Issuu on Google+

de la BNU Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg LE DOSSIER

MÉMOIRE DES LIEUX, LIEUX DE MÉMOIRE L’OBJET

UNE TÊTE SUMÉRIENNE EN ALBÂTRE L’INÉDIT

COMMENT NAQUIT LE DICTIONNAIRE DES LIEUX IMAGINAIRES PORTFOLIO

LES « VILLES » DE CHRISTOPHE DIDIER + ACQUISITIONS PATRIMONIALES + ACTUALITÉS + VARIA

bnu.fr

Printemps 2012 // n° 05 // 15 euros TTC

1


de la BNU Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

Printemps 2012 / numéro 05

Avec le soutien de la CASDEN

3


SOMMAIRE p. 06

LE DOSSIER : Mémoire des lieux, lieux de mémoire

p. 08

Königsberg et Strasbourg : une lueur consolatrice dans les ténèbres des temps (Klaus Garber)

p. 14

Königsberg à Strasbourg : du don de livres au dépôt de mémoire (Christophe Didier)

p. 26

« Non, monsieur Adenauer, chez nous, personne ne songe à construire de nouvelles églises ». La politique culturelle des autorités et les demandes spirituelles des premiers Kaliningradois (Evgueni Maslov)

p. 39

Königsberg à Kaliningrad : problèmes de patrimoines historique et culturel (Valeriy Galtsov)

p. 46

1992 – 2012 : Sarajevo, Vijećnica et la Bibliothèque nationale et universitaire de Bosnie-Herzégovine (Marie-Geneviève Guesdon)

p. 54 Les collections de l’ancienne Bibliothèque nationale de Prusse à la Bibliothèque Jagellonne de Cracovie (Zdzisław Pietrzyk) p. 66

Retour sur le pouvoir des bibliothèques (Christian Jacob)

p. 72

La longue quête des « Amis de l’Atlantide » (Laurence Perry)

p. 78

L’OBJET : Une tête sumérienne en albâtre (Daniel Bornemann)

p. 82 L’INÉDIT : Comment naquit le Dictionnaire des lieux imaginaires (Alberto Manguel) p. 84

PORTFOLIO : Les « Villes » de Christophe Didier

p. 96

VARIA : Inventer un patrimoine : entretien avec Marc Pessin

p. 104 Nouvelles acquisitions patrimoniales p. 110 Actualités

La Revue de la BNU est une publication de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. Elle paraît deux fois dans l’année. Directeur de la publication / Albert Poirot Rédacteur en chef / Christophe Didier Comité de rédaction / Frédéric Blin, Daniel Bornemann, Julien Collonges, Christophe Didier, Donatus Düsterhaus, Jérôme Schweitzer, Daria Szczebara, Aude Therstappen Graphisme / brokism + médiapop Auteurs du numéro 5 / 2012 Daniel Bornemann, conservateur, responsable de la Réserve de la BNU Christophe Didier, conservateur, adjoint de l’administrateur de la BNU Valeriy Galtsov, doyen de la Faculté d’histoire à l’Université fédérale baltique Emmanuel Kant de Kaliningrad Klaus Garber, professeur émérite à l’université d’Osnabrück Marie-Geneviève Guesdon, conservateur à la BnF, secrétaire de l’Association d’amitié avec les bibliothécaires de Bosnie-Herzégovine Christian Jacob, directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’EHESS Alberto Manguel, écrivain Evgueni Maslov, directeur adjoint du Département de la protection du patrimoine de la région de Kaliningrad Laurence Perry, directrice des Archives de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg Marc Pessin, artiste Zdzisław Pietrzyk, directeur de la Bibliothèque Jagellonne de Cracovie Jorg Therstappen, professeur d'histoire et de religion catholique

Traductions : Agnès Calza, Christophe Didier, Jean-Louis Elloy, Alexandre Smirnov, Aude Therstappen Couverture : Christophe Didier, Stuttgart II, 2004-2005 Cliché Jean-Pierre Rosenkranz. © Christophe Didier Revue éditée par : Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg BP 51029 - 67070 Strasbourg cedex Tél. 03 88 25 28 07 / Fax. 03 88 25 28 03 contact@bnu.fr

ISSN : 2109 - 2761 Dépôt légal : mai 2012 Impression : PubliVal Conseils Diffusion : BNU

4


Éditorial Au moment où cet éditorial est rédigé, une pétition circule sur le net pour la sauvegarde des manuscrits de Tombouctou, « reflet de la contribution ininterrompue des Africains à la civilisation universelle ». Si le conflit malien portait atteinte à cette collection, ce serait une mort de plus pour cette culture malmenée par l’Histoire. Par ailleurs l’actualité de décembre 2011 soulignait que les nouveaux incidents survenus sur la place Tahrir au Caire faisaient des victimes, mais aussi des destructions : on déplorait que l’Institut d’Egypte, fondé par Napoléon, ne soit plus qu’une ruine calcinée dont la structure menaçait de s’effondrer et dont les précieuses collections étaient menacées de pillage… Cités perdues ne subsistant que par les livres, mémoires ne se livrant que par les bibliothèques, légendes ne survivant que par l’écriture, imaginaires fugitifs marquant de leur empreinte l’archéologie des savoirs, éphémères défiant le temps sur des supports à l’improbable pérennité : les avatars de l’aventure humaine, fécondés par des histoires le plus souvent tragiques, prennent de nouvelles racines, puis donnent de nouvelles frondaisons.

Et nous font douter de cet axiome biblique que l’on a trop bien assimilé. Non, tout n’est pas que vanité. Certes, « nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », comme le disait, dans Variété, Paul Valéry encore marqué du pessimisme qui suivit la Première Guerre mondiale. Pour autant, du bout de son espérance, d’extrême justesse, d’extrême faiblesse, au moment où tout semble disparaître, l’homme passe le témoin à l’humanité, pariant ainsi sur son éternité. Ces fragilités, évoquées par ce numéro de La Revue de la BNU, justement parce qu’elles sont fragilités, démontrent a contrario la vraie force de l’homme pensant, son formidable instinct de survie et son empathie naturelle envers les héritiers du futur. Albert Poirot Administrateur de la BNU

Christophe Didier Rédacteur en chef

5


LE DOSSIER

6


Mémoire des lieux, lieux de mémoire

«  Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville / change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ». Ces vers bien connus de Baudelaire, combien ont pu les méditer face aux destins brutaux qui ont touché tant de lieux et semblent quelquefois consubstantiels à l’aventure des peuples et des civilisations. L’évocation élégiaque est si souvent le corollaire inévitable de la mémoire des choses… Et pourtant, au sein même de ces perturbantes métamorphoses, cette mémoire résiste et resurgit parfois de façon inattendue. Voici par exemple la ville de Königsberg : l’ancienne capitale de la Prusse-Orientale était devenue mythique tant on la pensait rayée de la carte avec la disparition, historique aussi bien que géographique, de l’Etat qui l’avait vue naître. Or voici qu’on retrouve des traces de ses bibliothèques que l’on croyait perdues ; voici que la Russie elle-même renoue, à petits pas, avec le passé germanique de son enclave occidentale ; voici l’Université fédérale baltique Emmanuel Kant qui succède à l’Institut pédagogique fondé avec la ville nouvelle de Kaliningrad. Le mythe parfois demeure  : on sait bien qu’on ne retrouvera sans doute jamais de traces de la bibliothèque d’Alexandrie. On sait aussi que celles de l’Atlantide sont surtout celles des poètes qui en entretiennent sans trêve la légende. Jouer avec la mémoire, faire parler les lieux de façon insolite, c’est aussi, parfois, le but de l’action artistique et de l’acte créateur, comme le rappellent dans ce numéro Marc Pessin et Alberto Manguel. Pour autant, les « lieux de mémoire » sont partout, preuve que la mémoire

des lieux est bien plus solide que ne le sont les lieux eux-mêmes. L’historien sait pouvoir la retrouver dans les dépôts d’archives, le lecteur curieux se doute que maint ouvrage lui en offrira les clés, parfois de façon inattendue et paradoxale, comme ce pan de l’histoire intellectuelle de Königsberg qu’abrite la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. Elle est fragile cependant, et sa préservation est bien souvent à l’œuvre dans l’action des intellectuels, que l’on voit par exemple combattre l’oubli qui pourrait menacer le souvenir de la Sarajevo d’avant les partitions meurtrières qui ont secoué l’exYougoslavie. C’est ce que nous enseignent aussi les actions entreprises pour valoriser le patrimoine, devenu commun, des Polonais et des Allemands, dont une partie de l’héritage culturel, translaté lors des bouleversements issus de la Seconde Guerre mondiale, se trouve aujourd’hui géographiquement dispersé. Combattre la dispersion, œuvrer à la refondation d’un socle culturel commun, lorsque celui-ci a été malmené par les vicissitudes de l’Histoire, c’est aussi la vocation des « lieux de mémoire » que constituent les établissements culturels. C’est en particulier une des raisons d’être, et non la moins noble, des bibliothèques dont les réservoirs de connaissances que constituent les fonds doivent sans cesse être interrogés, et dont nous avons à nous souvenir des leçons. Christophe Didier

7


La cathĂŠdrale de KĂśnigsberg en 2009

8


LE DOSSIER | Mémoire des lieux, lieux de mémoire

KÖNIGSBERG ET STRASBOURG : une lueur consolatrice dans les ténèbres des temps

L

es livres comme les bibliothèques ont une histoire et ils connaissent, eux aussi, leur lot d’aventures extraordinaires. Mais il ne s’est pas souvent produit qu’au moment où d’importantes bibliothèques de rang européen étaient rayées de l’histoire et sombraient, des bras secourables se soient levés pour accomplir, au milieu de l’horreur, une action salvatrice. C’est une telle histoire que nous voudrions rapporter ici. Le 24 août 1870, la bibliothèque municipale de Strasbourg fut entièrement anéantie. Le Temple Neuf où elle avait été déménagée servit de cible facile à l’armée prussienne lors du bombardement de Strasbourg qui précéda la prise de la ville. Une des plus grandes et des plus riches bibliothèques de l’ancienne aire linguistique allemande avait d’un seul coup été rayée de la carte. Des milliers de manuscrits et imprimés irremplaçables, des sections entières, comme celle consacrée aux alsatiques et, avec elles, des milliers de brochures uniques, de dissertations, de poèmes de circonstance, de feuilles et de tracts, tout cet ensemble de documents collectés pendant plusieurs siècles fut définitivement perdu et ne pouvait pour l’essentiel être remplacé. Ce fut là sans doute la plus grande catastrophe que subit une bibliothèque au cours du 19e siècle. Elle annonçait déjà cependant la folie destructrice qui allait déferler sur les bibliothèques européennes et particulièrement sur celles d’Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale. Strasbourg connut le sort futur de nombreuses bibliothèques dont la richesse des fonds en livres et en manuscrits était comparable. Parmi d’autres exemples, mentionnons simplement la destruction de la bibliothèque municipale de Hambourg et de ses 800 000 volumes environ, pendant l’« action Gomorrha » de juillet 1943, ou celle des bibliothèques

municipales de Leipzig et de Francfort. Aucune catégorie d’établissements ne fut épargnée : les bibliothèques universitaires, régionales, celles des églises, furent touchées de la même façon. Jamais une catastrophe n’avait atteint une ampleur de cet ordre, par laquelle se manifestait de manière si sévère l’effondrement d’une civilisation. Le destin des bibliothèques d’Allemagne de l’Est et pardelà ce territoire, celles de l’Europe centrale, mérite d’être rappelé. Partout où les armées allemandes ont fait leur entrée, leur occupation a provoqué un chaos et des ravages très importants. Ces fléaux ont frappé la Pologne et la Russie aussi bien que la Biélorussie et l’Ukraine. Mais l’histoire des bibliothèques de l’Est de l’Allemagne doit être dissociée de cette situation générale. Jusqu’en 1944 elles restèrent préservées de tout dommage. Et les bibliothèques municipales de Breslau, Danzig ou Königsberg ainsi que les bibliothèques universitaires de Breslau et de Königsberg, toutes marquées par une forte empreinte régionale, étaient les dépositaires d’un très riche trésor. Mais leur heure ne devait pas tarder avec l’approche du front russe. On a alors dans la hâte procédé à des déménagements, principalement dans les châteaux, les entrepôts, les monastères et les églises des alentours. Toute précaution est restée vaine. La guerre totale s’est abattue aussi bien sur les humains sans défense que sur les nombreux livres privés de leurs protecteurs. De fait, dans les cas de Breslau et de Danzig, les volumes déménagés – et à bien des égards, il s’agissait des plus précieux – ont subi bien plus de dégâts que ceux qui avaient été laissés sur place. Comme par miracle, les deux bibliothèques municipales dans les « forteresses » de Danzig et de Breslau, toutes deux riches d’une longue tradition, ont été exceptionnelle9


ment épargnées par la destruction. Elles sont redevenues après la guerre d’importants centres de collecte et d’acquisitions. Aucune ville cependant n’a autant subi la rage de Némésis que la métropole orientale de l’Empire allemand, Königsberg. L’histoire de ses deux grandes bibliothèques, la municipale et l’universitaire, nous ramène à l’époque de la fondation du duché de Prusse. Le duc Albrecht avait entrepris la construction d’une bibliothèque. Or à cette époque la Réforme faisait son entrée dans la ville et les responsables religieux et municipaux s’étaient très tôt préoccupés de rassembler tous les imprimés en rapport avec le changement de confession et de leur assurer un logement durable. Les livraisons locales provenant de toutes sortes d’endroits affluaient en règle générale vers la bibliothèque municipale. Dans l’ancienne Allemagne, ces établissements étaient à la fois les dépositaires et les initiateurs de l’histoire de la ville. Des générations de collectionneurs y avaient laissé leur dons. Et aucune de ces nouvelles créations en pleine expansion n’avait dû alors être reconstituée à la suite de pertes ou de destructions. En 1944, à Königsberg également, on procéda à un déménagement des collections. Plus de vingt endroits sur tout le territoire de la Prusse servirent de dépôts pour les livres et les manuscrits. Un an encore avant la fin de la guerre, on ne s’imaginait pas que des troupes étrangères puissent un jour pénétrer dans le pays. L’aveuglement était total. Ce n’est que pour les archives d’État de la Prusse que l’on choisit une autre façon de faire. Dans ce cas, les documents furent en grande partie transférés à l’Ouest et survécurent ainsi à la catastrophe. Mais ce qui était resté dans le pays tomba aux mains des vainqueurs, quand ce ne fut pas détruit ou endommagé à la suite des bombardements, des combats ou des actes de vandalisme. Les Russes, les Polonais, les Lituaniens se partagèrent le butin. Sur place, à Königsberg où se poursuivaient les destructions, il ne subsista pour ainsi dire plus rien. 10

C’était le début d’une nouvelle histoire. Königsberg était devenue une ville russe. Elle formait une enclave, hermétiquement séparée des territoires environnants. Les informations sur les manuscrits ou les livres qui auraient été épargnés étaient rares. Le monde des spécialistes en conclut, jusque dans les années 1970, que toute culture bibliographique avait disparu de Königsberg. Jusqu’à tout récemment encore, on retrouve çà et là cette appréciation dans des usuels ou des dictionnaires de référence. Ce n’est que lentement que la lumière est apparue. Des historiens allemands qui avaient travaillé à Moscou ou à Leningrad rapportèrent les premiers qu’ils avaient eu entre les mains des livres provenant de Königsberg. De là naquit l’hypothèse que, comme dans les cas de Leipzig, Dresde, Berlin ou encore de Hambourg, Brême et Lübeck, à Königsberg également, les fonds qui avaient été déménagés n’avaient pas été complètement anéantis mais en partie déplacés en Union soviétique. Pour s’en assurer, il fallait mener à bien des voyages qui se consacreraient à cette recherche. L’auteur de ces lignes les a entrepris depuis la fin des années 1970 avec le soutien de la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG) et s’est systématiquement mis en quête des livres provenant des anciennes bibliothèques allemandes. Un livre intitulé Le livre ancien dans l’ancienne Europe (Das alte Buch im alten Europa) en fait état. Il y est question de Königsberg. Le résultat auquel nous sommes parvenus n’a pas manqué de surprendre : on a conservé bien plus d’anciens et précieux livres et manuscrits de Königsberg qu’on a pu le supposer dans les premières décennies qui ont suivi la fin de la guerre. Il suffisait seulement d’élargir les recherches ; elles ne devaient pas se limiter au territoire de la Russie mais embrasser l’immense continent soviétique – et même parfois conduire au-delà. Nous nous sommes tout d’abord rendus en Pologne. A Breslau, nous avons constaté avec stupéfaction l’immense richesse qu’offre le trésor de la littérature silésienne. Mais nous avons découvert aussi des collec-


L'ancienne bibliothèque Wallenrodt, un des fleurons de la Bibliothèque nationale et universitaire de Königsberg avant 1945, dont une partie se trouvait à la bibliothèque elle-même, et l'autre dans une pièce aménagée dans la tour de la cathédrale.

