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de la BNU Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg LE DOSSIER

SAVOIRS DU NORD L’OBJET

TROIS BOIS GRAVÉS DE GUSTAVE DORÉ L’INÉDIT

DEUX POÈMES DE JESPER SVENBRO PORTFOLIO

KIRSTINE ROEPSTORFF + VARIA + ACQUISITIONS PATRIMONIALES + ACTUALITÉS

bnu.fr Automne 2013 Printemps 2013////nn° °08 07////1515euros eurosTTC TTC

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de la BNU Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

Automne 2013 / numéro 08

La Casden s'associe à la diffusion de la culture scientifique

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SOMMAIRE p. 07

LE DOSSIER : Savoirs du Nord

p. 09

Les mots et les choses : Johannes Schefferus et la philologie du réel entre Rhin et Laponie (Thomas Mohnike)

p. 19

Du voyage d’étude à l’intertextualité : le dialogue avec la France dans l’œuvre de Ludvig Holberg (Florence Chapuis)

p. 27 Linné et la France : entre botanique et politique (Anna Svenbro) p. 39 Le bassin rhénan et le Nord : histoire du fonds scandinave de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (Pierre-Brice Stahl) p. 45 Entre amis : réseaux poétiques dans les ouvrages danois du 17e siècle (Joachim Grage ) p. 53 Entrelacs du savoir : la France et l’Histoire naturelle de la Norvège de Pontoppidan (Simone Ochsner) p. 63 L'OBJET : Trois bois gravés de Gustave Doré (Jérôme Schweitzer)

La Revue de la BNU est une publication de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. Elle paraît deux fois dans l’année. Directeur de la publication / Albert Poirot Rédacteur en chef / Christophe Didier Comité de rédaction / Frédéric Blin, Daniel Bornemann, Julien Collonges, Christophe Didier, Jérôme Schweitzer, Daria Szczebara, Aude Therstappen Graphisme / brokism + médiapop Auteurs du numéro 8 / 2013 Susanne Blaser, historienne de l’art, Bâle Daniel Bornemann, conservateur, responsable de la Réserve de la BNU Florence Chapuis, agrégée de lettres modernes, chef du Département de la bibliothèque nordique à la Bibliothèque Sainte-Geneviève Joachim Grage, professeur en études nordiques à l’Université Albert-Ludwig de Fribourg-en-Brisgau Thomas Mohnike, directeur du Département d’études scandinaves à l’Université de Strasbourg Simone Ochsner, chercheur en études nordiques à l’Université de Bâle Kirstine Roepstorff, artiste Pierre-Brice Stahl, doctorant en histoire des religions, enseignant vacataire à l’Université de Strasbourg Jérôme Schweitzer, conservateur, responsable du pôle Alsatiques de la BNU

p. 66

L'INÉDIT : Deux poèmes de Jesper Svenbro

Anna Svenbro, conservateur, chargée des langues et littératures scandinaves à la Bibliothèque nationale de France

p. 70

PORTFOLIO : Kirstine Roepstorff

Jesper Svenbro, directeur de recherches honoraire au CNRS, membre de l’Académie suédoise

p. 83 VARIA : Autour d’une monnaie suédoise du 17e siècle trouvée en Alsace : les Suédois et la guerre de Trente Ans (Daniel Bornemann) p. 89

VARIA : La mythologie nordique au bout des doigts : Dreams of Valhalla, une application pour tablette-PC produite à l’Université de Strasbourg (Thomas Mohnike)

p. 92

Nouvelles acquisitions patrimoniales

p. 98

Actualités

Traductions : Françoise Bornemann, Julien Collonges, Jean-Louis Elloy, Pierre-Brice Stahl Couverture : cliché Thomas Sander. © Arthenon

Revue éditée par : Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg BP 51029 - 67070 Strasbourg cedex Tél. 03 88 25 28 07 / Fax. 03 88 25 28 03 contact@bnu.fr

ISSN : 2109 - 2761 ISBN : 9782859230517 Dépôt légal : septembre 2013 Impression : Bialec Imprimerie SA Diffusion librairie www.R-diffusion.org

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Éditorial Lors d’un oral de concours, un candidat semblait ne plus avoir de certitudes sur certains aspects élémentaires de la géographie physique de l’est de la France ; hispanophone, et présentant de bonnes références par ailleurs, il pouvait avoir des excuses et ne demandait sans doute qu’à être réorienté. Pour l’aider à se reprendre et pour lever tout doute au sein du jury, le président lui a tout de même demandé si, à son avis, le Rhin coulait dans son mouvement général du sud vers le nord ou du nord vers le sud. La seconde option eut sa préférence, ce qui ne manqua pas d’étonner et ce qui entraîna une réaction du jury : l’embouchure du Rhin correspond-elle au lac de Neuchâtel et, si oui, ce lac que l’on devrait dénommer « mer de Neuchâtel » est-il bien le réceptacle de tous les fleuves européens ? Le candidat qui avait momentanément perdu le nord du fait d’un trac compréhensible reprit ses esprits géographiques et la voie du succès. Le Rhin ouvre vers le Nord. Derrière ce qui est tout de même une évidence, on ne peut s’empêcher de rappeler que Strasbourg, cœur de l’Europe, ne fonctionne pas seulement avec un ventricule ouest et un ventricule est sur un mode alsaco-badois, mais que ce cœur est bien plus diversement irrigué et que le commerce économique et celui des idées – rappelons-nous l’opinion d’Erasme de Rotterdam sur notre cité – suivent le fleuve. L’histoire des religions et des cultures montre déjà assez ce qui est dû ici aux mythologies scandinaves ; les hommages rendus à Wagner, à son œuvre et à l’or du Rhin par nos institutions le démontrent tout au long de cette année 2013.

C’est pourquoi l’idée de Thomas Mohnike, directeur du Département d’études scandinaves de l’Université de Strasbourg, d’abord de mettre en valeur les raretés possédées par la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg en matière de patrimoine documentaire relatif à l’Europe du Nord (identification, numérisation…), puis de développer les recherches scientifiques à ce sujet, enfin de faciliter les partenariats avec le réseau EUCOR et le portail VifaNord, animé par l’Université de Kiel, ne pouvait que recevoir un accueil actif de notre part. Le huitième numéro de La Revue de la BNU est en quelque sorte l’illustration de cette collaboration. Il associe d’autres bibliothèques françaises qui ont des ressources d’une exceptionnelle richesse et d’une exceptionnelle variété dans ce domaine, à savoir la Bibliothèque nationale de France et la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Notre reconnaissance va à chacun des contributeurs de ce numéro. Ils nous conduisent entre mythes et réalités et font redécouvrir l’Europe du Nord à travers les témoignages que nous ont laissés nos prédécesseurs, sur le terrain de la connaissance et celui des interférences entre cultures européennes.

Albert Poirot Administrateur de la BNU

Christophe Didier Rédacteur en chef

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LE DOSSIER

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Savoirs du Nord Le Nord, lointain et proche à la fois… Connu pour ses architectures contemporaines, ses designers de renom contribuant à diffuser avec succès l’image d’un certain « nordic way of life » ; reconnu pour son cinéma, familier et déroutant à la fois, de Bergman à Kaurismäki, et tout récemment médiatisé par l’audience de la série télévisée Borgen… sans parler des succès populaires de ses romans policiers ou de l’œuvre de Paasilinna. Le Nord qui reste cependant lointain et en définitive peu visité par le reste de l’Europe, qui n’en maîtrise pas les langues et redoute son climat. Le Nord, malgré tout puissamment ancré dans l’imaginaire collectif, des Vikings aux touristes suédoises… C’est de cette Scandinavie, vue au prisme de ce qu’en révèlent les fonds d’une bibliothèque, qu’il est question dans ce numéro. Une partie de l’Europe en quête de reconnaissance par ses voisins du sud, et que l’on voit pour ce faire se donner les moyens, intellectuels et culturels, de se construire une identité. Loin des clichés sur les étendues figées du Grand Nord, les articles de ce numéro font revivre des échanges intellectuels, des découvertes et influences réciproques qui ont relié, dès le moyen-âge mais plus encore à partir du 18e siècle, l’Europe latine et le monde germanique « continental » à la Scandinavie prenant place, petit à petit, dans le concert européen des nations.

Les réseaux patiemment tissés et établis depuis des siècles sont aussi ceux de la recherche actuelle qui trouve dans ce numéro sa parfaite illustration : produit d’un projet de chercheurs de Strasbourg, Bâle et Fribourg-en-Brisgau dans le cadre du réseau EUCOR en études scandinaves, il leur associe quelques hauts lieux de la recherche française sur ces pays, Bibliothèque nationale de France et plus encore, Bibliothèque Sainte-Geneviève et son fameux «  fonds nordique  ». Le poète Jesper Svenbro, membre de l’Académie suédoise, dont nous avons le plaisir de publier deux inédits, nous rappelle indirectement que c’est aussi du Nord que nous vient, chaque année, une des récompenses les plus médiatiques avec la remise des prix Nobel. D’une identité qui se cherche, se construit et tente de s’imposer, à une institution donnant le ton à la planète, dans les domaines de compétence qu’elle s’est attribués : c’est un pan de l’histoire culturelle du Nord, lointain et proche à la fois, que ce numéro de La Revue nous invite à redécouvrir.

Christophe Didier

Les ouvrages scandinaves anciens que la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg conserve dans ses fonds sont plus remarquables par leur qualité que par leur nombre ; certains sont rares en Scandinavie même et méritent d’autant plus d’être mis en valeur. C’est l’entreprise que s’est fixée la bibliothèque, en collaboration avec le Département d’études scandinaves de l’Université de Strasbourg et son directeur, Thomas Mohnike, tout d’abord par la numérisation de la partie la plus remarquable de ce fonds, désormais disponible pour la recherche. On trouvera dans ce numéro quelques exemples d’ouvrages ainsi remis en lumière. 7


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Page liminaire du manuscrit d’Olaus Graan (coll. BNU)


LE DOSSIER | Savoirs du Nord

Les mots et les choses : Johannes Schefferus et la philologie du réel entre Rhin et Laponie

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uand j’ai appris pour la première fois l’existence d’un catalogue électronique des manuscrits conservés en France, j’ai tout de suite regardé si Strasbourg disposait de manuscrits d’origine nordique. Je ne m’attendais pas à une grande découverte, mais l’un des manuscrits trouvés m’a profondément intrigué par l’improbabilité de son existence strasbourgeoise : il s’agit d’un rapport du 17e siècle écrit par un pasteur suédois, Olaus Graan, qui exerçait son office tout au nord du pays, à Piteå. Son texte traite des mœurs et des coutumes des Sames, peuple habitant la région communément appelée la Laponie. Comment un rapport d’une telle « nordicité », pour ainsi dire, avait-il pu trouver le chemin de Strasbourg ? La découverte de ce manuscrit fut pour moi l’occasion d’un profond étonnement, d’une expérience d’étrangeté dans mes attentes quotidiennes qui m’a conduit à me questionner. C’était pour ainsi dire un exemple du phénomène que le célèbre théoricien français Roland Barthes a jadis appelé l’expérience du «  punctum  »  : le vécu d’une singularité qui crée un « effet de ponctuation », un arrêt de pensée qui mène à la réflexion et parfois à la découverte de quelque chose de nouveau. Un rapport du 17e siècle, rédigé aux alentours du cercle polaire par un prêtre suédois, qui se retrouve dans une bibliothèque de Strasbourg  ! C’était pour moi quelque chose de presque plus étrange et exotique que la présence de la fameuse momie égyptienne dans la collection de cette dernière. Quelques questions suivirent cette découverte  : qui était ce pasteur suédois, pourquoi et dans quel but avaitil rédigé son rapport ? À qui avait-il envoyé ce document, et pour quelle raison l’avait-on proposé à la collection strasbourgeoise ? Et pourquoi avait-on décidé de le garder,

de le conserver ? Quel intérêt pour le Grand Nord se cachait derrière cet écrit ? Les réponses à ces interrogations font apparaître, de façon tout à fait passionnante, un paysage des pratiques du savoir et de sa circulation entre la région rhénane et la Laponie à la fin du 17e et au cours du 18e siècle. Hélas, nos sources ne nous disent pas grand-chose sur les circonstances exactes de l’acquisition du manuscrit 1. Sur la première page, nous pouvons lire en français (nous retranscrivons le texte littéralement) : « Ce manuscrit a esté composé en langue suédoise par Olaus Graan pasteur luthérien de la province de Pitha pour l’instruction des Lapons qui estoient souz sa conduite. Il avoit esté auparavant musicien de la reine Christine de Suède, il se mesloit aussi de l’astronomie et de l’astrologie judiciaire, de la chimie et de la médecine, il estoit gendre du fameux Joannes Torneus pasteur de la province de Torna dont les mémoires sur la Laponie ont beaucoup servi à M. Scheffer pour composer l’histoire qu’il en a faite ». Malheureusement, l’auteur de cette notice nous est inconnu. Elle semble avoir été rédigée quelque temps après la rédaction du rapport. La langue employée pourrait indiquer que son auteur vivait au 18e siècle ; il était peutêtre strasbourgeois, mais utilisait la langue française et venait donc, en tout cas, d’une couche sociale plutôt privilégiée. Il est fort probable qu’il ne comprenait pas le suédois, car il se trompe sur le contenu du manuscrit : ce dernier n’était pas fait pour l’instruction des Lapons, mais à usage d’enseignement, au sujet des Lapons, pour les suédophones. Ce n’était donc pas la valeur informative 9


de l’objet qui l’intéressait, mais sa valeur idéelle et symbolique  comme témoin d’un milieu culturel vivant  : il indique que l’auteur du manuscrit, Olaus Graan, était musicien de la fameuse reine de Suède, Christine, et membre de la famille d’un écrivain dont s’est inspiré l’auteur reconnu du premier livre moderne sur la Laponie (paru en 1673), Johannes Schefferus. La Lapponia de ce dernier fut un succès immédiat sur le marché des livres de géographie culturelle ; il a été rédigé en latin et tout de suite traduit en anglais, français, allemand et néerlandais. Pour cet inconnu du 18e siècle, la valeur du manuscrit s’explique donc par sa participation symbolique à la vie et à l’activité de deux acteurs culturels et politiques auxquels il attache une grande importance – la reine Christine et Johannes Schefferus. Ce fut donc probablement pour lui une bonne raison de le garder dans la collection dont il faisait partie avant d’être intégré à celle de la Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek de Strasbourg après 1871. Mis à part Olaus Graan, le premier nom cité par notre commentateur anonyme reste de nos jours largement connu en dehors du cercle des spécialistes. La reine Christine avait pendant un certain temps gouverné la Suède dans une période de puissance pour le pays. Son père Gustave II Adolphe était intervenu avec un grand succès pendant la guerre de Trente Ans, aux côtés des protestants, et son succès militaire avait surpris et intrigué ses contemporains, la Suède étant une « terra incognita », presque totalement inconnue pour les acteurs d’autres pays européens, et pour cette raison souvent imaginée comme fondamentalement non civilisée. La propagande de ses ennemis proposa beaucoup de raisons pour expliquer ce succès. Une de ces raisons nous intéresse tout particulièrement : on soupçonnait les Suédois d’employer des magiciens lapons. À la mort de son père en 1632, Christine avait cinq ans. Elle fut cependant reine de Suède jusqu’à sa conversion au catholicisme en 1654. Cette période est caractérisée par l’effort suédois d’ajouter à des compétences militaires désormais reconnues une reconnaissance culturelle sur la scène européenne. Parmi les nombreuses actions entreprises par le gouvernement dans ce but, il convient de citer l’invitation faite aux intellectuels et artistes européens 10

les plus connus de venir à la cour de la reine et dans les universités du pays. Une place-clé dans ce « conseil de sagesse » était réservée à René Descartes. Au grand regret de Christine, il décéda quelques mois après son arrivée dans le pays. Le deuxième nom cité par le commentateur inconnu du manuscrit faisait partie de ce cercle d’intellectuels appelés à développer les compétences scientifiques des milieux universitaires et académiques suédois et, partant, la renommée du pays dans ce domaine. Johannes Schefferus, philologue reconnu et archéologue avant la lettre, a saisi cet appel qui est devenu le fil conducteur de sa vie professionnelle, et peut être considéré aujourd’hui comme l’un des grands innovateurs du champ de la philologie au sens large en Suède, ou pour le dire avec les mots de Sten Lindroth, comme «  le créateur de la philologie classique en Suède  ». On pourrait également l’appeler le fondateur des études sames, même si cet effort ne fut qu’un produit secondaire de ses activités. Rien ne semblait le prédisposer à ce destin à sa naissance. Johannes Schefferus (1621-1680) était originaire de Strasbourg. Né dans une famille aisée, Schefferus fit sa scolarité et une grande partie de ses études universitaires dans sa ville natale. Il y étudia particulièrement la philologie avec Matthias Bernegger, Johannes Henricus Boeclerus et Johan Freinshemius, trois grands noms de la philologie de son temps. Pour compléter son éducation, il fit des voyages d’études en Suisse et dans les ProvincesUnies néerlandaises, surtout à l’université de Leyde, où il suivit les cours de Gerhard Johan Vossius, Marcus Zueris Boxhornius, Daniel Heinsius, Petrus Cunæus, Hugo Grotius et beaucoup d’autres enseignant dans ce grand centre intellectuel européen. L’intérêt principal des philologues strasbourgeois, dont il faisait partie, était l’édition et l’étude des écrivains classiques et donc latins. On peut citer ainsi son édition de la Varia historia de Claudius Aelianus, imprimée à Strasbourg en 1647. Une spécificité strasbourgeoise était cependant la curiosité particulière pour la culture matérielle des civilisations de l’Antiquité. Dans cet esprit, Schefferus rédigea l’une de ses premières publications sur les différents types de bateaux connus par les Anciens, la Dissertatio de varietate


navium, imprimée à Strasbourg en 1643 – champ d’investigation qu’il continuera à travailler en Suède avec des publications comme De militia navali veterum libri quatuor. Ad historiam græcam latinamque utiles, publiée à Upsal en 1654, ou encore De re vehiculari veterum, publiée à Francfort en 1671. La philologie n’était donc pas pour lui uniquement une question de mots, mais aussi de choses. C’était une philologie du réel, basée sur l’étude des textes. C’est avec ce bagage, et sur la recommandation de son professeur Johann Henrik Boeclerus, qu’il fut invité en Suède pour devenir professeur d’éloquence et de politique à Skytte, l’une des chaires universitaires suédoises les plus reconnues, à l’âge de vingt-sept ans. Boeclerus le rejoignit plus tard en Suède comme historien du royaume (Rikshistoriograf) de 1649 à 1652. Son prédécesseur était Johan Freinshemius, beau-fils de l’autre professeur de Scheffer, Bernegger, également représentant de la philologie strasbourgeoise de l’époque. Entre Strasbourg et la cour de Suède existaient donc des échanges intellectuels et personnels significatifs. Cependant, ces rapports « bilatéraux » faisaient partie d’un réseau professionnel plus important, qui devient visible quand on étudie les provenances des autres collègues étrangers de Schefferus en Suède. Parmi eux, il convient de citer Nicolaus Heinsius, Claudius Salmasius ou Isaac Vossius, tous des savants issus du milieu académique de Leyde. L’intérêt porté par les Suédois aux intellectuels de Strasbourg, et les relations qui s’ensuivirent, étaient vraisemblablement facilités par un réseau rhénan préétabli. Ils ont été employés en tant que membres de ce réseau : selon Allan Ellenius par exemple, la méthode philologique néerlandaise – ou devrait-on l’appeler plutôt « rhénane » ? – était considérée comme à la pointe de ce que produisait le monde d’alors. Parmi tous ses collègues provenant d’autres pays, Schefferus fut peut-être celui qui s’investit le plus dans la politique et les intérêts de son employeur, sans pour autant y perdre son autonomie scientifique. Pour introduire les méthodes philologiques de la région rhénane en Suède en particulier et dans le monde savant en général, il rédigea des manuels et établit des éditions d’auteurs classiques pour l’enseignement. Plus importante, cependant, fut sa participation à la grande aventure historiographique suédoise, le gothicisme – implication qui toutefois n’alla pas sans complications. Quand la Suède avait accédé à sa position de puissance pendant la guerre de Trente Ans, la question de son histoire était devenue urgente. Bien évidemment, elle ne

pouvait pas revendiquer une appartenance à la tradition gréco-romaine autrement que par un apprentissage tardif. Les républiques italiennes, le royaume français, même le Saint-Empire romain dit germanique pouvaient expliquer leur descendance des Anciens de façon relativement convaincante. Pour les Suédois, par contre, ce chemin était difficile. Ils eurent recours pour cela à la théorie de leur origine gothique. Celle-ci n’était pas nouvelle en soi. Nous savons que l’évêque Nils Ragvaldsson l’avait déjà exprimée lors du concile de Bâle en 1434, et quand les frères Johannes et Olaus Magnus rédigèrent leurs histoires et descriptions des pays nordiques au 16e siècle en Italie, afin de susciter un intérêt pour ces pays abandonnés à la Réforme, ils utilisèrent la descendance supposée des peuples nordiques du peuple guerrier qui avait conquis l’Empire romain sous la conduite du roi Théodoric. Si l’on n’appartenait pas aux Romains, au moins, on était la cause de la fin de leur période de gloire ! De plus, selon l’historiographe des Goths du 6e siècle, Jordanès, le Nord et donc probablement la Scandinavie étaient le berceau de tous ces peuples guerriers, formés par son climat hostile  ; la région était l’« officina gentium », ou encore la « vagina nationum ». La Suède n’était-elle donc pas un pays d’une grande importance culturelle, le lieu d’une autre Antiquité  ? De cette manière, la «  terra incognita  » de la Scandinavie devenait une « terra heroica », et un pays significatif pour l’histoire européenne. Ces efforts n’eurent pas un grand impact jusqu’au 17e siècle. La situation changea après la guerre de Trente Ans, et Schefferus y fut impliqué. Les familles royales et nobles de la Suède investirent beaucoup de moyens pour aboutir à la reconstruction et à la visibilité d’un passé supposé glorieux. Des acheteurs de manuscrits étaient envoyés en Islande pour y chercher des sources écrites ; elles étaient par la suite éditées, traduites et analysées. Les pierres runiques et autres sources du patrimoine historique étaient inventoriées, décrites et interprétées, les premières fouilles archéologiques conduites de façon méthodique... Toute la gloire historique que l’on en attendait devait ensuite rayonner sur la Suède. Pour organiser ces efforts fut fondé en 1667 une sorte de «  think tank  » historique, le Collegium Antiquitatum à Upsal. Parmi ses membres figuraient Georg Stiernhielm, Johannes Loccenius, Olof Verelius, Johan Hadorph, et bien entendu Johannes Schefferus. Les travaux de ce collectif érudit étaient suivis par les savants étrangers, particulièrement dans les pays germanophones, qui étaient engagés dans des projets similaires, mais moins bien financés. 11


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Page de titre et frontispice de la Lapponia de Scheffer (Francfort-sur-le-Main, 1673Â ; coll. BNU)


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L’ouvrage le plus conséquent et le plus connu de cette école, par contre, est l’œuvre d’Olof Rudbeck, savant extérieur à ce groupe, mais proche de son esprit et lié à lui par des rapports personnels. Dans son Atland eller Manheim – Atlantica sive Manheim, vera Japheti posterum sedes ac patria, publié à partir de 1679, Rudbeck entreprend un vaste travail d’histoire et de philologie comparatives pour montrer que la Suède était identique à l’Atlantide de Platon et, par conséquent, elle aussi un berceau de l’humanité. Aujourd’hui, les méthodes employées par Rudbeck ne sont plus considérées comme scientifiques, et le résultat auquel il arrive est par là peu crédible. À la fin du 17e siècle, il en allait autrement. Rudbeck avait beaucoup d’admirateurs, même en dehors de la Suède, et les critiques formulées à son encontre étaient souvent plus le fait d’un patriotisme différent du sien que d’une critique de sa méthode 2. Il est évident que le patriotisme, la volonté de mettre la Suède et ses familles royales et nobles en avant, dans un contexte de montée en puissance, étaient à la base des efforts des érudits suédois, et que cet amour pour la patrie facilitait parfois l’acceptation de reconstructions historiques très spéculatives et les inconséquences méthodologiques que celles-ci pouvaient occasionner. Allan Ellenius souligne toutefois que cet élan patriotique était moins virulent chez Schefferus, peut-être en raison de son origine, mais surtout à cause de sa formation universitaire philologique qui le distinguait de ses collègues. Ses propres travaux dans ce contexte témoignent par conséquent d’une distance scientifique par rapport aux rêves gothiques et aux controverses que ces derniers pouvaient occasionner – comme ils témoignent aussi des innovations philologiques et archéologiques du temps. Pour Schefferus en effet, la méthode scientifique revendiquait d’abord l’établissement d’un inventaire de toutes les sources disponibles sur un sujet donné, ainsi que l’examen critique des vestiges archéologiques et des autres témoins matériels. Ces analyses le conduisirent entre autres à la contestation de la fiabilité des traditions orales, que ses collègues avaient utilisées pour remonter au temps d’Abraham, comme en témoigne la datation, finalement du 15e siècle, d’une statue qui auparavant était considérée comme un reste de l’ancien temple païen d’Upsal. Le grand chancelier du royaume, Magnus De la Gardie, et d’autres considéraient ses travaux d’ailleurs avec inquiétude – pas forcément en raison des idées de Schefferus, mais à cause des conséquences de celles-ci pour la réputation des études menées en Suède sur le passé du pays. Car si Schefferus avait raison, cela signifiait que les travaux des autres grands noms suédois étaient devenus obsolètes. 14

Par une ironie de l’Histoire, le nom de cet esprit critique et indépendant sera surtout associé pour la postérité à un sujet et à une région dont il ne savait presque rien et qu’il n’a jamais lui-même visitée : la Laponie. La Lapponia, publiée en 1673 à Francfort et tout de suite traduite en plusieurs langues (entre autres en français, en 1678, sous le titre Histoire de la Laponie : sa description, l’origine, les mœurs, la manière de vivre de ses habitans, leur religion, leur magie, & les choses rares du païs), était une commande du grand chancelier du royaume déjà cité, Magnus De la Gardie. Dans sa préface, qui ne fut malheureusement pas traduite en français, il explique les raisons qui ont conduit à ce travail : De la Gardie avait vu que « circumferri pluscula de Lapponibus apud exteros, quædam fabulis anilibus, quam veritati propiora ; quædam etiam in odium gentis Sueticæ, & diminutionem gloriæ, quam armis victricibus per tot annos sibi peperit, labemque conficta  ; interesse Patriæ putavit, ne sineret diutius in tenebris latere, quæ ad mores hujus gentis, indolemque, ad ingenium regionis, in qua degit rectius noscenda possunt pertinere » 3. Son but était donc explicitement politique  : il fallait montrer la vraie nature des Lapons, car les rumeurs qui circulaient sur eux en Europe étaient problématiques pour la réputation de la Suède. Cependant, comment procéder si l’on n’a pas de connaissances, à l’instar du professeur de rhétorique et d’histoire qu’était Schefferus – et ce d’autant plus que la Laponie est loin d’Upsal  ? Il est intéressant de noter qu’il se met en scène dans un mouvement d’une « double étrangeté  ». D’après les indications de la couverture, il est originaire de Strasbourg (Argentoratensis), et non d’Upsal. D’une certaine manière, il apparaît de cette façon plus objectif et plus proche de son lecteur potentiel. La préface le souligne : il y dit qu’il habite un lieu où il est aussi étranger que les Lapons. Upsal devient de cette façon un lieu tiers, un endroit de rencontre qui n’est ni son propre habitat naturel ni celui de son objet d’études, les Lapons – un lieu neutre qui aide à l’objectivité de son propos. Cet inconvénient se transforme tout de suite en avantage : il peut utiliser sa méthode, formée aux sources classiques, à la description de la Laponie. D’abord, il fait un inventaire de toutes les sources écrites qu’il peut trouver, c’est-à-dire des sources anciennes, celles du moyen-âge scandinave, mais aussi des rapports et des relations des prêtres qui travaillent en Laponie. Ces rapports avaient été demandés par De la Gardie auparavant. De plus, il rencontre des étudiants venant de la région, avec lesquels il ne mène apparemment pas des entretiens à proprement parler, mais à qui il demande de rédiger des textes. Ces derniers vont être utilisés de la même façon que les autres textes écrits.


