des gravures, visibles à la médiathèque Olympe de Gouges de Strasbourg. Cependant, cette manifestation ne se contente pas de présenter dans le cadre de l’exposition des pièces exceptionnelles et inconnues du grand public, mais dans le même temps, elle propose de nombreuses autres animations : ateliers de calligraphie, initiation à la langue russe, présentation du métier de traducteur, visites commentées de l’exposition, conférences… Ces différentes activités se distinguent par leur vocation pédagogique, car elles ont toutes pour objet de donner vie à la langue et à la littérature russes, ainsi qu’à toutes les perspectives qu’elles ouvrent.

Je me réjouis donc vivement que le Consulat général de Russie, la Ville de Strasbourg et sa Direction des Relations Européennes et Internationales, les médiathèques, la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg et l’Université de Strasbourg aient eu ensemble l’idée de prolonger cette année croisée en saisissant l’occasion offerte par les Saisons de la langue et de la littérature russes en France en 2012 pour élaborer un nouveau projet commun. Convention de coopération avec Vologda, capitale culturelle du Nord de la Russie, qui doit être renouvelée lors du Forum mondial de la Démocratie ; accueil de la troisième Rencontre franco-russe des collectivités territoriales ; Journées du Patrimoine de Moscou à Strasbourg ; échanges culturels, scolaires et universitaires ; coopération avec Novgorod…, cette amitié s’exprime de diverses manières et s’appuie fortement sur un Consulat général

Je suis particulièrement heureux que ce partenariat très large ait permis à un projet aussi ambitieux d’aboutir et souhaite à l’amitié entre Strasbourg et la Russie, un très bel avenir. Roland Ries Sénateur - Maire de la Ville de Strasbourg 5


Des collections russes remarquables, ici, à Strasbourg ? On pourrait en effet s'étonner du thème de cette exposition Trésors russes des bibliothèques strasbourgeoises. Et pourtant, les fonds patrimoniaux de nos institutions relatifs à la Russie, et plus généralement à l'Europe de l'Est, méritent bien d’être qualifiés de « trésors ».

tion, réalisée dans le cadre des Saisons de la langue et de la littérature russes en France, s'inscrit dans le prolongement du très grand succès de l’année croisée FranceRussie 2010 que nous avons célébrée à Strasbourg avec l'exposition Pouchkine illustré consacrée à l'une des plus célèbres incarnations de la culture russe.

Pour la première fois, des livres, des gravures, des manuscrits, des médailles et des cartes rares datant des 18e et 19e siècles sont présentés au public. Témoins de l'ouverture au monde de la capitale alsacienne et de son sens de l'accueil, ces documents offrent un panorama exceptionnel du patrimoine culturel slave conservé dans nos bibliothèques.

Ce partenariat renouvelé entre le Consulat général de Russie, le Département d'études slaves de l'Université de Strasbourg, la Direction des relations internationales de la Communauté urbaine de Strasbourg, les Médiathèques de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg et la Bibliothèque nationale et universitaire (BNU), démontre notre détermination à surpasser toute notion étroite de propriété et rend un hommage commun et unanime à la Russie, à sa langue, à son héritage et à sa culture.

Nous pouvons, par exemple, admirer un recueil d'odes rédigées à la mémoire de Catherine II, recueil très rare qui ne fut tiré qu’à trente exemplaires en 1798 ; ou encore une lettre manuscrite en français de Léon Tolstoï. En parallèle à l'exposition, des ateliers et des conférences thématiques permettront aux visiteurs de s'initier à la culture de la Russie et de tisser des liens avec ce pays.

Nous et nos équipes avons été particulièrement heureux de nous associer pour organiser cette exposition, pour en réaliser le catalogue et ériger ces partenariats quasiment au rang d’une tradition qui, n’en doutons pas, est promise à de futurs projets.

L'exposition Trésors russes des bibliothèques strasbourgeoises, conçue par ses deux commissaires Rodolphe Baudin et Dmitry Kudryashov, est la suite logique d'un partenariat fondé sur la volonté et la noble obligation de partager avec le plus grand nombre les richesses insoupçonnées de notre patrimoine. Cette manifesta-

Albert Poirot Administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire

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Philippe Charrier Directeur du réseau des médiathèques de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg


C’est avec beaucoup de plaisir que j’invite le public strasbourgeois à découvrir l’exposition Trésors russes des bibliothèques strasbourgeoises. Cette exposition, qui s’inscrit dans le cadre des « Saisons de la langue et de la littérature russes en France et de la langue et de la littérature françaises en Russie », voulues par les gouvernements français et russe, permet de mettre en valeur l’extraordinaire richesse des fonds documentaires des bibliothèques locales. Parmi ces dernières, à côté de la BNU et des médiathèques de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg, se trouvent celles rattachées à l’Université de Strasbourg.

compte parmi ses étudiants de nombreux jeunes Russes ou russophones des pays de la CEI, et multiplie les partenariats avec les grandes universités de Russie. Ces échanges, qui nous rapprochent dans le partage et la construction commune du savoir, ont produit et produiront encore de nombreux trésors, semblables à ceux que vous pouvez admirer aujourd’hui. Alain Beretz Président de l’Université de Strasbourg

C’est en effet des fonds du Service commun de la documentation et du Département d’Études slaves de la Faculté des Langues et des cultures étrangères que viennent certains des livres que présente l’exposition. Ils témoignent de l’intérêt ancien nourri par Strasbourg et son université pour la recherche scientifique russe, et de la vivacité des échanges entre la prestigieuse Académie des sciences de Russie et de grands scientifiques strasbourgeois des 18e et 19e siècles, tels Jean Hermann, Jean Daniel Schoepflin, Christophe Guillaume Koch ou Jacob Reingold Spielmann, pour ne citer que les plus connus. La tradition entamée alors, qui voyait les savants correspondre entre eux et les étudiants du vaste empire russe se presser à l’Université de Strasbourg, perdure jusqu’à aujourd’hui. Résolument internationale, l’université 7


cadre de l’année 2012, des Saisons de la langue et de la littérature russes en France et de la langue et de la littérature françaises en Russie.

Le présent catalogue reflète le contenu de l’exposition Trésors russes des Bibliothèques strasbourgeoises. Cette exposition suscite en moi une profonde émotion, car elle présente pour la première fois au public strasbourgeois des livres russes rares des 18e et 19e siècles, des cartes anciennes, des médailles, des gravures et des manuscrits russes ou portant sur la Russie.

Le Consulat général de Russie adresse ses remerciements les plus vifs et exprime sa reconnaissance la plus profonde à tous ceux qui, par leur éminentes compétences, leur patient travail, leur enthousiasme, leur dynamisme et leur soutien, ont permis à cette exposition et au présent catalogue de voir le jour : les commissaires de l’exposition, la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, le Département d’études slaves de l’Université de Strasbourg, les responsables du Fonds patrimonial du réseau des médiathèques CUS, Monsieur le Maire et la Direction des Relations Européennes et Internationales de la Ville de Strasbourg, la Médiathèque Olympe de Gouges, ainsi que le service en charge de l’action culturelle des médiathèques de la Ville et de la Communauté Urbaine de Strasbourg.

Cette exposition offre l’opportunité de faire connaître au public des trésors imprimés et manuscrits témoignant de liens privilégiés existant entre l’Alsace et la Russie depuis trois siècles. Les œuvres présentées, en effet, attestent de la présence à Strasbourg de visiteurs russes prestigieux et de personnalités illustres ainsi que de l’abondance des liens scientifiques remarquables entre les éminents savants strasbourgeois et leurs collègues de Russie. Ce faisant, cette exposition inédite révèle la très grande richesse des collections russes des médiathèques de Strasbourg, du fonds slave de la Bibliothèque nationale et universitaire et du Département d’études slaves de l’Université de Strasbourg, gardiens fidèles de la mémoire des échanges entre l’Alsace et la Russie et témoins de la fascination réciproque qu’éprouvent, depuis des siècles, la France pour la culture russe et la Russie pour la culture française.

Les efforts qu’ils ont déployés pour présenter au public alsacien les trésors russes des bibliothèques strasbourgeoises serons récompensés, j’en suis persuadé, par l’intérêt que porteront les visiteurs à l’exposition et à la découverte de cet échantillon remarquable du patrimoine culturel commun franco-russe et européen. Je souhaite beaucoup de plaisir et de découvertes aux visiteurs de l’exposition et aux lecteurs de ce catalogue !   Alexandre Bourdine Consul général de la Fédération de Russie à Strasbourg

Je me réjouis que Strasbourg offre autant de possibilités de faire découvrir des aspects de la culture de mon pays et de la partager. Cette exposition est également une contribution remarquable à la célébration, dans le 8


Introduction

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Ces contacts sont également ceux qui virent, dans l’autre sens, des Strasbourgeois partir vers la Russie pour y devenir précepteur, comme le fils du pasteur Oberlin, bibliothécaire, comme Ludwig Heinrich von Nicolay (1737-1820), ou libraires, comme FrançoisDominique Riss, né à Strasbourg en 1768, principal libraire français de Moscou au début du 19e siècle, surnommé à ce titre « le coq de la librairie française », et soupçonné d’avoir remis les clefs de Moscou à Napoléon en 1812.

L’exposition Trésors russes des bibliothèques strasbourgeoises est née d’un constat : les fonds russes des bibliothèques de la ville, qui se distinguent par leur richesse et leur cohérence, étaient malheureusement peu connus du public des lecteurs. De ce constat est né ensuite un désir : cette richesse étant souvent due, en plus de leur rareté, à la beauté graphique des documents composant les fonds, il fallait les partager avec le public. Cette richesse exceptionnelle s’explique par l'histoire intellectuelle de Strasbourg et sa position sur les routes menant de l’Est à l’Ouest et du Nord au Sud de l’Europe, qui lui font entretenir, depuis plus de trois siècles, des contacts privilégiés avec le monde slave en général et avec la Russie en particulier.

Parmi ces Strasbourgeois, tous hommes de livres comme on le voit, certains firent de la Russie leur objet d’étude privilégié. C’est le cas de l’historien et économiste Jean-Benoît Schérer (1741-1824), francmaçon proche de Cagliostro qui séjourna treize ans en Russie et publia trois ouvrages sur le commerce russe, les cosaques ou la colonisation russe de l’Amérique et surtout de Jean-Henri Schnitzler (1802-1871), figure de la vie intellectuelle strasbourgeoise du milieu du 19e siècle, historien et statisticien qui consacra sa vie entière à étudier l’histoire russe.

Ces contacts sont ceux qui rassemblèrent, dès l’époque des Lumières, étudiants de l’empire russe et professeurs strasbourgeois, savants de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et scientifiques locaux, voyageurs russes – illustres, tels le tsarévitch Paul Petrovitch, futur Paul Ier, voyageant sous le nom de comte du Nord, ou plus discrets, tels les écrivains Denis Fonvizine ou Nikolaï Karamzine – avec leurs hôtes alsaciens, qui les accueillaient dans les hôtels particuliers de la rue Brûlée ou, de manière plus confidentielle, dans une des nombreuses loges maçonniques de la ville.

Ces échanges nombreux laissèrent des traces écrites que la postérité a patiemment collectées et déposées dans les collections des bibliothèques de la ville, avant de les enrichir des dons et des achats que des bibliothécaires avisés, conscients de l’importance de l’immense empire russe, recueillirent ou effectuèrent à partir du 19e siècle. Ces efforts furent secondés, à 10


Russie, notamment de la bibliothèque de Tsarskoïe Selo. À ces dons institutionnels s’ajoutèrent les livres offerts par des particuliers. On sait ainsi que certains des volumes conservés par la BNU proviennent de la bibliothèque personnelle du poète Ludwig Uhland (1787-1862), qui lisait le russe et en aimait la poésie. De manière touchante, Le Synopsis, ou brève description des origines du peuple slave, ouvrage en langue russe publié en 1735, fut visiblement offert par un certain Otto Pross, « inspecteur des gares » (« bahnhof Inspector ») de la ville de Calw. Tous ces dons furent complétés par une politique d'achat ambitieuse dans le cadre de laquelle la BNU acquit, à partir de la fin du 19e siècle, nombre de collections savantes éditées en Russie.

partir de 1919, par les professeurs du Département d’études slaves de l’Université, parmi lesquels se distinguent les figures illustres d’André Mazon, professeur au Collège de France, de Boris Unbegaun, déporté à Buchenwald et professeur à Oxford et Columbia, et de Lucien Tesnière, créateur d’une école linguistique, féconde jusqu’à nos jours. Les trésors ainsi accumulés dessinent deux massifs principaux : le fonds de la Bibliothèque nationale et universitaire (BNU) d’une part, et celui du fonds patrimonial du réseau des médiathèques de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg (MS-FP) de l’autre. Le premier fut constitué par les achats menés pendant les 18e et 19e siècles, puis, dans un deuxième temps, dans le cadre de la politique visant à créer une grande bibliothèque universitaire allemande après l'annexion. Comme on le sait, cette bibliothèque, inaugurée en 1871, sollicita les particuliers et les établissements de l’empire allemand et du monde, afin que ceux-ci lui fassent don de livres, notamment de doublons. Lors de leur réception à Strasbourg, ces livres étaient étiquetés et les étiquettes, toujours présentes dans les ouvrages, permettent de retracer leur origine. Beaucoup de volumes proviennent ainsi visiblement des bibliothèques de Göttingen et de Lübeck. Les Médailles sur les principaux événemens de l’empire de Russie (1782) proviennent même de la mythique, car aujourd’hui détruite, bibliothèque de Königsberg. D’autres enfin furent envoyés de

L’autre massif est celui composé par les ouvrages russes des collections patrimoniales des médiathèques de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg. Ceux-ci viennent essentiellement du fonds Schnitzler, augmenté du fonds « Rossiaca », composé progressivement après le don de la bibliothèque de l’historien, afin de la compléter et de l’actualiser. Instrument du travail quotidien du savant, offert à la Ville pour compenser la destruction par les bombes de la bibliothèque municipale en 1870, la bibliothèque de Jean-Henri Schnitzler contient tant des ouvrages d’histoire et d’économie datant de la deuxième moitié du 18e et de la première moitié du 19e siècle, que des œuvres littéraires, des journaux, 11


des vues des villes russes et de nombreuses cartes. Surtout, visiblement soucieux de disposer de l’information la plus exhaustive, Schnitzler acquit non seulement des ouvrages érudits, mais aussi des éditions populaires d’une grande rareté aujourd’hui. Aux trésors patiemment rassemblés par l’historien strasbourgeois s’ajoutent ses notes de travail, composées de centaines de commentaires écrits sur de nombreux feuillets, ainsi que des tableaux statistiques réalisés par ses soins. Les médiathèques de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg possèdent en outre le manuscrit de certains de ses travaux. À côté de ce fonds Schnitzler, les médiathèques de Strasbourg peuvent s’enorgueillir enfin d’une riche collection de médailles en métal blanc, représentant les principaux événements de l’histoire russe du 18e et du début du 19e siècle, déposée actuellement à la BNU.

sur la Russie de l’autre. Les premiers datent, pour la plupart, du 18e et du début du 19e siècle. Cette chronologie peut étonner le visiteur. En effet, on peut penser, au regard des critères européens, qu’il s’agit là d’ouvrages relativement récents. Ce serait méconnaître l’histoire du livre en Russie. Si la première presse fut bien installée au Kremlin dès 1553, sur ordre du tsar Ivan IV dit Le Terrible, ce n’est guère que sous Pierre le Grand, c’est-à-dire dans le premier quart du 18e siècle que l’impression prit véritablement son essor en Russie. Encore les tirages étaient-ils réduits si on les compare aux tirages européens et les maisons d’édition peu nombreuses et toutes officielles, qu’il s’agisse de l’Académie des sciences ou, plus tard, du Corps des cadets de Saint-Pétersbourg et de l’Université de Moscou. Aussi n’est-ce véritablement qu’à la charnière des 18e et 19e siècles que l’édition russe devient réellement diversifiée, tant du point de vue des acteurs que de la production. À cette époque, le livre russe connaît un premier âge d’or, au moment où s’améliore et se démocratise la gravure et avant qu’elle ne prenne le caractère industriel que lui conférera bientôt la lithographie. Nombre de nos trésors russes datent de cette période, comme en témoignent par exemple les ravissants frontispices des ouvrages du poète Milonov ou du fabuliste Krylov.

Appuyée essentiellement sur ces deux collections, l’exposition Trésors russes des collections strasbourgeoises présente également des ouvrages issus des bibliothèques de l’Université ainsi que des documents tirés des fonds des Archives de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg (AVCUS), qui témoignent des voyages russes à Strasbourg et strasbourgeois en Russie.