11


tions d’ouvrages signés par des poètes de Königsberg, au premier rang desquels ceux de Simon Dach, natif de la ville. Cependant ces trésors provenaient d’un fonds ancien de Breslau, ils n’étaient pas entrés dans l’établissement immédiatement après la guerre. A Varsovie, à la Bibliothèque nationale, la situation était tout autre. La bibliothèque avait été incendiée par les occupants allemands après l’insurrection polonaise de 1944. Après la guerre, il fallut la reconstruire entièrement et reconstituer ses fonds. Les livres des anciennes bibliothèques allemandes se trouvant alors en territoire polonais y contribuèrent efficacement. On fit venir de Silésie et de Poméranie, aussi bien que de Prusse orientale ou occidentale, de précieux ouvrages qui trouvèrent dans la capitale polonaise une nouvelle résidence. Une grande surprise nous y attendait à l’automne 1979  : parmi ces ouvrages se trouvaient des fonds renommés de Königsberg. Ils ne provenaient pas, pour la majeure partie d’entre eux, de la Bibliothèque nationale et universitaire mais de la bibliothèque municipale de Königsberg. Jamais jusqu’à ce jour nous n’avions eu la moindre information à leur sujet. Cette dernière bibliothèque avait son siège jusqu’en 1944 dans les pittoresques locaux de l’ancienne université de Königsberg, sur l’île du Kneiphof. Lors de la première attaque aérienne anglaise en août 1944, l’ancienne université avait également été touchée par les bombes. On en avait conclu que la bibliothèque municipale, et avec elle les archives de la ville, avaient été complètement détruites. Mais il s’avérait alors que de riches collections de recueils de brochures, souvent uniques et de grande valeur, étaient parvenus à Varsovie. Cette excellente nouvelle fut transmise par nos soins dans un rapport à la DFG. Pour d’autres publications plus détaillées, il était encore trop tôt. Les découvertes, en effet, ne s’arrêtèrent pas là, et continuèrent tout d’abord en territoire polonais. Dans l’ancienne ville de Thorn (aujourd’hui Toruń) sur la Vistule, que les destructions avaient épargnée, on édifia après la guerre une université qu’il fallut doter d’une bibliothèque. Pour la pourvoir, c’est une nouvelle fois aux sources poméraniennes que l’on s’alimenta principalement. Mais on fit venir aussi de nombreux ouvrages de Königsberg, et cette fois de la Bibliothèque nationale et universitaire, dont de précieux imprimés des 16e et 17e siècles. On pouvait donc nourrir l’espoir de retrouver également des vestiges de la deuxième grande bibliothèque de Königsberg. Il se vit 12

exaucé en Russie où nous nous sommes rendus pour la première fois en 1984 et où nous sommes retournés ensuite régulièrement. Les découvertes se multiplièrent. Dans la Leningrad d’alors, nous avons visité la Bibliothèque nationale et celle de l’Académie. Dans la première, nous sommes tombés sur d’anciens ouvrages de littérature allemande d’une richesse que jusque-là nous n’avions, en-dehors de l’Allemagne, connue qu’à Londres. L’établissement avait été administré au 19e siècle par des bibliothécaires allemands et ils avaient eu une politique d’acquisition extraordinaire. Dans le flot des milliers d’opuscules, deux lieux d’impression nous sautèrent immédiatement aux yeux : Königsberg et Strasbourg. Il apparaissait clairement à un spécialiste que l’on pouvait trouver en ce lieu un grand nombre de textes qui n’existaient plus ailleurs. Mais ils provenaient d’anciens fonds, ce n’étaient pas des « butins de guerre ». A la bibliothèque de l’Académie, par contre, dans le département des imprimés anciens, se trouvaient des milliers de livres provenant de Königsberg, qui étaient arrivés là après la guerre. Ils comprenaient, pour notre plus grand bonheur, de nombreux volumes de la plus importante et prestigieuse bibliothèque nobiliaire que le sol prussien ait connue : la bibliothèque de la lignée des Wallenrodt. Peut-on comprendre ce que cela représente pour un chercheur, qui voyage de bibliothèque en bibliothèque, que de trouver en deux endroits tout à fait différents des livres autrefois rassemblés et ensuite séparés, mais qui n’ont pas été perdus ? En 1987, nous avons pu voyager pour la première fois à Vilnius, la capitale de la Lituanie, qui faisait alors partie de l’Union soviétique. Nous venions à ce moment-là de Riga, la capitale lettonne, où nous avions douloureusement déploré la destruction de la splendide bibliothèque municipale lors de l’assaut allemand de 1941. Vilnius nous découvrit aussitôt ses trois bibliothèques : la bibliothèque de l’université, riche d’une longue tradition, et deux créations plus récentes, la Bibliothèque nationale et celle de l’Académie. Nous nous sommes étonnés que ces deux dernières également recèlent de riches fonds de livres de Königsberg. A Vilnius étaient parvenus aussi de précieux Wallenrodtiana. En outre, la ville était devenue après 1945 l’endroit ou l’on conservait également les célèbres ouvrages musicaux de Königsberg, connus dans le monde entier, ceux


Reconstitution de la bibliothèque Wallenrodt dans la cathédrale de Königsberg, entreprise en 2005 pour le 750e anniversaire de la ville de Kaliningrad.

d’un Johann Eckard, d’un Johann Stobaeus et de bien d’autres encore. Il s’y trouvait même des manuscrits en nombre non négligeable. Varsovie et Toruń en Pologne, Saint-Pétersbourg en Russie et Vilnius en Lituanie sont les quatre villes dans lesquelles on doit avant tout rechercher les imprimés et les manuscrits de Königsberg. On pourrait évoquer bien d’autres lieux : Moscou, Novosibirsk même, Allenstein, Minsk... Mais les quatre premiers mentionnés sont les plus importants. Une vie de chercheur ne suffirait pas à inventorier et à décrire les milliers d’imprimés anciens de Königsberg qui ont été sauvés. A défaut, l’on peut consulter à Osnabrück les microfilms de nombreux ouvrages. Leur catalogage et leur numérisation sont en cours. Nous pourrons un jour – espérons qu’il ne se fasse pas trop attendre – récolter les fruits de ce travail. Mais si cela se produit, ce ne sera pas sans compter sur une ville à laquelle on ne s’attendait nullement. Et nous voilà revenus à notre point de départ. A Strasbourg. Lorsque la catastrophe de 1870 s’est abattue sur la ville, partout dans le monde on a manifesté honte et compassion, tout en faisant preuve de dévouement et d’esprit d’entraide. On lança un appel aux bibliothèques et aux bibliothécaires dans le monde entier, et en premier lieu en Allemagne, pour qu’ils établissent de quels doublons ils pouvaient disposer et pour qu’ils les envoient à Strasbourg. Cet appel eut un écho inespéré, que l’on découvrira dans l’article suivant. Les livres affluèrent de partout dans cette ville qui dans une large mesure avait conservé sa substance historique. Dans le cadre des reconstruc-

tions qui à Strasbourg et en Alsace ont été conduites de façon exemplaire (que le nom de Rodolphe Reuss reste toujours dans nos mémoires, lui à qui l’on doit la restauration de la section alsatique de la bibliothèque municipale  !), une bibliothèque connut grâce à l’aide extérieure une véritable résurrection, un véritable miracle : l’actuelle Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. Et la lointaine Königsberg participa à ce miracle. Elle envoya tout ce dont elle put se séparer dans la métropole alsacienne, comme C. Didier le montre dans son article. C’est ainsi qu’il échoit à Strasbourg d’être aujourd’hui en possession de livres de Königsberg dont les exemplaires qui existaient autrefois là-bas ont été depuis détruits ou perdus. C’est après la Seconde Guerre mondiale que nous avons pu pleinement mesurer le bénéfice dont nous sommes redevables à cet élan donateur d’il y a à peu près cent cinquante ans. Nous ne sommes pas habilités à rendre compte en détail des ouvrages qui ont été sauvés. C’est la tâche des spécialistes qui œuvrent sur place. Mais en tant qu’historien du livre ancien de Königsberg, c’est avec émotion et gratitude que nous tournons nos regards vers cette magnifique ville du Rhin supérieur. Le sort qui a frappé toutes les grandes villes d’Allemagne lui a été épargné. Il apparaît donc comme une promesse pleine d’avenir que ce soit précisément cette ville, vers laquelle se tourne aujourd’hui l’Europe pleine d’attente, à qui a été dévolue la mission de conserver un trésor sauvé de la destruction de l’ancienne Königsberg. Klaus Garber (traduction Jean-Louis Elloy) 13


Frontispice de l’ouvrage Rerum per octennium in Brasilia et alibi nuper gestarum... historia de Caspar van Baerle (Amsterdam, Blaeu, 1647). Un commentaire manuscrit sur la page de titre précise qu’il s’agit d’une « editio rarissima ». L’ouvrage avait été offert à la Bibliothèque royale de Königsberg en 1811 (coll. BNU).

14


LE DOSSIER | Mémoire des lieux, lieux de mémoire

KÖNIGSBERG À STRASBOURG : du don de livres au dépôt de mémoire

L

a Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg a été fondée le 9 août 1871, immédiatement après la guerre francoprussienne de 1870 qui avait notamment vu, lors du bombardement de Strasbourg, la destruction de l’ancienne bibliothèque de la ville 1. L’émotion suscitée par cet événement a été aussi grande en France qu’en Allemagne, et des deux côtés, avant même de savoir ce qu’il en serait du destin politique de Strasbourg, on s’activa dans le but de prévoir aussitôt que possible la reconstruction de la bibliothèque – dans tous les sens du terme, puisque la totalité des fonds (300 000 volumes à l’époque) avait disparu dans le bombardement et l’incendie qui l’avait suivi. L’Alsace-Moselle devenue allemande, c’est à ce pays qu’incomba la tâche, entreprise d’autant plus vite qu’elle avait été mûrie dès les lendemains de la catastrophe initiale. Dès le 5 octobre 1870 en effet, Karl August Barack, alors bibliothécaire des princes de Fürstenberg à Donaueschingen, dans la Forêt-Noire, eut l’idée de lancer un appel à la générosité des institutions publiques comme des particuliers, afin qu’ils contribuent par leurs dons à la refondation d’un socle livresque solide pour l’institution à naître. Cet appel, élaboré en collaboration avec de nombreux représentants des mondes des bibliothèques, de l’édition et de la librairie, parut le 30 octobre 1870 et fut relayé par la plupart des journaux allemands et dans de nombreux journaux étrangers. Son texte en était le suivant :

Appel à la refondation d’une bibliothèque à Strasbourg Strasbourg a perdu sa magnifique bibliothèque ! Les renseignements pris sur place auprès des autorités administratives confirment la triste certitude que «  rien, absolument rien » n’a pu être sauvé. Cette perte est profondément déplorée dans tout le pays. L’Allemagne ne devrait-elle pas se sentir appelée à travailler à la restauration du trésor de livres de cette vieille ville allemande au vu de l’intérêt général envers la détresse matérielle de cette malheureuse cité qui, aussi longtemps qu’elle faisait partie de l’Empire, a toujours été un formidable berceau de l’esprit, de l’art et de la science allemands et encore après son arrachement à l’Allemagne n’a pas cessé d’être, pour les provinces séparées, le médiateur de la vie intellectuelle allemande ? Cela lui permettrait de remplir également à l’avenir sa mission culturelle historique. Il est certain que si nous travaillions pour offrir à la ville dont le nom est lié à la mémoire de Gotfried [sic], Erwin, Twinger, Tauler, Guttenberg [sic], Geiler, Brant, Fischart, Oberlin, Schöpflin, Schweighäuser, Herder et Goethe un ersatz au précieux trésor qu’elle a perdu, cela ne serait rien d’autre qu’un acte de reconnaissance envers les mânes de ces hommes et ce serait de plus la semence la plus fertile pour l’avenir. Il n’est pas en notre pouvoir de remplacer ce qui faisait la fierté de l’ancienne bibliothèque de Strasbourg, les manuscrits et les imprimés rares : mais si nous unissons nos forces nous pourrons au moins poser les fondations d’un trésor de 15


l’esprit qui permettrait de rendre à la ville séparée de nous pendant deux siècles la science et la culture allemandes, de leur donner un nouveau lustre et de leur permettre d’éclore à nouveau. Les signataires se tournent donc avec confiance vers tous les Allemands, en particulier vers les directeurs et les possesseurs de bibliothèques, les érudits, auteurs, éditeurs, libraires de livres anciens, universités, académies et autres sociétés savantes avec la même prière : aidez-nous à refonder une bibliothèque à Strasbourg grâce à des dons de livres ou d’argent. Ces mêmes signataires se déclarent prêts à recevoir les dons et à en organiser le transport vers leur destination dès que la paix régnera à nouveau et qu’un nouvel espace aura été mis à disposition. On rendra régulièrement et publiquement compte des dons reçus. [Suit la liste des signataires, parmi lesquels Hopf, le directeur de la Bibliothèque royale et universitaire de Königsberg] Comme on le voit (et comme on pouvait d’ailleurs s’en douter), une dimension patriotique forte se mêle à la préoccupation scientifique, l’une étant finalement considérée comme l’instrument de l’autre. De fait, des articles postérieurs à l’appel 2 insistent sur la dimension d’ « une œuvre propre à reconquérir, d’un point de vue spirituel aussi, la région que nous avions perdue » ou encore évoquent le devoir de « réintégrer à la vie intellectuelle allemande ses frères de la rive gauche du Rhin qui en ont été longtemps séparés ». Dans cet esprit, Guillaume Ier ne se contenta pas de donner à la future bibliothèque strasbourgeoise 4 000 volumes de sa bibliothèque privée ; il demanda au ministre prussien de l’Education d’autoriser les établissements de son ressort (et notamment les bibliothèques publiques) à tenir les ouvrages qu’ils auraient en double à la disposition gracieuse de Strasbourg, la future bibliothèque se réservant le droit de prendre parmi les listes qu’on lui enverrait les ouvrages qui l’intéressaient. Alors que l’habitude était plutôt de chercher à vendre les doubles, l’envoi gratuit à leur nouvelle consœur était vu comme une solution naturelle, en ces temps de nécessité, pour reconstituer, parallèlement à l’université à renaître (elle aussi conçue sur un modèle allemand) l’instrument documentaire qui permettrait à cette dernière de prouver, face à la France, l’excellence de la science allemande. De plus, 16

cette action devait permettre un enrichissement, difficile autrement, en livres anciens et précieux, et former ainsi le complément de ce qui arriverait par le biais des éditeurs, qui la plupart du temps mirent à disposition leurs catalogues, donc par définition des ouvrages plus récents. Le succès de l’appel de Barack fut immédiat. Il est bien documenté et nous ne nous y attarderons pas davantage ici 3. Rappelons simplement que dès la fondation officielle de la nouvelle bibliothèque en août 1871, 50 bibliothèques, 107 sociétés savantes et académies, 200 personnes privées et 300 éditeurs et libraires avaient proposé, dans des proportions parfois considérables, leur aide : 120 000 volumes étaient attendus par ce biais. En 1875, le nombre de donateurs se montait à 2 750. Et parmi ces donateurs, l’un des établissements les plus généreux fut la Bibliothèque royale et universitaire de Königsberg. Le premier article, chronologiquement parlant, où l’on a retrouvé mention de ce don date du 7 janvier 1871 4. Il évoque les circonstances que nous avons mentionnées plus haut (création d’une nouvelle université et d’une bibliothèque ad hoc, action attendue de la part du ministère prussien de l’Education, espoirs de collecter ainsi des ouvrages anciens, rares et précieux) et cite dans ce contexte la Bibliothèque royale et universitaire de Königsberg qui aurait à elle seule 40 000 doubles, dans divers domaines de la connaissance, à la disposition de sa consœur de Strasbourg. Ce chiffre considérable, qui a dû forcément frapper l’opinion, est régulièrement repris dans les journaux par la suite, où ce don est cité comme le plus important de tous en nombre. Lors du discours qu’il a tenu au cours de la fête inaugurale du 9 août 1871, Karl August Barack, nouveau directeur de la Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek de Strasbourg, en parle dans les mêmes termes. Comment expliquer cette décision, a priori surprenante, d’une bibliothèque de se défaire d’un nombre aussi considérable de livres, qui plus est de toute époque et de toute valeur, incunables compris 5 ? L’explication patriotique n’est sans doute pas la seule qui puisse être avancée, même si un sentiment de cet ordre a pu jouer aussi. Celle qui s’appelait alors « Bibliothèque royale et universitaire » de Königsberg (Königliche und Universitätsbibliothek) résultait de la


Appel aux dons de Karl August Barack (recto du feuillet imprimĂŠ en 1870 ; coll. BNU)

17


Etiquette fabriquée pour la réception des livres offerts au moment de leur arrivée à Strasbourg, sur laquelle était mentionné le nom des donateurs (coll. BNU)

18


fusion de l’ancienne collection du duc Albrecht von Preussen avec celle de l’université, fondée en 1544. L’ensemble, abrité dans un seul bâtiment de la ville, le Königshaus, depuis 1810, comptait à la fin du 19e siècle près de 270 000 volumes. Ce chiffre, sans être énorme (la bibliothèque de Strasbourg en comptait à la même époque 700 000), est toutefois à mettre en relation avec un personnel relativement limité en nombre (15 personnes au début du 20e siècle). De ce fait, la situation du travail bibliothéconomique (et notamment la tenue des catalogues) était perçue par les contemporains comme relativement mauvaise, et en 1870 bien des catalogues devant recenser des ouvrages appartenant aux fonds étaient loin d’être achevés ; quant aux catalogues existants, ils étaient tellement loin d’être satisfaisants qu’une enquête ministérielle de 1895 déclarait la situation de Königsberg « totalement embrouillée » 6. Dans ces circonstances, il était difficilement envisageable de prendre le temps de traiter le cas des doubles, perçus probablement plus comme une charge que comme un enrichissement 7. A cela s’ajoute un problème de place, général à toutes les bibliothèques et qui n’épargnait pas Königsberg non plus, dont la collection était à l’étroit dans le bâtiment qu’elle occupait depuis soixante ans en 1870, et qui bénéficia d’une nouvelle construction en 1901... elle-même très vite trop petite. L’envoi de doubles à la future Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek de Strasbourg est sans doute à évaluer à l’aune de cette réalité. Une autre raison de l’importance du don de Königsberg est à chercher dans l’histoire d’une bibliothèque, privée cette fois-ci : celle de Friedrich August Gotthold. Né en 1778 à Berlin, il était devenu en 1810 directeur du Friedrichskollegium de Königsberg, poste qu’il occupa jusqu’à sa mise à la retraite en 1852. Il mourut dans la même ville à quatre-vingts ans en 1858. Il avait étudié, à Halle notamment, la philologie et la théologie, et était un passionné de musique. Également bibliophile, il avait rassemblé une bibliothèque consi-

dérable, en quantité comme en qualité, qui comptait à sa mort un peu plus de 37 000 volumes. Bien plus, et ce bien qu’il ait mis un soin particulier à établir un catalogue, il n’avait pu éviter une grande accumulation de doubles, qu’il achetait parfois à dessein dans le but de les revendre ou de faire avec les libraires avec qui il était en contact des échanges fructueux. Une pièce entière du logement de fonction qu’il occupait en était remplie. Son vœu le plus cher était de léguer sa bibliothèque au Friedrichskollegium où il avait fait presque toute sa carrière. Pour des raisons diverses, et notamment de place, cette institution ne put l’accueillir ; aussi Gotthold, soucieux de préserver l’intégrité de ce qui s’apparenta de plus en plus à l’œuvre de sa vie, modifia-til son testament en conséquence et légua-t-il sa collection à la Bibliothèque royale et universitaire. Comme on peut s’en douter, ce legs exceptionnel fut aussi source de contraintes. Gotthold avait spécifié qu’il souhaitait que la collection soit rangée dans un lieu à part ; en cas de doubles avec les collections existantes, il voulait qu’on garde en priorité son exemplaire (au cas où la Bibliothèque royale et universitaire n’aurait pas voulu de doubles). Il avait laissé aussi un capital dont les intérêts devaient servir à l’acquisition de nouveaux volumes complétant sa collection 8 et à l’entretien (en reliure notamment) des ouvrages existants. Et de fait, leur intégration dans les catalogues généraux de la bibliothèque prit du temps, et ne fut achevée qu’en 1898, soit quarante-six ans après la première phase du déménagement qui eut lieu en 1852-1853 9 ! L’acquisition qu’ont représentée pour la bibliothèque les ouvrages de Gotthold était si importante que celle-ci a suspendu pendant quelques années (à la fin des années 1850) ses propres acquisitions dans certains domaines afin d’éviter l’accumulation de doubles 10. On comprend dans ces conditions que les doubles de Gotthold, pour lesquels celui-ci n’avait pas prévu de destination précise dans son testament, n’aient pas fait l’objet d’une attention particulière ; on peut même imaginer que 19