Renne et traîneau (illustration tirée de l’Histoire de la Laponie de Scheffer (Paris, 1678 ; coll. BNU)

Avant-titre de l’édition française de l’Histoire de la Laponie de Scheffer (Paris, 1678 ; coll. BNU)

Un homme à skis (illustration tirée de l’Histoire de la Laponie de Scheffer, Paris, 1678 ; coll. BNU)

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Intéressante aussi est la table des auteurs qu’il utilise. Nous y trouvons les savants scandinaves du « gothicisme » d’un côté, leurs prédécesseurs comme les frères Johannes et Olaus Magnus, Arngrimr Jonsson, Ole Worm, Johannes Bazius, Andreas Buræus, Adam de Brême, Saxo Grammaticus, mais aussi des érudits rhénans : Philipp Cluverius, Hugo Grotius, Sebastian Münster et Albertus Magnus. Son étude est donc une analyse philologique, basée sur des textes. Cependant, il fouilla aussi les archives royales et particulièrement les cabinets de curiosités, et en premier lieu celui de De la Gardie, pour intégrer la culture matérielle à sa réflexion. On a donc affaire, dans le cas de la Laponie aussi, à une « philologie des mots et des choses ». La structure de l’ouvrage témoigne d’un esprit méthodologique et philologique. Le premier chapitre traite du «  nom de la Laponie, & de celuy de ses Peuples  »  ; s’ensuivent des rapports sur «  la situation de la Laponie  », « du climat, & et de la nature du Païs », la « division de la Laponie », « de la manière dont sont faits les Lapons, leur naturel, & du caractère de leur esprit », « de l’origine des Lapons », « de la première religion des Lapons », « de la seconde religion des Lapons qui est la chrétienne », etc. – au total 35 chapitres. Cette forme tout à fait classique et inspirée par l’esprit de méthode sert vraisemblablement à diminuer l’exotisme du pays, et un chapitre surprenant comme celui sur « la seconde religion des Lapons » ne fait qu’abonder dans ce sens, en soulignant l’état civilisé de ces peuples. Les chapitres eux-mêmes ressemblent souvent à des collections de citations de toutes les sources de Schefferus, dont il fait parfois à la fin une synthèse critique. Le discours devient de cette manière polyphonique  ; la Laponie est dans son livre un paysage composé de voix différentes qui se soutiennent l’une l’autre. L’effet recherché est celui de l’objectivité de l’auteur, qui n’invente rien lui-même, mais qui rassemble et compare avec esprit critique les différentes perspectives. Au cours de ses analyses, Schefferus traite aussi de l’appartenance linguistique du peuple étudié. Il souligne, tout à fait correctement, que les langues sames n’ont rien à voir ni avec le suédois, ni avec le russe, mais qu’elles sont plutôt à rapprocher des langues finnoise et samoyède. On pourrait presque voir en lui l’un des fondateurs de la linguistique des langues finno-ougriennes. Dans son analyse du caractère du peuple, les Sames apparaissent comme différents des Suédois ; Schefferus souligne qu’ils ne sont pas très doués pour la guerre – à la différence des Suédois – mais qu’ils sont des êtres humains tout à fait capables d’être civilisés, et donc à considérer à l’instar des autres peuples. 16

Dans ce paysage textuel, un certain nombre de textes ressortent – en particulier deux chants sames qu’il cite en langue originale pour les traduire ensuite en latin. L’effet recherché est celui de l’authenticité, un « effet du réel », pour parler comme Roland Barthes. En s’appuyant sur ses informateurs sames, Schefferus raconte des scènes de marché, en hiver et en été, où de jeunes Sames utilisent des chants pour déclarer leur amour, il les cite – et ce faisant séduit son lecteur qui devient témoin de la vie du peuple. « Kulnasatz, mon petit Renne, il faut nous hâter, car nous avons du chemin à faire, les terres humides sont vastes. Tu ne me seras pas toutefois ennuyeux marais Kaige, marais Kailvva je te dis à dieu. Plusieurs pensées roulent dans mon esprit, lorsque je suis porté par le marais Kaige. Mon Renne nous sommes agiles & légers, ainsi nous verrons plûtost la fin de nôtre travail, & nous arriverons où nous avons résolu d’aller ; je verrai là ma maîtresse aller à la promenade. Kulnasatz, mon Renne regarde & considère, si tu n’aperceveras point qu’elle se lave » 4. Un lecteur lointain, mais qui deviendra fameux, Johann Gottlieb Herder, se laissera séduire à un siècle de distance, et sera amené à utiliser le matériau laissé par Schefferus comme point de départ de sa réflexion sur la chanson populaire et de son anthologie Stimmen der Völker in Liedern, dont on sait l’influence qu’elle a eue par la suite. Le succès de son livre fut donc peut-être dû à la double étrangeté que Schefferus mit en scène. La Laponie, alors inconnue, était décrite dans un langage connu du public cultivé européen  : c’était celui de la philologie classique, telle qu’elle était pratiquée dans les milieux rhénans, enrichie par l’étude, conçue dans le même esprit, des antiquités et de la culture matérielle. L’exotisme du Nord était domestiqué, compréhensible, détaché de son contexte suédois par la forme, la méthode et même par une idéologie qui s’abstenait de références trop appuyées au « gothicisme ». Le rapport manuscrit d’Olaus Graan qui se trouve à Strasbourg n’a pas servi à Schefferus  ; il fut réalisé vingt ans après la parution de l’œuvre de ce dernier, et quelques années après sa mort. Il montre, quoi qu’il en soit, que les échanges entre le Grand Nord et la région rhénane étaient bien établis. Les compétences linguistiques, à l’époque, n’étaient peut-être pas toujours suffisamment développées pour qu’un nombre important de lecteurs en profite. Aujourd'hui, sa présence à Strasbourg montre que l’intérêt pour cette immense partie de l’Europe, et la conscience de son importance pour notre histoire commune, sont toujours d'actualité. Thomas Mohnike


ORIENTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES : Sonia Brough / The Goths and the concept of Gothic in Germany from 1500 to 1750, Bern, Peter Lang, 1985 Allan Ellenius / Johannes Schefferus and Swedish Antiquity, in Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, 20 (1957), n° 1/2, p. 59-74 Christian Jacob (dir.) / Lieux de savoir, Paris, Albin Michel, 2007 Sten Lindroth / Svensk Lärdomshistoria, Stormaktstiden, Stockholm, Norstedts förlag, 1975 David N. Livingstone / Putting science in its place : geographies of scientific knowledge, Chicago, University of Chicago Press, 2003 Erland Sellberg / Johannes Schefferus och hans roll, in Centralantikvariatet, Johannes Schefferus och fyra andra utländska lärda i Stormaktstidens Sverige, Stockholm, Centralantikvariatet, 2008, p. 7-16 Stig Strömholm / Johannes Schefferus, un Strasbourgeois en Suède, in Société savante d’Alsace et des régions de l’Est (éd.), L’Europe, l’Alsace et la France. Problèmes intérieurs et relations internationales à l’époque moderne. Etudes réunies en l’honneur du doyen Georges Livet pour son 70e anniversaire, Colmar, Editions d’Alsace, 1986, p. 302-306 Planche extraite de l’atlas complétant l’Atlantica sive Manheim de Rudbeck (Uppsala, 1679) et représentant le théâtre anatomique d’Uppsala, construit sous la direction de Rudbeck (coll. BNU)

Notes 1 — Il fut acquis, pour le compte de la Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek (ancêtre de la BNU), en 1879 par la Fondation SaintThomas auprès du libraire d’ancien Fidelis Butsch à Augsbourg. S’il est assez probable que son acquisition était destinée à renforcer le fonds encyclopédique que l’on entendait constituer alors à Strasbourg (voir aussi à ce sujet l’article de Pierre-Brice Stahl p. 39), nous ignorons par contre pour quelle raison il s’était retrouvé en vente, et qui était son précédent propriétaire.

4 — In Johannes Scheffer, Histoire de la Laponie : sa description, l'origine, les mœurs, la maniere de vivre de ses habitans, leur religion, leur magie, & les choses rares du païs. Avec plusieurs additions & augmentations fort curieuses, qui jusques-icy n'ont pas esté imprimées. Traduites du latin de Monsieur Scheffer. Par L[e] P[ère] A[ugustin] L[ubin] geographe ordinaire de sa Majesté (Paris, Veuve Olivier de Varennes, 1678), p. 263. Nous avons gardé l’orthographe et la graphie du texte original.

2 — Cf. Sonia Brough, The Goths and the concept of Gothic in Germany from 1500 to 1750, Bern, Peter Lang, 1985 3 — « De nombreuses histoires circulent sur les Lapons à l’étranger, certaines plus proches des contes de vieilles femmes que de la vérité ; certaines aussi ont été forgées par haine du peuple suédois, pour diminuer la gloire qu'il s'est acquise par ses victoires militaires pendant de nombreuses années, et pour sa ruine ; il [De la Gardie] a pensé qu’il importait à la patrie qu’il ne laissât pas plus longtemps cachés dans les ténèbres les éléments devant être connus avec plus de justesse, éléments qui peuvent toucher aux mœurs de ce peuple, à son tempérament et à la nature de la contrée dans laquelle il vit ». Merci à Eléonore Salm pour ses conseils indispensables à la traduction.

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Portraits d’Adam Oehlenschläger, de Ludvig Holberg et de H. C. Andersen, in Danske digtere og forfatter, s. d. (coll. Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris)


LE DOSSIER | Savoirs du Nord

Du voyage d’étude à l’intertextualité Le dialogue avec la France dans l’œuvre de Ludvig Holberg

L

a « peregrinatio academica » fut pratiquée par de nombreux écrivains et savants scandinaves au cours des siècles : Sven Hakon Rossel 1 rappelle ainsi que les étudiants allaient se former partout en Europe dès l’époque  médiévale 2, et cette tradition séculaire a encore cours au 18e  siècle puisque Ludvig Holberg, professeur à l’Université de Copenhague et homme de lettres, accomplit des voyages d’étude en Europe qui le conduisirent notamment en France à deux reprises. D’autres écrivains danois, tels Adam Oehlenschläger, Hans Christian Andersen et Georg Brandes suivront son exemple au 19e siècle. Quelles sont les traces de cette découverte de l’Autre européen, et de la culture et des mœurs françaises en particulier, dans l’œuvre de Holberg ? Les échanges furent-il réciproques, et la réception de l’œuvre de Ludvig Holberg répond-elle à l’intérêt qu’il manifesta pour la France ? Principal représentant des Lumières dano-norvégiennes, reconnu comme l’un des « piliers de la pensée danoise » 3 avec Sténon au 17e  siècle et Kierkegaard au 19e  siècle, Ludvig Holberg est surtout célèbre en France comme dramaturge. Considéré comme « imitateur », « émule » ou encore « disciple » de Molière par la critique française, de la fin du 19e  siècle au début du 20e  siècle 4, il bénéficie donc d’une certaine reconnaissance en France, mais dans le domaine théâtral surtout. Le parallèle entre Holberg et Molière est fondé à plusieurs égards, nous le verrons, et les allusions à l’œuvre du dramaturge français sont assez fréquentes dans celle du Danois pour justifier ce rapprochement, mais qu’en est-il de ses écrits d’historien, de moraliste, de poète, de prosateur ? Molière fut certes un maître incontestable pour Holberg lorsque ce dernier s’attacha à écrire des comédies. Mais

l’ensemble de son œuvre ne dialogue-t-il pas avec infiniment plus d’auteurs français, européens, antiques ? Il se peut donc que le « démon de l’analogie », dont Holberg usa parfois pour créer, ait contribué à occulter en France des pans entiers – et majeurs – de sa production. Nous voudrions dans cet article donner un aperçu de la variété de l’œuvre de Ludvig Holberg : l’examen de son parcours littéraire permettra d’évoquer la stratégie qu’il adopta pour toucher le public français et d’examiner sa réception à l’aune des premières traductions françaises de ses ouvrages. Enfin, le retour à la lettre du texte permettra de montrer qu’une poétique de l’intertextualité 6 se fait jour dans l’œuvre de Holberg. Le jeu des citations, le goût pour la parodie et pour le pastiche lui permettent d’entretenir un dialogue régulier avec la littérature française, et ces références sont le fruit de ses voyages de formation, comme de son insatiable curiosité intellectuelle. Né à Bergen en Norvège en 1684, Ludvig Holberg fit alterner pendant ses années de formation cursus universitaire à Copenhague et voyages nombreux en Europe (à Amsterdam en 1704, à Oxford en 1706, à Dresde et à Leipzig en 1708), avant de publier sa première œuvre, Introduction à l’histoire des principaux royaumes d’Europe jusqu’à nos jours, en 1711. Après cinq ans passés à Copenhague, il entame un nouveau voyage intellectuel, universitaire et esthétique, qui le conduit en France de 1714 à 1715. Lors de ce premier séjour à Paris – un deuxième voyage aura lieu en effet en 1725 – il a l’occasion d’entendre un discours prononcé par l’abbé Jean-Paul Bignon 7, fréquente la Bibliothèque Mazarine et la Bibliothèque Saint-Victor 8, assiste à des 19


disputes à l’église Saint-Sulpice, sans doute également à des représentations théâtrales, même si ses lettres autobiographiques fournissent fort peu de détails à ce sujet 9. Cette découverte de l’Europe latine se poursuit à Marseille, Gênes, Rome, et Holberg, à son retour, publie l’Introduction à la science du droit naturel et du droit des nations (1716), avant d’obtenir le grade de professeur de métaphysique à l’Université de Copenhague en 1717, puis celui de professeur d’art oratoire latin en 1720. C’est de cette période que date son entrée en littérature. En effet, après deux œuvres historiques, il livre au public danois en 1720 un poème héroï-comique fondateur dont le succès fut considérable : Peder Paars, parodie de l’Enéide de Virgile mettant en scène un marchand danois. Ce texte satirique, encore inédit en français aujourd’hui, puise aux sources antiques tout en s’apparentant à la parodie épique de Boileau intitulée Le Lutrin. L’intertextualité, qui devait guider Holberg lors de la rédaction de nombre de ses écrits, y est déjà structurante ; aussi convient-il de s’attarder sur ce monument de la littérature danoise. On aurait pu s’attendre à ce que l’intertextualité soit implicite, les épopées antiques étant connues des contemporains de Holberg formés à l’école de la rhétorique latine. Toutefois, tandis que le poète Holberg rend un hommage paradoxal car satirique à ses maîtres antiques, Virgile et Homère, le professeur d’éloquence latine à l’Université de Copenhague fait également entendre sa voix. En effet, à partir de la publication de Peder Paars, l’écrivain utilisera deux masques afin de laisser entendre la voix du poète comme celle de l’érudit : le poète Hans Mickelsen et son commentateur Just Justesen prennent la parole tour à tour, et cette polyphonie invite le lecteur à voyager au sein du texte, entre le poème et les notes de bas de page, comme Holberg le fit lui-même entre les âges et les cultures, par ses études et ses déplacements en Europe. Le mouvement proposé au lecteur de Peder Paars est moins géographique et chronologique que cognitif. Holberg joue ainsi avec la distanciation et nous fait prendre tour à tour la position de lecteur happé par la fiction ou de critique analysant le texte. Aux commentaires parfois malicieux, souvent savants, que le locuteur fictif Just Justesen place en marge du texte de Mickelsen, s’ajoute (et c’est là une première preuve de l’intérêt de Holberg pour la France) la mention dans la préface de plusieurs auteurs français, tels Molière (la pièce L’Ecole des femmes est citée afin d’étayer la réflexion sur les 20

notions de goût et de satire), Boileau ou encore Corneille. Les notes convoquent tour à tour Virgile, Juvénal ou Martial, mais également Marot et Despréaux. L’emploi de mots français comme la « bizarrerie », le « merveilleux » ou l’« à propos » (si important dans son œuvre, qu’il s’agisse d’une digression bienvenue ou de l’esprit de répartie apprécié dans les disputes rhétoriques 10) montre certes que le français, langue diplomatique, était maîtrisé très largement en Europe, mais témoigne également du goût de l’auteur danois pour les langues étrangères, et pour le français notamment. La renommée acquise avec Peder Paars vaut à Holberg d’être choisi par le comédien français Montaigu lors de l’ouverture du nouveau théâtre danois : la rédaction des comédies commence en 1722. Sous le pseudonyme désormais connu de Hans Mickelsen, Holberg publie de 1723 à 1725 les trois volumes rassemblant ses comédies. Parmi ces dernières, Jean de France eller Hans Frandsen prend pour cible ceux que Just Justesen appelle dans le texte liminaire du premier volume les « petits maîtres » : l’expérience du voyage d’étude est ici source d’inspiration, et l’auteur raille ceux qui, revenant de l’étranger, prennent la pose, imitent le style français et vont jusqu’à oublier leur propre langue 11. Le protagoniste éponyme Jean mêle ainsi danois et français dans le passage ici littéralement retranscrit : « […] par Di, Det er en grand malleur, mais voila mon pere & mon Sviger Père, bon matin Messieur ! coment vive [sic] ma chere Isabelle. » 12 Les railleries sont parfois des hommages inversés : Peder Paars relève ainsi tout autant de la parodie que de l’acte d’allégeance, et la même relation ambivalente est sensible dans les comédies de Holberg : la France est un modèle, mais il entend affirmer clairement la spécificité de la culture danoise et de l’œuvre qu’il conçoit. Ainsi, au seuil de la première traduction française de ses comédies, intitulée Le Théâtre danois et parue en 1746, l’auteur précise la nature de son projet : « Cette traduction comprend toutes mes comédies, au nombre de vingt-six, et toute vanité à part je puis dire qu’elles ont eu du succès, tant sur le théâtre danois que sur le théâtre allemand. Je souhaiterais qu’elles fussent également goûtées en français, et je n’en désespère pas, malgré le préjugé où l’on est en France contre les ouvrages d’esprit qui viennent de nos pays septentrionaux.


Ludvig Holberg, Peder Paars : Texten efter den Liebenbergske Revision, 1885. Illustration de Hans Nikolai Hansen (coll. Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris)

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On dira peut-être que ces comédies ne sont pas entièrement dans le goût moderne du Théâtre de Paris, j’en conviens, et je me serais bien gardé de tomber dans ce goût [...] Quant à moi, j’ai tâché de faire revivre le goût du siècle de Plaute et le goût du siècle précédent. Plaute donc parmi les Anciens et Molière son imitateur parmi les Modernes ont été mes guides ». La volonté de promouvoir les lettres du Nord par le biais de la comédie est ici sensible, et l’hommage de Holberg à son « guide » français est inscrit dans la lettre même du texte, comme le montre cet extrait de la pièce La Journalière, traduite par Gotthardt Fursman 13 : APICIUS Eh ! mon Dieu, ma chère Dame ! Qui est-ce donc, qui vous a fait perdre votre belle humeur ? LUCRECE Mon cher Monsieur ! je suis toujours comme vous me voyez présentement. APICIUS Il faudroit être bien crédule pour le croire. Mais quel est le Livre que vous lisez, Madame ? Ce sont sans doute les Comédies de Molière ? LUCRECE Non vraiment ; Molière n’est pas un Livre pour moi. Je m’applique toujours à lire le Taare-Persen. L’intertextualité est donc visible au sein du dialogue théâtral, et Holberg affirme nettement la lignée des poètes rieurs dans laquelle il s’inscrit. Ce faisant, l’auteur danois (que nous nous gardons bien de désigner uniquement comme dramaturge) est néanmoins lucide dans sa préface quant à la conception classique du genre qu’il entend promouvoir envers et contre la mode : c’est sur une œuvre « du siècle précédent » qu’il se fonde pour construire ses comédies, dont il reconnaît qu’elles ne sont « pas entièrement dans le goût du Théâtre de Paris ». « Je me serais bien gardé de tomber dans ce goût », écrit encore Holberg avant d’affirmer son impatience vis-à-vis des carcans formels comme la règle des trois unités et de se ranger à « l’indocilité » qu’il admire chez ce « grand homme » qu’est Molière. On voit donc en germe dès le début de cette préface au Théâtre danois la stratégie paradoxale employée par l’auteur. Son objectif principal n’est peut-être pas tant de conquérir le public français que de promouvoir la littérature danoise, comme le montre le titre choisi qui assimile son œuvre à celle de tout un peuple, et comme le confirme la fin de la préface : 22

« Pour juger sainement du mérite de ce Théâtre danois, il faut faire attention que les scènes ne sont pas à Paris, ni dans quelque autre ville de France, mais la plupart à Copenhague. C’est la raison pourquoi le traducteur n’a pas jugé à propos d’y faire de changement, ce n’eût pas été peindre les mœurs de notre Septentrion ni donner une traduction, mais déguiser des comédies du Nord en les habillant à la française ». Les libertés d’adaptation et l’autonomie actuelle du metteur en scène, presque auteur à part entière, n’ont pas cours alors et le théâtre, genre social par excellence, doit fédérer le public : on imagine qu’il pouvait être risqué de figer une œuvre dramatique dont les ressorts étaient éloignés des préoccupations esthétiques, politiques et sociales du public visé. Les pièces de Holberg ne furent pas représentées lors de la parution de cette traduction, et la rencontre manquée avec le public français n’est pas le fruit d’une maladresse ni d’une erreur de stratégie : « défense et illustration » du théâtre danois, cette première traduction des comédies de Holberg, résolument ancrées dans la réalité danoise de l’époque, est un plaidoyer réussi pour les littératures du Septentrion. Il faudra attendre le siècle suivant pour que d’autres auteurs scandinaves réussissent à toucher le public français, à ceci près que c’est le genre tragique qui s’est imposé sur nos scènes, si l’on songe à Ibsen et à Strindberg, ou plus près de nous à Lars Norén ou à Jon Fosse. Holberg toutefois ne se contenta pas de promouvoir le théâtre danois en proposant son œuvre dramatique aux Français, puisqu’il publia également d’autres textes dans notre langue : le premier, en 1752, est intitulé Conjectures sur les causes de la grandeur des Romains. Nouvelle hypothèse opposée à quelques autres ci-devant publiées sur le même sujet. Avec un discours sur l’enthousiasme ; citons aussi la Lettre de Mr. Le Baron de Holberg qui contient quelques remarques sur les Mémoires concernant la Reine Christine et en 1753, un an avant sa mort, les Remarques sur quelques positions, qui se trouvent dans l’Esprit des Loix. Holberg dialogue avec le théâtre de Plaute, avec le théâtre classique français, mais également avec son contemporain Montesquieu. En ce qui concerne les traductions, Les Pensées morales (1744) furent également publiées en français du vivant de Holberg, en 1749 (traduction de Jean-Baptiste Des Roches de Parthenay). Le Voyage souterrain de Niels Klim 14, récit utopique dans la veine des contes philosophiques des Lumières, fut traduit en français, après une première édition en latin en 1741, par Eléazar de Mauvillon en 1753, un an avant la mort de l’auteur.


(gauche) Ludvig Holberg, Nicolai Klimii iter subterraneum novam telluris theoriam ac historiam quintæ monarchiæ exhibens adhuc nobis incognita..., 1741. Edition originale (coll. Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris) (droite) Ludvig Holberg, Adskillige Heltinders og navnkundige Damers sammenlignede Historier efter Plutarchi Maade, 1757 (coll. Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris)

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Qu’en est-il des écrits qui ne sont pas publiés en français à ce jour, et qui nous font penser que la réception de l’œuvre de Holberg est encore à venir ? Les années 1725 à 1746, précisément celles qui séparent les débuts de Holberg en tant qu’auteur de théâtre de la publication du Théâtre danois, furent particulièrement fécondes. On voit naître alors la majeure partie de ses œuvres, et les thèmes comme les genres choisis se montrent aussi variés que les débuts littéraires et universitaires de l’auteur : citons par exemple la Description du Danemark et de la Norvège en 1729, l’Histoire du royaume de Danemark en 1732-1735, la Description de la célèbre ville commerciale de Bergen en 1737, l’Histoire de l’Eglise en 1738, l’Histoire des Juifs en 1742, ouvrages auxquels s’ajoutent des textes courts en latin (les Epistolae ad virum perillustrem paraissent en 1728, 1737 et 1743), des épigrammes, des fables. On songe également ici à ces deux ouvrages méconnus, conçus à l’image des Vies parallèles de Plutarque, et qui consistent à juxtaposer les biographies de deux figures illustres avant de conclure par une comparaison des personnalités ainsi rapprochées. Deux œuvres se succèdent sur ce modèle : qu’il nous soit permis d’écourter ici le titre des Histoires comparées des grands héros et hommes illustres (Adskillige store Heltes og berømmelige Mænds, sær Orientalske og Indianske sammenlignede Historier og Bedrifter efter Plutarchi Maade), qui paraissent en 1739 et seront suivies des Histoires comparées des héroïnes et dames célèbres à la manière de Plutarque (Adskillige heltinders og navnkundige Damers sammenlignede historier efter Plutarchi maade) en 1745. Cette dernière œuvre précisément témoigne de l’intérêt de Holberg pour la culture française (Mademoiselle de Montpensier est par exemple comparée à Madame de Mazarin), mais préfigure également la réflexion sur l’égalité entre hommes et femmes qui devait prendre plus d’ampleur par la suite, préoccupation déjà manifeste dans le Voyage souterrain de Niels Klim, où les arbres anthropomorphes désignent une femme pour exercer la fonction de juge. Les œuvres complètes de Holberg, qui représentent dix-huit volumes dans l’édition dirigée par Carl S. Petersen de 1913 à 1963, n’ont pas toutes été citées dans cet article, mais les exemples choisis sont autant d’invitations à la traduction, et témoignent de l’esprit encyclopédique d’un auteur dont l’intérêt pour la France fut manifeste. Les voyages de Ludvig Holberg furent donc déterminants dans la genèse de son œuvre : dès son premier grand succès, Peder Paars, les allusions aux écrits des 24

auteurs français classiques se glissent dans le tissu du pastiche. Holberg écrivit également des ouvrages en français, et ses séjours en France n’ont pu que contribuer à une meilleure connaissance de la langue et de la culture des auteurs qui l’ont inspiré et influencé : Molière certes, mais comme nous l’avons vu, Holberg est loin d’être une sorte d’épithète, d’imitation danoise « placée à côté » de Molière, puisque Boileau, Montesquieu et d’autres apparaissent explicitement dans les titres de ses écrits ou au cœur même de ses textes. L’écrivain danois produisit une œuvre éminemment variée, dialoguant avec les auteurs antiques comme avec la littérature de son temps. Homme des Lumières, il s’attacha à construire une œuvre encyclopédique et à privilégier l’humour, l’esprit, pour dénoncer les travers de ses contemporains. Ce sont ses écrits théâtraux que Ludvig Holberg choisit de livrer en traduction française en tout premier lieu, et ce choix a façonné sa réception : aujourd’hui encore, c’est le plus souvent par la « festivitas » comique, pour reprendre une notion mise en avant par lui-même, que le public français découvre Holberg. Sans doute ce dernier voulait-il que le spectateur français voyage à son tour, arpente les rues de Copenhague, entende ses voisins danois badiner, disputer, rêver et rire. Ce voyage imaginaire est encore possible, et les récentes traductions et mises en scène 15 montrent que l’intérêt pour le fondateur des lettres dano-norvégiennes est encore actuel. Holberg affirma qu’il devait tout aux lettres françaises : il est heureux que son œuvre donne encore tant à découvrir au public de ce pays. Florence Chapuis


Notes 1 — In Ludvig Holberg : a european writer. A study in influence and reception, edited by Sven Hakon Rossel, Amsterdam, Rodopi, 1994 2 — Paris était une destination incontournable dès l’époque médiévale ; des collèges scandinaves étaient établis dans le Quartier latin, mais Sven Hakon Rossel rappelle l’émergence d’autres centres intellectuels, comme Bâle et Tübingen notamment, sous l’effet de la Réforme. 3 — Nous devons cette expression au grand spécialiste de Holberg, Frederik Julius Billeskov Jansen, professeur à l’Université de Copenhague : Billeskov-Jansen F. J., Holberg et la pensée française au XVIII e siècle, in Bulletin de la Faculté des Lettres de Strasbourg, mars 1956 (Strasbourg, Istra). 4 — Les études consacrées au théâtre de Holberg et à sa filiation avec Molière sont nombreuses  ; la liste suivante est indicative mais représentative de la comparaison souvent avancée, qu’elle soit défendue, nuancée ou contestée : – Legrelle A., Holberg considéré comme imitateur de Molière : thèse présentée à la Faculté des lettres de Paris. Paris, Hachette, 1864 – Jessen F. von, Un émule scandinave de Molière : Louis, baron de Holberg. Conférence faite en Sorbonne le 19 mars 1922, [s.l.], [s.n.], 1922 – Bull F., Un grand disciple de Molière : Ludvig Holberg, [s.l.], [s.n.], 1932 – Gravier Maurice, Molière et Holberg, Paris, [s.n.], 1973 – Le Bourg Oulé A.-M., Holberg, son théâtre et la France, Toulouse, Université de Toulouse Le Mirail, 1973 – Berg Jacques, Molière eller Den store komedie, [s.l.], Forum, 1988 – Bach-Hansen L., Biet C., Holberg ou La comédie désillusionnée : analyse historique, rhétorique et dramaturgique en confrontation avec Molière : « Erasmus Montanus », Holberg, 1726 ; « Le Bourgeois gentilhomme », Molière, 1670 ; « Le Misanthrope », Molière, 1666, [s.l.], [s.n.], 2001

14 — Voyage imaginaire, récit satirique, plaidoyer pour la tolérance accessible au public français pour avoir fait l’objet d’une récente traduction par Priscille Ducet, revue par Christian Hubin et publiée en 2000 aux éditions José Corti. 15 — Citons les traductions de Henrich et Pernille et d’Erasmus Montanus par Jean Renaud (Editions théâtrales, 2003), de Jeppe du Mont et de Don Ranudo de Colibrados par Terje Sinding (Editions théâtrales, 2004), et celles de Jeppe du Mont, de L’Homme affairé et de L’Heureux naufrage par Marc Auchet (Belles lettres, 2003). Aux traductions s’ajoutent les mises en scène de Jeppe du Mont par Bernard Sobel en 1967 et par Alain Rais en 1969, du Potier d’étain politique par Henri Demay en 1983, de L’Homme affairé en 2012 (création le 30 mars) par Sylvie Pourcelet à l’Espace Claude-Varry dans l’Aisne.

