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de la BNU Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg LE DOSSIER

Egypte-Europe, allers-retours L’OBJET

DEUX poids de verre égyptiens L’INÉDIT

Une Anglaise à Karnak PORTFOLIO

Tags & graffitis au Caire + actualités + acquisitions patrimoniales + VARIA

bnu.fr Automne 2010 // n° 02 // 9,50 euros TTC

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de la BNU Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

Automne 2010 / numĂŠro 02

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sommaire

La Revue de la BNU est une publication de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. Elle paraît deux fois dans l’année. Directeur de la publication / Albert Poirot Rédacteur en chef / Christophe Didier Comité de rédaction / Frédéric Blin, Daniel Bornemann, Julien Collonges, Christophe Didier, Clément Froehlicher, David-Georges Picard, Aude Therstappen Graphisme / brokism + médiapop

p. 05

Editorial

p. 06

Le dossier : Egypte-Europe, allers-retours

p. 09

Chemtsneus, Kabiris et leurs impôts (Paul Heilporn)

p. 15

Les collections égyptologiques et papyrologiques de la BNU (Daniel Bornemann)

Frédéric Blin, conservateur, directeur de la conservation et du patrimoine à la BNU

p. 25

Comment la création d’une « bibliothèque de papyrus » à Strasbourg compensa la perte des manuscrits précieux brûlés dans le siège de 1870 (Frédéric Colin)

Frédéric Colin, professeur d’égyptologie, directeur de l’Institut d’égyptologie de l’Université de Strasbourg

p. 48

Re-trouvailles autour des documents coptes de la BNU (Catherine Louis)

p. 58

La collection de papyrus et d’ostraca de la bibliothèque universitaire de Leipzig (Reinhold Scholl)

Gérald Grunberg, conservateur général, délégué aux relations internationales à la Bibliothèque nationale de France

p. 64

Itinéraires alexandrins (Christian Jacob)

Paul Heilporn, professeur de papyrologie, directeur de l’Institut de papyrologie de l’Université de Strasbourg

p. 70

La Bibliotheca Alexandrina : du rêve à la réalité (Aly Maher El Sayed)

Christian Jacob, directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’EHESS

p. 74

Alexandrie, l’héritage et la modernité (Gérald Grunberg)

p. 80

Une momie à la BNU : entretien avec Daniel Bornemann

p. 84

L’objet : deux poids et une mesure « de pois chiches pour un fals » (Eric Ollivier)

p. 87

L’inédit : Amelia Edwards à Karnak (un extrait traduit et commenté par Caroline Lehni)

p.90

Portfolio : tags et graffitis au Caire (Milena Perraud)

p. 104 Varia : portrait d’un fondateur, Julius Euting (Christophe Didier) p. 116

Nouvelles acquisitions patrimoniales de la BNU

p. 118

Actualités

Auteurs du numéro 2 / 2010

Daniel Bornemann, conservateur, responsable des réserves de livres et objets anciens, rares et précieux de la BNU

Julien Collonges, bibliothécaire, chargé d’acquisitions en langues et littératures à la BNU Christophe Didier, conservateur, directeur du développement des collections à la BNU

Caroline Lehni, maître de conférences en anglais à l’Institut d’études politiques de Strasbourg Catherine Louis, chargée de recherche au CNRS, chargée de cours à l’Université de Strasbourg Aly Maher El Sayed, ancien ambassadeur, conseiller auprès de la Bibliotheca Alexandrina Eric Ollivier, titulaire de la Chaire d’histoire du monde indien, Collège de France Milena Perraud, docteur en égyptologie, diplômée de l’EPHE, photographe et journaliste Reinhold Scholl, professeur d’histoire ancienne à l’université de Leipzig, responsable de la collection de papyrus de la bibliothèque universitaire de Leipzig Revue éditée par : Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg BP 51029 - 67070 Strasbourg cedex Tél. 03 88 25 28 07 / Fax. 03 88 25 28 03 contact@bnu.fr

ISSN : 2109 - 2761 Dépôt légal : octobre 2010 Impression : PubliVal Conseils Diffusion : BNU

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Éditorial La BNU a entamé cet automne le grand chantier d’architecture qui va voir, pendant trois ans, la fermeture et la restructuration de son vaisseau amiral, le bâtiment historique de la place de la République, construit en 1895, rénové une première fois dans les années cinquante et dont l’adaptation aux normes et aux besoins d’une bibliothèque du XXIe siècle nécessitait cette opération d’envergure. Pendant ces trois années, l’établissement continue à honorer ses missions, dans une configuration architecturale réduite, mais en s’appuyant sur le réseau de ses confrères strasbourgeois, municipaux et universitaires notamment. Il va parallèlement s’attaquer à de gros chantiers : préparation des collections en vue de la réouverture, achèvement de la mise en ligne de tous ses catalogues anciens, intégration de fonds dont la garde lui a été confiée (le plus important étant celui du Conseil de l’Europe), constitution d’une bibliothèque numérique... Sa place au cœur des réseaux de la recherche, sa position au sein d’une Europe des savoirs et de leur diffusion reste donc ce qu’elle est depuis maintenant près de 150 ans. Ce numéro « égyptien  » voudrait le rappeler, en faisant un état des lieux des réseaux savants qui tissent leur toile à partir des collections, bien réelles, que les établissements conservent, décrivent et mettent ainsi à la disposition de la recherche. Strasbourg est de ce point de vue un site bien pourvu, ayant avec les collections de la BNU et celles de l’université deux fonds riches et complémentaires. Mais que la recherche, par essence, soit nomade et s’inscrive dans une géographie qui fait fi de toutes les frontières, y compris intellectuelles, est une évidence qui était déjà celle du terrain, lorsque les égyptologues de tous pays et de tous horizons collaboraient (et parfois se concurrençaient) sur le vaste champ de fouilles qu’était l’Égypte à la fin du XIXe siècle. L’évidence d’hier est encore plus patente aujourd’hui, à l’époque de la diffusion en ligne qui

non seulement accélère la communication entre chercheurs, mais plus encore met à leur disposition des collections virtuelles où se reconstitue l’unité de fonds que des acquisitions concurrentes ont jadis dispersés. La réalité d’un monde de réseaux, c’est aussi la volonté de l’Égypte d’aujourd’hui de se doter d’un puissant instrument culturel, en ranimant le mythe de l’antique bibliothèque, mais surtout en tissant à son tour des liens avec l’Europe. La Bibliotheca Alexandrina se veut ainsi un lieu d’étude et de recherche, tout autant qu’un instrument d’action culturelle. C’est aussi ce que recherchera, dans un contexte européen, la BNU rénovée. Ses fonds spéciaux, et parmi ceux-ci son riche fonds égyptologique, y contribueront sans nul doute. Allers-retours, échanges, (re)découvertes : c’est de tout cela qu’il est question dans ce numéro d’automne de La Revue de la BNU. Albert Poirot Administrateur de la BNU

Christophe Didier Rédacteur en chef

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LE dossier

Egypte-Europe, allers-retours L’Égypte n’en finit pas d’exercer son attrait sur une Europe pour qui elle représente toujours un pan mystérieux de l’Orient. Voyageurs réels et imaginaires (on pense en France à quelques grands « orientalistes  » comme Vivant Denon ou Gérard de Nerval) ont durablement contribué à la diffusion d’images d’autant plus tenaces qu’elles gardent aujourd’hui encore, du moins pour le grand public, une part d’ombre propre à stimuler toutes les curiosités, et parfois tous les fantasmes : le monde souterrain des momies et des trésors, les hiéroglyphes, l’aspect «  exotique  » que conserve en Europe l’organisation des sociétés musulmanes. Cet attrait vieux de plusieurs siècles a suscité et nourri les recherches des archéologues, les interrogations des philologues, les pérégrinations des voyageurs et des artistes. De l’épopée napoléonienne à nos jours se sont succédé sans relâche publications, expositions et manifestations diverses qui se sont nourries, et continuent de se nourrir de la substance culturelle de l’ancien Égypte. Supports incontournables de ces recherches, les grandes collections dans les musées et les bibliothèques sont interrogées, étudiées sans trêve par des cercles parfois restreints mais toujours passionnés d’étudiants, d’enseignants et de chercheurs. Ce dossier ouvrira quelques portes sur ce qu’on pourrait appeler une «  géographie de la recherche égyptologique  », ses réseaux, ses lieux d’attache, parmi lesquels Strasbourg occupe une place de choix.

De l’autre côté de la Méditerranée, la société égyptienne moderne interroge elle aussi les modèles occidentaux, et l’a fait ces dernières années d’une façon particulièrement originale, en ravivant elle aussi le passé et en reconstruisant, à Alexandrie, une grande bibliothèque. Cet édifice, vitrine de la culture égyptienne sur le monde, mais bâti par des architectes norvégiens et abritant dans ses magasins des collections francophones exceptionnelles, témoigne bien de ces incessants allers-retours entre Europe et Égypte, de cette fascination réciproque qui alimente les recherches et ouvre les civilisations les unes aux autres, dans un perpétuel jeu d’influences et d’enrichissements. Christophe Didier

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Ostracon porteur d’un reçu de taxes multiples, 97 après J.-C. (coll. BNU)

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LE DOSSIER | Egypte-Europe, allers-retours

Chemtsneus, Kabiris et leurs impôts

Kabiris, fils de Chemtsneus et petit-fils de Pélilis, a payé pour la capitation de l’an 1, pour les Memnonia, 8 drachmes 1. L’an 1 de Nerva César notre seigneur, le 29 Phaménôth (25 mars 97 après J.-C.). De même, le 4 Pachôn (29 avril), 4 drachmes. De même le 10 Épeiph (4 juillet), pour l’entretien des tours de garde, 2 drachmes 3 oboles. De même, le 26 Thôt de l’an 2 (23 septembre), pour l’impôt des digues, 4 drachmes brutes, soit 3 drachmes 4 oboles. De même, le 3 Hathur de l’an 2 (30 octobre), pour l’impôt des digues, 4 drachmes brutes, soit 3 drachmes 4 oboles. De même, le 30 du même mois (26 novembre), pour l’impôt des digues, 2 drachmes 3 oboles brutes, soit 2 drachmes 1 obole. (Signature ?)

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el est le texte d’un ostracon grec parmi tant d’autres, dans la collection papyrologique de la BNU (ill. p. 8) : dans l’Égypte ptolémaïque puis romaine, les tessons de poterie n’étaient pas utilisés pour des votes politiques, comme dans l’Athènes classique, mais pour écrire des textes de la vie de tous les jours, notamment des reçus de taxes. Certains jours, les scribes devaient en écrire des dizaines et des dizaines, sans parler des registres qu’ils devaient tenir sur papyrus, les uns organisés par jour de collecte, les autres classant les contribuables par quartier et par nom. C’est ce qui explique que ces professionnels aient eu une écriture rapide, extrêmement cursive : presque toutes les lettres sont déformées, avec de nombreuses abréviations, qui se réduisent parfois à une simple sinusoïde  ; on est bien loin des textes scolaires, comme on en trouve aussi dans la collection strasbourgeoise (ill. p. 10). Il faut dire que les reçus, s’ils étaient conservés par le contribuable, ne pouvaient guère servir qu’à être présentés, pour contrôle, au même scribe ou à l’un de ses collègues, habitué à son écriture : il leur suffisait donc de pouvoir se relire et vérifier les informations principales du texte, comme le montant ou la date  ; c’était d’autant plus facile qu’ils utilisaient

des formules stéréotypées, où chaque élément était toujours à la même place. Certains papyrologues ont rapproché leur manque de soin de celui qu’un médecin peut montrer lorsqu’il gribouille une ordonnance, qui ne sera lue que par un pharmacien : celui-ci ne pourra la comprendre que parce qu’il sait pour ainsi dire à l’avance le contenu du texte, quitte à interroger le patient, si nécessaire, pour mieux le deviner. À première vue, il n’y a donc rien de plus courant que le reçu donné à Kabiris. Pourtant sa présence à Strasbourg, où il est arrivé vers 1910/1911, est une surprise 2. Car c’est le contribuable lui-même qui permet de tirer ce texte de l’ombre  : Kabiris est désormais connu par une douzaine de reçus du même genre, et son père Chemtsneus, fils de Pélilis (lui-même fils de Pouôris) et de Sennémieus (fille de Pétéminis), apparaît dans une quarantaine de documents semblables. Ces deux hommes sont les personnages principaux d’une petite archive familiale - autant d’ostraca qu’ils ont reçus d’année en année, au fur et à mesure du passage des collecteurs, et qu’ils ont dû empiler dans quelque coin de leur maison. En dehors de notre ostracon, le reste de cet ensemble est partagé, à peu près à parts égales, entre trois collections  : celle de la 9


Ostracon porteur dâ&#x20AC;&#x2122;un alphabet grec, ĂŠpoque romaine (coll. BNU)

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Bibliothèque nationale de Vienne et deux autres qui se trouvent à Chicago (au Field Museum of Natural History et à l’Oriental Institute de l’université) et qui ont été alimentées par les dons d’un même mécène, Edward E.  Ayer, un magnat des chemins de fer américains, à la suite d’un voyage qu’il avait effectué en Égypte en 1898. La date exacte où l’autre partie de l’ensemble arriva en Autriche n’est pas connue, mais l’étude de la collection et sa comparaison avec d’autres laisse supposer que c’était également dans la dernière décennie du XIXe siècle  : seul l’ostracon strasbourgeois fut acquis plus tard, et c’est en cela que sa découverte constituait une surprise. Les autres pièces au nom de Chemtsneus et Kabiris datent d’entre 44 et 76  : autrement dit, une vingtaine d’années les sépare de ce document isolé. L’explication la plus simple est qu’il n’a jamais fait partie de leurs archives  : il n’a pas été retrouvé avec les autres ostraca, et donc n’a pas été abandonné en même temps qu’eux dans l’Antiquité. En 44, Chemtsneus avait 14 ans au moins, puisque c’est à cet âge que les sujets égyptiens de l’Empire romain commençaient à payer leurs taxes  ; lorsqu’il disparaît de nos textes en 76, il a donc au moins 46 ans, alors que l’espérance de vie moyenne, pour ceux qui avaient la chance de survivre aux maladies infantiles, était d’environ 45 ans 3. Un scénario possible se dégage  : la fin de l’archivage des reçus pourrait aisément s’expliquer par la disparition de Chemtsneus, qui aurait amené Kabiris à se débarrasser des ostraca qu’ils avaient accumulés jusque-là, soit en les jetant, soit en les abandonnant dans la maison qu’ils avaient habitée ensemble. Nous aurions pu croire que père et fils étaient morts vers la même époque si nous n’avions l’ostracon strasbourgeois, préservé et retrouvé dans des circonstances différentes des autres textes relatifs à ces deux hommes. Devenu contribuable en 66 sans doute (date du premier reçu qui lui est adressé), Kabiris devait avoir 44 ou 45 ans quand il apparaît pour la dernière fois pour nous ; rien ne nous permet de deviner combien de temps il a encore vécu. Quelques-uns des ostraca de Chicago avaient été publiés peu après leur acquisition par Edgar J. Goodspeed ; trois autres, aujourd’hui en Autriche, le furent plus tard par Girgis Mattha  ; le reste de cette archive est encore inédit 4. Le hasard a voulu que trois papyrologues s’y intéressent en même temps, et décident de collaborer pour publier l’ensemble,

comme cela arrive souvent dans notre domaine : en 1993, Willy Clarysse, de la K. U. Leuven, a rédigé un article relatif à Chemtsneus 5 – et notamment à son nom égyptien, si difficile à écrire en grec pour les scribes… et à lire pour les chercheurs d’aujourd’hui ; or à cette époque, Todd M. Hickey, aujourd’hui à l’Université de Californie à Berkeley, s’essayait au déchiffrement sur les ostraca de Chicago, où il commençait son doctorat ; quant à moi, tout en étant rattaché à l’Université libre de Bruxelles, je préparais pour ma thèse l’édition d’ostraca strasbourgeois. Cette étude nous a amenés non seulement à voir les ostraca de Vienne et de Chicago – sans parler de ceux d’autres collections, où nous avons cherché en vain nos deux contribuables – mais aussi à nous réunir tantôt en Belgique, tantôt, au hasard d’un congrès, en Finlande ou en Suisse, mais plus souvent encore à dialoguer à travers l’Atlantique par courriel ou par vidéo-conférence. Le nombre d’ostraca ne justifie pas à lui seul l’intérêt que nous portons à cet ensemble de textes. Celuici se situe en effet précisément à l’époque où le grec se substitue définitivement au démotique, l’écriture cursive égyptienne, dans les documents officiels  émis par les autorités locales  : on voit ainsi dans nos archives un même scribe, travaillant pour une même paire de collecteurs, donner deux reçus à Chemtsneus, le premier en démotique en 48 après J.-C., le second deux ans plus tard dans une écriture grecque élégante, mais à l’orthographe un peu incertaine. Entre-temps, un ordre venu d’en haut, peut-être du préfet d’Égypte lui-même, avait dû imposer la généralisation du grec, langue administrative de la province. Quatre autres reçus de la même époque sont en grec, mais avec le nom de Chemtsneus ajouté en démotique en haut du tesson  : était-ce par facilité pour les scribes, dont le grec est pourtant excellent, ou pour le contribuable, qui tenait à pouvoir vérifier que son nom figurait bien sur le document  ? L’emploi de cette langue, dans ces circonstances, pourrait éventuellement être considéré comme un indice que notre homme évoluait dans un milieu clérical, d’autant qu’il lui arrive de payer ses impôts à des receveurs qui portent le titre de «  collecteurs des temples  » («  prgtwr n irpy  » en démotique, ce que nous supposons équivalent au grec «  praktôr hierôn  », lui-même assez mal attesté).

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Les taxes payées par Chemtsneus et Kabiris, cependant, nous poussent plutôt à croire qu’il s’agissait de gens de condition modeste, sans privilège lié à une éventuelle fonction cléricale. Elles nous révèlent même – et c’est ce qui rend ce dossier exceptionnel – quelques éléments de leur vie. Très peu pour Kabiris : nous le voyons payer les taxes habituelles, au montant attendu  ; tout au plus peut-on remarquer qu’il s’acquitte plusieurs fois d’un impôt professionnel, propre aux tisserands (« télos linoplokôn »). Il n’exerçait pas le même métier que son père, ce qui est plutôt inhabituel dans un pays aussi conservateur que l’Égypte ancienne  : Chemtsneus apparaît, lui, dans des reçus qui suggèrent qu’il vendait des poissons au marché, éventuellement après les avoir lui-même pêchés ; il possédait ou louait en outre l’un ou l’autre lopin de terre, puisqu’il lui arrive de verser du blé à l’État, à titre de taxe foncière ou de loyer. Chemtsneus payait surtout les impôts usuels pour un contribuable du Ier siècle après J.-C. Au premier rang de ceux-ci figurait la capitation (en grec « laographia »), un impôt qui depuis l’arrivée des Romains frappait tous les habitants mâles d’Égypte âgés de 14 à 62 ans, mais qui déterminait aussi, dans une certaine mesure, leur statut au sein d’une sorte de pyramide sociale : ceux d’entre eux qui sont citoyens de Rome, d’Alexandrie ou d’une des trois autres cités grecques d’Égypte en sont exemptés, de même que l’élite des prêtres et des athlètes ; au bas de l’échelle, les habitants des villages payaient le taux plein, variable selon les régions (de 16 à 40 drachmes par an) ; entre les deux, l’administration romaine avait accordé certains privilèges, et notamment une réduction de la capitation, aux habitants des autres villes d’Égypte qui pouvaient prétendre descendre des colons grecs de l’époque ptolémaïque et qui respectaient un certain nombre de traditions helléniques, notamment la fréquentation du gymnase. Ainsi, à Thèbes (aujourd’hui Louqsor), l’ancienne capitale des pharaons, les contribuables ne payaient que 10 drachmes par an, tandis que leurs 12

voisins des Memnonia (aujourd’hui Médinet Habou), sur la rive occidentale du Nil, devaient s’acquitter de 6 drachmes de plus. Or parmi les reçus au nom de Chemtsneus, plusieurs ont été émis par la banque de la métropole thébaine, mais avec un montant de 15 drachmes plus suppléments, soit 16 drachmes ; par la suite, il continue à payer 16 drachmes, mais à des collecteurs qui utilisent les formules typiques du district des Memnonia. L’explication est simple : notre homme devait être domicilié sur la rive occidentale et payer la capitation au montant normal pour les gens de cette origine, mais il a vécu plusieurs années sur l’autre rive, peut-être pour son commerce, et a pu s’y acquitter auprès des autorités compétentes à Thèbes de ce qu’il devait au fisc. Aussi bizarre que cela puisse paraître, une telle situation est relativement exceptionnelle dans notre documentation  : l’administration romaine exerçait un contrôle strict sur la population et essayait de décourager les déplacements permanents, sûrement pour faciliter la collecte des impôts. Nous pouvons donc supposer que Chemtsneus a vécu à Thèbes de 45 à 55 après J.-C. environ, puis à proximité des Memnonia, dans un hameau appelé Phmau, de 62 à 76 après J.-C. Le lecteur attentif aura remarqué une lacune de sept ans environ dans notre documentation. Est-ce notre chance qui nous joue des tours et qui a malencontreusement voué à la destruction les reçus de cette période  ? Est-ce notre homme qui aurait été moins soigneux pendant quelques années pour conserver les reçus qu’on lui remettait, alors que son attention nous a préservé l’essentiel des archives qu’il a pu accumuler avant et après cela ? Une coïncidence de date permet d’envisager une autre hypothèse. Le poids de la fiscalité en Égypte était tellement important, tellement inflexible qu’il arrivait souvent que des contribuables choisissent la fuite, pour se cacher en ville ou dans quelque endroit plus reculé ; ce phénomène, appelé anachorèse, est connu à toutes les époques et se renforce évidemment


lors des périodes de crise, par exemple après une succession de mauvaises crues du Nil. Les autorités romaines semblent avoir trouvé une formule pour en limiter l’effet : tous les quatorze ans, lors du recensement qu’elles organisaient pour compter les contribuables, elles invitaient les fuyards à rentrer chez eux, avec une amnistie fiscale pour tout ou partie des années où ils avaient été portés disparus. Comme un recensement a bien eu lieu en 61-62 (la procédure s’étalait sur deux années) et que cela correspond à la date où Chemtsneus réapparaît, nous pouvons supposer qu’il a dû vivre une période plus difficile et tenter d’échapper au pouvoir romain et à ses exigences financières, puis profiter d’une mesure de clémence pour rentrer chez lui et redevenir un contribuable comme les autres. Des textes tels que les reçus de taxes peuvent paraître arides et même rebutants au premier abord ; pourtant l’exemple des archives de Chemtsneus et de Kabiris nous montre que même des témoins modestes peuvent contribuer à éclairer notre connaissance de l’Antiquité, nous révéler un peu de la vie des habitants de l’Égypte à cette époque, quelques fragments de leur histoire personnelle. La mise en série, la comparaison d’un nombre suffisant de pièces de contenu similaire nous offre des clefs essentielles pour leur interprétation, mais ceci n’est souvent possible que par une réflexion sur la manière dont ces documents nous sont parvenus. Le texte n’est plus seulement à considérer en lui-même, comme on a pu le faire par le passé, mais il faut tenter de retracer son chemin jusqu’à aujourd’hui et vérifier dans quelle mesure il est possible de retrouver le contexte dans lequel il nous est parvenu. Riche de quelque 10  000 papyrus, ostraca et autres tablettes de bois, dont une bonne moitié en grec, la collection papyrologique de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg offre autant de fenêtres vers un monde qui se révèle peu à peu sous toutes ses facettes, au hasard des découvertes et des rapprochements. N’y trouve-t-on pas côte à côte (ou presque) de précieux fragments, jusqu’ici perdus, de poètes grecs variés, d’Empédocle à Euripide en passant par des pièces d’attribution incertaine comme les Épodes de Strasbourg, mais aussi des comptes et des reçus de taxes, des contrats et des lettres - celle-ci venue de la cour impériale, celle-là d’un père soucieux de l’accueil que lui réservera son

fils - ou encore la conjugaison pratiquée par Dioscore d’Aphrodité, un notaire gréco-copte qui s’essayait parfois à la poésie ? Paul Heilporn

Notes 1 — La drachme, qui vaut 6 oboles, est l’unité monétaire de base de l’Égypte gréco-romaine ; à cette époque, 8 drachmes permettaient sans doute d’acheter un plus plus d’une artabe de blé (ce qui correspond à la ration mensuelle d’un homme adulte) ou bien un repas chaud par jour pendant une semaine. 2 — L’inventaire de la collection indique que le texte fait partie des centaines d’ostraca envoyés de Louqsor par L. Borchardt en 1910. Cet égyptologue fut le représentant du Deutsches Papyruskartell en Égypte, et donc le responsable des achats de papyrus pour cette alliance des collections allemandes, mais il semble qu’ici, il ait agi directement pour le compte de la seule université de Strasbourg. Pour l’histoire de ce cartel, voir O. PRIMAVESI, Zur Geschichte des Deutschen Papyruskartells, in Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 114 (1996) p. 173-187. 3 — R. S. BAGNALL et Br. W. FRIER, The Demography of Roman Egypt (Cambridge, 1994) 4 — E. J. GOODSPEED, Greek Ostraca in America, in American Journal of Philology 25, 1904, p. 45-58 ; id., Greek Ostraca in the Haskell Museum, in American Journal of Archaeology 11, 1907, p. 441-444 ; G. MATTHA, Demotic Ostraca, Le Caire, 1945. 5 — W. CLARYSSE, Some Egyptian Tax-Payers in Early Roman Thebes, in Journal of Juristic Papyrology 23 (1993) p. 33-41

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LE DOSSIER | Egypte-Europe, allers-retours

Les collections égyptologiques et papyrologiques de la BNU

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n sphinx coiffe le fronton gréco-latin qui surmonte l’entrée principale de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. Dans le décor sculpté de l’édifice, d’autres motifs évoquent le monde antique méditerranéen et promettent aux passants la possibilité d’accéder, à l’intérieur de ses murs, à des témoignages écrits sur l’Egypte. Cette promesse n’est pas vaine : la Bibliothèque nationale et universitaire contient dans ses flancs un trésor égyptologique et des sources authentiques et nombreuses provenant de l’Antiquité orientale. L’Egypte des scribes et du dieu Thot a bel et bien sa place au cœur des collections, parmi les richesses de la bibliothèque. La vallée du Nil et ses alentours sont les lieux où les supports de l’écriture ont le mieux survécu au passage des siècles et quelque chose de ce patrimoine habite la bibliothèque, malgré l’espace et les siècles qui nous en séparent. C’est ici le lieu de dessiner les contours de ces collections et de décrire certains trésors papyrologiques et égyptologiques, tout en rappelant que si trésors il y a, c’est d’abord par la promesse qu’ils contiennent de possibilités de découvertes nouvelles sur l’Egypte et l’Orient antiques. Car avant d’être le patrimoine d’une bibliothèque ou d’une université, leur principale raison d’être est de constituer l’objet même des recherches pratiquées par la communauté des savants, d’être le support écrit qu’ils interrogent inlassablement pour y trouver du nouveau sur le monde antique. La BNU, lieu où ce travail s’effectue, lieu du contact direct avec les documents, demeure liée aujourd’hui comme hier à la communauté des chercheurs qui continue à mettre en valeur ses fonds. En effet, c’est

lorsqu’un texte est édité scientifiquement que la bibliothèque s’enrichit d’un nouveau trésor. Avant cela, quoique présent physiquement, le document n’est qu’un fragment d’écriture anonyme et sans titre parmi des milliers d’autres. Le propre de ces collections est de n’avoir pas encore révélé tous leurs secrets, et de contenir de futures découvertes.

L’Egypte, éternel objet de fascination En Egypte, grâce à la sécheresse des lieux, les documents sur papyrus, sur tablettes de bois et sur terre cuite, ou encore sur d’autres matériaux comme la pierre, l’os, le papier ou le cuir, ont pu survivre jusqu’à nos jours. Des hommes ont ramassé, trouvé, exhumé, mis en vente ces documents et d’autres hommes ont recherché ces restes d’écrits pour leur valeur de témoignage direct sur l’Antiquité. Des collections archéologiques de toutes sortes ont acquis des documents et ont dispersé à travers le monde le savoir sur l’Egypte et l’intérêt que le pays des pharaons suscite toujours. On a ainsi l’occasion de croiser dans maintes villes des collections égyptologiques plus ou moins importantes ; l’Alsace elle-même propose plusieurs trésors égyptiens aux visiteurs de ses musées. Toutes ces collections ont de l’intérêt et souvent beaucoup d’attraits. Mais plus rares sont les collections de grande ampleur et centrées sur un aspect du sujet comme c’est le cas des collections de la BNU, axées sur la documentation écrite. C’est une bibliothèque de papyrus qui s’est formée au début du XXe siècle au sein de la bibliothèque de l’université de Strasbourg.

(Ci-contre) Cinq « ouchebtis » Ces statuettes funéraires, fabriquées et conservées en très grand nombre, représentent les serviteurs ou les remplaçants des défunts, qui les accompagnent dans leurs sépultures. Ils sont représentés en position osiriaque, autrement dit sous forme de momie (coll. BNU).

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Les débuts d’une grande collection

Le « cartel des papyrus »

L’histoire de cette collection débute, comme presque tout ce qui concerne la BNU, la nuit du 24 août 1870. Le désastre culturel que représente la perte des deux bibliothèques de Strasbourg a provoqué un traumatisme dans la vie intellectuelle européenne. Le nouvel occupant de l’Alsace et de la Moselle décide de créer à Strasbourg une nouvelle université et une nouvelle bibliothèque. Ce seront la « Kaiser-Wilhelms-Universität » et la « Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek » de Strasbourg. L’empereur d’Allemagne se préoccupe de redonner les moyens d’une vie scientifique à sa «  terre d’empire » et dote généreusement ces institutions nouvelles. A partir de 1871, les collections universitaires se reconstituent par des achats massifs et des dons de livres venus de tous les horizons. La documentation sur l’Antiquité afflue et le domaine égyptien est couvert par les ouvrages scientifiques nécessaires à la recherche égyptologique mise en place à l’université. Ce n’est cependant que vers 1898 que débute la recherche de documents originaux, de manuscrits sur papyrus ou sur autres supports, formant la matière première des instituts d’égyptologie et aussi de philologie grecque de l’université. Des professeurs ont à cœur de rapporter d’Egypte des documents qu’ils pourront étudier ou faire étudier, et ceux-ci sont confiés, pour y être conservés, à la bibliothèque universitaire. La recherche archéologique en Egypte connaît à cette époque une période de grande activité et il est possible d’acquérir sur le marché des antiquités toutes sortes d’objets, de documents, de pièces originales. Les professeurs s’impliquent dans cette recherche de sources nouvelles, ceux de Strasbourg comme ceux de bien d’autres villes universitaires, allemandes ou non. Ils participent parfois aux recherches sur le terrain et s’approprient certaines trouvailles.

Mais à Berlin, la commission des papyrus (Papyruskommission) garde un œil sur ces acquisitions et sur le contenu des collections qui se forment en Allemagne. De nombreuses universités de l’Empire constituent leurs fonds antiques et papyrologiques et ne tardent pas à se rendre compte du fait qu’elles se font une sorte de concurrence sur le marché. Pour y remédier, un groupement d’achat est mis au point par diverses institutions scientifiques, en 1903, afin de coordonner les dépenses et de rationaliser les acquisitions. L’université de Strasbourg et sa bibliothèque participent dès l’origine à ce « cartel » allemand des papyrus (Deutsches Papyruskartell), qui centralise les sommes mises à disposition par les uns et les autres et ordonne des achats importants qu’il disperse ensuite selon un système complexe de division en lots et d’enchères internes. Les universités de Leipzig, Tübingen, Giessen, Würzburg, Heidelberg et Strasbourg constituent, sous le contrôle de la commission des papyrus de Berlin, ce réseau scientifique qui va fonctionner et s’étendre jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale. Bientôt Strasbourg prend la tête de ce cartel, qui compte quinze institutions membres en 1912, et conserve cette position clé dans l’importation de papyrus de 1912 à 1914. C’est donc durant cette quinzaine d’années que se constituent les collections strasbourgeoises de documents antiques en provenance d’Egypte. En 1901 paraît un petit article dans le Strassburger Post, donnant une première statistique, dont les chiffres ont été vraisemblablement arrondis : 3 000 documents antiques (2 000 sur papyrus et 1 000 ostraca). Il est vrai que le déroulage des papyrus, les remontages éventuels et les mises sous verre ne devaient pas faciliter les opérations de comptage. Aujourd’hui, on peut donner le chiffre de

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(haut) Ostracon hiératique (ou hiéroglyphique) portant des traces d’apprentissage d’écriture. Le support est ici un calcaire clair originaire de la région de la vallée des rois (coll. BNU). (bas) Etiquette de momie La pratique de la momification nécessitait d’étiqueter les momies afin d’éviter les confusions. Des tablettes de bois de diverses essences ont été utilisées par les ateliers de momification comme support à des informations en langue grecque ou en écriture démotique, souvent les deux à la fois. Le texte pouvait être écrit à l’encre, ou parfois gravé dans l’épaisseur de la tablette (coll. BNU).

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Deux saints guérisseurs Ce dessin soigné sur papyrus ne comporte pas de texte. Il représente deux saints guérisseurs appartenant au monde copte. On distingue dans leurs mains un pot d’onguents et un stylet ou scalpel (coll. BNU).

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11 000 documents et objets archéologiques en tout : plus de 5 000 papyrus, presque autant d’ostraca et environ 1 000 documents ou objets sur d’autres supports et parfois d’autres provenances : Espagne, Grèce, Amérique du Nord... Le saut de 3 000 à 11 000 unités se fit essentiellement dans la période du Papyruskartell. Ajoutons que les collections papyrologiques étaient organisées en deux départements  : l’«  Abteilung A  » pour les pièces de nature documentaire et l’«  Abteilung B  » pour les pièces dites littéraires.

L’état des collections La répartition actuelle repose sur les langues, sur les écritures, ou encore sur les différents supports. Les papyrus montés sous verre sont au nombre de 5 171, dont 4 678 proviennent de la collection de la BNU et 494 des activités de la « Wissenschaftliche Gesellschaft » (société scientifique évoquée plus loin). Les papyrus en langue grecque dominent, avec 3 167 numéros. Par ordre d’importance, voici les chiffres des autres ensembles : 757 documents coptes, 637 arabes, 370 démotiques, 130 hiératiques, 128 hiéroglyphiques, 9 hébraïques, 6 latins, 6 pehlvis, 2 araméens. Il s’ajoute à cela de nombreux documents bilingues. La collection d’ostraca se répartit de la manière suivante : sur les 4 958 unités, 2 037 sont démotiques, 1 924 grecques, 624 coptes, 251 hiératiques, 9 arabes, 6 araméenes, à quoi s’ajoutent 100 documents bilingues démotiquesgrecs. Les étiquettes de momies, toutes démotiques, grecques ou bilingues, sont au nombre de 255. Les tablettes cunéiformes sont au nombre de 487.

Les acteurs et les réseaux Qui étaient les universitaires qui ont constitué cet ensemble ? Les professeurs directement concernés par la constitution et par l’étude de ces collections furent d’abord Wilhelm Spiegelberg (1870-1930) l’égyptologue, et Richard Reitzenstein (1861-1931) l’helléniste. L’orientaliste Theodor Nöldeke (18361930) développa les études orientales et exploita

les collections notamment arabes et araméennes. Le directeur des télégraphes Friedrich Preisigke (1856-1924), fonctionnaire de haut grade, participa également à l’exploitation scientifique des documents acquis. Bibliothécaire devenu en 1900 directeur de la bibliothèque, Julius Euting (1839-1913), orientaliste passionné et grand collectionneur, signe en tant que directeur l’essentiel des pièces administratives, encore présentes dans les archives du Papyruskartell (au sujet de ces personnalités, voir aussi l’article de Frédéric Colin). La sociabilité universitaire permit elle aussi l’accroissement du fonds papyrologique. En effet, des savants s’étaient regroupés en une « société scientifique  » (Wissenschaftliche Gesellschaft) et poursuivaient des activités liées à la science mais libérées de certaines contraintes administratives. Des personnalités originales comme Robert Forrer (1866-1947), à la fois archéologue et antiquaire, y côtoyaient les universitaires et parfois s’adonnaient aux jeux de cartes. C’est ainsi que l’on baptisa certaines parties de skat 1 «  Strassburger Papyrusskat  » (le skat strasbourgeois des papyrus). Ces dernières permettaient de réunir des sommes d’argent, elles aussi utilisées dans l’achat de documents antiques en Egypte. Cette collection d’ampleur restreinte mais contenant des trésors insignes resta après 1918 auprès de celle de l’université, dans les réserves de l’actuelle BNU.