Quelques exemples d’ex-libris de l’ancienne Bibliothèque royale et universitaire de Königsberg (coll. BNU)

20


l’administration de la bibliothèque ait plutôt souhaité s’en défaire. Dans ce contexte, l’appel de Barack et la réaction du ministère prussien de l’Education ont sans doute trouvé à Königsberg un écho favorable, car la quasi-totalité des doubles de Gotthold, plusieurs milliers de volumes 11, furent envoyés à la bibliothèque de Strasbourg au moment de sa reconstruction. Königsberg envoya-t-elle d’autres doubles que le legs de Gotthold aurait provoqués dans ses propres collections ? Ce point n’est pas attesté, mais rien n’interdit de le supposer, comme on le verra après. Quoi qu’il en soit, par l’envoi des doubles de Gotthold, c’est une partie de sa collection qui se retrouve aujourd’hui dans les fonds de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. En l’état actuel de nos connaissances, telles sont donc les principales raisons qui ont pu pousser Königsberg à faire un don aussi généreux à Strasbourg. Mais revenons un peu plus précisément sur ce chiffre de 40 000 volumes. Dubled, dans son histoire de la BNU écrite dans les années cinquante, le reprend sans plus de commentaires. Qu’en est-il en réalité ? Peut-on le confirmer ? Il est aujourd’hui difficile de trouver des informations à ce sujet : la BNU, qui possède des dossiers d’archives sur la plupart des dons qui lui ont été faits, n’a rien gardé de tel sur Königsberg 12. Le seul élément dont nous disposons consiste en deux cahiers, intitulés «  Liste des doubles donnés par la Bibliothèque royale et universitaire de Königsberg à la Bibliothèque impériale de l’université et de la région de Strasbourg ». Ces cahiers font état de trois livraisons, sans que nous puissions savoir s’il y en a eu d’autres ; ils sont datés de 1872 et le premier porte la signature de Hopf, alors directeur de la bibliothèque de Königsberg. Ce sont évidemment des éléments de première importance pour évaluer le don de cette ville quantitativement et qualitativement. Ces deux cahiers listent en tout environ 9 300 volumes. Ceux-ci sont énumérés par une notice bibliographique succincte et sont précédés d’un chiffre d’inventaire. Une des particularités est que les chiffres ne se suivent pas : on passe ainsi du n° 3 au n° 11, puis au n° 19. Cela pourrait laisser penser que les bibliothécaires strasbourgeois ont choisi dans une liste préétablie par Königsberg et ont pris les ouvrages qui les arrangeaient – conformes en cela aux instructions établies par Barack qui souhaitait

qu’avant l’envoi proprement dit, les donateurs fassent parvenir à Strasbourg des listes destinées à éviter l’accumulation de doubles. Dans ce cas, il faudrait comprendre que Strasbourg n’a retenu qu’une partie des 40 000 volumes proposés. Quoi qu’il en soit, le fonds ainsi engrangé était d’une qualité remarquable, comportant des ouvrages de toutes les époques 13, de toutes les langues européennes ou presque, de tous les sujets et de tous les formats. Une lecture attentive des deux cahiers conservés permet de s’en faire une idée assez précise : l’histoire, la géographie et les récits de voyages en constituent un des points forts. Les ouvrages balaient toute la zone européenne, de la Scandinavie à la Méditerranée, en s’étendant largement aux Proche et Moyen-Orient ainsi qu’aux nouveaux mondes (on relève ainsi des éditions anciennes, souvent proches par la date des éditions originales, de Bougainville ou de Mungo Park). La littérature et la philologie, classiques et modernes, constituent une autre dominante du fonds, avec là encore une grande variété de langues représentées, antiques, romanes tout autant que germaniques. Dans la partie du second cahier comprenant la philologie classique apparaît même une ébauche de classement, comme si les auteurs, grecs d’abord, puis latins, avaient été préclassés à leur départ de Königsberg, car ils apparaissent dans le cahier dans l’ordre alphabétique (certes très approximatif) et l’on voit clairement que pour chaque auteur on a cherché à séparer les œuvres des ouvrages critiques. Rien n’interdit de penser que pour cette partie du fonds on a mis en caisses, en respectant plus ou moins leur classement, les doubles de la bibliothèque de Gotthold. Le droit, incluant un nombre important de thèses, est lui aussi bien représenté, de même que les diverses sciences (médecine surtout, mais aussi botanique, zoologie et minéralogie). Et naturellement, au sein de toutes ces disciplines, l’histoire particulière de la Prusse revient régulièrement, soit en tant que thème, soit par la présence de très nombreuses éditions de Königsberg 14. Un fonds somme toute assez encyclopédique, voilà ce qui ressort de la lecture des cahiers d’inventaire ; et cela n’a rien d’étonnant, puisque c’est justement l’établissement d’un socle scientifique qui était attendu, de la part des fondateurs de la bibliothèque de Strasbourg, des dons que pourraient leur faire les autres institutions. On voit en tout cas par l’exemple de Königsberg que ces attentes ont souvent été comblées. 21


Première page du registre d’inventaire donnant la liste des ouvrages offerts par la bibliothèque de Königsberg (coll. BNU)

22


Deux exemplaires de l’édition originale du Titan de Jean Paul (Berlin, Matzdorff, 1800), offerts respectivement par Guillaume Ier et par la Bibliothèque royale et universitaire de Königsberg (coll. BNU)

On retrouve aussi dans les grandes lignes du fonds des caractéristiques qui étaient propres à la bibliothèque de Gotthold : celui-ci, à côté de la musique, sa grande passion (absente pour le coup des doubles de Königsberg), avait en effet particulièrement choyé la pédagogie, les langues, les littératures classiques ; mais il s’était intéressé aussi aux belles-lettres européennes, à la botanique, à la géographie et à l’histoire (avec, pour cette dernière discipline, une attention particulière aux récits de voyages). Seules la médecine, le droit et les sciences politiques étaient restées un peu en deçà – bref, on y trouvait les caractéristiques attendues de la bibliothèque d’un professeur, dont la bibliophilie avait amplifié, sans les modifier, les centres d’intérêt. La lecture des cahiers fait donc bien apparaître la présence de nombreux doubles de Gotthold ; mais avec une partie importante de médecine et de droit, elle montre aussi que la Bibliothèque royale et universitaire de Königsberg avait puisé dans ses propres doubles et que ceux-ci, aux yeux des bibliothécaires qui reconstruisaient le fonds strasbourgeois, avaient avantageusement complété ceux-là 15. Les ouvrages furent envoyés à Strasbourg à partir de 1872, la presse locale se faisant parfois l’écho de l’arrivée des caisses de livres. Comme pour les autres dons, ils furent pourvus de l’étiquette que la bibliothèque avait fait confectionner et qui servait d’ex-libris officiel à la nouvelle institution, ce qui les fait aujourd’hui encore (re)découvrir fortuitement au hasard des lectures. Mais ils ne furent pas plus rangés à part

que ceux qui provenaient d’autres sources ; aussi ce «  fonds Königsberg  » est-il dispersé dans les collections courantes, et sa reconstitution, parfaitement possible puisque la BNU en possède les inventaires, ne pourrait actuellement être menée que de façon virtuelle. C’est là toutefois un point d’importance, dont les donateurs de 1871 ne pouvaient évidemment pas se douter, mais qui place Strasbourg en première ligne dans les tentatives de « reconstruction mémorielle » de l’ancienne Königsberg (ce que souligne aussi K. Garber dans l'article précédent). Les articles d’Evgueni Maslov et de Valeriy Galtsov, de même que la littérature actuelle sur le sujet 16 montrent bien à quel point les mentalités évoluent aussi en Russie et combien, après des années d’abstinence soviétique, on cherche aujourd’hui à renouer avec Königsberg dans l’actuelle Kaliningrad. L’ouverture qui a suivi l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev a signifié pour la ville le début de recherches plus systématiques et donc une appropriation nouvelle de son passé et de son poids dans l’identité actuelle de Kaliningrad et de ses habitants. La propagande russe après 1945 a en effet longtemps laissé croire à une destruction totale des biens culturels de Prusse-Orientale – et parmi eux des livres. Il fallait à la fois éviter d’avoir à répondre à d’éventuelles demandes de restitutions et légitimer auprès de la population locale le concept de Kaliningrad comme ville nouvelle dont les « miasmes » passés auraient été éradiqués. Pour cette raison (et aussi parce que les vérifications sur place étaient impossibles), on a longtemps pensé – 23


et écrit – que les fonds de l’ancienne bibliothèque 17 universitaire de Königsberg avaient été anéantis  . Puis, avec l’ouverture progressive des frontières et des archives, accompagnée d’une volonté de certains intellectuels de Kaliningrad de couper court à une amnésie collective considérée comme plus mutilante que constructive, l’histoire des biens culturels de PrusseOrientale se reconstitue peu à peu. On sait ainsi que la destruction de la bibliothèque n’a sans doute été que partielle, et que par ailleurs un certain nombre de fonds précieux entreposés dans des châteaux de la région ont eux aussi survécu à la guerre. On sait aussi que dès 1945, l’occupant soviétique a organisé des razzias ciblées sur les biens culturels de la région, soit pour enrichir les collections d’établissements russes, soit pour reconstituer à moindres frais les bibliothèques de pays passés sous domination soviétique et ayant souffert des confiscations nazies : ainsi, lors des «  expéditions  » d’après 1945, les Lituaniens se sont abondamment servis en « Baltica », dont on sait que la bibliothèque universitaire de Königsberg était riche  ; de même la reconstruction de la bibliothèque de Toruń (l’ancienne Thorn allemande) s’est grandement effectuée à partir de fonds provenant de Königsberg. Des chercheurs allemands (dont Klaus Garber), mais aussi russes essaient depuis près de trente ans de reconstituer le puzzle des fonds dispersés de la ville. On pense aujourd’hui que les plus grandes parties se trouvent à Toruń, Vilnius, Moscou et Saint-Pétersbourg, mais des fonds moins importants ont été aussi localisés à Varsovie, Gdańsk, Olsztyn, Plock, Voronezh ou encore Novosibirsk ! Quant à Kaliningrad, elle a retrouvé une université en 1967, dont la bibliothèque, si l’on en croit un répertoire officiel de 1974, possédait à cette époque des « fonds rares en histoire, géographie et philologie », et dont les collections se montaient en 1980 à 364 000 volumes. Il semble difficile que des acquisitions pareilles aient pu se faire par la seule université de Kaliningrad, et il s’agit probablement là de la trace de la présence de fonds d’avant 1945, restés sur place ou rapatriés. En effet, les tentatives de réappropriation mémorielle évoquées plus haut avaient déjà conduit, à partir des années 80, à des opérations de rapatriement sur place des éléments du patrimoine culturel qui avait été évacué quelque quarante ans plus tôt : ainsi 300 volumes de la célèbre collection Wallenrodt 18 qui revinrent de Moscou à Kaliningrad en 1981 – dans le plus grand secret, en particulier visà-vis de l’Occident, car officiellement, le discours était 24

toujours le même : tout avait été détruit. Sans doute d’autres ensembles, moins prestigieux mais tout aussi précieux pour l’histoire et la mémoire locales, ont-ils pu être rapatriés de même depuis cette date 19. Aujourd’hui, la réalité de l’existence des fonds de l’ancienne bibliothèque universitaire de Königsberg ne fait plus aucun doute, et la destruction totale de 1945 s’est avérée une légende. Certains chercheurs vont même jusqu’à dire que presque tout a sans doute été conservé. Le problème serait donc celui d’une extrême dispersion. Comment reconstituer, au moins virtuellement, l’ensemble du puzzle ? En Russie même, un centre de coordination pour la recherche des biens culturels disparus a été fondé en 1991, et il existe toujours aujourd’hui. Lors d’un congrès qui s’est tenu en 2000 à Moscou pour parler des prises de guerre et de leur restitution, on a entre autres demandé aux bibliothèques de cataloguer leurs fonds « étrangers » et d’indiquer lors de cette opération la provenance des livres. Mais il ne suffit pas de dire pour faire, et les moyens actuels des établissements russes laissent des doutes sur un achèvement rapide de l’entreprise... Dans ce contexte de recherches lentes et de résultats incertains, l’importance du « fonds Königsberg » de la BNU apparaît d’autant plus grande : les deux registres conservés jusqu’à nos jours donnent immédiatement la liste de près de 10 000 volumes jadis (et peut-être encore aujourd’hui pour certains) conservés par la bibliothèque universitaire de Königsberg. S’il s’avère que tous les titres qu’ils listent sont bien présents aujourd’hui encore à Strasbourg (une vérification systématique n’a jamais été faite, mais les sondages effectués lors des recherches préliminaires à cet article se sont tous révélés positifs), c’est bien un pan de la mémoire intellectuelle de l’ancienne Königsberg que la BNU abrite aujourd’hui – et qui mériterait comme tel d’être davantage valorisé lorsque l’entreprise de reconstitution virtuelle souvent évoquée par les chercheurs actuels aura été menée à terme. Christophe Didier


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES : - ALBINUS, Robert. - Königsberg Lexikon. - Würzburg : Flechsig, 2002 - Collection de coupures de journaux, concernant la fondation et l’organisation de la bibliothèque universitaire et régionale de Strasbourg, 1870-71 etc. [recueil factice ; BNU] - GARBER, Klaus. - Auf den Spuren verschollener Königsberger Handschriften und Bücher, in Altpreussische Geschlechterkunde, 23, 1993 - HOTTINGER, Christlieb Gotthold. - Die Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek in Strassburg. - Strasbourg : Trübner, 1872 - HUBATSCH, Walter. - Königsberger Frühdrucke in westdeutschen und ausländischen Bibliotheken, in Acta Prussica, Festschrift für Fritz Gause (Jahrbuch der AlbertusUniversität zu Königsberg / Pr., Beiheft XXIX, 1968) - KAHN, Jean. - De Königsberg à Strasbourg : à propos de la bibliothèque de Kant, in Les études philosophiques, 1, 1999 - KLATTE, Alfred. - Nach zwanzig Jahren : ein Gedenkblatt zur Geschichte des kaiserlichen Universitäts- und Landesbibliothek in Strassburg. - Strasbourg : Heinrich, 1890 - Königsberger Beiträge : Festgabe zur vierhundertjährigen Jubelfeier des Staats- und Universitätsbibliothek zu Königsberg Pr. - Königsberg : Gräfe und Unzer, 1929 - Königsberger Buch- und Bibliotheksgeschichte / hrsg. von Axel E. Walter. - Köln : Böhlau, 2004 - KOMOROWSKI, Manfred. - Das Schicksal der Staats- und Universitätsbibliothek Königsberg, in Bibliothek : Forschung und Praxis, 2, 1980 - KUHNERT, Ernst. - Die Königliche und Universitäts-Bibliothek zu Königsberg i. Pr. - Königsberg : Hartung, 1901 - Die Neugründung der Strassburger Bibliothek und die Göthe-Feier am 9. August 1871. - Strasbourg : Schmidt, 1871 - SERRIER, Thomas. - Nier ou intégrer l’héritage allemand ? A propos de l’appropriation culturelle de Danzig, Königsberg et Reval à Gdańsk, Kaliningrad et Tallinn, in Revue germanique internationale, 11, 2010

Notes 1 — Pour l'histoire précise de la destruction et de la reconstruction de la bibliothèque, voir Henri Dubled, Histoire de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (Strasbourg, 1973)

6 — Pour une description plus précise du mauvais état des catalogues de la bibliothèque de Königsberg, et notamment d'une situation décrite comme « total verfahren », voir l'article de Manfred Komorowski cité en bibliographie. 7 — Le catalogage des manuscrits, engagé au début des années 1860, n'était toujours pas achevé à la veille de la Seconde Guerre mondiale, et même celui des fonds musicaux, pourtant un domaine d'excellence de la bibliothèque, n'a été achevé qu'au début des années 1930. Des tâches comme le traitement des ouvrages arrivés par le dépôt légal, que la bibliothèque recevait pour la Prusse, étaient elles mêmes perçues comme une charge de plus, difficile à assumer en raison du faible personnel. O. Vanselow, dans son article paru dans les Königsberger Beiträge (voir la bibliographie), parle de l'état de la bibliothèque au début des années vingt, en insistant sur le manque de personnel qui ne permet pas de traiter toutes les aquisitions, et surtout les acquisitions anciennes sans cesse repoussées en faveur des nouveautés. 8 — L'accroissement permis ainsi fut de 40 volumes par an en moyenne. 9 — Gotthold avait en effet planifié un déménagement en plusieurs phases, souhaitant garder dans ses murs jusqu'à sa mort une partie de sa collection. 10 — Gotthold était toujours actif à la fin de sa vie et a continué jusqu'en 1858 à enrichir sa bibliothèque d'ouvrages qui étaient destinés à rejoindre la Bibliothèque royale et universitaire, suivant les clauses du testament. 11 — Chiffre donné par Ernst Wermke, dans son article sur Gotthold paru dans les Königsberger Beiträge. 12 — Du moins rien n'a-t-il été trouvé jusqu'à présent, mais l'état des archives, qui mériteraient d'être reclassées, peut laisser espérer une trouvaille future. 13 — On relève ainsi la présence de 28 incunables, et des éditions qui, quel que soit le domaine, vont en général du 16e au 19e siècle. 14 — Sur la totalité des titres dont les deux cahiers donnent la liste, on relève 735 volumes édités à Königsberg, ce qui fait de la BNU un incontestable dépositaire d'imprimés anciens en provenance de cette ville. Il serait intéressant de pousser plus loin l'étude et de dénombrer combien d'exemplaires d'éditeurs célèbres, comme par exemple Hans Weinreich ou Johann Daubmann, sont compris dans le nombre. 15 — Gotthold avait aussi réuni toutes les éditions originales des écrits de Kant, qui par contre furent vraisemblablement gardées par les bibliothécaires de Königsberg ; en effet, celles que possède la BNU ont d'autres provenances. 16 — Voir en particulier les articles d'Axel Walter dans Königsberger Buch- und Bibliotheksgeschichte, ou encore le n° 11 de la Revue germanique internationale consacré aux villes baltiques. 17 — C'est ce qu'on lit par exemple dans l'édition de 2002 du Königsberg Lexikon de R. Albinus ; c'est aussi ce qu'a soutenu, à tort, l'auteur de ces lignes en 2003 dans le catalogue de l'exposition Impressions d'Europe. 18 — Sur la collection Wallenrodt et son destin, voir en particulier Königsberger Buch- und Bibliotheksgeschichte, ou encore Klaus Garber, Auf den Spuren verschollener Königsberger Handschriften und Bücher 19 — Suppositions que laisse entrevoir Garber (in op. cit.)

2 — La BNU conserve sur cet événement une revue de presse extrêmement précise, que son état appellerait à être vite numérisée et dont on trouvera les références en fin d'article. 3 — Voir Dubled, op. cit. ; voir aussi Impressions d'Europe : trésors de la BNUS entre France et Allemagne (Strasbourg, 2003) 4 — Dans l'Ausserordentliche Beilage zur Allgemeinen Zeitung, n°7, 7 janvier 1871 5 — Notons toutefois que le don d'incunables à la future bibliothèque de Strasbourg n'a pas été le fait de la seule ville de Königsberg : les bibliothèques de Trèves, Göttingen, Heilbronn, Leipzig (sans compter d'autres types d'institutions, particuliers et libraires) ont également été généreuses dans ce registre.