5 — Holberg explique les circonstances de production de son œuvre dramatique dans sa première épître autobiographique, et mentionne le comédien Montaigu, Français établi au Danemark qui lui commanda des comédies et les porta à la scène. Cf. Den første epistel, in Ludvig Holbergs memoirer, édition de 1943, dirigée par Frederik Julius Billeskov Jansen. 6 — Par cette formule, nous entendons que le processus de création (la poétique) est très souvent fondé, dans l’œuvre de Holberg, sur la référence à des textes antérieurs. L’auteur cite parfois littéralement les textes de ses prédécesseurs, emprunte la structure de leurs œuvres, ou encore nomme ses modèles, de telle sorte que l’intertextualité, entendue ici au sens large de dialogue entre les œuvres, est tout à fait explicite et correspond à une conception de l’écriture. 7 — Académicien, libraire de l’Académie puis maître de la Librairie et garde de la Bibliothèque du roi à partir de 1719. 8 — Ludvig Holbergs memoirer, Den første epistel, édition dirigée par F. J. Billeskov Jansen, Den schønbergske forlag, 1943, p. 103 9 — Henrik Nyrop Christensen consacre un court ouvrage aux séjours de Holberg à Paris et aux rencontres relatées dans ses lettres autobiographiques. La scène française y est décrite et un parallèle nouveau esquissé : la Mascarade de Holberg (1723) serait en effet à rapprocher de la pièce Le Médisant de Destouches (1715). Cf. Henrik Nyrop Christensen, Om Holberg og Paris, Fihl-Jensens Bogtrykkeri, 1954. 10 — Une étude a été consacrée à cette notion en 2002 : Mads Julius Elf, Apropos smagen : repraesentation, mad, danskpaedagogik og andre problemer omkring Ludvig Holbergs Peder Pårs, København, Dansklærerforeningen, 2002. 11 — Voici le paragraphe consacré à la pièce évoquée : « Den tredie Comœdie heeder Jean de France eller Hans Frandsen, hvilken saasom den er en bitter Satire mod de saa kaldte Petits Maîtres der sætte deres Fædrene Arv til Udenlands for at glemme deres eget sprog og forgive Landet med fremmede Moder saa holdes den for vores Nation den nyttigste Stykke og saasom den er ikke mindre latterlig end skarp saa har den fundet en synderlig Behag saa vel hos høje som lave, og holdes for den kostbareste  ». In Just Justesens betænkning over Comœdier, Comœdier, 1723. 12 — Ludvig Holberg, Comoedier, 1723. Extrait de Jean de France, acte I, scène 3 13 — Ludvig Holberg, Le Théâtre danois, 1746. Extrait de La Journalière, acte II, scène 8, p. 56

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Portrait de LinnĂŠ par Alexander Roslin (1775 ; coll. Nationalmuseum Stockholm)


LE DOSSIER | Savoirs du Nord

Linné et la France : entre botanique et politique

F

aire une courte synthèse des relations très complexes que Carl von Linné (1707-1778) 1 d’une part, et son héritage d’autre part, entretiennent avec la France et la communauté scientifique française du 18e et du début du e 19 siècles, à partir d’une énorme bibliographie linnéenne qui compte plusieurs milliers de références (analysées notamment par Pascal Duris dans sa thèse de doctorat) est un exercice pour le moins difficile. Or les relations avec la France, pour ce qui concerne l’histoire des sciences, sont capitales pour comprendre la manière dont celles du « Pline du Nord  » se sont répandues en Europe, et dont Linné en est venu à constituer une figure capitale dans l’histoire de la botanique, de la zoologie, de la biologie, voire de l’écologie. La France est de prime abord une terre d’opposition et de controverses pour Linné, particulièrement avec la figure du comte de Buffon, né la même année que lui et mort dix ans plus tard (1707-1788). La France est l’un des pays où l’on débat le plus des théories linnéennes, où les sociétés linnéennes font florès, en relation avec le développement du linnéisme en Angleterre. Car la France ne compte pas que des détracteurs du personnage, elle est aussi le théâtre du développement d’un courant linnéiste très important dont il conviendra de résumer les caractéristiques, qui varient au cours du temps et vont jusqu’à l’idolâtrie.

1749-1778 : Systema naturae et Histoire naturelle : Buffon, principal adversaire français de Linné Le processus de réception des premières éditions du Systema naturae en France Pour comprendre ce qui est en jeu dans le caractère d’abord difficile de la réception des idées linnéennes en France, commençons par quelques faits et quelques dates. Le Systema naturæ per regna tria naturæ, systematice proposita per classes, ordines, genera, et species (Système de la nature, en trois règnes de la nature, divisés en classes, ordres, genres et espèces) paraît pour la première fois à Leyde en 1735, et fait onze pages. Son système compte 24 classes de végétaux, 6 classes d’animaux. Les éditions seront régulièrement revues et augmentées (2 524 pages pour les trois tomes de la douzième édition de 1768, plus de 3 000 pages pour la treizième édition de 1770). C’est l’ouvrage majeur de Linné, où il fait son premier essai de hiérarchisation des espèces et de classification systématique des trois règnes de la nature (minéral, végétal, animal) : c’est une révolution dans l’histoire naturelle. Pour la première fois, les connaissances en botanique, zoologie et géologie sont pensées en étant classées, ordonnées suivant une systématicité rigoureuse. Ce projet, à la base des notions de nomenclature (comment nommer un genre, puis une espèce) et de taxinomie (comment les classer) dans la pensée scientifique moderne, trouve son expression aboutie à partir de la dixième édition de 1758, où son système de nomenclature binomiale des espèces, déjà systématisé pour les plantes dans le Species plantarum de 1753, est généralisé. 27


LINNÉ Caractérisation

C’est par cet ouvrage, publié en latin (langue scientifique de l’époque) que Linné sera d’abord connu en France, et c’est contre les théories développées dans cet ouvrage que vont se cristalliser les oppositions françaises, et en particulier celle de Buffon. La première salve d’attaques publiques est émise en 1749, dans le premier discours de l’Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du roi, de Buffon, qui porte comme sous-titre De la manière d’étudier et de traiter l’Histoire naturelle. Buffon avait déjà fait état de critiques dans sa correspondance privée en 1745, où la méthode de Linné était décrite au physicien genevois Jalabert comme « la moins sensée et la plus monstrueuse de toutes  ». Dans cette attaque directe, la méthode linnéenne est vue par Buffon comme confondant «  les objets les plus différents, comme les arbres avec les herbes, [mettant] ensemble & dans les mêmes classes le mûrier et l’ortie, la tulipe & l’épine-vinette, l’orme & la carotte ». En outre, si l’on ne peut voir les différences, notamment, selon Buffon, au niveau des étamines, «  on ne sait rien, on n’a rien vu ». Pour lui, les six classes zoologiques sont imparfaites  : «  il faut bien avoir la manie de faire des classes pour mettre ensemble des êtres aussi différents que l’homme & le paresseux, ou le singe & le lézard écailleux  ». Il conclut  : «  Ne serait-il pas plus simple, plus naturel et plus vrai de dire qu’un âne est un âne, & un chat un chat, que de vouloir, sans savoir pourquoi, qu’un âne soit un cheval, et un chat un loupcervier ? » Les principaux éléments de la controverse avec Buffon et quelques autres On peut résumer, comme le fait Giulio Barsanti, l’opposition entre Linné et Buffon à partir d’un certain nombre de critères :

Logicien (aristotélicien scolastique)

Grand observateur, sa formation n’insiste pas sur la logique.

Rationaliste, scientifique

Linné croit en la numérologie. Son rationalisme est « mystique ». Il est superstitieux.

Discontinuité des groupes

Insère l’homme parmi les animaux. « La nature ne fait pas de saut ». Les groupes sont comme des territoires sur une carte (Philosophie botanique, paragraphe 77).

Ordre

Linné remanie beaucoup ses travaux d’une édition à l’autre, change les noms…

Réaliste : le genre et l’espèce sont des essences. Dieu a inscrit dans les choses les « marques » réelles par lesquelles nous les connaissons et classons.

Ordres et classes sont en partie des œuvres d’art. Les variétés sont les produits de la culture.

Ordre par hiérarchisation des caractères : on peut ne se servir que de quelques parties (plus pertinentes que d’autres).

Linné recommande de consulter l’habitus en secret et de ne pas tenir trop fermement aux marques (« notae »).

Classification (création de macro-ensembles)

Donne un tableau général

Nature économe. Nature rationnelle. Providentialisme. La nature exprime Dieu. Connaissance de l’espèce par définition

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Objection ou exception


BUFFON Caractérisation

Objection ou exception

Empiriste (observation, description). « Observation des échantillons de tout ce qui peuple l’Univers », « voir beaucoup, revoir souvent ».

Auteur d’hypothèses et de grandes « vues » sur la nature. Dépasse l’histoire (collection de faits) par la philosophie (système général).

Philosophe, esprit libre

La distinction entre science et philosophie ne vaut pas au 18e siècle, où la philosophie est le corps complet du savoir.

Continuiste : affirme que la nature va par nuances et que « tout ce qui peut être, est ». On passe « par degrés presqu’insensibles » d’une espèce à une autre. « Il se trouve un grand nombre d’espèces moyennes et d’objets mi-partis qu’on ne sait où placer et qui dérangent nécessairement le projet du système général ».

Discontinuité radicale de l’homme. Séparation entre les espèces (claire pour l’âne et le cheval).

Désordre

Buffon recherche des lois générales, et croit que par comparaison, on peut connaître véritablement la nature.

Nominaliste : il n’existe que des individus. Les noms des catégories générales (genres ou familles) sont des conventions.

Réalité de l’espèce. Buffon recourt à des genres et à des familles.

Invite à ne pas juger par une seule partie mais à partir du « tout ensemble ».

Buffon ne vise pas du tout une classification (pour lui, il s’agit d’une science abstraite, comme les mathématiques).

Spécification (isoler les espèces qui sont les vrais êtres de la nature) Donne une vraie physique qui décrit le réel (et non mathématique ou systématique, disciplines abstraites) Nature aveugle. Nature qui dépasse nos capacités. Épicurisme. Dieu sans rapport avec la nature. Connaissance de l’espèce par description : se résume très bien sur une gravure ou une planche.

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Page de titre du Systema Naturae (Êdition de 1735 ; coll. Bibliothèque royale de Stockholm)


D’autres naturalistes et des philosophes français critiqueront la systématique linnéenne, notamment Julien Offray de La Mettrie, Diderot, Maupertuis (qui d’ailleurs avait entrepris, comme Linné mais pour des raisons différentes – mesurer la longueur d’un arc polaire et d’un arc équatorial pour déterminer la forme de la Terre – un voyage en Laponie), Adanson, Lamarck, Antoine-Laurent de Jussieu (qui met au point avec ses Genera plantarum un autre système de classification «  par affinités naturelles  »). Les principaux reproches autour des théories linnéennes ont trait à leur caractère artificiel et fixiste. L’entreprise de Linné ne fait que partiellement appel à la raison, et il y a peu d’incitation à l’expérimentation. Les savants français lui reprochent aussi une démarche empreinte de religiosité. La difficile première implantation du linnéisme en France Difficile pour Linné, a priori, dans un pays où l’intendance du Jardin du roi (actuel Jardin des plantes à Paris) est confiée à Buffon en 1739, de se faire une place. L’élite scientifique parisienne restera majoritairement opposée au système de Linné et à sa nomenclature binomiale jusqu’à la Révolution. Linné trouvera un accueil beaucoup plus favorable en province, si l’on en croit sa correspondance, avec quelques fiefs précoces  : Montpellier, Lyon, sur lesquels on s’attardera un peu, mais aussi Bordeaux, Agen, Toulouse, Strasbourg et Nancy. Montpellier a aussi, depuis 1593, un Jardin des plantes, et un médecin-botaniste influent, François Boissier de La Croix de Sauvages (1706-1767), qui va à Paris puis à Leyde dans les années 1730, y croise Boerhaave, connaissance commune avec Linné, et qui va appliquer une méthode botanique de classement des maladies dans sa Nosologia methodica, où l’on trouve dix classes de maladies, 295 genres et 2 400 espèces. Il ne rencontre jamais Linné, mais échange avec lui une correspondance fournie de 1737 à 1765. Grâce à lui, Linné est nommé associé étranger à la Société royale des sciences de Montpellier en 1743, Boissier étant élu à l’Académie royale des sciences de Stockholm en 1749. En 1751, Boissier fait paraître le Methodus foliorum (méthode pour reconnaître les plantes par les feuilles), directement inspiré des idées linnéennes (classification pratique, nomenclature fixe). Autre Montpelliérain capital dans la réception de Linné, Antoine Gouan (1733-1821), qui se met en rapport avec lui à l’instigation de Boissier. En 1762, il publie un

Hortus regius Monspeliensis qui est un catalogue du jardin botanique de Montpellier établi selon le système linnéen. La Flora Monspeliaca suit trois ans plus tard. Il est le premier à avoir l’idée de fonder une société linnéenne en France, projet qui n’aboutira pas à Montpellier avant 1820. À Lyon, berceau de la famille Jussieu, on apprécie aussi beaucoup Linné et ses idées, grâce à trois hommes, Charles-Joseph Devillers (1724-1810), Marc-Antoine-Louis Claret de Felrieu de la Tourette (1729-1793) et JeanEmmanuel Gilibert (1741-1814). Devillers, mathématicien et physicien à l’origine, entré à l’Académie de Lyon en 1763, possède un riche cabinet d’antiques et de curiosités. Or il va herboriser avec La Tourette et Gilibert en Suisse et publier la partie entomologique de l’œuvre de Linné sous le nom de Caroli Linnaei entomologia juste avant la Révolution. La Tourette, lui, est un ami de JeanJacques Rousseau. Il entretient une correspondance tant avec Linné qu’avec Jussieu. Il publie en 1766 ses Démonstrations élémentaires de botanique qui suivent les méthodes de Linné en les combinant habilement avec celles de Tournefort, qu’on range plutôt dans le camp de Buffon. Son Voyage au mont Pilat suit aussi la méthode linnéenne. Gilibert enfin, médecin et naturaliste, l’un des fondateurs de l’École centrale de Lyon, voyage beaucoup en Europe, en Pologne notamment, jusqu’à son retour à Lyon en 1783. Il est élève de Boissier, cité précédemment. Son séjour en Pologne lui donne l’occasion de publier une Flora Lithuanica, et il fait paraître en France les meilleures thèses de botanique soutenues sous la présidence de Linné. Enfin, on peut citer à Strasbourg Jean Hermann et Pierre-Rémi Willemet.

1778-1790 : la réception de Linné dans les dernières années de l’Ancien Régime et le règne de Buffon Le succès des idées linnéennes à Paris passe par la Grande-Bretagne À Paris, il faudra attendre l’impulsion du Britannique James Edward Smith pour que les idées de Linné puissent susciter le débat dans les communautés de savants. La botanique britannique de la seconde moitié du 18e siècle sera bien influencée par Linné, avec l’Irlandais Patrick Browne (1720-1790), médecin lui aussi, mais surtout avec William Hudson (1730-1793) et sa Flora anglica qui suit totalement les préceptes du linnéisme avec la nomenclature binomiale des espèces, et enfin avec Joseph Banks (1743-1820), l’un des compagnons de voyage de Cook en 31


1769 (ce voyage lui permettra de rapporter des échantillons de flore et de faune remarquables en Angleterre). Banks présidera la Royal Society de 1778, l’année de la mort de Linné, à sa propre mort en 1820. Les jardins de Kew Gardens sont arrangés selon le système linnéen, et seront sous la responsabilité de Banks jusqu’à cette dernière date. Mais Smith sera déterminant pour le cas français qui nous préoccupe. Il se porte en effet acquéreur en 1783 des 3 000 ouvrages, 5 caisses de plantes, 4 caisses de minéraux, 2 caisses d’insectes, et des 36 caisses de lettres et papiers divers des collections de la bibliothèque de Linné. Smith est médecin, il soutient son doctorat à Leyde en 1786, et va entamer après cela ce que l’élite cultivée appelle le « Grand Tour  » (Hollande, France, Suisse, Italie). Il séjourne à Paris de fin juillet à fin octobre 1786 ; il y est guidé dans la ville par Broussonnet. Les deux hommes vont faire plusieurs rencontres marquantes, et notamment celle de Joseph Dombey, de retour d’Amérique du Sud. Dombey est rattaché à l’école montpelliéraine, et a vanté lors de son séjour au Chili la classification linnéenne. Smith et Broussonnet séjournent aussi chez Louis de Noailles, ardent défenseur du linnéisme, qui a correspondu à partir de 1752 avec le savant suédois. Smith rencontre également Thouin, jardinier en chef au Jardin du roi, qui avait correspondu avec Linné de 1770 à sa mort, et lui montre ses collections et son herbier personnels. Smith va donc consolider ses relations avec divers naturalistes français plus ou moins familiers ou partisans de la méthode linnéenne, et son influence sera capitale : le 28 décembre 1787 est fondée, deux mois avant celle de Londres, la première Société linnéenne de Paris, la première au monde. La fondation de la première Société linnéenne de Paris et ses conséquences Un manuscrit en latin conservé à la Bibliothèque Mazarine (portant le numéro 4441) permet de faire l’histoire des procès-verbaux de cette première société, dont les membres se sont réunis, 42 fois en tout, du 28 décembre 1787 au 26 décembre 1788. Les séances sont hebdomadaires jusqu’au 18 septembre 1788, mensuelles ensuite, pour redevenir hebdomadaires le dernier mois d’existence de la société. On y croise les linnéens fidèles dont on détaillera le parcours un peu plus tard, mais aussi des opposants, comme La Mettrie, des naturalistes étrangers, comme le Suédois Anders Erikson Sparrman. Faute d’organe de diffusion, on expose ses travaux au cours des 32

réunions avant de les publier dans des revues comme le Journal de physique ou le Journal des savants. Broussonnet donne lecture de sa traduction, à partir du texte anglais établi par Smith, de la dissertation de Linné Sur les sexes des plantes. On y présente des ouvrages français ou étrangers d’histoire naturelle. On part en excursion pour herboriser aux environs de Paris, lors d’une « fête linnéenne », le jour de l’anniversaire du savant, le 24 mai 1788. Cette première société linnéenne disparaît du fait du climat politique tendu en France (on est à la veille des états généraux, qui ont déjà été convoqués), et aussi peut-être (même si cette hypothèse doit être énoncée avec précaution étant donné qu’elle a été avancée par les linnéens) du fait des adversaires de Linné à Paris. Quelques linnéens remarquables Les membres fondateurs de la première Société linnéenne de Paris sont au nombre de cinq. Louis-AugustinGuillaume Bosc d’Antic (1759-1828), futur professeur de culture au Jardin des plantes et à l’École vétérinaire d’Alfort, est très tôt attiré par le système de Linné, ses méthodes rigoureuses et son langage concis et précis. Il publie de nombreux mémoires dans divers journaux scientifiques de l’époque, et il est l’un des rédacteurs du Nouveau dictionnaire d’histoire naturelle de Déterville et du Dictionnaire d’agriculture. Pierre-Marie-Auguste Broussonnet (1761-1807) est né à Montpellier où il est l’élève de Gouan. Il est médecin à dix-huit ans, membre à vingt-deux ans de la Royal Society de Londres et à vingt-quatre ans de l’Académie royale des sciences de Paris. Il va se lier d’amitié avec un grand nombre de naturalistes européens plus ou moins engagés dans la propagation du linnéisme sur le continent, dont Sparrman, Banks et Smith. Il est nommé en 1784 suppléant au Collège royal (actuel Collège de France), professeur adjoint d’économie rurale à l’École vétérinaire d’Alfort, et l’année suivante secrétaire de la Société royale d’agriculture de Paris. Comment un défenseur de Linné a-t-il pu faire carrière à Paris ? Certes, une telle carrière n’est pas commune, mais on peut cependant l’expliquer. Buffon, Jussieu et leurs partisans dominent la scène. Broussonnet, lui, se présente d’abord comme voulant effectuer la synthèse entre la vision buffonienne philosophique de la nature et l’exactitude et la précision des méthodes linnéennes. Son Ichtyologie de 1782 applique pour la première fois la nomenclature linnéenne à la zoologie en France. C’est la méthode de Linné, et non son système de classification, qui compte pour lui.


Portrait de Buffon (frontispice de l'ĂŠdition de 1774 de l'Histoire naturelle, gravĂŠ par Baron sur un dessin de Drouais ; coll. BnF-Gallica)

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Portrait de Boissier de La Croix de Sauvages (lithographie d'Edmond-Ernest Paulin, 19e siècle ; coll. Bibliothèque municipale de Montpellier)


Aubin-Louis Millin de Grandmaison (1759-1818) est un polygraphe, un homme de lettres, un traducteur, qui publie des Mélanges de littérature étrangère où se trouve la traduction en français de l’Éloge de Linné d’Abraham Bäck. Il traduira en 1789 la Revue générale des écrits de Linné de Pulteney. Pendant son emprisonnement sous la Terreur en 1794, il rédige des Éléments d’histoire naturelle. La Terreur finie, il est nommé conservateur du cabinet des médailles et antiques de la Bibliothèque nationale, et il fonde avec Noël et de Warens Le Magasin encyclopédique, appelé à succéder au Journal des savants. Il a une connaissance surtout livresque de Linné, et il est très rapidement informé, du fait de sa connaissance des langues, des divers courants de pensée européens. Mais même lorsqu’il se consacrera à la numismatique et aux antiquités, il reprendra les méthodes linnéennes en élaborant un système de classification des monnaies grecques inspiré des méthodes du Suédois. Guillaume-Antoine Ollivier (1756-1814), quant à lui, fait ses études médicales à Montpellier où il est disciple de Gouan et condisciple de Broussonnet, qui lui présente d’ailleurs Smith. Il entreprend la rédaction d’une Entomologie ou Histoire naturelle des Insectes. Il sera comme Bosc d’Antic professeur à l’École vétérinaire d’Alfort. Enfin, André Thouin (1747-1824) est le jardinier en chef du Jardin du roi, et dépend de Buffon qui en est l’intendant. Il devient membre en 1784 de la Société royale d’agriculture et entre en 1786 à l’Académie royale des sciences. C’est lui qui va dresser (avec Desfontaines) l’inventaire des collections botaniques (cabinets, jardins) des émigrés pour compléter les collections du Muséum. Subordonné de Buffon, cela ne l’empêchera nullement de correspondre avec Linné de 1770 à 1778. Mais mis à part Thouin, tous sont très jeunes, et sont animés par les nouvelles idées politiques. Ils accueillent tous avec ferveur la Révolution, à laquelle ils participent activement. Ils défendent une idée républicaine et modérée de la Révolution, ce qui ne sera pas sans conséquences, notamment sous la Terreur.