Etudier les fonds Après le retour de Strasbourg à la France, ce fonds connut très peu d’accroissement. Un don du professeur Poertner de Mulhouse, un achat parisien de dix papyrus en 1968 et le legs Kocher de 92 tablettes cunéiformes en 1970 constituent à peu près les seuls événements notables dans ce domaine. Les temps n’étaient plus au commerce d’antiquités égyptiennes. L’université de Strasbourg poursuivit l’exploitation scientifique de ces trésors accumulés en maintenant des enseignements d’égyptologie, de papyrologie, d’assyriologie et d’études orientales, et l’histoire de cette collection se confond avec celle des publications

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et des découvertes qui y furent faites année après année. Dans l’entre-deux-guerres et jusqu’au début des années 40, c’est Paul Collomp et Pierre Montet qui enseignent respectivement la papyrologie et l’égyptologie, à Strasbourg et à Clermont-Ferrand (l’université et la BNU avaient en effet été évacuées en Auvergne en 1939). Les collections quant à elles avaient été entreposées dans une fortification de la ceinture de Strasbourg. Ceci permit sans doute leur survie car la bibliothèque ne fut pas épargnée par les bombes alliées en 1944. Après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les équipes de Jacques Schwartz, puis de Jean Gascou qui poursuivirent les travaux d’édition pour le domaine grec. Les autres domaines linguistiques (démotique, hiératique, cunéiforme, copte, arabe) ont été l’objet de recherches continues de la part des équipes locales ou des spécialistes internationaux. Paul Heilporn prend actuellement la suite de ces recherches. Les égyptologues, qui conservent une magnifique collection d’objets et de documents auprès de leur laboratoire dans les locaux de l’université, se sont succédé depuis Spiegelberg et c’est Frédéric Colin qui poursuit les recherches actuellement.

Beaux ouvrages et collections savantes La deuxième partie du XXe siècle a donc été davantage synonyme d’étude des richesses acquises que d’accroissement de ces dernières. Néanmoins, il faut signaler l’acquisition d’un autre « trésor  » égyptologique, consistant cette fois-ci en livres et en manuscrits : le fonds Drioton. La bibliothèque du chanoine Etienne Drioton (1889-1961) a été acquise par la BNU avec une somme perçue en 1960 au titre des dommages de guerre. Il s’agit de la collection 20

scientifique de cet égyptologue, qui fut directeur du Service des antiquités de l’Egypte puis titulaire de la chaire d’archéologie et de philologie égyptiennes du Collège de France. Les manuscrits scientifiques du chanoine Drioton sont quant à eux conservés dans les réserves de la BNU. C’est l’occasion d’attirer l’attention sur les autres trésors égyptologiques de la bibliothèque que sont certains manuscrits, certains ouvrages anciens appartenant à ses fonds patrimoniaux et qui témoignent de l’intérêt que l’Occident a porté à l’Egypte depuis la Renaissance, et qui est allé en s’intensifiant au cours des cinq derniers siècles. La BNU compte ainsi parmi ses richesses la célèbre Description de l’Egypte, les œuvres éditées de Champollion, ou encore les trois volumes photographiques de Maxime Du Camp.

Cabinet de curiosités Quant aux autres collections qui gravitent autour de celles évoquées jusqu’ici, collections d’objets antiques, d’estampages, d’estampilles de verre, de sceaux, de fragments lapidaires originaux ou de copies moulées, elles ont jusqu’à présent moins attiré l’attention, faute de possibilités de les exposer et de les faire ainsi mieux connaître. Leur mise en valeur sera possible à la réouverture de la bibliothèque, en 2014. Le projet de l’équipe de la BNU est en effet de créer des « réserves ouvertes à la visite », lieux à la fois de conservation en toute sécurité et de mise en valeur des trésors les plus insignes de l’établissement. La papyrologie et l’égyptologie y auront une place de choix, à la hauteur de la valeur historique et culturelle de ces collections exceptionnelles. Des espaces spécifiques pour le travail des équipes de recherche sont prévus. La numérisation de tout ou partie de ces ensembles est également envisagée, et a d’ores et déjà débuté pour de grands corpus comme les papyrus grecs ou les tablettes cunéiformes. Les fragments hébraïques,


L’Empédocle de Strasbourg Premier sous-verre de cet ensemble remarquable, reste d’un rouleau du Ier ou du début du IIe siècle après J.-C., qui portait l’intégralité de l’ouvrage Sur la Nature ou Physique d’Empédocle d’Agrigente. Ce trésor a été révélé par une équipe internationale de papyrologues en 1994 (coll. BNU).

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quant à eux, ont été numérisés et mis en ligne par la fondation Friedberg, sur le site www.genizah.org, consacré aux documents provenant de la Genizah du Caire et aujourd’hui dispersés dans bon nombre de grandes bibliothèques du monde.

Des pièces exceptionnelles Il reste à citer quelques-uns des fleurons de cette collection. L’Empédocle de Strasbourg (fin du Ier - début du IIe siècle après J.-C.) a dû patienter environ cent ans dans l’anonymat avant d’être reconnu par Alain Martin et Oliver Primavesi comme le seul témoin direct de la Physique d’Empédocle d’Agrigente, telle qu’elle circulait durant l’Antiquité. Les restes d’un cahier, daté du IIIe siècle avant J.-C. et contenant des rôles de plusieurs tragédies d’Euripide (Les Phéniciennes, Médée) sont le principal ornement de la collection de la Wissenschaftliche Gesellschaft. Des ensembles documentaires comme les archives du centurion Abineus ou les papiers ayant appartenu à Dioscore d’Aphrodité permettent d’entrevoir le rapport à l’écrit de personnalités égyptiennes dans leurs métiers ou leurs occupations. Amour, religion, argent, pouvoir montrent leurs facettes innombrables dans des documents dont certains sont fort vénérables, comme ce Je vous salue Marie écrit sur un ostracon du VIe siècle, l’anaphore alexandrine de la fin du IIe siècle, témoin de la genèse de la messe chrétienne, ou encore certains documents plus inquiétants comme des conjurations à caractère magique, pour ne citer ici que quelques exemples parmi les plus fameux (voir aussi à ce sujet l’article de Catherine Louis).

Après les pharaons Complétant cet ensemble, il faut encore parler des monnaies égyptiennes ptolémaïques et romaines, présentes dans les fonds numismatiques de la BNU, qui forment une collection significative et qui peuvent apporter leur éclairage historique sur certaines périodes. L’Egypte ayant eu très tôt une 22

organisation rigoureuse et même tatillonne de sa fiscalité et de son fonctionnement social, nombre de papyrus documentaires et d’ostraca sont porteurs d’informations quant à ce système redistributif. Le monde arabe en Egypte en hérita les principes, comme en atteste la collection de poids monétaires et d’estampilles de verre (1 250 pièces), présentée par ailleurs dans ce même numéro de La Revue. On le voit, l’histoire intellectuelle et spirituelle autant que la vie quotidienne et matérielle sont représentées dans cet ensemble de collections. C’est toute l’Egypte ancienne, pharaonique, ptolémaïque, hellénistique, romaine, byzantine, chrétienne ou islamique que racontent ces pièces et fragments. Et les pays qui l’entourent ne sont pas absents : par des fragments ou des copies, le Proche-Orient, le monde punique, la Mésopotamie, la Méditerranée sont là également, annonçant tous les autres fonds documentaires anciens concernant l’Orient au-delà de l’Antiquité, qui sont un autre ornement de la bibliothèque. A cela s’ajoutent des fonds photographiques qui témoignent de certains voyages ou de certaines recherches effectuées par les égyptologues ou orientalistes, comme Drioton ou Euting (une photographie rapportée par ce dernier est d’ailleurs reproduite dans l’article de la revue qui lui est consacré).

L’âme des lieux Mais il est un élément de ces collections égyptologiques qu’il faut mentionner encore, même si pour le moment il garde une part de son mystère. Il ne s’agit ni d’un texte, ni d’un document, ni même d’un objet, mais d’un être, des dépouilles d’un être humain qui a pleinement vécu l’Egypte ancienne et qui, à l’état de momie, habite silencieusement les profondeurs de notre chambre forte. Privée de son sarcophage, mais disposant encore de son masque doré, cette momie est entourée de tout un ensemble d’attributs de sa condition, comme des bandelettes inscrites, des fragments du Livre des morts, d’un second masque de momie de style grec, d’un fragment bitumineux provenant d’une momie de Tübingen, de centaines d’étiquettes de momies sur tablettes de bois, et de


différents ensembles de cartonnages funéraires ayant été exploités pour les écritures dont ils étaient porteurs. Cette momie est, pourrait-on presque dire, l’âme de nos collections ; en tout cas, comme elles, elle garde certains de ses secrets, et ne les révélera qu’au savant qui saura trouver les réponses aux questions qu’elle pose, comme aux difficiles énigmes d’un sphinx. Daniel Bornemann Sur la momie, voir aussi l’interview de Daniel Bornemann en page 81

Note 1 — Jeu de cartes allemand, très pratiqué à l’époque et encore à l’honneur de nos jours.

Orientations bibliographiques : DUBLED Henri / Histoire de la bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. Strasbourg, 1973 BORCHARDT Peter / Die deutsche Bibliothekspolitik im Elsass : zur Geschichte der Universitäts- und Landesbibliothek Strassburg 1871-1944. Cologne, 1981 Pour les collections elles-mêmes, consulter les publications de Friedrich Preisigke, Paul Collomp, Jacques Schwartz, Paul Viereck, Paul Heilporn, Wilhelm Spiegelberg, Carl Frank, Nikolaus Schneider, Dominique Charpin et Jean-Marie Durand, Anne Boud’Hors, Jean Gascou, Jean-Luc Fournet, Robert Weyl, Alain Martin et Oliver Primavesi. Une fantaisie littéraire basée sur ces collections a été écrite par Marie-France Briselance, sous le titre La lectrice à la sandale (Le Verger éditeur, 1998).

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LE DOSSIER | Egypte-Europe, allers-retours

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Vase en faïence siliceuse offert par l’archéologue britannique Flinders Petrie (coll. UdS)

Comment la création d’une “ bibliothèque de papyrus ” à Strasbourg compensa la perte des manuscrits précieux brûlés dans le siège de 1870

L

es réserves précieuses de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg conservent un remarquable fonds de plus de 10 000 papyrus et ostraca, qui portent des textes écrits dans la plupart des langues utilisées, de façon régulière ou anecdotique, dans l’Égypte ancienne  : égyptien hiéroglyphique, hiératique, démotique et copte, grec, latin, pehlvi, araméen, hébreu et arabe 1. À l’Institut d’égyptologie de l’université, d’autre part, une collection d’objets authentiques, davantage tournée vers l’archéologie et l’histoire de l’art, offre aux professeurs et aux étudiants un champ de recherche et d’expérimentation exceptionnel, car elle contient un échantillonnage de tous les types d’artefacts susceptibles de se présenter à l’archéologue sur un chantier égyptien 2. Pourquoi et comment ces trésors inestimables ont-ils abouti entre les murs de ces deux institutions universitaires, parmi les dispositifs de rayonnement culturel déployés dans l’AlsaceLorraine de Guillaume II ? Naguère, les conditions d’acquisition de la collection de papyrus de la Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek (KULB, future BNU) étaient seulement connues à partir de 1902, lorsqu’un incident diplomatique interne à l’Empire allemand mit le gouvernement du Reichsland aux prises avec le ministre des Affaires étrangères du royaume de Prusse. Ce dernier, en effet, fit pression sur le gouverneur de l’Alsace-Lorraine en lui demandant de « conseiller » aux autorités de la bibliothèque strasbourgeoise de participer à un « cartel des papyrus allemand » (Deutsches Papyruskartell) destiné à mutualiser les moyens financiers des institutions allemandes soucieuses d’acheter des papyrus grecs en Égypte. Une étude a montré que la démarche des autorités prussiennes avait pour but de mettre un terme à la concurrence de Strasbourg, qui contrariait les projets de la commission d’acquisition de papyrus grecs littéraires des Musées royaux de Berlin en détournant une partie de l’offre et, 25


craignait-on, en poussant à la hausse les prix exigés par les antiquaires 3. Il est vrai que deux professeurs de l’université de Strasbourg, Wilhelm Spiegelberg (égyptologue) et Richard Reitzenstein (philologue classique) avaient récemment acquis une excellente expérience du marché des antiquités, en partant eux-mêmes à la chasse aux papyrus sur le terrain égyptien. Les résultats scientifiques de leur voyage avaient été très remarqués, comme en témoigne la parution, le 1er décembre 1901, d’un long article du Strassburger Post consacré aux trésors papyrologiques dont ils avaient ainsi pourvu les collections de la KULB. Cependant, les circonstances de leur voyage fondateur sont restées largement inconnues jusqu’à aujourd’hui. En 1961, le papyrologue strasbourgeois Jacques Schwartz écrivait : «  Malgré tous mes efforts, il m’a été impossible de retrouver, ni dans les archives de l’université ni dans ce qui subsiste des archives d’Alsace-Lorraine, aucune autre indication sur les circonstances d’achat des papyrus »4 . Après avoir identifié dans les Archives départementales du Bas-Rhin les actes relatifs à la constitution des collections égyptiennes produits par l’université impériale, j’ai pu entamer, en 2008, une recherche sur cet épisode original de l’histoire culturelle de l’Alsace, dont cet article livre au lecteur les premiers résultats. Comme souvent dans les entreprises majeures de la science, la petite histoire académique d’un savant et la grande histoire du développement des fonds égyptiens de l’université et de la bibliothèque strasbourgeoises se tissèrent sur une seule et même trame. On ne saurait comprendre la naissance des deux collections sans retracer le parcours scientifique de W. Spiegelberg, du point de vue très prosaïque de la construction de son curriculum vitae au moment d’entrer dans la carrière. Le contexte académique de la naissance des collections égyptiennes de Strasbourg L’égyptologie universitaire, en Alsace, est née de la rivalité politique, militaire et culturelle qui opposait la France et l’Allemagne au lendemain de la guerre de 1870. Le 20 février 1872, le baron Franz von Roggenbach, membre du Reichstag et organisateur de la refondation de l’Université impériale de Strasbourg, invite l’égyptologue prussien Johannes Dümichen à 26

y accepter une charge de professeur extraordinaire, pour « participer à l’œuvre d’éducation qui s’accomplit dans le pays frontalier allemand récemment conquis, et où une digne représentation de votre discipline est particulièrement nécessaire à cause de la valeur que l’on accorde aux études égyptologiques du côté français »5 . C’est donc véritablement en pionnier de la science germanique sur les marges territoriales à peine conquises que Dümichen est invité à participer à une œuvre de civilisation de la population alsacienne. L’égyptologie est érigée en discipline phare, pour contrebalancer le prestige dont jouissaient les Français dans ce domaine. La création de la chaire d’égyptologie n’affichait donc pas la moindre des ambitions  : concurrencer le Collège de France, dans les terres qui venaient d’échapper à ce pays. Cette mission très valorisante attira-t-elle sur Dümichen la jalousie de certains de ses contemporains ? L’égyptologue berlinois Adolf Erman, connu pour sa plume parfois acerbe, le considérait en tout cas comme un « rêveur bizarre » et prétendait que « ses collègues strasbourgeois l’appelaient ‘Dümmlichen’ (petit nigaud)  » 6. À l’occasion de l’emménagement des facultés dans le Kollegiengebäude (actuel Palais universitaire), dont la construction s’était achevée en 1884, Dümichen obtint un budget exceptionnel de 1 800 marks pour fonder une collection de reproductions en plâtre achetées aux ateliers des musées de Berlin  : des bustes de pharaons et des copies de reliefs de l’ancien Empire furent ainsi exposés au premier étage du Palais universitaire, dans le prolongement de l’exposition des moulages d’œuvres de l’Antiquité classique 7. La mort du savant, survenue le 7 février 1894, semble avoir plongé la Faculté de philosophie dans un certain désarroi. En effet, un jeune homme prometteur, Wilhelm Spiegelberg, était certes venu depuis Hanovre suivre les enseignements de Dümichen à Strasbourg et y avait obtenu sa Promotion le 22 novembre 1891 - ses talents naissants ne doivent pas avoir échappé à deux grandes pointures scientifiques strasbourgeoises, Adolf Michaelis (archéologue) et Theodor Nöldeke (sémitisant), qui paraissent l’avoir fait bénéficier d’une attention bienveillante dès ses débuts. Mais au décès du maître, Spiegelberg, seulement âgé de 23 ans, n’était pas encore «  habilité  » et ne détenait donc pas la «  venia legendi  », le droit d’enseigner à l’université. En outre, contrairement à Dümichen qui avait longuement séjourné en Égypte,


Modèles de mobilier et figurines en bois achetés en Égypte par Spiegelberg (coll. UdS)

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Spiegelberg ne s’y était encore jamais rendu et l’expérience du terrain lui faisait totalement défaut. Il était trop tôt pour songer à lui confier l’enseignement de l’égyptologie. En nous gardant de tout anachronisme, rendons à l’histoire son incertitude : en 1894, les savants de la Faculté de philosophie ignoraient que Spiegelberg serait appelé à devenir un des géants de l’égyptologie du XXe siècle. Mais ils eurent manifestement la clairvoyance de parier sur le brillant jeune homme, car la séquence rapide des actes enregistrés dans les archives de l’université, à partir du décès de Dümichen, laisse entendre que cet événement déclencha, au profit du candidat local à la succession, une entreprise bien organisée de mise en réserve de la chaire d’égyptologie et de renforcement du dossier scientifique de Spiegelberg. Énumérons les grands axes de la stratégie conduite à cette fin par la Faculté, en suivant la chronologie révélée par le Journal der philosophischen Facultät8, où les doyens, en fonction pour un an, enregistraient sous la forme de brèves notices les principaux événements académiques. 1. Le 18 février 1894, l’administration par intérim de la «  collection égyptologique  » (c’est-àdire les moulages, la bibliothèque et le mobilier du «  Seminar  ») est confiée au professeur Adolf Michaelis. 2. Le 28 avril, sur proposition de la commission chargée d’organiser la succession, la Faculté décide «  de ne pas faire pour l’instant de propositions de nouvelle occupation (de la chaire) » - on décide donc de ne rien décider, en laissant le temps au temps… 3. Le 21 mai, Spiegelberg dépose son dossier en vue d’engager la procédure d’habilitation, et le 27 mai le doyen de la Faculté écrit à Adolf Erman, professeur d’égyptologie à Berlin, pour lui demander d’examiner le mémoire d’habilitation du candidat. Cette première étape franchie avec succès, Spiegelberg est autorisé le 7 juillet à continuer l’épreuve, qui se clôturera le 1er août par sa leçon inaugurale. Dès cette date - moins de six mois après le décès de Dümichen, Spiegelberg est titulaire de la « venia legendi » et ha28

bilité à enseigner à la Faculté de philosophie comme « Privatdozent », c’est-à-dire comme enseignant non salarié, agrégé à l’université. 4. Il prévoit de commencer ses premières leçons lors du semestre d’été de 1895, d’après la liste des enseignements semestriels publiée par l’université. La participation régulière aux programmes de cours est en effet un des socles qui renforcent l’existence sociale des universitaires au sein d’une faculté. 5. Mais Spiegelberg est toujours un égyptologue de bibliothèque, il s’agit désormais de lui donner la carrure d’un homme de terrain. Dès le 16 mai 1895, il dépose une demande de congé pour entreprendre un voyage en Égypte lors du prochain semestre d’hiver. Grâce à cette démarche, ainsi qu’à une demande de crédit, le projet de Spiegelberg est discuté au plus haut niveau (recteur, curateur) et son nom est désormais associé, dans l’esprit des autorités de l’université, à une expédition qui représentait une aventure moins routinière qu’aujourd’hui. Une fois en Égypte, il fait à Michaelis le récit épistolaire de ses découvertes et lui demande d’intercéder pour obtenir une rallonge de crédits. Le professeur d’archéologie classique, enthousiasmé, s’adresse au curateur, puis, remontant la hiérarchie, au Ministère d’Alsace-Lorraine, en louant les mérites du jeune missionnaire  :  «  Je crois que ces résultats d’une période de travail si courte font un grand honneur au zèle et au flair du Dr. Spiegelberg »9. 6. Au retour du voyage, accompli pendant l’hiver 1895/96, l’entourage de Spiegelberg organise la publicité des résultats scientifiques et patrimoniaux de l’opération. Au printemps, le savant ramène en effet d’Égypte des objets authentiques et des photographies, auxquels s’ajoute à l’automne un généreux don de sept caisses d’antiquités que l’archéologue anglais Flinders Petrie a prélevées sur le produit des fouilles qu’il vient de mener, avec son assistant James Quibell, à Nagada, à Ballas (hiver 1894/95) et dans les environs du Ramesseum (hiver 1895/96). Spiegelberg et Petrie avaient lié amitié sur le terrain et se rendaient


mutuellement service : le savant allemand, excellent philologue, éditait et traduisait les textes découverts par l’archéologue britannique, qui lui avait promis en retour «  que lors du partage des résultats des fouilles de Petrie - menées presque chaque année la collection strasbourgeoise devrait elle aussi être prise en considération à l’avenir  »10. Sous la responsabilité de Michaelis, toujours administrateur par intérim de la collection égyptienne, on finance le transport des œuvres de Londres à Strasbourg et on achète le mobilier nécessaire à la bonne conservation du fonds et à son utilisation comme support d’enseignement pour les cours. Pour faire passer l’addition de ces dépenses imprévues auprès du curateur, l’archéologue très respecté insiste  : «  des enrichissements de la collection d’une telle envergure ne se représenteront pas si facilement ! »11  Pour solenniser la générosité du savant anglais et en assurer la plus grande publicité au sein de l’université, Michaelis et Nöldeke proposent, le 29 juin 1897, de lui attribuer le titre de doctor honoris causa. Le 22 juillet, la Faculté accepte la proposition et fait bientôt établir le diplôme, dont l’honneur rejaillit à la fois sur le bénéficiaire et, bien entendu, sur Spiegelberg, puisque ce rituel académique témoigne de l’excellence des relations scientifiques internationales que son voyage a permis d’établir. Les succès du jeune Privatdozent sont enfin couronnés auprès du public plus large de la métropole alsacienne-lorraine, car un article circonstancié, intitulé Die ägyptologische Sammlung der Universität Straßburg, paraît le 20 décembre 1897 dans le quotidien Straßburger Correspondenz. Le fonds égyptien, écrit le journaliste, « a dernièrement connu un enrichissement tellement significatif qu’à présent la collection égyptologique occupe déjà une position prestigieuse parmi les collections de dimension relativement petite  ». La portée médiatique des acquisitions obtenues par Spiegelberg n’est aucunement indifférente à l’administration de l’université, comme en témoigne la coupure de cet article, soigneusement conservée dans le dossier du Kuratorium contenant les «  Actes de la Kaiser-WilhelmsUniversität concernant la collection égyptienne » 12. 7. Expérience du terrain, carrure internationale, rayonnement au sein de la société strasbourgeoise  les conditions semblent désormais réunies pour engager sous des auspices favorables une demande de recréation de la chaire égyptologique au profit du Dr. Spiegelberg  : Nöldeke en fait la proposition

le 29 février 1898. Pendant deux mois, la procédure semble dans un premier temps prendre un tour positif. La demande est acceptée par la Faculté, qui transmet la requête au gouverneur d’AlsaceLorraine, compétent pour la nomination des professeurs extraordinaires. La réponse de principe ne doit pas soulever d’objection, puisque la Faculté institue une commission d’experts en vue de proposer une nomination : aux côtés de Windelband (philosophe) et du doyen Henning (germaniste), on y retrouve… Michaelis et Nöldeke. La commission se réunit, le doyen transmet les résultats au Ministère d’Alsace-Lorraine et aux services du gouverneur, qui accorde le 5 mai une audience sur l’« ägyptologische Professur  ». Mais ensuite, une inertie durable semble s’installer du côté des autorités politiques. La question de la chaire d’égyptologie est encore discutée lors de deux conseils facultaires et des courriers s’échangent entre le doyen et le curateur, mais rien n’y fait, il faudra attendre encore plus d’un an pour que le « Bureau du gouverneur impérial » se décide enfin à pourvoir le poste. Que s’est-il passé  ? Le principe de la réactivation de la recherche égyptologique parmi les disciplines pilotes de l’université de Strasbourg fut-il remis en question ? L’explication la plus probable est à la fois simple et pragmatique  : il semblerait qu’au contraire, le gouvernement de l’Alsace-Lorraine, à l’instigation des scientifiques, s’était engagé dans une opération de prestige culturel centrée sur l’égyptologie et sur la papyrologie. Et cette action d’éclat avait supposé un investissement financier exceptionnellement élevé ! En effet, au moment même où la Faculté demandait la réouverture de la chaire d’égyptologie, le recteur de l’université en personne sollicitait un entretien auprès du gouverneur, pour défendre le projet de dépêcher deux savants en Égypte, afin d’y acquérir une précieuse collection de papyrus 13. Forts de cette introduction, Reitzenstein et Spiegelberg déposent le 21 mars 1898 une demande de crédit pour un montant de 12 000 marks, à laquelle le gouverneur du Reichsland promet oralement d’apporter son soutien 14. Pour éviter de compromettre le projet, c’est dans la plus grande discrétion que le Ministère en étudie alors la faisabilité financière. À la veille de l’assemblée facultaire qui fixera la composition de la commission chargée de proposer un titulaire pour la chaire d’égyptologie, le secrétaire d’Etat von Puttkamer annonce à Reitzenstein l’acceptation de la de29


mande de crédit : « Son Altesse le Prince gouverneur consent à mettre à (votre) disposition les moyens pour la recherche et pour l’achat de papyrus et de monuments écrits égyptiens et grecs pour un montant de 12 000 m(arks)  »15. Ce budget sera réparti à parts égales entre chacun des deux savants. La somme est énorme - à titre de comparaison, le salaire annuel de Dümichen, qui avait atteint le grade le plus élevé (professeur ordinaire), était de 6 000 marks en fin de carrière 16. Bien entendu, Reitzenstein et Spiegelberg se sont engagés à rendre des comptes sur le montant qui leur a été confié, en fixant le délai ultime de leur rapport au 1er mai 1899. On comprend dès lors pourquoi les autorités reportèrent à plus d’un an la décision de pourvoir la chaire d’égyptologie  : le gouverneur attendait tout simplement de voir les brillants résultats promis par les universitaires et, surtout, de lire le bilan scientifique et financier de la mission. 8. Nous avons évoqué dans l’introduction de cet article les bénéfices très remarqués de l’expédition égyptienne menée pendant l’hiver 1898/99. Au retour des savants, il est temps de fonder sur ce succès la conclusion de la stratégie que la Faculté développe depuis plus de cinq ans pour relancer l’enseignement de l’égyptologie. Le 9 mai 1899, Nöldeke - à nouveau lui, ainsi que Henning, qui était doyen lors de la demande de recréation de la chaire, «  souhaitent la tenue d’une assemblée facultaire en faveur du professorat en égyptologie  ». Ce n’est évidemment pas un hasard si dès le lendemain, Reitzenstein et Spiegelberg signent, avec dix jours de retard, le rapport de mission qu’ils avaient promis au gouverneur un an plus tôt  ! Les deux démarches parallèles sont restées intimement liées tout au long de la procédure. Le 16 mai, le doyen Koeppel se fait pressant, car il adresse «  une lettre au curateur en faveur de l’attribution dans les plus brefs délais du professorat en égyptologie ». Cette fois l’affaire ne traîne plus, le gouverneur ayant obtenu la démonstration de la fiabilité du candidat proposé par la Faculté et, accessoirement, fait économiser aux finances publiques un an de salaire de professeur en début de carrière. Le curateur pourra bientôt répondre à Koeppel que, le 3 juin 1899, le gouverneur impérial d’Alsace-Lorraine a nommé Spiegelberg professeur extraordinaire, chargé d’un enseignement en égyptologie 17. Très logiquement, le nouveau titulaire de la chaire est immédiatement désigné pour administrer la collection égyptienne, ce qui met un terme aux inté30

rims exercés successivement par Michaelis et, depuis moins d’un mois, par Dehio (historien de l’art). Mais dans la foulée de la réactivation de la chaire et de la constitution d’une riche collection d’enseignement, Spiegelberg veut marquer le coup en sollicitant la création d’un « Institut d’égyptologie  ». En effet, malgré l’existence d’une ligne budgétaire consacrée à l’entretien et au développement du matériel pédagogique permettant d’enseigner l’Antiquité égyptienne, la Faculté de philosophie ne comportait pas à cette époque d’institut d’égyptologie comparable à l’«  Institut für Altertumswissenschaft  », à l’«  Historisches Institut  » ou au «  Kunstarchäologisches Institut ». Pour rehausser le prestige local de sa discipline, Spiegelberg souhaite régulariser cette situation en demandant dès le mois de juin « que la collection (égyptienne) soit reconnue comme un établissement de l’université au sens du chapitre VIII du statut de cette dernière et qu’à celui-ci soit attribuée la dénomination ‘Institut d’égyptologie’ »18 . L’assemblée de la Faculté de philosophie, consultée le 8 juillet 1899, n’ayant pas soulevé d’objection, la requête est acceptée. Auparavant, la collection - mobilier, livres et moulages ou objets authentiques - était gérée par un professeur désigné par le curateur de l’université  ; désormais, cette collection enrichie se transforme en un établissement jouissant, au sein de l’université, d’une certaine autonomie budgétaire, et dont un directeur doit être nommé par le gouverneur d’AlsaceLorraine 19. La nomination de Spiegelberg dans cette fonction, le 27 juillet 1899, consacre ainsi la naissance officielle de l’Institut d’égyptologie de l’Université de Strasbourg 20. Les objets acquis lors des expéditions égyptiennes des hivers 1895/96 et 1898/99 sont conservés dans deux établissements différents  : le nouvel Institut d’égyptologie, situé au premier étage du Kollegiengebäude, héberge les objets archéologiques et quelques papyrus et ostraca égyptiens, tandis que les papyrus achetés lors du voyage conjoint de Reitzenstein et Spiegelberg sont logés à la KULB. À leur retour de mission, les deux savants avaient souhaité faire visiter ces trésors papyrologiques au gouverneur, qui avait fourni les moyens financiers de l’opération grâce à son « Dispositionsfonds » personnel (fonds publics dont l’utilisation était laissée à la libre appréciation du gouverneur)  : «  Les soussignés s’estimeraient heureux s’il leur était accordé, dès que les papyrus auront été déroulés et remontés,


Décor façonné en forme de cheval d’un objet en terre cuite, Égypte. Provenance et circonstances d’acquisition inconnues (coll. UdS)

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de pouvoir faire voir la collection à votre Altesse » 21. Commence alors, sous l’égide de la KULB, un formidable travail de fourmi pour conditionner et mettre sous verre les innombrables fragments de papyrus achetés grâce au crédit de 12  000 marks. D’après les factures conservées dans les archives de la bibliothèque 22, celle-ci va recevoir à partir du 31 juillet 1899, pendant plus de sept mois d’affilée, la livraison de centaines de plaques de verre. La mise en place des papyrus, insérés chacun entre deux de ces plaques, fournit un emploi inhabituel au relieur C. B. Simon, à qui seront payées de nombreuses heures de maind’œuvre jusqu’au mois de mars 1900. Lorsque les travaux sont suffisamment avancés, on prend contact avec le bureau du gouverneur et, le 21 décembre 1899, Reitzenstein envoie un billet au directeur de la bibliothèque, Karl August Barack : « Je viens de recevoir une réponse du Prince. Il veut préciser un jour après Noël »23. La visite officielle, à laquelle seront en outre conviés tous les membres de la Faculté de philosophie 24, aura finalement lieu le 14 janvier 1900. Cependant Reitzenstein, en mauvaise santé depuis qu’il est revenu d’Égypte frappé d’une « sévère maladie » 25, signale la veille à Barack qu’il est indisposé et craint de ne pouvoir se déplacer : le cas échéant, « le Professeur Spiegelberg devrait avoir l’obligeance de se charger de mon domaine » 26. L’ensemble du fonds papyrologique, égyptien et grec, fut donc peut-être présenté par l’égyptologue seul, lors de la consécration en présence du gouverneur d’Alsace-Lorraine et des collègues admiratifs de la Faculté.

la première monographie consacrée à la collection de l’Institut d’égyptologie : «  dédiée dans un esprit d’amitié à Richard Reitzenstein, en souvenir de la randonnée égyptienne commune il y a dix ans  ». Pour retracer l’histoire de cette «  randonnée  » fondatrice de la collection papyrologique de la BNU, on en était jusqu’ici réduit à gloser au départ sur des travaux publiés par Spiegelberg 27 ou à renvoyer à quelques mots d’introduction d’une étude que Reitzenstein fit paraître en 1901 28. Les documents que le Kuratorium de l’université impériale conserva dans les archives liées à la formation et à l’administration des collections égyptiennes jettent désormais un éclairage complémentaire sur cette aventure, en révélant, depuis les coulisses, la façon dont les deux savants concevaient et présentaient leur propre entreprise. Aujourd’hui, les chercheurs consacrent une partie de leur temps à solliciter des crédits auprès des bailleurs de fonds. Les dossiers que nous constituons à cette fin sont appelés à former des gisements documentaires, qui fourniront des sources précieuses pour l’histoire des sciences  : les projets accompagnant nos demandes manifestent une rhétorique, une stratégie, des méthodes et des objectifs  ; quant aux orientations prises sur le terrain de la réalité et aux efforts de valorisation des résultats scientifiques, ils apparaissent dans les rapports rédigés au terme de nos programmes. Dans un contexte certes moins institutionnalisé qu’aujourd’hui, Reitzenstein et Spiegelberg pratiquaient déjà les règles du genre pour obtenir le soutien financier du gouvernement d’Alsace-Lorraine.