25


Les ruines de Königsberg en 1945 (photographie Willi Schedler). En 1945 Willi Schedler, dernier architecte de la ville, s’est mis à la disposition des pouvoirs soviétiques pour les aider à dresser des cartes et à reconstituer les plans de celle-ci. Accompagné par des architectes et des militaires soviétiques, Schedler a pris plusieurs photos de la ville en ruines. Mort en 1947, il a laissé une centaine de clichés qui appartiennent actuellement à Avenir Ovsyanov, spécialiste et expert auprès du Département de la protection du patrimoine de la région de Kaliningrad. Aujourd’hui, ces photographies sont considérées comme une part importante du patrimoine de la ville.

26


LE DOSSIER | Mémoire des lieux, lieux de mémoire

« Non, monsieur Adenauer, chez nous, personne ne songe à construire de nouvelles églises ». La politique culturelle des autorités et les demandes spirituelles des premiers Kaliningradois 1.

E

n 1960, à la session du Soviet suprême de la RSFSR, le président du Comité exécutif régional de Kaliningrad Z. F. Slaykovsky prononçait un discours ardent, dans lequel il faisait le bilan des quinze ans de la politique des autorités locales dans le domaine de la culture et de la spiritualité. Voici les fragments les plus significatifs de cette intervention : « Lors d’un rassemblement récent des hitlériens d’aujourd’hui à Düsseldorf, Adenauer a déclaré, en attisant les velléités revanchardes, que Königsberg et ses terres adjacentes étaient un désert, une zone morte, où il n’y avait pas d’églises ni une quelconque vie culturelle et spirituelle. Que peut-on dire au sujet de ces paroles du vieil intrigant bonnois ? Oui, il y a quinze ans, Königsberg et ses terres adjacentes représentaient en effet un désert, une zone morte. Les hitlériens ont laissé derrière eux une économie complètement détruite, ils avaient utilisé des tonnes d’explosifs, des centaines de milliers d’engins divers et de mines. Tout cela se faisait conformément à la tactique de la “terre brûlée”. Des ruines, des amas de briques et de gravillons, des champs défigurés par les tranchées et couverts de mauvaises herbes – voici ce que la région de Kaliningrad formée en 1946 représentait. Mais en répondant à l’appel du parti et du gouvernement, des centaines de milliers de travailleurs de notre pays sont venus s’installer dans cette nouvelle région soviétique… Les hommes soviétiques ont apporté avec

eux un nouveau mode de vie et de nouvelles requêtes spirituelles. Non, monsieur Adenauer, chez nous personne ne songe à construire de nouvelles églises. Elles ne sont pas nécessaires, tout simplement. Dans notre région vivent des gens cultivés et areligieux dans leur conception du monde. Cependant les anciennes églises allemandes sont restées. Nous ne les détruisons pas. Certaines d’entre elles, comme par exemple la cathédrale, sont même sous la protection de l’État. D’autres, ayant une valeur architecturale, servent aux Kaliningradois en tant que cinémas et musées. La vie spirituelle des hommes soviétiques est riche et variée. Aujourd’hui les habitants de notre région ont plus de cent mille appareils de radio, plus de cent mille spectateurs regardent chaque jour les émissions télévisées de Kaliningrad… ». Ensuite Slaykovsky évoque d’autres preuves statistiques de la richesse de la vie culturelle et spirituelle de la région – une société philharmonique régionale, 400 maisons de la culture, salles de concerts et clubs, 28 universités populaires, 282 bibliothèques, 900 cercles artistiques d’amateurs, 900 concerts donnés directement dans les champs par des groupes de propagande… La position du haut fonctionnaire de Kaliningrad est tout à fait claire. Dans l’article présent, nous tenterons de comprendre dans quelle mesure elle correspondait aux requêtes spirituelles réelles des habitants de la région. 27


Les colons et leurs besoins spirituels Un des processus les plus remarquables du développement social et démographique de la région de Kaliningrad à l’époque d’après-guerre fut l’« obratnitchestvo ». Cette notion désignait le retour des migrants volontaires dans leur région natale, phénomène alors largement répandu : rien qu’en 1948-1953, 260 174 migrants sur 510 063 avaient quitté la région de Kaliningrad. Au cours de l’année 1956, 61 600 personnes sont venues dans la région et 53 900 personnes en sont parties. L’«  obratnitchestvo » est devenu un phénomène national. Sur l’île de Sakhaline, sur 135 000 personnes arrivées en 1950, 74 000 sont retournées chez elles, et parmi les 130 700 colons de 1953, il y avait 115 300 « obratniks ». Parmi les nombreuses causes de l’« obratnitchestvo », les plus décisives étaient d’ordre matériel, financier, psychologique et spirituel. Nous les examinerons tour à tour. L’historiographie régionale nous montre que les considérations utilitaires constituaient le motif principal de migration dans une région – désir d’échapper à la famine et à la misère des lieux où l’on vivait, ou de recevoir des avantages. Les gens, parce qu’ils voulaient y croire, écoutaient les recruteurs qui vantaient les grandes possibilités s’ouvrant aux personnes qui accepteraient de partir pour l’ancienne Prusse-Orientale. Mais la réalité ne justifia pas les attentes. Dans les premières années de l’après-guerre, Kaliningrad était pratiquement en ruines. En 1954, un journaliste local écrivait : « Nous nous rappelons le Königsberg des années 1945-1946. Le château royal et l’université détruits par les incursions de l’aviation anglaise, les murs sombres qui restaient de la cathédrale brûlée, les ruines des bâtiments dans les rues, les tas de gravats sur les chaussées, les feux ternes des lampes à pétrole dans les maisons épargnées, les voies de tramway couvertes de débris, les conduites d’eau rouillées, à sec ; le sifflement du vent dans les ateliers détruits des usines, l’abandon dans le port, les enseignes arrachées des magasins ». L’architecte en chef de la ville de 1948 à 1958, D. Navalikhine, avançait les chiffres suivants : l’ensemble des habitations de Königsberg avant la guerre faisait près de 6 000 000 de m3, or en octobre 1948 il ne restait que 1 035 000 m3 (soit 17,25%) ; sur 13 368 bâtiments, 8 355 étaient détruits, soit 62,5%. 28

Aux problèmes d’ordre matériel dont souffraient les colons de Kaliningrad s’ajoutaient des difficultés d’ordre spirituel et psychologique. Il a fallu quelques décennies après 1945 avant que n’apparaissent des générations de Kaliningradois pour qui cette nouvelle terre russe était devenue familière – et qui étaient devenus indifférents à son passé prusso-germanique ou aux images significatives d’une autre culture, images qui étaient toujours présentes dans l’architecture et la sculpture locales, dans la toponymie ou dans les inscriptions diverses. Le temps a rapproché les gens et la terre au fur et à mesure. De nouvelles générations de Kaliningradois apparurent, les cimetières russes s’élargirent et devinrent une racine nationale très solide – les tombes des pères attachent les gens de façon plus certaine que n’importe quelle ancre... Pour des raisons naturelles, les premiers colons regardaient l’ancienne PrusseOrientale de façon très différente. Le fait de l’annexion juridique à la république russe d’un petit coin sur la côte de la mer Baltique ne les empêchait pas de le percevoir comme une terre étrangère. L’antithèse «  indigène – étranger » s’aggrave invariablement dans la conscience collective d’un groupe social, quand il se trouve dans un état marginal. Les colons de Kaliningrad étaient des marginaux typiques, et cela à différents niveaux – chronologique, spatial et culturel. C’étaient des gens déjà sortis de la guerre, mais pas encore adaptés au temps de paix ; des gens qui avaient déjà quitté leur région d’origine, mais qui ne s’étaient pas encore habitués à la nouvelle ; des gens plongés dans un espace spirituel qui leur était étranger, se trouvant dans une zone géopolitique frontalière et n’ayant pas sur cette terre les points d’ancrage d’un natif. A. I. Ryjova, jeune fille venue dans la région à dix-sept ans, se rappelle : « Il fallait naître et grandir ici. C’était une autre psychologie, une autre conception de l’éternité. En premier lieu, cela se sentait en regardant les espaces sacrés – les églises luthériennes et catholiques. Nos églises et nos temples sont plus marqués par la bonté en quelque sorte, plus accueillants. L’austérité et l’architecture anguleuse des cathédrales locales ne correspondent pas à notre caractère russe. Je pouvais les admirer en tant qu’œuvres architecturales, mais je ne les voyais pas comme un espace où l’on pouvait me comprendre et me réconforter. Leur aspect extérieur suggérait l’inverse. Il en émanait quelque souffle froid et étranger. Les jours de pluie,


la ville produisait une impression mélancolique, opprimante par l’étroitesse des rues, l’austérité des bâtiments. On avait alors une sensation du caractère provisoire de notre séjour et on sentait en particulier à quel point nous étions des étrangers ici ». En écho à ces paroles, l’historienne I. Belintseva apporte un commentaire culturel très précieux : « Au cours de la mise en valeur de l’héritage inconnu de Königsberg, le rôle essentiel fut joué par l’environnement architectural, l’ensemble des éléments du paysage municipal restés intacts après les bombardements et les tirs d’artillerie. Pour les nouveaux habitants de la ville qui étaient venus du fin fond de l’URSS, le milieu urbain de Königsberg-Kaliningrad portait l’empreinte d’une culture spirituelle et matérielle hautement développée, mais d’un caractère essentiellement étranger, et de plus appartenant à leur pire ennemi, même s’il était vaincu. Les colons étaient pour l’essentiel originaires des petites villes et des villages de la Russie centrale et appartenaient, en vertu de leur origine, à la culture populaire avec des orientations et des valeurs spirituelles et matérielles tout à fait éloignées de leur nouvel environnement ». Parmi les colons, peu nombreux étaient ceux qui trouvaient les forces de rester optimistes. Comme la kolkhozienne A. F. Savitskaya, qui en 1948 rassurait les habitants de son village : « Allons, ne baissez pas les bras... Tout n’est jamais donné d’emblée, nous nous y habituerons. Un Russe est chez lui là où il vit paisiblement et en bonne harmonie ». Mais un sentiment négatif envers cette nouvelle terre russe restait prédominant. Sa perception en tant que terre étrangère se renforçait par d’autres faits : par la présence des Allemands au début et la mémoire des crimes du nazisme, par la peur de la guerre qui semblait imminente partout (non seulement en URSS, mais aussi aux États-Unis ou en Europe occidentale), et particulièrement dans la région de Kaliningrad et sur l’île de Sakhaline. En 1955, il y eut quelques cas de communistes exclus du parti sous un prétexte significatif

dans ce contexte : « pour cause de violation de la discipline du parti consistant dans le départ non autorisé de la région en raison de l’esprit de panique, provoqué par la crainte des complications internationales ». La situation d’enclave de la région et la police des frontières qui la surveillait ont joué leur rôle dans cette situation. La perception de l’ancienne Prusse-Orientale comme une terre étrangère se manifestait en premier lieu chez les colons qui avaient gardé leur conscience culturelle nationale, et particulièrement chez les croyants orthodoxes qui se sont retrouvé privés de leurs lieux de culte et donc de la possibilité de s’appuyer sur la tradition orthodoxe dans leur nouvelle patrie. Ici, il faut donner une précision. Dans la région de Kaliningrad jusqu’en 1945, l’Eglise orthodoxe constituait une confession insignifiante [...] Les faits témoignant de l’existence, dans l’histoire d’avant-guerre de la nouvelle région russe, de communautés orthodoxes, d’églises, monastères et autres lieux sacrés orthodoxes étaient inconnus non seulement des premiers colons, mais aussi, semble-t-il, de la plupart des Kaliningradois contemporains. D’un point de vue religieux, l’ancienne Prusse-Orientale se présentait aux Russes arrivant ici comme une terre non orthodoxe, mais catholique et protestante. On peut affirmer sans exagération qu’une partie des « obratniks » ont quitté la région justement pour des motifs religieux. On ignore dans quelles proportions. De même, on ne pourra jamais savoir au juste quel nombre d’« obratniks » ont quitté la région pour des raisons matérielles et financières. Aucune source ne donne ces chiffres, bien que dans les documents des organisations de migration on trouve des statistiques concernant les raisons des retours 2. Les colons qui décidaient de rester quand même aspiraient à aménager cette jeune région russe, à l’adapter à leurs traditions, leurs us et leurs coutumes. Dans la vie courante, on avait pleine conscience de 29


La cathĂŠdrale en 1975 (photographie Yuri Bardun)

30


la tâche socioculturelle qu’était la « russification » de la région. A. I. Ryjova, déjà mentionnée, disait à ce propos : « Je n’ai jamais vu une ville aussi verdoyante. A l’époque j’ai pensé que c’était un symbole. La jeune verdure – c’est la renaissance. J’avais le sentiment que je devais faire quelque chose pour cette ville, qui était sans doute belle. Quelque chose pour l’harmonie. Oui, j’étais alors trop jeune et pensais qu’il fallait faire de cette terre une terre russe. En somme, nous le pensions tous à l’époque ». Au titre de soutien moral, les croyants orthodoxes de la région de Kaliningrad souhaitaient avoir leurs églises. Certains extraits de lettres du colon A. I. Orechnikov au patriarche Alexis 1er et au Conseil des affaires de l’Eglise orthodoxe russe en 1948 en témoignent très clairement : « Étant venu de Saratov pour m’installer chez ma fille, j’ai décidé d’aider le peuple russe d’une façon ou d’une autre […] Il n’y a aucune église orthodoxe dans toute la région sur un espace qui va jusqu’à la Lituanie, mais un grand nombre d’églises catholiques et protestantes... Ce fait présente de grandes difficultés pour les Russes orthodoxes qui vivent ici et se sont installés dans cette contrée, pour nous, les patriotes ardents de notre patrie russe bien aimée... Ici se sont installées entre autres les familles des défenseurs de la patrie tombés pendant la guerre, qui désirent tant avoir un temple orthodoxe... Et ce petit temple russe orthodoxe, cette petite parcelle bien à nous, sera ici un rempart d’orthodoxie russe […] Nous demandons à Votre Sainteté de soutenir notre requête [...] sur l’autorisation de l’ouverture ici de ce petit temple pour y élever nos prières vers Dieu, pour vous, pour votre santé et prospérité, pour notre Grand Dirigeant sage et les autorités, pour la puissante et glorieuse armée russe et pour tout le peuple orthodoxe russe. Car la Sainte Eglise orthodoxe n’a pas seulement la vertu des propriétés morales, elle est aussi la source de la force spirituelle du peuple orthodoxe russe, la source de son esprit puissant, l’esprit du patriotisme et de l’amour de la patrie, qui fait que notre puissant pays russe triomphe toujours de tous les désastres de la guerre s’abattant sur lui ».

nomène d’« obratnitchestvo », ne pouvaient pas ne pas attirer l’attention des dirigeants soviétiques. Les autorités tentèrent de résoudre ces problèmes. On mit en place une résistance administrative et juridique à la « désertion de la région » et on prit des mesures pour l’amélioration des conditions de vie des colons. Des poursuites furent entamées contre les personnes parties de la région sans autorisation, afin de recouvrer les ressources dépensées par l’État pour leur émigration. On punissait les dirigeants qui ne prenaient pas les mesures nécessaires pour l’installation des kolkhoziens et des ouvriers. On organisait des conférences spéciales sur les questions de la qualité de l’accueil des colons, et il y avait de nombreuses commissions où l’on prenait des décisions parfois sévères. On attachait une grande importance à la propagande concernant la conscience socialiste et l’attitude stoïque à adopter envers toutes les difficultés «  temporaires » de l’époque de l’après-guerre.

Le caractère étranger de l’héritage spirituel : les tentatives de résolution politique du problème

L’administration de la région comprenait aussi le problème du caractère étranger de l’héritage spirituel. Le secrétaire du Comité régional de la propagande I. P. Trifonov disait lors de l’une des premières réunions des militants régionaux du parti (le 27 septembre 1947)  : « Notre région est formée par les terres de l’ancien État prussien, qui fut pendant longtemps le foyer de la réaction la plus noire, la place d’armes des incursions criminelles des impérialistes germaniques [...] un endroit où chaque pierre, chaque ferme nous était hostile, où chaque ville, chaque village, chaque maison gardaient les traces de l’individualisme bestial allemand [...] Sa population comprend des colons qui sont arrivés ici, provenant de tout le pays soviétique, des gens d’un niveau culturel et politique inégal, avec des habitudes, des coutumes et des traditions différentes. Pour unir ces gens [...] un travail d’éducation quotidien et minutieux est nécessaire ». Six ans après, le premier secrétaire du Comité régional de Kaliningrad V. E. Tchernychev et le président du Comité exécutif régional de Kaliningrad Z. F. Slaykovsky écrivaient à N. S. Khrouchtchev à propos de l’importance du travail socioculturel pour un enracinement plus solide des colons dans la région. Somme toute, on avait compris le problème. Mais que faisait-on concrètement ?