1790-1830 : le linnéisme à la française, un naturalisme révolutionnaire ? Linné, figure de la science révolutionnaire contre Buffon représentant l’Ancien Régime La Révolution française met Linné et son système à la mode, renforçant son impact en France. D’une part, Buffon est trop associé à l’Ancien Régime pour ne pas

paraître suspect, même s’il continuera d’avoir bon nombre de partisans au cours de la période. Mais Linné a le vent en poupe pendant la Révolution, et le doit en partie à Rousseau, qui s’est intéressé à partir de 1762 à la botanique, lui accordant un statut de science à part entière. Les premiers ouvrages de botanique dont Rousseau prend possession sont ceux de Linné. « Seul avec la nature et vous, je passe dans mes promenades champêtres des heures délicieuses, et je tire un profit plus réel de votre Philosophia botanica que de tous les livres de morale », écrit Rousseau à Linné en 1771. Dans ses Fragments pour un dictionnaire des termes d’usage en botanique, rédigés en 1774 et publiés en 1781, Rousseau est un ardent défenseur du savant. Selon lui, Linné « a un peu tiré la botanique des écoles de pharmacie pour la rendre à l’histoire naturelle et aux usages économiques  ». Mais le rapport de Rousseau à la nomenclature est ambigu ; c’est un « savoir herboriste » qu’il trouve parfois pédant. Pourtant, il se demande « comment il est possible de s’attacher à l’étude des plantes, en rejetant celle de la nomenclature  », linnéenne bien sûr. Rousseau devenant pour la Révolution une figure politique tutélaire, le contenu botanique de son œuvre intéresse, et ce sont des philosophes botanistes qu’on honore lors de fêtes. En effet, les révolutionnaires vont mettre en pratique le culte de la nature, de l’éducation, l’amour du végétal faisant partie intégrante de cette éducation. L’heure est à la botanique citoyenne : on plante des arbres de la liberté, qu’il faut choisir avec soin. Le calendrier républicain devient champêtre. Les sciences naturelles sont enseignées dans les Écoles centrales qui ont remplacé les collèges de l’Ancien Régime. Le 24 messidor an VI, le ministre de l’Intérieur indique par lettre aux professeurs d’histoire naturelle des Écoles centrales qu’il doivent de préférence distribuer comme récompenses en fin d’année ou dans les fêtes nationales «  les discours de Buffon, ses Époques de la Nature, Réaumur, Bonnet, Tournefort, Jussieu, et surtout Linné  ». Les traducteurs, Millin en tête, vantent le laconisme révolutionnaire pétri de culture antique des œuvres du Suédois. Le système des nomenclatures sera étendu à la chimie avec Lavoisier, à l’anatomie avec Vicq d’Azyr et Dumas, à la minéralogie, à la numismatique par Millin. On érige en 1790 un buste à Linné dans le Jardin des plantes, dont Buffon avait été l’intendant (il disparaîtra un temps sous la Terreur). Il y aura même une controverse sur son nom : que choisir, Linné (nom certes francisé, mais nom d’anoblissement du personnage, donné par un roi) ou Linnæus  ? Il est décidé en tout cas de ne plus employer la particule nobiliaire par les 35


naturalistes qui se réunissent le jour de son anniversaire en 1790. Ces mêmes naturalistes choisissent « Linnæus, à qui le roi de Suède avait donné le nom de Linné pour l’anoblir, et à qui nous, Français libres, avons rendu celui de Linnæus, pour l’honorer davantage ». Cette position se durcit à la chute de la royauté en 1792. Les fêtes linnéennes et le culte de Linné La dette à Linné va prendre la forme d’un véritable culte en France, et ce bien au-delà de la période révolutionnaire. D’une part, les sociétés linnéennes essaiment partout après la Révolution et l’Empire : Bordeaux en 1818, Paris en 1821, Lyon en 1822, Caen en 1823, etc. Toutes ces sociétés, ouvertes aux femmes, célèbrent un véritable culte de Linné, notamment lors de fêtes savantes champêtres, dites fêtes linnéennes, dont le rituel est soigneusement codifié. D’après la synthèse que fait Pascal Duris, à partir des divers comptes rendus faits à l’époque par ces sociétés, les fêtes ont lieu, généralement, soit le 24 mai, anniversaire de Linné, soit le premier jeudi suivant la Saint-Jean, comme à Bordeaux. La fête linnéenne est réservée aux membres des sociétés et à leurs proches. À Paris, ils portent un brin de Linnæa borealis en signe de reconnaissance. Des personnalités extérieures peuvent néanmoins être invitées. Le nombre des participants aux fêtes linnéennes est très variable. Près d’une centaine à Paris, un peu moins sans doute à Bordeaux, ils ne sont que quelques-uns dans les fêtes organisées par les sections. Il peut même arriver qu’une ou deux personnes seulement rendent hommage au savant. La fête linnéenne commence très tôt : dès 3 ou 4 heures du matin à Libourne, Narbonne ou Montpellier, afin d’éviter les grosses chaleurs de la journée, vers 5 ou 6 heures à Bordeaux, entre 7 et 9 heures à Paris. Les linnéens gagnent le lieu de la fête par petits groupes et mettent à profit le trajet pour herboriser. Si l’excursion a commencé tôt, un déjeuner « frugal » est servi vers 10 heures. C’est l’occasion de porter une première fois des toasts à la mémoire de l’« immortel Linné ». Puis l’herborisation se poursuit jusqu’à midi. À midi exactement, heure à laquelle on pensait que Linné était né, tous les participants se retrouvent sur le lieu de la fête pour effectuer des relevés météorologiques : l’aspect du ciel, la force et la direction du vent, les météores éventuels, la température, l’hygrométrie et la pression barométrique sont scrupuleusement consignés dans le procès-verbal de la journée. La simultanéité de ces mesures partout en France et dans le monde est 36

une obsession. La section de l’île Maurice de la Société linnéenne de Bordeaux décide ainsi en 1823 que la fête « commencera à quatre heures de l’après dînée, afin de mettre le plus d’unité possible avec les sociétés qui doivent la célébrer en Europe. En effet, Bordeaux, la métropole des sections linnéennes, se trouvant à peu près à 58 degrés de longitude occidentale, il en résulte que l’heure de la séance commençant à midi, il doit être près de 4 heures à Maurice, en comptant 4 minutes de différence par degrés, d’après le calcul des astronomes consigné dans la connaissance des temps ». Vers midi trente, le président ouvre la séance qui se tient parfois dans des lieux insolites. Dans une lettre datée de 1824 à Jean-François Laterrade, botaniste linnéen bordelais, le voyageur et naturaliste René-Primevère Lesson raconte comment, alors qu’il participe avec Dumont d’Urville et le médecin ornithologiste Prosper Garnot à une expédition scientifique autour du monde à bord du navire La Coquille, il porte avec ceux-ci un toast à Linné lors d’une escale aux Malouines le 4 décembre 1822 : « Nous serons sans contredit, écrit Lesson, les premiers Européens qui l’auront porté par 52 degrés de lat. S. et qui auront élevé un concert de louanges aux mânes du grand Linné, sur ces îles désertes, habitations des phoques et des pingouins, mais célèbres par les herborisations du savant Commerson ». En 1823, deux correspondants de la Société linnéenne de Bordeaux célèbrent la fête linnéenne dans une maison de campagne du roi Radama, à Madagascar. La fête de la section des Indes se tient en 1824 sur le sommet, battu par les vents, de la montagne du Pouce dans l’île Maurice, et en 1825 dans le tronc creux d’un baobab. À Ogenne, la fête de 1824 se déroule sur un ancien tumulus que la section des Basses-Pyrénées se propose de faire fouiller. Le plus souvent, néanmoins, la séance a lieu dans le parc d’un château, à l’ombre d’arbres séculaires, ou dans une clairière. Les bois de Meudon, de Vincennes, de Romainville, de Saint-Cloud, de Ville-d’Avray offrent, avec la forêt de Saint-Germain, le village de Fontenay-aux-Roses, les îles de la Marne et le parc de Sceaux, d’excellents sites très prisés des linnéens parisiens. Le site de la fête linnéenne est décoré avec soin. Le portrait de Linné, ceint d’une couronne emblématique de vingt-quatre fleurs illustrant chacune des classes du système sexuel, est placé au-dessus du fauteuil du président.


Pour conclure, on citera quelques vers écrits en 1808 par Jacques Delille : « Linné, réjouis-toi : le Nord vit ta naissance, Mais ton plus beau trophée enorgueillit la France. Elle ne choisit point pour y placer tes traits, Ou l’ombre d’un lycée, ou les murs d’un palais ; Mais dans ce beau jardin où l’enceinte féconde Accorde une patrie à tous les plans du monde […] Viens : dans cet Élysée, autrefois son domaine, L’ombre du grand Buffon attend déjà la tienne ; Et de tous les climats, et de toutes saisons, Les fleurs briguent l’honneur de couronner vos fronts ». Ces quelques vers suffisent à résumer le prestige, allant jusqu’au culte, dont jouit l’auteur de la nomenclature binaire des végétaux et des animaux, de la période révolutionnaire jusqu’au milieu du 19e siècle. Mais la parution, en 1859, de L’Origine des espèces de Darwin semble changer la donne du rapport de la France savante à Linné et à son héritage. Linné y est vu comme un tenant de la fixité des espèces, Buffon trouvant en revanche une place de précurseur de la théorie évolutionniste. On l’a vu précédemment, le tableau est beaucoup plus complexe que cette perception commune. La France compte aujourd’hui encore une demi-douzaine de sociétés linnéennes (qui ne sont pas devenues des sociétés d’histoire naturelle comme à Paris, mais qui revendiquent explicitement l’héritage linnéen) encore en activité (à Lyon, dans le Nord-Picardie, à Bordeaux, en Normandie, en Seine-Maritime, en Provence), et dont le but est «  d’accélérer les progrès de l’histoire naturelle et principalement la connaissance des richesses des trois règnes  » 2 dans leurs régions d’implantation respectives, apportant leur contribution à la vie scientifique et à l’histoire des sciences locales. Et la Commission internationale de nomenclature zoologique de prendre comme point de départ celle qu’a donné Linné en 1758. Ce ne sont pas seulement Jacques Delille et ses contemporains, mais encore les conservateurs du Muséum d’histoire naturelle qui ont choisi de commémorer Linné en compagnie de Buffon, son contradicteur, en 2007. L’histoire des relations entre l’œuvre de Linné et la France est non seulement riche, mais encore loin d’être terminée. Anna Svenbro

Page de titre du manuscrit de Linné des Praeludia sponsaliorum plantarum (coll. Bibliothèque de l'université d'Uppsala)

Notes 1 — De son vrai nom Karl (ou Carl) Linnæus 2 — Citation extraite du premier règlement de la Société linnéenne de Lyon, et reprise par Raymond Ramousse, ancien président de la société, dans la présentation du 23 novembre 2010 sur le site internet de celle-ci : http://sll-section-generale.e-monsite.com/pages/histoire/presentationde-la-societe-linneenne-de-lyon-par-r-ramousse/.

ORIENTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES : Giulio Barsanti / Linné et Buffon : deux visions différentes de la nature et de l’histoire naturelle, in Hoquet, Thierry (dir.), Les fondements de la botanique : Linné et la classification des plantes, Paris : Vuibert, 2005 Pietro Corsi / Décrire ou classer ? Taxinomies au XVIIIe siècle, in Hoquet, Thierry (dir.), Les fondements de la botanique : Linné et la classification des plantes, Paris : Vuibert, 2005 Pascal Duris / Linné et la France (1780-1850), Genève : Droz, 1993 Pascal Duris / Linné révolutionnaire ?, in Pour la science, février-mai 2006, pp. 78-89 Pascal Duris / Le culte de Linné, in Pour la science, février-mai 2006, pp. 98-111 Thierry Hoquet / Linné et les guerres des plantes, in Hoquet, Thierry (dir.), Les fondements de la botanique : Linné et la classification des plantes, Paris : Vuibert, 2005 37


Page de titre de la Gesta Danorum de Saxo Grammaticus (Paris, Josse Bade, 1514Â ; coll. BNU)

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LE DOSSIER | Savoirs du Nord

Le bassin rhénan et le Nord : histoire du fonds scandinave de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

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e fonds scandinave ancien de la BNU comprend plus d’un millier d’ouvrages antérieurs au 19e siècle. Soit ces derniers traitent du Nord, soit ils sont originaires d’un des pays scandinaves (Norvège, Danemark ou Suède). Ainsi, environ 23 % des ouvrages proviennent du Danemark (plus précisément de Copenhague) et 17  % de la Suède (Stockholm et Upsal étant les principaux centres de publication) 1. Les sujets traités vont de la botanique à la mythologie en passant par les guerres du Nord ; l’on y retrouve de grands noms tels que ceux de Johannes Schefferus, Olaus Magnus, Christine de Suède entre autres. Au-delà de leur contenu, ces œuvres sont également le témoin des échanges et des liens, qu’ils soient d’ordre public ou privé, entre le bassin rhénan et le Nord. Parcourir ce fonds scandinave revient à entreprendre un voyage, voyage dans le temps, voyage dans l’espace – voyage dans lequel je me propose de servir de guide, ou du moins de montrer les directions possibles à emprunter. Toutefois, l’histoire de ce fonds a une origine tragique : celle d’un incendie. En 1870, la bibliothèque de la Ville de Strasbourg et celle du séminaire protestant furent victimes de la guerre franco-allemande et détruites dans la nuit du 24 au 25 août 2. Les collections, entreposées au Temple Neuf, contenaient alors un fonds d’ouvrages très riche, estimé à 300  000 volumes. On y trouvait notamment l’Hortus deliciarum, le célèbre manuscrit alsacien du 12e  siècle. C’est cette même année que suite à la guerre, l’Alsace et la Lorraine furent annexées à l’Empire allemand. Un projet se mit alors en place : la création de la Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek (Bibliothèque impériale de l’université et de la région) en remplacement de l’institution perdue, et parallèlement à la mise en place de la nouvelle université de Strasbourg. Un de ses principaux

instigateurs fut le bibliothécaire Karl August Barack. Il organisa notamment un appel aux dons afin de reconstituer une riche collection pour la nouvelle bibliothèque. Ce fut un succès aussi bien en Allemagne qu’à l’étranger, et des livres qui occupaient autrefois les rayons de bibliothèques allemandes, italiennes, françaises, américaines vinrent reconstituer le fonds de Strasbourg. Le fonds scandinave ancien actuellement disponible à la BNU provient en grande partie de cet appel. Il est ainsi possible de tenir entre ses mains des ouvrages ayant appartenu à la collection privée de Guillaume Ier, qui fit don d’environ 4 000 ouvrages, ou qui auparavant garnissaient les rayons de bibliothèques d’Oxford. Ces ouvrages, qui vont de la riche reliure à la simple couverture en carton, recèlent une grande richesse par leur contenu ou leur provenance. Même si les langues principales du fonds ainsi reconstitué restent le latin et l’allemand, le lecteur intéressé par d’autres aires linguistiques, comme nous allons le voir, n’est pas pour autant au bout de ses surprises. Ainsi, l’appel de Barack fit entrer à la bibliothèque l’édition originale de l’ouvrage de Saxo Grammaticus, la Gesta Danorum 3, ouvrage le plus ancien de son fonds scandinave (il fait partie de la trentaine d’ouvrages antérieurs au 17e siècle de ce fonds). La présente édition de la Gesta Danorum est le texte ancien le plus complet qui nous soit connu, le manuscrit du 12e siècle à la base de l’élaboration de l’œuvre ayant disparu. L’ouvrage, en latin, fut publié en 1514 par Christiern Pedersen, humaniste danois. Il s’agit d’une historiographie du Danemark allant des origines à l’époque de son auteur, Saxo Grammaticus. Il est difficile de reconstituer la vie de ce dernier ; on sait qu’il a vécu entre la fin du 12e et le début du 13e siècle. Dans son ouvrage, il décrit des personnages connus de l’amateur de mythologie tels qu’Odin ou Baldr. Cependant, à l’instar 39


du prologue de l’Edda de Snorri que nous verrons plus loin, ceux-ci sont empreints d’évhémérisme : Saxo ne les considère pas comme des dieux, mais comme des hommes. D’autres ouvrages de la bibliothèque contiennent également des récits mythologiques  : ainsi par exemple ceux des deux frères Jacob et Wilhelm Grimm, connus pour leur collection de contes et de légendes. Parmi les plus célèbres, l’on peut citer Blanche-Neige, Cendrillon, La Belle au bois dormant, repris et adaptés en longs métrages d’animation par Walt Disney, mais encore Hansel et Gretel ou Le Joueur de flûte de Hamelin. Moins connu du grand public est leur apport dans le domaine de la mythologie nordique. Ils sont ainsi les auteurs des Lieder der alten Edda, parus en 1815, une traduction de poèmes eddiques présents à la BNU dans cette édition 4. L’Edda poétique, à ne pas confondre avec l’Edda de Snorri, est un corpus de poèmes mythologiques et héroïques (également nommés poèmes eddiques) compilés entre autres dans le Codex Regius, un manuscrit islandais du 13e siècle. Il s’agit d’une des sources de notre connaissance de la mythologie nordique. L’autre source principale est l’Edda de Snorri précédemment mentionnée. L’œuvre fut rédigée elle aussi au 13e siècle par l’historien et politicien islandais Snorri Sturluson. Il s’agit d’un manuel de poésie qui introduit aux bases nécessaires à la composition et retrace de nombreux mythes tels que l’origine du monde ou la fabrication des principaux objets divins (qui ont pour origine une poignée de cheveux). L’apport littéraire de Snorri ne se limite pas à son Edda ; il est également l’auteur d’un recueil contenant seize sögur (pluriel de saga) relatant l’histoire des rois de Norvège : la Heimskringla. Tous ces ouvrages, qui sont à la base de notre connaissance des mythologies nordiques, se retrouvent dans le fonds scandinave de la BNU. La bibliothèque possède ainsi certaines des plus anciennes éditions de l’Edda poétique et de l’Edda de Snorri, de même que de magnifiques fac-similés de la collection  Corpus codicum islandicorum medii aevi, qui permettent de contempler, entre autres, le Codex Regius ou encore une collection de manuscrits enluminés 5. Le fonds présente également plus de 160 livres, manifestes, rapports sur les « guerres du Nord ». On entend 40

par là une série de conflits ayant eu lieu en Europe du Nord et du Nord-Est aux 16e et 17e siècles. La « première guerre du Nord  » se déroula entre 1655 et 1660, et opposa entre autres la Suède à la double monarchie Danemark-Norvège, à la Pologne-Lituanie et à la Russie. La «  grande guerre du Nord » quant à elle vit s’affronter la Russie et la Suède de 1700 à 1721, avec différents belligérants connexes dont le Danemark, qui apporta son soutien à la Russie. C’est notamment à la suite de cette guerre que la Russie étendit sa puissance en Europe. Il est possible de suivre tous ces péripéties, événements, accords, déclarations de guerre au travers de lettres, missives, manifestes et ouvrages. Le fonds possède notamment la Réponse au manifeste que le roi de Danemark a fait publier, pour justifier la guerre qu’il fait à la Suède, datée de 1710 et offrant le point de vue des adversaires de la Suède ; les Motifs qui ont engagé Sa Majesté le Roy de Prusse, à se charger du sequestre de la Pomeranie Suédoise, et qui l’obligent à en maintenir les conditions, daté de 1715 ; ou encore l’ouvrage d’Henri-Philippe Limiers de 1721, Histoire de Suède sous le règne de Charles XII. Où l’on voit aussi les révolutions arrivées en différens tems dans ce royaume ; toute la guerre du Nord. Le lecteur à la recherche d’autres intrigues politiques ne sera pas déçu. En effet, celles-ci ne se limitent pas aux seules « guerres du Nord ». À l’instar des romans policiers contemporains de Stieg Larsson, Ake Edwardson ou Camilla Läckberg, le fonds scandinave ancien livre son compte d’intrigues, de secrets, d’assassinats. À la question : « qui fut le meurtrier de Gustave III ? », le lecteur pourra trouver une réponse dans l’ouvrage d’Artaud de Montor, Histoire de l’assassinat de Gustave III, roi de Suède. Par un officier polonais, témoin oculaire, publié en 1795. Ces intrigues politiques ne sont pas uniquement liées à la guerre, comme l’illustre bien l’ouvrage de ChristianGottfried Franckenstein, Histoire des intrigues galantes de la reine Christine de Suède et de sa Cour, pendant son Séjour à Rome, publié en 1697. Franckenstein, en l’occurrence, n’en est pas l’auteur : il a utilisé différents manuscrits dont il avait fait l’acquisition auprès d’un abbé français qui était établi à Rome. L’auteur du récit est un officier de la reine Christine, qui dans son manuscrit laisse transparaître sa colère à l’égard du cardinal Decio Azzolino, qui hérita


Vignettes ornant les pages de titre des trois premiers volumes de l’Heimskringla de Snorri Sturluson (édition de Copenhague, 1777-1783 ; coll. BNU)

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des biens de Christine à la mort de cette dernière. Dans sa préface au lecteur, Franckenstein note que le manuscrit est « digne de la presse » et qu’il relate des événements « dont personne n’avait eu jusqu’icy aucune connoissance » 6. Le récit ne doit pas cependant être toujours pris au pied de la lettre et l’on peut s’interroger sur la véracité de certaines allégations (ainsi l’affaire entre la reine et Henri Ier de Guise). Un des principaux traits qui ressort de la lecture de ce récit est l’érudition de la reine. Le fonds scandinave de la BNU en témoigne d’ailleurs au travers des différentes correspondances qu’elle entretenait, notamment avec Descartes, Pascal ou encore Louis XIV. Dans notre imaginaire collectif, le Nord n’est cependant pas immédiatement associé à ces conflits et intrigues. Il est plus généralement synonyme de nature, d’évasion et de liberté. On retrouve ainsi, rédigés bien avant les récits de voyage de Nicolas Vanier, les titres d’Eggert Ólafsson, La Martinière, Linné ou encore Johannes Schefferus (voir à ce sujet aussi l’article de Thomas Mohnike). En tout, le fonds de la BNU dispose de plus d’une centaine d’ouvrages antérieurs à 1825 sur le sujet. Les titres de ces ouvrages sont déjà représentatifs de ces paysages présents dans notre fonds de représentation commun. Il suffit de prendre l’exemple des récits d’Eggert Ólafsson (1726-1768), publiés en français en 1802 sous le titre de Voyage en Islande, fait par ordre de S. M. Danoise, contenant des observations sur les mœurs et les usages des Habitants ; une description des Lacs, Rivières, Glaciers, Sources Chaudes et Volcans ; des diverses espèces de Terres, Pierres, Fossiles et Pétrifications ; des Animaux, Poissons et Insectes, etc., etc. ; avec un atlas 7. L’ouvrage, qui présente une description approfondie du pays et de ses habitants, est le fruit de ses recherches au cours de voyages effectués en Islande entre 1752 et 1757. Eggert Ólafsson était à la fois un écrivain, un scientifique, un poète et un patriote. Ces deux derniers aspects se traduisent au mieux dans son poème Ofsjónir (1752) où il est le premier à décrire celle qui va devenir la Marianne islandaise, à savoir Fjallkonan, la « Dame des montagnes ». Mais revenons aux récits d’Eggert Ólafsson traduits en 1802. Sur la page de titre l’on peut lire : « A Paris, Chez les Frères Levrault, Libraires, quai Malaquai [sic] ; Et à Strasbourg, chez les mêmes ». Strasbourg, la capitale alsacienne, que l’on retrouve également sous le nom d’Argentoratum dans de nombreux récits antérieurs au 18e siècle, est présentée comme lieu de production et de diffusion dans environ 4 % des ouvrages du fonds de la BNU. Ces derniers sont un des témoins de la place qu’occupait l’Alsace et des liens qu’elle entretenait avec le Nord. Strasbourg était un carrefour du savoir. Cette place internationale occupée 42

par la ville est entre autres due à son université et à ses enseignants, dont le célèbre professeur et historien Jean-Daniel Schoepflin. Même si aucun de ses voyages ne semble l’avoir amené au Danemark, en Suède ou en Norvège, il est en lien avec des savants scandinaves (il s’est d’ailleurs vu offrir une chaire à l’université d’Upsal en Suède). Il illustre cette époque où l’échange des idées se fait notamment entre académies. Les contacts personnels des enseignants de l’université de Strasbourg jouèrent un grand rôle dans son attrait international. Les associations, les sociétés et les académies savantes participent de la diffusion du savoir de l’époque : entretenir des liens est essentiel. Strasbourg en tant que ville rhénane présentait également un avantage linguistique. L’attrait pour l’Alsace avait bien sûr aussi à voir avec cette double culture, française et germanique, qui permettait l’usage des deux langues auxquelles s’adjoignait, bien sûr, le latin pour les érudits. Enfin, la ville qui regroupait aussi les deux confessions, catholique et protestante, favorisait les échanges avec d’autres universités protestantes de l’Europe, dont les universités de Suède et du Danemark. On dénombre ainsi plus de 300 étudiants d’origine nordique qui étudièrent à l’université de Strasbourg aux 17e et 18e siècles. Ils viennent principalement du Danemark et de la Suède, mais on compte également des Norvégiens et des Islandais. Tous ces éléments représentèrent un atout sur le plan intellectuel et favorisèrent les échanges qui permirent à Strasbourg d’être une plateforme européenne en lien avec le Nord. La mythologie, les guerres du Nord, les intrigues politiques et les récits de voyage ne sont qu’une partie des sujets qu’offre à ses lecteurs le fonds scandinave de la BNU. Le projet de valorisation de ce fonds s’est concrétisé par la numérisation de 200 ouvrages qui seront dès lors préservés numériquement et disponibles sur Internet. La collaboration entre différents chercheurs et instituts européens que cette opération a occasionnée témoigne de la place qu’occupe toujours le bassin rhénan comme plateforme de lien, de communication et de contacts avec le Nord, faisant de Strasbourg, avec son fonds scandinave, non seulement un lieu du savoir, mais également un lieu du « faire savoir ». Pierre-Brice Stahl


Planche représentant une habitation islandaise, extraite de l’Atlas du voyage en Islande, fait par ordre de S. M. Danoise (édition de Paris et Strasbourg, 1802 ; coll. BNU)

Notes 1 — Les données présentées dans cet article sont le fruit d’une recherche menée dans le cadre du projet international « Strasbourg à la découverte du Nord » (mis en place par Thomas Mohnike et le Département d’études scandinaves de l’Université de Strasbourg, en collaboration avec des chercheurs européens). Le projet a permis, entre autres, la numérisation et la valorisation du fonds scandinave de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. 2 — Voir à ce sujet Henri Dubled, Histoire de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, Strasbourg, 1973 3 — Grammaticus, Saxo et Pedersen, Christiern, Danorum regum heroumque historiæ : stilo eleganti a Saxone Grammatico natione Sialandico necnon Roskildensis ecclesiæ præposito, abhinc supra trecentos annos conscriptæ et nunc primum literaria serie illustratæ tertissimeque impressæ, Paris, 1514 4 — Grimm, Jacob et Wilhelm, Lieder der alten Edda. Aus der Handschrift herausgegeben und erklärt durch die Brüder Grimm, Berlin, 1815 5 — Heusler, Andreas, Codex Regius of the Elder Edda, Ms. No 2365 4° in the old royal collection in the Royal Library of Copenhagen, in Corpus codicum islandicorum medii aevi, 10, Copenhagen, 1937 Voir aussi Hermannsson, Halldór, Icelandic illuminated manuscripts of the middle ages, in Corpus codicum islandicorum medii aevi, 7, Copenhagen, 1935 6 — Franckenstein, Christian-Gottfried, Histoire des intrigues galantes de la reine Christine de Suède et de sa Cour, pendant son Séjour à Rome, Amsterdam, 1797 7 — Ólafsson, Eggert, Voyage en Islande… Traduit du danois par Gauthier-de-Lapeyronie, traducteur des Voyages de Pallas. 5 tomes, Paris, 1802 Portrait de Gustave III, placé en frontispice de l’ouvrage Histoire de l’assassinat de Gustave III, roi de Suède (édition de Paris, 1797 ; coll. BNU)

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44 Portrait d'Anders Arrebo (1587-1637), s. d. (coll. Trondheim Byarkiv)


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Entre amis : réseaux poétiques dans les ouvrages danois du 17e siècle