Deux randonnées égyptologiques et papyrologiques en Égypte

Le cheminement d’un projet de collection

Aux savants et aux amis qui l’ont aidé à poser les premiers jalons de sa carrière, Spiegelberg exprime sa reconnaissance et son admiration en leur dédiant différents travaux au fil des années : on relève notamment, parmi les dédicataires, le maître Dümichen en 1892  ; en 1896, les parents de Spiegelberg ; en 1902, les artisans de sa titularisation, Adolf Michaelis et Theodor Nöldeke ; la même année, le sémitisant Julius Euting, nouveau directeur de la KULB  ; en 1904, le généreux Flinders Petrie, qui l’avait accompagné dans ses premiers pas sur le terrain  ; en 1925, Adolf Erman, rapporteur de sa thèse d’habilitation… En 1909, Spiegelberg dédie en ces termes

Le projet de créer une collection de papyrus égyptiens n’est pas né ex nihilo à l’occasion du voyage de l’hiver 1898/99. L’idée s’était fait jour progressivement, en contrepoint des opérations de lancement de la carrière de Spiegelberg, à mesure que le jeune savant découvrait le terrain égyptien. Lors des préparatifs du premier voyage, l’acquisition d’objets authentiques n’est pas envisagée. En sa qualité d’administrateur par intérim de la collection égyptienne, Adolf Michaelis demande le 11 juillet 1895 un crédit exceptionnel de 800 à 1 000 marks pour permettre au Privatdozent Spiegelberg - en train d’organiser sa première expédition en Égypte - d’acheter « des pho-

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tographies et des ressources d’enseignement pour le dispositif égyptologique » (doc. 1) 29. L’argument essentiel de la requête est économique  : le voyage permettra d’acquérir sur place des photographies de monuments égyptiens à un tarif beaucoup plus intéressant que si les commandes devaient se faire depuis Strasbourg. Le projet de constituer un fonds d’images archéologiques est sans doute inspiré par Michaelis lui-même, qui a créé une riche collection de photographies sur le monde classique dans le cadre du Kunstarchäologisches Institut. Pour Spiegelberg, l’objectif est essentiellement pédagogique. Il s’agira, d’une part, «  de créer un dispositif utilisable pour des cours et des exercices d’histoire de l’art  » (doc. 2). Les lacunes de la documentation accessible pour illustrer ses leçons doivent être comblées car, aux yeux du savant, les publications archéologiques de son temps accordent une place trop réduite aux monuments de l’art profane. En outre, il lui tient à cœur d’accueillir dans sa photothèque, et donc dans ses enseignements à venir, des témoignages artistiques de toutes les époques de l’Antiquité égyptienne, «  depuis les temps les plus anciens jusqu’à l’art copte inclus  ». D’autre part, la collection de photographies et de ressources pédagogiques devra offrir un «  fondement fiable pour des études épigraphiques ». Au-delà de ce programme d’acquisition documentaire très sage et raisonnable, la découverte, quelques mois plus tard, des conditions réelles de l’archéologie égyptienne en cette fin du XIXe siècle semble avoir agi sur Spiegelberg comme un détonateur. Avec les crédits qui lui ont été promis, il peut faire bien plus qu’acheter des images  : le voilà désormais irrésistiblement attiré vers les originaux. Dès son arrivée à Louqsor, le jeune homme de 25 ans, sans expérience antérieure de l’archéologie, se démène en courant littéralement dans toutes les directions à la découverte des vestiges de la rive gauche de Thèbes. Voici comment Michaelis résume les résultats des six premières semaines de l’exploration (doc. 4), dont il vient de prendre connaissance grâce à un courrier envoyé depuis l’Égypte : 1) Copie et estampages de plus de 1 000 inscriptions rupestres (graffitis) dont une partie a une importance considérable du point de vue de l’histoire ou de l’histoire de l’art. 2) Découverte des restes de l’implantation de l’ancienne nécropole de Thèbes.

3) Découverte d’un « atelier de choachytes », dont le Dr. Spiegelberg veut offrir le contenu à notre collection. 4) Découverte d’une tombe d’ibis, qui a été installée à l’époque ptolémaïque dans une tombe de la XVIIIe dynastie. 5) Découverte près du fameux Ramesseum du temple d’Amenothes I et de sa mère Ahmes-Nefret-Re, que l’on cherchait en vain depuis longtemps. Cette très importante découverte, qu’il faudra poursuivre davantage, a dû être abandonnée pour l’instant par le Dr. Spiegelberg, faute de temps, de moyens et d’un conseiller en architecture qualifié. Il espère pouvoir gratifier notre collection de quelques-unes des très belles statues du temple. 6) Participation à la découverte du temple de Ramsès, dirigée par Flinders Petrie, dont les bénéfices ont été en grande partie attribués au Dr. Spiegelberg pour étude.  Voilà que se transforment les ambitions du programme d’acquisition envisagé au départ  ! En menant à titre personnel des fouilles improvisées, le savant découvre des artefacts dont il fera don à la collection égyptienne de l’université. En outre, les possibilités offertes par le marché des antiquités le mènent bien au-delà de ses attentes  : avec le budget à sa disposition, il se procure des pièces authentiques (doc.  3). Des photographies sont certes achetées comme prévu - pour un coût de 200 marks - mais un montant de 500 marks est par ailleurs employé à acquérir «  une série de beaux bronzes, reliefs en pierre et céramiques ». Les objectifs poursuivis grâce à l’enrichissement de la collection s’élargissent également  : « Avec une somme dont le montant évalué n’est pas trop élevé, (Spiegelberg) se fait fort de former une collection qui non seulement satisferait aux objectifs d’enseignement à venir, mais également - en conjonction avec les moulages et les photographies déjà disponibles - pourrait rayonner dans des cercles plus larges  » (doc. 3). À la finalité proprement universitaire commence à se superposer, en filigrane, une volonté de diffuser la richesse d’un patrimoine scientifique au-delà des cénacles spécialisés, voire d’inscrire la recherche égyptologique dans le cadre d’une politique de prestige culturel. La composition d’une équipe Le crédit de 12  000 marks demandé en mars 1898 en vue d’acheter des papyrus fait exploser l’échelle des 33


moyens sollicités. Lorsque des scientifiques souhaitent faire financer un programme de recherche, ils doivent soigner la présentation de leur équipe pour convaincre que le projet réunit toutes les conditions nécessaires pour aboutir grâce à leur expérience et aux compétences réunies. Dans le tandem strasbourgeois, « le Dr. Spiegelberg s’est rendu lui-même, voici deux ans, pendant une assez longue période en Égypte et est préparé à une telle entreprise grâce à sa connaissance du pays et de la population et grâce à ses acquisitions pour la collection égyptienne » (doc. 5). Quant à Reitzenstein, ses compétences de philologue classique assureront « la possibilité d’acquérir aussi les papyrus grecs selon un choix également opportun  ». À cela s’ajoute, vraisemblablement, le fait que son statut de «  professeur ordinaire  » garantit à l’expédition un label académique, dont ne peut se prévaloir son jeune collègue Privatdozent - du reste, le ministère signifiera spécifiquement son acceptation au professeur, à charge de transmettre l’heureuse nouvelle au co-équipier non titulaire. Quelle fut la part respective des deux hommes dans la conception du projet ? Si la demande de crédit est signée conjointement par Reitzenstein et Spiegelberg (doc. 5), le manuscrit est écrit de la plume du premier - façon protocolaire de fiabiliser la requête grâce à l’autorité du professeur  ? La configuration inverse s’observe au retour de la mission, en mai 1899, car on reconnaît, dans le rapport (doc. 7), l’écriture de Spiegelberg. Il s’agit désormais, peut-être, de mettre en évidence le candidat à une charge de professeur extraordinaire, à moins, plus prosaïquement, que la sérieuse maladie dont souffre Reitzenstein ne l’ait contraint à céder la plume. Les deux auteurs doivent avoir construit l’argumentation en commun, en fonction de leurs compétences respectives. Mais c’est évidemment la précédente expédition de Spiegelberg, et sa découverte des cours favorables du marché des antiquités, qui inspirèrent l’ambition de créer une prestigieuse collection de papyrus. D’après les publications dont Reitzenstein pouvait s’autoriser au moment de la rédaction du projet, ses thématiques de recherche n’étaient pas spécifiquement orientées vers la papyrologie. Cependant, il accepta volontiers de s’associer à l’entreprise de son cadet, « dans l’espoir de rendre un service à la science allemande  ». C’est en effet à Spiegelberg, précise-t-il en 1901, que revient le mérite d’avoir conçu le projet de fonder une collection de papyrus à Strasbourg, afin 34

de trouver un « remplacement pour les trésors qui furent détruits par des boulets allemands en l’année 1870, à la suite d’un malheureux hasard » 30. L’objectif politique et patrimonial d’une « bibliothèque de papyrus » En appoint à l’intérêt proprement scientifique d’un projet, il est de bonne méthode, pour convaincre audelà du cercle des spécialistes, de le placer sous les auspices de valeurs consensuelles qui transcendent les objectifs immédiats poursuivis par la recherche savante. En l’occurrence, Reitzenstein et Spiegelberg n’hésitent pas à inscrire leur action dans l’esprit et dans la continuité de l’âge d’or des Temps modernes, celui du renouveau de la philologie occidentale autour de la cause commune de l’exhumation et de l’édition de manuscrits grecs  : «  Cela nous remémore l’époque des Humanistes, où les trésors de bibliothèques helléniques firent revivre les études de l’Occident et où princes et villes, dans un esprit de compétition, prenaient part à l’acquisition de ces trésors  » (doc. 5). Le vocabulaire employé, «  princes et villes  », n’est pas innocent. On rappellera en effet que le gouverneur de l’Alsace-Lorraine, membre d’une vieille famille princière, est lui-même prince de Hohenlohe-Langenburg. Quant aux deniers publics dont souhaitent disposer les demandeurs, ils sont prélevés sur les impôts des contribuables de la Terre d’empire et destinés à stimuler le rayonnement de sa capitale, Strasbourg, face à d’autres grandes cités culturelles allemandes - Berlin, Leipzig et Munich. En évoquant l’émulation des «  princes  » et des « cités » de la Renaissance, qui rehaussaient leur prestige culturel en enrichissant les réserves précieuses des bibliothèques, les deux signataires gratifient implicitement d’une comparaison élogieuse les destinataires de la requête. Mais le compliment est simultanément une élégante provocation, puisque pour le mériter, les autorités du Reichsland sont invitées à se montrer dignes de l’évergétisme culturel de leurs augustes prédécesseurs. Une référence historique en appelant naturellement une autre, l’argumentation du projet plonge ensuite ses racines dans un traumatisme patrimonial profond chez les Alsaciens - et dans un sentiment de culpabilité proportionnel chez les Allemands, celui de la perte des précieux manuscrits conservés


Tiroirs de la collection de l’Institut d’égyptologie de l’Université de Strasbourg, au laboratoire de la MISHA (coll. UdS)

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jadis dans les bibliothèques de l’église des Dominicains, incendiée par les obus des assaillants lors du siège de Strasbourg en 1870 31 : «  Dans le Reichsland et à Strasbourg  », insistent les deux universitaires, «  nous avons une raison toute particulière de nous rappeler cette époque, parce qu’une riche bibliothèque humaniste a existé ici et n’a disparu que tout récemment. Un remplacement de celle-ci, d’une valeur comparable, s’acquerrait, selon notre conviction, encore sans un sacrifice trop important et de cette façon donnerait à notre bibliothèque splendidement développée  - qui du point de vue des imprimés ne le cède qu’à Berlin, Leipzig et Munich - ce qui lui manque encore toujours et qui si souvent est amèrement regretté, y compris par ses directeurs  ». Pour offrir à Strasbourg un «  Ersatz  » des originaux disparus, si l’on suit l’argumentation déployée, il suffirait de s’approvisionner auprès des gisements de manuscrits inédits auxquels la papyrologie, jeune discipline, donne désormais accès. L’objectif scientifique d’une « bibliothèque de papyrus » À leur interlocuteur non spécialiste, les auteurs du projet commencent par dresser un tableau synthétique des progrès spectaculaires auxquels concourt la papyrologie dans le développement des sciences de l’Antiquité - un exposé fondé sur des publications récentes, qui pourrait introduire un manuel rédigé à la fin du XIXe siècle : «  Les magnifiques découvertes de papyrus qui ont été faites en Égypte dans les dix dernières années ont apporté un enrichissement insoupçonné à toute une série de sciences. Sans parler de l’archéologie égyptienne, qui leur doit un énorme essor dans tous ses domaines, la philologie classique a accueilli une série d’œuvres écrites inconnues d’une grande importance, des discours du temps de l’apogée d’Athènes, des descriptions de sa constitution et de son histoire, des tableaux de genre inspirés de la vie quotidien36

ne de l’époque alexandrine et même, récemment, les chants puissants d’un rival de Pindare à l’époque des guerres médiques ; l’historien a conservé l’administration générale de l’Égypte grecque et romaine à travers la réglementation des impôts du deuxième Ptolémée, le théologien, d’inestimables restes d’anciens Évangiles et d’écrits du premier christianisme, le juriste, des matériaux presque incommensurables pour des études de droit comparé, au traitement desquels des hommes comme Mommsen, Mitteis et d’autres travaillent activement. Même le médecin a pu bénéficier des plus précieux éclaircissements sur l’histoire et le développement de sa science ». Plus spécifiquement, Reitzenstein et Spiegelberg en viennent à exposer les caractéristiques et les objectifs auxquels, à leurs yeux, devrait répondre la création d’une collection papyrologique au sein de la KULB : « Une bibliothèque de papyrus a, de par sa nature, un double but. Elle devrait, si possible, comprendre d’une part des œuvres littéraires, dont chacune suffirait déjà à classer, aussi de ce point de vue, la bibliothèque qui la possède parmi les premières et les plus importantes d’Allemagne ». Dans la continuité de la tradition humaniste attachée à l’étude des « codices » littéraires, la place d’honneur, sur l’échelle du prestige culturel, est donc réservée aux œuvres des grands auteurs classiques 32. Mais, les signataires du projet en sont conscients, ils ne peuvent promettre qu’ils auront à coup sûr l’occasion d’acquérir une pièce maîtresse d’une telle valeur dans le courant du prochain hiver. Néanmoins, une péripétie - dont les archives du Kuratorium nous livrent le «  scoop  » à plus d’un siècle de distance - leur donne quelque espoir  : «  Le Dr. Reinhardt (leur contact au Caire) aurait pu acquérir pour nous l’inestimable papyrus de Bacchylide pour 6 000 marks ». La découverte de ce texte dévoilant un pan entier d’une œuvre perdue, finalement acheté pour le compte du British Museum et édité un an avant la rédaction du projet, avait immédiatement bénéficié d’un retentissement exceptionnel


bien au-delà des milieux de la papyrologie. Mais qu’à cela ne tienne, l’occasion manquée est révélatrice de la nécessité urgente qu’il y aurait de confier aux deux Strasbourgeois des fonds suffisamment importants pour pouvoir réagir efficacement aux offres du marché : «  Il s’agit pour de tels cas, où il est indispensable de sauter rapidement sur l’occasion, de disposer d’un crédit pour une assez grosse somme ». Le second objectif que devrait poursuivre la future collection strasbourgeoise serait de constituer un corpus documentaire polymorphe  : «  D’autre part, une telle bibliothèque de papyrus devrait aussi comprendre la multitude bigarrée de plus petites pièces écrites, documents privés et publics, comptes rendus, courriers, notes ou exercices scolaires, qui nous présentent la situation sociale, économique, culturelle et religieuse du plus lointain passé au travers d’une vision vivante et immédiate que l’on ne soupçonnerait pas et qui grâce à cela raniment la science  ». En illustration de cette catégorie de documents, les collections déjà fameuses de Vienne et de Berlin sont alors citées en exemple pour la valeur qu’elles ont fondée sur des pièces manifestement présentées comme secondaires  : «  La collection de son Altesse impériale et royale l’archiduc Rainer, comme celle du musée de Berlin, ont eu un énorme impact et sont d’une grande importance, sans posséder une seule de ces pièces de premier rang  ». L’ombre d’un défi point-elle derrière cet éloge à double tranchant - nous sommes avant l’expédition, Strasbourg peut encore espérer se distinguer face aux capitales de la papyrologie germanique grâce à une acquisition sensationnelle  ? Les candidats au voyage concluent ensuite leur programme prévisionnel par une réflexion véritablement prophétique pour le développement ultérieur du fonds strasbourgeois  : «  Sans compter que, dans cette diversité de petites pièces se trouvent toujours aussi des fragments plus courts d’œuvres littéraires, qui ont déjà permis assez souvent des conclusions d’une grande portée sur des genres littéraires perdus ». Le lecteur d’aujourd’hui ne peut que sourire en songeant à L’Empédocle de Strasbourg, dont les fragments à première vue modestes, achetés en 1904 par l’intermédiaire du Deutsches Papyruskartell, ne furent identifiés qu’en 1994 comme le seul témoin en tradition directe d’une œuvre présocratique majeure 33.

Les conditions d’acquisition sur le terrain : le produit des fouilles Les archives de la Kaiser-Wilhelms-Universität jettent quelques lueurs sur la façon dont Wilhelm Spiegelberg appréhendait le travail de terrain et sur les circonstances dans lesquelles il s’y approvisionnait au profit des fonds égyptiens de Strasbourg. Nous l’avons déjà vu, à l’occasion de son premier voyage, mener des fouilles personnelles improvisées (doc. 3 et 4). Logeant dans une maison du hameau de Dra Abou el-Naga, dont l’habitat recouvre la nécropole thébaine sur les premières pentes de la montagne Libyque, il rayonne en réalité au départ de ce camp de base à la recherche d’inscriptions rupestres. Comme cela arrive à tout archéologue sillonnant la surface d’un site funéraire en Égypte, sa prospection pédestre le mène vraisemblablement à observer, traînant à même le sol, des fragments d’objets provenant du mobilier funéraire de tombes pillées. C’est peut-être dans de telles circonstances qu’à deux pas de Dra Abou el-Naga, sur le chemin menant à la vallée des Rois, il pousse plus loin son examen en vidant un puits aménagé dans un ouadi : l’Inventaire de l’Institut d’égyptologie comporte une liste de 41 artefacts sous le titre «  Objets issus d’un puits (magasin d’un embaumeur  ?) dans le désert thébain (Wadi ’En) ouvert par le Dr. Spiegelberg en décembre 1895  ». Encore plus près du village, il entre, quelques décennies après Champollion et Lepsius, dans la tombe de Héry (Tombe Thébaine 12) pour y copier des graffitis. Mais l’Inventaire de l’Institut confirme une fois encore que l’égyptologue ne se contente pas de faire de l’épigraphie, puisque 14 numéros y répertorient les « Trouvailles de la tombe de Hray ouverte en janvier 1896  ». En bonne méthode, Spiegelberg s’en remet aussi aux compétences d’un paysan du village, pour déceler les vestiges archéologiques affleurant un peu partout sur le sol - cet «  excellent Idris Awad, probablement le meilleur connaisseur de la nécropole thébaine parmi ses habitants actuels  » 34. Les deux hommes prospectent les terres en contrebas de la montagne, parce que Spiegelberg soupçonne que s’y cachent les ruines du temple funéraire d’Amenhotep Ier, dont l’emplacement est encore inconnu. Et en effet, à la limite des terres cultivées, son guide repère bientôt une première pierre. Les plus gros blocs, ceux qui nécessitent pour être retournés l’usage des outils prêtés 37


par Flinders Petrie - qui fouille au même moment le Ramesseum - Spiegelberg les laisse bien entendu sur place. Mais une dizaine d’autres fragments de reliefs et de statues, de petites dimensions, sont ramenés à Strasbourg. Ces pièces seront publiées beaucoup plus tard par Philippe Derchain, directeur de l’Institut de 1964 à 1968, qui évoque non sans une pointe de dédain la découverte du savant allemand : «  Les misérables ruines du temple d’Aménophis Ier et d’Ahmes Nefertari que l’on peut encore voir à proximité du point d’eau où se ravitaillent les femmes de Dra Abou el-Naga n’ont certes pas de quoi attirer le visiteur » 35. Après cette expérience scientifique en partie improvisée, qui lui a fait prendre conscience du potentiel offert par le périmètre prospecté, Spiegelberg planifie pour l’hiver 1898/99 une campagne plus systématique avec la collaboration d’un collègue anglais, Percy Newberry, dont il a fait la connaissance lors de son premier séjour thébain. Cette fois, les fouilles sont menées pour le compte d’un mécène, le marquis de Northampton. Grâce à ce financement privé, des travaux intensifs, avec un nombre important d’ouvriers, sont dirigés du 7 novembre au 27 janvier dans plusieurs secteurs de Dra Abou el-Naga. À nouveau, les recherches se déploient au départ du village, où la maison d’Idris Awad sert régulièrement de point de repère topographique dans le Journal des découvertes de Spiegelberg. Ce manuscrit rédigé au jour le jour par l’égyptologue strasbourgeois, aujourd’hui conservé au Griffith Institute (Oxford), laisse entrevoir l’empirisme qui prévaut dans la mise en place progressive des méthodes de fouilles. Génial déchiffreur de toutes les écritures de l’égyptien ancien, Spiegelberg l’autodidacte est encore en plein apprentissage en ce qui concerne l’archéologie de terrain. D’une façon touchante, il écrit à la suite d’une discussion avec un architecte britannique expérimenté, de trente ans son aîné  : «  15 novembre (…) Visite de M. Somers Clarke, qui nous a donné de bons une série d’excellents tuyaux. Il faut surtout que les matériaux de construction soient aussi notés sur le plan  ». Et sans doute, les conseils portent aussi sur les techniques d’enregistrement des trouvailles, car c’est précisément à partir de cette date que l’organisation du Journal des découvertes est mise en place… Un autre jour - le 3 décembre - c’est Howard Carter, futur découvreur de la tombe de Toutankhamon, qui vient donner son interprétation sur un phénomène 38

stratigraphique un peu complexe. D’une façon générale, Spiegelberg est soucieux de tenir compte de l’ensemble du mobilier mis au jour et se montre notamment sensible à la description des vases en terre cuite, dont la valeur de « fossiles directeurs  » - permettant de dater les contextes fouillés - deviendra fondamentale dans l’archéologie moderne. Au terme de la campagne, le marquis de Northampton, financeur privé de l’opération, autorise Spiegelberg à offrir une partie du produit des fouilles à la collection de l’université de Strasbourg : les « Objets issus des fouilles de Drah-Abu’l Negga et Gurnah, hiver 1898/99  » occupent en effet plusieurs pages de l’Inventaire de l’Institut. Pour permettre cette importante donation, le Kuratorium devra seulement prendre en charge les dépenses d’emballage et de transport, pour un montant prévisionnel de 1 000 marks (doc. 6). Parallèlement à la fouille de la nécropole thébaine, Spiegelberg ne perd pas de vue la mission de chasse aux papyrus dont il a été chargé avec son collègue Reitzenstein. Les deux hommes sont censés employer à des achats sur le marché la somme qui leur est confiée, mais leur rapport révèlera qu’ils ont failli entreprendre des fouilles improvisées pour le compte du gouvernement du Reichsland. «  À deux reprises  », écrivent-ils au gouverneur d’Alsace-Lorraine, «  des fouilles mineures ont été envisagées mais ont été abandonnées pour des raisons déterminées. À une occasion, les indications prometteuses de savants qui croyaient avoir découvert un pendant de la bibliothèque d’Herculanum se sont révélées fausses in situ ». On imagine l’excitation des deux savants, qui ont cru un temps pouvoir mettre la main sur une découverte exceptionnelle - un pendant nilotique des volumes de textes littéraires conservés sous les cendres du Vésuve, dont l’exhumation au milieu du XVIIIe siècle avait consacré la naissance de l’intérêt scientifique pour les papyrus grecs 36. Ils se rendent sur place, grattent le sol qu’on suppose cendreux, et puis  : rien. Un coup du sort leur fait manquer une seconde occasion : « Un lieu de découverte indubitablement majeur, que pistait un Arabe œuvrant déjà depuis longtemps à nos projets, est malheureusement resté inexploitable pour nous à cause de la mort soudaine de ce dernier. Par conséquent seule demeura la possibilité de l’acquisition sur le marché » (doc. 7).


Le chercheur de papyrus a quelque affinité avec un pêcheur qui ne jetterait ses filets qu’avec discrétion pour ne pas attirer l’attention sur les eaux les plus poissonneuses Les conditions d’acquisition sur le terrain : le marché des antiquités Comme ces récits le laissent entrevoir, à la fin du XIXe siècle, les égyptologues travaillent dans des conditions éloignées des méthodes de prospection actuelles et leurs relations au patrimoine archéologique égyptien ne sont pas encore encadrées par les normes déontologiques et réglementaires qui s’imposeront progressivement par la suite. Il serait cependant anachronique de juger avec les valeurs d’aujourd’hui les pratiques d’un autre temps, où les exportations d’antiquités étaient officiellement taxées par les autorités et où les protagonistes trouvaient leur compte en toute légalité. Le chercheur de papyrus, à cette époque, a quelque affinité avec un pêcheur qui ne jetterait ses filets qu’avec discrétion pour ne pas attirer l’attention sur les eaux les plus poissonneuses. Le marché est régi par les lois de l’offre et de la demande, il faut à la fois disposer de fonds élevés pour pouvoir l’emporter sur les concurrents et éviter de faire monter les prix par une imprudente ostentation de ses moyens. En 1898, Reitzenstein et Spiegelberg suivent scrupuleusement ces principes, lorsqu’ils mettent en route la procédure de demande de crédits : « Comme la première condition du succès est qu’une telle mission d’achat demeure totalement secrète, le mieux, d’un point de vue pratique, serait peut-être de faire verser cette somme par un truchement quelconque à une maison bancaire assez importante comme par exemple le «  Crédit lyonnais  » au Caire et ce à raison de la moitié (de la somme) pour chacun des deux soussignés » (doc. 5). Pour souligner la nécessaire confidentialité de la démarche, Reitzenstein appose lui-même la mention «  Geheim  » (secret) à côté de l’adresse de sa requête épistolaire. La demande de discrétion  est prise au sérieux. En marge du paragraphe en question, un responsable de l’administration ajoute une accolade pour en signaler l’importance, et le bureau du gouverneur ordonne au Ministère d’Alsace-Lorraine

d’étudier la demande des requérants dans le plus grand secret : «  Monsieur le gouverneur enjoint de traiter l’affaire de façon tout à fait confidentielle » 37. Le Staatssekretär von Puttkamer s’exécute, car sur le formulaire d’accompagnement du dossier transmis au département des finances sont ajoutés deux mots au crayon rouge  : «  Secret  » (souligné une fois) et « Urgent » (souligné deux fois) 38. Ces précautions de conspirateurs sont dictées par l’atmosphère de vive compétition internationale régnant sur le marché des antiquités contemporain. «  Car les meilleurs connaisseurs anglais et allemands de la situation  », s’alarment Reitzenstein et Spiegelberg, « sont persuadés que l’étonnante foison de monuments sur le sol égyptien ne peut plus persister que pendant peu d’années, car les chercheurs anglais et malheureusement désormais aussi les entrepreneurs américains s’approprient toujours plus les trésors de papyrus disponibles et le commerce  » (doc. 5). Comme on le voit, les savants allemands situent leurs véritables concurrents internationaux dans le monde anglo-saxon - représentant à leurs yeux un modèle d’efficacité dont les succès récents devraient inciter l’université de Strasbourg à se lancer d’urgence dans la compétition. Les dossiers papyrologiques retenus dans le projet pour illustrer « les magnifiques découvertes de papyrus qui ont été faites en Égypte dans les dix dernières années » (doc. 5), que nous avons énumérés plus haut, sont révélateurs de la supériorité concédée aux institutions britanniques. En 1888, le British Museum avait en effet envoyé l’égyptologue et orientaliste Wallis Budge en Égypte, afin d’enrichir ses collections en se fournissant sur le marché local des antiquités. Le musée londonien était ainsi entré en possession d’une exceptionnelle moisson de textes littéraires disparus, que le philologue Frederic Kenyon avait commencé à déchiffrer et à éditer en 1890 39. Le lot livra les plaidoiries et manifestes politiques de grands orateurs athéniens, Isocrate, Démosthène, Hypéride - ce sont les «  discours du temps de l’apogée d’Athènes  » 39


évoqués par Reitzenstein et Spiegelberg. De même, on identifie aisément sous leur plume « les descriptions de sa constitution et de son histoire  » comme l’Athènaiôn politeia, dont la publication par Kenyon en 1891 révolutionna la connaissance des institutions athéniennes. La même année, le chercheur anglais enchaîna sur l’édition des Mimes d’Hérondas, que les deux Strasbourgeois définissent comme «  des tableaux de genre inspirés de la vie quotidienne de l’époque alexandrine ». En 1893/94 et en 1894/95, Flinders Petrie et Bernard Grenfell acquirent, pour le compte de la Bodleian Library (Oxford), le papyrus des Revenue Laws, publié par Grenfell en 1896  ; pour reprendre les termes de la requête au gouverneur, ce document fiscal permet à l’historien d’étudier « l’administration générale de l’Égypte grecque et romaine à travers la réglementation des impôts du deuxième Ptolémée  ». Quant au célèbre papyrus de Bacchylide contenant « les chants puissants d’un rival de Pindare à l’époque des guerres médiques  »  - papyrus qui aurait pu être acheté par Strasbourg  - il aboutit en 1896 dans les collections du British Museum, pour être publié l’année suivante à nouveau par Kenyon. Au travers des références implicites auxquelles il renvoie, le plaidoyer de Reitzenstein et Spiegelberg sur les apports de la papyrologie aux sciences de l’Antiquité est donc en soi un témoignage historique sur l’extraordinaire retentissement dont avaient bénéficié les acquisitions et les publications d’une poignée de savants anglais - en particulier pour le compte du British Museum - dans la dernière décennie du XIXe siècle. Dans ce contexte de vive émulation et sous la pression d’un marché en voie de saturation, la mission strasbourgeoise doit trouver un angle d’attaque pour s’introduire rapidement sur les plaques tournantes du commerce. Elle peut compter à cette fin sur un atout providentiel : un ancien étudiant de l’université occupe en effet la fonction de premier drogman auprès du Consulat allemand au Caire, poste qui lui a permis d’acquérir une expérience inégalée du marché des antiquités : « Strasbourg serait justement déjà en mesure de pouvoir entrer dans la compétition avec un certain espoir de succès. Un élève du professeur Nöldeke et docteur de notre université, Reinhardt, est employé comme premier drogman auprès du Consulat au Caire et est devenu, au travers de (son expérience) de collection et de recherche longue de quinze ans, le meilleur connaisseur de cette situation 40

et de ce commerce. Il nous a assuré avec beaucoup d’ardeur son soutien énergique pour une collection de papyrus strasbourgeoise » (doc.5). Et c’est en effet grâce à cette aide consulaire que, selon le rapport de mission de Reitzenstein et Spiegelberg, ceux-ci «  ont tenu sous une surveillance constante le commerce des antiquités égyptien sur ses deux marchés principaux du Caire et de Louqsor de la fin octobre à la mi-mars et, en outre, ont ratissé lors d’excursions longues et courtes les lieux de découvertes dans les environs du Caire, le Fayoum, Achmîm, Esna, Kena, Roda et Achmounein » (doc.7). Par l’entremise du vice-consul C. Reinhardt, les deux savants se sont ainsi initiés aux arcanes du marché des antiquités, dont les lieux de vente se répartissent en deux niveaux hiérarchiques  : les sites archéologiques proprement dits, connus pour leurs gisements de papyrus et d’ostraca, et les plaques tournantes principales du commerce - Le Caire et Louqsor - où les trouvailles sont ensuite acheminées en direction des acheteurs potentiels. Forts de cette expérience, les Strasbourgeois ont désormais établi leurs propres contacts avec les vendeurs, dont ils comptent bien tirer parti lors de leurs prochaines expéditions : « Les relations nouées cet hiver avec des marchands arabes et grecs, et la perspective presque certaine que l’un des soussignés voyage de nouveau en Égypte de temps en temps laissent espérer que se présente encore souvent une occasion d’achats opportuns et en particulier que la partie littéraire de la collection soit encore accrue  » (doc. 7). Les retombées scientifiques et patrimoniales  Il est temps de faire le point, avec les acteurs de ces aventures, sur les fruits qu’ils retirèrent des expéditions menées lors des hivers 1895/96 et 1898/99. Nous ne reviendrons que brièvement sur les libéralités dont Flinders Petrie et le marquis de Northampton firent bénéficier l’Institut d’égyptologie de l’université de Strasbourg. Leurs dons très importants ont constitué le noyau dur sur lequel se sont greffées les acquisitions ultérieures. Dans les années suivantes, en effet, l’Inventaire de l’Institut répertoriera encore les noms de nombreux donateurs  : des collègues et des savants connus ou des mécènes occasionnels de l’entourage de Spiegelberg - voire encore des associations comme le Club vosgien et la Deutsche Orient-


Les ravages inégalitaires du temps : queue d’aronde (expédition de 1895/96, marché des antiquités) et statue de pharaon en bois (expédition de 1898/99, fouille Northampton, Newberry, Spiegelberg) (coll. UdS)