Les difficultés concernant l’adaptation socioculturelle et psychologique des premiers colons, comme le phé-

En premier lieu, on s’affairait à trois tâches, visant à éliminer le passé et à construire l’avenir : l’action 31


culturelle, la création d’une histoire nouvelle de la région et la lutte contre l’héritage de la culture germanique. Le programme de l’action culturelle était typique de l’époque soviétique et supposait la création et l’organisation d’institutions scientifiques, scolaires et sanitaires, de théâtres, salles de concert, musées, maisons de la culture, parcs de culture et de repos, salles de conférence, cinémas, bibliothèques et réseaux de librairies, sans compter la radio, la presse, les organisations de la culture physique et du sport, les stades, les salles de sport… La réalisation de ce programme était complexe, mais on réussit à atteindre les objectifs chiffrés nécessaires. Et c’était l’essentiel, comme partout dans le pays des Soviets. Par exemple, l’usage même de la radio était plus important que le contenu de son programme. La masse des publications était plus importante que l’attention au lecteur [...] Les rapports sur les questions culturelles de la décennie d’après-guerre rappellent les rapports sur les rythmes des travaux sur les grands chantiers, et sont peu distincts, même structurellement, de ceux concernant le développement socioéconomique de la région. Les mots clés étaient « action » et « construction ». Dans la région de Kaliningrad, on donnait aux chiffres concernant les actions culturelles nouvellement créées une valeur singulière également parce qu’il ne s’agissait pas d’une restauration, mais d’une création ex nihilo. La qualité et les composantes de l’activité des établissements culturels étaient presque les mêmes que partout dans l’Union soviétique : les mêmes repères socialistes, le même contrôle idéologique par le parti, le même formalisme. Les quelques différences étaient déterminées par la spécificité de l’héritage historique et culturel. La région de Kaliningrad était privée de sa propre histoire. On l’a créée et implantée très efficacement dans la conscience des colons. Le passé du territoire de la région se divisait en trois périodes inégales : prussienne, germanique et soviétique. Chaque période était traitée sur la base du principe connu de l’historien russe M. N. Pokrovsky selon lequel l’histoire à l’époque soviétique n’était qu’une vision du passé formatée par la politique du moment. À l’époque où dans les conférences publiques données à Moscou, certains auteurs n’offensaient pas trop l’objectivité historique et classaient les Prussiens dans les tribus lituaniennes (parler de Baltes occidentaux aurait quand même été un choix plus juste), les propagandistes de la région de 32

Kaliningrad disaient unanimement que les Prussiens étaient des Slaves. Cette idée révisionniste est parfaitement résumée dans le titre d’une émission de radio : « L’ancienne terre slave est récupérée par ses propriétaires légaux ». La volonté de donner aux colons des points d’appui nationaux allait parfois jusqu’à l’absurde. A la question « pourquoi peut-on appeler Kaliningrad ville natale », le député du Conseil de la ville Kharkov répondit : « c’est parce qu’elle se trouve sur une terre slave et dans l’Antiquité c’était une vraie ville slave ». En réalité, Königsberg n’a jamais été une ville slave, ni même une ville prussienne, sauf si l’on estime que son origine était l’ancien village de Tvangste. Lors des conférences internationales issues de la Seconde Guerre mondiale, Staline lui-même appelait le territoire de l’ancienne Prusse-Orientale « une terre slave ». Son point de vue était notamment reflété dans l’article concernant la région de Kaliningrad de la Grande encyclopédie soviétique. Il faut dire que cette conception de Staline n’était pas seulement définie par la nécessité politique. Elle avait une base historiographique, mais celle-ci était surannée. Au milieu du 18e siècle, M. V. Lomonosov, conformément aux idées courantes de son temps, classait les Prussiens dans les tribus slaves occidentales. Or, selon les observations des archéologues modernes, les Baltes occidentaux ne sont certes pas des Slaves, mais leur origine ethnique est étroitement liée à la formation de certaines unions de tribus slaves, en particulier les Mazoviens et les Krivitches. Et si l’on prend en considération le fait que les peuples baltes (les Lituaniens et les Lettons) faisaient partie de la communauté nationale soviétique, alors la présupposition idéologique sur les racines slaves de la terre de Kaliningrad n’était pas du tout antiscientifique. De plus, les propagandistes soviétiques auraient pu utiliser l’héritage anti-nordique de Lomonosov plus efficacement, s’ils avaient prétendu que le nom de leur patrie et du peuple venait des bords de la mer Baltique. Jusqu’à présent l’une des hypothèses de travail sur l’origine de l’appellation des Prussiens est la conception de T. Narbout (datant du début du 19e siècle) selon laquelle leur nom d’origine est dérivé de l’affluent du Niémen – la Ross. De là il ne restait qu’un pas à faire vers une assertion encore plus radicale : les Prussiens étant slaves, le prince prussien Riourik qui est le fondateur reconnu du premier Etat des Slaves orientaux – la Russie kiévienne – est donc russe. Sa terre natale, c’est-à-dire la région de Kaliningrad, devient ainsi le berceau de l’État russe. Mais il


Königsberg à Kaliningrad : arrêt de bus sur la place de la Victoire ; en arrière-plan, la nouvelle église orthodoxe (photographie Yuri Bardun)

restait un problème : pour les historiens soviétiques de cette époque, Riourik était une invention des annalistes. Après la mort de Staline, les déclarations sur le passé slave de la région ont rapidement disparu de la rhétorique publique. Et dans le nouveau volume de la Grande encyclopédie soviétique, ainsi que dans les autres éditions, on a « rendu » aux Prussiens leur langue maternelle et leur culture. La période germanique du passé de la région de Kaliningrad (dès le 13e siècle) était en général dépeinte par les propagandistes sous des couleurs sombres. On ne négligeait aucun détail, comme le fait qu’un des fondateurs de la théorie sur l’origine nordique de la Russie, « le falsificateur connu de l’histoire nationale » G. S. Bayer, était originaire de Königsberg et professeur à l’université de cette ville. On ne décrivait sous un jour favorable que des épisodes choisis de la présence de l’armée russe sur le territoire de la Prusse-Orientale  – la lutte contre l’ordre teutonique, la guerre de Sept Ans, les campagnes contre Napoléon. Par contre, on préférait ne pas mentionner les événements de la Première Guerre mondiale, et surtout ceux de la guerre civile, ainsi que les émigrés russes de Königsberg. La vie des colons n’était certainement pas facilitée par

l’idée qu’auparavant, en cet endroit, « chaque pierre, chaque ferme [leur] était hostile », mais la troisième période de l’histoire de la région devait être perçue de façon d’autant plus radieuse. Cette période commençait par l’entrée de l’armée rouge sur les terres prussiennes et était présentée sous un jour héroïque, celui du patriotisme et des grands espoirs d’un futur heureux pour cette nouvelle région soviétique. La lutte contre l’héritage de la culture germanique est devenue en quelque sorte une continuation de la propagande historique. On s’attaqua tout d’abord à la toponymie de l’ancienne Prusse-Orientale. Dès les années 1946-1947 eut lieu une campagne de changement des noms des localités, des rues, des places, des cours d’eau et autres noms géographiques. Cette campagne ne visait pas un anéantissement total, puisqu’une petite partie des noms anciens, pour l’essentiel des noms de cours d’eau, a été gardée, et certaines appellations nouvelles ont été créées en consonance avec les noms allemands (Domnau – Domnovo, Kastanienallee  – Avenue des châtaigniers, etc.). Mais l’apparition de noms russes sur la carte de la région a reçu l’approbation sincère et unanime des colons. Les paroles suivantes, par exemple, étaient probablement 33


sincères et non imposées d’en haut : « Nous saluons l’attribution d’un nom russe à la ville principale de la région, qui était habitée par les tribus slaves déjà dans l’Antiquité, cette ville dont le commandant était le père du grand chef militaire russe Suvorov ». À cet égard, on mentionnera ce commentaire d’I. Belintseva : « L’importance culturelle de cette démarche strictement pratique en apparence – le changement des noms inconnus, indistincts, muets pour la conscience culturelle de la nouvelle population – est essentielle. On sait que le changement de nom, l’attribution d’une nouvelle désignation à un objet ou à une notion est un signe de son appropriation définitive ». C’est dans le contexte de telles directives socio-psychologiques qu’il faut examiner la suppression des enseignes allemandes, des inscriptions en relief sur les façades des maisons et d’autres traces graphiques d’un passé étranger. Elle était considérée comme nécessaire pour la validation d’un nouveau système de signes propre aux Russes. Ainsi le secrétaire du comité du parti Tiourikov disait avec indignation à la conférence régionale sur le travail de propagande (du 15 janvier 1948) : « Quand vous arrivez à la gare du Sud, vous ne voyez pas que c’est Kaliningrad... Nous avons appelé l’ancienne ville de Königsberg Kaliningrad, mais on ne le voit nulle part. Vous allez peut-être me dire que c’est une question secondaire, mais des Russes arrivent ici et ils s’attendent à voir des appellations russes, qu’on ne voit pas chez nous ». Les traces de la sémiotique allemande allaient sauter aux yeux encore pendant de longues années : « Dans les rues de la ville on peut bien souvent voir des inscriptions, des enseignes, des bas-reliefs allemands. Il est grand temps d’enlever tout cela des rues de notre ville soviétique » (1952) ; « Notre région existe depuis déjà dix-huit ans, mais sur certains bâtiments dans les villes, les centres d’arrondissements, les localités, on trouve aujourd’hui encore des inscriptions allemandes. Au centre de la ville de Gousev tout le monde peut lire : “Mein Haus ist meine Welt”, ce qui signifie : “Ma maison est ma forteresse” 3. Pourquoi les komsomols de Gousev acceptent-ils ce slogan qui fait la propagande de l’idéologie des junkers prussiens ? On trouve des inscriptions allemandes dans tous les districts. Il faut les effacer ! » (1963). Ce problème n’a perdu son acuité que dans les années 1970. Par ailleurs, la lutte contre l’héritage germanique se 34

manifestait par la destruction de la structure des paysages, le démantèlement des œuvres de la sculpture monumentale idéologiquement étrangères à l’esprit soviétique, la liquidation des collections des musées, des fonds d’archives et des bibliothèques sous forme de donations ou de transmissions « temporaires » de ces fonds aux établissements culturels de Moscou, de Leningrad, de la Lituanie ou de la Pologne (voir aussi, à ce sujet, les articles de Garber et de Didier). Le destin de l’architecture germanique mérite une attention particulière. Le côté artistique et technologique de ce problème a été étudié en détail, et de façon relativement objective, par I. Belintseva. Voici ce qu’elle en dit : « Conformément aux goûts esthétiques et aux besoins des nouveaux habitants [...] on modifiait la hauteur et la silhouette de certains bâtiments, et des locaux intérieurs étaient replanifiés. On installait dans les appartements des salles de bains et des cabines de douches séparées qui remplaçaient les salles de bains communes, qui se trouvaient chez les Allemands dans les sous-sols des maisons. On divisait les grands appartements en plusieurs petits. On rejetait de façon générale les appartements mansardés caractéristiques de la construction européenne. Leur organisation était officiellement considérée comme “malcommode et incompatible avec les normes”. La liquidation des hauts toits de tuiles et des mansardes, caractéristiques de l’image architecturale des villes de la région baltique, changeait radicalement la silhouette globale du paysage municipal, la privant de sa typicité locale, et en conséquence des marques germaniques non désirées et étrangères aux yeux des nouveaux habitants russes. À la fin des années 1940 et au début des années 1950 on a défini un nouvel alignement des façades, certains bâtiments ont été surélevés par des étages supplémentaires afin qu’ils soient plus représentatifs. Les bâtiments construits à Königsberg avant la guerre dans le style constructiviste ont reçu, conformément aux goûts des années 1950, des façades “enrichies” avec un système architectonique de composition tout à fait différent. À la place des plans muraux auparavant divisés par un vitrage horizontal modeste, sont apparues des compositions réunissant des détails architecturaux empruntés au classicisme, avec de nombreux balcons, des loggias, des corniches en bois ou sculptées. L’appréciation de la valeur des bâtiments reconstruits était en corrélation stricte avec les préférences esthétiques de l’époque d’après-guerre.


Königsberg aujourd’hui : le village des pêcheurs et le pont jubilaire. Ce pont piéton fut construit en 2005 pour le 750e anniversaire de la ville, sur les anciens piliers du pont Kaiserbrücke détruit pendant la guerre (architecte : Alexandre Bachine ; photographie Yuri Bardun).

35


L’héritage national de l’architecture russe ancienne et celui de la période classique semblaient être les sources des nouvelles formes architecturales particulièrement dignes d’attention. Les styles inacceptables pour l’imitation ainsi que pour la restauration étaient ceux du 19e siècle, comme le néogothique, ainsi que le modernisme et le constructivisme des années 1920. On aspirait donc à reconstruire totalement les bâtiments néogothiques et constructivistes de l’ancienne Königsberg ». Ainsi, la relation à l’esthétique de l’héritage urbain de la Prusse-Orientale était ambiguë. Dans cette relation s’entremêlaient des éléments de destruction et de transformation. Néanmoins, les bâtiments et les ensembles architecturaux les plus proches de la tradition artistique des colons ou esthétiquement « neutres » ont été conservés sous leur aspect originel. L’architecture religieuse, elle, a connu un sort un peu différent. D’après l’évaluation faite en 1945 par A. P. Bakhtine, employé des Archives d’Etat de la région de Kaliningrad, sur le territoire de la région se trouvaient 223 bâtiments de culte identifiés par lui en tant qu’« églises luthériennes » (les autres églises, les chapelles et les temples n’étaient donc pas pris en compte). Selon lui, après la fin des bombardements, 124 de ces églises luthériennes étaient restées « intactes », 74 étaient endommagées et l’état des 24 églises restantes n’était pas connu. Malheureusement, l’auteur donne un chiffre « aveugle » (sans nommer les églises en question) ; c’est pourquoi on ne peut pas le vérifier. En guise de comparaison, on peut se référer à un fragment du certificat sur l’état du mouvement religieux écrit par le délégué du Conseil des affaires des cultes religieux auprès du Conseil des ministres de l’URSS A. I. Glazkikh (en mai 1948) : « Selon des données incomplètes, on compte à l’heure actuelle 116 temples de toutes les communautés religieuses dans la région de Kaliningrad, dont plus de 55 (c’est-à-dire 49  %) à Kaliningrad, et seulement 29 de ces temples sont utilisables ». Jusqu’en 1950 la gestion des églises luthériennes allemandes faisait partie des compétences de ce même Glazkikh. Il connaissait bien la résolution de la présidence du Conseil suprême de la RSFSR du 16 décembre 1948, selon laquelle il était illégal d’utiliser les églises allemandes en tant que lieux de stockage, garages ou entreprises industrielles, mais qui permettait 36

d’y héberger des établissements culturels. De plus, dans l’ordonnance du Conseil des affaires des cultes religieux du délégué de Kaliningrad (en février 1949), il était clairement indiqué que l’on pouvait affecter des bâtiments religieux non utilisés « uniquement à des institutions culturelles et civilisatrices comme les écoles, les musées, les bibliothèques, les fonds-dépôts de livres, les centres de conférences publiques, les archives, mais pas à des clubs et autres institutions semblables ». En outre, il fallait avoir l’autorisation du Conseil des affaires des cultes religieux pour la transmission ou le rééquipement des églises non utilisées. Cependant, après la déportation des Allemands, les catholiques et les luthériens soviétiques ne revendiquèrent pas instamment leurs droits sur les bâtiments de culte de la région de Kaliningrad, et les autorités ne donnèrent pas non plus les anciens temples aux croyants orthodoxes sous prétexte de leur appartenance à une autre confession. Dans le même temps, le nombre de bâtiments publics vacants disponibles se réduisait rapidement. Devant une telle situation, Glazkikh était obligé de sanctionner l’utilisation des églises allemandes par les diverses organisations d’État ou des collectivités locales, mais aussi par tous ceux à qui l’octroi des bâtiments religieux n’était pas recommandé. Ainsi, l’ancienne église luthérienne de Juditten, qui est devenue dès 1985 le premier temple orthodoxe de la région, avait changé de possesseur plusieurs fois à la fin des années 1940. D’abord entrepôt du bureau régional de tabac, elle devint ensuite un magasin de parfum, et ainsi de suite. La seule chose que Glazkikh faisait respecter, c’était l’interdiction de «  la modification intérieure et extérieure » des bâtiments. Après la liquidation de la fonction de délégué en 1950, le pouvoir absolu sur le destin des anciens lieux de culte allemands est passé aux mains des conseils locaux. Désormais il n’y avait plus personne pour veiller sur le maintien de leur aspect initial. Les églises et les chapelles qui abritaient des établissements culturels ont eu de la chance. Beaucoup de bâtiments religieux ont été délaissés. Petit à petit, ils ont commencé à tomber en ruines et à être démolis pour servir de matériaux de construction. D’après des témoins, la même église luthérienne de Juditten était déjà en ruines dans les années 1960 et a commencé alors à être utilisée par les habitants comme dépotoir. Son intégrité au moment de son transfert à l’Eglise orthodoxe ne dépassait pas 20 à 25 % de l’état initial. En


s’appuyant sur les souvenirs des anciens habitants de la région, A. Bakhtine est arrivé à la conclusion que sur 223 églises allemandes ayant survécu à la guerre, 7 étaient détruites vers 1950, à quoi s’ajoutaient « près de 26 églises luthériennes » dans les années 1960. Reconnaissons pour être justes qu’il n'y avait pas de politique déterminée de destruction des lieux de culte allemands. Il faudrait plutôt parler de l’inaction des autorités qui n’ont pas entrepris les démarches nécessaires pour préserver les monuments d’architecture religieuse. Les gens simples ne protestaient pas. Une immigrante a dit à ce propos : « Le peuple russe ne les a pas préservés. Personne d’en haut n’avait donné l’instruction de “ne pas toucher”. Et nous-mêmes ne pensions alors qu’à survivre. Je le regrette beaucoup aujourd’hui ». Au pays de l’athéisme officiel, une attitude différente à l’égard des églises n’était pas imaginable. De plus, dans la région de Kaliningrad, les temples délaissés étaient ceux des étrangers, qui appartenaient autrefois à l’ennemi qui avait détruit les maisons et les villages des colons. De même que d’autres trophées culturels, les églises luthériennes allemandes ne provoquaient pas la vénération que certaines personnes éprouvaient encore à l’égard du sacré. Une femme qui faisait partie des premiers immigrants se rappelle, offensée : « Récemment il y a eu des articles écrits par des personnes qui n’avaient jamais vu ni cette région, ni cette terre, ni ces gens et qui disaient que les Russes n’avaient pas réussi à protéger la culture allemande. On nous accusait beaucoup, nous les premiers colons, de ne pas l’avoir préservée ou même de l’avoir détruite. Mais comment pouvait-on préserver cette culture ? Premièrement, quand nous sommes arrivés dans notre coin – peut-être que c’était différent ailleurs – il y avait des combats qui ont duré quatre jours... On s’était installés dans une maison endommagée par un obus, avec un toit qui coulait, mais au moins les pièces étaient à sec... Mais la maison tombait en ruines peu à peu. En plus, nous sommes venues ici sans père, on était trois filles et une mère – que pouvait-on faire  ? Comment pouvions-nous restaurer cette culture allemande après la ruine, après la guerre ? Moi, qui étais l’aînée, j’avais quinze ans à l’époque. Bien sûr, il y avait des cas de vandalisme, quand quelqu’un fouillait les cryptes et les tombes allemandes, je ne vous le cache pas. Mais pour l’essentiel, quels sentiments pouvait-on éprouver à l’égard des ennemis qui avaient tué nos pères au front,