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es réseaux sociaux jouent un rôle relationnel déterminant à notre époque. Ils tissent un ensemble de liens d’apparence immatérielle, essentiellement tributaires de l’usage des médias. Sur des plateformes internet comme Facebook ou Twitter, on fait connaissance, on cultive des amitiés. Ces sites s’ajoutent aux autres médias – millénaires pour certains – et en complètent l’usage. Les médias de l’écrit restent particulièrement importants dans le développement des relations sociales (de ce point de vue, l’ère d’Internet n’a pas profondément modifié la situation). Il suffit de penser à l’importance que conservent les lettres et les cartes postales dans le maintien des contacts à distance. Et même dans les cas où un échange strictement oral serait possible, on privilégie – hier comme aujourd’hui – les médias de l’écrit dès qu’il s’agit de matérialiser un message, d’en élargir la réception, de le faire partager. La valeur sociale d’une transmission écrite ne réside pas seulement dans son contenu, mais aussi dans l’usage médiatique qu’elle permet. Tous les spécialistes de littérature ancienne sont constamment amenés à constater que le livre participe d’un réseau social médiatique, et cela bien plus encore autrefois qu’aujourd’hui : actuellement, en offrant un livre, on noue, on entretient ou enrichit des relations avant tout d’ordre personnel. L’ajout d’une dédicace manuscrite donne un caractère d’intime amitié à un produit standardisé. Mais autrefois les vertus sociales du livre s’affichaient plus ouvertement et plus souvent. Jusqu’au 19e siècle par exemple, les noms de ceux qui avaient commandé et acheté un livre avant sa publication étaient mentionnés dans l’ouvrage imprimé. Ces listes de souscripteurs sont pour nous riches d’enseignements sur

la diffusion des textes concernés et sur le statut social de leurs lecteurs. Quant aux lecteurs contemporains de la publication du livre, ils pouvaient également apprendre quels en étaient les acquéreurs, quelles que fussent leurs motivations : l’intérêt culturel, le souci du prestige social ou un sentiment quelconque d’obligation. Cela faisait partie de leurs habitudes culturelles clairement attestées, comme dans les pays scandinaves jusqu’au début du 19e siècle, que de chercher à savoir, à partir des listes de souscripteurs, si le livre se trouvait aussi sur l’étagère de leurs voisins. Cette pratique n’a survécu que dans la «  tabula gratulatoria  » des mélanges honorifiques (elle a été par ailleurs victime de l’évolution du marché du livre au 19e siècle). Ce répertoire des laudateurs (également souscripteurs) lors des publications réalisées à l’occasion d’un jubilé académique met en évidence le rôle de la mention publique des noms dans l’affermissement des relations sociales. C’est dans le paratexte que se constitue principalement – mais pas seulement – le réseau social du livre. C’est ainsi que Gérard Genette définit les textes périphériques d’un livre, qui permettent précisément au texte principal d’accéder au statut de livre, et qui l’accompagnent dans le volume publié lui-même, comme les titres, les tables des matières, les dédicaces, les avant-propos ou les épigraphes (ce qu’il appelle le péritexte), ou bien les textes publiés autour du livre et dans lesquels l’auteur s’exprime à propos de son œuvre, comme par exemple dans les interviews, les diverses contributions ou les lettres (ce que Genette appelle l’épitexte) 1. La fonction sociale du paratexte est évidente dans le cas des dédicaces : elle a pour but de créer ou de renforcer une relation entre l’auteur et le dédicataire. Genette 45


fait la différence, à ce propos, entre deux pratiques apparentées, mais distinctes. Il est possible d’une part d’offrir un exemplaire isolé d’un livre à une personne déterminée, à titre de cadeau personnel ou de don honorifique, ce que l’on signale généralement par un insert manuscrit accompagné d’une signature sur la page de garde ou au-dessous du titre intérieur. On peut d’autre part dédier « la réalité idéale de l’œuvre en ellemême » 2 à autrui, et le faire apparaître dans une dédicace paratextuelle imprimée aux côtés de l’œuvre, dans un texte que tout un chacun pourra lire dans chaque exemplaire du livre. Genette appelle cette deuxième pratique l’acte de « dédier », afin de la distinguer de l’acte de dédicacer qui ne concerne au sens strict qu’un exemplaire unique. Dédicacer un livre, chacun en principe peut le faire, dans le cadre d’un don la plupart du temps, tandis que le dédier n’est possible que pour l’auteur ou pour ceux qui sont directement concernés par la production du livre – un éditeur ou un traducteur, qui ne peuvent dès lors symboliquement présenter au destinataire que leur propre participation à l’œuvre. Dans les livres des temps modernes, l’acte de dédier est une pratique largement répandue ; généralement il ne se manifeste pas uniquement en une courte phrase ou en un « Pour X Y » laconique, mais par des discours développés qui témoignent du degré de gratitude de l’auteur envers son destinataire et qui lui rendent un hommage appuyé. L’acte de dédier une œuvre fait donc apparaître un ordre social hiérarchisé dans lequel les auteurs se placent à un niveau inférieur à celui du dédicataire. Ainsi le fait de dédier un ouvrage établit et concrétise explicitement un rapport d’allégeance, afin de consolider une relation susceptible de garantir de futures faveurs. Le livre devient dès lors l’expression d’un patronage comme il en existe dans la société féodale, et la dédicace a pour fonction d’attester la validité de cet engagement protectoral. Parallèlement à ce type de dédicaces fondées sur une relation hiérarchique, le livre des premiers temps modernes témoigne également de liens entre personnes d’un même niveau social ou appartenant à une même sphère, sans rapport de dépendance ou d’obligation. Ceuxci s’expriment alors dans des textes d’un auteur différent de celui de l’œuvre publiée, et qui au contraire s’adressent à lui, honorent sa création, et se présentent souvent sous une forme versifiée dans ce que l’on pourrait appeler des hommages poétiques. Si la recherche s’est de façon assez convaincante systématiquement consacrée au paratexte dans les ouvrages des premiers temps modernes, les 46

études littéraires ne se sont guère – voire pas du tout – penchées sur la pratique de ces hommages poétiques, sinon, dans le meilleur des cas, de façon indirecte, en évoquant leur lien avec l’édition ou les commentaires des textes de cette époque. Il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’ils aient retenu l’attention sur ce dernier point car ils posent en effet un problème éditorial. En atteste par exemple l’édition scientifique des œuvres du plus célèbre poète baroque danois, Thomas Kingo (1634-1703), surtout connu pour ses hymnes religieuses. L’édition Samlede Skrifter (1939-1975) établie par Hans Brix, Paul Diderichsen et F. J. Billeskov Jansen contient à la fois les hommages poétiques écrits par d’autres auteurs pour l’ouvrage de Kingo et ceux de Kingo lui-même, rédigés pour d’autres œuvres et auteurs. Les poèmes en hommage à Kingo se présentent ainsi dans le contexte pour lequel ils ont été conçus, et font apparaître dans l’édition moderne comme dans l’originale leur nature de paratexte grâce à l’agencement textuel. Ainsi les hommages poétiques pour la deuxième partie de l’Aandelige Siunge-koor (Chant choral sacré, un recueil de chants et de poèmes sacrés publié par Kingo en 1681) se situent à la même place que dans l’édition d’origine, c’està-dire entre l’imprimatur du roi et la table des matières. Sous le titre commun de In Chorum Sacrum Thomæ Kingo sont rassemblés deux poèmes en danois et quatre en latin de cinq auteurs danois qui célèbrent Kingo en tant que poète religieux 3. Par contre, les hommages poétiques de Kingo ont été inclus dans le volume consacré aux pièces diverses. Un tel choix éditorial a également pour but de nous documenter le plus exhaustivement possible sur l’œuvre de Kingo, mais dans une perspective intratextuelle et non plus dans celle du contexte de leur publication originelle : ces hommages poétiques se retrouvent dès lors présentés à la suite dans un ordre chronologique  ; si l’on veut savoir à quel ouvrage ils sont destinés, il faut se reporter au commentaire, qui offre par ailleurs l’avantage de nous donner un aperçu plus général sur les pratiques de l’hommage poétique 4. Et si l’on cherche alors à connaître l’identité de ceux qui ont écrit des hommages poétiques à Kingo et celle de ceux pour qui Kingo luimême a composé de tels poèmes, il ressort que le groupe d’auteurs qui pratiquent entre eux cet échange n’est pas socialement homogène : il s’agit de prêtres, d’employés, de lettrés de toute sorte, dont presqu’aucun n’a un statut social équivalent à celui de Kingo, devenu en 1677 évêque de l’île de Fionie et anobli deux ans plus tard, mais les textes laissent entendre qu’une communication d’égal à égal reste toujours poétiquement possible. Deux des auteurs qui ont composé des hommages poétiques pour la


Portrait de Thomas Kingo (1634-1703), peint aux environs de 1670 (coll. Nationalhistoriske Museum, Frederiksborg)

Portrait de Dorothe Engelbretsdatter (1634-1716 ; coll. Nationalhistoriske Museum, Frederiksborg)

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deuxième partie de l’Aandelige Siunge-koor ont également été gratifiés de tels textes par Kingo. Ce qui cimentait l’union de ces auteurs, c’était une connaissance partagée et approfondie du latin, des études communes à l’université : ils appartenaient tous à la «  res publica litteraria  », cet Etat ​​virtuel des intellectuels européens dans lequel ni la catégorie ni l’origine sociales n’avaient d’importance tant que l’on évoluait dans la sphère du savoir 5. De fait, dans les poèmes eux-mêmes, il n’est jamais question de hiérarchie sociale : seul Jens Pedersson (1639-1704), pasteur de l’église de Dalum sur l’île de Fionie, s’adresse respectueusement à son supérieur dans un poème en utilisant la formule « Wohl-edler Bischof » 6. Cet échange entre intellectuels impliquait tout naturellement l’usage de la langue latine. L’humanisme européen l’avait déjà consacrée tant comme langue de communication que comme medium de l’« amicitia », de l’amitié entre égaux. Mais Kingo luimême composa ses hommages poétiques en danois, à une exception près : pour Friedrich Brandt (1632-1691), prévôt de la communauté danoise Nykøbing/Falster qui publia en 1685 une traduction allemande d’hymnes religieuses de Kingo, il écrivit en latin, car bien que le destinataire eût bien évidemment compris le texte, celui-ci serait resté inintelligible pour ses lecteurs allemands. L’un des hommages poétiques de Kingo mérite d’être signalé pour sa singularité  : celui composé en 1685 pour le recueil de poèmes Siælens Taare-Offer (Les Larmes sacrificielles de l’âme) de la poétesse norvégienne Dorothe Engelbretsdatter (1634-1716). Les échanges poétiques étaient pratiqués entre hommes  ; les femmes en étaient exclues, ne serait-ce que parce qu’elles ne jouissaient pas de la formation intellectuelle nécessaire et qu’elles n’avaient pas appris le latin. Mais Kingo loue la poétesse, la gratifie du titre de « Danne-Qvinde » (femme de culture) et lui accorde explicitement une place d’honneur dans la confrérie des poètes (évidemment masculine)  ; en lui adressant un poème honorifique, il l’intègre même au prestigieux réseau des intellectuels dont cette pratique constitue précisément le signe de reconnaissance. De tous les livres de la littérature scandinave, c’est celui intitulé Hexaemeron Rhythmico-Danicum. Det er: Verdens Første Uges Sex Dages præctige og mæctige Gierninger (Les Ma48

gnifiques et puissants actes des six jours de la première semaine du monde) qui contient l’apparat d’hommages poétiques le plus important. Il s’agit d’une épopée de la Création sur le modèle de celle de Guillaume de Salluste du Bartas (15441590), dont le poème épique encyclopédique La Sepmaine, ou Création du Monde (1578) fut l’un des plus grands succès de l’édition pendant la Renaissance française. Cette œuvre suscita un ensemble d’imitations plus ou moins fidèles, publiées dans de nombreuses langues européennes. Ces épopées de la Création s’appuient toutes sur le récit de la naissance du monde en six jours, qu’elles réécrivent à la lumière des connaissances contemporaines sur la nature et l’être humain. Quand parut l’épopée danoise, son auteur Anders Arrebo (1587-1637) était déjà mort depuis longtemps. Son fils Christen Arrebo fit éditer l’œuvre de son père, dont beaucoup de gens cultivés connaissaient déjà l’existence et que l’on avait déjà lue par extraits, par le biais de citations traduites en vers danois par Hans Mikkelsen Ravn en 1661 et publiées à Copenhague. Cette œuvre répondait à des mobiles politiques définis : le chancelier danois Christen Friis avait demandé à Anders Arrebo, dont la carrière ecclésiastique avait connu de sévères échecs (il avait été rétrogradé de la dignité d’évêque de Trondheim et relégué comme pasteur dans une paroisse de la province danoise), d’écrire cette épopée afin de magnifier les richesses de la langue danoise et de la hisser au niveau des autres langues littéraires européennes. Gérard Genette a comparé les paratextes à des seuils qui permettent au lecteur d’entrer dans l’espace intérieur du livre 7. Dans le prolongement de cette image, on pourrait également comparer les nombreux paratextes de l’Hexaemeron à une enfilade de portails baroques d’apparat ; avant que le chant poétique n’entame le récit de la Création, ce ne sont pas moins de 66 pages de paratextes que le lecteur doit parcourir ou feuilleter : la page de titre, l’imprimatur du roi, une dédicace de l’œuvre (« dedicatio ») par l’éditeur Christen Arrebo pour le roi, et entre le préambule de Christen Arrebo adressé aux lecteurs et la Fortale til Skaberen (l’avant-propos adressé au Créateur) d’Anders Arrebo, pas moins de dix-sept éloges et hommages poétiques de quinze auteurs différents, qui occupent à eux seuls 42 pages 8. Cet enchaînement complexe de paratextes crée un espace polyphonique très riche : nombreux sont les lo-


Page de titre du poème épique Hexaemeron d'Anders Arrebo (coll. Göteborgs Universitetsbibliotek)

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Page de titre de La Sepmaine ou Création du monde de Du Bartas (édition de 1593 ; coll. BNU)

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cuteurs et destinataires – du roi jusqu’à Dieu, en passant par le poète, l’éditeur et le lecteur, le tout écrit en prose ou en vers à la métrique très variée, en danois ou en latin. Cette richesse paratextuelle fait clairement apparaître l’importance que cette œuvre littéraire d’Anders Arrebo devait revêtir aux yeux de ses contemporains. Dans le même temps, les dédicaces et les hommages poétiques confèrent au livre une valeur mémoriale qui permet à l’auteur d’acquérir une stature historique ; à la différence des hommages poétiques de et pour Thomas Kingo, ces textes ne participent pas à une interaction sociale, mais bien à une entreprise de pérennisation ; ils n’ouvrent pas un dialogue mais relèvent d’une culture commémorative dont le but est de hisser Arrebo au rang des grands poètes anciens et de confirmer que l’œuvre du « Arctoi Maronis » (le Virgile nordique) ou du «  Danici Nasonis  » (l’Ovide danois) 9 se situe à l’égal des grandes épopées classiques. Si de nombreux textes sont écrits en latin (dont deux discours en prose qui rendent hommage aux contributions littéraires d’Arrebo), cela tient à ce que les discours savants sur la littérature et ses formes n’avaient pas encore adopté la langue populaire et qu’Arrebo fut l’un des premiers auteurs qui transposa la versification latine en danois  : les premières sections de l’Hexaemeron sont composées en hexamètres avec rimes intérieures et finales. Pour un sujet aussi noble que la création du monde, c’était alors le mètre le plus noble que l’on pouvait concevoir. Certains des hommages poétiques danois reprennent ces vers difficiles à adapter dans cette langue (même en renonçant aux rimes) et en optant pour cette forme rendent honneur à Arrebo. En faisant preuve d’un souci formel aussi aigu de la prosodie, en utilisant une telle variété de vers et de strophes dans leurs hommages poétiques, ils font d’Arrebo le père de l’art poétique danois et l’instituent comme fondateur d’une tradition qu’ils s’engagent eux-mêmes à poursuivre. Cela se remarque particulièrement dans les publications de Hans Mikkelsen Ravn (1610-1663), un ami d’Arrebo qui dans les paratextes rend honneur à son œuvre d’une manière aussi bien théorique que pratique. Par deux fois il contribue à cette célébration : en premier lieu dans une section de son poème didactique écrit en latin, Ex rhythmologica Danica (1649), où il détaille tout ce que la littérature danoise doit à Arrebo, et en second lieu dans une suite de cinq poèmes composés en mètres divers, qui reprennent précisément des formes poétiques qu’Arrebo avait utilisées dans son Hexaemeron et ses autres poèmes. Il montre ainsi comment la langue danoise peut être façonnée si l’on suit le chemin pris par cet écrivain. Mais alors même que les auteurs célèbrent la contribution d’Arrebo à la fondation d’une littérature en langue danoise, liée aux modèles antiques, le média par lequel

ils procèdent à cet éloge entre déjà dans sa phase crépusculaire. Avec la fin de la littérature baroque disparaît la pratique de l’échange des hommages poétiques à l’occasion d’une publication éditoriale. C’est uniquement dans un cadre privé que cet usage perdurera, sous la forme de généalogies manuscrites et de livres d’amitié ; les hommages poétiques disparaissent des livres imprimés au cours du 18e siècle. De nombreuses raisons peuvent expliquer ce phénomène : d’une part le déclin de la poésie de circonstance dont le statut de vraie poésie n’est plus reconnu, d’autre part le développement d’une littérature toujours plus consciente d’elle-même, et qui tire de plus en plus sa légitimité de sa propre matière sans avoir besoin d’un paratexte. Mais surtout, la conception de l’amitié connaît alors une véritable transformation sous l’emprise du mode de vie bourgeois qui la cantonne dans une sphère privée et intime. A notre époque toutefois, un nouveau renversement semble se produire, et cela surtout dans les médias où se constituent les réseaux sociaux. Les liens de l’amitié cherchent à nouveau à se déployer dans un espace public et à être plus largement partagés. Les utilisateurs de Facebook communiquent spontanément leurs contacts sociaux et ouvrent à autrui la communication qu’ils ont avec leurs « amis ». Peut-être les conditions sont-elles aujourd’hui réunies pour que l’hommage poétique renaisse sous une nouvelle forme. Joachim Grage (traduction Pierre-Brice Stahl et Jean-Louis Elloy)

Notes 1 — Cf. Genette, Gérard, Paratexte. Das Buch vom Beiwerk des Buches. Avec une préface de Harald Weinrich. Traduit du français par Dieter Hornig. Frankfurt-a.-M. : Suhrkamp, 2001, p. 9–21 2 — Ibidem, p. 115 3 — Cf. Kingo, Thomas, Samlede Skrifter, vol. 3. Copenhague : Munksgaard, 1939, p. 141–150 4 — Cf. Kingo, Thomas, Samlede Skrifter, vol. 1. Copenhague : Munksgaard, 1945, p. 247–259 5 — Cf. Neumeister, Sebastian et Wiedemann, Conrad (éd.), Res publica litteraria. Die Institutionen der Gelehrsamkeit in der frühen Neuzeit. Wiesbaden : Harrassowitz, 1987 (= Wolfenbütteler Arbeiten zur Barockforschung, 14) 6 — Kingo, Samlede Skrifter, vol. 3, p. 147 7 — Cf. Genette, op. cit., p. 10 8 — Les références de pages correspondent à l'édition d'origine (Kopenhagen : Hendrick Gøde, 1661). Le texte est cité d'après l'édition suivante : Arrebo, Anders, Samlede Skrifter. Ed. Det Danske Sprogog Litteraturselskab. Vol. 1: Hexaëmeron. Leijlighedsdigte. Breve. Ed. Vagn Lundgaard Simonsen. Copenhague : Munksgaard, 1965. 9 — Cf. Thomas Bang (1600-1661) dans sa laudatio latine. Voir Arrebo, Samlede Skrifter, vol. 1, p. 16

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Gravure extraite du premier volume de l’Histoire naturelle de la Norvège (édition de Copenhague, 1753), représentant une vue de la ville de Bergen (coll. BNU).

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LE DOSSIER | Savoirs du Nord

Entrelacs du savoir : la France et l’Histoire naturelle de la Norvège de Pontoppidan

« Si Monsieur Mairan avait disposé de quelques observations exactes sur les aurores boréales en Norvège, l’on eût pu espérer que son remarquable travail, le Traité physique et historique de l’aurore boreale, fût plus complet et plus décisif ; car la Norvège [...] est la patrie des aurores boréales. Redi, Schwammerdam et Monsieur de Réaumur dans ses Mémoires pour servir à l’histoire des insectes, eussent considérablement augmenté le nombre de leurs insectes, si quelqu’un venant de Norvège avait joint ses observations aux leurs. Car partout chez nous l’on trouve de nombreuses espèces qui ne se retrouvent ni en Italie ni en France ou en Hollande » 1. Cette citation, qui met sommairement en évidence des «  entrelacements de savoirs  » entre la France et la zone géographique de la Norvège (qui ne seront pas commentés plus avant dans le présent article), est tirée de l’introduction à la première partie de la traduction allemande d’une histoire naturelle danoise de la Norvège datée du milieu du 18e siècle. Outre cet ouvrage (Versuch einer natürlichen Historie von Norwegen, 1753/54), les collections de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (BNU) abritent sept autres textes du Danois Erik Pontoppidan (1698–1764) : les Theatrum Daniae veteris et modernae, oder: Schau-Bühne des alten und jetzigen Dännemarcks (1730), Kurtz gefaste Reformations-Historie der Dänischen Kirche (1734), Gesta et vestigia Danorum (1740/41), Annales ecclesiae Danicae diplomatici oder nach Ordnung der Jahre abgefassete und mit Urkunden belegte Kirchen-Historie des Reichs Dännemarck (1741/52), Augustissima domus Oldenburgica in nuce augusta (1747), Dänischer Atlas, oder Beschreibung des Königreichs Dännemark (1766-1767) et la préface de l’ouvrage de Ludwig Ferdinand Römer, Nachrichten von der Küste Guinea (1769).

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En examinant plus précisément le catalogue, l’on s’aperçoit qu’à l’exception de deux textes, dont la date d’entrée dans la collection n’est pas claire, tous ont intégré les fonds de la BNU entre 1872 et 1874. Cette concentration sur une courte période est liée aux événements du 24 août 1870, lorsque les deux bibliothèques principales de Strasbourg, « la bibliothèque du Séminaire protestant […] et la bibliothèque municipale » 2, furent victimes d’un bombardement allemand qui entraîna en outre la capitulation de la ville. Devant l’émoi provoqué par la perte de ce patrimoine culturel, différentes mesures furent prises afin d’aider Strasbourg à se munir d’une nouvelle bibliothèque d’excellence. Parmi celles-ci, il faut citer les appels aux dons initiés par Karl-August Barack, un célèbre bibliothécaire allemand, qui rencontrèrent un très grand succès. Grâce à ces dons et à une dotation budgétaire importante et continue pendant toute la période allemande de l’histoire de l’établissement, il fut possible de célébrer dès le 9 août 1871, soit moins d’un an après le grand incendie dévastateur, l’ouverture d’une bibliothèque de 200 000 volumes 3 qui prit alors le nom de «  Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek zu Strassburg  » 4. L’afflux d’argent pour les nouvelles acquisitions, ainsi que les dons et les dépôts, se poursuivirent les années suivantes  ; parmi l’énorme quantité de livres ainsi acquis figurent aussi les ouvrages de Pontoppidan. La manière dont ils trouvèrent le chemin de la BNU est variable : certains furent acquis grâce aux importants moyens financiers disponibles, pour d’autres il s’agit de dons d’institutions ou de particuliers, comme par exemple l’ouvrage Augustissima domus Oldenburgica in nuce augusta, offert par la Bibliothèque universitaire de Göttingen, ou la Kurz gefaste Reformations-Historie der dänischen Kirche, provenant de la bibliothèque privée du professeur de théologie strasbourgeois Edouard Cunitz. Les textes, publiés en allemand ou en latin, ou encore traduits du danois en allemand, furent imprimés à Copenhague, Brême, Hambourg, Lubeck et Leipzig, ce qui correspond bien à l’orientation linguistique d’une bibliothèque venant tout juste d’intégrer l’Empire allemand. Et si aujourd’hui la BNU est considérée comme la deuxième plus grande bibliothèque de France, cela est principalement dû à l’histoire singulière de sa création et à sa vaste collection d’ouvrages en langue allemande 5. 54

Mais qui est l’auteur de ces huit textes qui, parmi tant d’autres, firent leur entrée à la BNU entre 1872 et 1874 6 ? Erik Pontoppidan est né en 1698 à Aarhus. Il est considéré comme le représentant le plus éminent du piétisme d’Etat dano-norvégien au 18e siècle et comme l’un des premiers représentants des Lumières au royaume de Danemark et de Norvège. Après quelques années passées d’abord comme précepteur aux Pays-Bas, en Norvège et en Angleterre puis comme pasteur d’une paroisse au Danemark, il devint pasteur à la cour de cet Etat à la fin de l’année 1735 7. Il fut un proche confident du roi piétiste Christian VI qui régna sur le Danemark et la Norvège de 1730 à 1746. Pontoppidan doit principalement sa réputation à son ouvrage Sandhed til Gudfryktighed (1737), un commentaire du Petit catéchisme de Luther, qui est à l’origine de l’introduction dans la double monarchie, à la fin des années 1730, de l’enseignement obligatoire en vue de la confirmation. En 1738, il fut nommé professeur extraordinaire de théologie 8, et devint membre par la suite de divers organismes. En 1742, en compagnie d’autres membres des premiers cercles gouvernementaux, il fonda la première société scientifique du royaume de Danemark et de Norvège, la «  Videnskabernes Selskab  ». Après la mort du roi Christian VI en 1746, il fut envoyé à Bergen, sur la côte ouest de la Norvège où, pendant la période même où son Histoire naturelle était publiée, il exerça les fonctions d’évêque. En 1755, Johan Ludvig Holstein, son mécène et protecteur de l’université de Copenhague, le fit revenir dans la capitale du royaume, où il devint le vicechancelier de cette même institution. Il occupa ce poste pendant près de dix ans, jusqu’à sa mort en 1764. Outre les textes historiques, politiques et d’histoire naturelle présents à la BNU de Strasbourg, et des traités religieux comme Sandhed til Gudfrygtighed, Pontoppidan publia des ouvrages d’économie, de linguistique et des ouvrages contre les superstitions de son temps. C’était un écrivain extrêmement prolifique, qui maîtrisait plusieurs langues (le latin et l’allemand dans ses premières œuvres, plus tard le danois), mais aussi différents types de textes : il écrivit des traités scientifiques, des ouvrages d’édification et de dévotion, et publia un récit de voyage sous une forme proche du roman.


Gravure extraite du premier volume de l’Histoire naturelle de la Norvège (édition de Copenhague, 1753), représentant une chaîne de montagnes et des activités forestières (coll. BNU).

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Gravure extraite du second volume de l’Histoire naturelle de la Norvège (édition de Copenhague, 1754), représentant une scène de capture d’oiseaux (coll. BNU).