Mais nos trésors ne sont pas tous russes. Ils sont parfois étrangers et consacrés à la Russie. Dans ce domaine, les dates d’édition sont souvent plus anciennes. Les

Les trésors conservés dans ces diverses institutions sont de deux ordres : livres russes d’une part, livres 12


à l’Alsace et à la Russie. Dans cette partie entrent des documents témoignant de la présence d’étudiants russes à l’Université, parmi lesquels se distinguèrent de futurs grands savants, tels le botaniste Ivan Lepekhine (1740-1802) ou le médecin Nestor Maximovitch Ambodik (1744-1812). Y entrent aussi les ouvrages russes ou sur la Russie de la bibliothèque personnelle du fameux botaniste Jean Hermann (17381800), ainsi que le livre d’or de son cabinet d’histoire naturelle, signé par de nombreux voyageurs russes. Y entre également le cours d’histoire russe inédit rédigé par Christophe-Guillaume Koch (1737-1813), élève de Schoepflin et professeur de droit à l’Université. Y entrent enfin des documents touchants, tels le carnet de voyage illustré tenu par Jean-Henri Oberlin lors de son voyage à Riga, alors partie de l’empire russe, dans les premières années du 19e siècle, ou des lettres relatives au séjour du comte du Nord à Strasbourg en 1782.

ouvrages consacrés à la Russie sont apparus en Europe en même temps que l’intérêt pour ce pays lointain, alors appelé Moscovie, et dont l’essor commença au 16e siècle. Les ouvrages des voyageurs Herberstein puis Olearius, exposés dans notre choix d’œuvres, en témoignent largement. Très vite, ce genre d’ouvrages façonne l’image de la Russie dans les représentations occidentales. Il n’est guère étonnant à ce titre que figure dans notre exposition un livre sur Ivan le Terrible, appelé à devenir une incarnation célèbre du despotisme sanguinaire. Enfin la Russie intéresse par sa foi, qui suscite la curiosité du monde catholique et protestant, souvent nourrie par les espoirs catholiques de réunion des Églises. Parce que les ouvrages que nous avons souhaité présenter au public renvoient à tous les domaines, de l’histoire à la botanique, en passant par la religion, la littérature, l’art ou les voyages, l’exposition Trésors russes des bibliothèques strasbourgeoises dresse un véritable tableau de la Russie de l’aube des Lumières jusqu’à la fin de l’époque romantique. Histoire de livres russes ou sur la Russie, notre exposition est donc également une histoire de la Russie à travers les livres, mais également les gravures, les cartes, les médailles ou les plans.

Ces trésors racontent donc aussi une histoire intellectuelle de Strasbourg l’européenne, des institutions qui font son rayonnement et de ses merveilleuses bibliothèques. C’est à celles-ci, et à leurs collaborateurs enthousiastes et infatigables, que cette exposition est dédiée.

C’est aussi, on l’a dit, une histoire de Strasbourg russe et des Strasbourgeois en Russie. C’est la raison pour laquelle une partie de notre exposition est consacrée

Rodolphe Baudin Université de Strasbourg

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1. Histoire et pouvoir L’historiographie telle que nous l’entendons n’apparut que tardivement en Russie. Pendant des siècles, le pays n’eut pour toute écriture historique que le genre de la chronique annalistique dont la plus ancienne parvenue jusqu’à nous, la Chronique des temps passés du moine Nestor de Kiev, date du 11e siècle. La situation changea à partir de la fin du 17e siècle quand la pénétration de la culture européenne mena à l’apparition de travaux historiographiques, tels le Synopsis, ou brève description des origines du peuple slave (1674).

En Occident, la curiosité pour l’histoire russe naquit avec celle suscitée par le pays lui-même et fut nourrie par les figures hors du commun que furent Ivan le Terrible (1547-1584)* ou Pierre le Grand (1689-1725). Elle fut entretenue ensuite par l’essor prodigieux que connut la Russie au cours du 18e siècle, qui passa du statut de pays isolé et arriéré à celui de grande puissance du Nord de l’Europe. Cette puissance nouvelle de la Russie fut certes la conséquence de ses conquêtes militaires mais également et surtout du développement de son état, dont la modernisation fut initiée par Pierre le Grand.

Le 18e siècle, enfin, donna naissance à des historiographes modernes tâchant de conférer une signification à l’histoire russe, tels Vassili Tatichtchev (1686-1750) ou encore Mikhaïl Chtcherbatov (17331790), prédécesseurs tous deux du premier grand historien russe Nikolaï Karamzine (1766-1826). Ce dernier rencontra un succès phénoménal avec sa très conservatrice Histoire de l’empire russe (1818-1826) qui répandit le goût pour l’histoire auprès du grand public, suscitant des émules comme Dimitri Pokhorski, auteur de L’Histoire russe, représentant les actions principales des souverains russes (1819) et nourrissant l’imagination des auteurs de littérature populaire.

Un tel essor appelait une modernisation du pays, notamment de sa justice et de ses institutions, dont témoignent L’Instruction de la Grande Catherine (1767) ou Les plans et les status […] pour l’éducation de la jeunesse (1775). Il appelait également le développement de l’administration, dont les deux Calendriers présentés ici sont un fidèle reflet.

* Les dates indiquées sont celles des règnes.

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aul Oderborn, Vie de Ivan Vassilievitch, grand duc de Moscovie, en trois livres [Ioannis Basili-

dis, magni Moscoviæ Ducis vita]. Wittenberg : Joannis Cratonis, 1585. BNU - D.137.755

Pasteur luthérien de Kaunas et Riga, Paul Oderborn publia en 1585 une biographie d’Ivan IV. Achevé en octobre 1584, soit six mois seulement après la mort du souverain, son livre est le tout premier texte consacré au «  Terrible  ». Contenant des renseignements précieux sur le pays et son histoire, l’ouvrage est également un pamphlet politique contre la tyrannie incarnée par Ivan. Cet aspect pamphlétaire valut à Oderborn d’être taxé d’agent du roi de Pologne. L’édition est ornée d’un portrait gravé sur bois.

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oachim Pastorius, La guerre scytho-cosaque, ou de la conjuration des Tatars, des Cosaques et du peuple russe contre le royaume de Pologne [Bellum scythico-cosacicu : seu, De conjura-

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tione Tartarorum, Cosacorum et plebis russicæ contra regnum Poloniæ]. Dantzig : Georg Förster, 1652. BNU - D.138.949

Joachim Pastorius (1611-1681) était médecin et historien. Il fut historiographe des rois de Pologne. En 1652, il publia l’ouvrage La guerre scytho-cosaque, ou de la conjuration des Tatars, des Cosaques et du peuple russe contre le royaume de Pologne consacré au soulèvement contre les Polono-Lithuaniens de l’hetman des cosaques zaporogues, Bogdan Khmelnitski (1648-1654). Ce soulèvement, aux causes tant sociales que religieuses, mena au traité de Pereïaslav entre Cosaques et Russes (1654), qui fit passer l’Ukraine sous la protection, et bientôt le contrôle, de la Russie.

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J

ohann Justus Martius, Stenka Razine du Don, le cosaque félon [Stenko Razin Donski kozak

izmennik]. Wittenberg : Christian Schröter, 1683. MS-FP. L.66

La Russie du milieu du 17e siècle fut secouée par une grande rébellion, sous la direction d’un cosaque du Don, Stenka Razine (1670-1671). Parce qu’elle fit trembler le pouvoir de Moscou et parce qu’elle menaçait les routes commerciales de la Volga reliant l’Europe à la Perse, l’insurrection suscita l’intérêt de l’Occident. En témoigne la thèse de Johann Martius publiée à Wittenberg en 1674 et qui connut plusieurs éditions aux 17e et 18e siècles, notamment celle-ci, datée de 1683. On sait qu’Alexandre Pouchkine s’intéressa à cet ouvrage.

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ean Struys, Voyages très pénibles, éprouvants et marquants à travers l'Italie, la Grèce, la Livonie, Moscou, la Tartarie, la Perse et autres pays, commencés en l'an 1647 et achevés en 1673 [Sehr schwere, wiederwertige und denckwürdige

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Reysen durch Italien, Griechenland, Lifland, Moscau, Tartarey, Meden, Persien, Türckey, Ost-Indien, Japan und unterschiedliche andere Länder, angefangen anno 1647 und vollbracht 1673]. Amsterdam : Meurs & Sommer, 1678. BNU - D.10.283

Fabricant de voiles hollandais, Jan Struys (1629-1694) fut invité en 1668 par le tsar Alexis à créer une flotte russe sur la Caspienne. Il tomba néanmoins aux mains des cosaques révoltés de Stenka Razine puis devint esclave, avant de finalement regagner la Hollande. Le récit de ses aventures, écrit avec l’aide d’un écrivain professionnel qui ajouta beaucoup de sa propre fantaisie ou d’auteurs variés qu’il imita, fut un bestseller aux 17e et 18e siècles. La page choisie montre Razine jetant dans la Volga la fille du commandant de la flotte perse que les cosaques avaient battue près de l’île Svinoï au printemps 1669.

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nnokenti, Synopsis, ou brève description des origines du peuple slave, des premiers princes de Kiev et de la vie du très fidèle grand-prince Vladimir, tout premier autocrate de toutes les Russies, ainsi que de ses descendants, jusqu’au très pieux grand-prince Fedor Alexeïevitch, autocrate de toutes les Russies : à l’usage des amateurs d’histoire

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[Sinopsis ili Kratkoe opisanie o natchale slavenskago naroda, o pervykh kievskikh kniazekh i o zhitii sviatago blagovernago i velikago kniazia Vladimira vseïa Rossii perveïchago samoderzhtsa, i ego naslednikakh, dazhe do blagotchestiveïchago gosudaria caria i velikago kniazia Feodora Aleksievictha samoderzhtsa vserossiïskago, v polzu liubiteliam istorii], 3e édition. Saint-Pétersbourg : Académie impériale des sciences, 1735. BNU - CD.170.389

Publié pour la première fois en 1674, Le Synopsis est la première histoire de Russie jamais écrite en Russie même. Son auteur semble avoir été l’archimandrite de la Laure des Grottes de Kiev, Innokenti (c. 16001683), ecclésiastique et érudit ukrainien d’origine prussienne. Très populaire, Le Synopsis fut rédigé juste après le rattachement de l’Ukraine à la Russie. Son auteur, partisan du rattachement mais aussi de l’autonomie du clergé ukrainien, y souligne que les tsars sont les successeurs légaux des grands-princes de Kiev. 20


F

riedrich Christian Weber, La Russie métamorphosée [Das veränderte Russland].

Francfort, Leipzig, Hanovre : Förster, 17381740. BNU - D.137.843,1

Écrivain et diplomate hanovrien, Friedrich Christian Weber fut envoyé du Hanovre, puis d’Angleterre, auprès de la cour de Pierre le Grand. Son ouvrage La Russie métamorphosée est l'un des premiers témoignages importants sur les changements essentiels que connut la Russie sous le règne de Pierre (1689-1725). Parce qu’il avait vécu dans l’entourage du tsar et qu’il connaissait personnellement les acteurs du changement, Weber écrivit un livre particulièrement vivant et bien informé, ce qui lui valut d’être traduit en plusieurs langues. La gravure représente, sur la gauche, les deux tsars Fedor Alexeïevitch (1676-1682) et Ivan Alexeïevitch (1682-1689), accompagnés de Pierre Alexeïevitch, futur Pierre le Grand (1682-1725), sous les traits d’un enfant ; à droite, le patriarche Adrien leur fait face, accompagné du métropolite de Moscou. L’église qui abrite le groupe est la cathédrale de la Dormition du Kremlin de Moscou.

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A

nonyme, Notes sur la noblesse de l'Empire russe manuscrites.

[1770-1815]. BNU - Ms.2.552

C’est sous l’influence de la Pologne que les blasons apparurent en Russie dans la deuxième moitié du 17e siècle, avant que leur utilisation ne se généralise sous le règne de Pierre le Grand. La page exposée présente le blason de la famille Menchikov, créé en 1705 lorsque Alexandre Menchikov, compagnon et favori de Pierre le Grand, fut fait prince du Saint Empire romain germanique à la demande du tsar. Les deux soldats entourant le blason représentent les régiments Préobrajenski (à gauche), où Menchikov fit ses premières armes, et d’Ingrie (à droite), fondé par ses soins lorsqu’il était général-gouverneur de cette région. Ce dessin se trouve dans un cahier manuscrit relié avec un ouvrage sur le maréchal Münnich, chef des armées russes sous l’impératrice Anna Ivanovna (1730-1740).

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A

nonyme, Histoire remarquable de Sa Majesté Toute Puissante et invincible Elisabeth Ière, impératrice et autocrate de toutes les Russies

[Merkwürdige Geschichte Ihrer großmächtigsten, unüberwindlichsten Majestät Elisabeth der Ersten, Kaiserin und Selbstherrscherin aller Reußen]. [s. l.] : [s. n.], 1759. MS-FP. L.93

Cet ouvrage anonyme retrace l’histoire du règne de l’impératrice Elisabeth Petrovna (1741-1762). Fille de Pierre le Grand, Elisabeth acheva l’occidentalisation de la Russie entamée par son père en européanisant la culture et les mœurs d’un pays dont son père avait européanisé le gouvernement et les techniques. Le frontispice représente le coup d’état nocturne qui porta Elisabeth sur le trône et mit fin à la régence d’Anna Leopoldovna (1740-1741) marquée, comme le règne d’Anna Ivanovna (1730-1740), par la domination honnie des Baltes et des Allemands. Le personnage dans le lit est la régente, l’homme à genoux qui demande grâce, son époux Anton Ulrich, duc de Brunswick.

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D

mitri Pokhorski, Histoire russe, représentant les actions principales des souverains russes

[Rossiïskaïa istoriïa, izobrazhaïuchtchchaïa vazhneïchie deïaniïa rossiïskikh gosudareï]. Moscou : Imprimerie de l’Université, 1819. MS-FP. L.12

Prêtre et pédagogue, Dimitri Pokhorski (1782-1837) appartenait à l'élite intellectuelle du clergé. En 1819 il publia à ses frais L’Histoire russe..., composée de résumés biographiques portant sur chaque souverain et remarquablement illustrée de 62 portraits gravés par le célèbre graveur Afanassi Afanassiev. La vignette choisie représente Vladimir Monomaque, grand-prince de Kiev au 12e siècle, dont la couronne est l’emblème du pouvoir en Russie et l’un des trésors du Kremlin. Cette publication témoigne de l’intérêt de l’époque romantique pour l’histoire nationale et de la volonté de démocratiser la transmission du savoir par le recours à l’image.

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A

nonyme, Histoires russes. Première histoire. Sur le fameux et glorieux prince Riourik [Russkiïa

skazaniïa. Pervoe. O slavnom i velikom kniaze Riurike]. Moscou : Imprimerie d’Auguste Semion, Chez le libraire Vassili Loguinov, rue Nikolka, 1824. MS-FP. L.52

Les Histoires russes appartiennent à la littérature populaire destinée aux paysans et citadins alphabétisés. Il n’est pas étonnant, à ce titre, que l’ouvrage soit anonyme. Racontant sous forme romancée le règne de Riourik, viking varègue devenu premier prince de Novgorod au 9e siècle et fondateur de la première dynastie russe, l’ouvrage présenté est agrémenté de gravures sur bois de la main d’Alexandre Afanassiev. Leur large présence dans l’ouvrage témoigne du rôle important dévolu à l’image dans les publications populaires. L’exemplaire appartenait à Jean Schnitzler. Le portrait circulaire du frontispice représente Riourik et l’illustration de la page de droite le conteur des Histoires russes, appelant les « habitants simples des beaux villages » à se rassembler autour de lui pour écouter les histoires du temps passé.

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nonyme, Histoire de la campagne du grandprince Dimitri Ivanovitch Donskoï contre Mamaï, qu’il vainquit avec l’aide de Dieu au Champ-des-Bécasses [Istoriïa o pokhode velikago

A

kniazia Dimitrïa Ioannovitcha Donskago protiv Mamaïa ego zhe Bozheïu pomochtchïu na kulikovom pole do kontsa pobedicha]. [Moscou] : [milieu des années 1820]. MS-FP. L.58

Tout comme les Histoires russes, L’Histoire de la campagne du grand-prince Dimitri Ivanovitch Donskoï est un ouvrage populaire anonyme. Décoré de gravures sur bois encore plus naïves que dans l’exemplaire précédent et rappelant à ce titre l’esthétique du loubok, l’imagerie populaire russe, le présent ouvrage relate la victoire du grand-prince de Moscou Dimitri sur l'émir mongol Mamaï en 1380. Cet épisode central de la libération du joug mongol et de l’ascension de la principauté de Moscou eut une importance non seulement politique mais également religieuse, et donna naissance à de nombreux récits et poèmes. Cet exemplaire, qui présente texte et gravure l’un sous l’autre sur chaque page, appartenait à Jean Schnitzler.

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C

ode de lois, par lequel se font dans tout l’état russe la justice et le droit relatifs à toutes les affaires [Ulozhenie po kotoromu sud i rosprava vo

vsiakikh delakh v rossiïskom gosudarstve proizvoditsia]. 5e édition. [Saint-Pétersbourg] : Académie impériale des sciences, 1780. MS-FP. L.532

Le Code de lois, publié en 1649 sous le règne du tsar Alexeï Mikhaïlovitch (1645-1676), est l’aboutissement de deux siècles d’uniformisation du droit russe, accompagnant la constitution d’un état centralisé autour de la principauté de Moscou. Malgré les nombreuses réformes engagées en Russie à partir du début du 18e siècle, ce n’est qu’au début des années 1830 que fut remplacé le Code de lois de 1649. Ceci explique qu’il ait été réédité constamment pendant deux siècles. La présente édition, qui appartenait à Jean Schnitzler, date du milieu du règne de Catherine II (1762-1796). Le frontispice représente le tsar Alexeï Mikhaïlovitch coiffé du « bonnet de Monomaque » et tenant le sceptre et l’orbe, symboles du pouvoir suprême dans la Moscovie.