en nous laissant orphelins? Est-ce que nous pouvions respecter, vénérer et préserver la culture allemande ? Non, nous ne le pouvions pas psychologiquement » [...] Les deux parties, le pouvoir et le peuple, se contentaient tout à fait de la conception de l’histoire régionale qu’elles avaient réussi à créer. Le renforcement de l’élément étranger aurait pu augmenter la tension socio-psychologique dans la région. Il y avait aussi d’autres raisons pour que cette conception ne devienne pas plus « scientifique ». L’historiographie soviétique, particulièrement au temps de Staline, était non seulement empreinte d’une forte idéologie, mais aussi d’un extrême utilitarisme [...] En 1958 un membre du komsomol disait : « Dans les cours qu’on nous envoie actuellement sur l’histoire de Kaliningrad, on trouve tous les rois prussiens, mais pas de sujets qui intéresseraient la jeunesse ». Dans le cas présent, on constate non tant l’ignorance de l’histoire prussienne orientale que le désir de ne pas considérer l’histoire comme une science utile en général. Les exemples en sont nombreux : ainsi, un autre membre du komsomol a déclaré lors d’une conférence régionale : « Dans ce manuel destiné aux enfants de 11-12 ans, il y a près de 400 dates et chiffres divers, plus de 115 noms de pharaons, de rois et de dieux, plus de 200 dénominations et définitions différentes. On étudie les lois d’Hammourabi, mais les enfants de cet âge ne connaissent même pas encore les lois soviétiques. On demande aux élèves de connaître l’histoire des cinq mille boeufs d’Augias et du nettoyage de ses écuries, mais beaucoup d’entre eux n’ont aucune idée de ce que c’est que la ferme d’un kolkhoze moderne. On les oblige à connaître les ciseaux à main, les grattoirs et les pointes en silex dont les gens se servaient il y a 400 000 ans, mais on n’apprend pas aux élèves à se servir du marteau-piqueur moderne, des scies électriques et d’autres outils qu’on utilise de nos jours, au 20e siècle ». Conception bien matérialiste... Le pouvoir et le peuple étaient d’accord pour ce qui était du changement des noms et de la liquidation des inscriptions allemandes. En Pologne voisine et dans quelques autres pays la situation évoluait de manière analogue. Auparavant, les Allemands eux-mêmes utilisaient ce moyen d’influence idéologique. Il suffit de rappeler un seul fait : au début de la Première Guerre mondiale, les villages russes de vieux croyants de la Prusse-Orientale ont reçu des noms allemands (Voynovo, par exemple, est devenu Eckertsdorf). Il n’y avait 37


pas non plus de différends notables entre les simples Kaliningradois et les dirigeants politiques de la région au sujet de l’architecture et de la sculpture allemandes. Leur destruction partielle était perçue comme une action créatrice – une sorte de déblaiement de la terre pour les futurs champs labourés. Les colons de Kaliningrad avaient le droit moral de construire leur espace culturel sur les ruines, sans se retourner vers l’esprit et les traditions prussiennes. Par contre, les Russes ne pouvaient s’approprier ce nouvel espace qu'à la seule condition que l’idéologie soviétique réussît à l’intégrer à l’héritage national séculaire. Pendant les années du stalinisme cette idéologie avait une certaine teinte de rhétorique nationaliste, permettait l’apparition des lueurs sporadiques de la mémoire historique et exploitait volontiers l’esthétique populaire, mais il n’y avait pas d’exploitation approfondie de la culture nationale 4. Les autorités ne voulaient et ne pouvaient pas prendre en considération la foi des pères en tant que pivot spirituel des colons sur leurs nouvelles terres. C’est là que les intérêts et les possibilités du pouvoir étaient en dissonance avec les attentes du peuple ou au moins d’une partie de celui-ci. Un épisode en donne un bon exemple : en 1947, une rumeur (probablement correspondant à la réalité) s’était répandue parmi les habitants de la région, disant que sur le campanile à demi détruit d’une église catholique de Kaliningrad, il y avait une cloche emportée par les hitlériens du monastère de Kiev-Petchersk. Le délégué du Conseil des affaires des cultes religieux a commencé à recevoir des appels des militaires, des ingénieurs, des mécaniciens et d’autres colons qui proposaient leurs services pour faire descendre la cloche. Ils voyaient tous sans doute le trophée nazi comme un objet sacré d’une importance nationale, culturelle et religieuse. Sur cette question inhabituelle, Glazkikh a consulté la direction du Conseil des affaires des cultes religieux et de l’Eglise orthodoxe russe, et a reçu l’ordre de ne pas renvoyer la cloche à Kiev et de décider de son sort sur place. Par la suite, les fonctionnaires de Kaliningrad l’ont tout simplement oubliée. Personne n’a plus entendu parler de ce monument de la foi et de la culture russes, et ses traces sont aujourd’hui perdues. On aimerait croire qu’elles ne le sont pas définitivement. Evgueni Maslov (traduction Alexandre Smirnov, Christophe Didier)

38

Notes 1 — Cet article est la reprise, légèrement réduite, de la version originale russe, jusqu'alors inédite en français, parue dans Prusse orientale et région de Kaliningrad au XXe siècle : recueil, in Études baltiques, n°5 (pages 56-69). Kaliningrad : Europe baltique, 2009. 2 — En particulier, selon les données générales du service de migration du Comité exécutif régional pour les années 1946 - 1951, 3 716 familles parmi celles qui furent envoyées dans la région pour travailler dans les institutions agricoles sont parties pendant cette période. 222 familles sont parties pour des raisons de santé, 168 ont été condamnées et expédiées par les organismes du ministère de la Sécurité de l’État, 30 sont revenues à cause de la convocation des chefs des familles dans l'armée soviétique et 3 296 (près de 89 %) sont parties pour des raisons inconnues – « sans autorisation ». 3 — Ce qui, en l'occurrence, est une erreur (volontaire ?) de traduction ; il aurait fallu traduire par « Ma maison est mon univers » (n. d. t.). 4 — Dans l'Ouest saisi par la peur de « la menace russe », une telle politique était perçue comme celle de la « russification » de l'avant-poste occidental de l'URSS. Les presses européenne et américaine publiaient périodiquement des articles sur la destruction du patrimoine historique et culturel de l'ancienne Prusse-Orientale et l'implantation de la culture « barbare » russe. Le fragment suivant, tiré d'un article de Jour de France du 26 juillet 1959 et cité dans le feuilleton de I. Kouzmitchev Stéréotypes erronés à la mauvaise sauce (Kaliningradskaya Pravda, n° 172 [3180] du 30 août 1959), en est un exemple : « Depuis la fin de la guerre l'URSS essaie de "russifier" Königsberg qui est devenue à présent Kaliningrad. L'Union soviétique a installé là-bas des soldats russes déguisés en paysans, mais ils ont déserté à cause du manque de femmes. L'Union russe communiste de la jeunesse a été mise au courant, et après une large campagne propagandiste, cinq cents jeunes femmes de Minsk ont été envoyées à Kaliningrad. On les a accueillies dans les postes de l'Office de l'état civil ». L'article était accompagné d'une photo représentant des jeunes filles marchant pendant le défilé sur la Place rouge. Un commentaire précisait qu'on leur avait confié la tâche du « soutien moral aux colons qui réalisaient la colonisation des nouvelles terres ».


LE DOSSIER | Mémoire des lieux, lieux de mémoire

Königsberg à Kaliningrad : problèmes de patrimoines historique et culturel

Village des pêcheurs et cathédrale de Königsberg (photographie Yuri Bardun)

E

n 2005, on a célébré avec solennité les 750 ans de la ville de Kaliningrad. L’événement était classé dans le registre des manifestations publiques nationales, et pour cette raison le président Poutine a pris part aux festivités. Parmi les nombreux problèmes préparatoires se posait celui de la dénomination de la ville : quel anniversaire allait-on célébrer au juste, celui de Königsberg-Kaliningrad ou celui de Kaliningrad tout court ? Autrement dit, il s’agissait de répondre à une question essentielle  : l’histoire de la Kaliningrad russe s’inscrit-elle dans le prolongement de l’histoire de la Königsberg allemande ? En apparence, le fait même de célébrer cet anniversaire donnait à penser que oui. Mais en réalité tout n’était pas si simple : le nom de la fête officiellement validé à Moscou était « l’anniversaire des 750 ans de Kaliningrad », mais dans les médias et dans l’opinion publique on parlait souvent de « l’anniversaire de Königsberg-Kaliningrad » ou on disait de façon évasive

« l’anniversaire de la ville ». On faisait donc remarquer par là qu’un lien historique entre les deux villes existait malgré tout. Ainsi on peut légitimement se demander dans quelle mesure Königsberg reste présente à Kaliningrad et s’interroger sur les conséquences de cette situation singulière dans la prise en compte de son patrimoine historique et culturel. L’histoire de Königsberg s’est achevée en avril 1945, quand les troupes de l’armée rouge sont entrées dans la ville. En août 1945, la partie nord-est de la PrusseOrientale (un tiers du territoire) a été transmise et incorporée à l’Union soviétique par la décision de la conférence de Potsdam (les deux tiers du territoire de la Prusse-Orientale ont été annexés à la Pologne). En 1947-1948 les derniers habitants de Königsberg (selon les statistiques officielles plus de 102 000 personnes) ont été déportés en Allemagne.

39


Königsberg ne figurait pas parmi les villes les plus anciennes de l’Europe ni ne se distinguait par son aspect architectural ou par des monuments uniques. Mais le passé de la ville était riche en personnalités éminentes et son histoire avait une grande importance pour toute l’Allemagne. En 1255 les chevaliers de l’ordre teutonique ont commencé à construire une forteresse sur une colline à l’embouchure du fleuve Pregel. Cette forteresse était un avant-poste destiné à christianiser les Prussiens (en réalité à la conquête violente de leurs terres). Au 13e siècle les Prussiens, exterminés en grande partie, n’existaient plus en tant que peuple indépendant. Au 14e siècle leurs terres étaient peuplées par des colons allemands venus de Basse-Saxe, de Westphalie, de Poméranie, du Mecklembourg ou de Silésie. A partir du 16e siècle, la Prusse devint une nouvelle patrie pour plusieurs milliers de colons protestants venus de différents pays d’Europe (Pays-Bas, France, Autriche, etc.). Les colons aménagèrent les terres conquises comme ils savaient le faire chez eux et commencèrent à exercer une influence considérable, notamment culturelle, sur leurs voisins, avant tout sur la Pologne et la Lituanie. Le nouveau château des chevaliers a été nommé «  la montagne royale », probablement en l’honneur du roi Ottokar II de Bohême, qui était alors à la tête de la croisade en Prusse. A côté du château ont été construits trois bourgs ayant des droits municipaux : Altstadt, Löbenicht et, de l’autre côté de la rivière, sur l’île, Kneiphof. L’année de la naissance d’Emmanuel Kant (1724), ces anciennes villes furent unifiées et devinrent Königsberg. En 1457, la résidence du grand maître de l’ordre teutonique a été transférée de la forteresse de Marienburg à Königsberg. A partir de là, la ville a acquis le statut de capitale : en 1525 elle est devenue la capitale du duché de Prusse (suite à la transformation de l’État monastique des chevaliers teutoniques en État laïc), et dès la création au 17e siècle de l’État de Brandebourg-Prusse, elle s’est transformée en résidence des monarques et en un lieu de couronnement (en 1701, couronnement du premier roi de Prusse Frédéric 1er, en 1861 du roi Guillaume 1er qui est devenu dix ans plus tard le premier empereur d’Allemagne) 1. L’histoire de Königsberg est truffée de noms d’hommes éminents à l’échelle nationale et mondiale, 40

dont la naissance, la vie et l’activité sont liées à cette ville. Ce sont, avant tout, des hommes de science et de culture célèbres : les philosophes Emmanuel Kant, Johann Georg Hamann, Johann Gottfried von Herder, les écrivains Johann Christoph Gottsched, Theodor Gottlieb von Hippel, Ernest Theodor Amadeus Hoffmann, les peintres Käthe Kollwitz et Lovis Corinth, les savants naturalistes Friedrich Wilhelm Bessel, Karl Ernst von Baer, Hermann von Helmholtz, Karl Friedrich Burdach, Gustav Kirchhoff, Franz Ernst Neumann ou David Hilbert. L’université de Königsberg (Albertina), créée en 1544 à l’initiative du dernier grand maître de l’ordre teutonique et premier duc de Prusse Albert de Brandebourg, fut d’une importance essentielle pour le développement de l’instruction, de la science et de la culture de la ville. Deux circonstances ont marqué son apparence en lui donnant un aspect particulier, le fait qu’elle était initialement destinée à servir à la conquête des terres païennes (comme ville-forteresse) et la proximité de la mer, lui donnant un caractère commercial (dès 1340, elle s’est jointe à l’union hanséatique). C’est pourquoi Königsberg était semblable par bien des aspects à d’autres villes allemandes sur la mer Baltique, comme par exemple Danzig. Grâce à l’esprit d’ordre et d’économie allemand, beaucoup de valeurs matérielles et spirituelles ont été accumulées dans la ville en sept siècles. Sur le plan architectural se détachaient les ensembles des trois anciens bourgs, où étaient préservés des modèles de l’architecture du 13e au 18e siècles. Parmi les bâtiments ayant une valeur particulière, il y avait entre autres le château, la cathédrale de Kneiphof (14e siècle), l’église, devenue luthérienne, de Saint-Nicolas sur le Steindamm (la plus ancienne de la ville, datant de 1256), l’hôtel de ville de Kneiphof (fin du 17e siècle), la vieille église luthérienne de Rosgarten (17e siècle), quelques bâtiments d’habitation des 17e et 18e siècles, l’église luthérienne de Löbenicht de 1776 et d’autres constructions. Un autre ensemble architectural précieux était constitué par le quartier des anciens locaux de stockage sur le bord de la Pregel, ainsi que par l’ensemble des fortifications et des portes municipales. Parmi les nombreuses sculptures qui se trouvaient en ville, il faut évoquer la statue du prince-électeur de Brandebourg Frédéric III érigée en 1698 par le célèbre sculpteur allemand Andreas Schlüter dans le style baroque, qui était considérée comme le meilleur exemple de cet art à Königsberg.


Jusqu’au milieu du 20e siècle, le destin fut favorable à Königsberg, les quelques guerres sur le territoire de la Prusse-Orientale (y compris l’occupation russe de 1758-1762 pendant la guerre de Sept Ans) n’ayant pas fait de dégâts dans la ville. La catastrophe a commencé à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La ville a été détruite en trois étapes. En août 1944, à la suite de deux puissants bombardements de l’aviation britannique, la partie centrale historique de Königsberg s’est transformée en ruines. En avril 1945, pendant l’assaut des troupes soviétiques, le centre de la ville ainsi que les quartiers périphériques ont subi des dommages encore plus graves (d’après les statistiques de 1948, sur 4 896 bâtiments du centre de la ville, seulement 161 maisons sont restées intactes, c’est-à-dire seulement 3 %). Si l’on fait la comparaison, on peut constater que Königsberg n’a pas été beaucoup plus ravagée que les autres grandes villes allemandes pendant la guerre. Mais après, et jusque dans les années 1980, toutes les ruines de la ville ont été sciemment rasées (alors qu’une grande partie pouvait tout à fait être sauvée, ce dont témoigne l’expérience de la reconstruction par les Polonais de la Danzig voisine), et les maisons qui ont été restaurées ou conservées, ont en général changé d’aspect. Durant les années de l’après-guerre, l’attitude à l’égard des restes de Königsberg a peu à peu changé. Dans les premiers mois qui ont suivi la conquête de la ville, d’avril à août 1945 (jusqu’à la conférence de Potsdam), Königsberg était considérée par le commandement militaire soviétique comme un territoire occupé. C’est pourquoi l’on avait établi un régime d’occupation sévère pour la population locale restante ; le matériel technique et l’équipement des entreprises ainsi que d’autres richesses matérielles et culturelles étaient exportés en tant que trophées (il restait encore dans la ville un nombre considérable d’objets en provenance des musées, des bibliothèques, des palais ou des églises) ; eut lieu alors un pillage des richesses et une destruction injustifiée des maisons et des monuments culturels.

Avec la création en 1946 de la région de Kaliningrad et le changement de nom de la ville commencèrent le déblaiement des ruines et la reconstruction des maisons épargnées. Les ruines de la partie centrale et historique de la ville furent utilisées comme matériaux de construction, dont la plus grande part servit à reconstruire des villes soviétiques. Jusqu’au milieu des années 1950, les autorités soviétiques ont cultivé dans la population une attitude hostile envers Königsberg, qui était considérée comme la tanière d’un ennemi détesté. Vers 1949, l’architecte en chef D. Navalikhine élabora un plan de reconstruction et de développement de Kaliningrad, dont les idées principales rappelaient le plan général d’aménagement et de reconstruction de Moscou en 1937 : au centre, à la place du château royal, il y avait la majestueuse Maison des Soviets, d’où partaient, comme les rayons d’une étoile, de larges avenues, et dans les intersections des avenues avec les rues de ceinture se trouvaient des immeubles géants à l’instar des tours du Kremlin. Dans ce plan, il n’y avait pas de place pour Königsberg. Dans la deuxième moitié des années 1950, sous l’influence du « dégel », on commença à réévaluer l’héritage allemand non seulement au sein de la population de Kaliningrad, mais aussi chez les représentants du pouvoir. Si en 1949 il n’y avait sur la liste des monuments historiques protégés du passé allemand que le tombeau de Kant près des ruines de la cathédrale, sur la liste de 1957, il y avait aussi les portes municipales épargnées, quelques vieilles églises, les ruines de la cathédrale et celles de la Bourse, ainsi que la statue de Schiller. Les débats, au début des années 1960, sur le destin ultérieur des ruines du château – le symbole de Königsberg, qui pendant la période de l’après-guerre était considéré comme l’expression de « l’esprit prussien » détesté – ont constitué le moment décisif dans la réévaluation des monuments de l’ancienne ville. Cette discussion avait été initiée en 1961 par le nouvel 41


architecte en chef de la ville, V. Khodakovsky, qui avait publié un article dans le journal Kaliningradskaya pravda, dans lequel il proposait de conserver les ruines du château en vue de leur transformation ultérieure en « un monument contre les guerres dévastatrices ». En 1963, l’architecte proposait son projet de restauration et de transformation du château en «  maison populaire » avec des salles pour la réalisation d’actions diverses et un musée consacré à la prise de Königsberg. Une telle proposition était devenue possible non seulement à cause du « dégel » politique, mais encore parce que l’idée principale du plan de 1949 incluant la construction de la Maison des Soviets avait perdu sa base idéologique ; en 1957, dans le contexte de la déstalinisation, le plan de la construction du Palais des Soviets à Moscou avait de même été définitivement abandonné. Le projet de Khodakovsky a été soutenu dans l’ensemble par les architectes de la ville et approuvé par le ministère de la Culture, qui justifiait la préservation du château par le fait qu’il était lié non seulement « à l’histoire du peuple allemand, mais aussi à certains événements importants dans la vie de l’État russe », par exemple le séjour de Pierre le Grand et la prise d’assaut de la ville par l’armée rouge. Cependant les chefs du parti à Kaliningrad insistaient sur la démolition des ruines du château et la construction d’un nouveau centre socialiste de la ville. L’arrivée au pouvoir de L. Brejnev d’une part, et d’autre part la campagne pour la protection du château, organisée par des intellectuels de Kaliningrad qui lancèrent l’appel « Gardons pour l’histoire ! » dans le Journal littéraire du 30 octobre 1965, poussèrent les leaders du parti à une action décisive. En décembre 1965, le secrétaire du comité régional du parti N. Konovalov annonça lors d’une conférence des communistes que Brejnev soutenait l’idée de la démolition du château. Aussitôt les premiers travaux à l’explosif commencèrent dans les ruines du château qui fut démoli de fond en comble en 1969. La construction de la Maison des Soviets commença aussitôt à son emplacement. L’histoire de la démolition du château de Königsberg est significative pour la compréhension des problèmes du patrimoine historique et culturel de Kaliningrad. L’intervention des représentants de l’intelligentsia (architectes, écrivains, hommes de science) pour la protection du château a joué un rôle non négligeable dans le processus d’auto-identification des Kaliningradois, bien qu’elle ait eu aussi des répercussions néga42

tives sur le destin de certains d’entre eux et qu’elle ait conduit en outre à la fermeture de la faculté d’histoire de l’université de la ville. Kaliningrad a commencé à se couvrir de nouveaux bâtiments de façon réellement systématique seulement après la signature en 1970 de l’accord soviéto-germanique sur la reconnaissance des nouvelles frontières de l’après-guerre. A commencé alors la construction massive de grands blocs d’habitation standardisés refusant tout principe historiciste, mais sans hostilité non plus envers les fragments épargnés de l’ancienne Königsberg. Pendant la guerre, les quartiers assez vastes des villas de la fin du 19e et de la première moitié du 20e siècle disposés au nord, au nord-ouest et à l’ouest de la ville, étaient ceux qui avaient le moins souffert des ravages. La construction massive de l’époque soviétique ne les a presque pas touchés, mais les vieilles maisons qui manquaient de l’entretien nécessaire vieillissaient vite. D’autre part, l’aspect du centre de la ville et des quartiers adjacents, où avait eu lieu le plus de destructions, avait entièrement changé. De plus, le noyau historique de Königsberg (la colline qui abritait le château et le territoire des trois anciens bourgs) avait été définitivement déblayé de ses ruines et, n’ayant fait l’objet d’aucun nouveau chantier, transformé en zone de parc. Par contre, dans les quartiers proches du centre, des « boîtes habitées » impersonnelles de quatre à cinq étages furent bâties. L’attitude envers les restes de l’architecture allemande qui se trouvaient dans les zones de construction massive se distinguait par l’absence quasi totale d’expertise de la valeur historique et culturelle. Le pragmatisme et l’idéologie étaient prédominants – on restaurait seulement les bâtiments les plus grands et les plus utiles pour les autorités et les services (les bâtiments de la Bourse et de la gestion postale, un nouveau théâtre dramatique, le siège de la police, etc.), tandis que les bâtiments de culte étaient détruits ou utilisés en tant que bâtiments de stockage, salles de sport, cinémas ou clubs. Des changements importants dans le rapport aux monuments du passé d’avant-guerre se sont produits dans les années de la perestroïka et de la période postsoviétique. Les événements moteurs de cette évolution furent la chute du diktat idéologique du parti et l’abandon de l’interdiction de l’étude et de la popula-


La Porte de Friedrichsburg (Friedrichsburger Tor) après sa reconstruction en 2009. Il s’agit au départ d’une construction de Friedrich August Stüler (1800 – 1865), érigée de 1852 à 1858 (photographie Yuri Bardun).