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Le texte qui nous intéresse ici, le Versuch einer natürlichen Historie von Norwegen, entré à la BNU en 1873, se fonde sur l’original danois de 1752/53, Det første Forsøg paa Norges naturlige Historie 9, qui fut traduit en allemand un an après sa publication (1753/54) puis, peu après, en anglais (1755). Sur plus de 800 pages, cette histoire naturelle décrit les conditions climatiques et géographiques de la Norvège ainsi que sa flore, sa faune, ses métaux, ses minéraux et sa population. L’ouvrage est richement illustré de gravures sur cuivre et comprend d’autres éléments paratextuels, comme les notes marginales et les notes de bas de page. Il contient en outre des informations sur les relations économiques de l’époque dans la double monarchie, appelle au progrès de l’agriculture et fait l’éloge du gouvernement danois. D’un bout à l’autre, le texte se fonde sur un principe physico-théologique qui conçoit les beautés de la nature, les phénomènes et les objets naturels comme des preuves de l’existence de Dieu. S’il est impossible d’établir un lien explicite entre cette histoire naturelle et Strasbourg, l’ouvrage contient plusieurs références à la France, « si richement dotée par la Nature  » 10, comme le note Pontoppidan dans un passage. L’auteur utilise certains phénomènes climatiques de la France à l’appui de sa démonstration, cite dans la discussion des connaissances relatives aux minerais du pays, à sa faune, à sa flore, et se réfère fréquemment à des scientifiques français. Cela est manifeste dans l’extrait déjà cité, où il note que si Mairan avait disposé d’observations plus précises sur les aurores boréales de Norvège, son ouvrage sur ces phénomènes aurait été plus complet  ; et que de même Réaumur aurait pu, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire des insectes, décrire un nombre bien plus important d’espèces, si quelqu’un avait pu lui fournir des observations en provenance de Norvège, tant il y a là-bas d’espèces rares, que l’on ne trouve ni en Italie, ni en France, ni en Hollande. Ces termes ne sont d’ailleurs pas de Pontoppidan lui-même, mais proviennent d’une lettre que Jens Spidberg, prévôt de Christiansand, lui écrivit en 1750 et qu’il inséra ensuite dans son Histoire naturelle. La citation mentionne des chercheurs français et donne un aperçu des textes scientifiques en provenance de ce pays qui circulaient au milieu du 18e siècle en Norvège. Elle attire l’attention sur des domaines scientifiques sur lesquels on travaillait alors en France, mais qui étaient encore à l’état de friche en Norvège. Elle montre, en outre, dans quelle mesure les chercheurs français auraient pu bénéficier des apports de la Norvège pour l’accroissement de leurs connaissances. Enfin, elle souligne indirectement qu’aucun savoir exhaustif et vrai ne saurait être atteint dans la

recherche sans tenir compte de la partie septentrionale de la double monarchie – aussi bien pour les phénomènes nordiques typiques que pour les questions plus générales – et qu’un progrès dans la connaissance de la nature passe nécessairement par des échanges scientifiques dépassant les frontières géographiques. Dans la suite de cet article, il ne sera toutefois pas question des connaissances sur le Nord contenues dans les traités français, ni de savoir comment les scientifiques français ont pu tirer profit de la recherche norvégienne sur la nature. Il s’agira plutôt de mettre en lumière la manière dont le savoir sur la France et les travaux des chercheurs français ont contribué à la construction d’une histoire naturelle de la Norvège. Quelle est la nature de ce savoir ? Quelle est sa fonction dans le texte ? Dans quelle mesure peut-on parler d’un « entrelacement des savoirs » et quel sens faut-il donner à cet entrelacs ? Avec son projet de «  Première histoire naturelle de la Norvège », ainsi dénommée dans l’original danois, Pontoppidan poursuivait plusieurs objectifs : outre un éloge du Créateur, doublé d’une défense de ses propres intérêts (où les velléités autarciques de la double monarchie absolutiste et le « caméralisme » tenaient une place importante), il s’agissait pour lui d’acquérir des connaissances sur les phénomènes et objets naturels locaux. L’histoire naturelle fut ainsi écrite aussi bien pour le gouvernement que pour les cercles scientifiques dano-norvégiens et, par le biais des traductions, pour un public scientifique international, dont les représentants n’avaient le plus souvent pas accès à une connaissance directe de l’environnement norvégien. Afin de rendre visible et tangible dans une histoire naturelle cette zone géographique de la Norvège, qui pour une grande part restait encore à décrire, il lui fallait produire un savoir. Cela fut fait de façon très concrète, sur place : d’une part en extérieur, sur le terrain, lors de ses visites annuelles d’inspection au monastère de Bergen, et d’autre part derrière un bureau, à Bergen, lors de ses « voyages » dans les volumes de sa très riche bibliothèque personnelle. Pour ce travail, l’accès à d’autres sources de savoir fut extrêmement important pour Pontoppidan : les institutions (au premier rang desquelles l’Université de Copenhague), les sociétés savantes et les bibliothèques. Mais le réseau social personnel du savant fut également crucial : il recevait continuellement des lettres d’amis et de collègues avec les dernières découvertes, mais aussi des échantillons, comme des haricots secs et des fleurs. Ces éléments de savoir recueillis dans des lettres, glanés oralement lors de ses voyages ou puisés dans les livres, ses expérimentations et son expérience directe, Pontoppidan 57


Gravure extraite du second volume de l’Histoire naturelle de la Norvège (édition de Copenhague, 1754), représentant quelques animaux des pays du Nord (coll. BNU).

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Gravure extraite du second volume de l’Histoire naturelle de la Norvège (édition de Copenhague, 1754), représentant des costumes traditionnels paysans de la région de Bergen (coll. BNU).

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les combina à travers différentes pratiques. En prenant place, au sein du « médium livre  », en tant qu’histoire naturelle de la Norvège, ce «  nouveau  » savoir se trouva enregistré sous forme de textes, de tableaux et d’images ; un processus qui, d’une part, a stabilisé ce savoir produit sur le terrain, et qui, d’autre part, a permis sa mobilité et sa circulation. Car en même temps, en s’inscrivant dans le circuit médiatique du livre, ce «  nouveau  » savoir sur la Norvège – une zone géographique encore largement inconnue – devenait pour la première fois visible et porteur de sens pour de nombreux lecteurs. Bien que l’histoire naturelle de Pontoppidan se limite à la zone géographique norvégienne, on y trouve plusieurs références à la France, en lien avec la question de la production du savoir : parmi les quelque 150 entrées de l’index des noms de personnes de son histoire naturelle, on trouve ainsi plusieurs scientifiques français, dont certains sont ses contemporains. Au cours du processus de production d’un savoir sur les phénomènes et objets norvégiens, il a fréquemment recours à leurs textes – que ce soit pour la description générale des phénomènes et objets naturels avec les Mémoires pour servir à l’histoire des insectes (1734–1742) de René-Antoine Ferchault de Réaumur, pour les récits de voyages sur la Norvège avec l’ouvrage de Pierre Martin de la Martinière, Voyage des pais septentrionaux (1671), ou pour des introductions générales sur la Perse ou la Chine, avec le traité de Jean-Baptiste du Halde, Description géographique, historique, chronologique, politique, et physique de l’empire de la Chine et de la Tartarie chinoise (1736). Il est également fait mention de scientifiques français lors de l’analyse d’objets et de phénomènes qui ne sont pas spécifiquement norvégiens, comme dans la discussion sur le processus de fusion pendant le déluge que l’on retrouve dans l’Histoire naturelle, générale et particulière (1749–1789) de Georges-Louis Leclerc de Buffon. Pontoppidan, dans le processus de production du savoir qu’il met en œuvre pour l’histoire naturelle, utilise aussi parfois des connaissances sur la France qui émanent d’auteurs qui ne sont pas eux-mêmes français, comme Carl von Linné, qui dans le premier volume de Swenska Wetenskaps Academiens Handlingar (1739) traite des différentes périodes de développement des plantes en France et en Norvège. Il puise aussi dans des articles de revues scientifiques françaises comme la Bibliothèque raisonnée et les Mémoires de l’Académie des sciences de l’Institut de France. Enfin, une petite partie de ces connaissances venues de France, et utilisées pour générer un savoir sur le nord de la Norvège, provient de Pontoppidan lui-même (même s’il convient de préciser qu’il n’a jamais mis les pieds dans le pays) 11. Ce savoir sur la France et sur les cher60

cheurs français – que l’on trouve dans le texte sous forme de longues citations, de traductions et de paraphrases, principalement dans les notes de bas de page, mais aussi parfois dans le corps du texte, et qui se mêle aux autres connaissances ayant trait à l’histoire naturelle – outre qu’il vise à étendre les connaissances du lecteur, remplit deux fonctions principales. Il sert d’abord à fournir une description directe des phénomènes et objets spécifiquement norvégiens, comme dans le chapitre sur les métaux et minéraux dans lequel Pontoppidan cite plusieurs pages du carnet de voyage dans lequel le Français Martinière rapporte sa visite dans les mines des environs de Trondheim. En dépit de certains doutes (« Je ne saurais dire laquelle parmi les mines de cuivre mentionnées jusqu’ici est celle qu’observa Martinière, ce Français habitué des voyages et très curieux, et encore moins comment il peut dire avec vérité qu’à deux milles de cette mine de cuivre, l’on trouve une mine d’argent ; cela rend sa description douteuse » 12), Martinière lui permet d’expliquer de façon très exhaustive le fonctionnement d’une mine norvégienne. Mais surtout, le savoir sur la France et les scientifiques français a pour fonction principale de confirmer la description de phénomènes ou d’objets norvégiens : il fait office de description indirecte. Comme le montrent les trois exemples suivants, cette fonction se manifeste le plus souvent dans des parallélismes au niveau du contenu, qui ne se doublent que rarement de parallèles syntaxiques, dans des analogies et des comparaisons. Ainsi lorsque, traitant de l’apparence des Norvégiens, Pontoppidan présente les agriculteurs de l’intérieur du pays comme étant de grande taille, avec des traits anguleux et, à l’inverse, les habitants des régions côtières comme corpulents, plus flegmatiques, avec des visages ronds, il s’appuie sur cette citation du Français Buffon : «  Qu’on examine dans le même canton les hommes, qui habitent les terres élevées […], et qu’on les compare avec ceux qui occupent le milieu des vallées voisines, on trouvera que les premiers sont agiles, dispos, bienfaits, spirituels, et que les femmes y sont communément jolies, au lieu que dans le plat pays, […] les paysans sont grossiers, pésans, malfaits, stupides, et les paysannes toutes laides » 13. L’affirmation de Buffon, combinée avec la remarque de Pontoppidan, crée ici un parallélisme de contenu dont la fonction est de confirmer une observation spécifique par une observation plus générale, confirmation qui se trouve en outre encore renforcée par la répétition d’une structure syntaxique analogue.


De la même façon, l’assertion de Pontoppidan selon laquelle les chaînes de montagnes norvégiennes « ne s’étendent pas de manière transversale, d’ouest en est, mais [...] tout le long depuis le sud jusqu’au pôle », est d’abord suivie dans une note par un passage de l’Histoire naturelle de Buffon qui traite de l’alignement opposé de tous les autres massifs montagneux européens : « C’est en opposition aux autres types de montagnes européennes, qui en Espagne, en France, en Suisse, en Hongrie, etc. vont dans la direction de l’est ou de l’ouest  ». Une autre remarque de Buffon lui fait suite, qui souligne une situation analogue sur le continent américain : «  Mais en Amérique, les grandes montagnes de la Cordillère ont la même orientation que nos montagnes nordiques  ». Souvent aussi, dans la discussion, des affirmations contradictoires se trouvent convoquées, principalement pour être réfutées. Par ce biais également, comme ici au moyen de l’analogie, l’exactitude d’une assertion se trouve encore plus nettement soulignée. On trouve un autre bon exemple de l’utilisation d’une comparaison dans le but de confirmer une affirmation dans la description que fait Pontoppidan des techniques d’irrigation des agriculteurs dans le Gudbrandsdal. Ces derniers ont réalisé, au moyen de troncs d’arbres creux, «  selon le rapport de Tavernier en Perse, des conduites d’eau depuis des points élevés jusqu’à ceux plus bas ». La comparaison avec la situation en Perse décrite par JeanBaptiste Tavernier dans Les six voyages apporte de la crédibilité à la description de ce système d’irrigation norvégien. À l’aune des remarques précédentes, il est manifeste qu’il devient possible de parler, au sujet des relations entre le Versuch einer natürlichen Historie von Norwegen et la France, de véritables entrelacements des savoirs : des savoirs produits par des Français, tant sur la France que sur la Norvège ou sur d’autres régions, mais aussi des savoirs sur la France produits par Pontoppidan lui-même et par d’autres savants non français, et pour partie publiés dans des revues françaises, s’entrelacent avec des savoirs d’autres origines pour produire quelque chose de nouveau. Ils contribuent à la construction d’une histoire naturelle de la Norvège : une construction, au sens où cette histoire naturelle est tout sauf une représentation objective, mais est au contraire tout entière traversée par des intérêts personnels, religieux et politiques, surdéterminée par les réseaux sociaux de Pontoppidan et dépendante tant des conditions de production scientifique et médiatique que des moyens d’accès aux différents domaines de la connaissance dans le Bergen du milieu du 18e siècle. À travers ces stratégies de production du savoir qui se fondent sur un entrelacement de l’inconnu et du connu – que ce soit de manière comparative, par le parallélisme ou

les oppositions – une zone géographique de la périphérie de l’Europe, jusque-là très imparfaitement décrite, se trouve dotée d’une histoire naturelle, elle-même sauvegardée dans le média que constitue le livre. Ces entrelacements du savoir se déploient ainsi tant dans l’espace géographique que dans l’espace médiatique du livre, et ces espaces sont en retour façonnés par ces entrelacements du savoir. Sauvegardé dans le « médium du livre  », le savoir spécifique produit localement devient capable de circuler. Il en résulte que les zones géographiques du nord de la double monarchie sont rendues visibles et compréhensibles, qu’elles deviennent porteuses de sens tant pour les lecteurs danois que – par le biais des traductions – pour les lecteurs germanophones et anglophones intéressés par la science. Grâce à ce processus d’inscription, elles se trouvent ainsi transférées de la périphérie vers le centre de la recherche – comme, entre autres, en 1873, dans les collections de la nouvelle Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek de Strasbourg. Simone Ochsner (traduction Pierre-Brice Stahl et Julien Collonges)

Notes 1 — Pontoppidan, Erik, Versuch einer natürlichen Historie von Norwegen worinnen die Luft, Grund und Boden, Gewässer, Gewächse, Metalle, Mineralien, Steinarten, Thiere, Vögel, Fische und endlich das Naturel wie auch die Gewohnheiten und Lebensarten der Einwohner dieses Königreichs beschrieben werden aus dem Dänischen übers. von Johann Adolph Scheiben. Vol. I. Copenhague, 1753, p. 46 2 — Voir Littler, Gérard, La bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, in Bulletin des bibliothèques de France, vol. 4 (2002), p. 36-46, ici p. 37. Voir aussi Dubled, Henri, Histoire de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, Strasbourg, 1973. 3 — Sansen, Jean, Les transformations de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, in Bulletin des bibliothèques de France, vol. 1 (1977), p. 25–33, ici p. 25 4 — http://www.bnu.fr/de/die-einrichtung/geschichte-der-bnu, 26.2.2013 5 — Littler, op. cit., p. 36 6 — Erik Pontoppidan et son histoire naturelle sont analysés plus en détail dans ma thèse : Ochsner Goldschmidt, Simone, Wissensspuren. Generierung, Ordnung und Inszenierung von Wissen in Erik Pontoppidans Norges naturlige Historie 1752/53, Tübingen, 2012. 7 — Nilsen, Laurits (éd.), Erik Pontoppidans Levnetsløb. Samt Brudstykker av hans Hyrdebreve, Mandal, 1897, p. 25 8 — Dahl, Gina, Bibelsk tid. Pontoppidans jordhistorie, in Bjørgvin, 1 (2004), p. 67–83, ici p. 67 9 — Pontoppidan, Erik, Det første Forsøg paa Norges naturlige Historie, forestillende dette Kongeriges Luft, Grund, Fjelde, Vande etc. og omsider Indbyggernes Naturel, samt Sædvaner og Levemaade. Vol. I et II, Copenhague, 1752/53 10 — Pontoppidan, vol. II, 1754, p. 88 11 — Nilsen, op. cit., p. 56 sqq 12 — Pontoppidan, 1753, vol. I, p. 347 13 — Pontoppidan, 1754, vol. II, p. 445 sqq 14 — Pontoppidan, 1753, vol. I, p. 74 15 — Pontoppidan, vol. I, 1753, p. 182

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Bois de Gustave Doré pour l’illustration des Aventures du baron de Münchhausen : « vaisseau fantôme », Paris : Furne, 1862, page 112

Détail du « vaisseau fantôme »

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L’OBJET | Trois bois gravés de Gustave Doré

TROIS BOIS GRAVÉS DE GUSTAVE DORÉ

L

es fonds de la Réserve de la BNU abritent, outre un nombre important d’éditions illustrées par Gustave Doré, trois des bois utilisés par l’artiste pour l’illustration de l’édition des Aventures du baron de Münchhausen parue en 1862. La technique de la gravure sur bois était le procédé favori de Doré, qui l’employa à de nombreuses reprises dans son travail d’illustrateur. Doré était un graveur quasiment autodidacte, prônant tout au long de sa carrière des techniques artisanales qui lui permettaient de parvenir aux résultats les plus satisfaisants pour les nombreuses éditions de luxe auxquelles il participa. Il remit petit à petit la gravure sur bois à la mode au milieu du 19e siècle, en développant de nouvelles techniques. Vers 1860 en effet, il fait figure de promoteur de la nouvelle gravure sur bois, dite « d’interprétation » ou « de teinte ». Depuis ses débuts, il s’était montré assez peu satisfait du travail des xylographes. Lorsqu’il s’agissait de respecter ses créations, il était extrêmement pointilleux et n’hésitait pas à être autoritaire face à ses graveurs. Ce n’est qu’à partir de 1856 qu’il collabora régulièrement avec trois ouvriers de talent : François Rouget, Octave Jahyer et Jean Gauchard. Son plan de publication visait à développer une élite de lecteurs souhaitant acquérir des éditions de luxe, dont le prix équivalait parfois au salaire mensuel d’un employé de commerce. Ces in-folios qui mettent en valeur les chefsd’œuvre de la littérature étaient destinés à être posés en évidence sur les tables des salons pour être lus, et surtout pour être vus. Au milieu du 19e siècle, le genre du roman d’aventures connaît un véritable âge d’or. Gustave Doré vit alors une période de travail intense : entre 1862 et 1865, il réalise pas moins de mille nouvelles gravures pour Don Quichotte, La Légende de Croque-Mitaine ou Le Paradis perdu de Milton. C’est tout naturellement qu’il accepte de participer à l’illustration des Aventures du baron de Münchhausen traduites par le fils de son ami Théophile Gautier.

Le travail de Doré souligne la dimension humoristique et fantasque des péripéties de ce roman important de la littérature populaire allemande. Il a grandement participé à la popularité des péripéties que le véritable baron de Münchhausen prétendait avoir vécues au milieu du 18e siècle, et les thèmes mis en image par Doré ont notablement contribué à la notoriété du récit de ses aventures, inscrivant certaines représentations dans l’imaginaire collectif. La célèbre image du baron s’envolant sur un boulet de canon (reprise en particulier lors de l’adaptation cinématographique de l’ouvrage en 1943) en est certainement l’un des meilleurs exemples. Les trois bois possédés par la BNU illustrent les aventures racontées par le baron lors de son séjour dans l’Empire ottoman. La plus importante des gravures illustre une scène de harem : le baron étant arrivé à Constantinople, au terme de nombreuses aventures en mer, se voit proposer les compagnes de son choix par le souverain de la Sublime Porte. Il s’agit là d’un exemple parmi d’autres des récits extraordinaires contés par celui qu’on a surnommé le «  Lügenbaron  » (le «  baron mensonge  ») aux hôtes de marque qu’il recevait dans son château du Nord de l’Allemagne, et qui furent publiés d’abord dans des revues, puis en traduction anglaise et à nouveau en allemand, sous la plume du poète Gottfried August Bürger. Les bois gravés de Gustave Doré sont relativement rares dans les collections publiques. La particularité de ceux conservés à la BNU réside dans le fait qu’ils correspondent tous les trois à la même œuvre. Témoins des techniques de gravure que Doré maîtrisait à la perfection, ces bois illustrent l’intense activité créatrice de cet artiste qui pourtant ne cessa jamais de considérer cette activité comme mineure et d’affirmer qu’il n’illustrait des ouvrages que pour « payer ses couleurs et ses pinceaux ». Jérôme Schweitzer 63


Bois de Gustave Doré pour l’illustration des Aventures du baron de Münchhausen : « scène de harem », Paris : Furne, 1862, page 129 (« Sa Hautesse me permet de choisir autant de dames que je voudrais »)

Le bois et la page illustrée après gravure

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Bois de Gustave Doré pour l’illustration des Aventures du baron de Münchhausen, Paris : Furne, 1862, page 151 (« Le baron va raconter son histoire de la défense de Gibraltar »)

La même scène gravée, dans l’édition de 1862

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L’INÉDIT | Deux poèmes de Jesper Svenbro

UN GREC DU NORD

C

omment décrire la poésie de Jesper Svenbro ? Comment le décrire lui-même ? Poète suédois, de cœur français et d’inspiration hellénique  ? Européen métapoétique  ? Né en 1944 dans le Grand Sud de la Suède, il est spécialiste de littérature grecque ancienne, directeur de recherche au CNRS à Paris et, depuis 2006, membre de l’Académie suédoise. Comme chercheur, il utilise souvent la langue française pour écrire sur l’origine de la poésie grecque (La Parole et le marbre : aux origines de la poétique grecque, 1976) et la façon dont les anciens Grecs ont pratiqué l’activité que nous appelons « lire » (Phrasikleia : anthropologie de la lecture en Grèce ancienne, 1988). Depuis 1966, il publie aussi des recueils de poèmes en langue suédoise, qui couvrent la géographie européenne du sud au nord, créant des liens entre les littératures, langues et expériences de tout ce continent et discutant des conditions de production et d’existence de la poésie. Parmi ces nombreuses escalades poétiques, je voudrais mentionner avant tout la suite de poèmes Samisk Apollon och andra dikter (Apollon samien et autres poèmes), publiée en 1993, qui fut ma première rencontre avec le poète et dont nous publions ici deux inédits avec leurs traductions françaises. Le poète y retrouve, souvent accompagné par Arthur Rimbaud dans son voyage lyrique, les dieux et les mythes grecs dans le paysage de la Laponie.

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Sous sa plume, les montagnes du Grand Nord de la Scandinavie se transforment en Olympe – pas forcément en raison d’un lien historique caché, mais plutôt à la faveur d’un jeu sur les mots : le nom « Apollon samien » renvoie d’abord au dieu grec sous la forme qu’il a prise pour les habitants de l’île de Samos. En même temps, le mot « samisk » signifie en suédois tout qui renvoie aux cultures des habitants de la Laponie, les peuples sames. Les deux poèmes que nous publions ici sont donc exemplaires quant au pouvoir qu'a la poésie de créer des réalités, d'établir des liens, des réseaux d’images et de se jouer de la géographie – qui pourrait après la lecture de ces poèmes encore voyager dans les pays du Nord sans penser à Apollon ? Thomas Mohnike


JOJK

YOÏK


Nu står jag här vid Raurejokk och jojkar min gamla jojk från förr i världen, jojken jag lärde mig av Homeros Blind, som kunde många jojkar och som vaktat många hjordar. Hos många renägare hade han tjänat, men längesen var det naja vaja vaja. Hos många rika lappar hade han varit dräng och vaktat deras hjordar hade han — mindre renhjordar och större renhjordar i de vidsträckta beteslanden ovanför björkskogen. Och vargen var hans bästa vän. Hur kunde vargen bli hans bästa vän när han var lappdräng under Ammarfjället? Hur kunde stavens man, med jaktspjutet i handen, bli vargens bästa vän? Naja vaja vaja. Fattig var han, hade inga egna renar men fick vakta renhjordar åt andra. Så vargen blev hans bästa vän: den höjde ju hans lön, höjde hans lön när den sprang genom dalarna, sprang och sprang. Och nog hände det att den rev en stor och vacker rentjur, som lämnat de andra och gått för sig själv och länge varit ensam på fjället: det blev belöningen för att den höjt hans lön. För vargen fick riva den, rev den och åt: blodig var den kring käftarna, blodig i raggen, och sprang ned till den outtömliga källan, drack sig otörstig där, drack med slaskande tunga i mörka skimrande kallkällan under björkarna, spottade blod i det virvlande vattnet. Naja vaja vaja, den drack och den drack. Nog var den allt hans bästa vän.

Face au Raurejokk je chante mon yoïk, mon vieux yoïk des temps passés, yoïk que j’ai appris d’Homère Blind, littéralement « l’Aveugle », qui connaissait tant de yoïks et avait gardé tant de troupeaux. Il avait travaillé chez nombre d’éleveurs de rennes, mais depuis longtemps déjà, c’était : naïa vaïa vaïa. Employé par tant de riches Sames, il avait gardé leurs troupeaux, leurs petits et grands troupeaux de rennes, dans les vastes prés qui surplombent la forêt de bouleaux. Le loup était son meilleur ami. Mais comment le loup pouvait-il être le meilleur ami d’un gardien de troupeaux au pied de l’Ammarfjället ? Comment le berger, lance de chasse à la main, pouvait-il être le meilleur ami du loup ? Naïa vaïa vaïa. Il était pauvre, ne possédait aucun renne, mais devait garder les rennes des autres. Alors le loup est devenu son meilleur ami : lui assurant de plus hauts revenus ; oui, de plus hauts revenus en courant, courant, courant à travers vaux et vallées. Alors un jour, le loup put tuer un magnifique renne qui avait quitté le troupeau pour aller seul, un renne depuis longtemps seul sur la montagne : ce renne était le salaire de la hausse du salaire du berger. Il obtint le droit de le tuer, alors il le tua et le dévora : la gueule pleine de sang, le pelage plein de sang, il gagna son inépuisable source où il étancha sa soif, lapant l’eau de la source froide et scintillante cachée sous les bouleaux, crachant du sang dans l’onde tourbillonnante. Naïa vaïa vaïa, il but et but encore. Il était vraiment son meilleur ami.

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WASSERFALL Också Rimbaud begav sig en dag ”åt norr-hållet”, Nor-wège, med denna ålderdomliga stavning, ”Norge” i etymologisk bemärkelse, med dess vindar och fjäll, med dess fjordar långt bortom Ossians hav i seklets mycket mytiska geografi. På honom tänkte vi i det ögonblick Sveriges Riksdag tog beslutet mot Vindelälvens exploatering och Helikon räddades: tu vates eris, ”du ska en dag bli nåjd”, hade Apollon sagt honom medan solen gick upp över myrar och sjöar och fick högfjällets snöfält att brinna. Och nog blev han nåjd i detta nordliga Etiopien, nåjd på kalfjället där hans himlar var lika blå som dem vi såg i vår egen tid, — hans jojkande gav oss ledning när vi blev varse Gudinnan, spåren av hennes silverfot där hon upplösts i dimman på vår doftande äng. I flera år trodde vi att Tjulträskets vattennivå skulle höjas med 18 meter, att Rödingvik och Dårraudden skulle försvinna i djupet, vi trodde att vi var de sista som fick se vad vi såg: en fjällvärld illuminerad av regnbågen där varje blomma sa oss sitt namn. Je ris au wasserfall, ”jag skrattade åt Vattenfall”, fastställde då en uppsluppen röst: året var 1970 och Skådaren hade fått rätt, han hade sett in i framtiden, tänker jag och skrattar mot vattenfallet där Raurejokk störtar huvudstupa ned genom skogen, brushuvudstupa ned bland stenblock och björkar i ravinen ovanför Rödingvik.