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nstruction de sa Majesté impériale Catherine II pour la commission chargée de dresser le projet d’un nouveau code de Loix = Nakaz Eïa Imperatorskago velitchestva Ekateriny vtoryïa samoderzhitsy vserossiïskiïa dannyï kommissii o sotchinenii proekta novago ulozheniïa.

I

Saint-Pétersbourg : Imprimerie de l’Académie des sciences, 1770. BNU - F.13.022

En 1767, l’impératrice Catherine II (1762-1796) convoqua une commission législative qu’elle chargea d’élaborer un nouveau code de lois en s’inspirant d’un ouvrage qu'elle avait elle-même écrit : L’Instruction. Influencée par Montesquieu et Beccaria, L’Instruction était d’un libéralisme étonnant. Parce qu’elle souhaitait se présenter à l’opinion européenne comme éclairée, Catherine fit imprimer son ouvrage dans des éditions multilingues. L’exemplaire exposé appartint à Nestor Schloezer, fils de l’académicien Auguste Schloezer, et porte la mention « Dorpat 1830 ».

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es plans et les statuts, des différents établissements ordonnés par sa majesté impériale Catherine II pour l’éducation de la jeunesse, et l’utilité générale de son empire, écrits en Langue Russe par Mr. Betzky & traduits en Langue Françoise, d’après les originaux, par Mr. Clerc.

L

Amsterdam : Marc-Michel Rey, 1775. MS-FP. L.903a

Despote éclairée, Catherine II souhaite mener une politique d’éducation ambitieuse. Soucieuse de la faire connaître en Europe, elle charge son secrétaire, Ivan Betski, d’en donner une description publiée en Hollande avec le concours de Diderot. Richement illustré par les graveurs russes Grigori Srebrenitski, Stepan Panine, Nikolaï Kolpakov ou encore Dimitri Gerassimov, l’ouvrage fut bien accueilli en France, comme en témoigne la presse littéraire de l’époque. Le frontispice représente la Russie désignant à un enfant le chiffre en gloire de Catherine II, entourée des allégories du pouvoir, de l’abondance et des arts.

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emarques topographiques sur les endroits les plus célèbres du voyage de son Altesse impériale dans le gouvernement général de Biélo-

russie [Topografitcheskiïa primetchanii na znatneïchiïa mesta putechestviïa Eïa Imperatorskago Velitchestva v Belorusskiïa namestnitchestva]. [Saint-Pétersbourg] : Académie impériale des sciences, 1780. MS-FP. L.739

Le premier « partage de la Pologne », en 1772, attribue la Biélorussie à la Russie. Catherine II charge alors l’Académie des sciences d’étudier ce nouveau territoire. L’une des expéditions organisées, placée sous la direction d’Ivan Lepekhine, servit de base au présent ouvrage qui décrit la Biélorussie et en retrace l’histoire. Le livre fut publié à l’occasion de la rencontre, à Moghilev en mai 1780, entre Catherine et l’empereur Joseph II, qui marqua le début d’un rapprochement austro-russe. Le frontispice représente le buste de Catherine II, coiffé d’un casque guerrier, que des jeunes filles ornent de guirlandes tandis que deux angelots lui apportent des fleurs en offrande. Au pied du monument sont déposées des dépouilles opimes et des trésors.

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C

alendrier et état général de l’empire russe en 1833 [Mesiatsoslov i obchtchiï chtat rossiïskoï

imperii na 1833], 1ère partie. Saint-Pétersbourg : Imprimerie de l’Académie des sciences, 1833. MS-FP. L.1014

Le Calendrier et état général de l’empire russe était le Who’s who ? de la Russie impériale. Outre un calendrier, il fournissait aux lecteurs le nom et la fonction de tous les fonctionnaires d’un empire immense à la bureaucratie pléthorique. Bien que son titre russe soit l’équivalent du terme « ménologe », il ne s’agissait en rien d’un livre religieux. Publiés par l’Académie des sciences, qui en avait reçu le monopole du temps de Pierre le Grand, les calendriers officiels représentaient une source appréciable de revenus pour cette institution.

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C

alendrier de Saint-Pétersbourg, 1838.

[St. Petersburger Kalender, 1838]. Saint-Pétersbourg : Imprimerie de l’Académie des sciences, 1838. BNU - D.134.364

Le Calendrier de Saint-Pétersbourg fournissait à ses lecteurs le nom et le grade des fonctionnaires de Saint-Pétersbourg. L’exemplaire présenté est orné d’une gravure tirée d’un portrait de Krüger représentant l’impératrice Alexandra Fedorovna, épouse de l’empereur Nicolas Ier (1825 - 1855). Elle est coiffée d’une coiffe russe traditionnelle, le kokochnik, mis à la mode à la cour pour les cérémonies officielles à l’époque où le romantisme impose partout en Europe le retour aux valeurs nationales. Le fait que le calendrier soit en allemand témoigne de la présence d’une importante population germanophone dans la capitale, notamment dans l’administration de l’état.

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2. les villes et les gens Au 14e siècle commence l’ascension de Moscou, petite capitale d’une des nombreuses principautés apanagées issues de l’éclatement du premier état russe, la « Rous » de Kiev. Établissant progressivement sa domination sur ses voisines, notamment ses rivales Tver puis Novgorod, Moscou devient la capitale politique et religieuse de la Russie et la plus grande ville du pays.

geurs et fait la fierté des Pétersbourgeois, est à l’origine de la production de vues de la ville telles les Quarante-deux vues de Saint-Pétersbourg et de ses environs, dessinées d’après nature par divers artistes, ou l’étrange Panorama à 360° que nous exposons. Les deux capitales que sont ainsi Saint-Pétersbourg et Moscou sont les deux têtes d’un immense empire, peuplé en grande partie de paysans, mais aussi de nombreux peuples allogènes dont l’expansion territoriale russe fait régulièrement de nouveaux sujets. Les us et coutumes de ces peuples, leurs croyances, costumes ou amusements, attirent bientôt l’attention des élites européanisées, savantes ou simplement cultivées, et deviennent à ce titre l’objet de nombreuses publications abondamment illustrées, éditées tant en russe qu’en français, langue de la bonne société, et en allemand, langue de la communauté des savants.

Pieuse et prospère, Moscou la marchande doit cependant céder son titre à Saint-Pétersbourg, fondée en 1703 sur la Baltique par un Pierre Ier amoureux de l’Europe et de la mer, et qui devient officiellement capitale en 1712. Bien que conservant son titre honorifique, Moscou s’enfonce peu à peu dans une torpeur provinciale, tout en restant la capitale intellectuelle de la Russie et la ville préférée des slavophiles ainsi, plus largement, que des amateurs de l’histoire ancienne du pays. À l’inverse, Saint-Pétersbourg concentre le pouvoir politique et se développe toujours davantage, entourant la Neva de quais de granit et se couvrant de palais néoclassiques, tout en multipliant les résidences impériales dans la campagne environnante. Ce développement prodigieux, qui frappe les voya39


I

van Gourianov, Explication du plan de la ville de Moscou, publié en 1825 [Iziasnenie k planu

goroda Moskvy, izdannomu 1825 goda]. Moscou : Imprimerie de l’Université, 1825. BNU - D.138.032

Détrônée de son rôle de capitale politique de la Russie par Saint-Pétersbourg en 1712, Moscou n’en demeure pas moins la capitale commerciale, spirituelle et intellectuelle de l’empire. Sa destruction partielle par le feu en 1812 permet son réaménagement et sa reconstruction dans le style néoclassique à la mode sous le règne d’Alexandre Ier. L’Explication est l’œuvre d’Ivan Gourianov (1791-1854), graphomane célèbre de l’époque pouchkinienne, apprécié de la petite noblesse et des marchands, dont l’ouvrage Moscou, ou guide historique de la fameuse capitale de l’empire russe (1827-1831) est une mine d’informations sur la ville à l’époque romantique. La gravure exposée représente le Jardin Alexandre, lieu de promenade élégant aménagé entre 1820 et 1823, entouré par le Kremlin à gauche et le Manège à droite, construit, tout comme le jardin, par l’architecte Joseph Bové entre 1817 et 1825.

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A

lexandre Volkov, Almanach pour l’année 1826 à l’attention des voyageurs arrivant à Moscou, ainsi que des habitants de cette capitale [Almanakh na 1826 dlia priezhaïuchtchikh v Moskvu i dlia samikh zhiteleï seï

stolitsy]. Moscou : Imprimerie d’Auguste Semion, 1826. MS-FP. L.687

L’Almanach présenté est un guide de Moscou décrivant ses monuments, notamment religieux, et centres d’intérêts principaux, de même que ses institutions, le tout accompagné d’un résumé de l’histoire de la deuxième capitale. Il fut publié par Alexandre Volkov (1788-1845), poète et traducteur sentimentaliste élève de Nikolaï Karamzine. La page exposée représente une vue du Kremlin, bâtiment dont la valeur artistique et sentimentale augmente aux yeux des Russes à l’époque romantique, à mesure que le public découvre le passé médiéval national. L’intérêt de Volkov pour ce passé est d’ailleurs attesté par son œuvre principale, La Moscou délivrée, poème de 1820 consacré à l’histoire russe du 17e siècle. L’ouvrage appartenait à Jean Schnitzler.

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E

douard de Montulé, Voyage en Angleterre et en Russie, en 1821, 1822 et 1823.

Paris : Arthus Bertrand, 1825. BNU - D. 847

Voyageur sarthois, Edouard de Montulé (1792-?) devint célèbre à la suite de la publication, en 1821, du récit de son voyage en Amérique, en Italie, ainsi qu’en Egypte, d’où il rapporta des antiquités à l’origine de la collection égyptienne des musées du Mans. Le succès de ce premier voyage le poussa à en entamer un second qui le mena jusqu’en Russie. Publié en 1825, son Voyage en Angleterre et en Russie est illustré de planches lithographiées et gravées, réalisées d’après les dessins personnels de l’auteur. La planche exposée représente le « Palais de Pierre », construction inhabituelle située à l’entrée de Moscou en venant de Saint-Pétersbourg, qui témoigne du goût russe de la fin du 18e siècle pour l’architecture néogothique importée d’Angleterre. Devant le palais, Montulé a représenté une scène de genre russe avec dvoïka (traîneau traîné par deux chevaux) et danses paysannes. La légende indique que Napoléon logea dans le Palais de Pierre en 1812.

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ouvelle collection de quarante-deux vues de Saint-Pétersbourg et de ses environs, dessinées d’après nature par divers artistes, accompagnées d’un plan de la ville divisé par carrés de renvois, à l’usage des étrangers. Saint-Pétersbourg : Alexandre Pluchart, 1826. MS-FP. L.847

La Nouvelle collection de quarante-deux vues de Saint-Pétersbourg fait partie de toute une série de lithographies publiées entre 1820 et 1827 par Alexandre Pluchart. D’origine française, Pluchart (1777-1827) fut un imprimeur, éditeur et libraire énergique et prospère ainsi que l’un des introducteurs de la lithographie en Russie. Vendues dans sa librairie pétersbourgeoise appelée « Le Salon littéraire français d’Alexandre Pluchart », les Vues de Saint-Pétersbourg étaient gravées d’après les dessins des meilleurs artistes du temps, notamment Martynov, Alexandrov, Kolman ou encore Orlovski. Les planches sélectionnées représentent le parc du palais de Tsarskoïe Selo, agrémenté de la galerie construite entre 1783 et 1786 pour Catherine II par l’architecte écossais néopalladien Charles Cameron, et le Quai anglais avec le bâtiment du Sénat à Saint-Pétersbourg.

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anorama à 360° de Saint-Pétersbourg.

[s.l.] : [s.n.], [deuxième quart du 19e siècle]. BNU - CARTE.912.47,20

Cette étrange représentation à 360° de Saint-Pétersbourg fut visiblement inspirée du panorama de la ville réalisé en 1820-1821 par le peintre et décorateur italien Angelo Tozelli. Tozelli avait choisi comme point de vue la pointe de l’Île Vassilievski, à l’endroit où la Neva se sépare en deux bras. Le présent panorama, dessiné depuis le point de vue voisin qu’est le sommet de la tour de la Kunstkamera – le plus ancien musée de la ville et le seul promontoire public et non religieux – est comme mis à plat, prenant ainsi la forme d'un disque. Ce document témoigne de l'intérêt pour l'optique caractéristique de la fin du 18e et du début du 19e siècle et fut peut-être réalisé à l'aide d'une camera oscura.

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faire Photo

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avel Svinine, Monuments de Saint-Pétersbourg et de ses environs [Dostopamiatnosti Sanktpe-

terburga i ego okrestnosteï]. Saint-Pétersbourg : V. Plavilchtchikov, 1817-1821. MS-FP. L 685,1

Les Monuments de Saint-Pétersbourg et de ses environs sont l’œuvre de Pavel Svinine (1787-1839), écrivain et journaliste, collectionneur d’antiquités russes et éditeur du premier journal historique russe : Les Annales de la Patrie. Moqué par ses contemporains – notamment Pouchkine – pour sa graphomanie et sa propension à décrire des lieux qu’il n’avait pas visités, Svinine fut pourtant l’un des premiers à décrire les environs de Saint-Pétersbourg et notamment les palais impériaux qui entouraient la capitale. La gravure exposée représente un des amusements populaires de Saint-Pétersbourg : les montagnes russes, faites de blocs de glace et dressées sur la Neva gelée à l’occasion de la fête de Maslenitsa, célébrée lors de la semaine précédant le Grand Carême orthodoxe.

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ohann Gottlieb Georgi, Description de tous les peuples de l'empire russe ainsi que de leurs mœurs et coutumes, religion, habitations, costumes et autres curiosités [Beschreibung aller Natio-

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nen des Russischen Reichs : ihrer Lebensart, Religion, Gebräuche, Wohnungen, Kleidungen und übrigen Merkwürdigkeiten]. Saint-Pétersbourg : C. W. Müller, 1776-1780. MS-FP. L.599a

Médecin, chimiste, naturaliste et ethnographe allemand, Johann Gottlieb Georgi (1729-1802) fut invité en Russie en 1770 par l'Académie impériale des sciences. Le voyage en Sibérie qu’il y fit et la description détaillée du mode de vie des différents peuples de l’empire qu’il en rapporta lui valurent la faveur de Catherine II qui, en remerciement, le gratifia d’une tabatière en or et du titre de membre de l’Académie. La présente édition, publiée en allemand à l’intention du public des savants germanophones, fut illustrée de gravures de J. Dadley réalisées à SaintPétersbourg. Au nombre de soixante-quatre, ces illustrations coloriées à la main décrivent les costumes traditionnels des peuples de l’empire multiethnique qu’est la Russie. La gravure exposée représente des habitants de Kalouga, petite ville de la Russie d’Europe non loin de Moscou. 50


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ohann Gottlieb Georgi, Description de tous les peuples de l'Empire russe ainsi que de leurs mœurs et coutumes, religion, habitations, costumes et autres curiosités [Beschreibung aller Natio-

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nen des russischen Reiches, ihrer Lebensart, Religion, Gebräuche, Wohnungen, Kleidungen, und übrigen Merkwürdigkeiten]. Leipzig : Dykischen, 1783. BNU - D.15.124

Deuxième édition en allemand de la Description de tous les peuples de l'Empire russe, le présent ouvrage témoigne de la curiosité éprouvée par les Européens vis-à-vis de l’immense empire russe. L’ouvrage est augmenté de deux dépliants insérés à la fin du livre, représentant trente-neuf types ethniques dans leur costume national. Certains de ces types, notamment les peuples du Nord, flattaient le goût du lecteur européen pour l’exotisme.

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assili Levchine, Ménagier universel complet

[Vseobchtchee i polnoe domovodstvo]. Moscou : Imprimerie de l'Université, chez Christian Ridiger et Christophe Klaudi, 1795. BNU - G.116.759

Dans la deuxième moitié du 18e siècle, on note un net changement de politique de la librairie russe. Les libraires moscovites Christian Ridiger et Christophe Klaudi, par exemple, décident de publier des livres à caractère pratique susceptibles d’intéresser le lectorat moyen formé des citadins, notamment marchands, non nobles mais alphabétisés. Le présent ouvrage est signé Vassili Levchine (1746-1826), graphomane notoire qui tentait de compenser par des travaux littéraires multiples et variés la maigreur de sa solde de sous-officier, et auquel on doit de célèbres contes de fées inspirés du folklore russe. Publié en 1795, le Ménagier universel complet explique par exemple pourquoi il faut boire du thé noir ou comment devenir riche et être en bonne santé. Cette édition est illustrée d’une gravure intitulée « La nouvelle maison rustique », accompagnée de la citation « Je ne considère comme heureux et raisonnables que ceux chez qui la richesse est fondée sur la bonne économie domestique ».

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arl Buddeus, Tableau des mœurs et des usages, des occupations et des divertissements des Russes ou Suite de dessins originaux d'après nature représentant des têtes de caractère et des scènes variées de la vie des habitans des campagnes, avec de courtes descriptions = Volksgemälde und Charakterköpfe des russischen Volks : ein Beytrag zur näheren Kenntniss der Sitten und Gebräuche, der Wohnungen, Beschäftigungen und Vergnügungen desselben.