Tombe d’Emmanuel Kant sur le côté nord-est de la cathédrale de Königsberg (Stoa Kantiana). Kant fut tout d’abord enseveli dans la « crypte des professeurs », qui dès 1809 fut transformée en un passage qui reçut le nom de Stoa Kantiana (portique de Kant). Le 21 novembre 1880, les restes du philosophe furent transférés dans une chapelle de style néogothique accolée à la cathédrale. En 1924, pour le 220e anniversaire de sa mort, l’architecte Friedrich Lahrs construisit cette colonnade ainsi qu’un cénotaphe. La restauration de la cathédrale de Königsberg a débuté en 1996 par celle de la tombe de Kant (photographie Yuri Bardun).

43


risation de l’histoire allemande de la région, ainsi que l’ouverture de la ville et de la région aux étrangers en 1990. La reconstruction de la plus ancienne église luthérienne de Kaliningrad, celle de Juditten (1280) et la consécration du premier temple orthodoxe d’aprèsguerre qui a eu lieu en 1985, le début de la reconstruction en 1992 de la cathédrale qui devait devenir un ensemble de musées et un centre spirituel et culturel (à présent la cathédrale est restaurée et on y trouve, entre autres, une copie de l’ancien grand orgue baroque ; le tombeau du duc Albert est, lui, en cours de restauration), l’installation en 1992 à côté de l’université de la copie de la statue de Kant, qui avait disparu après la guerre et avait été restaurée en Allemagne par les efforts de la célèbre journaliste et figure publique, la comtesse Marion Dönhoff, toutes ces actions sont autant d’événements symboliques dans la résolution des problèmes du patrimoine historique et culturel de la ville. Le changement de la position géopolitique de la région après la désagrégation de l’Union soviétique en 1991 et les nouveaux repères idéologiques apparus à la fin du 20e siècle ont changé considérablement l’aspect de Kaliningrad. Sur la place principale de la Victoire, en guise de « centre idéologique », au lieu du monument de Lénine, trône l’immense cathédrale du Christ sauveur avec ses coupoles dorées et la colonne triomphale de marbre au milieu de la place. L’activité intense de l’Eglise orthodoxe russe à Kaliningrad sous la conduite du métropolite Kirill (le patriarche actuel) a suscité pour la première fois l’apparition dans la ville d’éléments de l’architecture russe traditionnelle : en plus de la nouvelle cathédrale, plusieurs autres églises ont été construites dans un style traditionnel. Parallèlement, on vit aussi une augmentation des constructions de lieux de culte des autres confessions – évangélique, catholique, néo-apostolique, arménienne-grégorienne, construits selon les traditions architecturales du christianisme d’Europe occidentale et du christianisme oriental. Le boom architectural actuel a vu se renforcer l’accent cosmopolite dans les styles de construction employés actuellement, avec l’utilisation de motifs du vieux Königsberg. Cela s’est manifesté le plus vivement dans la construction au bord du fleuve de l’ensemble ethnographique, artisanal et commercial appelé « le village des pêcheurs », au style néo-médiéval. La ten44

dance à redonner une apparence historique à la ville a été réactivée lors de la préparation de l’anniversaire de Königsberg-Kaliningrad. Il a fallu remettre en état certains des monuments les plus importants de la vieille ville. Dans un temps record, on a restauré le symbole de l’anniversaire – la porte royale avec les sculptures représentant le fondateur de Königsberg, le roi Ottokar II de Bohême, le duc Albert et le roi Frédéric 1er. Par ailleurs, la sculpture du grand-maître Siegfried von Feuchtwangen sur la façade de la porte de Friedland a été restaurée elle aussi ; une copie de la statue perdue du duc Albert a été érigée à côté de la cathédrale, à l’emplacement du vieux bâtiment de l’université ; et enfin, un monument a été érigé en l’honneur de Liudvikas Reza, professeur et recteur de l’Université Albertina. Les autorités discutent actuellement de la question de la reconstruction du Château royal et du Kneiphof médiéval. Il était difficile de seulement imaginer de tels changements d’orientation dans les projets des autorités municipales et régionales dans un passé récent. Toutefois ces nouvelles actions sont souvent liées aux intérêts du moment et cela provoque parmi les citadins non seulement des discussions, mais aussi des protestations. Les monuments et les images du passé allemand restent toujours un sujet important de batailles politiques et idéologiques (par exemple, les discussions périodiquement renouvelées, mais toujours infécondes sur la restitution de l’ancien toponyme Königsberg), qui influencent d’une manière parfois bizarre la formation de la conscience historique des habitants de Kaliningrad. Emmanuel Kant occupe une place importante dans le processus d’identification à l’histoire culturelle de Königsberg. On pourrait même dire qu’il est en quelque sorte un « ange gardien » de l’ancienne cité. En effet, c’est grâce au tombeau de Kant près du mur de la cathédrale, qui a été protégé comme un objet du patrimoine culturel par le pouvoir soviétique en 1945, qu’on n’a pas démoli les ruines de l'édifice, ce qui a rendu possible sa renaissance à la fin du 20e siècle. Aujourd’hui c’est non seulement un important objet culturel, mais aussi l’un des principaux symboles de l’histoire d’avant-guerre et de la culture de la région qui unissent les intellectuels de Kaliningrad. Le nom de Kant a été associé en 2005 à l’Université fédérale balte créée en 1967 sur la base de l’Institut pédagogique


Notes 1 — L'histoire de Königsberg a donné lieu à une riche historiographie ; parmi les études monographiques récentes se détache le travail en trois volumes de Fritz Gause, Die Geschichte der Stadt Königsberg in Preussen. – Köln-Wien, 1965-1971. En 1994 ce travail a été publié en russe en un volume, et en 1996 a paru la deuxième édition allemande.

La Maison des Soviets. Construite dans les années 1960, elle est située sur le site de l’ancien château de Königsberg (photographie Yuri Bardun).

de Kaliningrad qui, lui, avait été fondé en 1947. L’université est l’un des principaux centres russes d’études kantiennes ; on y trouve la Société scientifique kantienne et l’Institut Kant, où l’on étudie et publie les travaux du grand philosophe. Par ailleurs, les scientifiques de l’université étudient et popularisent l’histoire de l’Albertina. La célébration commune, russogermanique, de l’anniversaire des 450 ans de l’université, qui a eu lieu en 1994 à Kaliningrad, est devenue un événement majeur dans ce contexte. Le professeur de l’université K. K. Lavrinovitch avait publié à cette occasion la première étude monographique, dans l’historiographie russe, sur l’histoire de l’Albertina. Le musée de l’université conserve un petit fragment de la célèbre bibliothèque de Wallenrodt, qui faisait partie de la Bibliothèque nationale et universitaire de Königsberg avant la guerre. Ce sont 291 ouvrages du 16e au 18e siècle, qui ont été transmis à l’université en 1981 par la bibliothèque du sanatorium de l’Académie des sciences qui se trouve à la périphérie de Moscou 2.

2 — À ce jour, plusieurs milliers de livres anciens provenant de Königsberg ont été trouvés dans les bibliothèques russes, y compris près de 2 000 en provenance de la bibliothèque de Wallenrodt (cf. V. J. Kurpakov, Das Schicksal der Königsberger Bücher in der Sowjetunion nach 1945. Zu den russischen Expeditionen in das Königsberger Gebiet und den Beständen Königsberger Provenienz in den Moskauer Archiven und Bibliotheken, in Königsberger Buch- und Bibliotheksgeschichte, Köln, 2004, p. 449-468). Comme on le sait, les livres et les manuscrits des bibliothèques les plus précieuses de Königsberg – la bibliothèque municipale, l'universitaire et celle du château (dont faisait partie la célèbre « Bibliothèque argentée » du duc Albert de Brandebourg) – ont été partiellement détruits en 1944-1945, mais la majeure partie de ces fonds s'est retrouvée dans des dépôts et des bibliothèques diverses, particulièrement en Russie, en Biélorussie, en Lituanie, en Lettonie et en Pologne (cf. K. Garber, Königsberger Bücher in Polen, Litauen und Russland, in Nordost Archiv. Zeitschrift für Regionalgeschichte. Neue Folge, Band IV, Heft I, Lüneburg, 1995). Au cours des vingt-cinq dernières années, la bibliothèque de l'Université fédérale balte Emmanuel Kant a reçu plus de 5 000 ouvrages en provenance des bibliothèques de Königsberg. Ce sont pour l'essentiel des donations des bibliothèques russes et allemandes. Pour différentes raisons, ni l'université de Kaliningrad, ni sa bibliothèque ne pouvaient devenir les héritières de l'Albertina et de sa bibliothèque, et c'est pour cela que le travail de rassemblement des livres de la bibliothèque universitaire de Königsberg n'a pas été commencé plus tôt.

De façon générale, l’histoire de la région avant 1945 intéresse beaucoup les Kaliningradois, ce qui fait évoluer petit à petit leurs sentiments envers l’héritage allemand, sentiments qui vont de la neutralité au respect, et même parfois jusqu’à la vénération. Sur cette base se forme un patriotisme local souvent rempli de paradoxes et de mythes. Autrement dit, une difficile prise de conscience de l’implication dans le patrimoine historique et culturel d’avant-guerre et dans le destin des gens expulsés de cette terre est en marche, stimulée par la position unique de cette région russe à l’intérieur de l’Union européenne. Valeriy Galtsov (traduction Alexandre Smirnov, Christophe Didier)

45


Vijećnica en 2002

46


LE DOSSIER | Mémoire des lieux, lieux de mémoire

1992-2012 : Sarajevo, Vije ćnica et la Bibliothèque nationale et universitaire de Bosnie-Herzégovine

L

es 25 et 26 août 1992, les flammes dévoraient Vijećnica, le bâtiment qui abritait la Bibliothèque publique et universitaire de Bosnie-Herzégovine. Des obus incendiaires avaient été intentionnellement lancés depuis les collines environnantes. Les bombardements empêchaient les secours d’arriver, mais de toute manière l’arrivée d’eau avait été coupée. A la suite d’un référendum, le gouvernement de Bosnie-Herzégovine avait déclaré l’indépendance de la République le 5 avril 1992. Les nationalistes serbes qui s’étaient emparés du matériel de l’armée fédérale yougoslave avaient occupé les collines entourant la ville et de là, ils bombardaient des immeubles publics ou privés, des marchés, des files d’attente... Des «  snajpers  » visaient des passants dans les rues, ou tiraient à l’intérieur des appartements. L’eau, la nourriture, l’électricité, tout manquait. L’incendie de la bibliothèque fut l’un des événements qui marquèrent un siège commandé par R. Mladić et R. Karadzić, qui dura jusqu’à l’automne 1995 et fit plus de 10 000 morts, civils pour la plupart.

avaient vécu ensemble quel que soit le « peuple » de leurs origines, il représentait une part de l’identité des Sarajéviens, celle, commune, que justement les nationalistes serbes cherchaient à détruire. Les mots « urbicide », « mémoricide » et « culturicide » furent employés pour dénoncer les destructions dues au siège de Sarajevo, et en particulier celle-ci. Ils reflètent les deux aspects du symbole que constituaient d’une part Vijećnica, d’autre part les livres qu’il contenait. Mais que l’on considère l’un ou l’autre de ces aspects, c’est toujours une tentative de destruction du caractère multiculturel de la ville qui fut ressentie et dénoncée par ses habitants. La fin de la reconstruction de Vijećnica est attendue en 2014. La bibliothèque a reconstitué une bonne partie de ses collections, mais, dans des bâtiments toujours provisoires, elle fait face à de grandes difficultés. En janvier 2012 et depuis plusieurs mois, le personnel ne perçoit qu’une petite partie de son salaire. Il éprouve le sentiment d’un désintérêt de la ville et des responsables politiques pour la bibliothèque.

La destruction de la bibliothèque provoqua de nombreuses réactions à l’étranger. Mais à Sarajevo, alors que chacun risquait sa vie, comme Aida Buturović, bibliothécaire âgée de 33 ans, tuée sur le chemin de son domicile peu avant l’incendie, la destruction d’un bâtiment et de livres aurait pu paraître secondaire. Ce ne fut pas le cas. De nombreux témoignages attestent de l’importance symbolique de l’événement. Par son architecture, son histoire, le bâtiment était un symbole de la ville. Par son contenu, les livres publiés dans tout le pays par des personnes qui jusqu’alors

Urbicide La première fonction du bâtiment achevé en 1896 par les architectes A. Wittek et C. Iveković fut celle d’un hôtel de ville, d’où son nom de Vijećnica (Conseil). Son style néo-mauresque représente un courant de l’architecture austro-hongroise de la fin du 19e siècle, à la croisée des cultures. Mais ses éléments orientaux, inspirés par des constructions cairotes et andalouses, n’ont rien d’autochtone, ni même d’ottoman. Siège du Parlement de 1910 à 1914, Vijećnica fut associé à 47


Le bâtiment en travaux (2011)

Vijećnica vu du cimetière de la ville (2002)

un événement crucial de l’histoire de la ville : l’archiduc François-Ferdinand et son épouse en sortaient lorsqu’ils furent assassinés le 28 juin 1914. Après la Seconde Guerre mondiale, il fut occupé par l’Académie des sciences et des arts, puis en 1951 par la Bibliothèque publique de Bosnie-Herzégovine 1. Situé à l’extrémité ouest de la ville et du quartier de Baščaršija, aux constructions ottomanes basses, Vijećnica, par son volume et sa taille, est l’un des immeubles les plus visibles de la ville depuis les hauteurs qui l’entourent. Les cartes postales publiées au début du 20e siècle, rééditées après la fin de la guerre en 1996, montrent bien son importance matérielle et symbolique. Plusieurs architectes de Sarajevo ont laissé des témoignages de leur protestation contre la destruction de Vijećnica et, à ce moment-là, les critiques faites au bâtiment avant la guerre ne furent plus de mise 2. Urbicide-Sarajevo 3 est le titre d’une publication présentant exposition, catalogue, revue, calendrier, inventaire des bâtiments détruits, ensemble réalisé par des architectes à Sarajevo entre mars et octobre 1994. Des photographies des monuments endommagés y sont regroupées en trois périodes : «  turque  », «  austrohongroise  » où figure Vijećnica, puis période d’après la Seconde Guerre mondiale. Pour ces Sarajéviens, l’agression de 1992 avait pour but de « détruire la tradition urbaine vieille d’un demi-millénaire, tuer l’âme de la ville et son identité collective  ». Sarajevo

était pour eux une ville européenne moderne faite de diverses composantes, un espace multiculturel. Son «  patrimoine exceptionnel né de la stratification des diverses cultures à travers l’Histoire  » illustrait la tradition pluriculturelle de la Bosnie-Herzégovine. Le mot «  urbicide  » est aussi employé par l’urbaniste Mehmed Bublin 4, dans le titre d’un ouvrage publié peu après la guerre en 1999. Il définit les racines de l’urbicide dans le déni systématique de ce qui a une valeur particulière dans la culture urbaine de la Bosnie-Herzégovine 5. L’urbicide consiste en la dévastation de la structure des villes : immeubles d’habitation, industries, établissements scientifiques, culturels, sportifs, de santé, d’éducation, télécommunications et autres types d’infrastructures. C’est toute l’histoire de la construction des villes depuis l’Antiquité et de leur part dans l’évolution de l’urbanité qu’embrassent les premiers chapitres. Puis viennent des chapitres consacrés aux années 1992 à 1995 et aux destructions qu’ont connues chacune d’elles. Vijećnica est présenté comme l’un des exemples les plus réussis d’un style utilisé dans les expositions internationales afin de transmettre au monde une image de la Bosnie à la fois européenne et orientale. La destruction de Vijećnica était celle d’un bâtiment du Sarajevo moderne, et elle fut dénoncée comme celle de l’une des composantes de cette ville, une partie d’un ensemble, dont les agresseurs voulaient briser