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WASSERFALL Rimbaud prit un jour lui aussi le « chemin du Nord », Nor-wège dans son ancienne graphie, la Norvège dans son sens étymologique, avec ses vents, ses montagnes et ses fjords, bien au-delà des mers d’Ossian selon la géographie très mythique de son siècle. Notre pensée alla vers lui le jour où le Parlement suédois adopta la résolution contre l’exploitation hydroélectrique de Vindelälven et où le Vindelfjäll, littéralement l’Hélicon, fut sauvé : tu vates eris 1, « un jour tu seras voyant », lui avait annoncé Apollon alors que le soleil se levait au-dessus des marais et des lacs, embrasant les neiges de la haute montagne. Et il devint voyant en cette Éthiopie septentrionale 2, en devenant noaidi dans la toundra où les cieux étaient aussi bleus que ceux que nous voyions alors — c’étaient ses yoïks 3 qui nous guidaient lorsque nous vîmes la Déesse, la trace de son pied d’argent, là où elle s’était évaporée dans les brumes de notre pré parfumé. Pendant des années nous avons cru que le niveau du lac Tjulträsk allait monter de 18 mètres et que Rödingvik et Dårraudden allaient disparaître dans les profondeurs, nous avons cru être les derniers à voir ce que nous avions vu : une montagne illuminée par l’arc-en-ciel où chaque fleur nous disait son nom. Je ris au wasserfall, en suédois « jag skrattade åt Vattenfall » 4 affirma alors une voix hilare : nous étions en 1970 et le Voyant avait eu raison, il avait vu clair dans l’avenir, pensé-je en riant devant la chute d’eau où Raurejokk se précipite la tête la première à travers la forêt, se déversant entre bouleaux et blocs de pierres dans le ravin qui surplombe Rödingvik. Traduction française d’Emmanuel Curtil

Notes 1 — Le latin « vates » (voyant, poète visionnaire) se traduit « nåjd » en langue same, soit « noaidi ». Tu vates eris, citation d’un poème latin de l’écolier Rimbaud, âgé de 10 ans, non sans rapport avec la célèbre « Lettre du voyant ». 2 — Pour une pensée géographique ancienne, les Éthiopiens ou « Visages brûlés » ont un répondant symétrique dans le Grand Nord, les Sames ayant eux aussi, pour preuve, le teint foncé. 3 — Chants traditionnels des peuples sames. 4 — Vattenfall est l'entreprise nationale de production et de distribution d'électricité en Suède. Son nom signifie « chute d'eau ».

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+ PORTFOLIO

Kirstine Roepstorff

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Il y a peu s’est tenue au Musée d’art moderne de Bâle (MGK) une remarquable exposition. L’artiste danoise Kirstine Roepstorff (née en 1972) a disposé, face à des objets prêtés par différents musées de Bâle, ses propres œuvres, dans le but de créer le cadre d’un discours sur le cabinet de curiosités contemporain 1. Elle proposait ainsi un examen de la relation entre forme et connaissance. La méthode de Kirstine Roepstorff est le collage 2. Ses travaux sont pour la plupart à deux dimensions, mais certains acquièrent du relief, lorsque les matériaux se superposent en couches nombreuses, émergeant ou s’élevant ainsi du fond du tableau. Kirstine utilise des matériaux pauvres, comme des textiles, des photocopies tirées de catalogues, de magazines, des journaux ou encore du bois. Elle choisit des motifs déjà existants et se les approprie 3. La méthode semble simple et directe, mais exige cependant une sensibilité subtile en ce qui touche les formes et leur interaction. Kirstine pense de manière évidemment plastique, sans se préoccuper du caractère bidimensionnel des œuvres ou des espaces de représentation tridimensionnels 4. Dans ce contexte, il faut rappeler l’exposition-projet Scorpio’s Garden proposée par l’artiste en 2009 à la Kunsthalle temporaire de Berlin. Là, elle a rassemblé des installations, des objets, des tableaux, des sculptures et des performances de trente-six artistes différents. Ce type d’exposition laisse supposer que Kirstine travaille à partir d’une définition du terme « forme  » qui dépasse celle d’une simple perception visuelle : « Une forme n’a pas besoin de pouvoir être appréhendée de manière haptique 5. Un son, une musique ou des couleurs sont aussi des formes. Les pensées sont des formes, que nous pouvons aussi appeler des formes du conscient – ou des formes de l’inconscient. Le vide peut avoir une forme, s’il est contenu dans quelque chose, par exemple dans une boîte de café vide, tandis que le vide sans contenant n’a pas de forme » 6. Le concept de Kirstine Roepstorff, dans lequel toute chose – phénoménologiquement ou en tant que manifestation – se trouve en interaction, est universel. On peut voir dans ce parti pris une analogie (relative cependant) avec la façon de concevoir le monde du début des Temps modernes. A partir du 15e siècle s’est développée une conception du monde universaliste où le microcosme et le macro-

cosme se répondaient de manière spéculaire, ceci par suite d’un retour d’intérêt pour la philosophie de la nature des Anciens et pour la littérature traitant d’histoire naturelle (Platon, Pline), couplé avec l’apport de la tradition astrologique et magique 7. Le moment le plus déterminant, celui où la nouvelle conception du monde tourna le dos à la cosmologie biblique, fut cependant celui où l’on pensa que la connaissance du monde était possible simplement grâce aux formes reconnaissables par l’œil, et que ces formes pouvaient être disposées dans un espace géométriquement formulable. Suite à ce tournant visuel apparut le besoin de rassembler avec une volonté d’exhaustivité les objets les plus divers que plus tard, dans le courant de l’époque des Lumières, on essaya de systématiser en catégories : « naturalia », « artificialia », « mirabilia », « exotica » et « scientifica ». Le cabinet de curiosités apparut comme la façon la plus appropriée de présenter le cosmos en miniature. Tandis que Kirstine Roepstorff poursuit ainsi cette idée d’un cabinet de curiosités à caractère universel, comme on le concevait aux origines, elle élargit cependant la notion de forme à celle, paradoxale, d’ « objectivité éphémère ». C’est de manière conséquente qu’elle a appelé son exposition de cabinets de curiosités Dried Dew Drops ; Wunderkammer of Formlessness 8. Dans une tradition hégélienne, elle oppose aux formes à contempler un sans-forme absolu, ou un absolu sans forme (« un conscient constant » 9) dont l’interaction doit produire une compréhension d’un niveau plus élevé. En même temps, Kirstine Roepstorff est convaincue que les idées, pensées, concepts, doivent être mis dans une sorte de forme, afin que les humains se sentent impliqués et qu’ils progressent dans leur façon d’observer, d’étudier, dans leur savoir et dans la conscience qui en découle. Pour elle, le processus de réduction qui fait le lien entre l’absolu et le monde des formes est celui-là même que l’on appelle art 10. Il est évident que l’exposition Wunderkammer du MGK ne s’orientait pas vers des catégorisations usuelles. Dans les six salles, l'artiste poursuivait son idée d’approche et d’analyse très personnelles du concept de forme. Aux côtés d’œuvres prêtées et choisies par elle, elle plaçait ici et là ses propres créations. Dans la première salle on pouvait voir des objets placés là juste pour le plaisir des yeux (une dent de narval, un masque de danseur africain, une fleur fossilisée). Une « contemplation de la forme, sans aucune intention ou projection de ma part » 11. Dans la deuxième salle, le visiteur se frayait un chemin à travers une forêt

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de bouleaux. Des tissages exotiques étaient accrochés aux murs. Au milieu de la salle se trouvait une « boîte en valise  » de Marcel Duchamp, de 1949. Pour Kirstine, la forêt est une « métaphore structurelle » 12 pour représenter un espace de liberté de décision. L’espace de décision («  espace négatif  ») est certes défini par les troncs des arbres, mais il n’en est pas rempli. La troisième salle était dédiée à l’image reflétée – la réflexion de soi-même (grâce à des miroirs et à des personnages) : « Dès que nous avons une forme, nous commençons à élaborer une relation avec elle. Et en tant qu’êtres pensants, nous avons tendance à nous introduire dans la comparaison et la relation finit par être une image de nous-même reflétée  » 13. Kirstine Roepstorff a nommé la quatrième salle « salle de l’amour ». Elle était remplie d’objets dont l’utilisation est en rapport avec le soin et avec la minutie dont les humains doivent faire preuve (coquilles d’œufs, objets en verre, épingles à cheveux). Ces objets devaient implicitement évoquer la fragilité humaine. C’est à partir de sa propre fragilité que Kirstine Roepstorff a déduit le thème de la cinquième salle : il s’agissait du besoin que les hommes ont de questionner, de savoir, de comprendre, de remplir le vide de l’absolu. « Nous collectionnons, nous regardons, nous évaluons, comparons, mesurons pour donner une forme à notre compréhension et à notre insuffisance » 14. La sixième salle, vide d’objets, consistait en un cercle fermé par un rideau qui occupait le centre de la cinquième salle. La salle du temps et du silence. Cette contemplation abstraite fermait le cycle commencé par la contemplation d’objets. La somme des expériences de ce « voyage de formation » au format d’un microcosme pouvait être reconsidérée et analysée dans la septième salle, qui contenait uniquement des œuvres de l’artiste. Elle donnait à voir le « cheminement propre » 15 de Kirstine, un microcosme dans le microcosme. Pour Kirstine Roepstorff, la forme en elle-même n’existe pas. La forme doit toujours être conçue comme un agglomérat de choses fugaces, interchangeables, interprétables, qui se répondent les unes aux autres. La composante spatiale, qui entre dans ce va-et-vient, acquiert une valeur particulière – ceci non pas dans le sens précis et mesurable qui était celui du début des Temps modernes, mais plutôt dans sa totalité, que chacun peut apprécier, individuellement, à sa façon. Si les collectionneurs des 16e et 17e siècles, avec leur culture humaniste, pouvaient utiliser tous les objets de leurs cabinets, chèrement acquis, pour mettre en scène et faire briller tout le savoir et tout le pouvoir de leur «  persona  » 16, la valeur du cabinet de curiosités contemporain de Kirstine ressort uniquement 72

de l’interactivité que peut y ressentir chacun des visiteurs. Un glissement a eu lieu dans la façon de nous approprier le savoir : nous sommes passés de valeurs économiques à des valeurs spirituelles, des conditions de l’élitisme à celles de la démocratie. Ce qui pouvait être saisi dans la Wunderkammer de Kirstine Roepstorff sous forme essentielle et concentrée, c’est ce qui environne l’individu partout et en permanence. Susanne Blaser (traduction Françoise Bornemann)

Notes 1 — Kirstine Roepstorff : Dried Dew Drops : Wunderkammer of Formlessness, 2010, Kunstmuseum Basel, Museum für Gegenwartskunst, Basel, 23. Oktober 2010 – 30. Januar 2011 (nommée par la suite Wunderkammer). L’exposition a également été montrée au Nasjonalmuseet Oslo : Formløshetens Wunderkammer, Museet for samtidskunst, 23. oktober 2011 – 19. februar 2012. 2 — Les limites entre les concepts de « collage » et ceux d’« assemblage » et d’ « installation » ont perdu leurs contours clairs et mériteraient une étude terminologique spéciale, qui ne sera pas tentée ici. 3 — Kirstine Roepstorff désigne ce procédé sous le terme « approprioarranging ». 4 — On peut suivre cet engagement depuis le début de sa carrière artistique. A ses débuts à l’Ecole supérieure d’art de Copenhague, elle travaillait surtout l’art de la sculpture. 5 — Du grec « haptein » : qui concerne le sens du toucher, les perceptions tactiles. 6 — Wunderkammer, p. 10 7 — Alfred Walz, in Weltenharmonie. Die Kunstkammer und die Ordnung des Wissens, Herzog Anton Ulrich-Museum Braunschweig, 2000, p. 9-21, ici p. 10 8 — Littéralement « Gouttes de rosée séchées ; cabinets de curiosités de l'informe » 9 — Wunderkammer, p. 12 10 — Wunderkammer, p. 16 11 — Wunderkammer, p. 20 12 — Wunderkammer, p. 14 13 — Wunderkammer, p. 20 14 — Ibidem 15 — Wunderkammer, p. 22. Le choix des concepts reflète de manière prégnante l’affirmation du mouvement, de l’expérimentation de l’espace, qui est un facteur essentiel de la perception qu’a de son travail et d’elle-même Kirstine Roepstorff. Rebekka Ladewig, dans son essai qui figure dans le catalogue de l’exposition, donne un exemple particulièrement frappant de cette structure de l’ordre du monde à la fois personnel et associatif : les Notes de chevet de la dame de cour japonnaise Sei Shonagon, qui furent écrites entre 1000 et 1010 après J.-C., contiennent entre autres des catégories telles que « ce qui est bon lorsque c’est court », « ce qui tombe du ciel », « ce que l’on ne peut comparer » ou « ce qui sonne inhabituel ». Rebekka Ladewig, Sollte die Verwunderung eine Sache des Kopfes sein und nicht des Herzens...? Annäherungen an die Wunderkammer von Kirstine Roepstorff, in Wunderkammer, p. 24-40. 16 — Alfred Walz a indiqué que la collection du duc Jean de Berry (1340-1416) pouvait être considérée comme le premier cabinet de curiosités, en ceci qu’elle était construite de manière systématique sur la base de ses centres d’intérêt propres ou de sa manière de concevoir le monde. Une activité consciente de collectionneurs a certainement eu lieu antérieurement mais les sources historiques manquent. Cf. Walz, op. cit., p. 11.


Dreams Wander, 2008. Collage, 250 x 170 x 12 cm

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Moment in time 5, 2012. Collage, 124 x 102 x 6,5 cm

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Gazing at Space Within 1, 2012. Collage, 172 x 126 cm

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Timbre Structures (Aping Blossfeldt) I, 2012. Collage, 31,5 x 38,5 cm

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Timbre Structures (Aping Blossfeldt) II, 2012. Collage, 31,5 x 38,5 cm

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Timbre Structures (Aping Blossfeldt) III, 2012. Collage, 31,5 x 38,5 cm

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Moment in time 1, 2012. Collage, 124 x 102 x 6,5 cm

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Moment in time 2, 2012. Collage, 124 x 102 x 6,5 cm

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Moment in time 7, 2012. Collage, 92 x 71 cm

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Monnaie suédoise de 1 öre (un centième de couronne), datable entre 1670 et 1679, trouvée à Benfeld (don Robert Schott, de Lingolsheim, au Musée de Strasbourg, le 3 décembre 1935 ; coll. BNU)

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+ VARIA

Autour d’une monnaie suédoise du 17e siècle trouvée en Alsace : les Suédois et la guerre de Trente Ans

Evoquer la relation de l’Alsace aux pays scandinaves oblige à revenir sur la présence suédoise dans notre région durant la guerre de Trente Ans. La période la plus meurtrière de toute l’histoire de l’Alsace est concomitante de la présence, entre Vosges et Rhin, d’une armée suédoise en guerre avec l’empire des Habsbourg. Un rappel historique n’est peut-être pas inutile, et le prétexte nous en est donné par un témoin indirect conservé dans les collections numismatiques de la BNU : cette monnaie suédoise du 17e siècle, trouvée trois cents ans plus tard à Benfeld. Les guerres de religion entre Union protestante et Ligue catholique ont en effet amené notre région à resserrer des contacts déjà existants avec le pouvoir royal de Suède, pour le meilleur et pour le pire, durant une trentaine d’années. La cité de Benfeld a pleinement vécu cette période qui fit d’elle une des places fortes les plus importantes d’Alsace et certainement la plus lointaine des palais de Stockholm. On a même évoqué pour cette cité le titre de capitale suédoise de l’Alsace. Cette période a laissé des traces structurantes extrêmement importantes pour la région, qui lui doit le statut particulier de son protestantisme au sein du royaume de France, auquel elle fut intégrée à l’issue de ce conflit. Ce gros sou de cuivre, peu loquace en lui-même, pourra peut-être faire revivre un instant le souvenir de ces temps troublés.

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Benfeld avant et après le démantèlement de ses remparts, in Benfelda vetus, Benfelda nova. - Colmar : Typographia regia, 1751 (coll. BNU)

Depuis la Réforme en effet, l’empire des Habsbourg, le Saint-Empire romain germanique, a maille à partir avec les tenants de la nouvelle religion. Parallèlement, ses relations avec le royaume de France, et avec d’autres royaumes qui l’entourent, sont émaillées de conflits et de mésententes. L’Europe médiane vit donc au rythme des guerres et des discordes, entrecoupées de moments de sérénité où la Renaissance peut s’épanouir. Depuis la fin du 16e siècle, la maison de Suède s’était rapprochée par alliances de la maison palatine, ainsi que de celle de Lützelstein, autrement dit la maison princière de La Petite-Pierre. Ayant opté pour la Réforme, la maison palatine avec son électeur réformé Frédéric III était en conflit larvé avec les Habsbourg, tenants du catholicisme. La République de Strasbourg, entièrement réformée, jouait au chat et à la souris avec les admonestations de l’empereur jusqu’à ce que la question de sa neutralité se pose plus cruellement, lorsque les Etats protestants de l’Empire se lièrent à fins d’entraide en une ligue continuant celle plus ancienne de Schmalkalden, qui existait depuis 1531. Cette ligue se transforma en une Union évangélique, qui chercha par ailleurs à faire alliance avec le roi de France Henri IV. Les successeurs de ce roi poursuivirent cette politique d’opposition à l’Empire, quitte à s’allier avec des puissances militaires protestantes. La guerre sévit en Bohême et après la bataille de la Montagne Blanche, en novembre 1620, qui voit le parti 84

protestant écrasé, l’électeur palatin et son épouse doivent s’enfuir de Heidelberg, pour échapper à la traque sans pitié que mène l’empereur Ferdinand II. La ville libre impériale de Strasbourg, terrorisée par le sort réservé à la cité de Heidelberg, choisit courageusement la neutralité, autrement dit elle se garde de rentrer dans le camp impérial, ce qui ne va pas sans mal pour sa diplomatie. Le protestantisme alsacien se voyait sérieusement menacé dans la plus grande partie du territoire, d’une part parce que le frère de l’empereur était installé dans la régence d’Ensisheim, chef-lieu de l’« Autriche antérieure », contrôlant la plus grande partie de la Haute-Alsace, et d’autre part parce que le très belliqueux évêque de Strasbourg, Léopold Guillaume de Habsbourg, qui contrôlait la plupart des territoires de Basse-Alsace, n’était autre que le fils de l’empereur. Dans toute la région, et jusque dans les cités libres de la Décapole, le parti protestant était vigoureusement attaqué et mis en difficulté. C’est dans ce contexte que l’intervention suédoise eut lieu, avec l’objectif de défendre le protestantisme en Alsace. Une première main tendue du royaume de Suède à la cité de Strasbourg eut lieu en 1631. En 1632, la cité signa une alliance offensive et défensive avec cette puissance. Le général Gustave Horn (1592-1654), gendre du chancelier Oxenstierna, rallia aussitôt l’Alsace avec 10 000 Suédois puis se dirigea vers le sud, à la rencontre des Impériaux en repli. C’est devant Benfeld, jadis une ville fort bien


Siège de Benfeld par le général Gustave Horn en 1632, in Belaegerung der vesten Statt Benfeld in Elsas. - Francfort-sur-le-Main : Merian, 1633 (coll. BNU)

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Gustave Horn, gouverneur de Benfeld et général des troupes suédoises en Alsace. Portrait gravé. Sans date, sans nom d'auteur (coll. BNU)

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défendue par des fortifications d’exception, que le siège est mis. On voit sur des gravures du temps l’ampleur de ce fait d’armes. Benfeld résiste durant trois semaines avant d’être investie par les Suédois qui s’y installent pour dixhuit années et s’en servent comme quartier général pour aller guerroyer dans toute l’Alsace. Sélestat et Colmar furent prises dans la foulée, puis ce sont Thann et Belfort qui tombent. Mais le nord de l’Alsace n’est pas épargné par ce déferlement protestant. Il semblerait que le gouvernement suédois d’une grande partie de l’Alsace se soit établi sur des principes de tolérance religieuse, contrastant fort avec l’intransigeance catholique. Mais le traitement subi par les populations aux prises avec la soldatesque a laissé dans la région un souvenir cuisant de cruautés et d’horreurs. Les cités et territoires du sud de l’Alsace eurent particulièrement à souffrir de la répression suédoise suite à des révoltes catholiques. La mort du roi de Suède Gustave Adolphe, en 1632, à Lützen, a considérablement tendu la situation et sans doute rendu les belligérants plus nerveux. La bataille de Nördlingen en 1634, qui vit la capture de Gustave Horn, n’améliora pas la situation. Les discours des historiens, selon leurs sentiments catholiques ou protestants, marqueront leur différence dans l’appréciation des événements. Les almanachs catholiques alsaciens reviennent souvent sur les horreurs commises par les Suédois. La guerre de Trente Ans représenta en effet une hémorragie certaine en Alsace puisque cette région y perdit, dit-on, le tiers de sa population. L’historiographie protestante fait l’éloge de l’esprit de tolérance et de bonne administration qui aurait caractérisé cette présence. La vérité est certainement un peu plus complexe. A partir de la bataille de 1634, les Impériaux circulent à nouveau dans toute l’Alsace et reprennent possession de l’essentiel des places fortes, sauf Benfeld qui reste le quartier général et le refuge des détachements suédois. Au dehors, ce sont maintenant les troupes françaises qui prennent peu à peu leur place face aux troupes impériales. A Benfeld, l’administration suédoise se fait dans la continuité de celle qui l’avait précédée, de sorte que les archives ne connaissent pas d’interruption dans leurs séries ; c’est un signe. Cette situation dure encore une quinzaine d’années, jusqu’à ce que le Traité de Westphalie (1644-1648) mette fin à cette guerre. Sur la question de la religion, c’est le traité d’Osnabrück, négocié par la Suède et le roi de France, qui a permis de sauvegarder l’acquis du protestantisme dans notre région. Ce dernier doit donc

à l’intervention des Suédois le respect dont la France a fait preuve face à ce particularisme. Cette situation s’est perpétuée jusqu’à la Révolution française, alors que dans les autres provinces du royaume les huguenots et les « parpaillots » subirent les dragonnades. Le contact avec la Suède fut donc un épisode guerrier utile aux libertés de culte, dans une Europe généralement peu encline aux compromis. Cette intervention eut aussi pour résultat lointain mais bien réel la fréquentation par des Suédois, et par bien d’autres ressortissants de l’Europe septentrionale et réformée, de l’université de Strasbourg. Loin d’être seulement une anecdote dans l’histoire, une gesticulation guerrière, une sorte de présence fortuite de soldatesque au cours d’un conflit géant, cette présence suédoise en Alsace a été un épisode formateur de la conscience régionale, faite de lutte pour sauvegarder une identité, des particularismes, mais aussi un épisode formateur de sa conscience européenne. Son ouverture vers le nord, vers l’est et même vers la France, son puissant voisin de l’ouest, et l’équilibre trouvé entre ces grandes puissances, vient de là, au moins en grande partie. Cette monnaie suédoise de la valeur de 1 öre, qui représente la centième partie d’une couronne, trouvée à Benfeld, était l’occasion de s’en souvenir. Malgré son peu de valeur intrinsèque, et son peu de valeur historique en tant que trouvaille, car elle date de plus de trente années après la fin de cette présence militaire, elle témoigne de la relation établie entre la Suède et l’Alsace lors de ce moment fondateur de notre identité régionale. Daniel Bornemann

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La mythologie nordique au bout des doigts : Dreams of Valhalla, une application pour tablette-PC produite à l’Université de Strasbourg Odin, Thor, Loki, Freyja – les dieux nordiques sont de retour partout dans la culture populaire européenne et mondiale. Tolkien et son Seigneur des anneaux, Marvel et son Thor, Wagner avec son Anneau des Nibelungen ont en commun avec des centaines de producteurs de jeux vidéo, de jeux de rôle et de mangas de puiser leur inspiration dans les contes et légendes de l’ancienne Scandinavie. Bien entendu, ces mythes nordiques ont changé depuis. Les dieux des Vikings ne sont plus les mêmes. Après la fin de l’époque où ils ont accompagné les anciens hommes du Nord, commerçants ou pirates, dans leurs voyages vers l’est et l’ouest, les mythes se sont adaptés à de nouveaux contextes religieux et idéologiques – et à de nouveaux médias : manuscrit sur parchemin ou papier au moyen-âge, livre imprimé, peinture de chevalet, théâtre, opéra, film, bande dessinée... Sous quels avatars vont-ils maintenant apparaître au bout de leur voyage dans les tablettes-PC ? La meilleure façon de s’approprier cette dernière question reste l’expérience concrète, c’est-à-dire la tentative de transférer ces mythes soimême sur la tablette. Sous la direction scientifique de Thomas Mohnike et l’accompagnement technique et éditorial de Wouter van der Veen et Loïc Sander, une équipe interdisciplinaire de chercheurs de l’Université de Strasbourg a produit la première application iPad sur les mythes nordiques, de leurs origines à leur actualité. Elle compte plus de 250 pages, 55 minutes de vidéo, des centaines d’illustrations, des reproductions spectaculaires de manuscrits anciens et des éléments interactifs innovants. Réalisée en partenariat avec le Musée national du Danemark et l’Institut Árni Magnússon, elle est disponible dès maintenant sur iTunes, en langue anglaise. Les pages qui suivent donnent quelques exemples de son contenu. 89


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NOUVELLES ACQUISITIONS PATRIMONIALES Trois expressionnistes Au cours des derniers mois, trois recueils de poésie expressionniste de langue allemande sont venus tour à tour enrichir les collections de la BNU. Leurs auteurs – Georg Heym, Georg Trakl, Ernst Stadler – partagent un même destin tragique (ils moururent tous trois de mort violente à l’orée de la Grande Guerre) et sont parfois considérés par la critique comme les représentants les plus éminents de l’expressionnisme poétique. Le philologue allemand Karl Ludwig Schneider, qui fut l’éditeur de Stadler, écrit ainsi à leur propos : «  Heym, Trakl et Stadler ont tous trois été enlevés à leur création par une mort précoce. Leur œuvre marque le début de la poésie expressionniste comme elle en épuise aussi les possibilités ». Un siècle après leur mort – et avant que la poésie expressionniste ne soit de nouveau à l’honneur à la BNU en 2014 dans l’exposition 1914, la mort des poètes – ce « trio expressionniste » est mis en lumière par l’acquisition de deux éditions originales et d’un livre d’artiste.

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Georg Heym : Der metallene Tag. Avec des bois en couleur d’Esteban Fekete. Bayreuth : The Bear Press, 1996 C’est alors que Georg Heym (1887-1912) patinait avec un ami sur la rivière Havel que la glace céda et que tous deux se noyèrent. Le poète allemand avait laissé deux recueils de poésies qui furent publiés par le célèbre éditeur expressionniste de Leipzig Kurt Wolff : Der ewige Tag (Le jour éternel, 1911) et Umbra vitae (L’ombre de la vie, posthume, 1912). C’est de ces recueils que sont tirés les poèmes réunis dans cette édition d’artiste tirée à 150 exemplaires, publiée en 1996 par l’éditeur bavarois The Bear Press et illustrée de bois en couleur du peintre allemand d’origine argentine Esteban Fekete. Dans ces poésies souvent sombres et torturées se fait jour l’un des motifs majeurs de la poésie de Heym, qui sera aussi celui de l’expressionnisme naissant : celui de l’individu en proie aux aspects les plus violents et sordides de la société

industrielle et urbaine naissante (les affres de la « grande ville  » expressionniste). C’est d’ailleurs cette disposition à embrasser la réalité contemporaine jusque dans ses aspects les plus sombres qu’Ernst Stadler retint dans les articles qu’il consacra à Heym dans les Cahiers alsaciens  : «  C’est ici une personnalité solidement chevillée qui parle et qui parmi ses moyens d’expression poétique dispose d’une énergie imaginative d’une violence et d’une puissance visionnaire surprenantes. Les modernes et les meilleurs parmi les jeunes poètes partagent le même dévouement inconditionnel au présent, à notre temps, auquel la génération précédente opposait encore un mépris hautain et élitiste… »


Georg Trakl : Sebastian im Traum. Leipzig : Kurt Wolff, 1915 Tout aussi ténébreuses et torturées que les poésies de Heym sont les visions hallucinées du poète autrichien Georg Trakl (1887-1914) dans le recueil tardif Sebastian im Traum (Sébastien en rêve, 1915) publié après sa mort par Kurt Wolff. S’y ajoute, dans le cas de celui qui est sans doute le plus grand poète expressionniste de langue allemande, une personnalité et une destinée tragiques, dignes des plus célèbres «  poètes maudits  » et qu’on a d’ailleurs souvent rapprochées de celles de Rimbaud : toute sa vie enfermé dans la culpabilité d’une relation incestueuse avec sa sœur Margarethe, Trakl contracta pendant ses études de pharmacie une addiction toxicomaniaque et finit par se suicider par overdose en 1914, quelques jours après avoir vécu les horreurs de la guerre sur le front de l’est. Peuplés de personnages récurrents (Sébastien, Kaspar Hauser, le Christ, la Sœur, l’Enfant, etc.), ses poèmes sont des visions hallucinées et désespérées, portées par des jeux complexes de couleurs, qui traduisent en cauchemar l’impossible rêve de la rédemption et la conscience, arrachée aux gouffres de la souffrance physique et morale, de l’avenir sans espoir de l’homme. Une vérité qu’il résuma dans son dernier poème, Grodeck, rédigé après la bataille du même nom depuis la section psychiatrique de l’hôpital de Cracovie, quelques jours avant sa mort : « Toutes les routes mènent à la putréfaction noire ».