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Gesellschaft ou des musées allemands et étrangers (Berlin, Bonn, Liverpool et Bruxelles). Pour Spiegelberg, les deux voyages sont l’occasion de s’immerger dans le milieu cosmopolite de l’égyptologie de terrain en Égypte. Au moment de lancer sa carrière et de fonder sa crédibilité locale sur un rayonnement scientifique international, les liens personnels qu’il tisse ainsi durablement, en particulier avec des savants britanniques, ont probablement autant de valeur que les bénéfices proprement patrimoniaux et documentaires de l’opération. À ce propos, il terminera seulement en 1919, quelques mois après la prise de Strasbourg par les troupes françaises, la publication des graffitis copiés en 1895/96. Lorsqu’il signe les avant-propos, le 7 janvier 1919 - à cette date, il s’est déjà fait notifier son expulsion vers l’Allemagne - c’est vers l’âge d’or de son premier voyage en Égypte que le professeur strasbourgeois tourne ses pensées : «  Aujourd’hui, au moment d’achever ce travail, mes pensées cheminent en arrière vers le temps où je dépistais les inscriptions avec la joyeuse hardiesse de la jeunesse. C’était encore la belle époque de l’harmonie scientifique, vers laquelle je jette aujourd’hui un regard rétrospectif comme vers un paradis perdu. De combien d’aide ce travail n’a-t-il pas bénéficié de la part des confrères anglais  !  » 40. Ensuite, Spiegelberg se remémore avec reconnaissance Percy Newberry, qui l’avait invité à loger dans sa maison de Dra Abou elNaga, Flinders Petrie, pour ses conseils et son aide et Idris Awad, dont le flair avait permis la découverte de si nombreuses inscriptions. «  Avec une gratitude toute particulière  », écrit-il encore, «  je repense au cercle des égyptologues qui se rassemblait à cette époque autour de Flinders Petrie au Ramesseum, dans lequel chaque jour après l’achèvement de mon travail sur les graffitis je vécus des heures inoubliables  ». L’intensité des rapports sociaux que les savants entretenaient sur le terrain, parallèlement à la direction des fouilles, transparaît dans le journal que Newberry écrivit pendant la durée des travaux menés en collaboration avec Spiegelberg 41. Le 3 janvier 1899, par exemple, Newberry, Reitzenstein et Spiegelberg se rendent au musée du Caire où ils rencontrent une belle brochette d’égyptologues : Erman, Brugsch, Borchardt, von Bissing, Quibell et Chassinat  ! Deux jours plus tard, de retour à Dra Abou elNaga, Newberry, Spiegelberg et leur raïs négocient avec le Français Daressy, représentant le Départe42

ment des Antiquités, pour délimiter leur concession de fouille. Les deux archéologues reçoivent régulièrement des visites de courtoisie « to lunch  », «  for tea » ou « to dinner ». Lisons ainsi la notice du 2 février  : «  Schweinfurth (et) Northampton sont venus l’après-midi et après le dîner Spiegie et moi sommes allés chez Carter (et) avons joué au whist. Lettre de Grenfell. Arrivée  de Kahun Papyri III pour Spiegie ». Ce sont quelques bribes d’une journée au paradis perdu, la réception d’une lettre postée par un génie de la papyrologie britannique, l’arrivée d’un ouvrage scientifique offert à «  Spiegie  » par un collègue, la visite d’un célèbre explorateur allemand et du diplomate anglais finançant la fouille, une partie de cartes entre trois jeunes prodiges de l’égyptologie tandis que la nuit tombe sur la nécropole thébaine… Parallèlement aux acquis proprement scientifiques, la «  fouille en Égypte  », dans les conditions du XIXe siècle, conférait à son auteur une sorte de surplus d’autorité intellectuelle dans le monde des égyptologues, à l’image du « hadj » revenu d’un pèlerinage à La Mecque. Cette plus-value du curriculum vitae de Spiegelberg au retour du terrain est clairement mise en évidence sous la plume de Jean Capart, conservateur adjoint aux Musées royaux des arts décoratifs et industriels de Bruxelles. Dans un courrier interne adressé en janvier 1903 au conservateur en chef Eugène van Overloop, son supérieur, le savant belge valorise ses propres travaux grâce à une expertise établie par son collègue strasbourgeois - ce faisant, il est dans son intérêt d’attester les compétences de son éminent correspondant : « Le professeur Spiegelberg de Strasbourg, un des maîtres de l’école allemande, a visité nos collections à mon retour d’Égypte et vous a envoyé à ce sujet un court rapport. Je tiens à faire remarquer que la compétence du professeur Spiegelberg en ces matières ne peut être contestée. Élève du célèbre professeur Dümichen, Mr Spiegelberg fit des études également à Paris où il suivit naguère les cours de M. Maspero ; il connaît par des séjours prolongés les diverses collections d’Europe et a fait de nombreux voyages en Égypte où il fit encore il y a quatre années \il exécuta/ des fouilles pour le marquis de Northampthon (…)  » 42 . L’aventure thébaine de 1898/99, et l’expérience archéologique de terrain qu’elle suppose, occupe désormais une place de choix sur la carte de visite scientifique du «  professeur Spiegelberg de Strasbourg ». Puisque nous en sommes venus à considérer la rhé-


torique de mise en valeur des travaux scientifiques, laissons à Reitzenstein et Spiegelberg le soin de présenter eux-mêmes les résultats de leur mission de chasse aux papyrus : « Bien que nous ayons surtout dirigé notre attention sur de grands papyrus littéraires, du même genre que ceux qui étaient apparus il y a plusieurs années - mais il est vrai, de façon tout à fait momentanée  sur le marché des antiquités, nos recherches de telles pièces rares sont cependant restées sans succès  » (doc. 7). Autant le dire d’entrée, les rêves de manuscrits littéraires prestigieux, qui à eux seuls hisseraient la bibliothèque strasbourgeoise au premier rang des institutions culturelles de l’Allemagne, ne se sont pas réalisés ! Pour l’acquisition de colonnes complètes d’orateurs athéniens, de poètes alexandrins, de rivaux de Pindare - un argument central du projet de compensation des manuscrits perdus en 1870 - il ne reste plus qu’à attendre une prochaine campagne… Mais qu’à cela ne tienne. «  D’autant plus fructueux furent nos efforts en vue de trésors de papyrus d’autre nature. Car à cet égard s’est présenté un matériel étonnamment riche, composé de fragments d’œuvres littéraires petits mais extrêmement importants pour la science, d’une valeur si remarquable que les soussignés se sont crus autorisés, et même forcés d’utiliser la plus grande partie de la somme mise à leur disposition. Ainsi furent acquises environ 2 000 pièces grandes et petites, parmi lesquelles se dégagent déjà maintenant les pièces plus importantes suivantes. 1) dans le domaine égyptologique, une assez grosse collection d’ostraca (documents sur des tessons) hiératiques de l’époque ramesside (vers 1 200 av. J.-C.), une série de documents sur papyrus en démotique ancien du huitième siècle avant le Christ, tels qu’il s’en présente peu même dans les plus grandes collections égyptiennes. De l’époque plus tardive doivent être mentionnés une assez grande pièce littéraire avec un hymne à Osiris et surtout des documents juridiques de l’époque ptolémaïque d’une étendue tout à fait inhabituelle et dans un état de conservation excellent, et pour finir une collection d’ostraca et de petites tablettes en bois démotiques. Très importants paraissent en outre les papyrus coptes, parmi lesquels une série de précieuses pièces littéraires à contenu théologique a déjà été identifiée grâce à un examen superficiel. Également les lettres, les textes magi-

ques et les documents juridiques, en grande partie conservés dans un excellent état, semblent promettre de riches bénéfices. Doit encore être mentionné un papyrus araméen, qui selon toute vraisemblance est conservé de façon complète et ainsi prend la première place parmi les documents de ce genre qui ont été identifiés jusqu’à présent, de même que quelques documents pahlavi (de l’époque sassanide), qui doivent également être signalés comme tout particulièrement précieux. Moins remarquables apparaissent jusqu’ici les monuments écrits arabes et hébreux. 2) Dans le domaine du grec doivent surtout être mentionnés une pièce d’une étendue d’environ sept colonnes, quoique fortement abîmée, d’un auteur semble-t-il inconnu, d’assez longues pièces d’un poème épique tardif nouveau pour nous, un petit fragment d’un poème perdu d’Hésiode, plusieurs fragments de comédies grecques, des pièces d’une nouvelle anthologie et de traités grammaticaux et médicaux de même que de plus petits fragments de différents autres auteurs. Parmi les nombreux documents se distinguent particulièrement huit pièces d’archive de l’époque ptolémaïque, complètement conservées et pour certaines de grandes dimensions, un assez long document testamentaire de l’époque romaine, trois grands rouleaux, toutefois assez abîmés, avec l’allivrement d’une petite ville, enfin un nombre de fragments de lettres impériales. D’une façon annexe, une assez longue lettre latine complètement conservée peut également être mentionnée comme une rareté toute particulière et comme intéressante à plus d’un point de vue ». Cette première description provisoire de la collection révèle un ensemble documentaire et littéraire d’une très grande valeur scientifique, qui promet des recherches fructueuses pour des décennies de papyrologues - bien au-delà du changement de souveraineté sur l’Alsace, qui menace sans qu’ils le sachent les savants allemands. Dans cette liste à la Prévert, le spécialiste reconnaît des lots qui ne seront publiés que beaucoup plus tard, le plus souvent sous le régime français, grand bénéficiaire du butin papyrologique ramené grâce aux crédits alloués par le gouvernement du Reichsland. Encore dernièrement, le 12 mai 2010, a été soutenue à la Maison interuniversitaire des sciences de l’homme-Alsace une thèse intitulée Un dossier fiscal hermopolitain d’époque romaine conservé à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg 43. Il est vraisemblable que ce bel ensemble de 43


fragments provenant de trois volumina, qui ont demandé à leur déchiffreur des trésors de science et de patience à cause de la grande détérioration du papyrus, puisse être identifié avec le document fiscal que les deux signataires du rapport définissaient comme « trois grands rouleaux, toutefois assez abîmés, avec l’allivrement d’une petite ville ». Les mystérieuses malles du steamer Silesia : retombées patrimoniales et matrimoniales ? Le printemps 1899, au retour d’une mission prestigieuse menée avec succès, est pour Spiegelberg la saison de toutes les promotions sociales et professionnelles. Mais sur le plan existentiel, sa  désignation comme professeur extraordinaire, puis comme directeur d’un Institut d’égyptologie spécialement créé autour de la collection d’antiques acquise par ses soins, ne sont vraisemblablement pas les plus vitales des transformations de son statut. Dès le 4 avril, en effet, il épouse Elisabeth, fille du célèbre médecin Friedrich Daniel von Recklinghausen, titulaire de la chaire de pathologie et ancien recteur de la Kaiser-Wilhelms-Universität de Strasbourg. Ce mariage endogamique contribuera vraisemblablement à renforcer et à élargir le réseau social du jeune savant au sein de l’université impériale, au-delà de la Faculté de philosophie. Un détail insolite, caché au fin fond d’un dossier de comptabilité, pourrait du moins le suggérer. Le 9 mai, la société de transport « Grewe & Co », sur les instructions de Spiegelberg, adresse au secrétaire du Kuratorium une facture de 204,75 marks pour l’acheminement de dix malles depuis Le Caire jusqu’à Brême. Les caisses, embarquées sur le steamer Silesia, que l’on attend dans les prochains jours, sont énumérées comme suit  : «  5 malles d’antiquités pour la collection égyptologique  », «  3 malles de même contenu pour l’Institut d’anatomie  », «  2 malles d’équipements etc. pour Monsieur le Dr. Spiegelberg » 44. Sans surprise, l’université remboursera seulement le transport des huit caisses qui lui sont directement destinées  - Reitzenstein et Spiegelberg s’étaient engagés à prendre en charge eux-mêmes leurs propres frais de voyage. Mais pourquoi adresser trois cantines à l’Institut d’anatomie, quelle sorte d’« antiquités » égyptiennes peuvent-elles bien contenir ? Une autre pièce comptable du même dossier contribue à résoudre cette 44

énigme : il s’agit d’un tableau récapitulant les dépenses effectuées au bénéfice de la collection égyptienne et de l’Institut d’anatomie, dont le directeur Gustav Schwalbe ainsi que Spiegelberg certifient l’exactitude. Le document, daté des 8 et 11 juillet, s’intitule « Liste des factures à propos des frais de l’emballage et du transport des objets déterminés trouvés par le Professeur Dr. Spiegelberg à l’occasion des fouilles sur le site de la Thèbes égyptienne, pour la collection égyptologique et pour l’Institut d’anatomie  ». Les dépenses couvrent les frais de douane pour le transport des caisses d’antiquités en Égypte, la traversée depuis Thèbes ouest jusqu’à Louqsor, l’acheminement jusqu’au Caire, le fret maritime jusqu’à Brême et enfin le trajet continental jusqu’à Strasbourg. Les caisses de la collection égyptienne sont entreposées pour étude au Jardin botanique, tandis que les trois autres sont dûment inventoriées à l’Institut d’anatomie. Sans jamais énoncer explicitement le contenu des malles, une note elliptique, attestant la légitimité des dépenses, laisse en réalité peu de place au doute  : «  Les trois malles sont utilisées pour l’objectif de l’Institut ». Elles contiennent donc évidemment des pièces anatomiques prélevées dans la nécropole thébaine, des parties de momies égyptiennes telles qu’on peut en voir encore aujourd’hui dans la collection de l’Institut d’anatomie normale à l’hôpital civil de Strasbourg  ! L’intérêt des spécimens momifiés antiques pour les travaux de l’Institut est patent  : anatomiste de grand renom, Gustav Schwalbe menait en effet ces années-là des recherches d’anthropologie physique sur des populations diverses dans le temps et dans l’espace (Zur Anthropologie der nordamerikanischen Indianer, 1897 ; Über die Schädelformen der ältesten Menschenrassen mit besonderer Berücksichtigung des Schädels von Eguisheim, 1897  ; Studien über Pithecanthropus erectus Dubois, 1899  ; Der Neanderthalschädel, 1901, etc.). Dans la foulée du Pithécanthrope, du Néandertal, du crâne d’Eguisheim ou des Indiens d’Amérique, quoi de plus naturel que de s’intéresser à la morphologie des anciens habitants de la vallée du Nil  ? Schwalbe avait d’ailleurs ramené lui-même d’un voyage égyptien, en 1892, de nombreux crânes et têtes de momies, pour compléter la collection strasbourgeoise d’ossements représentatifs des populations humaines 45  - le consul allemand à Louqsor, par exemple, lui avait ainsi remis 160 crânes contenus dans quatre sacs… 46 Dans cette lignée, la livraison des trois malles de Spiegelberg,


Pieds de chaise pliante décorés de têtes de canards, offerts par l’égyptologue belge Jean Capart (Musées royaux des arts décoratifs et industriels de Bruxelles) en échange de vases en terre cuite de l’ancien Empire achetés par Spiegelberg lors de l’expédition de 1895/96 (coll. UdS)

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sept ans plus tard, doit-elle s’interpréter comme une sorte de cadeau scientifique au milieu de la recherche médicale et anthropologique auquel appartenait son beau-père von Recklinghausen, en accompagnement des nouvelles sociabilités inaugurées par le mariage ? Frédéric Colin

17 — ADBR AL 103 680. Les documents officiels invalident ici la chronologie établie par Spiegelberg lui-même dans son curriculum vitae, conservé dans une note manuscrite (1er octobre 1899, cf. A. Grimm, Wilhelm Spiegelberg als Sammler, München, 1995, p. 1) ; le savant se référait probablement, de mémoire, au mois dans lequel était tombée sa première rentrée académique comme professeur, au semestre d’hiver. 18 — ADBR AL 103 873, 26 juin 1899, demande du curateur au doyen de la Faculté de philosophie 19 — Statut für die Kaiser-Wilhelms-Universität Straßburg vom 24. Februar 1875, Strasbourg, 1904, § 82-85

Notes : 1 — A. Martin, P. Heilporn, « La collection de papyrus de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg », in W. Clarysse, H. Verreth (éd.), Papyrus Collections World Wide, 9-10 March 2000 (Bruxelles - Leuven), Bruxelles, 2000, p. 77-80 2 — P. Bucher, J. Leclant, « La collection de l’Institut d’égyptologie de l’Université de Strasbourg », Bulletin de la société académique du Bas-Rhin pour le progrès des sciences, des lettres, des arts et de la vie économique, 75-78, 1953-1956, p. 100-109 3 — O. Primavesi, « Zur Geschichte des Deutschen Papyruskartells », ZPE 114, 1996, p. 173-177 ; 180-183, Dok. 1-4 4 — J. Schwartz, Les archives de Sarapion et de ses fils, Le Caire, 1961 (BdÉ 29), p. 6 5 — ADBR AL 103 154 6 — A. Erman, Mein Werden und mein Wirken. Erinnerungen eines alten Berliner Gelehrten, Leipzig, 1929, p. 169 7 — Straßburger Correspondenz, n. 131, 20 décembre 1897 8 — ADBR AL 103 862. Pour alléger les notes, les références au Journal de la Faculté de philosophie, dont les entrées datées dans l’ordre chronologique guident la suite de l’exposé, n’y seront pas systématiquement répétées. 9 — ADBR AL 103 873, 15 février 1896, requête de Michaelis au Staatssekretär du Ministère d’Alsace-Lorraine 10 — ADBR AL 103 873, 8 février 1896, requête de Michaelis au Kurator 11 — ADBR AL 103 873, 19 décembre 1896, requête de Michaelis au Kurator

20 — ADBR AL 103 680, 2 août 1899, annonce du curateur au doyen de la Faculté ; AL 103 873, copie de la nomination du 27 juillet 1899 21 — ADBR AL 103 877, 10 mai 1899, rapport épistolaire de Reitzenstein et Spiegelberg au Statthalter 22 — Par exemple ABNU DPK A, pièce n° 6598 (3/11/1899) ; compte de « Glasplattlieferungen » du 31/7/1899 au 9/3/1900 (sans n°) ; pièce n° 2218 (3/4/1900) 23 — ABNU DPK A, pièce n° 7751 (21/12/1899) 24 — ADBR AL 103 862, Journal der philosophischen Facultät, entrée du 8 janvier 1900 25 — Rapport du 10 mai 1899, voir note 21 26 — ABNU DPK A, pièce n° 377 (13/1/1900) 27 — S. P. Vleeming, « Spiegelberg in Strasbourg », Enchoria 11, 1982, p. 94 28 — O. Primavesi, « Zur Geschichte des Deutschen Papyruskartells », p. 173, n. 7 ; 175, n. 20 29 — L’abréviation « doc. », dans le corps du texte, renvoie aux documents sur lesquels est fondée la présente synthèse. Document 1 : 11 juillet 1895, requête de Michaelis au Kurator (ADBR AL 103 873). Doc. 2 : projet non daté de Spiegelberg (ibidem), en accompagnement du doc. 1. Doc. 3 : 8 février 1896, requête de Michaelis au Kurator (ibidem). Doc. 4 : 15 février 1896, requête de Michaelis au Staatssekretär (ibidem). Doc. 5 : 21 mars 1898, requête de Reitzenstein et de Spiegelberg au Statthalter (ADBR AL 103 877). Doc. 6 : 13 février 1899, requête de Michaelis au Kurator (ADBR AL 103 873). Doc. 7 : 10 mai 1899, rapport épistolaire de Reitzenstein et Spiegelberg au Statthalter (ADBR AL 103 877). L’édition commentée de ces textes, comme des principaux documents cités dans cet article, est en préparation.

12 — ADBR AL 103 872

30 — R. Reitzenstein, Zwei religionsgeschichtliche Fragen nach ungedruckten griechischen Texten der Strassburger Bibliothek, Strasbourg, 1901, p. V

13 — ADBR AL 103 877, 21 mars 1898, requête de Reitzenstein et de Spiegelberg au Statthalter

31 — Fr. Igersheim, L’Alsace et ses historiens 1680-1914. La fabrique des monuments, Strasbourg, 2006, p. 256-259

14 — ADBR AL 103 877, 24 mars 1898, lettre de Zeppelin (bureau du Statthalter) au Ministère

32 — Sur la prééminence, aux yeux des philologues, des œuvres littéraires sur les textes documentaires au XIXe siècle, P. van Minnen, « The Origin and Future of Papyrology from Mommsen and Wilamowitz to the Present, from Altertumswissenschaft to Cultural Studies », in Proceedings of the 20th International Congress of Papyrology (23-29 August 1992), Copenhague (1994), p. 36-37.

15 — ADBR AL 103 877, 22 avril 1898, lettre du Staatssekretär à Reitzenstein 16 — Sans compter les honoraires des cours « privatim », c’est-à-dire payants pour les auditeurs.

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33 — A. Martin, O. Primavesi, L’Empédocle de Strasbourg (P. Strasb. gr. Inv. 1665-1666). Introduction, édition et commentaire, Strasbourg, Berlin, New York, 1999 34 — W. Spiegelberg, Zwei Beiträge zur Geschichte und Topographie der thebanischen Necropolis im Neuen Reich, Strasbourg, 1898, p. 2 35 — Ph. Derchain, « Débris du temple-reposoir d’Aménophis Ier et d’Ahmes Nefertari à Dra Abou’l Naga », Kêmi 19, 1969, p. 17-21 36 — Le fantôme d’Herculanum, et les fantasmes scientifiques qui l’accompagnaient, avaient déjà plané en 1892, lorsque Naville découvrit dans une ruine incendiée les archives carbonisées du nome Mendésien, sans pouvoir les exploiter efficacement ; H. Cuvigny, « The Finds of Papyri : the Archaeology of Papyrology », in R. S. Bagnall (éd.), The Oxford Handbook of Papyrology, Oxford, 2009, p. 47. 37 — ADBR AL 103 877, 24 mars 1898, lettre de Zeppelin (bureau du Statthalter) au Ministère 38 — ADBR AL 103 877, 28 mars 1898, notice du Staatssekretär von Puttkamer 39 — E. Turner, Greek Papyri. An Introduction, Oxford, 1968 (1980), p. 22-24 ; J. G. Keenan, « The History of the Discipline », in R. S. Bagnall (éd.), op. cit., p. 61 40 — W. Spiegelberg, Ägyptische und andere Graffiti (Inschriften und Zeichnungen) aus der thebanischen Nekropolis, Heidelberg, 1921, p. VI 41 — Journal de Percy Newberry, Lord Northampton’s excavations 1898/9, consulté au Griffith Institute (Oxford), avec l’aimable autorisation du Pr. Jaromir Málek 42 — AMRAH, dossier « Capart objets 1903-1905 », minute d’une lettre de Capart à van Overloop en réponse à son précédent courrier. Je remercie Valérie Montens, responsable des archives, pour son aide dans leur consultation. 43 — Brillamment soutenue par Ruey-Lin Chang, sous la direction des professeurs Jean Gascou et Andrea Jördens. 44 — ADBR AL 103 873 45 — J.-M. Le Minor, « Gustav Schwalbe (1844-1916) », in B. Schnitzler, J.-M. Le Minor, B. Ludes, E. Boës (éd.), Histoire(s) de squelettes. Archéologie, médecine et anthropologie en Alsace, Strasbourg, 2005, p. 295-297 46 — G. Schwalbe, Reisebriefe aus Aegypten, Jena, 1893, p. 123, cf. p. 59-60 ; 103-104 ; 121 ; 135 ; 161-162 ; 174

Abréviations ABNU DPK A : Archives de la BNU, Deutsches Papyruskartell, Abteilung A ADBR AL : Archives départementales du Bas-Rhin, Alsace-Lorraine AMRAH : Archives des Musées royaux d’art et d’histoire (Bruxelles)

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Fragment de parchemin copte (K 251Â ; collection de la BNU)

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LE DOSSIER | Egypte-Europe, allers-retours

“ Re-trouvailles ” autour des documents coptes de la BNU C’est autour des collections coptes de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg que s’est tenue, du 18 au 25 juillet dernier, la troisième Université d’été en papyrologie copte 1, qui a rassemblé 22 doctorants et une dizaine d’enseignants-chercheurs venus des quatre coins du monde 2. C’est une même passion qui a permis à tous ces chercheurs de se réunir autour des documents coptes de la BNU, qui constituent l’une des plus riches collections de France : la passion d’une langue, du texte, d’un peuple, la passion d’une histoire : celle des Coptes. Les Coptes et le copte

Des témoignages variés

Si aujourd’hui le terme « Coptes  » a tendance à désigner l’ensemble des chrétiens d’Orient, il n’existe en réalité que depuis la conquête de l’égypte par les Arabes, puisque ce terme dérive d’une déformation du mot grec «  aiguptios  » qui signifie «  égyptien  ». Le mot «  Copte  » était donc, à l’origine, le nom que donnaient les Arabes aux habitants du pays conquis. Selon la tradition, c’est par saint Marc lui-même que l’égypte aurait été évangélisée, et en premier lieu Alexandrie, où il se serait rendu entre 40 et 49 de notre ère, avant de subir le martyre en 68 3. Le christianisme s’implanta si vite en égypte qu’il devint bientôt nécessaire de faire traduire les textes bibliques du grec dans une langue que les égyptiens puissent comprendre. C’est de cette initiative que naquit la langue copte 4, qui se caractérise par l’emploi de l’alphabet grec, auquel on a ajouté progressivement quelques lettres issues du démotique, pour transcrire une langue dont la structure est égyptienne, bien que l’on y retrouve de nombreux mots d’origine grecque. La langue copte s’est maintenue longtemps en égypte. Malgré l’invasion de ce pays par les Arabes en 631, le copte est demeuré la langue utilisée dans la liturgie, et des livres ont continué d’être copiés en copte pendant plusieurs siècles (on en compte encore beaucoup aux XIe-XIIe siècles). Cependant la langue arabe s’est imposée peu à peu dans le langage parlé, aussi les témoins de la vie quotidienne en langue copte se font-ils plus rares après les VIIIe-IXe siècles.

De l’héritage que nous ont laissé les Egyptiens chrétiens des premiers siècles de notre ère ne demeure, proportionnellement, que peu de choses : la répression arabe, après la conquête, a contribué à faire disparaître une partie des livres rédigés en copte. Quant aux autres témoins, qu’il s’agisse de livres, d’ostraca, de documents administratifs sur papyrus ou de lettres privées, qui sont demeurés enfouis dans les sables ou cachés dans les recoins d’un monastère pendant des siècles, les variations climatiques, les voleurs et les besoins de la vie quotidienne 5 ont souvent eu raison de leur espérance de vie. Néanmoins, les fouilles et les recherches entreprises depuis le XIXe siècle dans diverses contrées de l’égypte, ainsi que la mise en vente par les moines d’une partie de leurs vieux livres, ont permis aux diverses bibliothèques et musées du monde d’acquérir par milliers, depuis un siècle et demi, de précieux témoignages de la vie et de la culture coptes. Longtemps considérée comme le parent pauvre de l’égyptologie, ce que l’on nomme désormais la coptologie a connu, depuis lors, un essor inattendu, devenant une science à part entière, attirant de plus en plus de jeunes chercheurs et ouvrant, par là-même, de nouveaux horizons sur ce que nous pensions connaître des débuts de la chrétienté. Ainsi, certaines découvertes ont permis de modifier profondément notre connaissance des premiers siècles du christianisme  : celle des manuscrits de Nag Hammadi par exemple, dans les années 1940, a sonné le glas des fausses croyances sur l’un des mouvements les plus 49


critiqués par les premiers chrétiens, et même par les savants du XIXe siècle : la Gnose. Considérée par l’église primitive comme une hérésie des plus dangereuses, cette «  secte  », née en égypte dès le deuxième siècle de notre ère, a ainsi été réhabilitée, car les dizaines de textes sur papyrus que nous a livrés cette découverte ont permis de la connaître de l’intérieur, et non plus à travers les seuls témoignages polémistes des Pères de l’église 6. De découvertes en hasards, de recherches en rapines 7, ce sont des millions de documents en tous genres qui, au fil des décennies, sont venus enrichir les diverses institutions culturelles du monde entier. Progressivement, de plus en plus de chercheurs se sont penchés sur ces documents, et ont peu à peu scruté les fonds de nombreux musées et bibliothèques. Cependant, l’ampleur du travail qui reste à accomplir, ne serait-ce que pour publier l’intégralité de ces documents, et à plus forte raison s’il s’agit de les étudier et d’en tirer des synthèses, reste colossale. De nombreux fonds documentaires sont encore trop peu étudiés, simplement, la plupart du temps, parce qu’on ignore qu’il s’y trouve des trésors… Travaux de la Summer School sur les documents de la BNU Le fonds copte de la BNU appartient à cette catégorie  : bien entendu, plusieurs chercheurs se sont, au XIXe siècle et jusqu’à ces dernières années, penchés sur l’un ou l’autre des documents qui s’y trouvent, mais il n’en demeure pas moins que sur les quelque 2 000 unités que compte le fonds 8, la majeure partie demeure inédite. Or parmi ces documents figurent des pièces dont l’intérêt est pourtant majeur, que ce soit dans le domaine de la littérature ou dans celui de la vie quotidienne  : chaque document, si insignifiant qu’il puisse paraître, apporte en effet des informations nouvelles, qui peuvent s’avérer d’une 50

importance indéniable, et c’est l’étude approfondie de chacun d’entre eux qui pourra nous permettre, à terme, de nous faire une idée plus précise de ce qu’étaient réellement ces Coptes d’hier, de ce qu’ils ont hérité de leurs prédécesseurs et de ce qu’ils nous ont transmis. Le fonds copte de la BNU comprend près de 1 300 textes sur papyrus, parchemin ou papier. Ces textes eux-mêmes se subdivisent ensuite en trois catégories : les textes documentaires, qui témoignent du quotidien et des affaires publiques ou privées, les textes littéraires, et les textes magiques. On compte encore quelque 624 ostraca (du grec «  ostrakon  », qui désigne au départ une coquille d’huître, mais dont le sens évolue rapidement dès le grec ancien, par analogie, en «  tesson de terre cuite  »), qui sont les témoins privilégiés de la vie quotidienne en égypte aux environs des VIIe et VIIIe siècles. Les étudiants de notre Summer School, après avoir consacré leur matinée à écouter les séminaires en papyrologie copte dispensés par leurs enseignants, étaient, chaque après-midi, divisés en quatre groupes. À chaque groupe était assigné un type de documents particuliers. Le groupe dirigé par Anne Boud’hors (CNRS/IRHT, Paris) a ainsi travaillé sur les papyrus documentaires coptes  ; le groupe dirigé par Alain Delattre (FNRS, Université libre de Bruxelles) s’est, quant à lui, consacré à l’étude des ostraca. Le groupe de Catherine Louis (CNRS, UMR 7044, Strasbourg) a travaillé sur les manuscrits littéraires, tandis que celui de Tonio Sebastian Richter (Université de Leipzig) s’est concentré sur une série de papyrus magiques. Chacun des étudiants de ces divers groupes s’est vu confier un ou plusieurs documents inédits, sur lesquels il a dû travailler durant toute la semaine, dans l’objectif de le présenter à la fin de la semaine à l’ensemble des participants, puis de publier ses découvertes dans un volume d’actes à venir.


Les collections coptes de la BNU, de même que l’ensemble des collections en provenance d’égypte, se sont constituées lors de plusieurs achats successifs, principalement au début du XXe siècle. Mais, du fait que leur contenu est très disparate et que les documents ont, la plupart du temps, été acquis sur le marché des antiquités, soit hors de tout contexte de fouille qui puisse permettre de connaître leur provenance exacte, seule une étude approfondie de chacun d’entre eux peut permettre, grâce à des critères internes tels que les particularités dialectales, l’écriture, le support, ou des allusions à des personnages connus par ailleurs, de déterminer son lieu d’origine et sa date approximative de copie. 1. Les papyrus documentaires (ill. p. 53) Sous ce terme sont désignés tous les textes sur papyrus qui ne sont ni littéraires ni magiques. Ils peuvent contenir aussi bien des lettres privées que des reçus divers ou des documents administratifs 9. L’un des documents étudiés lors de cette Summer School, par exemple, le Kopt. 177, est un long rectangle de papyrus contenant une lettre entièrement conservée, adressée par un ascète du nom de Pchoï à un prêtre appelé Apa Theodosios. Les formules employées permettent de déterminer que cette lettre est de provenance thébaine (c’est-à-dire la région de l’actuelle Louqsor, où de nombreuses communautés ascétiques étaient installées aux VIIe-VIIIe siècles). Il y est question d’approvisionnement en denrées alimentaires de base (blé, huile), une préoccupation constamment présente dans les textes de cette époque. Ici le moine, qui vit en solitaire, confirme avoir reçu ses provisions, mais se plaint que son correspondant ne lui ait pas rendu visite. Dans un autre document, plus personnel, une mère se plaint à son fils de ce qu’il n’est pas venu la voir ni ne lui a écrit depuis longtemps, et lui exprime toute l’affection qu’elle a pour lui en lui disant combien son silence lui est pénible. 2. Les ostraca (ill. p. 55) Le papyrus étant un matériau de valeur, et les moines ainsi que les ascètes (souvent la seule partie de la population qui avait accès à suffisamment d’érudition

pour maîtriser l’écriture) vivant dans une extrême pauvreté, l’ostracon reste le principal recours de toute personne qui veut tenir ses comptes ou même correspondre avec d’autres. Il était en effet facile de se procurer un tel support d’écriture : cassait-on une assiette  ? Eh bien, elle n’était pas perdue, et devenait un instrument de correspondance. Certains de ces tessons contiennent ainsi des messages personnels, disant par exemple à un visiteur attendu  : «  Je reviens tout de suite  »  ; d’autres contiennent ce qui pourrait être des exercices de copie, donnant le début d’un texte littéraire copte. Mais la majeure partie de ces ostraca contient des documents liés à la vie quotidienne, tels que des comptes personnels ou des lettres privées, parfois assez longues, émanant souvent d’un moine ou d’un prêtre. La plupart des ostraca étudiés durant cette Summer School sont des reçus de taxes provenant de la région thébaine, datables du début du VIIIe siècle. Ces documents attestent du paiement de l’impôt personnel dont devaient s’acquitter tous les hommes adultes et ils sont, dans certains cas, bilingues (copte et grec). Mais on y trouve également des lettres privées, comme le Kopt. 144, dans lequel un évêque demande à un prêtre d’accepter la réintégration dans sa communauté d’une personne qu’il en avait exclue. On ignore, bien entendu, quelle fut la réponse du prêtre. 3. Les papyrus magiques (ill. p. 57) Chrétiens, les Coptes l’étaient, bien entendu. Cela ne les empêchait en rien de pratiquer la magie, et de nombreux textes de cette teneur, souvent sur papyrus, plus rarement sur parchemin (ils sont alors plus tardifs) nous sont parvenus 10. Ce que l’on nomme par commodité «  papyrus magiques  » se situe, en réalité, quelque part entre le «  sort  » jeté à un individu et la prière  : on y trouve régulièrement invoqués aussi bien Dieu et Jésus que les anges et les saints. On y découvre souvent des traces de pliures, ce qui indique qu’ils étaient, très souvent, destinés à être conservés en permanence avec soi, comme une amulette. Assez fréquemment aussi, on y trouve des illustrations, tracées d’une main qui semble souvent maladroite et naïve. On y trouve des prières pour la guérison d’un malade (c’est probablement le cas du WG 1, bien que le but de ces prières ne soit pas très clairement exprimé), des sorts pour faire tomber 51


amoureuse une femme, des malédictions visant à rendre telle ou telle personne malade, ou tout simplement pour qu’il lui arrive quelque mal que ce soit. L’un des textes magiques de la BNU, autrefois publié par W. E. Crum 11 (Kopt. 135), est une prière écrite sur parchemin, dont le but est de protéger une femme du nom de Seiné des avances d’un homme, appelé Shinté, en le rendant impuissant : «  Qu’il devienne (…) pareil à un mort, couché dans un tombeau et pareil à un vieux haillon, gisant sur du fumier ! Il ne pourra point avoir commerce, ni ne pourra délier la virginité de Seiné, fille de Mouné. Oui, oui  ! Vite, vite ! » 12 Une question de méthode, ou : comment on travaille sur un manuscrit littéraire copte L’un des objectifs de cette Summer School était de permettre aux étudiants, qui pour la majeure partie d’entre eux n’avaient jamais eu l’occasion d’examiner des originaux, d’acquérir les méthodes propres à ce type de travail. Car étudier des textes déjà publiés et éditer soi-même de nouveaux textes sont des tâches totalement différentes, qui exigent des méthodes et des connaissances distinctes. Avant d’éditer un texte en effet, un long parcours attend le chercheur, qui doit d’abord se livrer à des recherches minutieuses pour identifier le texte en question. Développons ici un seul exemple, celui de l’un des manuscrits littéraires, afin que le lecteur puisse se représenter la manière dont on étudie un document de ce type. Mais avant d’en venir au manuscrit lui-même, il faut, pour comprendre le travail auquel doivent se livrer les chercheurs, avoir une idée des conditions dans lesquelles ces documents ont été découverts et achetés. Comme nous l’avons dit plus haut, les manuscrits littéraires, de même que les autres documents de la BNU, proviennent de divers achats entrepris par des professeurs strasbourgeois au début du XXe siècle. Mais il faut remonter plus loin le fil de l’histoire pour comprendre d’où viennent vrai52

ment ces manuscrits. Nous ne prendrons ici qu’un cas particulier, mais il faut savoir que l’histoire des documents coptes qui nous sont parvenus est, globalement, toujours la même : celle d’un morcellement, à travers diverses collections, de documents provenant à l’origine d’un même fonds. Entrons davantage dans le détail, et prenons l’exemple des manuscrits du monastère Blanc. Ce monastère est l’un des plus connus d’égypte. Si son église est encore debout aujourd’hui, les structures du couvent d’origine ne sont plus visibles que grâce à des fouilles en cours actuellement. Il se situe en Haute-égypte, près de Sohag, et fut construit dès le IVe siècle de notre ère. Au Ve siècle, une bibliothèque, puis un scriptorium, y furent installés, et c’est à partir de cette époque que le monastère devint l’un des lieux de copie les plus renommés d’égypte. Sa bibliothèque en devint très vite l’un des fleurons, et chaque jour, des groupes de moines spécialisés travaillaient à recopier des livres. Ce travail de copie s’est effectué d’abord sur papyrus, puis, dès le VIe siècle, le parchemin s’est progressivement imposé, pour son caractère plus noble et aussi à cause de sa longévité, bien supérieure à celle du papyrus, avant d’être lui-même, à partir des XIe-XIIe siècles, supplanté progressivement par le papier. Les livres de parchemin étaient solides, mais s’usaient malgré tout. Lorsqu’un livre était devenu trop mal en point, les moines ne le jetaient cependant pas : ils le recopiaient d’abord, si le texte qu’il contenait les intéressait toujours, puis ils l’abandonnaient dans une pièce dévolue à l’entrepôt des vieux livres. Et puis, au fil des siècles, l’islam s’étant répandu, le monastère fut abandonné, et ses vieux livres avec. Et ce n’est qu’aux environs du XVIIe siècle qu’une communauté de moines s’y réinstalla, redécouvrant, non sans surprise, ces amoncellements de vieux livres, dissimulés dans les tours des donjons où les pigeons avaient élu domicile, maculant de colombine le précieux parchemin.