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Leipzig : Johann Friedrich, 1820. BNU - D.921

Artiste d'origine allemande, Carl Buddeus (1775-1864) a laissé une description très touchante de la Russie du début du 19e siècle. Il vécut dans les régions de Pskov et de Saint-Pétersbourg dont il observa les mœurs, les coutumes et les paysages, avant de les représenter dans cet ouvrage. Composé de planches gravées coloriées à la main accompagnées de descriptions écrites, l’ouvrage, qui fut édité à un très faible tirage, est aujourd’hui une rareté bibliographique très recherchée. Les planches exposées représentent une noce campagnarde et la chambre familiale d’une izba décrite par Buddeus en ces termes : « … à gauche se trouve le four, qui sert à cuire le pain, tient lieu de foyer et de couche en hiver ; […] un vieillard, assis sur le banc qui est le long de la muraille, tresse en natte de petite écorce d'arbre, pour en faire ses souliers ; il lui en faut une paire de neufs toutes les semaines […]. Quelque sale et enfumée que soit ordinairement une telle chambre, on se fait pourtant un plaisir d'allez voir chez lui un bon paysan russe : […] Le Russe est fort hospitalier, gai, plein de bonhommie, d'un commerce sûr, quelquesfois même aimable ».

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avel Svinine, Tableaux de la Russie et mœurs de ses différents peuples [Kartiny Rossii i byt

raznoplemennykh eïa narodov]. Saint-Pétersbourg : N. Gretch, 1839. BNU - D.15.143

Pavel Svinine (1787-1839) est une figure importante de la culture russe du début du 19e siècle. Collectionneur et diplomate, peintre et historien, poète et éditeur, il était passionné par l'histoire de la Russie et fonda la première revue historique russe : Les Annales de la Patrie. Il entreprit plusieurs voyages à travers la Russie et écrivit quelques livres à valeur documentaire, dont le présent ouvrage, rempli de dessins de la main de l'auteur. L'image exposée représente une veillée paysanne (« possidelki ») dans une izba. Lors de ces veillées, habituelles à l’automne et en hiver, les jeunes filles apportaient leurs rouets et les jeunes hommes leurs instruments de musique. On échangeait histoires et plaisanteries. La paysanne debout au centre est chargée de l’entretien de la lumière.

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ustave Theodor Pauly, Description ethnographique des peuples de la Russie : Publiée à l'occasion du Jubilé millénaire de l'Empire de Russie.

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Saint-Pétersbourg : F. Bellizard, 1862. BNU - D.923

Très richement illustré, l’ouvrage de Gustave Pauly (1817-1867) fut publié à l'occasion de la célébration du millénaire de la fondation de l’État russe en 1862 et à ce titre dédié à l’empereur Alexandre II. Édité avec l’aide de la Société géographique russe, l’ouvrage venait combler une lacune ethnographique en rassemblant toutes les connaissances disponibles sur les peuples habitant l’empire, notamment ceux, récemment intégrés, du Caucase et de l’Asie centrale. La présentation de chaque peuple contient ainsi des informations sur son histoire, la géographie et le climat de sa région d’origine, sa religion, ses mœurs et ses costumes. Les soixante-deux lithographies en couleur illustrant l’ouvrage furent réalisées dans les grandes maisons d'imprimerie de l'Europe : Winchelman et fils à Berlin, J. В. Kuhn à Munich ou encore A. Charpentier à Paris. Les planches exposées représentent des Cosaques, population originaire des steppes occupant traditionnellement des fonctions militaires, ainsi que divers costumes régionaux de l'empire.

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inistère des richesses de l'État, Études relatives à l'état de la pêche en Russie. - Tome 7 : Illustrations aux Études sur l'élevage des bêtes et des poissons sur les mers Blanche et Glaciale [Issledo-

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vaniïa o sostoianii rybolovstva v Rossii. - Tom 7 : Risunki k Issledovaniïu rybnyh i zverinykh promyslov na Belom i Ledovitom moriakh]. Saint-Pétersbourg : Ministère des richesses de l'État, 1863. MS-FP. L.961

Les illustrations présentées ici sont tirées d’une monographie en neuf volumes publiée à la suite d'une importante expédition scientifique organisée par la Société géographique russe. Cette expédition, qui débuta en 1851, était dirigée par Nikolaï Danilevski, célèbre journaliste et philosophe russe, et Karl Baer, scientifique russe d'origine allemande, pionnier de l’anatomie comparative. L’expédition de Baer et Danilevski débuta au nord de la Russie, sur les lacs de Pskov, avant d’explorer la région de la Caspienne, la Volga, la mer d'Azov et la mer Noire, pour terminer dans le grand Nord. Elle avait pour objectif d’identifier les espèces et d’estimer les ressources halieutiques en Russie afin de rationaliser les industries de pêche, en particulier celle de l’esturgeon, source du précieux caviar. L’expédition et la monographie qui en est tirée visaient ainsi à rassembler les connaissances nécessaires pour mieux réguler l’exploitation des ressources naturelles. Le dessin du haut représente la technique de la pêche au flambeau. 62


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3. la langue et les lettres Longtemps la Russie a connu une situation de divorce linguistique entre le russe, langue vernaculaire parlée et écrite quotidiennement par les Russes et le slavon, langue savante utilisée par les clercs pour la liturgie et pour une littérature très largement dominée par la thématique religieuse. Cette situation conduisit forcément les élites à se demander dans quelle langue écrire au moment où, sous l’influence de l’européanisation de la Russie, apparut une littérature non religieuse, notamment divertissante, qui devait, pour toucher un large public, s’écrire dans la langue accessible au plus grand nombre. Le développement d’une littérature en russe, et non plus en slavon, mena à son tour à l’obligation de codifier par la grammaire un idiome qui, jusque-là, n’avait eu qu’un usage quotidien. Un des premiers poètes russes modernes, Mikhaïl Lomonossov, joua ici un rôle de premier plan, comme en témoigne sa Grammaire russe de 1755.

poètes, dont le fabuliste Krylov, des saveurs trop longtemps ignorées de la langue paysanne d'autre part. La langue ainsi créée, dont la formule chimique sera fixée par le grand poète Alexandre Pouchkine (1799-1837), permit l’explosion littéraire que connut la Russie au 19e siècle. Cette explosion, qui correspond au triomphe du romantisme, n’eut cependant pas été possible sans le concours de nombreux écrivains moins célèbres, tels les sentimentalistes Ivan Khemnitser et Vladislav Ozerov, ou l’ennemi juré de Pouchkine, Faddeï Boulgarine, dont les œuvres furent publiées lors d’un Âge d’or de l’édition, alliant gravures touchantes ou cocasses et frontispices néoclassiques majestueux. L’édition russe du début du 19e siècle, toutefois, ne se résume pas à la littérature. Elle comprend également la presse, qui connaît un remarquable essor après une apparition tardive au début du 18e siècle. Souvent politiques, parfois littéraires, ou les deux, les revues comme L’Abeille du Nord de Boulgarine et Nikolaï Gretch permettent de suivre les interrogations et les passions de la société russe au lendemain de l’épopée napoléonienne et à la veille des révolutions de l’âge romantique.

La création, proposée par Lomonossov, d’une langue littéraire issue d’un mélange équilibré de russe et de slavon ne fonctionna guère que jusqu’à la fin du 18e siècle, époque à laquelle la langue savante finit par céder devant l’influence grandissante du français d’une part, et la redécouverte par certains 65


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arion Istomine, Alphabet [Bukvar].

[Moscou, 1694]. Édition fac-similée du 19e siècle. BNU - CD.161

Igoumène du Monastère du Miracle à Moscou, Karion Istomine (fin des années 1640-après 1718) fut l’élève du poète humaniste Siméon de Polotsk et poète lui-même ainsi que traducteur. Directeur, de 1679 à 1701, de l’Imprimerie de Moscou fondée au 16e siècle par Ivan le Terrible, il rédigea plusieurs ouvrages pédagogiques, notamment une Arithmétique et un Livre de raison. L’ouvrage présenté est un des deux alphabets qu’il rédigea dans les années 1690 pour le tsarévitch Alexeï Petrovitch (1660-1718), fils de Pierre le Grand (1672-1725). Dans ses deux alphabets, Istomine utilisait le vers, en plus de l’image, comme moyen pédagogique visant à favoriser l’apprentissage.

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J

ohann Leonhard Frisch, Histoire de la langue slave [Historiam linguae Sclavonicæ].

[Berlin] : [s.n.], 1727. BNU - CD.162.686

L’Allemand Johann Leonhard Frisch (1666-1743) fut linguiste, naturaliste et entomologiste. Enseignant puis directeur du Gymnasium berlinois « Zum Grauen Kloster », il fit œuvre de pionnier dans le domaine de la linguistique comparée, s’intéressant au slavon et au russe. L’ouvrage présenté contient notamment une description de l’origine de l’alphabet cyrillique et de la langue russe.

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ikhaïl Lomonossov, Grammaire russe [Rossiïskaïa grammatika]. Saint-Pétersbourg : Imprimerie de l’Académie impériale des sciences, 1755. BNU - CD.168.968

M

Esprit encyclopédique des Lumières, Mikhaïl Lomonossov (1711-1765) fut tout à la fois poète, grammairien et chimiste. Sa Grammaire russe fut la première grammaire russe imprimée en Russie et le premier manuel systématisé du russe. Désireux de mettre en valeur la langue russe à une époque où l’aristocratie de son pays lui préfère le français, Lomonossov déclarait : « La langue russe a la splendeur de l’espagnol, la vivacité du français, la robustesse de l’allemand, la douceur de l’italien, le tout enrichi par la force de l’imagination et la concision du grec et du latin ». Le présent exemplaire appartint à David Alopeus (1769 -1831), diplomate, alors qu'il était étudiant à Stuttgart.

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ictionnaire complet françois et russe : composé sur la dernière édition de celui de l'Académie françoise par une société de gens de lettres [Polnoï frantsuzskoï i rossiïskoï leksikon : s posle-

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dniago izdaniïa leksikona Frantsuzskoï Akademii, na rossiïskoï iazyk perevedennyï Sobraniem utchenykh liudeï]. Saint-Pétersbourg : Imprimerie Impériale, 1786. BNU - CD.13.675,1

À partir du milieu du 18e siècle, la Russie s’européanise sur le plan intellectuel. Ce phénomène entraîne une véritable invasion culturelle française. La maîtrise de cette langue devient un élément incontournable de l’éducation aristocratique et une clef pour le développement intellectuel du pays via les traductions. Les dictionnaires bilingues fleurissent. Le présent ouvrage fut composé sur la base d’une traduction du Dictionnaire de l’Académie françoise de 1762. Entreprise d’abord par la « Société œuvrant à la traduction des ouvrages étrangers », la traduction du dictionnaire français fut achevée par un collectif anonyme. La première partie, publiée en 1780, était destinée aux «  instituts impériaux d’éducation  ». La seconde, achevée en 1786, fut traduite par le diplomate et traducteur Ivan Tatichtchev.

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onument littéraire consacré aux mânes de l'auguste Catherine II, impératrice de toutes les Russies.

[Hambourg ?] : [s.n.], 1798. BNU - CD.59

Au lendemain de la mort de Catherine II, le marchand français Romain Boucher décida de lui rendre hommage en organisant un concours d’odes en français à sa mémoire. La coordination du projet fut confiée au secrétaire de la légation russe de Hambourg, Pavel Doubrovski. Les meilleures odes, écrites par des émigrés ayant fui la France révolutionnaire, furent imprimées sous la forme d’un luxueux recueil tiré à trente exemplaires et orné de médailles dorées. L'ouvrage fut financé, après la défection de Boucher, par l’ancien favori de Catherine, Platon Zoubov. La publication de ce recueil provoqua la colère du fils et successeur de Catherine, Paul Ier, qui haïssait sa mère.

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ikhaïl Milonov, Satires, épîtres et autres petits poèmes [Satiry, Poslaniïa i drugiïa

melkiïa stikhotvoreniïa]. Saint-Pétersbourg : Ivan Glazounov, 1819. BNU - CD.163.440

Mikhaïl Milonov (1792-1821) connut un destin tragique marqué par l’alcoolisme et la folie. Fonctionnaire, comme de nombreux littérateurs en Russie au début du 19e siècle, il collabore aux travaux de la « Société libre des amateurs des Lettres, des sciences et des arts ». Son genre de prédilection est la satire, qu’il utilise notamment pour pourfendre la servilité des proches de l’empereur, ce qui lui vaudra l’admiration des décembristes. La présente édition de ses œuvres est la seule publiée de son vivant. Elle lui fut achetée 500 roubles par l’éditeur Glazounov, ce qui sauva – momentanément seulement – Milonov de la misère la plus extrême.

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ladislav Ozerov, Œuvres [Sotchineniïa].

Saint-Pétersbourg : Imprimerie des théâtres impériaux, 1816-1817. BNU - CD.163.450

Vladislav Ozerov (1769-1816) fut poète et dramaturge. Ses tragédies, inspirées de l’histoire nationale (Dimitri Donskoï), de l’Antiquité grecque (Œdipe à Athènes) ou d’Ossian (Fingal), illustraient ses opinions tout à la fois patriotiques et libérales. Héritier du sentimentalisme de Karamzine, il connut de brillants succès mais fut la cible d’attaques violentes de la part des adversaires de l’école sentimentale, dits les « archaïstes ». Il mourut fou après avoir quitté la capitale, devenant une figure populaire d’écrivain maudit victime de la jalousie de ses rivaux.

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I

van Khemnitser, Fables et contes en trois parties

[Basni i skazki v trekh tchastiakh]. - 5e édition. Saint-Pétersbourg : N. Gretch, 1820. BNU - CD.163.298

Ivan Khemnitser (1745-1784) fut traducteur, diplomate et poète. D’abord partisan du classicisme, il évolua vers le sentimentalisme à la mode à la fin du 18e siècle et fut membre du groupe formé par les poètes Gavriil Derjavine, Nikolaï Lvov et Vassili Kapnist. Ses fables, très moralisatrices, furent influencées principalement par Christian Gellert avant d’influencer à leur tour celles d’Ivan Krylov. L’édition présentée est d’une grande rareté. Elle est illustrée de gravures réalisées par Stepan Galaktionov et Ivan Tcheski d'après les dessins d'Ivan Ivanov. La gravure exposée accompagne la fable « L'ours danseur ».

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F

addeï Boulgarine, Œuvres [Sotchineniïa]. Saint-Pétersbourg : N. Gretch, 1820. MS-FP L.483,2

Écrivain, critique et journaliste, Faddeï Boulgarine (1789-1859) fut le principal adversaire littéraire de Pouchkine, qu’il tâcha méthodiquement de discréditer auprès d’un pouvoir dont il était secrètement l’un des informateurs. Littérateur actif, Boulgarine était l’un des écrivains préférés du public. Son roman picaresque Ivan Vyjiguine (1829) fut ainsi le premier best-seller russe. Publié en 1820, l’ouvrage présenté est cependant antérieur à sa gloire ainsi qu’au conflit qui l’opposa à Pouchkine. Il s’agit d’un recueil d’esquisses de mœurs, comme le suggère l’illustration plaisante proposée au public. La légende, reprenant le titre d’une nouvelle, est « Voyage dans des vestibules ».

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van Krylov, Fables en sept volumes. [Basni Ivana Krylova v semi knigakh]. Saint-Pétersbourg : chez le libraire Ivan Slenine, 1825. BNU - CD.163.403

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Ivan Krylov (1769-1844) est le "La Fontaine russe". Ses fables, publiées au tout début du 19e siècle, n’ont jamais perdu la faveur du public. Krylov les écrivit dans la langue savoureuse du peuple russe, en réaction à l’influence dominante du français sur la littérature de l’époque. La deuxième édition, présentée ici, est considérée comme un chef-d'œuvre grâce à ses nombreuses illustrations, réalisées par les meilleurs graveurs de l'époque, Stepan Galaktionov, Ivan Friedritz, Ivan Tcheski et Ivan Ivanov, d’après les dessins de Dimitri Ivanov. Le portrait de Krylov sur le frontispice est de la main de Piotr Olénine. La BNU conserve également la première édition de cet ouvrage, publiée en 1819.

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L

ettre de Tolstoï à Paul Sabatier, 7 novembre 1906. BNU. Fonds Sabatier-Juston-Causse. MS.6.908

Connu pour ses grands romans, Léon Tolstoï (1828-1910) fut aussi un penseur et polémiste et une figure publique de premier plan. Critique vis-à-vis de l’Église, il fut excommunié. La présente lettre est adressée à Paul Sabatier (1858-1928), pasteur et professeur à l’Université de Strasbourg. Tolstoï y réagit à la publication, consécutive à la loi de 1905, de l’ouvrage de Sabatier À propos de la séparation des Églises et y critique le rôle de l’Église dans l’histoire du christianisme. La lettre est en français, langue que Tolstoï connaissait parfaitement, comme nombre d’aristocrates russes.

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e journal de Saint-Pétersbourg [St. Petersburgisches Journal], mai 1776. Saint-Pétersbourg : Johann Jakob Weitbrecht. BNU - A.106.274

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Le St. Petersburgisches Journal fut fondé en 1776 à Saint-Pétersbourg par le libraire et imprimeur allemand Johann Jakob Weitbrecht. Destiné à un public savant, notamment germanophone, ce journal fut publié jusqu’en 1780. Il proposait des articles scientifiques, notamment sur l’histoire de la Russie. Cette publication témoigne tant de l'importance prépondérante des Allemands sur le marché de la librairie en Russie dans le dernier tiers du 18e siècle que de l’existence d’un public germanophone, tant en Russie qu’à l’étranger, désireux de s’informer sur l’histoire du pays.