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NOUVELLES ACQUISITIONS PATRIMONIALES Ernst Stadler : Der Aufbruch. Leipzig : Verlag der weissen Bücher, 1914 Der Aufbruch (Le départ, l’arrachement) est, après Praeludien en 1904, le second (et dernier) recueil de poésies du poète, universitaire et critique allemand natif de Colmar Ernst Stadler (1883-1914). Publié en décembre 1913 (mais daté de 1914), quelques mois seulement avant que l’écrivain ne soit tué sur le front pendant la bataille d’Ypres en octobre 1914, il parachève le tournant expressionniste de Stadler qui, après une période marquée par l’influence du symbolisme et de l’esthétisme de George et Hofmannsthal, a puisé dans la fréquentation des poètes français (notamment Francis Jammes et Charles Péguy, qu’il a traduit en allemand) l’inspiration qui lui permet d’opérer un véritable retour au réel. À partir des années 1910, toute l’ambition poétique de Stadler consiste en effet à se déprendre de sa fascination de jeunesse pour les mots creux et coupés de la vie de l’esthétisme symboliste, pour s’efforcer, avec humilité et détermination, d’embrasser et de célébrer la réalité dans son ensemble, jusque dans ses aspects les plus sombres et les plus sordides. Une « joie d’être au monde  » (Weltfreudigkeit) inconditionnelle qui, compte tenu du destin tragique de Stadler lui-même, revêt certains de ses poèmes, comme Der Aufbruch qui donne son titre au recueil, d’accents prophétiques : « Peut-être quelque part serions-nous couchés sous des cadavres. / Mais avant le saisissement et le naufrage / Rassasiés et ardents nos yeux boiraient au monde et au soleil ». Le 13 mars 1915, dans un article de la revue März, Hermann Hesse rendit conjointement hommage à Trakl et à 94

Stadler, deux poètes morts à la guerre et chez qui, pourtant, « tout était encore espoir, promesse et avenir  »  : «  Stadler était une conscience, un penseur et un confesseur. Trakl était tout différent, voué, possédé par le vertige de l’existence, peu soucieux de préserver les contours de sa personne dans le scintillement des lumières du monde. Avec lui, la mort avait une proie facile. Mais les deux étaient poètes et ils n’avaient pas seulement en commun la jeunesse et quelques caractéristiques superficielles de la jeune école  : ils partageaient la sin-

cérité de l’écoute et du vouloir, la capacité à vivre les choses intensément et la recherche constante du sens profond des choses ».


René Schickele, Kasimir Edschmid, Theodor Däubler et Carlo Mierendorff : Das Puppenbuch. - Berlin : Erich Reiss, 1921 L’acquisition du Puppenbuch, auquel participa entre autres René Schickele, contribue à la mise en valeur dans les collections de la BNU de l’activité de ce poète alsacien au sein de la communauté littéraire européenne du début du 20e siècle. La Première Guerre mondiale mit un terme brutal au rêve soutenu par René Schickele, Romain Rolland ou Stefan Zweig de voir émerger une union des nations européennes par la force de la création artistique. Schickele se réfugia en Suisse durant le conflit et continua à y élaborer et défendre des idées pacifistes. Écrivain de langue allemande mais se sentant français de cœur, il poursuivit son idéal d’une entente entre les peuples grâce à la littérature. Il resta très pré-

sent dans les milieux littéraires allemands d’après-guerre influencés par l’expressionisme et ce n’est pas un hasard s’il travailla avec Edschmid et Däubler sur ce Puppenbuch paru en 1921. Dans cet ouvrage qui présente les créations de Lotte Pritzel (auteur de la Nouvelle odalisque reproduite ici) et d’Erna Pinner, deux artistes très prisées des milieux littéraires berlinois et qui réalisaient des poupées à base de fil de fer, de cire et de tissu, Schickele exprime ce que lui inspirent ces personnages oniriques. Ces créations fascinèrent également Rainer Maria Rilke, qui consacra lui aussi un essai à l’œuvre de Pritzel en 1921.

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NOUVELLES ACQUISITIONS PATRIMONIALES

Maquettes publicitaires d’Hella-Arno Le fonds consacré à l’artiste publicitaire Hella-Arno (1924-2000) a pu s’enrichir récemment d’un ensemble de dessins et de réalisations graphiques des années 1950 à 1970. Ces maquettes réalisées en techniques mixtes (peinture, dessin, collage), ont beaucoup à raconter sur les activités de cet important atelier strasbourgeois, déjà mis en valeur lors de l’exposition Femmes affichistes en Alsace de 1900 à 1980, présentée à la BNU en 2009. Cet accroissement compte en tout 24 dessins originaux et 29 documents imprimés.

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Lapis vegetabilis, oder die höchste Artzney auss dem Wein, auch andern Erden-Gewächsen... [recueil de textes de Paracelse, Basile Valentin, Joseph Duchesne et Thomas Kessler]. Strasbourg : Georg Andreas Dolhopff, 1681 In-8°, 92 p. Réf. : Jacques Betz, Répertoire bibliographique... Alsace, n° 2557

Ce recueil de textes a pour sujet les vertus curatives du vin et de certains autres produits végétaux. Il a été imprimé par le Strasbourgeois Georg Andreas Dolhopff, qui peut en être considéré comme l’auteur, en tant que compilateur. Il fait partie d’une série de trois ouvrages dont les deux autres, intitulés Lapis animalis microcosmicum et Lapis mineralis sont parus sous ses presses la même année. G. A. Dolhopff fut actif de 1669 à 1694 environ ; il travaillait avec son frère, et parfois en association avec l’atelier des Zetzner. Sa spécialité  était les écrits académiques, les thèses, les éloges funèbres, et quelques ouvrages en relation avec l’actualité strasbourgeoise de cette période, certains prenant la défense du protestantisme dans la cité tout juste annexée par le royaume de France. G. A. Dolhopff est connu pour avoir obtenu en 1686 le titre exclusif d’Imprimeur de l’évêché. Il ouvrit alors une succursale à Molsheim. Né vers 1627, il est mort en 1711. Les différents textes réunis dans ce volume sont tirés des œuvres des grands alchimistes et médecins du moyen-âge et de la Renaissance. La langue allemande (chère à Paracelse) et la langue latine se côtoient dans ce recueil comme dans son titre. La « pierre », végétale ici, animale ailleurs, minérale enfin, ce qui va plus de soi, est une métaphore signifiant la vertu magique et notamment thérapeutique,

ou même omnipotente comme dans le cas de la pierre philosophale. Paracelse (1493-1541) introduisit, non sans difficultés, dans la médecine de la Renaissance l’usage de matières végétales et minérales, initiant une certaine approche (al)chimique dans le traitement de la maladie (dont l’approche pharmaceutique moderne est issue). Cette opposition aux conceptions galéniques et antiques fit de Paracelse un « médecin maudit  », rejeté par la plupart des facultés. Les autres auteurs des textes de ce recueil sont représentatifs de la diversité des sources du savoir qui se croisent à l’université (au sens large) de Strasbourg : Allemagne, Suisse et France y convergent et y tentent une synthèse. Basile Valentin, un des plus grands alchimistes du moyen-âge, n’est peutêtre que la synthèse voilée d’auteurs divers écrivant sous ce pseudonyme. Bénédictin d’Erfurt peut-être né en Alsace, il est considéré comme le premier chimiste, et on peut le situer entre le 12e et le 14e siècles. L’extrait

retenu ici a été intitulé Von dem Weine. Il traite sans doute des distillations susceptibles d’augmenter les vertus thérapeutiques de ce produit. Un texte latin de Joseph Duchesne (1544-1609), appelé aussi Quercetanus ou encore Sieur de la Violette, Qua arte paretur sulphur et mercurius philosophorum ex vegetabili ad faciendum verum aurum potabile, s’ajoute à cet ensemble. Son auteur était le médecin personnel du roi Henri IV. De Thomas Kessler (1572-1642, parfois orthographié Kesler), ce livre contient un fragment intitulé Von Gewächsen ins gemein. Cet auteur était un chimiste strasbourgeois qui publia un manuel de décomposition chimique. Il fut aussi le traducteur du latin vers l’allemand de certains écrits de Quercetanus.

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ACTUALITÉS LES EXPOSITIONS Drôle d’Europe-Lachendes Europa au Parlement européen de Strasbourg

Richard Wagner, Aus gallischer Sicht / Vu de France Après avoir été présentée à la médiathèque de la Richard-WagnerStrasse de Bayreuth, durant le festival de musique, puis à l’ambassade de France à Berlin en septembre, l’exposition achève son périple à la Médiathèque André Malraux de Strasbourg du 5 octobre au 9 novembre 2013. Plusieurs manifestations sont prévues à destination de tous les publics : visites commentées, projections d’un film et d’un documentaire, ateliers de découverte du travail de la voix, du métier d’artiste lyrique et des opéras de Wagner. Rappelons que l’exposition, qui documente cent ans de la réception de Wagner en France, présente de nombreuses illustrations, lettres, photos, livres et séquences audio. Les objets présentés sont issus de l’important fonds Boulet-Devraigne, qui résulte de la réunion de deux collections, l’une rassemblée par 98

Paul Boulet (1884-1971), wagnérien passionné ayant fréquenté le festival de Bayreuth pendant plus de trente ans, l’autre ajoutée par Pierre Devraigne (1913-1974), fondateur du Cercle national Richard Wagner et ancien président du Conseil de Paris (voir La Revue, n° 7). Ce fonds, acquis en 2012 par la Bibliothèque nationale et universitaire, est présenté pour la toute première fois dans le cadre de cette exposition. Médiathèque André Malraux 1 presqu’île Malraux 67000 Strasbourg Du 5 octobre au 9 novembre 2013 Entrée libre

L’exposition Drôle d’Europe-Lachendes Europa, réalisée conjointement par la BNU et la Badische Landesbibliothek de Karlsruhe, présente une sélection d’affiches sur l’Europe issues d’un fonds acquis par la BNU en 2010 (voir La Revue, n° 3). Après Karlsruhe en 2012, Le Mans et Stuttgart en 2013, elle sera présentée, du 21 au 25 octobre 2013, au Parlement européen de Strasbourg lors de la session parlementaire, au terme d’un parcours lui aussi résolument européen !


Ottmar Nachtgall : quand Strasbourg chantait l’humanisme Ottmar Nachtgall: als das humanistische Straβburg zu singen begann L’exposition Ottmar Nachtgall : quand Strasbourg chantait l’humanisme est la dernière des sept étapes proposées par le projet INTERREG IV Rhin supérieur (« Patrimoine humaniste du Rhin supérieur / Humanistisches Erbe am Oberrhein »). Ce projet transfrontalier, qui regroupe différentes universités et bibliothèques de l’espace du Rhin supérieur, vise à valoriser et à rendre plus accessible le fonds d’imprimés des 15e et 16e siècles d’auteurs anciens latins et grecs présents dans la région. Après Haguenau, Mulhouse, Bâle, Colmar, Fribourg-en-Brisgau et Sélestat, « Patrimoine humaniste du Rhin supérieur » met en valeur les fonds strasbourgeois, et tout particulièrement celui de la BNU, dans une exposition centrée sur le personnage d’Ottmar Nachtgall, dit Luscinius. Oublié et méconnu, Nachtgall n’en est pas moins une figure importante de l’humanisme strasbourgeois : philologue, musicien, théologien, grand voyageur, homme d’esprit, membre de la « sodalitas literaria » de la ville, il est aussi connu pour être celui qui introduisit à Strasbourg l’enseignement du grec. L’exposition présente essentiellement des imprimés strasbourgeois du premier tiers du 16e siècle, illustrant les différents aspects de la vie et de la production de Nachtgall. A travers la figure d’un homme particulier, elle propose un regard plus global sur l’activité intellectuelle à Strasbourg, à une époque où toute la ville, à l’image du rossignol tutélaire de Nachtgall (« Nachtigall » en allemand, « luscinia » en latin) faisait entendre le chant de l’humanisme.

Présentée à la Maison Interuniversitaire des Sciences de l’Homme – Alsace (MISHA), l’exposition se tiendra du 2 novembre au 22 décembre 2013. Elle sera accompagnée de visites guidées ainsi que d’une journée autour d’Ottmar Nachtgall le 16 décembre 2013, suivie d’une lecture-concert en l’église Saint-Thomas, en partenariat avec le Rhin Mystique.

Maison Interuniversitaire des Sciences de l’Homme - Alsace (MISHA) 5 allée du général Rouvillois 67083 Strasbourg Du 2 novembre au 22 décembre 2013 Entrée libre

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ACTUALITÉS

Et toujours… Julius Euting célébré à Stuttgart

LA BNU S’EXPORTE : prêt de documents à des expositions extérieures Mathildenhöhe Darmstadt Georg Büchner, Revolutionär mit Feder und Skalpell Du 13 Octobre 2013 au 16 février 2014 Institut Mathildenhöhe Darmstadt (im Darmstadtium) Olbrichweg 15 64287 Darmstadt

Tessère palmyréenne

Stèle punique avec représentation de la déesse Tanit

L’exposition, réalisée à l’occasion du centenaire de la mort du bibliothécaire et orientaliste Julius Euting (qui travailla à la BNU, alors Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek, de 1871 à 1909 et en fut même directeur à partir de 1900 – voir La Revue, nos 2 et 7) et intitulée Julius Euting (1839 - 1913), ein schwäbischer Orientforscher, se tient depuis le 13 juillet 2013 au Musée Linden de Stuttgart, sa ville natale. On peut y voir des pièces provenant des collections orientales de la BNU (estampilles musulmanes, manuscrits arabes, petits monuments en pierre) et revisiter par la même occasion ce très riche musée consacré à l’ethnographie et aux arts premiers. 100

Linden-Museum Stuttgart Hegelplatz 1 70174 Stuttgart (Allemagne)

Monument élevé à la Nature dans le Temple de la Raison à Strasbourg, 1793

Du 13 juillet 2013 au 11 janvier 2015

Vue intérieure de la cathédrale de Strasbourg par FrédéricEmile Simon, Paris, Kaeppelin, ca. 1850


MANIFESTATIONS CULTURELLES Un auteur, une œuvre, des lectures : Erckmann-Chatrian

Suite aux succès de la (re)découverte de René Schickele en 2012 et de Jean-Paul de Dadelsen au printemps 2013, ce troisième cycle, réalisé en partenariat avec l’association Culture et bilinguisme-René Schickele Gesellschaft, présentera la vie et l’œuvre d’Émile Erckmann et d’Alexandre Chatrian, qui signèrent sous leur nom de plume les grands succès populaires que l’on sait (L’Ami Fritz, Contes des bords du Rhin…). Les extraits, lus par les comédiens dans la langue d’écriture des auteurs, sont commentés par des mises en contexte historiques et permettent de revivre des pans de l’histoire et de la littérature alsaciennes.

Un auteur, une œuvre, des lectures à Stuttgart ! A l’occasion des Semaines françaises organisées par l’Institut français de Stuttgart, l’association Culture et bilinguisme, en coopération avec la BNU et la Württembergische Landesbibliothek de Stuttgart, présentera dans cette ville la vie et l’œuvre de René Schickele le 23 octobre prochain. Basée sur la présentation organisée à l’automne 2012 à Strasbourg (voir La Revue n° 6), cette conférence-lecture s’intéresse à un écrivain de langue allemande profondément européen, qui incarne la volonté de dépasser les frontières et de placer l’Alsace en situation de médiation entre la France et l’Allemagne.

Württembergische Landesbibliothek Konrad-Adenauer-Str. 8 70173 Stuttgart Palais du Rhin 2 place de la République 67000 Strasbourg

Mercredi 23 octobre 2013 à 20h Entrée libre

Les 6, 7 et 8 novembre 2013 18h - Entrée libre

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ACTUALITÉS

La BNU au 24e Salon du livre de Colmar

La BNU participera au Salon du livre de Colmar, qui se tiendra les 23 et 24 novembre sur le thème de « l’autre côté ». Elle y tiendra un stand et assurera, dans le cadre du Café de l’histoire, une intervention consacrée à Numistral, sa bibliothèque numérique, consultable depuis le 15 septembre sur www.numistral.fr. Pour plus d’informations sur la programmation : www.salon-du-livre-colmar.com Parc des expositions de Colmar Samedi 23 (de 9h à 19h) et dimanche 24 novembre 2013 (de 9h à 18h) Entrée libre

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Université des arts 2013-2014 : Nicolas Michelin

Après avoir accueilli, en mai dernier, le compositeur Wolfgang Rihm, c’est un autre grand nom de la création contemporaine, l’architecte Nicolas Michelin, que la BNU invite au cours de ce cycle qui permettra aux Strasbourgeois de dialoguer, entre autres, avec François Le Roux, Gao Xingjian ou encore Gilberto Zorio. Nicolas Michelin, en charge du chantier de réhabilitation de la BNU, mais aussi de l’urbanisme du nouveau quartier né autour du Centre Pompidou-Metz ou encore du chantier du futur ministère de la Défense, expliquera sa démarche d’architecte et d’urbaniste et

éclairera pour le public les grandes pensées directrices qui président à ses créations, dans l’esprit de ce cycle de conférences qui cherchent à faire mieux connaître les créateurs de notre temps, et la façon dont leurs œuvres s’inscrivent et se construisent dans les grands courants d’idées contemporains. Auditorium de l’Ecole supérieure des arts décoratifs 1 rue de l’Académie 67000 STRASBOURG Jeudi 6 février 2014 à 18h30 Entrée libre


PARTENARIAT AVEC L’AZERBAÏDJAN La BNU signe une convention de partenariat avec le Système de Bibliothèque Centralisée de Gandja (GMKS)

Colloque sur le poète azerbaïdjanais Nizami La BNU possède un précieux manuscrit, écrit en 1484 en Iran par un scribe inconnu, et reprenant des textes du poète Nizami (1141-1209), né à Gandja dans l’actuel Azerbaïdjan. Soucieuse de promouvoir l’œuvre de cet enfant du pays, l’ambassade d’Azerbaïdjan en France organise, en collaboration avec la BNU et la DRAC Alsace, un colloque consacré au poète. Celui-ci se tiendra le 19 novembre à la DRAC Alsace et sera accompagné d’une exposition sur la culture et les arts d’Azerbaïdjan, présentée du 19 novembre 2013 au 19 janvier 2014 dans la salle des fêtes du Palais du Rhin à Strasbourg. Palais du Rhin 2 place de la République 67000 Strasbourg Mardi 19 novembre 2013 Entrée libre

La BNU et le Système de Bibliothèque Centralisée de Gandja (GMKS) ont signé, le 1er juin 2013, une convention de partenariat à Gandja, en République d’Azerbaïdjan, à l’occasion de la participation de M. Albert Poirot, Administrateur de la BNU, et de M. Christophe Didier, Adjoint de l’Administrateur, au deuxième Forum international sur le dialogue interculturel à Bakou (30 et 31 mai 2013), organisé en collaboration avec l’UNESCO. Le Système de Bibliothèque Centralisée de Gandja, fondé en 1934, est rattaché au ministère de la Culture et du tourisme de la République d’Azerbaïdjan ainsi qu’à l’Office de la culture et du tourisme de la ville de Gandja, deuxième agglomération du pays pour son poids administratif et économique. Elle est ouverte à tous les publics et possède un fonds de plus de 400 000 livres, dans tous les domaines du savoir. Elle établit des partenariats avec d’autres bibliothèques du pays et joue un rôle de coordination pour les bibliothèques de la région Ouest de l’Azerbaïdjan. La signature de cette convention traduit la volonté commune de développer une coopération dans quatre domaines principaux : la coopération scientifique, dont le but est de favoriser la compréhension mutuelle des cultures dont sont porteuses les deux bibliothèques, l’échange régulier de l’information professionnelle et des savoir-faire respectifs, la numérisation et la mise en place d’un projet culturel commun.

NUMISTRAL, la bibliothèque numérique de la BNU accessible en ligne

Le 6 février 2013, la Bibliothèque nationale de France et la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg ont signé un partenariat en vue du développement de NUMISTRAL, la bibliothèque numérique de la BNU (voir La Revue, n° 7). Consultable depuis le 15 septembre 2013, le site www.numistral.fr propose plus de 60 000 documents de la BNU (représentant plus de 600 000 pages), visibles également sur Gallica puis, à court terme, sur les portails Europeana et TEL - The European Library. L’ensemble des documents numérisés de la BNU est diffusé sous licence ouverte, garantissant un accès libre et des possibilités étendues de réutilisation des contenus.

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ACTUALITÉS

Les avancées de BNU Nouvelle Après l’achèvement du gros œuvre, le chantier se poursuit avec les interventions de nombreuses entreprises qui, peu à peu, laissent entrevoir les nouveaux espaces : installation des équipements techniques en sous-sol (climatisation, chauffage, traitement de l’air), élévation de multiples cloisons, traitement acoustique des plafonds, mise en place des réseaux électriques et informatiques... en attendant la pose des parquets pour le début de l’automne. Parmi les réalisations les plus marquantes, on peut signaler la fin des travaux de restauration de la façade ouest (place de la République) au titre des Monuments historiques, le remplacement du vitrage du dôme ou encore l’achèvement de la structure métallique de l’escalier central, en attendant la mise en place des haubans de stabilisation.

Chaque fois que cela était nécessaire, les éléments décoratifs de la façade principale ont été démontés, comme ici pour la balustrade supérieure où ont été installées des colonnettes neuves. Les personnages sculptés ont parfois été dotés de nouvelles têtes ou de nouveaux membres, qui, après des traitements de patine accélérée, retrouvent toute leur prestance. De discrets fils électriques, invisibles depuis le sol, éloigneront les oiseaux.

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L’escalier, aujourd’hui comme suspendu dans le vide et maintenu en place par les paliers arrimés aux dalles qui desserviront les quatre niveaux ouverts au public, attend la pose de ses marches et des haubans qui assureront sa parfaite stabilité. Le « départ » de ces derniers

(des tiges métalliques carrées d’un centimètre de côté) est déjà en place sous la partie centrale du dôme qui a reçu ses nouveaux vitrages, soigneusement posés sur les anciennes structures en attendant la réalisation de l’étanchéité globale de l’ouvrage.

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Crédits photographiques p. 8, 12-13, 15, 17, 38, 41, 43, 50, 52, 55-56, 58-59, 62, 64-65, 82-86, 92-97, 98 (gauche), 99-101, 103-105 : clichés Jean-Pierre Rosenkranz. CC-BY-NC-SA p. 18, 21, 23 : clichés Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris p. 26 : cliché Nationalmuseum Stockholm p. 30 : cliché Bibliothèque royale de Stockholm p. 33 : cliché BnF-Gallica p. 34 : cliché Bibliothèque municipale de Montpellier p. 37 : cliché Bibliothèque de l’université d’Uppsala p. 44 : cliché Trondheim Byarkiv p. 47 (gauche) : cliché Det Nationalhistoriske Museum på Frederiksborg Slot (Hans Petersen) p. 47 (droite) : cliché Det Nationalhistoriske Museum på Frederiksborg Slot (Kit Weiss) p. 49 : cliché Göteborgs Universitetsbibliotek p. 73-81 : © Kirstine Roepstorff p. 88, 90-91 : © Arthenon p. 98 (droite) : © Horst Haitzinger. Graphisme BNU-PST. Cliché BNU-JPR p. 100 (bas) : © Linden-Museum (Stuttgart) p. 102 (gauche) : © Diz-dard.fr p. 102 (droite) : © Clara Markman

Comité scientifique de La Revue de la BNU : Christian Jacob, directeur d’études, CNRS-EHESS (président du comité) Vincent Chappuis, conservateur au Service commun de documentation de l’Université de Strasbourg David-Georges Picard, conseiller pour le livre, la lecture, les archives et les langues de France (DRAC Alsace) Christophe Didier, adjoint de l’administrateur de la BNU Jean-Louis Elloy, professeur de lettres classiques Hannsjörg Kowark, directeur de la Württembergische Landesbibliothek de Stuttgart Eric Maulin, directeur de l’Institut des hautes études européennes Edouard Mehl, vice-président Sciences en société (Université de Strasbourg) Pierre Michel, professeur de musicologie à l’Université de Strasbourg Laurence Perry, directrice des Archives de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg Albert Poirot, administrateur de la BNU Alphonse Troestler, délégué à la mémoire régionale pour la région Alsace

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est une revue thématique annuelle publiant des études consacrées à l’histoire globale des pays du Nord, le Nord étant considéré dans son sens le plus large (incluant essentiellement les pays ayant une ouverture maritime vers la mer de la Baltique, la mer du Nord, la mer du Groenland et la mer de Barents). Suite aux processus de colonisation et à la dynamique des voyages et explorations, la géographie culturelle du Nord dessine une carte qui s’étend à une échelle européenne et même mondiale – Afrique du Sud, Surinam, Indonésie, Antilles néerlandaises, Congo, Japon, Amérique du Nord… Deshima accueille des articles de spécialistes des sciences humaines ou exactes en français et anglais.

Numéros parus :

n°1 / 2007 Boire et manger aux Pays-Bas. De la sacro-sainte pomme de terre à la purée de piment n°2 / 2008 La Hollande, un radeau submergé par les vagues. Mers, fleuves et canaux aux Pays-Bas

Commandes et abonnements : Université de Strasbourg Service des Publications et Périodiques – 5 allée du Général Rouvillois – CS 50008 FR-67083 Strasbourg Cedex 03 68 85 62 65 – periodiques@unistra.fr www.publications.unistra.fr/deshima

n°3 / 2009 Histoires de rendez-vous manqués. J. P. B. de Josselin de Jong & l’anthropologie structurale. L’Europe du Nord et l’Extrême-Orient au temps de la VOC Hors-série n°1 / 2009 Capitales culturelles et Europe du Nord / Kulturhauptstädte Nordeuropas n°4 / 2010 Louis Couperus et la France

n°5 / 2011 Regards sur l’histoire africaine des pays nord-européens Hors-série n°2 / 2012 Strindberg et la ville / The Cities of Strindberg n°6 / 2012 Des modèles nordiques ? L’urbanisme durable / La littérature de jeunesse Hors-série n°3 / 2013 Le Nord à la lumière du Sud / Mélanges offerts à Jean-François Battail

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La Revue de la BNU numéro 8  

Cette publication semestrielle a vocation à faire connaître, au-delà du patrimoine de la Bibliothèque nationale et universitaire et de ses p...