Eitan Grossman examinant un papyrus documentaire (coll. BNU)

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Mais quelle importance cela pouvait-il avoir ? Ces manuscrits n’avaient aucune valeur, se disaient alors les moines 13, et bien fou serait celui qui pourrait s’y intéresser ! Et pourtant, dès la fin du XVIIIe siècle, mais surtout au XIXe siècle, l’intérêt des chercheurs pour les antiquités coptes n’a fait que s’accroître. C’est dans ce contexte qu’en 1883, un peu par hasard, Gaston Maspero, un grand égyptologue français, fit connaissance, à Akhmîm, avec Auguste Frenay, le directeur du moulin d’Akhmîm, un Français lui aussi, expatrié en Haute-égypte. Or à cette époque, les égyptologues s’étaient lancés dans une quête effrénée d’antiquités égyptiennes, les achetant en grandes quantités pour les musées et bibliothèques du monde entier. Auguste Frenay, qui avait le sens des affaires et connaissait les gens du pays, informa Maspero qu’il y avait, au monastère Blanc, une grande quantité de manuscrits en langue copte, et que, s’il était intéressé, il était prêt à lui servir d’intermédiaire et d’interprète auprès des moines pour entreprendre de les acheter. Les études coptes avaient alors commencé leur bond en avant, et Maspero n’ignorait pas la valeur d’une telle découverte. Il confia donc à Frenay le soin de négocier avec les moines, de façon à faire acheter le maximum de manuscrits pour la Bibliothèque nationale de France. Mais il fallait être discret  : ébruiter cette découverte aurait risqué d’attirer d’autres acheteurs, ce qui signifiait que les restes de cette bibliothèque auraient été éparpillés à travers le monde, ce qui n’était pas souhaitable  ; par ailleurs, il était évident que si d’autres personnes s’intéressaient à ces manuscrits, les prix grimperaient rapidement, rendant peut-être impossibles pour Maspero les achats envisagés. C’est donc dans le plus grand secret que Frenay entama les négociations. Mais malgré les précautions prises, voilà qu’en 1885, émile Amélineau, un autre égyptologue français, fait irruption au monastère Blanc et proclame qu’il possède une grosse somme d’argent avec laquelle il compte acheter tout ce qu’il pourra pour le gouvernement français. De fait, il avait obtenu beaucoup d’argent d’un ministère, et cela éveilla les soupçons des moines. N’avaientils pas manqué de se faire rouler dans la farine par Maspero et Frenay, qui tentaient d’avoir ces manuscrits pour rien ? Le résultat de ces petites querelles entre égyptologues a encore des conséquences aujourd’hui14 : pour gagner davantage, pour vendre les manuscrits plus chers, 54

on n’hésita pas à les vendre par petits morceaux, quitte parfois à déchirer les pages d’un livre pour les vendre isolément. Qu’en ressort-il ? Qu’aujourd’hui les manuscrits sont éparpillés dans toutes les bibliothèques et musées du monde  : ainsi, les fragments d’un même livre peuvent se trouver à Londres, Paris, Vienne, Venise, Leyde, Berlin, au Caire, à Moscou et… à Strasbourg bien sûr. Parfois, on retrouve dans un même fonds plusieurs feuillets du même livre  ; mais la plupart du temps ne s’y trouve qu’un feuillet, voire qu’un fragment de feuillet. Celui qui est illustré ici (ill. p.48) est tout à fait représentatif de cet état de fait. Il s’agit d’un fragment qui a priori ne paie pas de mine malgré sa jolie ornementation : il est déchiré dans ses marges et aucune phrase n’est lisible entièrement. Il a donc fallu tout d’abord tenter de lire le texte, en restituant les lettres manquantes. L’étudiant qui s’est vu confier ce fragment a ainsi pu comprendre qu’il y était question d’un magicien qui brûlait ses vieux livres de magie. Partant de là, il a utilisé un fonds photographique mis à sa disposition, qui contenait des photographies de manuscrits conservés dans diverses autres collections  ; il a ainsi pu, grâce à l’écriture et à l’ornementation, retrouver d’autres fragments du même livre et se rendre compte que certains avaient déjà été identifiés et publiés : il s’agissait de fragments du Martyre de Cyprien d’Antioche. Ce Cyprien, un des saints renommés du calendrier copte, était connu pour être un magicien que ses parents avaient consacré au diable alors qu’il n’avait que sept ans. Devenu adulte et magicien expert, il s’éprit un jour d’une jeune femme chrétienne, prénommée Justine, qui souhaitait se consacrer à Dieu et préserver sa virginité. Il invoqua le démon pour lui demander de l’aider à aboutir dans ses tentatives de séduction auprès de Justine. Celui-ci s’approcha de la jeune femme et tenta de la rendre amoureuse de Cyprien, mais rien n’y fit  : invoquant le Seigneur, elle se protégea par le signe de la croix, contre lequel le démon ne pouvait rien. Après diverses tentatives avortées, le diable finit par prendre l’apparence de Justine elle-même et alla trouver Cyprien, afin de lui faire croire qu’elle s’était éprise de lui et qu’ainsi, il avait accompli sa promesse. Mais cette tentative échoua également, et le diable dut admettre qu’il avait peur de la croix et s’avoua vaincu devant le pouvoir du Christ. Dès lors, Cyprien se convertit et devint même évêque, après avoir fait de Justine l’abbesse d’un monastère.


Un étudiant travaillant sur un ostracon copte (coll. BNU)

Cyprien et Justine finirent par subir le martyre pour avoir refusé de sacrifier aux dieux païens. Voilà comment le travail, et parfois la chance, permettent d’identifier les fragments de manuscrits littéraires en langue copte et ainsi de faire avancer notre connaissance des différents fonds de manuscrits. Catherine Louis

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Notes : 1 — La première Summer School in Coptic Papyrology a eu lieu à Vienne en 2006 ; elle a été relayée par l’université de Leipzig en 2008. 2 — Je profite de l’occasion qui m’est donnée ici pour témoigner toute ma reconnaissance aux différentes personnes et institutions qui ont prêté leur concours à l’organisation et à la tenue de cette Third Summerschool in Coptic Papyrology. M. A. Poirot, administrateur de la BNU, Mme C. Donnadieu, son adjointe, nous ont soutenus avec enthousiasme dans l’organisation de cet événement et ont mis à notre disposition aussi bien leurs locaux que les documents originaux sur lesquels nous avons travaillé. Mme G. Bélot, M. Fr. Blin, tous deux attachés à la Conservation, ainsi que M. D. Bornemann, qui n’a ménagé ni son temps ni ses efforts pour nous accompagner durant les différentes étapes de l’organisation puis de la tenue de cette école d’été, ont tous contribué à faire de cette Summer School un événement aussi riche en enseignements qu’agréable. Nous sommes également très redevables pour leur soutien à l’UMR 7044 (Etude des civilisations de l’Antiquité), à l’Université de Strasbourg, à la Communauté urbaine de Strasbourg, à l’Institut de recherche et d’histoire des textes (Paris), à l’Association francophone de coptologie et à l’Ecole pratique des Hautes études. Je voudrais également remercier Anne Boud’hors, co-organisatrice de cette université d’été, ainsi que tous les enseignants, pour l’enthousiasme avec lequel ils ont accepté de venir, parfois de très loin, nous faire profiter de leurs connaissances. Mes remerciements vont également à tous nos étudiants, qui n’ont pas hésité à parcourir des milliers de kilomètres pour venir partager avec nous leur passion pour le copte et ses documents. J’ajoute qu’une partie des renseignements que je donne dans les paragraphes concernant les papyrus documentaires et les ostraca sont dus à Anne Boud’hors et à Alain Delattre, les responsables de ces deux ateliers, que je remercie pour leur contribution. 3 — Les meilleures introductions françaises à la civilisation, à l’histoire et à la culture des Coptes restent celles de P. DU BOURGUET, Les Coptes, PUF, Que Sais-Je ? n°2398, 3e édition, 1972, et de Chr. CANNUYER, L’Egypte copte : les Chrétiens du Nil, collection Découvertes Gallimard n°395, Paris, 2000. 4 — L’histoire de la langue copte est en réalité un peu plus complexe, et s’étend sur plusieurs siècles. Il ne s’agissait, au tout début (dès le IIIe siècle avant notre ère), que de tentatives de translittération émanant de voyageurs, probablement grecs, qui ont voulu transcrire dans leur alphabet certains mots égyptiens (toponymes, noms de divinités, etc.). C’est ce que l’on appelle le stade « pré-vieux-copte I». Peu à peu, ces tentatives se sont multipliées, pour parvenir au « pré-vieux-copte II », qui se caractérise par l’ajout de graphèmes issus du démotique à l’alphabet grec, qui s’avérait insuffisant pour transcrire tous les sons de la langue égyptienne. C’est de ces tentatives que s’inspireront plus tard les premiers chrétiens d’Egypte pour traduire les livres bibliques, dans une langue qui devint dès le IIIe siècle de notre ère la propriété des chrétiens (sur la naissance de la langue copte, on pourra consulter notamment : N. BOSSON & S. H. AUFRERE, Catalogue de l’exposition « Egyptes… L’égyptien et le copte », Lattès, 1999, en particulier les p. 27-67 pour le passage de l’égyptien hiéroglyphique au pré-vieuxcopte, puis les p. 68-87 pour l’histoire de l’évolution de la langue copte proprement dite et de ses dialectes. 5 — Les moines et ascètes, vivant dans la pauvreté, réutilisaient souvent des matériaux plus anciens pour divers usages, et il y a fort à parier qu’un certain nombre de documents ont été perdus pour nous parce qu’on aura voulu éponger de l’eau avec une feuille de manuscrit, ou parce qu’on aura estimé qu’ils ne valaient pas la peine d’être conservés. Ainsi, de nombreux documents ont été découverts dans ce qui tenait lieu, pour les habitants de l’époque, de « poubelles ». Ces dépotoirs, contrairement à ce que l’on pourrait croire, sont de

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véritables mines de renseignements, car on y a découvert non seulement des textes, mais des objets de la vie quotidienne en tous genres. 6 — Irénée de Lyon et Epiphane de Salamine sont deux des plus grands détracteurs de cette secte. C’est surtout à travers leurs témoignages et leurs réfutations que l’on connaissait ce mouvement avant la fameuse découverte de la bibliothèque copte de Nag Hammadi, grâce à laquelle 13 « codices » (l’équivalent de nos livres d’aujourd’hui) sont sortis des sables, nous livrant ainsi 53 textes, souvent totalement inconnus jusque-là. 7 — On sait en effet que certains documents ont été volés directement sur les sites, au XIXe siècle, et que tout un marché noir s’était organisé autour de la vente d’antiquités, à une époque où la législation dans ce domaine était quelque peu laxiste, laissant la porte ouverte à tous les débordements. 8 — La BNU compte en effet 684 documents écrits sur papyrus, parchemin ou papier, auxquels il faut encore ajouter les 567 documents de la Koptische Mappe 1, les 70 documents de la Wissenschafliche Gesellschaft (WG), et 624 ostraca. 9 — J. Gascou et J.-L. Fournet ont récemment publié quelques-uns de ces papyrus. Voir notamment : J.-L. FOURNET, « Parfum et magie dans un papyrus copte inédit de Strasbourg », dans A. BOUD’HORS & C. LOUIS (éd.), Etudes coptes X. Douzième journée d’études (Lyon, 19-21 mai 2005) (CBC 16), De Boccard, Paris, 2008, p. 157-166 ; id., « Deux lettres inédites de la collection de Strasbourg (P. Strasb. K. 682 et 684) », dans N.BOSSON & A. BOUD’HORS (éd.), Actes du VIIIe congrès international d’études coptes (Paris, 28 juin-3 juillet 2004) (OLA 163.2), Peeters, Leuven-Paris-Dudley, 2007, p. 685-696. J. GASCOU, « Un nouveau document sur les confréries chrétiennes : P. Strasb. copte inv. K 41 », dans A. BOUD’HORS, J. GASCOU & D. VAILLANCOURT (éd.), Études coptes IX. Onzième journée d’études, Strasbourg, 12-14 juin 2003 (Cahiers de la Bibliothèque copte. 14), De Boccard, Paris, 2006, p. 167-177. 10 — La majeure partie des textes magiques coptes publiés ont été rassemblés et présentés, en traduction anglaise, dans M.W. MEYER & R. SMITH, Ancient Christian Magic. Coptic Texts of Ritual Power, Princeton, New Jersey, 1999. 11 — W.E. CRUM, « La magie copte. Nouveaux textes », Recueil d’études égyptologiques dédiées à la mémoire de Jean-François Champollion, Bibliothèque des Hautes études, Sciences historiques et philologiques, fasc. 234, Paris, 1922, p. 537-544 12 — Ces dernières formules sont typiques des textes magiques. 13 — D’autant plus qu’entre-temps, l’arabe avait remplacé le copte dans l’usage courant, et que ces mêmes moines n’étaient plus, de ce fait, capables de lire les vieux livres sur lesquels ils venaient de mettre la main… 14 — Pour de plus amples détails sur l’histoire des manuscrits du monastère Blanc, voir C. LOUIS, « Nouveaux documents concernant l’ ‘affaire des parchemins coptes’ du monastère Blanc », dans N. BOSSON et A. BOUD’HORS (éd.), Actes du VIIIe congrès international d’études coptes (Paris, 28 juin-3 juillet 2004) (OLA 163.1), Peeters, Leuven-Paris-Dudley, 2007, p. 99-114.


David Tibet aux prises avec un papyrus magique (coll. BNU)

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Le papyrus Ebers (colonnes 39 et 40) (coll. B.U. Leipzig)

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LE DOSSIER | Egypte-Europe, allers-retours

La collection de papyrus et d’ostraca de la bibliothèque universitaire de Leipzig

Les débuts de la collection

Le cartel des papyrus

La collection de papyrus et d’ostraca de la bibliothèque de l’université de Leipzig a été initiée en 1902. Trois institutions étaient alors impliquées : le ministère d’Etat de Saxe pour les cultes et l’enseignement public, la Société royale des sciences de Saxe ainsi que la Fondation Albrecht de Leipzig. Celles-ci permirent de financer à l’été 1902 l’acquisition de papyrus en provenance d’Egypte, dont une majorité écrits en grec. Une charte d’exploitation des papyrus fut alors établie, visant à permettre un accès libre aux documents. Mais des papyrus étaient déjà parvenus jusqu’à Leipzig avant la fondation de cette société. Parmi ceux-ci figure le célèbre Papyrus Ebers, qui avec ses 18,63 mètres est le rouleau le plus long et le mieux conservé se rapportant à la médecine de l’Egypte ancienne au XVIe siècle avant J.-C. L’égyptologue leipzigois Georg Ebers avait acheté le rouleau sur place à l’hiver 1872/1873 et l’avait confié à la bibliothèque universitaire. Le rouleau conservé dans son intégralité fut découpé en 29 morceaux ; chacun d’entre eux fut ensuite mis sous verre et encadré. Un luxueux fac-similé de ce papyrus fut ensuite publié en 1875 1. Le célèbre théologien Konstantin von Tischendorf, à qui Leipzig doit aussi quelques feuillets du Codex Sinaiticus, avait lui aussi ramené à Leipzig des papyrus de ses voyages en Egypte, et les avait donnés à la bibliothèque universitaire. Ces papyrus ont été publiés par Carl Wessely 2. Les originaux ont été dans ce cas collés dans un recueil, où ils se trouvent encore aujourd’hui.

Mais la majorité des papyrus de Leipzig furent acquis grâce au « cartel allemand des papyrus  » (Papyruskartell), qui fut fondé en 1902 par divers musées, instituts universitaires et personnes privées et auquel appartenait aussi l’université de Strasbourg et sa bibliothèque. L’objectif de ce cartel était l’achat en commun de papyrus en Egypte, afin de ne pas faire monter les prix par des enchères concurrentes. Les membres recevaient ensuite une courte description des différents lots, sur lesquels il était ensuite possible d’enchérir. Le cartel comportait deux départements, l’un pour les papyrus littéraires, l’autre pour les papyrus documentaires. Leipzig était membre des deux départements. Prix Nobel de littérature en 1902 pour son Histoire romaine, l’historien de l’Antiquité Theodor Mommsen versa une part importante de sa récompense pour permettre d’enrichir la collection de papyrus de Leipzig. Dans les années 1930 furent de nouveau achetés quelques papyrus, grâce au soutien financier de la Société des amis de l’université de Leipzig. La première description scientifique fut éditée à la mémoire de Theodor Mommsen par l’historien du droit leipzigois Ludwig Mitteis et par l’historien de l’Antiquité et fondateur de la papyrologie scientifique Ulrich Wilcken, qui occupa la chaire d’histoire ancienne à Leipzig entre 1906 et 1912 3. Certains textes furent ensuite publiés séparément dans des revues spécialisées.

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Prix Nobel de littérature en 1902 pour son Histoire romaine, l’historien de l’Antiquité Theodor Mommsen versa une part importante de sa récompense pour permettre d’enrichir la collection de papyrus de Leipzig

Les aléas d’une collection

La collection aujourd’hui

A la restauration des papyrus succédaient l’inscription à l’inventaire et un catalogage sommaire, pour environ 600 pièces à l’époque. Après la Seconde Guerre mondiale, c’est le Nestor de la papyrologie allemande, Wilhelm Schubart, alors âgé de 73 ans, qui fut chargé de la chaire d’histoire ancienne. Mais les points forts de l’enseignement et de la recherche ne résidaient pas dans le domaine de la papyrologie, et au cours de la période suivante, l’exploitation des sources directes retomba à l’arrière-plan. C’est ainsi qu’il n’y eut ni personnel scientifique ni personnel de conservation dédié à la collection de papyrus, et les documents non encore traités restèrent dans l’état de leur achat par le Papyruskartell et commencèrent à se détériorer. La Seconde Guerre mondiale eut comme conséquence certaines pertes et destructions. Le Papyrus Ebers était au départ conservé dans la chambre forte d’une banque de Leipzig, avant d’être évacué vers le château de Rochlitz sur la Mulde, à 60 kms au sudouest de Leipzig. On raconte qu’il fut redécouvert à la fin de la guerre dans une niche de chien. Des 29 parties conservées avant la guerre, les parties XIII (colonnes 48, 49), XXIV (col.  80, 81, 82) et XXIX (col. 99, 100, 101, 102, 103, 104, 105) furent totalement détruites, d’autres furent endommagées. Nous ne connaissons pas le sort des trois dernières parties, mais nous ne désespérons pas de les voir réapparaître un jour. On déplore en outre la perte d’une quarantaine d’autres papyrus. A l’époque, le tome 1 du catalogue des papyrus de Leipzig n’a jamais été suivi d’un tome 2, mais certains textes ont toutefois été édités avec le temps par des papyrologues extérieurs.

L’auteur de cet article prit la responsabilité de la collection en 1993. A l’été 1994, tous les papyrus furent transférés de leurs caisses métalliques vers des boîtes en carton neutre et conservés pour partie entre des feuilles de papier neutre. Grâce à cette opération, on obtint pour la première fois un aperçu approximatif de la collection : on recensa environ 5 000 papyrus et fragments de papyrus, ce qui fait de la collection de Leipzig un fonds de première importance. La très grande majorité des papyrus est grecque, mais on y trouve également des papyrus hiératiques, démotiques, latins, coptes et arabes. En outre, le papyrus n’est pas le seul support d’écriture : parchemin et papier figurent également dans la collection. Celle-ci compte aussi 1 644 ostraca. Une partie arriva à l’été 1902 à Leipzig ; 724 sont écrits en grec, 292 en démotique, 628 en copte. Très peu sont bilingues. Seize ostraca grecs furent publiés sous le titre P. Lips. I. Certains ont été édités au fil du temps par Ulrich Wilcken et par le directeur de la collection de papyrus à Jena, Fritz Uebel. Des pièces démotiques et coptes furent décrites de manière isolée dans diverses revues au cours des années 1990 et 2000. Mais 1 500 ostraca environ attendent encore d’être étudiés et publiés, tandis que grâce à un soutien financer de la fondation Fritz Thyssen, Ruth Duttenhöfer a pu réaliser un volume sur les papyrus de Leipzig, publié en 2002 sous le titre P. Lips. II 4. Les papyrus et ostraca de Leipzig entrèrent eux aussi dans une nouvelle ère avec l’arrivée des nouveaux médias, de la numérisation et de l’internet. Le programme «  Papyrus Halle-Jena-Leipzig  » fut conçu et mis en œuvre grâce au financement de la Fondation allemande pour la recherche (Deutsche

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Armoire à papyrus de la bibliothèque universitaire de Leipzig

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Forschungsgemeinschaft – DFG). Dans ce projet mené sous la coordination de l’université de Leipzig, les collections de papyrus des universités de Halle, Jena et Leipzig sont depuis 2003 restaurées, numérisées, microfilmées, décrites suivant des normes compatibles avec d’autres projets internationaux, et enfin mises en ligne sur Internet (http://papyri.uni-leipzig.de).

rendre disponibles aux chercheurs sur Internet. Si les autres collections diffusaient ensuite elles aussi leurs archives et les documents relatifs à leur activité au sein du cartel, nous pourrions ainsi identifier des relations entre documents et reconstituer virtuellement des ensembles autrefois cohérents, mais qui avec le temps ont été malencontreusement séparés et dispersés.

Perspectives

Collections virtuelles

Depuis 2009, ce sont les fonds d’ostraca qui sont traités de même manière dans le cadre d’un projet de la DFG. A la prise de vue en infrarouge s’ajoute pour quelques objets choisis une étude plus approfondie, suivant les techniques les plus modernes cherchant à obtenir la meilleure image tout en préservant le document. Ces études sont effectuées par l’Institut de minéralogie, cristallographie et de science matérielle de l’université de Leipzig. Les images et les nombreuses données de mesure seront consultables à l’adresse internet évoquée ci-dessus, et conduiront sans doute à de nouvelles recherches et découvertes dans les domaines de l’histoire ancienne et de la papyrologie. Dans un autre projet financé par la DFG, ce sont les collections de papyrus conservées en Allemagne qui ont été et qui seront mises en ligne sur un portail internet commun, qui permettra une recherche et une présentation harmonisées des résultats sur la Toile. Les collections, tout comme les banques de données, pourront être interrogées en temps réel. Grâce à ce portail, les différences technologiques et de contenus scientifiques des diverses bases de données seront effacées. A côté des collections actuellement prises en compte (Bonn, Erlangen, Giessen, Halle, Heidelberg, Jena, Cologne, Leipzig, Trèves et Würzburg...) s’ajouteront prochainement Berlin et d’autres ensembles. Il serait souhaitable qu’une recherche dans la collection strasbourgeoise soit également possible via le portail des papyrus (www. papyrusportal.net). Car ainsi, ce serait sur l’ensemble des anciens membres du cartel que l’on pourrait faire des recherches simultanément. Les archives du cartel sont encore presque complètement conservées à Strasbourg, quand par exemple à Leipzig elles ont toutes disparu. Peut-être serait-il envisageable de numériser ces archives strasbourgeoises afin de les

Un exemple de lien étroit entre les collections de Leipzig et de Strasbourg réside par exemple dans le fonds d’archives d’Aurelios Kyros, nyktostratège (c’est-à-dire chef de la garde de nuit) à Hermopolis à la fin du IVe siècle après J.-C., fonds qui d’après nos connaissances actuelles est divisé entre les deux collections. Un papyrus, qu’Ernst Kornemann avait acheté en 1902 à Eschmunein, se trouve en outre à Giessen. Seule une petite partie des textes des deux collections est aujourd’hui publiée. On peut trouver une présentation des textes identifiés de ce fonds, faite par Daniela Colomo (à l’adresse http://papyri-leipzig.dl.uni-leipzig.de/content/main/ archiv_aurelios_kyros.xml). Une belle et ambitieuse entreprise serait de publier de manière unifiée ce fonds aujourd’hui divisé en deux collections. Mais ce n’est pas uniquement dans le domaine des papyrus qu’on trouve des collections éclatées entre Strasbourg et Leipzig. C’est ainsi que les ostraca de Strasbourg n° 662-771 forment avec plusieurs douzaines d’ostraca de Leipzig et de la Bodleian Library d’Oxford un ensemble important, remontant au IIe siècle après J.-C., et renvoyant à un homme dénommé Horon, fils de Makron. Ces exemples témoignent des liens étroits existant entre les collections de Strasbourg et de Leipzig.

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Outre la numérisation et la diffusion des métadonnées 5 sur Internet, un autre objectif intrinsèque à toute collection de papyrus est l’édition proprement dite, c’est-à-dire le déchiffrage de l’intégralité des textes, leur transcription, leur traduction, ainsi que la rédaction d’un commentaire philologique et historique les resituant dans leur contexte propre. A Leipzig, les personnes employées dans le cadre de ces projets travaillent aujourd’hui à l’édition du volume III des papyrus. En parallèle, une


exposition s’est tenue à la bibliothèque universitaire de Leipzig du 18 juin au 26 septembre 2010, sous le titre « Enterré, perdu, retrouvé, étudié. Les trésors des papyrus de Leipzig  ». Un catalogue de l’exposition est également publié 6, et d’autres projets sont actuellement en cours. Reinhold Scholl (traduction Frédéric Blin)

Notes : 1 — Papyros Ebers. Das hermetische Buch über die Arzneimittel der alten Ägypter in hieratischer Schrift. Herausgegeben, mit Inhaltsangabe u. Einleitung versehen von Georg Ebers. Mit hieroglyphischlateinischem Glossar von Ludwig Stern ; Bd. 1-2 ; Bd.1. Einleitung und Text, Tafel I-LXIX ; Bd.2. Glossar und Text, Tafel LXX-CX, Leipzig, 1875 2 — Carl Wessely, Die griechischen Papyri der Leipziger Universitätsbibliothek, Leipzig, 1885 (Verhandlungen der königlichen Sächsischen Gesellschaft der Wissenschaften 37, S. 237-75, Nr. 1-35) 3 — Griechische Urkunden der Papyrussammlung zu Leipzig. I. Bd. Mit Beiträgen von Ulrich Wilcken, hrsg. von Ludwig Mitteis, Leipzig, 1906 4 — Griechische Urkunden der Papyrussammlung zu Leipzig (P.Lips. II), hrsg. von Ruth Duttenhöfer mit einem Beitrag von Reinhold Scholl (Archiv für Papyrusforschung und verwandte Gebiete, Beiheft 10), München und Leipzig, 2002 5 — Données informatiques permettant, une fois la numérisation faite, de décrire un document. 6 — Vergraben, verloren, gefunden, erforscht. Papyrusschätze in Leipzig, Katalog zur Ausstellung Universitätsbibliothek Leipzig 18. Juni bis 26. September 2010, hrsg. von Reinhold Scholl (Schriften aus der Universitätsbibliothek ; 20), Leipzig, 2010

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Itinéraires alexandrins

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omment mon parcours d’historien m’at-il conduit à devenir un alexandrin et à faire de la mythique bibliothèque des Ptolémées l’un de mes lieux d’ancrage, entre savoir et imaginaire ? A la fin des années 70 du siècle dernier, je m’apprêtais à suivre des chemins différents. Je rêvais de devenir archéologue, j’aspirais à préparer l’Ecole française d’Athènes. J’étais fasciné par le monde des objets et des formes, par les pierres et la terre, par les céramiques et le marbre. Les sites archéologiques me semblaient être comme des livres dont je serais le premier lecteur, découvrant page après page les signes et les traces abandonnés et superposés il y a plus de deux millénaires. Ce livre inscrit dans le sol m’apparaissait comme l’un de ces manuscrits médiévaux où l’on réemploie le support précieux du parchemin en effaçant un texte pour en inscrire un autre. Le sol était un palimpseste, sur lequel, de la préhistoire à nos jours, avaient été inscrits les travaux et les jours, le quotidien et l’histoire, la routine et l’événement, à travers des traces volontaires ou accidentelles. Je rêvais l’archéologie comme un art particulier de la lecture, les sites me semblaient être des bibliothèques : Delphes et Délos, l’agora d’Athènes et Olympie… Le carré de fouilles, délimité selon les règles de l’art, était comme la page d’un livre de cette bibliothèque, qui me raconterait une histoire singulière si j’apprenais les règles de son déchiffrement. Chaque bibliothèque, chaque livre avait son propre langage, sa propre histoire… Je me suis même orienté pour un temps vers les formes premières de ces littératures inscrites dans le sol grec  : Mycènes, Santorin, Cnossos et Phaïstos. Sans doute parce que les disciplines du déchiffrement

étaient plus exigeantes, plus ascétiques, il fallait « lire  » des textes inscrits non sur les rouleaux de papyrus ou les codices de parchemin, mais sur des tablettes d’argile, non pas dans l’alphabet grec, mais dans des répertoires de signes syllabaires que l’on distinguait en « linéaire A » et « linéaire B ». L’histoire du déchiffrement du linéaire B par Michael Ventris et John Chadwick m’avait passionné 1. Et j’avais mis à apprendre ces signes syllabiques la même passion que l’on aurait pu mettre face aux écritures de la Mésopotamie ou de la Chine  : j’étais au seuil d’une bibliothèque à conquérir… Certes, les textes offerts à la lecture étaient le plus souvent des inventaires, des listes, mais quelle émotion de voir émerger une forme de langue grecque primitive au fur et à mesure du déchiffrement  : «  Ai-ke-u ke-resio ti-ri-po-de we-ke  », «  Egée le Crétois a fabriqué un trépied »… Alors que je me consacrais à l’apprentissage de cette écriture et que je tentais à mon tour de briser le code des signes du «  disque de Phaïstos  », connus par un seul artefact, vint la rencontre avec d’autres grands lecteurs. Ils avaient pour noms Jean-Pierre Vernant, Marcel Detienne et Pierre Vidal-Naquet  Nicole Loraux vint se joindre à eux très vite. Je les avais déjà lus, il me fut donné de les entendre et d’assister à leurs séminaires. Lieux étranges de déchiffrement, de lecture et d’interprétation, où les textes classiques que j’avais travaillés pendant mes années d’études, avec l’énergie, mais aussi l’étroitesse de vue d’un laboureur ou d’un bûcheron, prenaient vie et couleurs, sens et relief, se mettaient à parler et à penser… Ils ouvraient des horizons, invitaient à tracer des cheminements interprétatifs, composaient des paysages signifiants aux multiples harmoniques…

Page de titre d'une édition de 1522 (Bâle, Valentin Curio) de la Périégèse de Denys d'Alexandrie (coll. BNU)

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Le monde que je découvris alors était aussi dépaysant que le rivage d’un nouveau continent, il était plein de couleurs et de sons, de paradoxes et d’énigmes. Les Grecs de Detienne et Vernant ne ressemblaient pas à ceux que j’avais croisés dans mon itinéraire universitaire, ils vivaient et pensaient, ils chantaient et imaginaient, et les textes comme les images devenaient des partitions à déchiffrer… Le livre de Marcel Detienne, Les Jardins d’Adonis. La mythologie des aromates en Grèce ancienne 2, puis celui qu’il écrivit en collaboration avec Jean-Pierre Vernant, Les ruses de l’intelligence, la Mètis des Grecs 3 m’ouvrirent les portes d’une bibliothèque insoupçonnée : à côté des orateurs attiques et de Platon, d’Homère et des tragiques, apparaissait une foule d’auteurs inconnus, des érudits, des lexicographes, des scholiastes, des compilateurs et des encyclopédistes. Sous forme de fragments ou de citations, ou parfois de traités techniques et scientifiques, ces auteurs dévoilaient l’arrière-plan, l’avant-scène, les bas-côtés de la littérature classique, une bibliothèque rarement lue pour elle-même, souvent entrouverte pour nourrir les notes de bas de pages des livres et des articles contemporains. Je découvris ainsi des formes d’écriture intimement liées à des pratiques de lecture, qui s’appuyaient sur l’usage des bibliothèques  : mots, citations, informations apparaissaient comme autant de matériaux extraits des textes lus, ils étaient redistribués dans de nouveaux textes selon de multiples principes d’assemblage, afin de créer des objets intellectuels souvent inattendus, de redéployer les champs de savoir. Alors que les forces de l’équipe dirigée par Vernant, puis par Vidal-Naquet 4, se mobilisaient sur le décryptage des représentations de l’époque archaïque et classique, croisant les textes et les images, le politique et le religieux, j’étais l’un de ceux qui furent intéressés davantage par l’estuaire que par le cours supérieur des fleuves de l’érudition antique. Il me semblait en effet que les compilations, les lexiques, les commentaires, les traités techniques 66

méritaient davantage qu’un statut ancillaire dans cette anthropologie des mondes antiques en émergence. Qui étaient ces érudits ? Comment travaillaient-t-ils  ? Comment articulaient-ils les étapes de lecture et de rédaction dans leur travail  ? Comment procédaient-ils concrètement, quelle était l’ergonomie du travail savant au temps des rouleaux de papyrus et des tablettes de cire ? Ces questions très générales, je les formulais une première fois dans un mémoire consacré à la Périégèse de la Grèce de Pausanias, une description des cités grecques et de leurs monuments à l’époque antonine. J’explorais la construction et la syntaxe du texte, dont une lecture approfondie m’avait révélé la cohérence. Je percevais, au-delà de la poussière des routes grecques et des notes prises in situ, le rôle des bibliothèques fréquentées par Pausanias. En prêtant une oreille attentive, je saisissais même la musique particulière de son usage des sources, écrites ou orales, qui tantôt pouvaient résonner à l’unisson («  sumphôneîn  ») ou créer des discordances («  diaphôneîn  »). Je fus fasciné par cette métaphore sonore. Les livres des bibliothèques ont leur musique propre. Ils peuvent s’harmoniser ou créer de multiples dissonances. La « symphonie » et la « diaphonie » des sources et des savoirs ouvrent un espace d’écoute, de comparaison, de critique, de décision. Je poursuivis mon cheminement par une thèse de doctorat consacrée à un géographe grec mineur, Denys d’Alexandrie, auteur d’une Périégèse de la Terre habitée et contemporain de l’empereur Hadrien. Je me retrouvais à Alexandrie à l’époque impériale  : la ville avait perdu un peu de ses fastes et de son rayonnement, mais elle restait un pôle de culture et de savoirs, une ville-mémoire où se croisaient de multiples traditions. Le texte de Denys est un poème didactique écrit dans un grec littéraire où se mêlent les usages homériques et les formes sophistiquées des grands poètes alexandrins. Il offrait aux élèves des écoles


une description de l’ensemble du monde connu, en entrelaçant aux listes de toponymes et de noms de peuples des données mythographiques, ethnographiques et religieuses. J’eus très vite la conviction que son propos était d’offrir une version condensée de la bibliothèque géographique antérieure, dont les savoirs se trouvaient résumés et traduits dans un cadre cohérent et mémorisable. De la bibliothèque au texte, du texte à la bibliothèque : le poème de Denys parvenait à dérouler des généalogies signifiantes, à déployer des réseaux de références et d’allusions qui le reliaient aux grandes œuvres de la culture grecque, comme les épopées homériques, Hésiode, Callimaque ou les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes. Chaque vers, chaque mot semblait porteur d’une mémoire, qui le reliait à d’autres textes, qui le chargeait de sens et d’intentionnalité. La brièveté de cette description du monde contrastait avec l’expansion herméneutique à laquelle elle invitait. Tous ces fils me conduisaient à l’âge d’or alexandrin, au IIIe siècle avant notre ère, au Musée 5 et à sa collection de livres. Je rencontrais d’abord Eratosthène de Cyrène  : polymathe et philosophe, il prit la tête de la bibliothèque et mena dans ce cadre un vaste ensemble de travaux mathématiques, astronomiques, grammaticaux et géographiques. C’est l’usage critique des ressources de la bibliothèque qui lui permit de «  corriger » les anciennes cartes de la terre, comme d’autres corrigeaient le texte d’Homère. Sa Géographie, connue seulement par la tradition indirecte, mobilisait une documentation nouvelle, notamment sur l’Asie, recueillie lors de l’expédition d’Alexandre. Les données littéraires, les cartes antérieures, les mesures des itinéraires et des périples étaient soumises à une critique aussi rigoureuse que possible, puis traduites en formes schématiques, en alignements, en écarts sur une carte régie par la géométrie euclidienne. Les données partielles, hétérogènes et empiriques fournies par les voyageurs et les explorateurs étaient transformées et épurées, réunies dans une synthèse graphique, dans une «  vue de l’esprit  » par le cartographebibliothécaire. Autre cartographe, Callimaque de Cyrène, qui sans avoir le titre de «  bibliothécaire  » eut la charge de superviser une forme de catalogue des collections royales, les Tables de tous ceux qui se sont illustrés dans le domaine de la culture et de ce qu’ils ont écrit,

en 120 rouleaux. Poète virtuose qui trouvait son inspiration dans ses innombrables lectures, dans les variantes des anciens mythes comme dans les mille curiosités lexicales que l’on pouvait glaner chez les auteurs d’autrefois, il fut aussi l’auteur d’une œuvre érudite qui prenait volontiers la forme de listes et de catalogues regroupant ses trouvailles de lecteur par grands champs thématiques, qu’il s’agisse de proverbes, de mirabilia, de mots rares et dialectaux que l’on employait dans les cités grecques. Cette érudition de grand lecteur reproduisait dans le texte érudit la logique cumulative de la bibliothèque. Cette dernière apparaissait comme un vaste gisement de connaissances, de mots et de textes, un horizon à explorer et à mettre en ordre, pour faire surgir, de l’accumulation des livres, un espace organisé selon les découpages des savoirs et des genres littéraires. On ne peut travailler sur la culture hellénistique sans rêver à la bibliothèque des Ptolémées, sans devenir soi-même un alexandrin. De la bibliothèque elle-même, il ne reste aucun vestige matériel, nous en sommes réduits à des conjectures et à des comparaisons pour esquisser un cadre architectural et des dispositifs de rangement. Nous n’avons que de très rares données sur son organisation, son personnel, ses usages. Si la liste de ses « directeurs » nous est connue, nous n’avons aucune information sur les scribes qui recopiaient les textes, sur les modalités d’accès aux livres, sur les lieux où travaillaient les lecteurs. Seule certitude  : la bibliothèque d’Alexandrie ne comportait pas de salle de lecture, que l’on trouve dès les bibliothèques publiques de la Rome impériale. Elle était au sens propre l’espace de rangement et de conservation des rouleaux de papyrus. Ses usagers appartenaient à l’entourage royal, au cercle savant et lettré du Musée. Ce n’était donc pas une «  bibliothèque publique  » à la disposition de tous. Il ne faut pas imaginer les lecteurs absorbés dans leurs livres, assis devant des tables. La gestuelle, la mobilité, l’environnement sonore (on lisait à voix haute ou murmurée), les discussions entre lecteurs savants, tout cela échappe aux sources qui nous sont parvenues. Dès l’Antiquité, la bibliothèque d’Alexandrie a donné lieu à une tradition légendaire, qu’il s’agisse de sa fondation, liée à la traduction en grec de la Torah, ou de l’incendie qui aurait détruit ses collections, imputé à Jules César. Les récits sont repris d’un auteur à l’autre, passent du grec au latin, du 67