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e Journal de St.-Pétersbourg, politique et littéraire, n° 151, mardi 15/27 décembre 1825. MS-FP. L.1032

Le Journal de St.-Pétersbourg fut édité entre 1825 et 1914 par le Ministère russe des Affaires étrangères dont il était l’organe semi-officiel et exprimait les vues. Publié en français, il s’adressait à l’opinion européenne dont il tâchait de modeler l’attitude vis-à-vis de la Russie. Le numéro présenté fut publié immédiatement après l’insurrection ratée des décembristes dont les membres, pour la plupart aristocrates et libéraux, tentèrent d’imposer une constitution aux Romanov. Il en donne un récit évidemment défavorable.

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’Abeille du Nord [Severnaïa ptchela], n° 46, samedi 17 avril 1826. MS-FP. L.1030

L’Abeille du Nord était un trihebdomadaire d’information politique et littéraire fondé par Faddeï Boulgarine en 1825. Libéral avant l’insurrection décembriste, il épousa des opinions réactionnaires à partir de 1826. Il servit également d’organe à la bataille littéraire que Boulgarine mena contre Pouchkine et ses amis, en les raillant tant dans ses articles critiques que dans les œuvres de fiction qu’il proposait aux lecteurs. Le titre du journal renvoie à l’abeille industrieuse d’Horace et à la position géographique de la Russie. Le cadre noir entourant la page de titre fut ajouté en signe de deuil après la mort d’Alexandre Ier en décembre 1825.

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es Nouvelles de Moscou [Moskovskiïa vedomosti], n° 71, samedi 4 septembre 1826. MS-FP. L.1030a

Les Nouvelles de Moscou furent fondées en 1756 sur le modèle du journal officiel créé par Pierre le Grand : Les Nouvelles de Saint-Pétersbourg. Édité par l’Université de Moscou, Les Nouvelles de Moscou fut d’abord un journal d’annonces diverses, avant de se diversifier sous la direction du célèbre publiciste et éditeur Nikolaï Novikov. En 1826, il était dirigé depuis un an par Piotr Chalikov, écrivain sentimentaliste de l’école de Karamzine. L’aigle bicéphale ornant la manchette rappelle le caractère officiel de la publication.

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4. la foi et les sciences des différents états du monde germanique, tels le Berlinois Pallas ou l’Alsacien Schumacher, l’Académie, bientôt secondée par l’Université de Moscou, forme peu à peu des scientifiques russes également.

Avant le début du 18e siècle, la Russie est une société peu sécularisée où la religion orthodoxe joue un rôle social et culturel très important et où la vie est rythmée par la lecture du Psautier ou des hagiographies du Grand ménologe. Largement fermée à l’Occident, la Russie se méfie du catholicisme, incarné pour elle par l’ennemi polonais. Aussi n’est-ce qu’à partir du règne de Pierre le Grand qu’y naît un intérêt régulier pour les autres variantes du christianisme, nourri notamment par la tolérance religieuse du tsar et par la sympathie qu’il éprouve pour deux peuples protestants : les Hollandais et les Anglais. La publication en russe des Quatre livres du christianisme témoigne de cette ouverture.

Surtout, l’Académie de Saint-Pétersbourg fait connaître les travaux de ses membres par des publications, d’abord en latin puis, à partir du 19e siècle, en français, afin d’intégrer ses savants dans les réseaux de l’Europe intellectuelle. C’est à cet effort d’intégration, soutenu en Europe par des scientifiques nourrissant une curiosité grandissante pour la Russie, que les bibliothèques strasbourgeoises valent de posséder de nombreux ouvrages savants, souvent magnifiquement illustrés, envoyés par la capitale russe aux professeurs de la grande Université alsacienne.

La sécularisation de la société ainsi engagée permet le développement de l’esprit scientifique, largement encouragé par Pierre le Grand et ses successeurs qui ont besoin de techniciens pour diriger un empire en continuelle expansion. Sont également mises en place des institutions, comme l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, chargées d’explorer le pays pour mieux le comprendre et qui participent à la politique de prestige exigée par le statut de grande puissance européenne nouvellement acquis par la Russie. Recrutant d’abord des savants venus 87


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ohann Arndt, Quatre livres sur le vrai Christianisme [Tchtiri knigi o istinnom khristianstve].

Halle : [s. n.], 1735. BNU - CD.163.766

Publié en 1605, l’ouvrage de Johann Arndt Du véritable christianisme (Vom wahren Christentum) connut un large succès – notamment parce qu’il suscita la colère des théologiens luthériens les plus orthodoxes – et fut traduit dans presque toutes les langues européennes. La traduction russe présentée ici est l’œuvre de Simon Todorski (1700-1754), ancien étudiant de l’Académie théologique de Kiev et futur évêque de Pskov, qui l’entreprit lors de ses études à l’Université de Halle. Confesseur du grandduc Pierre de Holstein-Gottorp, futur Pierre III, et de sa femme, future Catherine II, l’évêque Simon était également membre du Saint-Synode. Prédicateur à la cour impériale, il se distinguait par son éloquence qui entraîna Catherine à publier ses sermons dans des éditions aux larges tirages. Tolérés en Russie lors des années ayant suivi leur publication, les Quatre livres sur le vrai christianisme furent néanmoins interdits en 1743, sous le règne de la très orthodoxe Elisabeth Petrovna, puis sous le règne de Catherine II en 1785.

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étropolite Dimitri de Rostov, Livre de la vie des saints pour les mois de juin, juillet et août

[Kniga zhitiï Sviatykh na mesiats iïun, iïul i avgust]. Moscou : Imprimerie synodale, 1762. MS-FP. L.568a

Le présent ouvrage est une réédition de 1762 du Livre de la vie des saints, ou Ménologe, œuvre du métropolite Dimitri de Rostov (1651-1709) publiée originellement entre 1689 et 1711 par la Laure des Grottes de Kiev. Les vies de saints, ou hagiographies, jouissaient d’un large succès en Russie. D’abord consacrées aux saints empruntés à la tradition byzantine, les hagiographies concernèrent ensuite les saints russes, à mesure que ceux-là apparurent. La plupart de ces vies furent rassemblées au 16e siècle par le métropolite Macaire, sous le titre de Grand Ménologe. C’est sur la base de cet ouvrage, qu’il compléta largement, que Dimitri de Rostov composa l’œuvre exposée. Celle-ci jouit d’un énorme succès, notamment au 19e siècle, où sa lecture influença tant Pouchkine que Dostoïevski. La page exposée est consacrée aux vies de deux frères célébrés au mois de juin, Cosme et Damien, médecins anargyres martyrisés ensemble sous Dioclétien au 4e siècle.

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antiques pour les jours de fêtes

[Prazdniki notnago peniïa]. Moscou : Imprimerie synodale, 1772. BNU - R.105.589

À la suite d’un décret pris en 1772 par le Saint-Synode - institution créée par Pierre le Grand pour gérer les affaires de l’Église orthodoxe russe - les prêtres de l’empire furent invités à utiliser le présent ouvrage pour apprendre les cantiques. De fait, les Cantiques pour les jours de fête présentaient le répertoire musical russe sacré tel qu’il s’était constitué progressivement entre le 12e et le 17e siècle, non sans conflit parfois, la question du chant d’église étant un des points sur lesquels s’étaient opposés partisans de l’Église officielle et schismatiques au 17e siècle. L’importance du présent document, écrit non en russe mais en slavon d’église, langue de la liturgie orthodoxe russe, tient aussi à sa provenance. Grâce à une note manuscrite en deuxième page de couverture, on sait que cet exemplaire fut utilisé pour la liturgie à la cathédrale de l’Annonciation du Kremlin de Moscou.

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sautier [Psaltyr].

Moscou : Imprimerie synodale, 1837. BDES - RXII 5361

Le Psautier est un livre essentiel pour la liturgie des slaves orthodoxes. On en possède des copies manuscrites remontant au 11e siècle et certains chroniqueurs affirment qu’il fut traduit, dès le 8e siècle, par Cyrille et Méthode eux-mêmes. En Russie, où il remplit une fonction majeure dans les célébrations, le Psautier était un des livres utilisés pour apprendre à lire aux enfants, non seulement dans le clergé mais également dans la noblesse où sa lecture complétait, dans le cadre de l’enseignement primaire, celle du Livre d’heures. La large diffusion du Psautier en Russie en fit également l’une des toutes premières sources d’inspiration des poètes, de Siméon de Polotsk au 17e siècle jusqu’à Gavriil Derjavine à la fin du 18e et aux poètes slavophiles à l’époque romantique. Publié en 1837, le présent exemplaire est daté de l’an 7346 depuis la création du monde, conformément à l’usage en vigueur dans l’Église orthodoxe.

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ikolaï Kourganov, Le livre de l’ingénieur maritime [Kniga Morskoï Inzhenier]. Saint-Pétersbourg : Imprimerie du Corps des cadets,

1777. BNU - G.127.409

La création de la marine russe doit tout aux efforts passionnés de Pierre le Grand. Parti de rien, le tsar laissa à sa mort en 1725 une flotte remarquable et un grand port sur la Baltique : Saint-Pétersbourg. Cette flotte demandait des cadres. Dès 1710, Pierre créa l’École de mathématiques et sciences de la navigation, suivie, en 1715, de l’Académie navale. Ces établissements, comme les écoles militaires dont fait partie le Corps des cadets, éditeur du présent ouvrage, avaient besoin de manuels. Celui de Kourganov en est un. Le frontispice rend évidemment hommage à Pierre le Grand, couronné par la Renommée et entouré de sa flotte et de la forteresse Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg.

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eter Simon Pallas, Flore russe éditée par ordre et sous les auspices de la Très auguste Catherine II la Grande, Impératrice des Russes, pieuse, heureuse mère de la Patrie [Flora rossica edita iussu et

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auspicus augustissimæ Rossorum Imperatricis Catharinæ II magnæ, piæ, felicis, patriæ matris]. Saint-Pétersbourg : Imprimerie impériale, J. J. Weitbrecht, 1784. SCD (dépôt BNU) - H.862,1-2

En 1724, Pierre Ier créa l’Académie des sciences de Russie. De plus en plus active au fil du siècle, l’Académie recrutait de nombreux savants étrangers. En 1767 fut ainsi recruté Peter Simon Pallas (1741-1811), zoologiste et botaniste berlinois. Participant à deux grandes expéditions scientifiques en Sibérie puis en Crimée, Pallas composa une monumentale Flora rossica, ouvrage superbement imprimé faisant autorité jusqu’à nos jours. L’exemplaire exposé, avec ses 101 gravures coloriées à la main d’après les dessins originaux de Karl Friedrich Knappe, fut offert par Pallas à Jean Hermann (17381800), célèbre botaniste strasbourgeois, et témoigne des échanges intellectuels entre la Russie et Strasbourg au siècle des Lumières.

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lore de Saint-Pétersbourg et de Moscou, ou Description des plantes que l’on trouve dans les environs des deux capitales de l’Empire russe, à l’usage des amateurs de botanique et de jardins, et pour les médecins, pharmaciens, propriétaires de fabriques, peintres, économes, etc. avec des dessins [Flora sanktpeterburgskaïa i moskovskaïa, ili Opissanie rasteniï nakhodiachtchikhsia v okrestnostiakh obeikh stolits Rossiïskoï imperii dlia lioubiteleï botaniki i sadov, dlia doktorov, aptekareï, soderzhateleï fabrik, krassilchtchikov, ekonomov i protch. s rissunkami]. Saint-Pétersbourg : Imprimerie maritime, 1818. SCD (dépôt BNU) - H.18.352

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Engagé au 18e siècle, le développement des sciences se démocratise peu à peu, comme en témoigne cette flore publiée en 1818 par un membre de l’Académie des sciences, Carl Bernhard Trinius, botaniste d’origine allemande amené à devenir, en 1824, directeur du premier musée botanique russe. Alors que la flore de Pallas était en latin et s’adressait à un public savant, celle de Trinius, intitialement écrite en allemand, fut traduite en russe et s’adresse aux amateurs ainsi qu’à tous ceux qui peuvent en avoir l’usage dans leur profession. L’édition est illustrée de quarante gravures sur cuivre coloriées à la main.

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émoires de l'Académie impériale des sciences de St.-Pétersbourg, 6e série : sciences mathématiques, physiques et naturelles, tome 3e, 2nde partie : sciences naturelles. Tome 1er, 2e et 3e livraisons.

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Saint-Pétersbourg : Imprimerie de l’Académie impériale des sciences, 1834. MS-FP. L.1037

L’Académie des sciences de Russie, fondée en 1724 à Saint-Pétersbourg par ordre de Pierre le Grand, participe à la constitution des réseaux scientifiques internationaux en diffusant ses travaux à travers l’Europe. C’est le rôle dévolu à sa revue, publiée en latin entre 1726 et 1803 puis en français après cette date, sous le titre de Mémoires de l’Académie impériale des sciences. En tant que centre scientifique important, Strasbourg héberge des savants en contact régulier avec leurs collègues russes et ses bibliothèques acquièrent la revue de l’Académie des sciences de Russie.

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einrich von Storch, Tableau de Saint-Pétersbourg [Gemählde von St. Petersburg].

Riga : Johann Friedrich Hartknoch, 1794. MS-FP. L.684

Port principal de l’empire, Saint-Pétersbourg est, comme l’avait souhaité Pierre le Grand, un grand centre commercial. Rien d’étonnant dès lors à ce que soient publiées des études sur son activité économique. C’est un des thèmes de l'ouvrage d’Heinrich von Storch (1766-1835), Allemand russifié de Riga, premier vice-président de l’Académie des sciences et précepteur des grandes-duchesses de la famille impériale. Spécialiste d’économie politique et de statistique, Storch rencontra un vif succès avec ce livre rapidement traduit en plusieurs langues. Orné de planches de D. Chodowiecki, cet exemplaire appartenait à Schnitzler, dont l’intérêt pour la statistique est notoire. Si la signification de l’illustration du frontispice fait débat, celle de la page de titre représente l’accueil à Saint-Pétersbourg, par Pierre le Grand, du premier bateau hollandais.

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5. les arts L’art russe fut longtemps dominé par les besoins de ses deux principaux commanditaires : l’Église orthodoxe et le pouvoir politique. Aux églises et monastères, bâtis par la première pour abriter de somptueuses icônes, répondaient les palais que les princes, les grandsprinces puis les tsars faisaient élever comme représentation de leur pouvoir, avant que certains d’entre eux ne deviennent musées, du Kremlin de Moscou au Palais de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg.

Les rapports entre pouvoir et art sont également au centre des médaillons de Fedor Tolstoï sur 1812 et surtout de l’extraordinaire collection de médailles russes des 18e et 19e siècles que nous présentons partiellement au public. Offertes en 1904 à la Ville de Strasbourg par la veuve du numismate alsacien Maurice Himly, les 155 médailles constituant cette collection représentent un ensemble tout à fait exceptionnel. Fabriquées en métal blanc traité de manière à imiter l’argent, ces médailles couvrent l’histoire dynastique, militaire, institutionnelle, économique et culturelle de la Russie tout au long de son « long dixhuitième siècle », qui va de l’accession au trône de Pierre le Grand en 1682 jusqu’à la mort d’Alexandre Ier en 1825. Déposées par la ville à la future Bibliothèque nationale et universitaire en 1911, ces médailles sont présentées ici pour la première fois.

Lors de cette évolution, les objets précieux qui avaient, pendant des siècles, incarné la fonction monarchique en Russie, devinrent des témoignages historiques et des chefs-d’œuvres artistiques. C’est le cas notamment de la couronne utilisée lors du couronnement des Romanov, le célèbre « bonnet de Monomaque », dont le nom vient d’un des derniers grands-princes de Kiev et dont la représentation lithographiée, commandée au 19e siècle par le tsar Nicolas Ier, sert de motif récurrent à la présente exposition. C’est le cas également de l’inhabituel double trône des jeunes Pierre Alexeïevitch, futur Pierre le Grand, et Ivan Alexeïevitch, son demi-frère, dont la représentation gravée fut publiée au début du 19e siècle dans le premier catalogue recensant le trésor du Kremlin.

Un autre aspect de l’art russe, longtemps caché par les ors du pouvoir et de l’Église ainsi que par l’indifférence d'une élite sociale hâtivement européanisée, est l’art populaire. Sa redécouverte timide ne débuta ainsi qu’à la fin du 18e siècle, avant d’amener son triomphe à l’époque romantique. Le Recueil de chansons populaires russes exposé ici témoigne d’un des aspects de cette redécouverte. 99


van Pratch, Recueil de chansons populaires russes, avec les voix, mises en musique par Ivan Pratch, réédité et augmenté d’une deuxième partie. Pour le chant, accompagné du pianoforte

I

[Sobranie russkikh narodnykh pesen s ikh golosami, polozhennykh na muzyku Ivanom Pratchem, vnov izdannoe s pribavleniem k onym vtoroï tchasti : dlia peniïa s soprovozhd. f.-p.]. Saint-Pétersbourg : Imprimerie médicale, 1815. MS-FP. L.477

La première édition du présent recueil fut publiée en 1790. Elle permit au public cultivé de découvrir l’immense richesse du folklore russe chanté. Le recueil était l’œuvre de deux hommes : Nikolaï Lvov, architecte mélomane proche du grand écrivain Gavriil Derjavine, qui rassembla les chansons, et Ivan Pratch, compositeur et professeur de musique qui en harmonisa les mélodies. Découpé thématiquement en chansons à danser, chansons de noces, etc., le recueil inspira de nombreux compositeurs, de Glinka à Tchaïkovski, en passant par Moussorgski et même Beethoven.