On ne peut travailler sur la culture hellénistique sans rêver à la bibliothèque des Ptolémées, sans devenir soi-même un alexandrin

grec à l’arabe, entre païens, juifs, chrétiens et musulmans, ils se métamorphosent dans un jeu complexe d’échos, de contresens involontaires, d’arrière-pensées apologétiques. La tradition est labyrinthique, et l’historien doit démêler les fils, reconstituer les sources et les relais de ces récits, retrouver le noyau factuel à l’origine des variantes mythiques. Tel a été le cheminement suivi par Luciano Canfora, dans deux ouvrages majeurs consacrés à la tradition de la bibliothèque 6. Une autre approche, non moins fascinante, conduit à observer l’impact de la bibliothèque d’Alexandrie sur la culture hellénistique et romaine. On observe alors les ondes de choc, superficielles ou profondes, politiques et institutionnelles ou intellectuelles et littéraires, qui se propagent dans le temps et dans l’espace depuis l’épicentre alexandrin. Le rôle de la fondation des Ptolémées apparaît pour ainsi dire en creux, dans la création de bibliothèques concurrentes dans d’autres capitales hellénistiques puis à Rome, dans le développement des bibliothèques privées et d’un intérêt bibliophilique pour les livres rares et anciens, dans la constitution d’instruments bibliographiques permettant d’inventorier les textes et de déjouer les pièges d’auteurs anonymes, dans la diffusion de formes particulières d’érudition grammaticale et antiquaire, dans le développement de la philologie qui travaille à reconstruire les textes à partir de leurs variantes. Le travail intellectuel, les pratiques lettrées et savantes ne sont bien sûr pas nés à Alexandrie, ni même en Grèce. Mais la bibliothèque d’Alexandrie, en réunissant le patrimoine écrit de l’hellénisme et les grands textes représentatifs des « sagesses barbares  », et en offrant au cercle des membres du Musée une collection de livres d’une ampleur sans précédent, marque un seuil dans l’histoire des savoirs et des sciences. La bibliothèque apporte un immense gisement de textes et de connaissances, elle est elle-même enrichie par toute la littérature savante qu’elle permet de produire  : 68

commentaires, compilations, traités scientifiques, lexiques, éditions critiques, monographies sur les sujets les plus divers. Les érudits postérieurs, qu’il s’agisse de Pline l’Ancien ou d’Athénée de Naucratis, de Plutarque, du médecin Galien ou du géographe Strabon, pour me limiter à quelques noms, témoignent de ces pratiques lettrées, où la lecture est indissociable de l’écriture, où les livres sont des champs de connaissances à moissonner, des gisements de problèmes à identifier et à résoudre, des sources qui permettent de remonter dans le temps et de voyager dans l’espace. Lire, prendre des notes, réorganiser ces notes dans un nouveau texte, citer et critiquer, expliquer, mémoriser, commenter, sont autant d’opérations constitutives de leur travail savant. Le travail sur les textes et sur les livres, cependant, ne représentait qu’un versant de leurs activités : le dialogue, les propos de table, les cours et conférences, les controverses parfois, dessinent le champ de leurs sociabilités savantes, d’une communauté de savoirs et d’intérêts où se décèlent encore la musique propre des mondes lettrés, la symphonie et la diaphonie des textes, de leurs auteurs et de leurs lecteurs. Telles sont les perspectives de recherche que j’ai choisi de suivre ces dernières années. J’ai tenté de comprendre, dans leur spécificité et leur altérité, les formes de travail des lettrés de l’époque hellénistique et impériale, en remontant aussi loin que possible des textes vers les opérations qui les avaient produits, des livres vers les pratiques de lecture qu’ils présupposaient. Le milieu de bibliophiles érudits mis en scène par Athénée de Naucratis à Rome, à la fin du IIe siècle de notre ère, m’a offert un terrain d’observation aussi dépaysant qu’une tribu de la forêt amazonienne 7. Mais ce tropisme bien alexandrin de l’érudition historique et philologique m’a aussi conduit à formuler des questionnements plus généraux et fondamentaux, sur la nature, la finalité, les pratiques du travail savant, sur le


va-et-vient entre la main et l’intelligence, entre les instruments et la pensée, entre les textes et la mémoire, questionnements que j’ai déployés dans un projet interdisciplinaire et comparatiste, les Lieux de savoir 8. La bibliothèque d’Alexandrie reste pour moi une énigme historique qu’il faut tenter d’élucider par une patiente archéologie des témoignages écrits, à défaut de pouvoir retrouver ses fondations dans le sol. Elle est aussi le paradigme d’une certaine forme de travail savant, qui a irrigué les traditions de l’Occident et de l’Orient : un modèle où la lecture et l’écriture sont indissociables, où les savoirs se construisent, se matérialisent et se transmettent dans ces supports matériels et efficaces que sont les livres. Le mythe et l’histoire de la bibliothèque d’Alexandrie, enfin, peuvent éclairer les grandes mutations techniques, politiques et sociales qui reconfigurent aujourd’hui le champ des savoirs, de l’écrit, de l’information et de la mémoire. L’une de ces leçons, très actuelle, est que l’accumulation indéfinie, l’aspiration à l’universalité, le fantasme de la totalité ne sont que de vaines illusions et conduisent à l’amnésie et au naufrage de la pensée, sans l’ensemble des pratiques qui réintroduisent du sens, de l’ordre et de la visibilité, qui organisent l’espace et le temps et mettent en perspective les gisements de l’écrit, du son et de l’image. Comme dans la métropole des Ptolémées, les conservateurs de bibliothèque ont un rôle essentiel à jouer, au cœur des communautés savantes d’aujourd’hui et de demain.

Notes : 1 — Voir John Chadwick, Le déchiffrement du linéaire B. Aux origines de la langue grecque, Paris, Gallimard, 1972 2 — Paris, Gallimard, 1972 3 — Paris, Flammarion, 1974 4 — Le Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes, devenu Centre Louis Gernet, et aujourd’hui Anhima (Anthropologie et histoire des mondes antiques). 5 — Le Musée était un centre de recherches littéraires et scientifiques fondé par les Ptolémées à Alexandrie. Hébergé dans leur palais royal, c'est en son sein que fut créée la fameuse bibliothèque. 6 — La véritable histoire de la bibliothèque d’Alexandrie, Paris, Desjonquères, 1988 ; Il viaggio di Aristea, Roma-Bari, Laterza, 1996 7 — “Ateneo, o il Dedalo delle parole”, in : Ateneo, I Deipnosofisti. I dotti a banchetto, Roma, Salerno Editrice, 2001, vol. 1, pp. XI-CXVI 8 — Lieux de savoir, I. Espaces et communautés, Paris, Albin Michel, 2007 ; II. Les mains de l’intellect, Paris, Albin Michel, à paraître en janvier 2011

Christian Jacob

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La Bibliotheca Alexandrina : du rêve à la réalité

Détail du « mur du savoir » de la Bibliotheca Alexandrina

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n projet, un rêve fou, démesuré, gigantesque, utopique et extraordinaire, celui de faire revivre la légendaire bibliothèque d’Alexandrie disparue il y a 1 600 ans, s’est réalisé grâce à la forte volonté politique égyptienne ainsi qu’à l’appui de la communauté internationale. L’ancienne bibliothèque avait incarné pendant plus de six siècles l’apogée du savoir et avait été le symbole de l’universalisme et surtout du triomphe de l’esprit et de l’intelligence. Comme un phénix, la nouvelle bibliothèque renaît des cendres de son ancêtre. Elle ouvre ses portes le 16 octobre 2002 en présence d’un grand nombre de chefs d’Etat, du directeur général de l’UNESCO et d’éminents intellectuels du monde entier, qui tous sont venus célébrer avec l’Egypte la concrétisation du rêve qui a, pendant longtemps, hanté l’esprit des hommes. Avec son architecture futuriste appréciée dans le monde entier, cette nouvelle bibliothèque se veut l’héritière des traditions de sa prestigieuse devancière. Elle se veut un lieu de dialogue, de liberté d’expression, d’aventure intellectuelle, d’art et de sciences, et œuvre à réunir en un seul lieu tout le savoir du monde, tout en devenant la fenêtre du monde sur l’Egypte et la fenêtre de l’Egypte sur le monde. Pour ce faire, ce complexe scientifique et culturel est beaucoup plus qu’une simple bibliothèque : dans un établissement pouvant contenir plusieurs millions de livres, il abrite un centre d’archivage de l’internet, six bibliothèques spécialisées (pour les arts, le multimédia et l’audiovisuel, les microformes, les livres rares et les collections spéciales, mais aussi pour le public des jeunes et des malvoyants), quatre musées (consacrés aux antiquités, aux manuscrits, à l’histoire des sciences et à l’ancien président Sadate), un planétarium, des espace appelés ALEXploratorium (pour que les enfants découvrent la science et se familiarisent avec elle), Culturama (premier panorama culturel composé de neuf écrans à multicouches numérisées interactives), VISTA (immersion virtuelle des applications des sciences et de la technologie qui crée un environnement interactif de la réalité virtuelle), ceci sans compter quinze expositions permanentes, quatre galeries d’expositions temporaires, un centre de conférences pour des milliers de personnes, huit centres de recherche académique, un Forum du dialogue...

De plus, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie héberge un certain nombre d’institutions telles que l’Academia Bibliothecae Alexandrinae (ABA), la Société arabe pour l’éthique des sciences et de la technologie (ASEST), la Fondation euroméditerranéenne pour le dialogue entre les cultures Anna Lindh (ALF), l’Institut des études pour la paix, affilié au Mouvement Suzanne Mubarak des femmes pour la paix, le Projet de recherches médicales HCM, le Centre René-Jean Dupuy pour le droit et le développement, le Bureau régional arabe de l’Académie des sciences pour les pays en développement (TWAS-ARO), le Bureau régional de la Fédération internationale des associations de bibliothécaires et des bibliothèques (FIAB/IFLA), le Secrétariat des Commissions nationales arabes pour l’UNESCO, le Réseau du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord pour l’économie environnementale (MENANEE). Le travail accompli depuis l’inauguration et durant les huit dernières années a répondu à ces ambitions. Avec plus de 700 manifestations annuelles dans les domaines des sciences, de l’art, de l’économie, de la politique et des réformes en général, la BA est effectivement devenue un espace de dialogue et de rencontre entre les peuples et les cultures. Elle est aujourd’hui la plaque tournante qui a restauré le lustre cosmopolite de la ville d’Alexandrie. Plus qu’une bibliothèque, la BA du XXIe siècle constitue un centre d’excellence culturelle vivant et multidisciplinaire, ouvert sur la société égyptienne, sur le grand large méditerranéen et sur la communauté internationale. Ainsi, l’institution naissante a réussi en peu de temps à tisser un véritable réseau de coopération et de partenariats nationaux et internationaux avec d’illustres institutions culturelles et scientifiques à travers le monde. La variété des activités de la BA souligne, entre autres, le caractère multidisciplinaire de cette institution sui generis. Afin de réaliser ses objectifs et pour demeurer à l’avant-garde des avancées techniques, la BA a mis l’accent dès le premier jour sur la nécessité de relever les défis de l’ère numérique, en mettant en place des bases de données électroniques ; étant en quelque sorte « née numérique  », la bibliothèque d’Alexandrie a beaucoup œuvré pour asseoir sa place dans le monde désormais incontournable de 71


Vue générale de la salle de lecture

l’informatique, en numérisant une part importante de son fonds. Par ailleurs, elle vise à développer ses collections en tenant compte de son appartenance égyptienne, euro-méditerranéenne, arabe et africaine. Car si la BA a des dimensions universelles importantes, elle reste toutefois ancrée dans son environnement égyptien. La présence et l’action de cette prestigieuse institution, en ce sens, a modifié le paysage alexandrin et a créé un véritable pôle d’attraction autant pour les Egyptiens d’Alexandrie et d’ailleurs que pour les milliers de touristes arabes et étrangers qui ont retrouvé le chemin de la ville fondée par Alexandre le Grand. Les salles de lecture, les expositions, les colloques, les conférences, les manifestations culturelles attirent plus d’un million de visiteurs par an dont une grande majorité de jeunes. Il faut par ailleurs noter que la dimension égyptienne de la BA est soulignée par la présence d’un musée consacré au président Sadate, par la mise en œuvre d’un projet audiovisuel électronique sur la mémoire de l’Egypte et son histoire moderne, par des publications et des sites électroniques sur les personnalités marquantes de l’histoire de l’Égypte dans les domaines politique, économique, intellectuel, médiatique et artistique. Aujourd’hui, huit ans après son inauguration, la nouvelle bibliothèque jouit d’une réputation mondiale comme étant un centre d’excellence. Afin de préserver ce label, il faut un travail dur et assidu fondé sur les réalisations déjà achevées. Il faut en particulier approfondir davantage la coopération avec les instances internationales et les institutions culturelles d’Europe, d’Amérique, d’Asie et d’Afrique.

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A cet égard, la coopération exceptionnelle qui existe entre la BA et la Bibliothèque nationale de France est un modèle du genre. En effet, la BA a bénéficié en 2010 du don somptueux et extraordinaire de 500 000 ouvrages offerts par la BnF. C’est le plus grand don de livres de l’histoire, un don qui dépasse de loin en nombre les 200 000 parchemins offerts à Cléopâtre par Marc Antoine. Plus qu’un acte culturel, ce don incarne un geste politique que les Egyptiens apprécient à sa juste valeur. Pour le valoriser, et dans le cadre de la convention-cadre de coopération entre les deux institutions, un plan de formation, des stages professionnels, un encadrement du catalogage de ces livres offerts ont été mis en place. Ce don exceptionnel a fait de la BA la quatrième bibliothèque francophone du monde, hors de France. La France a été ainsi présente dès le début du projet, et elle le reste aujourd’hui : à Assouan en 1990, le président Mitterrand a exprimé l’appui de son pays pour réaliser ce rêve, au cours de la réunion internationale qui a donné le coup d’envoi à la construction de la Bibliotheca Alexandrina ; par la suite, lors des différentes phases de construction et de l’établissement d’un système électronique, la France était partie prenante ; le 16 octobre 2002, le président Mubarak, accompagné par le président Chirac et d’autres chefs d’Etat et de gouvernement, des intellectuels éminents et des artistes mondialement reconnus, a inauguré la Bibliotheca Alexandrina. Enfin, en 2010, le don prestigieux de la BnF vient assurer, une fois de plus, la continuité du soutien français à la BA. Le rêve continue…, bien qu’il soit aujourd’hui réalité, mais une réalité aussi belle qu’un rêve… Aly Maher El Sayed


Le don de la BnF s’affiche – Voltaire en est l’ambassadeur

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Vue d’ensemble du « mur du savoir » de la bibliothèque d’Alexandrie

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Alexandrie, l’héritage et la modernité

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e qui nous lie à Alexandrie est innombrable et il nous faudrait plus d’un texte pour en dresser l’inventaire, pour en épuiser le sens. Alberto Manguel tente une explication :

« Indistincte, colossale, omniprésente, l’architecture tacite de la Bibliothèque, que nul n’a jamais décrite, continue de hanter nos rêves d’un ordre universel. Rien de pareil ne fut jamais imaginé ni avant ni après 1 ». Ainsi résonne en nous jusqu’à aujourd’hui la bibliothèque d’Alexandrie, «  mère de toutes les bibliothèques  » non seulement pour sa visée d’exhaustivité, un rêve que l’on croyait inaccessible et auquel le numérique donne pourtant une nouvelle vie, mais aussi pour son rôle fondateur de la bibliothèque comme instance légitime de l’organisation de connaissances. N’est-ce pas cette complémentarité qui nous rend la bibliothèque d’Alexandrie si essentielle et si actuelle ? On fera ici l’économie de rappeler l’histoire de l’antique bibliothèque que le lecteur de cette revue connaît certainement et qu’il peut retrouver dans de nombreuses publications. Il n’est peut-être pas inutile en revanche d’évoquer les principales caractéristiques de l’actuelle bibliothèque, la Bibliotheca Alexandrina (BA) inaugurée en 2002, encore assez peu connue au-delà des spécialistes. On soulignera aussi son rôle majeur pour la francophonie. Enfin on illustrera en quoi une certaine continuité dans les grands thèmes d’origine, se conjuguant avec un traitement tout à fait contemporain par la très moderne bibliothèque d’aujourd’hui, permet à l’Egypte de tenir son rang dans le peloton de tête des grandes bibliothèques du monde.

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La Bibliotheca Alexandrina

La bibliothèque

Le projet de construire un nouvel établissement sur l’emplacement présumé de la prestigieuse bibliothèque d’Alexandrie, la plus grande de l’Antiquité, où a pris naissance un essor sans précédent des sciences et où s’est forgé l’idéal de la bibliothèque encyclopédique moderne, ce projet est né au début des années 1980 et a vite suscité la curiosité puis l’intérêt de la communauté internationale. Porté par la présidence égyptienne, le projet a reçu l’appui de l’UNESCO qui a décidé de le parrainer, de nombreux pays lui apportant également leur soutien. Un projet architectural audacieux proposé par un cabinet norvégien, le cabinet SNOHETTA, fut retenu dès 1989 par un jury international. Après quelques retards, la construction a débuté en 1995 et le bâtiment fut inauguré en 2002 par Hosni Moubarak et de nombreux chefs d’Etat dont Jacques Chirac. Cette réalisation a été saluée par plusieurs récompenses comme une réussite majeure de l’architecture du XXIe siècle naissant. Développant une surface de 55 000 m2, le bâtiment de la Bibliotheca Alexandrina a la forme d’un cylindre de 160 mètres de diamètre, tronqué et incliné vers la mer, d’une hauteur de 32  mètres à sa partie la plus élevée. L’image symbolique est forte : ce grand disque d’acier et de verre ceint d’un magnifique mur de granit gravé d’Assouan n’est pas sans évoquer tout à la fois l’ancien Soleil égyptien et une gigantesque puce informatique des temps modernes. L’intérieur n’est pas moins réussi. Il est même peut-être encore plus remarquable, par le choix des matériaux, marbres noirs et bois blonds, mais surtout par le volume de la salle de lecture : une salle d’un seul volume, en forme d’amphithéâtre, offrant 2 000 places de lecture disposées sur les sept niveaux qui la scandent. C’est là non seulement la plus grande salle de lecture d’un seul tenant qui soit au monde, mais aussi peut-être la plus belle de celles construites depuis un siècle. La Bibliotheca Alexandrina offre toutes les fonctions d’une grande bibliothèque et c’est aussi un impressionnant complexe culturel, grâce à quoi elle est devenue un des tout premiers centres intellectuels et culturels du Moyen-Orient.

Offrant 2 000 places de lecture et 500 000 documents en libre accès, sa capacité totale de stockage est de sept millions d’ouvrages. Elle propose, outre livres et imprimés, une riche collection de manuscrits, notamment des manuscrits scientifiques illustrés du XIe au XVIIIe siècles, des collections audiovisuelles, des documents électroniques et, grâce à un accord unique passé en 2003 avec Internet Archive, l’intégralité des archives d’Internet conservées depuis 1996 par cet organisme. La bibliothèque est également le siège de deux institutions importantes : l’ISIS, école internationale des sciences de l’information, et le Centre des manuscrits, centre de restauration, de formation et de recherche doté de laboratoires parfaitement bien équipés. La bibliothèque rayonne sur un large public  : chercheurs, enseignants, étudiants et jeunes avec une bibliothèque pour enfants très active. Elle compte 400 000 lecteurs inscrits et un peu plus d’un million de visiteurs par an.

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Le complexe culturel Il offre près de 3 000 places et se compose : - d’un centre international de conférences totalement équipé pour recevoir expositions et conférences, - d’un planétarium, - d’un musée des manuscrits, - d’un musée des sciences, - d’un musée d’histoire de l’Alexandrie cosmopolite, - d’un musée des antiquités, - de plusieurs centres de recherche. L’ensemble accueille un programme très diversifié de manifestations  : conférences scientifiques de très haut niveau ainsi qu’événements culturels pour tous publics. Ce projet, au départ considéré par beaucoup comme utopique, a d’ores et déjà atteint bon nombre de ses objectifs. Il s’agissait moins en effet de faire revivre l’antique bibliothèque, ce qui n’aurait pas eu grand sens, que de construire sur son socle un puissant


instrument de culture dans une région stratégique pour le dialogue des peuples et le développement équitable. La Bibliotheca Alexandrina a redonné sens à cette porte de l’Egypte sur l’Occident qu’est Alexandrie, cité qu’elle a réveillée au bénéfice de toute la région. Ce symbole de paix et d’ouverture qu’est la bibliothèque a en outre des effets économiques non négligeables, ayant contribué à ouvrir à nouveau au tourisme le nord de l’Egypte. La contribution de la France Dès l’origine du projet, la France s’est fortement investie dans son soutien et y a contribué de diverses façons. De la déclaration solennelle de François Mitterrand lors de la conférence d’Assouan en 1990 à l’inauguration par Jacques Chirac en 2002, ce soutien a été une constante impliquant plusieurs ministères, mais aussi des universités comme l’université de Toulouse et des collectivités territoriales comme la ville de Marseille. Les contributions recouvrent cinq types d’actions : - la mise à disposition de 1994 jusqu’en 2008 d’un conseiller scientifique et technique à temps plein auprès du directeur général de la Bibliotheca Alexandrina ; - de nombreuses missions d’expertise et de coopération, menées notamment par les équipes en charge de construire le nouveau bâtiment de la future Bibliothèque nationale de France (les deux chantiers furent concomitants) ; - des dons importants de livres et documents français et en français ; - un effort continu de formation : formation sur place autant que bourses d’étude pour des formations diplômantes en France. L’ENSSIB mais aussi le CNED sont à cet égard des acteurs majeurs ; - une contribution de tout premier plan à l’équipement technologique de la bibliothèque. C’est la société française INEO Multimédia qui a réalisé le système d’information de la Bibliotheca Alexandrina, grâce à une subvention du ministère des Finances pour le financement des études de

définition, ce qui lui a ouvert d’autres marchés dans la région ; - la conception et la réalisation de la première tranche du Musée des sciences. Le don de la BnF Très logiquement, la Bibliothèque nationale de France a toujours eu une place centrale dans ce dispositif où elle joue un rôle moteur. La BnF contribue ainsi à plusieurs objectifs qui s’inscrivent pleinement dans ses missions : Le développement de la francophonie Le fonds d’ouvrages en français, l’accueil et la formation de bibliothécaires égyptiens qui forment aujourd’hui un réseau actif de 200 correspondants francophones au sein de l’Alexandrina, sont les éléments décisifs du maintien de cette jeune mais puissante institution comme foyer régional prépondérant de la francophonie. La Bibliotheca Alexandrina est ainsi un membre actif du Réseau francophone numérique lancé en 2008 au dernier sommet de la francophonie. La coopération technologique Nord/Sud La Bibliotheca Alexandrina est une porte d’entrée essentielle de la coopération Nord/Sud dans le domaine des nouvelles technologies de l’information, d’autant que, on le développe un peu plus loin, son excellence sur les questions du numérique et de l’internet est aujourd’hui reconnue par tous. La construction de l’identité culturelle de l’Union pour la Méditerranée Au sein de l’Union pour la Méditerranée, projet politiquement prioritaire de la France, l’Egypte, actuellement vice-présidente de l’Union, est un pivot évidemment essentiel et la BA est devenue un opérateur culturel majeur de cette construction. Une nouvelle étape du partenariat entre la France et l’Egypte, entre la BnF et la Bibliotheca Alexandrina, 77


s’est ouverte en 2009 avec la mise en œuvre d’un projet de grande ampleur. Il s’agit du don à la Bibliotheca Alexandrina de près de 500 000 livres qui représentent la totalité de la production éditoriale française rentrée par dépôt légal à la BnF de 1996 à 2006, offrant ainsi une photographie détaillée de la richesse et de la diversité de ce qui se produit dans notre pays dans tous les domaines de la pensée, de la science, de l’information, du loisir. L’entrée de cet ensemble unique dans les collections de la Bibliotheca Alexandrina revêt plusieurs dimensions. Tout d’abord, une valeur symbolique évidente. Jamais un don de livres d’une telle ampleur n’a eu lieu et il a été reçu comme un geste extrêmement fort de la France. Ensuite, on ne saurait nier la valeur culturelle incontestable de cette collection d’ouvrages français qui institue définitivement la Bibliotheca Alexandrina comme pôle de référence au Moyen-Orient pour l’étude de la langue et de la production françaises. Enfin, ce geste a une signification politique certaine. Il donne une assise forte pour développer de nombreux partenariats, et notamment, dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée, une plateforme commune franco-arabe pour les sciences de l’information, la documentation, le développement culturel. C’est du reste ce que précise la convention de don qui crée au sein de l’Alexandrina un centre de ressources francophones pour l’Egypte et la région ainsi qu’un centre régional de formation en arabe et en français aux métiers des bibliothèques et de la documentation. Ce don qui a pu être mis en œuvre grâce à l’Union pour la Méditerranée et au mécénat de la SNCF connaît des prolongements des plus prometteurs. Le directeur général de la bibliothèque, Ismaïl Serageldin, a en effet procédé au recrutement de vingt-cinq bibliothécaires francophones supplémentaires qui vont bénéficier de formations complémentaires dans le cadre d’un vaste plan triennal de formation qui associe de nombreux partenaires. Il s’est également adjoint une chargée de mission spécifiquement responsable de la valorisation et du rayonnement de la dimension francophone qu’a désormais la bibliothèque.

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Du mythe fondateur à l’extrême contemporain On le voit, la Bibliotheca Alexandrina devient un partenaire important pour les bibliothèques françaises et pour la francophonie. Mais qui est vraiment ce nouveau partenaire ? En quoi peut-il à la fois être l’héritier de l’antique bibliothèque  et participer de notre modernité ? La BA est plus qu’une bibliothèque. C’est en fait un pôle stratégique pour le développement intellectuel, scientifique et culturel de l’Egypte et du MoyenOrient. Il n’est que de lire ses objectifs stratégiques pour la période 2006-2012 pour s’en convaincre. Il s’agit de neuf objectifs généraux qui sont censés s’inscrire dans quatre grands thèmes : dialogue, paix, numérique, culture. Les objectifs sont les suivants : - être pionnière dans le domaine de la numérisation, la préservation et la gestion du patrimoine ; - devenir un centre d’excellence pour les études spécialisées dans plusieurs domaines qui touchent aussi bien aux humanités qu’aux sciences ; - être acteur dans le développement durable de la ville ; - être innovante dans le domaine de l’interaction culturelle et artistique ; - être un centre incubateur des talents des enfants ; - promouvoir les sciences et la technologie ; - être catalyseur de réformes dans la région ; - initier réseaux et partenariats ; - être un point de rencontre pour le dialogue et la compréhension entre les peuples. Parmi ces grandes orientations, la place du numérique a été constamment renforcée afin de faire de la Bibliotheca Alexandrina un véritable leader dans le domaine, à la fois régionalement et internationalement. En effet, cette nouvelle bibliothèque ne peut s’appuyer sur l’importance de collections physiques traditionnelles à l’image


des bibliothèques nationales datant souvent de plusieurs siècles. C’est pourquoi son directeur a jugé indispensable de faire de la Bibliotheca Alexandrina une institution de l’ère numérique dès sa création, à la pointe des nouvelles technologies de l’information et pionnière dans le développement de collections numérisées. Il écrivait en 2006 : « Given the knowledge explosion, digital libraries seemed to be the strategic instruments of choice, to create knowledge hubs for access  -  in an organized fashion  -  to the enormous wealth of information provided on the Internet, as well as becoming the nodes of virtual networks of centers of excellence 2 ». Pour ce faire, la BA a développé une compétence interne qui lui permet de piloter plusieurs projets égyptiens d’envergure et lui vaut une reconnaissance internationale, et elle a multiplié les partenariats avec les institutions leaders dans le monde. Au nombre des réalisations remarquables, il faut citer les programmes de numérisations menées pour le compte de CULTNAT (Center for documentation of Cultural and Natural Heritage), la mise en place d’un entrepôt national numérique (Digital Assets Repository), opérateur national pour la numérisation des biens culturels et la conservation à long terme des données numériques, la réalisation de plusieurs grands ensembles documentaires numériques (Memory of Modern Egypt, la Gamal Abdel Nasser Library, mais aussi les Archives du canal de Suez ou encore la superbe numérisation de l’inestimable Description de l’Egypte). Parmi ses collaborations internationales, on citera le partenariat déjà ancien avec Internet Archive, la participation, déjà mentionnée, au Réseau francophone numérique, le rôle moteur joué par la BA dans le développement de World Digital Library, le projet de bibliothèque mondiale initié par la Bibliothèque du Congrès et soutenu par l’UNESCO, et de nombreux partenariats avec de prestigieuses institutions comme, pour la France, le CNRS. La BA est en effet un centre de recherche et de développement qui instruit ou coordonne plusieurs projets d’importance, en particulier sur le multilinguisme. Ce dernier point témoigne d’une fidélité exemplaire à l’un des legs les plus précieux de la bibliothèque de l’Antiquité  : la traduction, le

dialogue des langues. Réunir dans un même lieu tous les livres de la terre impliquait de s’approprier « les sagesses barbares  » par une politique de traductions dont la plus célèbre fut celle des cinq livres du Pentateuque, le livre sacré des Juifs. Cette ouverture aux cultures étrangères fonde l’une de nos traditions majeures, qui prendra toute sa dimension à la Renaissance. Le numérique, qui donne une nouvelle chance à la diversité, et l’informatique qui permet d’imaginer de nouveaux outils de dialogue ont donc ici toute leur place. Et cela vaut aussi pour l’autre grande tradition que nous a léguée l’antique bibliothèque  : l’organisation des savoirs. Car si l’exhaustivité, le rêve inachevé des Ptolémées, offre la garantie de tout offrir, elle ne garantit pas que l’on trouvera ce qu’on cherche. Au temps de la quête de livres, de leur accumulation progressive qui vise à créer une mémoire totale, universelle, doit nécessairement succéder le temps de la maîtrise qu’impose un ordre, seul à même de permettre la navigation dans l’océan jadis de papyrus, aujourd’hui de données numériques. Là réside, depuis Alexandrie, le travail spécifique du bibliothécaire qui inlassablement invente les outils pour trier, répertorier, cataloguer, relier les données entre elles, rassembler ou constituer des corpus et parfois devenir à son tour éditeur. Le numérique ne signe pas la mort du bibliothécaire, il lui donne au contraire une nouvelle jeunesse. C’est à sa façon ce que nous dit la toute jeune et déjà incontournable Bibliotheca Alexandrina en se montrant chaque jour la digne héritière de son antique et prestigieuse ancêtre. Gérald Grunberg

Notes : 1 — In La nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, Buchet-Chastel, 2003 2 — « Etant donné l’explosion de la connaissance, les bibliothèques numériques semblent être les instruments stratégiques dans le choix de créer des centres de connaissances ayant pour but d’accéder de façon organisée à l’énorme richesse d’informations que procure Internet. Elles sont aussi destinées à être au cœur des réseaux virtuels de centres d’excellence ». Dr Ismaïl Serageldin, Born Digital, Bibliotheca Alexandrina, 2006

Abréviations utilisées : CNED : Centre national d’enseignement à distance ENSSIB : Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques 79


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LE DOSSIER | Egypte-Europe, allers-retours

Une momie à la BNU Entretien avec Daniel Bornemann

Rares sont ceux qui disent l’avoir déjà vue, mais beaucoup à la BNU croient le savoir : il y aurait une momie dans les murs de la bibliothèque. Daniel Bornemann, responsable des fonds égyptologiques et des collections de papyrus de la BNU, nous en dit un peu plus.

Daniel Bornemann, il y a donc une momie égyptienne dans les collections de la BNU ? C’est exact.

une main et ce qui semble être le pelvis, et l’on aperçoit dans la cage thoracique les épices et plantes qui ont servi à l’embaumement.

Où se trouve-t-elle ? Dans la chambre forte qui contient les trésors égyptologiques de la BNU, et notamment sa très importante collection de papyrus.

On ne peut donc pas déterminer sa taille exacte ? Non. La caisse où elle repose mesure environ 1,30 m. Mais pour connaître la taille de la momie, il faudrait la reconstituer. On peut seulement affirmer que c’est la taille d’un être humain adulte.

Dans quel état est-elle ? Apparemment en mauvais état, comme la plupart des momies, qui sont le plus souvent assez mal conservées. Mais il serait sans doute intéressant d’examiner de plus près son état réel. Or la momie est conservée et présentée dans une grande boîte vitrée en bois, fermée par une serrure dont nous n’avons pas la clef. Personne n’a donc pu l’examiner depuis plusieurs dizaines d’années. Ce que l’on peut dire c’est que la momie a été manifestement placée dans une caisse trop petite pour sa taille : elle est très à l’étroit et un peu sens dessus dessous. Elle est de toute évidence en plusieurs morceaux. Le crâne, en tous cas, est détaché du corps. On reconnaît un bras et

Quelle est sa provenance ? L’Égypte, c’est certain. Mais pour le reste, on n’en sait malheureusement rien. Par quel biais s’est-elle retrouvée dans les collections de la bibliothèque ? On n’a acquis un peu plus de certitudes que très récemment. Mon collègue Christophe Didier, au cours de son travail sur Julius Euting, qui fut administrateur de la BNU au début du XXe siècle, a découvert dans un article de l’époque que ce dernier, dans son testament, avait légué un certain nombre d’objets à la BNU, ainsi qu’à d’autres institutions 81


Le testament d'Euting précise qu'une « caisse à ossements » est léguée à l'Institut des antiquités de l'université

strasbourgeoises. Une liste très succincte précisait qu’il s’agissait d’objets égyptologiques et mentionnait une momie. En consultant nos dossiers d’archives sur les dons et legs faits à la BNU, nous avons alors retrouvé une photo du testament original d’Euting qui précise le contenu du legs : une collection de poids monétaires en verre et une « Knochenkiste  », une «  caisse à ossements  » qui, elle, n’est pas léguée à la BNU – ou à son ancêtre la Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek – mais à l’Institut des antiquités de l’université. La piste semblait donc s’arrêter là. En même temps, l’appellation un peu brutale de «  Knochenkiste  » correspondait fort bien à la momie conservée à la BNU. Et en fouillant plus avant dans le dossier sur le legs d’Euting, nous avons trouvé un autre document qui précise que si la caisse à ossements est léguée à l’Institut des antiquités – actuel Institut d’égyptologie, certains objets, dont les «  grandes antiquités  », peuvent rester en dépôt à la bibliothèque de l’université, donc, à l’époque, à la BNU. Une lettre d’un des administrateurs ayant succédé à Euting confirme que ces «  grandes antiquités  », qui comprenaient, outre la momie, un petit autel votif, furent bien léguées à l’université. Cela expliquerait que ces objets, déposés à la BNU mais appartenant à l’université, n’aient été ni inventoriés ni cotés. Qui était ce Julius Euting ? Il fut d’abord bibliothécaire à la Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek avant d’en devenir le directeur en 1900 (voir à ce sujet l’article de C. Didier p. 105). C’était aussi un orientaliste, avant tout intéressé par le monde arabe. Mais le monde arabe comprenant aussi l’Égypte, il s’intéressa également aux antiquités égyptiennes, aux papyrus, aux ostraca, etc. Il était par ailleurs lié au Deutsches Papyruskartell, une des principales sociétés d’égyptologie actives à Strasbourg à cette époque, qui avait son siège à la BNU. 82

Sait-on pour quelle raison Euting a ramené cette momie à Strasbourg ? Était-elle destinée à devenir un objet d’étude ? Rien ne le précise dans les documents que nous avons retrouvés. Mais mon hypothèse personnelle est que cette momie n’a pas tant été rapportée pour elle-même que pour en exploiter les cartonnages. Ces cartonnages, constitués de plusieurs couches de papyrus de récupération, souvent porteurs d’inscriptions, étaient collés les uns sur les autres pour être en quelque sorte recyclés dans l’embaumement des momies. Ainsi assemblés, ils permettaient de recouvrir la momie d’une coque que l’on pouvait peindre, dorer ou orner de plaques de cuivre. Il est donc possible que la momie ait avant tout été rapportée pour étudier les textes contenus dans ces papyrus de récupération. Existe-t-il des indices de cette dernière hypothèse ? Des traces de cet intérêt pour les cartonnages ? Il y en a plusieurs, oui. La BNU possède une caisse de débris de papyrus issus de cartonnages de momies, rarement porteurs d’écritures, et qui n’ont donc pas été exploités au sein de la bibliothèque des papyrus. En outre, la momie étant partiellement désarticulée et démembrée, il est possible que cela soit dû aux manipulations destinées à retirer les cartonnages. Il existe aussi dans nos collections une bandelette de momie, relativement longue et porteuse d’écritures, et qui pourrait être en rapport avec notre momie, même si rien ne nous permet de l’affirmer à ce jour. Enfin, les fonds de papyrus de la BNU comportent des fragments, issus de la collection de la Wissenschaftliche Gesellschaft – une autre société d’égyptologie strasbourgeoise de l’époque – dont la forme indique clairement qu’ils sont issus de cartonnages de momies.


Que sait-on du personnage momifié ? Pas grand-chose, si ce n’est qu’il s’agirait d’une femme, comme semble l’attester le masque mortuaire accompagnant la momie qui ne comporte pas la barbe caractéristique des momies masculines. Mais des égyptologues pourraient probablement nous en dire beaucoup plus, notamment en interprétant le masque ou d’autres indices. D’autant plus que l’Alsace est une région riche de savoirs sur les momies. Geneviève Fuchs, responsable des collections égyptologiques du Musée d’histoire naturelle et d’ethnographie de Colmar, a par exemple effectué des recherches poussées sur les momies conservées au musée. En outre, il existe d’autres momies conservées à Strasbourg : l’Institut d’égyptologie de l’Université de Strasbourg en possède une et l’Institut d’anatomie de l’hôpital universitaire de Strasbourg abrite toute une collection de têtes de momies. Le champ des investigations possibles est donc vaste. La BNU conserve-t-elle d’autres objets ou documents liés aux momies ? Oui, beaucoup. Il y a par exemple ce papyrus expliquant les différentes méthodes de momification qui a été tout récemment exposé à Stuttgart. Il y aussi un masque de momie, de style gréco-latin et un petit morceau de momie dont l’étiquette mentionne « Morceau de la momie de Tübingen  ». La BNU possède également plus de 250 étiquettes de momies, ces morceaux de bois comportant diverses informations relatives aux corps embaumés (nom et origine du défunt, méthode de momification, destination), et des « livres des morts », ces livres qui accompagnaient les momies dans leur dernier voyage.

aisément interprétables. Aujourd’hui encore, les égyptologues compétents se partagent beaucoup entre l’enseignement et des recherches à partir des livres, d’une part, et d’autre part des fouilles sur le terrain, en Egypte, qui leur permettent d’exhumer des objets nombreux et sans doute plus intéressants, pour l’instant, que la momie de la BNU. L’étude de ces objets provenant d’Égypte prime encore sur les quelques autres conservés ça et là et dont la difficulté d’interprétation a retardé l’examen. Une dernière chose : les momies sont souvent associées, dans l’imaginaire et la littérature, à des histoires fantastiques, et l’on évoque à leur propos des récits étranges de malédiction et de vengeance. La momie de la BNU s’est-t-elle déjà manifestée de la sorte ? A-t-elle déjà été à l’origine de phénomènes incongrus ? Ce n’est pas impossible. Le premier de ces phénomènes inexplicables serait ainsi la disparition de la clef de la caisse dans laquelle elle est conservée et sans laquelle elle ne pourra être examinée de plus près. Ainsi son cercueil demeure scellé et soustrait à notre curiosité. Je n’ai toutefois pas connaissance d’autres malédictions. Mais il est exact que lorsque nous la transportons, nous nous efforçons de la traiter avec tout le respect dû à la dépouille d’un être humain, respect qui va au-delà de celui dû à un document ou à un objet, même archéologique. Propos recueillis par Julien Collonges

Les chercheurs, notamment les égyptologues et papyrologues qui fréquentent la BNU, ne se sont-ils jamais intéressés à cette momie ? À ma connaissance, non. En tous cas, je n’ai pas trouvé trace, dans les archives de la BNU de la seconde moitié du XXe siècle, d’une visite d’un chercheur consacrée à la momie. Celle-ci est sans doute exploitable par les égyptologues, mais il est probable qu’elle faisait à l’origine partie d’un ensemble de documents et d’objets présentant des difficultés particulières que les chercheurs laissèrent dans un premier temps de côté pour se consacrer d’abord aux éléments plus 83


L’objet | Deux poids de verre égyptiens

Deux poids & une mesure

“ de pois chiches pour un fals ”

L

e verre est une matière plutôt rare en bibliothèque, surtout lorsqu’il est le support même de l’écriture. Or la BNU possède une très importante collection de documents où le texte est imprimé ou estampé dans l’épaisseur même du verre, que celui-ci soit transparent ou non. Ce numéro de La Revue se penche plus particulièrement sur trois pièces de cette collection. Elles appartiennent à un fonds de poids et d’estampilles en verre provenant de l’Egypte musulmane, rassemblé en grande partie par l’orientaliste et ancien bibliothécaire Julius Euting (voir à ce sujet aussi l’article p. 105). L’Egypte, où la technique et la fabrication du verre étaient très développées, a l’originalité d’avoir utilisé ce matériau à très grande échelle pour la fabrication officielle de poids et de mesures de capacité. C’est une technique et un système de contrôle dont les origines remontent à l’époque byzantine, mais qui 84

connaît un développement considérable à l’époque islamique jusqu’aux premier temps de la conquête ottomane (du Ier au Xe siècles de l’hégire / du VIIe au XVIe siècles de notre ère). Le cabinet numismatique de la BNU conserve une collection importante de poids et fragments estampillés, représentative des époques umayyade, abbasside, tulunide, fatimide et mamelouke. Pour illustrer ce matériel peu connu, nous avons sélectionné trois objets d’usage différent.


Poids estampillé au nom de l’émir Qurra (b. Sharîk), gouverneur umayyade et directeur des finances de l’Egypte (90-96 de l’hégire / 709-714 de notre ère). La légende arabe spécifie qu’il s’agit d’un poids d’un dinar, qualifié de wafîn, c’est-à-dire « plein poids » : l’islam impose un contrôle strict de la légalité des transactions. Il était utilisé pour peser une monnaie d’or, ou un paiement de ce montant. Son poids de 4,25 g est un peu élevé par rapport à l’étalon local du dinar tel qu’il est connu par d’autres poids en verre (4,23 - 4,24 g). Ni l’or ni l’argent n’étaient frappés en Egypte à cette époque.

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Fragment d’un poids reconstitué d’environ 110 g., estampillé au nom d’un autre gouverneur et directeur des finances de l’Egypte, al-Qâsim b. ’UbaydAllâh (116-124 de l’hégire / 734-742 de notre ère). La légende incomplète a pu être restituée grâce à un fragment conservé au British Museum 1. Elle spécifie qu’il s’agit d’un quart d’un ratl kabîr wafîn, c’est-àdire d’un « quart d’une grande livre, plein poids ». Il devait servir à peser des denrées sur les marchés ; d’autres modèles sont explicitement destinés à peser de la viande ou du raisin 2. La petite estampille secondaire qui apparaît en haut, sur le bourrelet extérieur, rappelle la nécessaire « probité envers Dieu  ». Elle serait la marque du contrôle d’un muhtasib, personnage chargé de l’application de la hisba, l’obligation faite à tout musulman « d’ordonner le bien et d’interdire le mal », en l’occurrence ne pas tricher sur le poids ou la mesure. Estampille qui était appliquée sur une mesure de capacité, également en verre ; seuls l’estampille et un fragment de rebord sont conservés. La première ligne de la légende donne le nom du responsable de l’estampillage, sans aucun titre : Salama. Ce nom apparaît sur d’autres estampilles datées de l’époque abbasside (vers 150 de l’hégire / 767-768 de notre ère). L’absence de titulature incline à penser que Salama était un esclave public chargé du contrôle des poids et mesures 3. La deuxième ligne précise le contenu de la mesure : humus, des « pois chiches », et la troisième son prix : bi-fals («  pour un fals  », une petite monnaie de bronze frappée localement). La nature de ces pois chiches n’est pas indiquée, mais d’autres estampilles précisent : pois chiches secs, frais ou grillés. D’autres mesures encore étaient destinées à mesurer et à vendre de l’huile, de la graisse et des laitages, des pois, des herbes et des graines, des sucreries et quelques plats préparés... On a là le témoignage étonnant d’un contrôle généralisé appliqué dès le premier siècle de l’hégire (VIIe siècle de notre ère), non seulement à la monnaie au sens large, mais à la vente de produits courants de consommation. Ces objets sont rares, la dispersion des collections et la disparité des publications sont considérables : aucune typologie d’ensemble n’a encore été tentée. Les problèmes historiques restent entiers. La publication d’une première tranche (environ 200 pièces) de la collection de la BNU est en préparation. Le fait que ces objets soient bien datés a déjà permis, grâce à l’analyse chimique de 70 pièces de la collection par des techniques nucléaires, d’établir une première chronologie du verre en Egypte 4. Eric Ollivier 86

Notes 1 — A. H. Morton, A Catalogue of Early Islamic Glass Stamps in the British Museum, 1985, n° 87, pl. 4 2 — P. Balog, Ummayyad, ’Abbasid and Tulunid Glass Weights and Vessel Stamps, 1976, n° 2, pl. I 3 — Y. Râgib, « Les esclaves publics aux premiers siècles de l’Islam », in Figures de l’esclave au Moyen-âge et dans le monde moderne, 1996, p. 7-30 4 — B. Gratuze et J.-N. Barradon, « Islamic Glass Weights and Stamps : Analysis Using Nuclear Techniques », in Archeometry 32/2, p. 155-162


L’INÉDIT | Une Anglaise à Karnak

Amelia Edwards à Karnak : l’enthousiasme d’une voyageuse anglaise pour l’Égypte ancienne (1877)

La salle hypostyle de Karnak. Illustration tirée de la première édition de l’ouvrage (Londres : Longmans, Green, & Co., 1877)

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A

ppelée à sa mort « la reine de l’égyptologie 1 », Amelia Edwards n’est pas une voyageuse anglaise tout à fait comme les autres. Contrairement aux « Cook tourists  », et aux nombreux sujets britanniques qui remontent le Nil chaque hiver depuis les années 1840, cette romancière passionnée par l’Égypte antique se veut consciencieuse et appliquée : sa croisière sur le Nil durant l’hiver 1873-1874 est un véritable voyage d’étude, qu’elle complète à son retour par des mois de recherches avant de publier, en 1877, A Thousand Miles up the Nile 2. Si les nombreuses anecdotes de ce récit de voyage portent la marque de son talent d’écrivain populaire, la précision des descriptions de monuments et l’érudition des explications historiques, souvent conformes aux découvertes archéologiques les plus récentes, en font une introduction de qualité à l’art et  à l’histoire de l’Égypte ancienne. Les illustrations, tirées des croquis de la voyageuse et gravées sur bois de bout, participent pleinement au double projet de l’ouvrage, qui se veut aussi instructif que divertissant. Avec ce livre, A. Edwards ne se contente pas de publier un énième récit de voyage en Égypte  ; elle se met au service de l’égyptologie. Jusqu’à sa mort en 1892, elle continue de se consacrer à l’étude de l’Égypte antique, à la diffusion des connaissances issues de la recherche égyptologique et à la conservation de ce patrimoine en participant notamment à la fondation de l’Egypt Exploration Fund en 1882. Dans le passage que nous avons choisi de présenter ici pour la première fois en traduction française 3, Amelia Edwards relate sa découverte du grand temple de Karnak aux côtés de ses compagnons de voyage. À propos de la grande salle hypostyle, elle reprend un topos de la littérature de voyage, celui de l’impossibilité de décrire un lieu trop beau ou trop grand. L’usage de ce topos s’inscrit dans la rhétorique du sublime à laquelle l’auteur a largement recours dans les pages consacrées à Karnak. A. Edwards va cependant plus loin et construit un parallèle rigoureux entre l’impossible description et l’impossible représentation graphique. La présence d’une illustration, sous la forme d’une vignette rectangulaire, atteste néanmoins du statut rhétorique de la double prétérition de ce texte : de même qu’elle finit par livrer une description du lieu, A. Edwards en donne également une représentation graphique. La fonction principale de ce passage est donc de tenter 88

de traduire l’expérience esthétique de la voyageuse sur les lieux. L’évocation sensible va cependant de pair avec des éléments d’information précis. Certes, ils sont parfois exposés au moyen d’une terminologie inadéquate, mais celle-ci a le mérite d’être familière au lectorat bourgeois cultivé auquel l’ouvrage est destiné. À la fin de ce passage, l’auteur va même jusqu’à défendre de façon argumentée la thèse à laquelle elle souscrit concernant un point d’interprétation archéologique. Auteur à succès, voyageuse enthousiaste, Amelia Edwards s’affirme dans ce passage comme une égyptologue amateur éclairée. C’est ce que le célèbre Auguste Mariette avait bien compris à la lecture de A Thousand Miles up the Nile, lui qui, en juin 1877, écrivit à l’auteur les lignes suivantes : Je voudrais que l’Égypte fût visitée tous les ans par des voyageurs comme vous ; je voudrais que tous les ans on publiât sur l’Égypte des ouvrages aussi intéressants et aussi consciencieusement étudiés que le vôtre […] Les erreurs souvent extraordinaires qui ont cours dans le public sur l’Égypte ancienne finiraient par se transformer en notions justes et saines 4. «  Nous poursuivîmes notre chemin. Laissant à droite un colosse mutilé portant, sur le bras et la poitrine, le cartouche de Ramsès II, nous franchîmes le seuil ombragé et entrâmes dans la célèbre salle hypostyle de Séti Ier. C’est un lieu sur lequel on a beaucoup écrit et que l’on a souvent peint, mais dont nulle écriture et nulle peinture ne peuvent offrir plus qu’une impression insipide et amoindrie. Le décrire, c’està-dire en donner une image au moyen de mots, voilà qui est impossible. L’échelle en est trop vaste, l’effet produit trop énorme, et le sentiment que l’on a de ses propres limites, de sa petitesse et de son incapacité est trop fort et trop écrasant. C’est un lieu qui impose le silence, qui semble vous vider non seulement de mots, mais aussi d’idées. Et ce n’est pas qu’une première impression. Plus tard dans l’année, lorsque nous redescendîmes le Nil et mouillâmes près des ruines pour y passer de longues journées, je découvris que je ne pouvais toujours pas dire un mot dans la grande salle hypostyle. Certains ont pu mesurer la circonférence de ces énormes colonnes  ; d’autres encore ont pu grimper çà et là afin de


trouver des points de vue ou de vérifier l’exactitude des propos de Mariette et Wilkinson ; quant à moi, je n’ai pu que regarder, et rester silencieuse. Mais regarder, c’est déjà quelque chose, si du moins l’on parvient à se rappeler ce que l’on a vu  ; et la grande salle de Karnak est photographiée dans un coin sombre de ma mémoire pour aussi longtemps que je conserverai des souvenirs. Je ferme les yeux et je la revois comme si j’y étais, pas toute entière à la fois comme dans une image, mais élément par élément, à la façon dont l’œil prend en compte de grands objets ou survole un large champ de vision. Je me tiens une fois de plus parmi ces colonnes majestueuses qui, d’où qu’on les regarde, forment des avenues rayonnantes. Je les vois, enveloppées par des spirales d’ombre et de larges bandes de lumière. Je les vois, couvertes de bas-reliefs et de peintures montrant des dieux et des rois, des noms royaux blasonnés, des autels sacrificiels, des silhouettes d’animaux sacrés et des emblèmes de la sagesse et de la vérité. Les fûts de ces colonnes sont énormes. Je me tiens au pied de l’une d’elles […] Six hommes debout, leurs bras tendus de chaque côté, se touchant du bout des doigts pourraient à peine en faire le tour […] Le chapiteau, qui me surplombe de si haut, paraît avoir été placé là pour supporter les cieux. Il est sculpté de façon à ressembler à une fleur de lotus épanouie, brillant des feux de ses couleurs immortelles – des couleurs toujours vives bien qu’ayant été appliquées par des mains devenues poussière il y a plus de trois mille ans. Il faudrait non pas six, mais une douzaine d’hommes pour mesurer la courbe des lèvres de ce lis extraordinaire. Telle est l’apparence des douze colonnes centrales. Les autres (au nombre de cent vingt-deux) sont elles aussi gigantesques, mais plus petites. Du plafond qu’elles supportaient autrefois il ne reste que les poutres. Ces poutres sont des pierres, d’immenses monolithes gravés et peints, qui enjambent l’espace entre les piliers et projettent sur le sol un motif de bandes d’ombre. […] Il est difficile d’imaginer cette salle couverte de son plafond, sans ouverture sur le ciel. Elle semble parfaite ainsi et l’on se dit, au fond, qu’il ne devrait rien y avoir entre de telles colonnes et les profondeurs bleues infinies du ciel. Toutefois, la grande avenue centrale était autrefois éclairée grâce à une double rangée de fenêtres à claire-voie, dont quelques-unes subsistent encore.

Certains auteurs ont suggéré que ces fenêtres pourraient avoir été vitrées, mais cela semble improbable pour deux raisons. D’abord, parce qu’un ou deux des encadrements de fenêtres ont conservé le grillage en pierre qui semble bien avoir rempli les fonctions d’un matériau translucide. Ensuite, parce que nous n’avons aucune preuve que les anciens Égyptiens, qui connaissaient pourtant la technique du soufflage depuis l’époque de Chéops, aient jamais fabriqué du verre en feuilles ou utilisé celui-ci de cette façon dans leurs bâtiments. » Amelia Edwards, A Thousand Miles up the Nile, London, Routledge, 1888, p. 148-150 Présentation et traduction de Caroline Lehni

Notes 1 — L. W. Winslow, « Amelia B. Edwards the ’Queen of Egyptology’ », The American Antiquarian, novembre 1892, cité par Billie Melman, Women’s Orients : English Women and the Middle East, 1718-1918, London, Macmillan, 1992, p. 255 2 — Amelia Edwards, A Thousand Miles up the Nile, London, Longmans, Green, & Co., 1877 ; 2e éd. revue et corrigée, London, Routledge, 1888 3 — Plusieurs rééditions de A Thousand Miles up the Nile ont paru ces dernières années, parmi lesquelles une réédition en fac-similé de la deuxième édition (London, Darf, 1993). Il n’existe à ce jour aucune traduction française de l’ouvrage. 4 — Oxford, Somerville College Library, Amelia Edwards Collection, cat. n°121, lettre de Mariette Pacha, 13 juin 1877, f. 1-2

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+ PORTFOLIO

Photos : Milena Perraud

Tags & graffitis au Caire Ce choix de photographies, pris au sein d’un ensemble réalisé au Caire en 2009 et 2010, témoigne d’un regard européen sur la société égyptienne actuelle, sur cette modernité que d’autres n’aiment pas voir. J’ai réalisé des séries de photographies sur les graffitis et les murs graffés et écaillés de la capitale égyptienne. Les clichés ont été pris dans des quartiers traditionnels comme Sayedda Zeïnab ou plus modernes et branchés comme Zamalek, en partie dans le Caire fatimide, mais aussi en marge, tout près de la cité des morts, non loin des grands hôtels et des quartiers d’affaires. Mes séjours au Caire en mission à l’Institut français d’archéologie orientale comme égyptologue m’ont permis ces errances photographiques.

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Multi-crève-cœur. Le Caire, près de l’école d’art du quartier de Zamalek, 2009.

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Au diable les automobiles ! Un anachronisme au vu des légendaires embouteillages de la capitale égyptienne. Le Caire, près de l’école d’art du quartier de Zamalek, 2009.

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Confusion sémantique : tag « peace » ou « Mercedes » ? En effet, combien de garages dans les quartiers populaires arborent le signe de la paix en guise d’enseigne pour la marque Mercedes ! Le Caire, rue Ismaïl Muhammad, quartier de Zamalek, 2009.

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Un vent d’anarchie ? On trouve très peu de graffitis politiques généralement au Caire, mais nous sommes ici dans un quartier très cosmopolite, peuplé par bon nombre d’étrangers résidents. Le Caire, près de l’école d’art de Zamalek, 2010.

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Opinions opiniâtres. Comme précédemment, la connotation politique, habituellement rare, est due au caractère particulier du quartier de Zamalek. Le Caire, près de l’école d’art de Zamalek, 2010.

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Traces de patriotisme. Mur délabré, écaillé et graffé, avec un petit drapeau national égyptien. Il s’agit ici d’une enseigne de magasin d’un quartier populaire, écaillée, dont on distingue les repeints et dont subsiste un petit drapeau égyptien rapidement tracé au pinceau. Le Caire, quartier de Sayedda Zeïnab, 2010.

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Calligraphie, mur du mĂŠtro, quartier de Mounira. Le Caire, 2010.

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Les yeux gris. Maison peinte dans la cité des morts, près de Sayedda Nafisâ. Les fresques de retour de pèlerinage à La Mecque sont fréquentes mais le dessin de ce mur reste original, une calligraphie élégante qu’on retrouve rarement. Le Caire, 2010.

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Ecritures chaotiques, près de l’école d’art du quartier de Zamalek. La plupart des graffitis sur les murs du Caire, comme cet exemple l’indique, sont des noms de personnes ou des noms d’équipes et de joueurs de football. Rares sont les traces écrites de revendications politiques ou religieuses ou les insultes, qui sont rapidement effacées. Le Caire, 2009.

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La belle est venue ou une Néfertiti moderne, affiche déchirée et graffitis, sorte de clin d’œil à l’époque pharaonique, près de l’école d’art du quartier de Zamalek. Le Caire, 2010.

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Au diable les automobiles 2 ! Un an plus tard (cf. la photographie p. 92) près de l’école d’art du quartier de Zamalek. Le Caire, 2010.

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Déchirures et graffitis, prénoms et cœurs, sur fond de publicité pour « La vache qui rit », quartier de Garden City. Le Caire, 2010.

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Enseigne d’un garage VW, marché aux pièces automobiles de Boulaq. Le Caire, 2009.

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+ VARIA

Julius Euting Stuttgart 1839 - Strasbourg 1913

Portrait d’un fondateur : Julius Euting

A

u début du siècle dernier, place Broglie à Strasbourg, deux hauts personnages fraîchement arrivés en ville avisent un petit homme basané qui flâne apparemment sans but. « Dites, mon brave, savez-vous où se trouve la rue *** ? - Mais oui, c’est justement ma direction. Si ces messieurs veulent bien me suivre ». Les étrangers rassurés suivent le petit homme. « Puisque nous allons au même endroit, auriez-vous l’obligeance de porter ma valise jusque-là ? » demande l’un des voyageurs. « Mais bien sûr !  - Abuserai-je en vous demandant de porter aussi ma veste ? » ajoute l’autre. « Il fait aujourd’hui une de ces chaleurs ! On se croirait en Afrique... - En Afrique, certainement pas », réplique le petit homme. « C’est encore pire là-bas. - Encore pire ! Mais comment pouvez-vous le savoir ? - Mais parce que j’y étais ». Les deux personnages ne purent retenir un sourire en voyant à leurs côtés l’humble factotum. « Tiens donc, vous y étiez ! Et à quelle occasion, si l’on peut savoir ? - Au cours d’une expédition. J’ai gratté quelques cailloux... - Gratté des cailloux ? Et pourquoi donc ? - Mais pour pouvoir lire ce qu’il y a dessus », répondit simplement le petit homme. Ils étaient entre-temps arrivés au but. Ce dernier se défit alors de son fardeau, refusa énergiquement le pourboire qu’on lui tendait et non sans malice, salua les deux visiteurs par ces mots : « Permettez-moi enfin de me présenter : professeur docteur Julius Euting, conseiller privé de Sa Majesté l’Empereur ». Il laissa là les deux visiteurs pantois, Ci-contre : Julius « Abd el-wahhâb » Euting ; dessin au crayon du peintre orientaliste Adolf von Meckel (1856-1893) (coll. BNU)

non sans leur avoir souhaité un agréable séjour à Strasbourg. Quelques années auparavant, le même homme se trouvait, au cours d’un voyage dans la péninsule du Sinaï, l’hôte du célèbre monastère de SainteCatherine, sans doute à cette époque plus célèbre pour ses manuscrits anciens que par le confort de ses cellules. Prié par les moines de laisser quelques mots dans leur livre d’or, il leur demanda s’il pouvait les écrire dans sa langue natale, l’allemand. Les moines acceptèrent aussitôt, voyant là un honneur supplémentaire. L’étranger écrivit alors de sa plus belle plume : « J’aurais préféré mille fois cette nuit être l’hôte des chacals dans le désert plutôt que d’en être réduit à cet abominable nid à punaises  ». L’histoire ne dit pas si les moines ont depuis appris l’allemand... L’homme sur lequel ont pendant longtemps couru tant d’anecdotes (dont l’authenticité reste d’ailleurs à prouver) et qui autour de 1900 était devenu une petite célébrité dans sa ville d’adoption est aussi celui qui fit à l’époque de la BNU l’une des meilleures bibliothèques orientalistes d’Europe, l’enrichissant par exemple des fonds égyptiens qui sont à l’honneur dans ce numéro. Il fut au sens propre un des fondateurs de l’établissement qui, plus d’un siècle plus tard, accueille l’université d’été en papyrologie copte et s’enorgueillit d’avoir contribué à l’enrichissement du corpus de l’œuvre d’Empédocle. Faire son portrait aujourd’hui, c’est aussi retracer l’aventure qui vit naître un des plus beaux (et des plus originaux) fonds de bibliothèque français.

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Une jeunesse souabe Julius Euting, bibliothécaire, directeur de 1900 à 1909 de la Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek (l’ancêtre de la BNU), orientaliste et professeur honoraire de l’université de Strasbourg, mais aussi président pendant trente-trois ans du Club vosgien et membre fondateur de la Société de navigation aérienne de Strasbourg, naquit à Stuttgart en 1839. Il fut l’élève de l’Eberhard-Ludwig-Gymnasium de sa ville natale, puis du séminaire de Blaubeuren 1 et enfin du célèbre Stift de Tübingen, le séminaire protestant qui avait accueilli avant lui des personnalités comme les poètes Hölderlin, Mörike, Uhland ou encore les philosophes Hegel et Schelling. Il y resta quatre ans, de 1857 à 1861, et fut promu docteur le 20 février 1862, avec un travail consistant en une traduction et un commentaire de la troisième sourate du Coran. C’est qu’en effet, dès la période de Blaubeuren, Euting s’était senti bien plus attiré par l’étude des langues anciennes que par celle de la théologie. Cette tendance se confirma à Tübingen, et le nouveau docteur n’eut de cesse, les années suivantes, de chercher à se perfectionner dans les études orientales. En 1863/64, il poursuivit sa formation à Paris, Londres et Oxford, tout en assurant sa subsistance en exerçant des fonctions de précepteur dans une famille noble du Wurtemberg. « Il vivait tout à fait à la Turque » Dès 1863, il avait été nommé membre ordinaire de la Société allemande de l’Orient. Cependant, n’ayant pas à terme de moyens financiers suffisants pour poursuivre ses recherches sans travailler, il accepta la proposition qu’on lui fit en 1866 de devenir bibliothécaire et exerça son nouveau métier d’abord au séminaire protestant, puis à partir de juillet 1868 à la bibliothèque universitaire de Tübingen, qui était à 106

l’époque hébergée dans le château de la ville. Euting y avait un logement de fonction consistant en deux pièces situées dans une des tours où déjà, si l’on en croit la chronique, il vivait à l’orientale au milieu des tapis, ne buvant jamais d’alcool mais fumant et buvant du café tant et plus. Il y recevait ses hôtes accroupi, la tête coiffée d’un fez rouge et s’adonnant aux plaisirs du narguilé. En même temps, il poursuivait ses recherches et publia son premier ouvrage en 1867 2. Cette annéelà fut aussi celle de son premier grand voyage vers l’Orient, voyage quelque peu improvisé et aventureux, puisqu’il conduisit Euting et deux Américains (dont l’un était alors étudiant en théologie à Tübingen) sur le Danube, à bord d’une embarcation à voile qu’ils avaient fait construire pour l’occasion - et dont ils revendirent le bois une fois arrivés à Budapest. De Donauwörth près d’Ulm, ils descendirent le fleuve, traversant l’Europe centrale, jusqu’à Constantinople et Smyrne, et revinrent, plus classiquement, par la Grèce et l’Italie après deux mois et demi d’absence. Sechzehsprochemännele Les grands voyages ont par la suite, à côté de son activité de bibliothécaire qu’il n’a jamais abandonnée, rythmé la vie d’Euting. En 1868, il visite la Norvège et la Suède ; en 1869, il est en Sicile et en Tunisie, où il effectue des recherches sur les antiquités carthaginoises ; en 1870, nouveau grand voyage en Sicile, à Athènes, Smyrne, Constantinople, Bucarest et la Transylvanie, Budapest et Vienne - la réplique inversée, en quelque sorte, de son expédition de 1867. Euting, qui était de très petite taille (il mesurait 1,50 m.) mais que tous les témoignages de contemporains décrivent comme fort physiquement, avait incontestablement un caractère aventureux ; mais il est resté toute sa vie un savant actif, et le but premier de ses pérégrinations était scientifique. Comme spé-


cialiste des langues orientales, c’était surtout l’épigraphie qui l’intéressait, et le relevé d’inscriptions puniques ou phéniciennes est l’objet de bon nombre de publications qui suivent ces premiers voyages. Surnommé plus tard à Strasbourg le « Sechszehprochemännele  » (le petit homme aux seize langues), il s’était spécialisé dans les langues sémitiques, possédait parfaitement l’hébreu, le phénicien et l’araméen et parlait en outre couramment français, anglais et arabe - circonstance qui ne fut pas sans importance dans la conduite de ses voyages ultérieurs. Dans l’Alsace allemande A Tübingen, il s’était aussi occupé activement de bibliothéconomie ; le classement systématique de la bibliothèque universitaire fut ainsi établi par ses soins. C’était donc une personnalité qui commençait à être connue dans les milieux intellectuels du sudouest de l’Allemagne, lorsque la fin de la guerre de 1870 amena l’Alsace-Lorraine dans le giron du nouveau Reich. Le directeur de la nouvelle bibliothèque régionale et universitaire, Karl August Barack, forte personnalité lui aussi, recherchait sans aucun doute des collaborateurs à la hauteur des fonds qui s’étaient rapidement reconstitués après l’incendie de 1870 3. Il fit appel à Euting pour en faire son premier bibliothécaire, et ce  dernier prit ses fonctions le 16 juillet 1872. Il ne devait quitter l’établissement que trente-huit ans plus tard, à sa retraite en 1909. Il fut naturellement chargé du fonds orientaliste (publiant en 1877 le catalogue de la section arabe), mais fit aussi profiter la nouvelle bibliothèque des expériences acquises à Tübingen : le classement systématique est ainsi son œuvre, et profite aujourd’hui encore aux recherches dans le fonds ancien, puisque les livres sont restés physiquement classés dans l’état où ils étaient en 1918. En même temps, il s’intégra rapidement à la vie locale. En 1873, il est chargé de cours pour les langues sémitiques à l’université ; la même année, on lui demande d’enseigner l’hébreu aux élèves du Gymnase protestant, tâches d’enseignement qu’il conserva toute sa vie.