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A

lexeï Malinovski, Description historique du musée russe ancien, connu sous le nom d’Atelier ou Palais des armures, situé à Moscou

[Istoritcheskoe opisanie drevniago rossiïskago muzeïa pod nazvaniem Masterskoï i Oruzheïnoï palaty, v Moskve obretaïuchtchegosia]. Moscou : Imprimerie de l’Université impériale de Moscou, 1807. BNU - BH.20

L’ouvrage présenté est le premier catalogue descriptif du trésor du Kremlin de Moscou, transformé en musée par un décret de 1806. Inspiré par Piotr Valouev, premier conservateur du musée, le catalogue fut rédigé par son collègue l’archiviste Alexeï Malinovski. D’un prix élevé pour l’époque, l’ouvrage présentait dans un format luxueux les trésors des grands-princes de la Russie médiévale. La page sélectionnée représente le trône à deux places construit pour Ivan Alexïeevitch et son demi-frère Pierre Alexeïevitch, futur Pierre le Grand, qui régnèrent ensemble comme « co-tsars » entre 1682 et 1689, avant que le second ne supplante le premier.

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A

ntiquités de l’Empire russe, imprimées sur ordre suprême de sa Majesté l’empereur Nicolas Ier

[Drevnosti RossiÏskago gosudarstva, izdannyïa po vysotchaïchemu poveleniïu Gosudaria Imperatora Nikolaïa I]. Moscou : Alexandre Semen, 1849-1853. BNU - BH.1.722,1

Les Antiquités de l’Empire de Russie appartiennent au même genre que l’ouvrage précédent. Édité sur ordre de l'empereur Nicolas Ier par Fedor Solntsev, l’ouvrage a toutefois l’ambition d’embrasser tout l’art russe ancien. Avec ses 500 chromolithographies en couleur, ce catalogue participait de la politique de prestige du gouvernement russe à une époque où, sous l’effet du romantisme et de tensions politiques croissantes avec l’Occident, le nationalisme se développait en Russie. La page choisie représente le « Bonnet de Monomaque », couronne du grandprince de Kiev Vladimir Monomaque (12e siècle), qui servit au couronnement des tsars jusqu'à la fin du 17e siècle.

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A

nonyme, Naissance de Pierre Ier, 1672. Métal blanc. Diam. 67,2 mm. BNU. Dépôt de la Ville de Strasbourg - XII-17-D03

Avers : « Alexius Michaelis Filius D. G. Tzar et Magnus Dux Totius Russiae » (« Alexis, fils de Michel, par la grâce de Dieu tsar et chef suprême de toute la Russie ») ; bustes accolés du tsar Alexis et de la tsarine Nathalie ; non signé. Revers : « Spes Magna Futuri » (« Grande espérance pour l’avenir ») ; Gloire ailée assise sur des nuées, portant sur le bras un enfant ; en face, l’allégorie de la Russie lui tend les bras pour l’accueillir ; à droite, armoiries impériales ; à l’exergue : « Petrus Alexii Filius / Natus 30 Maii / MDCLXXII » ; non signé*.

Cette médaille célèbre la naissance de Pierre Ier, dit le Grand, qui allait régner de 1689 à 1725 et révolutionner son pays du point de vue politique, social, technologique, culturel et militaire. Fondateur de l’empire russe, il assura à son pays - jusque-là lointain et arriéré - une place de premier plan en Europe.

* La description de cette médaille et des suivantes est empruntée à l'ouvrage de Béatrice Coullaré, Médailles russes du Louvre, 16721855, Wetteren : Moneta, 2006.

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J

ohann Caspar Gotlieb Jaeger, Couronnement de Pierre II, 1728. Métal blanc. Diam. 63,2 mm.

BNU. Dépôt de la Ville de Strasbourg - XII-17-E06

Avers : « Petr II. Imperator. Isamoderjets. Vserosiski. » (« Pierre II, empereur et autocrate de toutes les Russies »); buste lauré à droite, avec perruque, cuirasse et grand cordon de Saint-André. Sur la troncature de l’épaule, signé : I. G. I. Revers : « Ot tebia*Stoboïou*Ikslave tvoeï », (« De toi, avec toi et à ta gloire ») ; autel surmonté de la couronne impériale, du sceptre et du globe crucifère, sous un triangle radiant ; à l’exergue : « Koronovan. V Moskve. 25/.Fevralia./1728 » (« Couronné à Moscou le 25 février 1728 ») ; signé : I. G.

Fils du tsarévitch Alexis, héritier de Pierre le Grand mort en prison en 1718 après que son père l’eut soupçonné de trahison, Pierre II porta les espoirs des conservateurs qui souhaitaient remettre en cause les réformes de son grand-père. Il ne régna cependant que quelques mois, mourant de la variole en 1730, anéantissant ainsi les espoirs de ses partisans et mettant fin à la lignée mâle des Romanov.

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T

imofeï Ivanov, Accession au pouvoir d’Élisabeth Ière, 1751. Métal blanc. Diam. 64,3 mm. BNU. Dépôt de la Ville de Strasbourg - XII-18-D02

Avers : « D. G. Elisabeta. Augusta. Omn. Ross. » (« Par la grâce de Dieu, Élisabeth impératrice de toutes les Russies ») ; buste couronné à droite ; en sautoir, large ruban soutenant l’ordre de Saint-André ; sous le buste, signé : « TIMOFEÏ IVANOV ». Revers : « Restituit Rem. » (« Elle a rétabli l’État ») ; debout sous la lune et tenant un crucifix, Élisabeth désigne à une troupe de soldats l’entrée du Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg ; à l’exergue : « Vindic. Sol. Pater. D./ XXV.NOV.MDCCXLI (« Elle reprend le trône de son père, le 25 nov. 1741 ») ; non signé.

Par un coup d’état organisé avec l’aide de la garde, Élisabeth Petrovna s’empara du pouvoir fin 1741. Fille cadette de Pierre le Grand et de Catherine Ière, elle avait été tenue à l’écart des affaires par le « parti des Allemands » qui occupa le pouvoir sous Anna Ivanovna (1730-1740) et Anna Leopoldovna (1740-1741). Son règne de vingt ans acheva l’occidentalisation culturelle de la Russie. La médaille met son coup de force en scène comme le retour du pouvoir légitime, car russe et hérité de Pierre, sur le trône de Russie.

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J

ohann Georg Waechter, Accession au trône de Catherine II, 1762. Métal blanc. Diam. 67,4 mm.

BNU. Dépôt de la Ville de Strasbourg - XII-19-A03

Avers : « B. M. Ekaterina II. Imperat isamoderj vseross. » (« Par la grâce de Dieu, Catherine II, impératrice et autocrate de toutes les Russies ») ; buste à gauche habillé d’une cuirasse et d’un manteau semé d’aigles, coiffé d’un casque au cimier composite constitué d’une chouette et d’un panache, et couronné de chêne ; devant sous le buste, signé « Waechter ». Revers : « Se spasenie tvoe » (« C’est ton salut »), à l’exergue : « Iïunia 28 dnia / 1762 godu » (« Le 28 juin 1762 ») ; sur fond d’architecture, Catherine revêtue du manteau impérial, assise et tournée vers la droite, reçoit de la Russie agenouillée et soutenue par le dieu Mars le sceptre et la couronne ; au second plan, un ange indique une nuée sur laquelle la Providence désigne Catherine ; non signé.

Déposant son époux Pierre III par un coup d’état, Catherine II entama en 1762 un règne de trent-quatre ans extrêmement brillant qui vit l’agrandissement considérable du territoire de l’empire, le développement de son industrie et de son commerce et les débuts de la littérature russe moderne, en même temps que l’essor des arts. Le salut auquel il est fait référence sur la médaille est celui de la Russie, menacée dans ses intérêts politiques par la folie et la germanophilie de Pierre III. 107


J

ohann Balthazar Gass, En l’honneur du comte Alexeï Orlov, 1770. Métal blanc. Diam. 93,2 mm. BNU. Dépôt de la Ville de Strasbourg - XII-19-C06

Avers : « Gr. : A. Gr. Orlov pobeditel i istrebitel turetskago flota » (« Au comte A. Gr. Orlov, vainqueur et destructeur de la flotte turque ») ; buste à droite, tête de face, casquée ; tient de la main droite son bâton de commandement ; sous le buste, signé : I. B. Gass F. (« I. B. Gass a fait »). Revers : « I byst Rossii radost i veselie » (« Que la Russie connaisse la joie et l’allégresse ») ; vue du canal séparant Chio de l’Asie Mineure, avec le dispositif des deux flottes russe et turque ; à l’exergue : « Tchesma Iïunia 24. I 26 1770./ - / V blagodarnost pobediteliu ot adm./ Koll. » («  à Tchesmé le 24 et 26 juin 1770. En récompense au vainqueur, de la part du collège de l’Amirauté ») ; non signé.

En juin 1770, une flotte russe partie de Cronstadt et commandée par Alexeï Orlov, frère de l’ancien amant de Catherine, Grigori, défit à Tchesmé, dans la Baie de Chio, une flotte turque numériquement supérieure. Cette victoire, qui valut à Alexeï le titre d’amiral, s’inscrivait dans la guerre russo-turque débutée en 1768, lorsque la Porte, poussée par son alliée la France, attaqua la Russie pour venir en aide aux Polonais insurgés contre Catherine. Preuve de la qualité de la flotte créée par Pierre le Grand, cette victoire fit l’objet de plusieurs médailles. 108


G

eorg Christian Waechter et Johann Georg Waechter, Action du comte Orlov lors de l’épidémie de peste à Moscou, 1771. Métal blanc.

Diam. 92,5 mm. BNU. Dépôt de la Ville de Strasbourg - XII-19-D03

Avers : « Graf Grigoriï Grigorievitch Orlov Rimskiïa imperii Kniaz » (« Comte Grigori Grigorievitch Orlov, prince du Saint-Empire ») ; buste à gauche, vêtu d’un manteau bordé d’hermine ; portant en sautoir l’ordre de SaintAndré ainsi qu’un pendentif orné du portrait de Catherine II ; sous la troncature de l’épaule, signé : « G. C. Waechter F. » (« G. C. Waechter a fait »). Revers : « Rossiïa takovykh synov v sebe imeet » (« La Russie porte en son sein de tels fils ») ; à l’exergue : « Za izbavlenie Moskvy ot / Iazvy v 1771 godu » (« Pour avoir délivré Moscou de l’épidémie en 1771 »). À l’arrièreplan, vue de Moscou entourée de murailles ; au premier plan, un cavalier s’apprête à bondir dans un gouffre d’où s’échappent des flammes et des exhalaisons  ; à droite sur la ligne d’exergue, signé : « I. G. W. F. » (« I. G. W. a fait »).

L’une des conséquences de la guerre contre l’Empire ottoman fut une épidémie de peste qui frappa Moscou en 1770-1772. Grigori Orlov, ancien favori de Catherine et acteur de son coup d’état, fut chargé de juguler l’épidémie, ce qu’il fit en un temps record. Il est représenté ici sous les traits de Marcus Curtius, chevalier romain qui sauva Rome en se précipitant dans un gouffre enflammé qui s’était ouvert sur le forum. 109


J

ohann Balthazar Gass, Monument à Pierre ler Grand, 1782. Métal blanc. Diam. 82 mm. BNU. Dépôt de la Ville de Strasbourg - XII-20-C01

Avers : Anépigraphe ; buste lauré à gauche, chevelure sur les épaules ; vêtu d’une robe décolletée et d’un manteau semé d’aigles et bordé d’hermine ; sur la poitrine, les plaques des ordres de Saint-André et de SaintGeorges et les cordons des mêmes ordres ; devant le buste, signé « I. B. G. ». Revers : Statue équestre de Pierre le Grand ; les sabots postérieurs du cheval foulent un serpent, au sommet d’un rocher monumental ; sur le rocher : « Petru I / Ekaterina II » (« À Pierre Ier, Catherine II ») ; à l’exergue : « Leta. 1782. Avgusta. 6. Dnia. » (« Le 6 août 1782 ») ; à droite sur la ligne d’exergue, signé : « I. G. W. ».

à l’autre extrêmité du 18e siècle, Catherine revendique, par sa gloire, un statut équivalent à celui de Pierre le Grand. Cette ambition doit être matérialisée par la statue équestre qu’elle commande au sculpteur français Etienne Falconet pour rendre hommage au fondateur de l’empire. Dressée sur la place du Sénat face à la Neva, la statue se tient sur un gigantesque bloc granitique apporté de Finlande. Symbole de Saint-Pétersbourg depuis plus de deux siècles, la statue est devenue personnage littéraire en 1833 dans Le Cavalier de bronze de Pouchkine. 110


ierre Ricaud de Tiregale, Médailles sur les principaux événemens de l’empire de Russie depuis le règne de Pierre le Grand jusqu’à celui de Catherine II, avec des explications historiques.

P

Potsdam : Sommer, 1772. BNU - D.244

Superbement imprimé et illustré de 111 gravures, le livre du Français Ricaud de Tiregale est à la fois un ouvrage historique, résumant l’histoire russe du 18e siècle à travers la médaille, et un ouvrage de numismatique, présentant au public les médailles frappées en Russie. Apparu dans le pays sous Pierre le Grand, l’art de la médaille y connut un essor rapide, d’abord grâce à des médailleurs étrangers, puis grâce à des artistes russes formés par les précédents. Moyen de fixer la mémoire historique et arme de propagande politique, la médaille servait également largement de récompense destinée aux troupes et aux serviteurs loyaux de l’État.

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ommission archéographique, Médaillons commémorant les actions militaires des années 1812, 1813, 1814 et 1815, dessinés par le comte F. Tolstoï, et gravés sur acier, grâce au procédé de Bett, par N. Mentsov [Medaliony v pamiat

C

voennykh sobytiï 1812, 1813, 1814 i 1815 godov, izobretennye grafom F. Tolstym, i vygravirovannye na stali, po sposobu Beta, N. Mentsovym]. Saint-Pétersbourg : Imprimerie militaire, 1838. BNU - D.928

Vice-président de l’Académie des Beaux-Arts, le comte Fedor Tolstoï (1783-1873) réalisa, entre 1814 et 1836, des médaillons en cire de style néoclassique commémorant les victoires russes de 1812-1815 contre Napoléon. Le succès extraordinaire rencontré par ces médaillons amena leur reproduction sous divers formats, notamment le verre ou la médaille mais également la gravure, comme en témoigne le présent ouvrage, considéré comme un des plus beaux albums russes du 19e siècle et provenant de la bibliothèque du Kaiser Guillaume Ier. La page choisie représente la bataille de Krasnoïe en 1812.

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6. les Voyageurs peuples qui habitent un empire de plus en plus multinational.

Territoire aussi immense qu’éloigné de l’Europe, la Russie attire les voyageurs, du marchand à l’aventurier en passant par le scientifique et le cartographe. Il faut ajouter à leur nombre les diplomates, de plus en plus nombreux à se presser en Russie à mesure que l’essor de la Moscovie suscite l’intérêt de souverains européens en quête de routes commerciales vers l’Orient ou de nouveaux alliés contre leurs voisins immédiats ou contre le menaçant empire ottoman.

Visitant les extrémités Nord et Est du territoire russe, les voyageurs partent ainsi à la rencontre des peuples semi-nomades de la Sibérie dont ils décrivent les mœurs et les croyances, posant ainsi les fondations de l’ethnologie russe. Tout comme les Européens cependant, les Russes rêvent bientôt d’ailleurs plus exotiques et se lancent sur les mers du monde avec le soutien des empereurs et des jeunes sociétés scientifiques du pays, parfois jusque dans le Pacifique Sud.

Deux de ces voyageurs, Sigismond von Herberstein et Adam Olearius, ont laissé, avec le Moscoviticarum commentarii (1549) et la Relation du voyage d’Adam Olearius en Moscovie (1647), des tableaux de la Russie précis et, dans le cas du second, brillamment illustrés, mais évidemment peu objectifs et dont les préjugés contribueront à fixer durablement une image souvent négative de la Russie en Occident. À ces voyages répondent ceux que les Russes euxmêmes entreprennent à mesure qu’ils bâtissent leur empire et que se développe l’esprit scientifique dans les élites du pays. Sous Pierre le Grand et ses successeurs est entrepris un effort de cartographie du territoire, bientôt complété par des travaux de savants étrangers ou russes sur la faune, la flore et surtout les 115


S

igismond de Herberstein, Merveilleuses histoires moscovites [Moscowiter wunderbare His-

torien]. Bâle : Brillinger et Russinger, 1563. BNU-D.19.156,3

La Russie fut mal connue en Europe jusqu'à la publication en 1549, par le Baron Sigismond de Herberstein, ambassadeur de l'empereur Maximilien II, des Rerum Moscoviticarum Commentarii (Commentaires sur les affaires moscovites). Durant ses visites à Moscou en 1517 et 1526, Herberstein avait pris des notes sur tous les aspects de la vie russe : commerce, religion, traditions, histoire, politique et même littérature. Abondamment illustré, le livre de Herberstein fut réédité cinq fois du vivant de l’auteur en plusieurs langues. Il fut longtemps considéré comme la meilleure source d’information sur l’histoire de la Russie ancienne. L’exemplaire exposé est la traduction allemande des Rerum Moscoviticarum. Elle est illustrée d’un portrait de Vassili III (1479-1533), grand-prince de Moscou (1505-1533) et père d'Ivan le Terrible.

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errit de Veer, Trois voyages faits par les Hollandais et Zélandais au Septentrion, en Norvège, Moscovie et Tartarie, vers le Cattay et le Royaume de Chine, où ils découvrirent la mer de Vega, la Nouvelle Zemble et un pays vers le quatrevingtième degré de latitude Nord, que l’on crut être le Groenland, avec une description de tous les accidents survenus jour après jour aux navigateurs [Tre navigationi fatte dagli Olandesi e Zelandesi al Setten-

G

trione, nella Norvegia, Moscovia, e Tartaria [...]]. Venise : Ieronimo Porro, 1599. BNU - D.102.045

Gerrit de Veer était un charpentier néerlandais qui embarqua avec William Barentz en 1596, lors de la troisième tentative de ce dernier pour trouver une route maritime au Nord. Le navire de Barentz resta prisonnier des glaces et l'équipage hiverna en Nouvelle-Zemble. Lors de ce périple, Gerrit de Veer tint un journal dans lequel il raconte le naufrage et évoque les nombreuses pertes humaines provoquées par ce dernier. De Veer fut l'un des premiers voyageurs à observer l'archipel de la Nouvelle-Zemble et le premier Occidental à observer l'hypervitaminose A causée par l'ingestion de foie d'ours polaire.

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L

a République de Moscovie et ses villes [Respu-

blica Moscoviæ et urbes]. Leyde : Johann Maire, 1630. BNU - D.187.357

Cet ouvrage publié en Hollande par Marcus Van Boxhorn est une compilation de textes des 16e et 17e siècles sur la Moscovie, nom porté par la Russie entre l’ascension de Moscou et la création de l’empire russe sous Pierre le Grand en 1721. Rassemblant entre autres des textes d'Antonio Possevino (1534-1611) et Alessandro Guagnini (1534-1614), l’ouvrage organise sa matière en trois parties : chronologie, politique et histoire. La gravure sur bois ornant la page de titre est due à Crispin de Passe. Elle représente le premier tsar de la dynastie Romanov, Mikhaïl Fiodorovitch (16131645), assis sur son trône. Son blason porte la figure de Saint-Georges, patron et protecteur de la ville de Moscou.

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L

a Russie ou Moscovie, nommée la Tartarie, illustrée et augmentée d’un commentaire topographique et politique [Russia, seu Mos-

covia, itemque Tartaria : commentario topographico atque politico illustratæ]. Leyde : Elzevier, 1630. BNU - D.137.335

Cet ouvrage est le seul titre consacré à la Russie publié par les célèbres imprimeurs hollandais Bonaventure et Abraham Elzevier, connus pour leurs petits formats in-12 et in-16. Il s’agit, comme pour l’ouvrage précédent, d’une compilation, rassemblant les textes sur la Russie de l’Italien Giovanni Botero (1544-1617) et du Polonais Marcin Broniowski (?-1593). Le nom de « Tartarie » fut souvent attribué par erreur au pays russe dans son entier alors qu’il désignait la partie de l'Asie centrale et septentrionale s'étendant de la mer Caspienne et de l'Oural à l'océan Pacifique, territoire peuplé par les « Tartares », nom générique donné aux peuples turco-mongols. La page de titre gravée représente des Russes en costumes traditionnels et un guerrier "tartare" (tatare) armé d'un arc.

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A

dam Olearius, Description très prisée des nouveaux voyages orientaux [Offt begehrte Bes-

chreibung der newen orientalischen Reise]. Schleswig : J. Zur Glocken, 1647. BNU - D.24.678

Secrétaire de l'ambassadeur du duc Frédéric III de Holstein-Gottorp, Adam Olearius (1603-1671) visita la Russie à plusieurs reprises : dans les années 1630 (sous le règne du tsar Mikhaïl Fiodorovitch) et 1650 (sous le règne du tsar Alexeï Mikhaïlovitch). L'ouvrage d'Olearius est la plus célèbre des descriptions de Moscou au 17e siècle. On y trouve de nombreuses informations sur les mœurs et coutumes des Moscovites. Grâce à sa langue simple et élégante, ce livre jouit d’un fort succès en Europe et fut traduit en italien et en français. Toutes les éditions sont richement illustrées de gravures réalisées d'après les dessins personnels du voyageur. Cette illustration représente une bénédiction devant la cathédrale de Basile le Bienheureux sur la place Rouge. L’espace délimité par une balustrade est visiblement le « Lobnoïe mesto », représentation symbolique du Golgotha, utilisé lors de cérémonies religieuses et pour la lecture des oukazes du tsar.

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hilippe Avril, Voyage en divers etats d'Europe et d'Asie, entrepris pour découvrir un nouveau chemin à la Chine. Contenant plusieurs remarques curieuses de physique, de geographie, d'hydrographie & d'histoire. Avec une description de la grande Tartarie, & des differens peuples qui l'habitent.

P

Paris : Antoine Lambin, 1692. BNU - D.102.065

En 1687, les Jésuites chargèrent le père Philippe Avril (1654-1698) de découvrir une route terrestre sûre vers la Chine à travers la Sibérie ou «  Grande Tartarie  ». Quittant la France, Avril gagna la Perse puis, franchissant la mer Caspienne, il remonta le cours de la Volga jusqu’à Moscou. Il envisagea ensuite de traverser la Sibérie jusqu’à la Chine, mais s’en vit refuser l’accès par les autorités moscovites. Malgré cet échec, Avril publia à son retour en France un rapport qui enrichit considérablement les connaissances géographiques de ses contemporains. Il donna en effet une description scrupuleuse des pays qu'il avait traversés, ainsi que de la Sibérie et des routes diverses utilisées par les marchands russes pour se rendre dans l’Empire du milieu. Le présent exemplaire appartenait à Jean Hermann.

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C

ornelis De Bruyn, Voyages de Corneille Le Bruyn par la Moscovie, en Perse, et aux Indes orientales.

Paris : Jean-Baptiste-Claude Bauche le fils ; Rouen : Charles Ferrand et Robert Machuel, 1725. BNU - D.24.407,3

Dessinateur, peintre, voyageur et écrivain, le Hollandais Cornelis De Bruyn (1652-1727) effectua en 1701 un voyage qui le mena en Russie et en Perse. En Russie, De Bruyn visita d’abord Arkhangelsk puis observa le peuple des Nénètses avant de se rendre à Moscou où il fut présenté à Pierre le Grand, qui parlait couramment le néerlandais. À cette occasion, De Bruyn peignit les petites cousines du tsar dont les portraits furent envoyés à des candidats potentiels à des unions dynastiques. Premier étranger à décrire les bâtiments de Moscou, le Hollandais évoqua également dans son récit l’habillement, les noces, la nourriture, le climat ou encore les châtiments russes. En 1703, il traversa la Volga pour poursuivre son voyage jusqu'à Astrakhan, où il approcha les Tcherkesses et les Tatars. Il dessina des végétaux et des animaux de la région et en rapporta des plantes et des graines séchées.

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S

amuel Gottlieb Gmelins, Voyage à travers la Russie aux fins d’étudier les trois règnes de la Nature [Reise durch Russland zur Untersuchung

der drey Natur-Reiche]. Saint-Pétersbourg : Academie impériale des sciences, 1770-1784. BNU - D.15.125

Samuel Gottlieb Gmelins (1744-1774) était un médecin, naturaliste et explorateur allemand. Après des études dans les universités de Tübingen, Leyde et Paris, il devint, en 1767, professeur de botanique auprès de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. En 1768, il fut chargé par l’Académie d'explorer la région du Don, de la Volga et de la mer Caspienne. Il y fit des découvertes en botanique et zoologie, observant notamment plusieurs nouvelles espèces. Son ouvrage en quatre volumes, Reise durch Russland zur Untersuchung der drey Natur-Reiche, est richement illustré de dizaines de cartes, tableaux et illustrations. Gmelins mourut de maladie à l’âge de vingt neuf ans lors de sa détention au Daguestan. Le présent exemplaire fut offert à la future BNU par l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg en 1871. La gravure ci-contre représente un « outchoug », sortes de barrages artificiels construits sur la Volga pour prendre les poissons remontant le cours du fleuve.

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S

tepan Kracheninnikov, Description du Kamtchatka [Opisanie zemli Kamtchatki].

Lemgo : Librairie Meyer, 1766. BNU - D.138.549

Explorateur et géographe russe, Stepan Kracheninnikov (1711-1755) donna la première description complète du Kamtchatka. Arrivé en 1736 dans la péninsule pour y préparer une expédition scientifique qui finalement n’eut pas lieu, il étudia seul la région, accompagné d'un garde et d'interprètes. L’ouvrage de Kracheninnikov présente de manière détaillée les plantes et les animaux de la région ainsi que la langue et la culture des peuples autochtones, Itelmènes et Koryaks, qu’il approcha. Sa description du Kamtchatka fut publiée après sa mort en 1755, avant d’être traduite en français en 1770. La multiplication des voyages et des descriptions écrites de ce genre témoigne tout à la fois du progrès des sciences et du développement de l’idée impériale dans la Russie du 18e siècle.

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edor Lütke, Voyage autour du monde, exécuté par ordre de Sa Majesté l'empereur Nicolas Ier sur la corvette Séniavine, dans les années 1826, 1827, 1828 et 1829 [Putechestvie vokrug

F

sveta, soverchennoe po poveleniïu Gosudaria Imperatora Nikolaïa I na voennom chliupe Seniavine v 1826, 1827, 1828 i 1829 godakh]. Saint-Pétersbourg : Imprimerie du 3e Département de la chancellerie de S.M.I., 1835. BNU - D.10.244

Le comte Lütke (1797-1882), amiral et navigateur russe, réalisa en trois ans un voyage autour du monde sur la corvette Séniavine. Par ses découvertes, cette expédition est considérée comme l’une des plus réussies dans l'histoire des voyages. Au cours de son périple Lütke, qui découvrit douze îles nouvelles, explora les côtes occidentales de la mer de Béring, les îles Pribilof, les îles Bonin et les îles Carolines. En outre, le navigateur imagina le premier appareil pour mesurer et enregistrer les marées (1839). Fondateur de la Société géographique de Russie, Lütke fut aussi président de l'Académie des sciences de SaintPétersbourg. Un cap, une péninsule, une montagne et une baie de la Nouvelle-Zemble ont été nommés d'après son nom, ainsi que des îles de l'archipel François-Joseph, de la baie de Baïdarata et de l'archipel Nordenskiöld. 125


P

eter Simon Pallas, Voyages entrepris dans les gouvernemens méridionaux de l'Empire de Russie, dans les années 1793 et 1794.

Paris : J.P. Jacob, 1805. BNU - D.15.134

Naturaliste et explorateur allemand, Peter Simon Pallas (1741-1811) entreprit, à l'initiative de Catherine II, deux grands voyages dans l'immense empire russe : un premier en Sibérie en 1768-1774 et un second, en 1783-1784, dans les provinces méridionales récemment conquises. Ces expéditions donnèrent naissance à des ouvrages qui connurent un large succès en Europe, tels les Observations sur la formation des montagnes et les changements arrivés au globe ou encore la Flora Rossica, présentée également dans notre exposition. Dans chacune des disciplines qu’il pratiquait, Pallas apporta des idées originales qui firent bien souvent de lui un précurseur. La page exposée représente la ville de Sarepta, fondée en 1765 par Catherine II, qui cherchait à attirer des colons allemands sur la Volga afin d’y développer l’agriculture et d’assurer la défense de ce territoire contre les incursions des Kalmouks, des Kazakhs et des Tatars. On a établi que lors de la période allant de 1763 à 1766, 6342 familles allemandes s’installèrent ainsi dans la région de la Volga.

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van Krusenstern, Voyage autour du monde : fait dans les années 1803, 1804, 1805 et 1806, par les ordres de Sa Majesté Impériale, Alexandre Ier, Empereur de Russie, sur les vaisseaux la Nadiejda et la Néva.

I

Paris : Librairie de Gide Fils, 1821. BNU - D.39

Le livre présenté est le premier récit de voyage autour du monde effectué par des Russes : les navigateurs Ivan Fedorovitch Krusenstern (1770-1846) et Youri Lissianski (1773-1837). En 1802, le tsar Alexandre Ier décida en effet de monter une expédition navale ayant pour objet d'explorer le Pacifique Nord, de renouer les relations diplomatiques avec le Japon et de surveiller le commerce de la fourrure dans le Nord. L'expédition, menée sur les navires Nadejda (Espoir) et Néva, dura de 1803 à 1806. Elle passa par le Cap Horn, les Marquises, les îles Sandwich, remonta vers le Kamtchatka, abordant au Japon et visitant l’île de Sakhaline et les Kouriles, avant de repartir vers Macao et Canton, pour enfin regagner la Russie via le Cap de Bonne Espérance. « Outre son rôle scientifique, Krusenstern a joué chez les Slaves le même rôle que Bougainville chez nous, en faisant goûter [à ses lecteurs], par la relation de son tour du monde, le charme des îles océaniennes et l'enchantement des mers du sud » (Patrick O'Reilly). L’édition française présentée est illustrée de lithographies, probablement gravées d'après les dessins de Wilhelm Gottlieb von Tilesius von Tilenau (1769-1857), un des naturalistes de l'expédition. La gravure exposée représente la baie d'Avatcha au sud-est de la péninsule du Kamtchatka, en Russie. 128


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F

ranz Beliavski, Voyage vers la mer Glaciale

[Poezdka k Ledovitomu moriu]. Moscou : Imprimerie des Lazarev, auprès l'Institut des Langues orientales, 1833. MS-FP. L.783

La publication du livre de Franz Beliavski fit date dans l’histoire de l’étude de la Sibérie occidentale. Envoyé comme médecin par les autorités du gouvernement de Tobolsk, Beliavski avait pour tâche d’étudier les causes des maladies graves chez les peuples du Nord. Loin de se satisfaire de cette seule mission, Beliavski fit aussi œuvre d’ethnologue, étudiant puis décrivant dans son ouvrage les mœurs et coutumes des Khantes et des Samoyèdes. Une partie de ce livre magnifiquement illustré de gravures coloriées à la main fut consacrée aux chamanes. La planche exposée représente ainsi une chamane à côté de Samoyèdes. L'utilisation du terme de « mer Glaciale » pour désigner l'Océan Arctique fut assez fréquente jusqu'au milieu du 19e siècle.

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7. Les Dialogues culturels Longtemps engagée dans un dialogue quasi exclusif avec le monde gréco-byzantin, la Russie s’ouvre timidement à l’Occident à partir de la fin du 17e siècle, avant de se mettre résolument, sous Pierre le Grand, à l’école de la science, des technologies et des mœurs européennes. Se noue alors un dialogue qui voit les écrivains et les premiers savants russes étudier auprès de leurs aînés occidentaux.

Ces idées sont aussi au centre des préoccupations d’intellectuels français dont la BNU a recueilli la mémoire, comme le comte Arthur de Gobineau dont est présenté ici un manuscrit inédit. À mesure que la Russie devient source d’inspiration pour les Européens, des transferts culturels se développent dans un sens nouveau. La littérature russe, longtemps ignorée, notamment parce que trop servilement inspirée de celle de l’Occident, suscite ainsi la curiosité du public. Cette curiosité alimente la traduction dans les pays slaves qui se cherchent avec la Russie un passé commun contre la domination de l’empire autrichien, dans les pays germanophones tournés vers la Russie de par leur position centrale en Europe et enfin en France, qui s’intéresse vivement à ce pays avec lequel l’aventure napoléonienne lui a fait nouer un contact aussi passionné que douloureux.

Beaucoup d’entre eux viennent ainsi à Strasbourg profiter de l’expertise scientifique - reconnue internationalement - des professeurs strasbourgeois. Nombre des pièces exposées dans cette section, des curriculum vitae aux positions de thèses, témoignent de cette page passionnante de l’histoire des relations russo-alsaciennes au 18e siècle. Rentrés ensuite dans leur pays, les élèves russes sortis de l’Université de Strasbourg y forment l’élite scientifique et politique. Les contacts ainsi noués entraînent les Alsaciens à partir à leur tour vers la Russie pour y travailler, tel le fils du pasteur Oberlin, comme précepteurs ou, à l’instar du Strasbourgeois Jean-Benoît Scherer, comme diplomates. De ces voyages, les Alsaciens rapportent des images ou des idées sur la Russie et sur l’Occident.

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H

artwich Ludwig Christian Bacmeister, Bibliothèque russe pour la connaissance de l'état présent de la littérature en Russie [Russische

Bibliothek zur Kenntnis des gegenwärtigen Zustandes der Literatur in Russland]. Saint-Pétersbourg, Riga et Leipzig : Johann Friedrich, 1772. BNU - A.106.166

Hartwich Ludwig Christian Bacmeister (1730-1806) est l’un des pères de la bibliographie russe. Savant mecklembourgeois installé à Saint-Pétersbourg, il y publia sa Bibliothèque russe…, qui présente la liste de tous les livres publiés en Russie, assortie d’une description et de commentaires critiques. Ce périodique fort rare est considéré aujourd’hui encore comme l’une des meilleures sources sur l’histoire du livre en Russie au 18e siècle.