Une vie à Strasbourg Le 9 novembre 1872, il fonde avec six autres personnes la section de Strasbourg du Club vosgien 4, section qu’il dirigea de 1877 à 1887. De 1876 à 1912 (avec une interruption de 1883 à 1886 due à ses voyages), il présida l’ensemble du Club. Trente-trois années de présidence, c’est aujourd’hui encore le plus long mandat que cette association ait connu. Euting était en effet très sportif, arpentant régulièrement les Vosges et la Forêt-Noire, dans des courses qu’apprécierait à leur juste valeur un bon randonneur d’aujourd’hui. Cette appétence à une vie sportive et de plein air (Euting était aussi bon patineur), couplée au fait qu’il ne boive jamais d’alcool lui font un mode de vie somme toute assez moderne pour son temps, où l’alcool faisait partie des codes presqu’obligatoires de la virilité et où les activités de plein air étaient encore peu répandues. Cela dit, l’activité d’Euting au sein du Club vosgien fut aussi scientifique : c’est à cette époque et sous son impulsion que furent réalisées les premières cartes de randonnées au 50.000e, rendant accessible un massif jusque-là peu fréquenté. Euting, par ailleurs honnête peintre amateur, réalisa aussi de nombreuses illustrations destinées à des conférences (en particulier celles que donna August Schricker, le directeur du musée des arts décoratifs) et collabora au jadis célèbre guide des Vosges de Curt Mündel. Il fit paraître en outre une Description de la ville de Strasbourg et de la cathédrale (en 1881) qui connut seize rééditions, en français comme en allemand. Euting n’était pas le plus mal placé pour parler des charmes du vieux Strasbourg. La bibliothèque, en attendant la construction d’un nouveau bâtiment (celui de la place de la République qui fut achevé en 1895) avait été hébergée au palais Rohan, où il bénéficiait d’un logement de fonction dans un pavillon de la partie nord-est du château. De fait, aujourd’hui encore, la vue sur le paysage urbain du palais, de ses terrasses et de la cathédrale en toile de fond, paysage entièrement artistique et minéral, est sans doute la plus belle de toute la ville. Dans ce logement de fonction aussi peu banal que celui qu’il avait occupé dans sa tour à Tübingen, Euting vivait dans son décor oriental, au milieu des objets rapportés de ses voyages et des 10 000 livres de sa bibliothèque personnelle, profitant des conditions climatiques particulièrement favorables des terrasses pour y faire

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pousser toutes sortes de cactus. Il vécut là jusqu’à sa mort, une autorisation spéciale ayant été émise par Guillaume II pour qu’il puisse bénéficier de son logement même après sa mise à la retraite. Le grand voyage Ses publications épigraphiques 5 régulières l’avaient fait connaître dans le monde savant, et il participait depuis 1874 aux congrès d’orientalistes qui se tinrent dans diverses capitales d’Europe et d’Afrique du Nord. Ses mérites scientifiques l’avaient fait nommer en 1880 professeur honoraire de la Faculté de philosophie de l’université de Strasbourg, titre qui du reste ne changea rien à son activité de bibliothécaire. Mais cette renommée naissante fut sans doute ce qui lui permit d’obtenir les moyens nécessaires au rêve qu’il caressait semble-t-il depuis longtemps : un voyage en Arabie. L’occasion lui en avait été fournie par les récits d’un autre voyageur, le Français d’origine alsacienne Charles Huber. Celui-ci, lors d’une expédition entreprise quelques années plus tôt (en 1879/80), avait trouvé dans l’oasis de Teimâ des inscriptions sémitiques anciennes qu’il n’avait pu déchiffrer. Euting lui proposa alors d’y retourner avec lui, et obtint pour ce faire les moyens financiers nécessaires auprès du gouverneur d’Alsace-Lorraine et du roi du Wurtemberg. Il quitta Strasbourg le 22 mai 1883, et ne devait y revenir que quinze mois plus tard, le 16 août 1884. Abd el-wahhâb C’est ce grand voyage, et la relation 6 qu’il en publia quelques années plus tard, qui contribuèrent le plus à la renommée dont Euting bénéficia de son vivant. Arrivé à Damas en août 1883, il se met alors en route à travers le désert, à dos de cheval puis de chameau, couchant le plus souvent à la belle étoile et se nourrissant de dattes, de riz, de pain local et de café. Pour combattre la chaleur et surtout pour ne pas attirer l’attention, Euting était habillé en Bédouin et se faisait appeler Abd el-wahhâb (serviteur du ToutPuissant). Sa petite taille, son teint hâlé et surtout sa parfaite connaissance de la langue arabe rendaient sans doute l’illusion assez probante. Les quelques portraits de cette époque que l’on a conservés de lui 108

font de fait plus penser au membre d’un caravansérail qu’à un fonctionnaire de l’Empire allemand. En se joignant le plus possible à des caravanes afin d’éviter les agressions, Euting et son guide atteignent leur premier but, l’oasis d’Hâjel (aujourd’hui Hajil en Arabie Saoudite) à 1 000 kms de Damas sur la route de La Mecque à Bagdad, où ils sont accueillis par l’émir Ibn Raschîd chez qui ils restent trois mois. Les raisons de cette longue halte, inutile du strict point de vue épigraphique (les sites où Euting voulait travailler se trouvaient encore à 450 kms d’Hâjel) sont obscures, de même que restent obscurs les motifs de Huber : parti au départ sans Euting, il le rejoignit pour s’en séparer peu après. Huber voulait-il précéder son compagnon dans la découverte des inscriptions ? Quoi qu’il en soit, il n’eut pas de chance dans son entreprise et mourut au début de 1884 lors d’une attaque de brigands. Euting atteint quant à lui son but, les inscriptions sur les falaises et les grottes de Teimâ, el Hegr et el-Öla. Afin d’en rapporter des estampages lui permettant de les déchiffrer une fois de retour à Strasbourg, il s’était fait fabriquer un matériel ad hoc, une échelle démontable de huit mètres de long et de longs rouleaux de papier fabriqués pour la circonstance. Ce papier abondamment mouillé était ensuite appliqué à l’aide d’une brosse sur la face à reproduire. La brosse le faisant pénétrer dans toutes les anfractuosités de la pierre reproduisait ainsi en relief l’inscription, qu’on retrouvait après avoir laissé sécher, puis retiré la feuille. Euting a longuement décrit (et illustré) ces séances d’estampage sous le vent et le soleil impitoyables - et aussi sous les regards de badauds importuns, plus fréquents qu’on ne l’imagine dans ces contrées désertiques... Lors de son voyage, il eut à affronter de nombreuses tentatives d’attaques de Bédouins. La plus sérieuse eut lieu sur le chemin du retour en direction de la mer Rouge, où un groupe d’une dizaine de brigands l’obligea à se servir de ses armes. Il tua deux adversaires au cours du combat, ce qui lui fit dire par la suite qu’il était sans aucun doute le seul ancien séminariste de Tübingen qui ait deux morts par balles sur la conscience. En tous les cas, cette circonstance lui fit hâter son retour et, après huit mois et 2 300 kms de chevauchée en Arabie, il regagna Strasbourg depuis l’Egypte.


Médaillon de bronze (autour de 1890) représentant Euting et dessiné par le sculpteur et médailliste Walther Eberbach (1866-1944) (coll. BNU)

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A Guillaume II qui lui demandait comment il avait pu voyager dans le désert d’Arabie pendant des semaines sans pouvoir se laver, l’eau étant sévèrement comptée, Euting répondit : « Majesté, quand l’homme a le choix entre se transformer en squelette ou en cochon, il choisit généralement la seconde solution » Butin épigraphique

La Mschatta

A son retour l’attendent accueil officiel, conférences, articles de presse... Le bibliothécaire est devenu une petite célébrité. Mais le butin scientifique de ce voyage ne doit pas être minimisé : Euting rapporte en effet 900 estampages d’inscriptions araméennes, nabatéennes, sabéennes, lihyanites (cette dernière écriture 7 ayant en grande partie dû sa redécouverte à son zèle), dont l’étude va l’occuper toute sa vie, à côté de ses fonctions de bibliothécaire. Les premiers résultats de ses recherches paraissent d’ailleurs peu après, en 1885, sous le titre Inscriptions nabatéennes d’Arabie. Les mérites d’Euting dans les domaines de l’épigraphie et de la paléographie des pays du Proche et Moyen-Orient, et particulièrement dans l’étude des langues et écritures sémitiques, semblent avoir été réels si l’on en croit les témoignages d’orientalistes de renom, dont plusieurs furent ses collègues ou élèves, comme les professeurs Littmann ou Seybold de Tübingen. C’est donc en parfait connaisseur de ces domaines et de leurs pays d’origine qu’il constituait à la bibliothèque des collections qui en firent bientôt un établissement de référence, héritage qui lui profite encore aujourd’hui. Il refit par la suite d’autres voyages : en 1889 et 1890, il part à deux reprises pendant plusieurs mois en Egypte, au Sinaï et en Syrie du Nord ; en 1898, il accompagne l’expédition Brünnow lors d’un voyage de trois mois au Proche-Orient, voyage au cours duquel il découvre vraisemblablement les ruines de la Mschatta qui allait donner lieu par la suite à une petite polémique strasbourgo-berlinoise ; en 1903, il passe à nouveau deux mois en Palestine. Au cours de tous ces voyages, il tient des journaux dont seul celui de l’expédition de 1883/84 a été publié. Les autres sont aujourd’hui conservés sous leur forme manuscrite à la bibliothèque universitaire de Tübingen. De 1869 à 1905, Euting a ainsi tenu 26 journaux et 9 carnets d’esquisses.

Le 9 mai 1902, Guillaume II en visite à Strasbourg se rend à la bibliothèque, où il est accueilli par Euting qui en était le directeur depuis 1900. Au cours de la conversation, ce dernier montre au souverain des photographies prises par Brünnow d’un monument étonnant, un palais omeyade construit au milieu du VIIIe siècle et situé à une quarantaine de kilomètres au nord-est de la mer Morte. Il suggère d’en faire faire des moulages pour le nouveau Kaiser-FriedrichMuseum que l’on construit alors à Berlin ; ce à quoi Guillaume II rétorque qu’il préfère se faire offrir l’original par le sultan ottoman Abdul Hamid II, qui régnait alors sur cette région. Oubli ou négligence de sa part, il ne dit par contre pas à Euting que ces photographies lui ont déjà été montrées quelques mois plus tôt par Wilhelm von Bode, le directeur des musées royaux de Berlin, et que des études ont été diligentées par ce dernier pour évaluer la possibilité d’un transport de la ruine à Berlin 8. Quoi qu’il en soit, les négociations s’accélèrent après l’entrevue strasbourgeoise, et le démontage (retardé par le choléra qui sévit alors en Syrie et en Palestine) commence en septembre 1903. Euting fait à cette occasion un de ses derniers grands voyages et arrive sur le site de la Mschatta le jour où partent les dernières caisses, le 5 octobre 1903. Le transport du monument s’effectua en effet dans 422 caisses, qui transitèrent par Damas, Beyrouth et Hambourg, avant d’arriver à Berlin le 24 décembre 1903. La Mschatta est aujourd’hui une des pièces les plus célèbres de la section islamique du Pergamonmuseum de Berlin.

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Polémiques L’arrivée du monument ne passe pas inaperçue dans le monde de l’art et jusqu’au grand public. Dans le Schwäbischer Merkur du 7 avril 1904 paraît un article où Euting raconte sa rencontre avec Guillaume II et laisse ainsi entendre qu’il a eu dans l’affaire un rôle déterminant. Après le dévoilement de la Mschatta au public en octobre de la même année, deux articles du Strassburger Post reprennent cette thèse et insistent sur le rôle d’Euting dans l’acquisition du monument. Cette publicité agace à Berlin, et Bode y répond, également dans le Strassburger Post, dans un article intitulé « Suum cuique ! » (à chacun son dû) où il tente de remettre les choses au point. On admet aujourd’hui qu’au moment où Euting présentait les photos à Guillaume II, la décision de ramener la Mschatta était déjà prise et les négociations avec le sultan entreprises. Mais il n’empêche que c’est bien après la visite strasbourgeoise du 9 mai 1902 que les ministères concernés ont véritablement mis en branle le processus et que les premières autorisations furent délivrées par le gouvernement ottoman. Le rôle déclencheur joué par Euting, que Guillaume II appréciait beaucoup, ne doit donc pas être sous-estimé et sa place dans l’acquisition d’une pièce maîtresse des musées de Berlin, si elle n’est pas la première, doit malgré tout être évaluée comme il se doit. Fin de carrière En 1900, après la mort de Barack, il devient à 61 ans et après 30 ans comme bibliothécaire à Strasbourg, directeur de la Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek. Il conserva ce poste neuf ans, jusqu’à sa mise à la retraite. Son activité de directeur a donné parfois lieu à des débats, certains lui reprochant d’être trop peu administratif et en particulier trop peu rigoureux face à certains dépassements budgétaires. On a même parlé à l’époque de «  système Euting  » pour décrire l’épreuve de force qu’il engageait ainsi avec sa tutelle. Mais après sa mort, on lui reconnaissait ce mérite d’avoir montré ce faisant qu’une grande bibliothèque représente d’abord un enjeu financier. Dans ce sens, sa gestion un peu particulière a sans doute préparé utilement le terrain de son successeur 9.

On a aussi reproché à Euting d’avoir excessivement favorisé le secteur oriental et de n’avoir pas été assez encyclopédique dans ses vues. Jusqu’où ces reproches sont justifiés, il apparaît aujourd’hui difficile de le dire, la dimension encyclopédique de la BNU étant un fait plutôt bien établi. Quoi qu’il en soit, Euting prit comme directeur deux décisions importantes dans l’histoire des collections : il la fit entrer en 1902 dans le cartel des papyrus (voir à ce sujet les articles du dossier) et acquit en 1905 une partie importante de l’héritage d’Arthur de Gobineau, faisant de la BNU aujourd’hui encore l’établissement de référence pour qui s’intéresse à son œuvre et à sa pensée 10. Avec l’âge était venu le temps des honneurs : depuis 1898, il était membre correspondant de l’Institut de France et de l’Académie des inscriptions et belleslettres ; en 1907, il fut nommé membre de l’Académie royale prussienne des sciences de Berlin. En 1909, pour son 70e anniversaire, deux cents amis et connaissances se cotisèrent pour lui offrir un portrait en relief qui fut apposé sur la tour du Climont (entre les vals de Villé et de Schirmeck dans les Vosges), appelée aujourd’hui encore « Juliusturm  » en son honneur. Mais quoique notable par certains aspects, il garda toujours une certaine touche d’originalité qui fit qu’on le trouvait parfois là où on ne l’aurait pas forcément attendu : il fit ainsi partie des membres fondateurs de la Société de navigation aérienne de Strasbourg et entreprit en novembre 1898, à presque soixante ans, son premier grand voyage en ballon qui le mena jusqu’à 3 400 m. d’altitude de Strasbourg à Colmar. Il réédita l’expérience dix ans plus tard, en mars 1909, en survolant la Forêt-Noire jusqu’à Rottenburg, au bord du Neckar où le ballon atterrit dans un champ de houblon. A sa retraite qu’il prit à 70 ans, il continua ses travaux épigraphiques, mais s’occupa surtout à mettre en ordre le deuxième tome de son récit de voyage en Arabie (qui parut de façon posthume en 1914). Affaibli par une maladie respiratoire peut-être due à sa forte consommation tabagique (il avait réduit celle-ci dans les dernières années à... 14 cigares par jour), il mourut le 2 janvier 1913. Un enterrement en montagne Le dimanche 1er juin 1913, sur les pentes du Seekopf, sommet de la Forêt-Noire du Nord alors peu fréquenté 111


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Excavatrice sur le canal de Suez ; photographie des frères Zangaki (fin du XIXe siècle) rapportée à la bibliothèque par Euting (coll. BNU)

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des touristes, se pressait une foule inhabituelle venue rendre un dernier hommage à celui qui avait décidé, depuis longtemps déjà, de se faire enterrer au milieu des forêts. Euting, qui fréquentait volontiers ces lieux, avait sollicité - et obtenu - du roi du Wurtemberg la possibilité de disposer d’un lopin de terre pour y installer sa sépulture. Le souverain lui avait octroyé dès 1903 un are à cet effet, et l’enclos et la pierre tombale avaient été aménagés dès 1905. Euting avait aussi depuis longtemps choisi son inscription funéraire et l’avait fait graver sur une plaque de marbre blanc qu’il conservait dans sa chambre à coucher ; traduite par ses soins de l’arabe, elle disait : « Il est le Vivant, l’Eternel. Quand mon lit sera réduit en poussière et que je séjournerai auprès du Seigneur miséricordieux, alors félicitez-moi, mes amis, et dites : ‘ bonne nouvelle pour toi, tu es arrivé auprès d’un Etre de bonté  ’ ». Cette plaque n’alla cependant pas à l’endroit qui lui était destiné, son propriétaire craignant au bout du compte qu’elle ne soit dégradée ou recouverte d’inscriptions par des touristes peu scrupuleux. Il la légua pour finir au musée Linden de Stuttgart, où elle fut malheureusement détruite au cours des bombardements de la Seconde Guerre mondiale. L’héritage Dans son testament, établi longtemps avant sa mort, Euting léguait à la bibliothèque ses estampages d’inscriptions hébraïques, des moulages de monnaies et de gemmes, des lettres adressées à lui, ainsi que des objets antiques de plus grand format (pierres portant des inscriptions, autels et une momie). Sa bibliothèque personnelle ne présentait pas d’intérêt pour l’institution, qui possédait déjà ces ouvrages : elle fut vendue à la firme Fock de Leipzig. En revanche, la KULB acquit sa collection de monnaies et de poids de verre. Quant aux objets orientaux, ainsi que son portrait en Bédouin par Léon Hornecker, ils allèrent au musée Linden de Stuttgart, où ils subirent le même sort que la pierre tombale au cours des bombardements. Enfin, il légua à un musée du Wurtemberg 11, pour remercier le roi qui lui avait octroyé l’emplacement pour sa pierre tombale, la plus grande part de ses estampages orientaux. Afin de laisser de lui un souvenir, il avait également souhaité instituer une fondation originale : chaque personne qui viendrait se recueillir sur sa tombe le 114

jour de son anniversaire aurait droit, en récompense de ses efforts (la tombe est à 1 041 m. d’altitude...), à une tasse de café à l’auberge du Ruhestein. La Première Guerre mondiale et l’inflation qui suivit eurent vite raison du petit capital de 500 marks laissé par Euting, et la « Kaffeestiftung  » ne fonctionna réellement qu’une fois, le 11 juillet 1913. Il avait aussi institué un prix de 400 marks récompensant chaque année l’élève du Eberhard-Ludwig-Gymnasium de Stuttgart qui se serait le plus distingué dans l’art calligraphique. Cette deuxième fondation ne survécut pas plus que la première au conflit mondial, mais fut réanimée en 1960 par le fils d’un de ses amis (et l’un de ses biographes allemands) sous le nom d’Euting-Graner-Stiftung. Sic transit gloria mundi L’isolement voulu par Euting pour sa dernière demeure lui valut, comme on pouvait s’y attendre, quelques vicissitudes post mortem. Ainsi, un journal de la Forêt-Noire notait en 1953 que les détritus divers laissés par les touristes en avaient bien souillé les abords. En 1980, le Club vosgien fait état de la volonté du Schwarzwaldverein 12 de remédier à l’état d’abandon du lieu et d’installer une plaque commémorative pour renseigner les promeneurs. «  La tombe contenant les cendres d’un inconnu […] a longtemps échappé aux regards  », lit-on dans Les Vosges, qui profite de la circonstance pour rappeler brièvement qui était Euting - preuve que son nom n’éveillait plus guère de souvenirs. De fait, la tombe fut entièrement restaurée en 1980, et l’on remit à cette occasion la plaque contenant l’inscription arabe - telle qu’on peut la voir encore aujourd’hui. A la bibliothèque devenue BNU, la mémoire d’Euting ne s’est jamais vraiment perdue, mais son héritage a dû parfois patienter avant d’être réellement exploité : ainsi les estampages hébraïques, réalisées par Euting à l’occasion des découvertes qu’il avait faites lors des travaux d’agrandissement de Strasbourg, n’ont été redécouverts qu’en 1981 par le professeur Schwartz, alors custode du cabinet numismatique de la BNU. Personnalité incontestablement originale, sans doute le seul bibliothécaire qui ait laissé son nom sur deux sommets de montagne, Julius Euting fait partie de ces quelques noms qui ont contribué à la vitalité culturelle de Strasbourg entre 1870 et 1918, à


l’égal des Georg Dehio, Georg Simmel, Wilhelm von Bode, Anton Seder ou Adolf Michaelis. La BNU lui doit l’organisation ancienne de ses collections, socle sur lequel elle fonctionne toujours aujourd’hui, et le caractère oriental d’une partie de son fonds ancien, qui en fait un établissement original dans le paysage de l’enseignement supérieur français. En ce sens, il a bien été un fondateur, dont l’héritage continue aujourd’hui de stimuler ses descendants - ce numéro de La Revue de la BNU en est le plus bel exemple.

Orientations bibliographiques Allocution sur la mort d’Euting, in Académie des inscriptions et belles-lettres. Comptes rendus des séances de l’année 1913, séance du 17 janvier 1913 An Julius Eutings Grabstätte, in Aus dem Schwarzwald, n° 7, juillet 1913

Christophe Didier

Dem Andenken des Ruhesteinvaters Julius Euting, in Fremdenblatt für Freudenstadt und Umgebung, n° 4, 22 juin 1913

Notes

DUBLED Henri / Histoire de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. Strasbourg, 1973

1 — Petite ville du Jura souabe, à 80 kms environ de Stuttgart, célèbre aujourd’hui encore pour son monastère médiéval et les magnifiques retables qu’il abrite. 2 — Qolasta ou Chants et leçons sur le baptême et la migration de l’âme, Stuttgart, 1867 3 — Après l’incendie de l’ancienne bibliothèque dû au bombardement de la ville en 1870, le nouveau pouvoir allemand avait rapidement souhaité fonder un nouvel établissement, et avait, outre un appel à la générosité internationale, solidement doté celui-ci, de sorte que sa collection était déjà imposante quelques années après le sinistre initial. 4 — Le Club vosgien a été fondé en octobre 1872 par Richard Stieve, un Allemand qui avait été nommé juge au tribunal de Saverne un an plus tôt, et créa la section de Saverne. 5 — Le catalogue sur fiches de ses écrits, articles et contributions divers, qu’il avait dressé chez lui et entretenait soigneusement, comprenait à la fin de sa vie 202 titres.

ENDERLEIN Volkmar / Die Erwerbung der Fassade von Mschatta, in Staatliche Museen zu Berlin - Preussischer Kulturbesitz, Forschungen und Berichte, Band 26, 1987 Erinnerungen an Julius Euting, in Deutsche Tageszeitung, n° 6, 4 janvier 1913 GRANER Hans / Julius Euting : Bibliothekar, Forschungsreisender und Orientalist, in Lebensbilder aus Schwaben und Franken, 8. Band (Stuttgart : Kohlhammer, 1962)

6 — Cette relation (Tagebuch einer Reise in Inner-Arabien) fut publiée en deux temps : le premier volume parut en 1896, le second (à titre posthume) en 1914.

HUCK Joseph-Louis / Julius Euting, in Les Vosges et le Club vosgien : autour d’un centenaire, 1872-1972. Strasbourg : Club vosgien, 1972

7 — L’écriture lihyanite, alphabet nord-arabique de transition entre le phénicien ancien et le sabéen, fut utilisée environ 1 000 ans avant Mahomet. Elle était quasiment inconnue avant qu’Euting n’en fasse un des objets de ses études.

HUMMEL Herbert / Geist und Kirche : Blaubeurer Klosterschüler und Seminaristen. - [S.l.] : Alb-Donau-Kreis, 1998

8 — On craignait en effet que la Mschatta ne serve de carrière pour la construction d’une ligne de chemin de fer en cours dans la région. Ces craintes des archéologues n’étaient pas totalement infondées, un castel romain situé non loin de là ayant subi pareil sort un peu auparavant. 9 — C’est en tout cas l’analyse qu’on trouve dans le portrait d’Euting tracé à l’occasion de sa mort dans la revue professionnelle Zentralblatt für Bibliothekswesen. C’est aussi ce que sous-entend Dubled dans son Histoire de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (voir bibliographie). 10 — Sur le fonds Gobineau, voir par exemple le catalogue de l’exposition Impressions d’Europe (Strasbourg, 2003). 11 — L’information, trouvée dans un recueil d’articles (sans indication de leurs provenances !) ne précise pas lequel. On peut penser qu’il s’agit du musée Linden de Stuttgart, auquel cas ces estampages ont sans doute subi le même sort que les autres objets d’Euting conservés dans ce musée. 12 — L’équivalent du Club vosgien pour la Forêt-Noire, fondé en 1864.

NOTZ Hermann / Sechzehnsprachenmännle, Ruhesteinvater und Feuerteufel : Professor Dr. phil. Julius Euting. - Freudenstadt : Schwarzwaldverein, 1983 ROTT Jean / Euting Julius, in Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, tome 2, L’Alsace, Beauchesne, 1987 Suum cuique ! in Strassburger Post, n° 616, 10 juin 1905 Zum Tode Julius Eutings, in Zentralblatt für Bibliothekswesen. XXX. Jahrgang, 3. Heft, März 1913 (Leipzig : Harrassowitz, 1913) 115


Nouvelles acquisitions patrimoniales

Ouvrages de Josua Reichert Suite à l’exposition que la BNU a consacré au poète Hölderlin, intitulée Friedrich Hölderlin : présences du poète, le graphiste, typographe et illustrateur allemand Josua Reichert (né en 1937 à Stuttgart) dont étaient exposées quelques réalisations, a fait don à la bibliothèque de quelques-unes de ses productions récentes. Il s’agit d’un ensemble de treize imprimés qui ont rejoint la collection de bibliophilie contemporaine de la BNU.

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Une traduction de Sébastien Brant Facetus in latin durch Sebastianum Brant getütschet. - Bâle : Michael Furter d’Augst, 1503 Ouvrage paru sans nom d'auteur, écrit par Reinerius Alemanicus, parfois nommé Raynier l’Allemand, et bien connu à la fin du XVe et au début du XVIe siècle. L’auteur vivait au XIIe siècle, et était protonotaire du landgrave de Thuringe. Le titre original de l’œuvre est Fagifacetus, sive De moribus et facetia mensae ou encore Liber faceti docens mores hominum. La BNU, qui possède déjà quatre éditions incunables de cette traduction de Sébastien Brant, a pu compléter sa collection en faisant l’acquisition de cette édition de 1503, produite par Michael Furter d’Augst à Bâle.

L’auteur de la Nef des Fous était soucieux des mœurs et des manières de ses contemporains et traduisit cet ouvrage, qu’il fit éditer plusieurs fois ; d’autre imprimeurs contribuèrent également à le répandre. Le mot « facéties  » avait une acception différente à cette époque de celle qu’il a aujourd’hui. Il provient de l’adjectif latin « facetus » qui veut dire élégant. Les facéties étaient les bonnes manières de se tenir en société, notamment à table, qui incluaient d’ailleurs d’avoir en quelque sorte le sens de l’humour. De là le glissement de sens qui a affecté ce mot. Cet ouvrage n’est donc pas un recueil de plaisanteries mais un manuel de bonne conduite.


Un livre d’amitié Livre d’amitié de Magdalena Scharf (1823-1849) La BNU possède une collection importante de « livres d’amitié  » ou «  Stammbücher  » alsaciens, qui témoignent de la sociabilité des jeunes gens et jeunes filles des XVIIIe et XIXe siècles. Il nous a été possible d’acquérir celui-ci en vente aux enchères. De format oblong, pourvu d’une reliure de maroquin vert, décoré à chaud, avec un écusson en losange en maroquin rouge au centre du premier plat portant le monogramme de sa propriétaire (M. S.), ce livret contient seize gravures sur cuivre coloriées (œuvres

de Ebner de Stuttgart, Riedel de Nuremberg, Herzberg d’Augsbourg, Poll d’Augsbourg, Eisen de Nuremberg, Reingeizel junior, Fr. Crampe), dont certaines numérotées. Il contient également une tresse de cheveux en forme de cœur, une couronne florale en papier découpé, deux dessins et un bouquet brodé. Les textes en français et en allemand sont signés par Magdalena Scharf, Charles Frühinsholtz, Hirschnagel, Katharina et J. Schwarz, Frédéric Lindenlaub, Dörr, Lisette Gilet, Maria Zär née Raugart, Salomea Siefert, Carolina Schäfer, Carlina Kirman, Carolina Strauch, Saeussel, Julius Wepfer, Maria

Magdalena Steinbach, Catharine Gundelein, Laure Dufresney, Magdelaine Klughertz, Magdelene Jung, Louisa Magert, Margarete Schmid, Barbara Ribert, Aline Lelorain, Héring. Les dédicaces sont datées de 1823 à 1849 et ont été écrites à Strasbourg, à Rothau et à Saint-Maurice en Seine-et-Oise. Madgalena Scharf a noté les dates de décès de certaines personnes, marquées d’une croix à l’encre noire.

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Actualités

Les avancées de BNU nouvelle Le vendredi 1er octobre à 18h, M. Albert Poirot, administrateur de la BNU, en compagnie de M. Georges Bischoff, professeur à l’Université de Strasbourg, a fermé officiellement les portes du bâtiment historique situé au 6 place de la République. Ce moment émouvant a rassemblé les personnels de l’établissement qui sont venus saluer cette étape du projet BNU nouvelle et a été filmé par les équipes de France 3 Alsace dans le cadre de la réalisation d’un documentaire sur la bibliothèque. Les travaux sur le bâtiment dureront trois ans, et la réouverture est prévue au printemps 2014.

Le lundi 11 octobre, deux salles de lecture ont été ouvertes au public, au 5 rue du maréchal Joffre et au 9 rue Fischart. Chacune offre une vingtaine de places assises destinées exclusivement aux personnes consultant des documents non empruntables. Les services de prêt des ouvrages, de prêt entre bibliothèques, de renseignements bibliographiques et autres services aux lecteurs sont maintenus. Les horaires d’ouverture et les conditions d’accès se trouvent sur le site Internet de la bibliothèque (www.bnu.fr).

La fermeture de ce bâtiment emblématique a été l’occasion d’une dernière célébration d’ampleur (la « Nuit de la BNU ») le 15 octobre pour offrir au public de la bibliothèque une fête marquant le tournant pris désormais. Au programme ont été prévus des parcours nocturnes dans les magasins et les espaces habituellement fermés au public, de la musique avec Jean-Marie Hummel et Liselotte Hamm ainsi que le groupe Papyros’n, du théâtre et un cocktail.

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Au 1er octobre 2010, ce sont près de 10 kilomètres linéaires qui ont quitté le bâtiment de la place de la République pour gagner les rayonnages de la rue Fischart. La moyenne hebdomadaire des déménagements d’ouvrages est d’environ 500 mètres linéaires par jour. C’est la société Mondia qui assure le déménagement de la plus grande partie des collections. Le déménagement des réserves de manuscrits et d’incunables sera effectué au courant du mois de novembre par la Direction de la conservation et du patrimoine.

La communication auprès des publics a été amorcée avec, entre autres, la publication de deux dépliants. Le premier a vocation à présenter les ressources du site strasbourgeois en indiquant aux lecteurs où trouver places assises et horaires d’ouverture étendus dans les bibliothèques qui se sont associées à la BNU pour que les usagers trouvent à Strasbourg les services qu’ils trouvaient avant la fermeture du bâtiment de la place de la République. Le second dépliant expose le déroulement du chantier et indique les enjeux de celui-ci. Durant la période de fermeture du bâtiment de la place de la République, la BNU poursuivra simultanément dix chantiers qui devront être achevés lors de la réouverture en 2014. En premier lieu, une bibliothèque numérique sera créée durant cette période et donnera accès à de nombreuses ressources, comme par exemple les documents (journaux de tranchées, affiches...) de la Première Guerre mondiale issus des collections de la BNU. Le second chantier est la mise en valeur commune des ressources documentaires du site strasbourgeois grâce à la publication d’une carte documentaire. Il s’agit aussi de préparer la réouverture, d’une part en ce qui concerne les horaires d’ouverture et donc de maintenir sur le site strasbourgeois les horaires assurés jusqu’alors par la BNU, et d’autre part de préparer le libre accès pour les 200 000 ouvrages concernés. De la même manière, la période du chantier de BNU nouvelle sera l’opportunité de préparer les collections patrimoniales pour leur installation dans les réserves visitables. Il s’agira ensuite d’intégrer et de valoriser d’importants fonds reçus (comme par exemple la bibliothèque du Conseil de l’Europe), de poursuivre les opérations de récolement des


collections et d’achever le chantier de rétroconversion pour les fonds d’alsatiques et les fonds entrés avant 1920. Enfin, la politique d’action culturelle sera maintenue, conjointement à la démarche éditoriale de l’établissement, et le projet se développera dans le sens d’une inscription dans l’espace rhénan de l’enseignement supérieur, en particulier par le développement des relations internationales.

Les expositions Les Robes grises Autour d’une centaine de dessins de Jeannette L’Herminier et d’œuvres manuscrites de Germaine Tillion, l’exposition Les Robes grises présentera un pan méconnu de la production artistique de déportés dans l’enceinte des camps de concentration. Cette exposition est le fruit d’une étroite collaboration entre l’association Rodéo d’âme, qui mène depuis plusieurs années une démarche de mémoire, la Médiathèque André-Malraux, la Bibliothèque nationale et universitaire et le Centre européen du résistant déporté - Struthof. Tracés sur des bouts de papier journal, de documents administratifs volés, les personnages sans visage de Jeannette L’Herminier évoquent l’univers dépersonnalisé des camps et, simultanément, la recherche de la féminité comme outil de résistance morale à l’opression. A leurs côtés, les “recettes de cuisine’’ inventées de Germaine Tillion, qui redonnent, en filigrane, leur nom aux bourreaux, et les partitions complètent ce panorama artistique de Ravensbrück. La totalité des œuvres provient des collections du Musée de la résistance et de la déportation de Besançon. Les Robes grises Du 4 février au 26 mars 2011 Médiathèque André-Malraux 1 Presqu’île André Malraux Strasbourg

Les manifestations de la BNU hors les murs Malgré la fermeture de son bâtiment principal, la BNU maintient sa politique d’action culturelle et propose, en collaboration avec ses partenaires, de nombreuses manifestations.

Deux livres à lire Présentation en allemand de deux publications récentes de l’aire germanophone, cette manifestation, organisée en collaboration avec le Goethe Institut, s’exporte à la Médiathèque Malraux, salle de conférence : - le 16 novembre 2010 à 18h30 - le 15 mars 2011 à 18h30 - le 10 mai 2011 à 18h30

De l’usage de la mémoire Conférence de Robert Steegmann Samedi 19 février 2011 à 15 h Salle de conférence de la Médiathèque André-Malraux Conférence de l’historien Robert Steegmann, responsable du service éducatif du Centre européen du Résistant déporté - Struthof, auteur de Struthof– Une nébuleuse concentrationnaire des deux côtés du Rhin Dans le cadre de l’exposition Les Robes grises En partenariat avec les Editions de la Nuée bleue et le Centre européen du résistant déporté - Struthof

Hildegard de Bingen et les gâteaux de la joie Conférence d’Elisabeth Busser Samedi 11 décembre 2010 à 17 h Salle de conférence de la Médiathèque André-Malraux À l’approche de Noël, nous avons plaisir à préparer, partager et déguster des « bredalas » et autres petits gâteaux truffés d’épices. Dans le domaine culinaire et médicinal – les textes du Moyen Âge l’attestent – les épices et les plantes nous accompagnent depuis toujours dans notre recherche de bien-être. Les gâteaux de la joie – ou « gâteaux pour les nerfs  » – d’Hildegarde de Bingen font partie de ces remèdes savoureux, si précieux pour maintenir notre capital santé. Rencontre-dégustation avec Elisabeth Busser, auteur avec son époux Christian de plusieurs ouvrages et publications sur les bienfaits des plantes des Vosges et d’ailleurs. En partenariat avec les Editions de la Nuée bleue.

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Actualités

La BNU s’exporte : prêts aux expositions extérieures

Exposition Musées de papier Paris, Musée du Louvre de septembre 2010 à janvier 2011 Prêt de : Francesco BIANCHINI. - Demonstratio Historiae ecclesiasticae quadripartitae comprobatae monumentis pertinentibus ad fidem temporum et gestorium. - Roma, 1752-1754. In folio. Le volume de planches uniquement a été prêté. Monnaies brûlées lors de l’incendie des bibliothèques de Strasbourg, le 24 août 1870, et récupérées dans les décombres. Henri SUSO : Exemplar de la Vita d’Henri Suso. Ce manuscrit, daté du XIVe siècle, d’un des principaux représentants de la mystique rhénane, aux peintures très originales dans l’iconographie mystique, a échappé au désastre parce qu’il était étudié par un spécialiste de... Berlin. Il a ensuite dû être racheté par la BNU de Strasbourg à la Bibliothèque royale de Berlin. Folio 65 verso : le Christ en séraphin. Expositions sur Strasbourg et la guerre de 1870 Strasbourg : Médiathèque André-Malraux La BNU s’associe au dispositif de commémoration de la fin tragique des bibliothèques de la ville et de l’université protestante de Strasbourg, lors du bombardement du 24 août 1870, par le prêt de documents ou d’objets témoignant de la brutalité de cette catastrophe. 120


Meaux, Musée de la Grande Guerre L'exposition organisée à l'occasion de la réouverture du Musée de la Grande Guerre à Meaux, de novembre 2010 à mars 2011, sur le thème de la femme durant la Grande Guerre, emprunte à la BNU trois documents issus de ses collections d'affiches anciennes et de cartes postales : - un avis du 5 avril 1917 annonçant une réduction des rations de pain et de farine - une affiche proposant des cours de cuisine de guerre. - une carte postale signée par Lika Marowska, représentant une Alsacienne embrassant un soldat en uniforme allemand partant pour la guerre.

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Crédits photographiques

Couverture : enseigne d’un garage VW, graffiti au Caire, 2009. Cliché Milena Perraud. © Milena Perraud p. 8, 10, 14, 17-18, 21, 48, 64, 80, 85-87, 104, 109, 112-113, 116 (ill. de droite), 117-120 : clichés Jean-Pierre Rosenkranz. © BNU-JPR p. 24-25, 27, 31, 35, 41, 45, 53, 55, 57 : clichés Pascal Disdier. © Pascal Disdier/CNRS Alsace-MISHA p. 58, 61 : © U. B. Leipzig p. 70, 72-75 : © Bibliotheca Alexandrina p. 91-103 : clichés Milena Perraud. © Milena Perraud p. 116 (ill. de gauche) : cliché Jean-Pierre Rosenkranz. © Josua Reichert

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La Revue de la BNU Numéro 2  
La Revue de la BNU Numéro 2  

Cette publication semestrielle a vocation à faire connaître, au-delà du patrimoine de la Bibliothèque nationale et universitaire et de ses p...

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