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ikolaï Karamzine, Lettres d'un voyageur russe

[Briefe eines reisenden Russen]. Leipzig : Johann Friedrich, 1799-1802. BNU - D.101.470,1

Les Lettres d’un voyageur russe (1791-1802) de Nikolaï Karamzine sont le premier récit de voyage littéraire russe et le chef-d’œuvre du sentimentalisme dans ce pays. Meilleure œuvre en prose de la littérature russe du 18e siècle, elle suscita en Europe un intérêt dont témoigne l’édition allemande présentée ici. Dues à un écrivain cosmopolite ayant lui-même beaucoup traduit du français et de l’allemand, les Lettres initient le riche dialogue littéraire qu’entretiendront la Russie et l’Europe au 19e siècle. La tonalité burlesque des gravures de l’édition de Leipzig témoigne indirectement de l’influence de Laurence Sterne sur Karamzine.

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D

it de l’Ost d’Igor. En slave de caractères latins, exact dans la langue originale, avec une traduction tchèque et allemande [Slovo o plku

Igorevie. Slovianom latinskago pisma. Vierno v podlinnom jazycie, s cheskym i niemeckym prevodom]. Prague : Haze, Krausse, Enders, 1821. BNU - CD.163.383

Découvert en 1795, Le Dit de l’Ost d’Igor fit sensation en Russie. Enfin les Russes découvraient qu’ils avaient eu une poésie médiévale et, partant, un passé aussi brillant que les autres nations d’Europe. La traduction tchèque de ce poème épique russe du 12e siècle est l’œuvre du philologue et patriote Václav Hanka (1791-1861). Elle témoigne de la naissance de la slavistique comme science et du panslavisme comme idéologie dans l’Europe de l’époque romantique. La « langue originale » du texte est le vieux russe, dans une transcription – fantaisiste – de l’invention de Hanka.

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L

a Chronique de Nestor. Traduite en français d’après l’édition impériale de Saint-Pétersbourg (manuscrit de Koenigsberg).

Paris : Heideloff et Campé, 1834. MS-FP. L.55

La Chronique de Nestor, ou Chronique des temps passés, est une chronique annalistique attribuée à Nestor, moine de Kiev qui vécut au 11e siècle. Le récit de Nestor raconte l’origine des Slaves, la formation de l’état kiévien, sa christianisation au 10e siècle et ses guerres avec ses voisins byzantins ou nomades. La traduction française témoigne de l’intérêt porté en France à la Russie après la chute du premier empire, ainsi que du goût romantique pour le Moyen âge. L'illustration du frontispice, dans le goût troubadour, multiplie paradoxalement des éléments de l'architecture gothique inconnus en Russie à l'époque médiévale.

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A

rthur de Gobineau, L’Europe et la Russie. Manuscrit papier. 61 feuillets. Liasse. BNU - Ms.3.505

Connu principalement aujourd’hui pour son détestable Essai sur l’inégalité des races, Arthur de Gobineau (1816-1882) fut également un prosateur célébré au 19e siècle, notamment pour son roman Les Pléiades (1874) et pour ses Nouvelles asiatiques (1876). Journaliste, diplomate et orientaliste, il écrivit de nombreux articles sur les relations internationales dont fait partie le texte présenté. Ce manuscrit appartient au Fonds Gobineau de la BNU, formé par les papiers que la comtesse Sallier de la Tour offrit à la Bibliothèque universitaire après la mort de l’écrivain.

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A

fanassi Chafonski, Curriculum vitæ. Strasbourg, 1763. AVCUS - AST 362

Lors de leurs études à l’Université de Strasbourg, les étudiants devaient rédiger un curriculum vitae en latin pour se présenter et résumer leur parcours scientifique. Le présent curriculum est celui d’Afanassi Chafonski (1740-1811), jeune noble ukrainien particulièrement doué, qui obtint successivement un doctorat en droit à Halle et un doctorat en philosophie à Leyde avant d’entamer un doctorat en médecine à Strasbourg, soutenu en 1763 et intitulé « Des convulsions des femmes enceintes, des parturientes et des femmes en couches ». Père de l’épidémiologie russe, Chafonski joua un rôle actif dans la lutte contre la peste qui frappa Moscou en 1770-1772, expérience dont il tira un ouvrage, Description de la peste survenue dans la ville capitale de Moscou en 1770-1772 (Moscou, 1775), qui lui valut la considération de ses pairs dans l’Europe entière. Les AVCUS conservent de nombreux autres curriculum d’étudiants provenant des diverses régions de l’empire russe.

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van Lepekhine, Exemple d'acétification [Specimen de acetificatione]. Strasbourg [Argentorati] : Johann Heinrich Heitz, Imprimerie de l'Université, 1766. MS-FP. 441

I

Fils de soldat, Ivan Lepekhine (1740-1802) se distingua dès ses études à l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Parce qu’il ne trouvait pas de professeur d’histoire naturelle en Russie, il fut envoyé à Strasbourg, où il soutint une thèse en 1766 et gagna l’admiration de Jacob Spielmann, qui recommanda à l’Académie russe de lui donner une chaire dès son retour. La thèse présentée, portant sur la formation du vinaigre (l’acétification), ne reflète qu’un des nombreux centres d’intérêt du futur savant. À son retour en Russie en effet, Lepekhine devint un infatigable voyageur, dirigeant une expédition dans l’Oural et le Grand Nord (1768-1772), et une autre en Biélorussie (1773). Le fruit de ces deux expéditions fut consigné dans ses Carnets de voyage dans différentes provinces de l’Empire russe, publiés en quatre volumes entre 1771 et 1805.

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J

ean Hermann, Liste manuscrite des visiteurs du Musée d’Histoire naturelle, 1765-1800.

AVCUS - 88 Z 11

Au 18e siècle, les scientifiques de l’Université de Strasbourg font rayonner le nom de l’institution jusque dans la lointaine Russie et entretiennent des relations privilégiées avec l’Académie des sciences de SaintPétersbourg. Parmi les plus célèbres, on compte Jacob Spielmann (1722-1783), botaniste et chimiste admis comme membre de l’Académie russe en 1764, et Jean Hermann (1738-1800), son collaborateur, démonstrateur du « cabinet d’histoire naturelle » qui complétait le « jardin botanique » de Spielmann. La richesse du « cabinet » était telle que sa visite était une étape obligée de tout séjour à Strasbourg. C’est à ce titre que le registre des visiteurs du cabinet, scrupuleusement tenu par Hermann, révèle les noms de voyageurs russes issus des meilleures familles de l’empire, qui s’y arrêtèrent comme touristes ou lors d’études qu’ils effectuèrent dans notre ville. La page présentée, datée de février 1770, porte les noms de Golitsin, Razumowsky, Petrischoff [ ?] et Woronzoff.

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estor Maximovitch, Thèse inaugurale de physioanatomie : du foie [Dissertatio inauguralis

anatomica-physiologica de hepate]. Strasbourg [Argentorati] : Johann Heinrich Heitz, 1775. BNU - M.128.262

Ukrainien d’origine modeste, Nestor Maximovitch Maximovitch Ambodik (1744-1812) obtint une bourse accordée par la famille princière des Golitsyne aux enfants pauvres mais présentant des dispositions pour l’étude de la médecine. Il arriva à Strasbourg en 1770 et y étudia cinq ans, notamment à l’école d’accouchement créée par Jean-Jacques Fried en 1737. En 1775, il soutint la présente thèse sur l’anatomie et la physiologie du foie qui lui valut le titre de docteur en médecine. À son retour en Russie, Ambodik (d’ambo et dic, dit deux fois, puisqu’il s’appelait Maximovitch Maximovitch), qui avait étudié auprès du fameux Johann Georg Roederer à Strasbourg, fit une brillante carrière de médecin qui lui valut le surnom de « père de l’obstétrique russe ».

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estor Maximovitch Ambodik, Premiers rudiments de botanique [Botaniki pervolnatchalnyïa

osnovaniïa]. Saint-Pétersbourg : Imprimerie de l’hôpital du Collège de médecine, 1795 [1796 sur la deuxième page de titre]. SCD (dépôt BNU) - H.129.557

L’intense activité médicale d’Ambodik à son retour en Russie s’épanouit dans plusieurs domaines. Chargé d’enseigner l’obstétrique, il fournit des efforts remarquables pour développer en russe une terminologie médicale inexistante jusqu’alors. En même temps, il porta une attention soutenue à la botanique, considérant que tout bon médecin devait connaître personnellement les plantes à la base des préparations médicinales. C’est à cet effet qu’il publia en 1795 la botanique présentée ici, rédigée non en latin mais en russe.

143


C

hristophe-Guillaume Koch, Histoire de la Russie, avec sa partie Politique par Mr. Koch, Professeur à Strasbourg, [1784 ?].

BNU - Ms. 5449

Parmi les professeurs dont le nom attirait les étudiants russes à l’Université de Strasbourg se trouvait Christophe-Guillaume Koch (1737-1813), assistant du célèbre historien Jean-Daniel Schoepflin, auquel il succéda à la tête de l’école diplomatique de l’Université et qui fut chargé par lui d’encadrer les étudiants russes arrivant à Strasbourg. Historien et juriste, Koch rédigea, à l’intention d’un de ses étudiants, le prince Alexeï Golitsyne, l’Histoire de la Russie, avec sa partie politique, dont le manuscrit est conservé à la BNU. Après avoir raconté, dans une première partie, l’histoire chronologique de la Russie en la divisant en six périodes allant de 862, date de l’appel aux Varègues selon la première chronique, à 1784, l’auteur en dresse un tableau général incluant des informations sur sa géographie, son système politique, sa langue, sa littérature et sa religion.

144


L

ettre du Maréchal de Contades concernant la venue du tsarévitch Paul Pétrovitch à Strasbourg, 31 juillet 1782.

AVCUS - AA 1964

En septembre 1781, le grand-duc Paul Petrovitch, héritier légitime du trône russe, quitta la Russie pour un voyage d’un an en Europe en compagnie de la grande-duchesse Maria Fiodorovna. Écho à la « Grande ambassade » qui avait mené Pierre Ier en Europe en 1697-1698, le voyage de Paul, suggéré habilement par sa mère la Grande Catherine, avait pour but secret de l’éloigner de la cour à l’heure où la confiscation dès leur naissance des enfants grands-ducaux par leur grand-mère exacerbait les tensions entre Paul et Catherine. Sur le chemin de la Hollande à Vienne, le couple s’arrêta à Strasbourg, où la grande-duchesse, née princesse de Wurtemberg, retrouva son amie d’enfance alsacienne, la baronne d’Oberkirch. Par la présente lettre le Maréchal de Contades, commandant en chef de la province, prévient le préteur, représentant du roi dans la « ville libre royale » et les membres du Magistrat, de la visite de leur prestigieux hôte incognito. Il leur demande, eu égard au rang de ce dernier, de lui éviter la fouille.

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J

ean-Benoît Scherer, Histoire raisonnée du commerce de la Russie.

Paris : Cuchet, 1788. BNU - G.123.981,1

Né à Strasbourg en 1740, Jean-Benoît Scherer fit des études de philosophie à l’Université de la ville tout en suivant des cours à Iéna, Leipzig et Fribourg, où il se lia avec le théosophe suédois Swedenborg. Jurisconsulte du collège impérial de justice de Saint-Pétersbourg à partir de 1766, il rejoignit l’Ambassade de France de la capitale russe trois ans plus tard. Tout en effectuant de nombreuses missions diplomatiques, il mena des recherches géographiques et économiques sur l’Europe du Nord et la Russie et traduisit des ouvrages sur cette dernière du russe vers l’allemand. Après un passage au bureau des Affaires étrangères à Versailles, Scherer revint à Strasbourg en 1778, où il devint producteur de tabac, francmaçon et membre du Grand Sénat. Royaliste, il fut déclaré émigré en 1792 et devint professeur à Tübingen, pour ne rentrer en Alsace, à Barr, qu’en 1824. Outre l’ouvrage présenté, il publia plusieurs livres sur la Russie, notamment sur la Chronique de Nestor, les cosaques, ou les coutumes des peuples de l’empire. Il fournit des informations à Koch pour son Histoire de la Russie.

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D

ocument assurant la protection de la maison de Jean-Frédéric Oberlin, 28 décembre 1813.

AVCUS - 77 Z 474

Longtemps considéré comme un sauf-conduit accordé à Henri-Gottfried Oberlin, fils de Jean-Frédéric, pour faciliter son retour en Alsace en 1813, ce document semble être plutôt, d’après le texte russe, un ordre signé d’un officier supérieur. Il garantit l’intégrité de « la maison du pasteur Oberlin, située dans le village de Waldersbach » et la sécurité de ses habitants, auxquels les troupes russes d’invasion sont invitées à éviter « toute insulte ou vexation ». Le document fut établi à la fin du mois de décembre 1813, alors que les troupes russes avaient passé le Rhin près de Bâle et envahi le Haut-Rhin.

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H

enri-Gottfried Oberlin, Carnets de route [18101813]. AVCUS - 77 Z 189

Fils du célèbre pasteur et pédagogue Jean-Frédéric Oberlin, Henri-Gottfried (1778-1817) étudia d’abord la médecine à Strasbourg puis suivit les pas de son père, devenant son assistant et son vicaire. Avant toutefois d’embrasser la carrière ecclésiastique, il quitta l’Alsace en 1810 pour se rendre à Riga, capitale de la Livonie intégrée à l’empire russe, afin de devenir précepteur des enfants de Monsieur Richter, « gentilhomme de la chambre de l’empereur de Russie ». Le voyage de Riga donna l’occasion à Henri-Gottfried de tenir un carnet de route en deux volumes, l’un consacré à ses notes, l’autre à ses croquis et faisant partiellement office d’herbier. La page exposée est tirée du second des deux carnets et représente, à gauche, un pope du régiment de Mourom, ancien régiment d’infanterie créé sous Pierre le Grand et, à droite, une « prestation de serment par deux soldats russes promus au grade de sous-officiers […], faite en présence d’un officier supérieur et d’un pope qui [fait] lecture du serment ». Oberlin revint de Riga en Alsace en 1813.

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J

ean-Henri Schnitzler, L’Empire des tsars au point actuel de la science.

Paris, Strasbourg : Veuve Berger-Levrault et fils, 1862-1869. BNU - D.137.346

Né dans une famille modeste de Strasbourg, JeanHenri Schnitzler (1802-1871) étudia au Séminaire protestant avant de devenir précepteur en Courlande et à Saint-Pétersbourg, où il apprit le russe. De retour en France, il entama une carrière de journaliste, puis de professeur, notamment d’allemand auprès des princes d’Orléans (1840), puis de littérature allemande au lycée de Strasbourg, où il était rentré en 1847 et où il s’éteignit en 1871. Son Empire des tsars au point actuel de la science est l’œuvre de toute une vie et témoigne de la modernité intellectuelle de Schnitzler, qui utilisa la géographie et la statistique pour mieux connaître les richesses et les conditions de vie d’un pays. Remarqué par le tsar Alexandre II, l’ouvrage valut à Schnitzler une invitation officielle en Russie. Il y contracta malheureusement une maladie qui l’empêcha de mener à bien son ultime projet : écrire une histoire de la diplomatie russe.

150


J

ean-Henri Schnitzler, Lettre de Schnitzler au professeur Charmoy à Saint-Pétersbourg.

31 juillet 1829. BNU - Ms.4.971

Pour mener à bien ses travaux sur la Russie, Schnitzler peut compter sur un vaste réseau de correspondants étrangers, notamment d’origine alsacienne. François Bernard Charmoy (1793-1868), Haut-rhinois titulaire de la chaire de persan et de turc à l’Institut oriental du Ministère des affaires étrangères russe, en est un bon exemple. La lettre, rédigée en français mais portant l’adresse pétersbourgeoise de Charmoy en russe, date de 1829, soit quelques mois après le retour de Schnitzler de son séjour de cinq ans en Russie (18231828). Au moment où il l’écrit, le jeune géographe et statisticien – il n’a que vingt-sept ans – est en train de publier son Essai d’une statistique générale de l’empire de Russie, accompagné d’aperçus historiques (Paris, Strasbourg, Saint-Pétersbourg : J. Brieff, 1829).

151


152


Tables des matières PrÊfaces

5

Introduction

10

1. Histoire et Pouvoir

15

2. Les Villes et les Gens

39

3. La Langue et les Lettres

65

4. La Foi et les Sciences

87

5. Les Arts

99

6. les Voyageurs

115

7. Les Dialogues culturels

133 153


Achevé d'imprimer à Strasbourg par Imprimerie CUS ISBN : 978-2-8592-3041-8 Dépôt légal : Octobre 2012


L’exposition Trésors russes des bibliothèques strasbourgeoises se propose d’explorer, dans le cadre des « Saisons de la langue et de la littérature russes en France », les fonds patrimoniaux des bibliothèques de Strasbourg. Cette entreprise a pour objectif d’en révéler les ouvrages et documents anciens russes ou portant sur la Russie. Les trésors ainsi redécouverts constituent un massif d’une centaine d’objets rassemblant livres, cartes, estampes, médailles et manuscrits et racontent l’extraordinaire et double histoire de la culture russe et des bibliothèques de notre cité.


Trésors russes des bibliothèques strasbourgeoises