48


la cohérence. Le témoignage du journaliste Željko Vuković en rend compte 6 : « Avec la destruction des symboles de la ville, on a voulu susciter une sensation d’achèvement, d’inconnu. Sans le Vijećnica, l’ancienne poste, l’hôtel Evropa, les tours Unis..., Sarajevo est une ex-ville. Une ville sans identité, une ville qui n’est plus en mesure d’éveiller visuellement un sentiment d’appartenance, c’est une ville où les gens deviennent des étrangers à leur insu. Les villes de ce genre sont plus faciles à chasser de la mémoire, à partager ». Ivan Štraus, architecte, constructeur de nombreux bâtiments à Sarajevo, en Yougoslavie et ailleurs dans le monde, a travaillé à un projet de Bibliothèque nationale qui n’a jamais vu le jour. Il est sensible à la destruction d’un bâtiment constitutif de la ville de Sarajevo comme à celle de son contenu 7 : « 26 août 1992. Cette nuit, les terroristes ont mis le feu à la Bibliothèque nationale et universitaire de Bosnie-Herzégovine, symbole architectural depuis bien des années du Sarajevo moderne ; cette nuit, elle a été incendiée par des tireurs incultes visant des hauteurs environnantes ; cette nuit, leurs tireurs fanatiques sont en liesse car ils ont détruit, incendié le dernier grand édifice public de cette ville orgueilleuse ; ils ont confirmé à l’Europe culturelle le véritable caractère de leurs “saints objectifs” ; cette nuit, les extrémistes serbes se sont rangés du côté des nazis et des fascistes déments qui firent de la Seconde Guerre mondiale une guerre des barbares contre la civilisation ; cette nuit, un crime a été commis [...] La bibliothèque continue à brûler, et les “snajpers” s’acharnent sur tous ceux qui tentent de sauver ce qu’il est possible de sauver du trésor culturel. Tout résonne de leurs tirs et des lambeaux de pages brûlées, portés par le vent, arrivent jusqu’à nous dans la rue Nemanjina. Ce sont là peut-être des pages d’Andrić, de Krleža ou de Mesa Selimović, de Santić ou de Mak Dizdar ; peut-être des passages de Shakespeare, dont Ilya Koljević s’est servi pour sa thèse de doctorat ». Le lendemain, il cite longuement un texte qui vient de paraître dans l’hebdomadaire Nedelja 8 : un autre archi-

tecte, Bogdan Bogdanović, réagissant en particulier à la destruction de Vukovar en 1991, y expose l’une des dimensions du conflit comme la «  lutte sans répit de l’amour des villes et de la haine des villes » 9. I. Štraus évoque lui aussi « l’hystérie destructrice, folie de vengeance de l’extrême primitivisme rural sur la ville riche d’une identité, d’une tradition et d’une civilisation séculaires » ; il décrit Sarajevo comme « un symbole mondial de la civilisation dressée contre la barbarie ». Mémoricide Parallèlement au sentiment d’une agression contre l’identité architecturale et urbanistique de la ville, à travers la destruction de Vijećnica, les Sarajéviens vécurent aussi, à travers celle de la bibliothèque et de ses ouvrages, un sentiment d’agression contre leur identité culturelle propre. Evoquant la bibliothèque plus que le bâtiment, cette attaque fut le plus souvent qualifiée de «  mémoricide  » ou encore de « culturicide ». La Bibliothèque publique de Bosnie-Herzégovine, fondée en 1945, a été installée à Vijećnica en 1951. Elle remplissait les fonctions d’une bibliothèque nationale, notamment en établissant la bibliographie nationale du pays et en recevant le dépôt légal. Les capacités de Vijećnica se révélèrent très tôt insuffisantes et un appel d’offres fut lancé dès 1970 pour la construction d’une bibliothèque plus adaptée aux besoins. Un projet d’Ivan Štraus fut retenu en 1979, mais jamais réalisé. I. Ovčina, directeur de la bibliothèque, rappelle que toutes les personnes qui ont étudié à Sarajevo ont fréquenté un jour ou l’autre la Bibliothèque nationale, et ressentent pour elle un attachement : « Vijećnica représentait une partie de Sarajevo qui avait été aimée ». Il insiste sur la destruction de la mémoire à travers les collections de la Bibliothèque nationale : « le phénomène du “culturicide”, le fait de brûler des livres et de détruire des bibliothèques, des musées, des temples, des monuments, connu par l’expérience et dans l’histoire, représente en fait une tentative de détruire la m��moire, les 49


principes et éléments de base de la démocratie et des droits humains. La NUBBH 10 est un exemple évident et récent de la forme du culturicide : seulement 10% des près de trois millions de documents conservés à la NUBBH ont été sauvés des flammes et des bombes qui ont détruit Vijećnica le 25 août 1992 11 ». Dans un chapitre de son Cahier de Sarajevo intitulé Le mémoricide, J. Goytisolo rapporte sa vision de la bibliothèque incendiée lors de sa traversée de Sarajevo en pleine guerre 12 : « C’est la célèbre bibliothèque de Sarajevo qui offre le spectacle de désolation le plus terrible... Le bureau d’information du gouvernement désigne cet acte comme l’attentat le plus barbare qui ait été commis contre la culture depuis la Seconde Guerre mondiale. La vérité [...] c’est que ce crime ne peut être mieux défini que comme un crime contre la mémoire, un mémoricide. Etant entendu que toute trace islamique doit être extirpée du territoire de la Grande Serbie, la bibliothèque, mémoire collective du peuple musulman bosniaque, était condamnée a priori à disparaître dans les flammes de la purification vengeresse ». Mais en fait, la Bibliothèque nationale n’était pas une institution spécifiquement musulmane et n’était pas perçue comme telle par les Sarajéviens. L’Institut oriental, avec ses plus de 5 200 manuscrits arabes, turcs et persans, ses archives ottomanes, avait été lui aussi entièrement détruit le 18 mai. Mais c’est à la Bibliothèque Ghazi Husrev Beg, fondée en 1537 par un gouverneur ottoman, qu’une identité musulmane était le plus fortement attachée. Ses bâtiments furent endommagés mais les collections avaient été mises à l’abri. La plupart des témoignages relèvent le fait que les collections de la Bibliothèque nationale, accumulées au fil de l’histoire, quand la langue du pays se transcrivait en caractères arabes ou en « bosancica », un alphabet cyrillique particulier dans lequel avait été transcrit le plus ancien document de Bosnie-Herzégovine au 12e siècle (alphabet encore utilisé au 19e siècle), constituaient un patrimoine commun à toutes les communautés vivant dans le pays. Les collections récentes avaient été constituées par le dépôt légal et par une politique de coopération et d’échanges avec des bibliothèques étrangères. Elle n’appartenaient ni plus ni moins au patrimoine des musulmans qu’à celui des Serbes, des Croates, des Juifs ou des Roms du pays. E. Kujundzić, précédent directeur de la bibliothèque, soulignait dans les premières lignes d’un rapport à l’UNESCO 13 : «  Au fil du temps, la bibliothèque a ac50

cumulé environ trois millions de documents comprenant approximativement 6 000 titres de périodiques, 3 000 manuscrits et livres imprimés rares et anciens qui témoignaient du caractère multilatéral et multiethnique de l’histoire du pays ». Si nous revenons au témoignage d’I. Štraus, nous constatons que les écrivains qu’il nomme sont tous « yougoslaves » ; leurs origines, leurs parcours, leurs sentiments identitaires diffèrent et se rejoignent : Miroslav Krleža (1893-1981) vécut en Croatie ; Ivo Andrić (1892-1975) vécut à Travnik en Bosnie centrale, à Višegrad à l’est et s’installa très tôt à Belgrade ; Mesa Selimović (1910-1982) vécut à Tuzla au nord, à Sarajevo, puis à Belgrade. Il était né dans une famille musulmane comme Mak Dizdar (1917-1971), originaire de Stolac en Herzégovine, qui vécut à Sarajevo et qui évoque dans sa poésie la Bosnie chrétienne médiévale. Aleksa Šantić (1868-1924), poète serbe d’Herzégovine, les précède d’une génération. Nikola Koljević, un spécialiste de Shakespeare, enseignant à l’Université de Sarajevo, avait rejoint les nationalistes serbes. Par cette allusion, I. Štraus rappelle qu’eux aussi partageaient le même patrimoine ainsi qu’un patrimoine universel, et relativise ainsi la thèse selon laquelle les agresseurs étaient des ruraux cherchant à détruire une culture urbaine. Kemal Bakaršić, directeur de la bibliothèque du Musée national de Bosnie-Herzégovine, a été lui aussi témoin de l’incendie de Vijećnica 14 : «  L’attaque a duré moins d’une demi-heure. L’incendie a duré jusqu’au lendemain. Le soleil était obscurci par la fumée des livres, et au-dessus de la ville, des feuilles de papier brûlé, pages fragiles de cendre grise, descendaient comme une neige sale et noire. En attrapant une page, vous pouviez sentir sa chaleur, et un moment lire un fragment de texte dans une sorte de négatif gris et noir, jusqu’à ce que, la chaleur dissipée, la page fonde en poussière dans votre main [...] Mais je pense que le but de ce genre d’agression, contre des musées, des bibliothèques, est d’effacer en nous le souvenir de ce que nous sommes. Pour quelle autre raison quelqu’un voudrait-il brûler des livres  ? Simplement pour créer une situation où les membres d’une société n’ont plus la mémoire de leur passé  ». Plus loin, il définit son identité multiple, comme celle-là même que veulent détruire les nationalistes serbes : « Je suis musulman. Je suis athée. Je suis informaticien. Je pense être une sorte de personne cosmopolite. Le père de Marina est un Croate de Sarajevo. Sa mère est une Serbe de Banja


Vijećnica en cours de restauration (2002)

51


Luka. Nous célébrons toutes les fêtes religieuses, musulmanes, catholiques et orthodoxes. Mes deux sœurs sont mariées à des Croates. Nous sommes donc mélangés dans tous les sens. Et je pense que la plupart des gens de Sarajevo ont la même histoire [...] Les nationalistes serbes de Pale, les agresseurs, disent qu’il n’est pas possible que Serbes et musulmans vivent ensemble. C’est ridicule. Et ce n’est pas vrai ». Ivan Lovrenović, écrivain, journaliste et éditeur, a intitulé son témoignage La haine de la mémoire : livres brûlés et tableaux assassinés 15. On y lit : « Tout au long de cette longue nuit d’été, Sarajevo a été brillamment illuminée par le feu qui faisait rage dans Vijećnica, l’hôtel de ville du 19e siècle qui devint plus tard la Bibliothèque nationale de Bosnie-Herzégovine. Noirs, couverts de suie, des papillons encore chauds – livres et papiers en flammes, le trésor de la bibliothèque – volaient tout autour et retombaient sur des parties éloignées de la ville. Se rassemblant dans les rues et les allées environnantes au mépris total du danger, la moitié de Sarajevo − des gens affamés et frappés par la misère, épuisés par un siège long et cruel − se précipitaient pour sauver l’âme de leur ville  ». Il poursuit par l’évocation de l’incendie de l’lnstitut oriental, du pillage de la bibliothèque du séminaire franciscain de Nedžarići, à l’ouest de Sarajevo, du mitraillage systématique des peintures d’un artiste serbe qui avait fui la partie de la ville contrôlée par les nationalistes, puis de l’incendie de sa propre bibliothèque. Dans Sarajevo assiégée, les formes des réactions internationales de protestation parurent parfois saugrenues, si l’on en croit le témoignage de Zlatko Dizdarević, chef de rédaction du journal Oslobodjenje qui continua à paraître pendant toute la durée du siège 16 : «  5 novembre 1992. Hier soir, les grands noms de la vie culturelle et intellectuelle de Sarajevo ont gentiment répondu à leurs collègues de Paris [...] Ils étaient assis dans notre mairie 17 incendiée, dans la bibliothèque calcinée où avaient été conservés tout notre passé, ainsi qu’une bonne partie de notre avenir. Sidran leur a parlé de “la mesure du mal” , différente aujourd’hui d’il y a trois mois [...] Enfin Marko Vešović a adressé quelques mots aux amis parisiens [...] Il a dit que c’était bien de se soucier de la culture ici, mais que penser était déjà difficile en soi et qu’il était encore plus difficile de penser à la culture […] Comment penser à la culture lorsqu’à Ahmatovići, près de Sarajevo, les Tchetniks font exploser un bus après y avoir fait monter cinquante personnes ? » 52

Une reconstruction est-elle possible ? Après l’incendie, les bibliothécaires ont continué à travailler. Dans des locaux de fortune, ils ont accueilli les publications qui continuaient à paraître, établi des fiches avec du papier de récupération 18. 10% des collections avaient été sauvées, dont des ouvrages rares, écrits en « bosancica », des archives, des manuscrits, orientaux pour la plupart, des publications franciscaines du 17e siècle, des périodiques anciens, des cartes, qui ont depuis été restaurés. En 1997, la bibliothèque emménagea dans 3 000 m2 des bâtiments d’une ancienne caserne, ce qui était nettement insuffisant 19. Grâce à l’aide internationale et à la coopération avec des bibliothèques de l’ex-Yougoslavie, les collections ont pu être partiellement reconstruites. Mais les difficultés sont immenses. La reconstruction de Vijećnica fut entreprise dès 1996, bien qu’il ait été suggéré que le bâtiment puisse rester en l’état à titre de témoignage 20. Mais près de vingt ans après l’incendie, on ne prévoit la fin des travaux qu’en 2014. Il est maintenant à peu près certain que la bibliothèque occupera symboliquement une partie du bâtiment, mais que celui-ci sera rendu en priorité à son ancienne fonction d’hôtel de ville, sans qu’aucune autre solution de relocalisation de la bibliothèque ne soit envisagée. La direction de l’établissement a lancé en 2007 un appel pour que celle-ci « dépasse le stade de la survie » et devienne « un des acteurs de la construction d’une société bosnienne fondée sur la connaissance et l’innovation 21 ». Elle dénonçait l’indifférence de l’Etat et sa mise à l’écart par les autorités de la ville et du canton de Sarajevo pour toutes les décisions concernant Vijećnica. Le lien serait-il rompu entre Sarajevo, Vijećnica, ses livres et sa bibliothèque ? Alors qu’en 1992, la disparition de la bibliothèque avait créé un choc, son directeur faisait part en 2009 de ses doutes quant à l’existence d’une volonté de faire vivre une bibliothèque nationale dans le pays 22. Celui-ci a beaucoup changé. Depuis la fin de la guerre et les accords de Dayton, Bosniaques, Serbes et Croates sont les trois « peuples constituants » d’un Etat composé de deux entités, Fédération de Bosnie-Herzégovine et République serbe. La partition du territoire a entériné une répartition géographique ethnique. Le mode de représentation politique conduit les citoyens à agir en fonction d’une identité ethnique et affirmer une identité multiculturelle est un acte de résistance quotidienne qui


requiert beaucoup d’énergie. L’activité économique et la vie politique sont paralysées. En février 2012, seize mois après les élections législatives d’octobre 2010, un gouvernement vient d’être installé et les budgets des années 2011 et 2012 ne sont pas encore votés. Les institutions à vocation nationale sont à l’abandon. Cet hiver, dans l’incapacité de payer le chauffage, la Galerie d’art, le Musée historique et le Musée national ont fermé leurs portes au public et la Bibliothèque nationale l’a évité de justesse. Le personnel qui a lancé un appel à l’Etat pour un financement a été rejoint par des personnalités comme le recteur de l’Université de Sarajevo Faruk Čaklovica qui, rappelant l’incendie de Vijećnica, a déclaré qu’une autre flamme menaçait de détruire les collections précieuses de Bosnie 23. Si Sarajevo a beaucoup changé après la guerre, quelques-uns de ses habitants restent donc attachés à l’existence d’une bibliothèque nationale qui garderait la mémoire du passé et participerait à la construction de l’avenir.

Notes 1 — Elle fut renommée Bibliothèque publique et universitaire de BosnieHerzégovine en 1971 puis Bibliothèque nationale et universitaire (Nacionalna i Univerzitetska Biblioteka Bosne i Hercegovine - NUBBH) de BosnieHerzégovine en 1995. 2 — E. Barry, How the Vijećnica was lost, in Metropolis Magazine, 1999. En ligne sur www.metropolismag.com 3 — Urbicide-Sarajevo : Sarajevo, une ville blessée / Association of architects DAS-SABIH. - Bordeaux : Arc en rêve ; Paris : Centre Georges Pompidou, 1994 4 — M. Bublin, Gradovi Bosne i Hercegovine : milenijum razvoja i godine urbicida = The cities of Bosnia and Herzegovina : A millenium of development and the years of urbicide. - Sarajevo : Međunarodni centar za mir, 1999 5 — Bublin, p. 9 6 — Z. Vuković, L'assassinat de Sarajevo. - Cadeilhan : Zulma, 1995, p. 121 Comme Vijećnica, l'ancienne poste et l'hôtel Evropa sont des constructions de l'époque austro-hongroise. Les tours Unis sont l'œuvre d'Ivan Štraus. 7 — I. Štraus, Sarajevo, l'architecte et les barbares. - Paris : éd. du Linteau, 1994, p. 156-159 8 — Publié en France sous le titre L'Urbicide réalisé, dans Vukovar, Sarajevo : la guerre en ex-Yougoslavie / dir. V. Nahoum-Grappe, Paris, 1994, p. 33-37, et dans L'Architecture d'aujourd'hui, n° 290, décembre 1993 9 — Vukovar, Sarajevo, p. 34

Marie-Geneviève Guesdon

10 — Voir note 1 11 — I. Ovčina, Biblioteka između stvarnog i mogućeg : članci, studije i intervjui = National and university library Bosnia and Herzegovina, Sarajevo, NUBBH, 2008 (Edicija Stručna bibliotečka literatura) 12 — J. Goytisolo, Cahier de Sarajevo. - Strasbourg : Nuée bleue, 1993, p. 46-47 13 — E. Kujundzić, The National and University Library of Bosnia and Herzegovina in Sarajevo. Rapport à l'Unesco en 2002 : http://portal.unesco.org / Archives des actualités 2002 14 — K. Bakarsić, The Libraries of Sarajevo and the book that saved our lives, in The New Combat, Summer 1994 15 — I. Lovrenović, The Hatred of memory : burned books and murdered pictures, in The New York Times, 28 mai 1994 16 — Z. Dizdarević, Journal de guerre : chronique de Sarajevo assiégée. - Paris : Spengler, 1993, p. 182-183. Des artistes répondaient à une lettre-vidéo envoyée à Sarajevo par des intellectuels européens depuis Paris. A. Sidran et M. Vešović sont des poètes. 17 — Probablement une traduction littérale de « Vijećnica » ? 18 — Sur la situation de la Bibliothèque nationale après la guerre : National and University Library of Bosnia and Herzegovina : 60 years in Mission of culture, Education and Science. - Sarajevo, NUBBH, 2005 ; I. Ovčina, op. cit. 19 — Vijećnica offrait 10 500 m2 et la bibliothèque évalue ses besoins entre 20 et 25 000 m2. 20 — L'immeuble du journal Oslobodjenje, symbole de résistance, et celui du Conseil des ministres ont été aussi évoqués pour constituer ce type de monument. 21 — I. Ovčina, S. Polimac, A. Rešidbegović, Vijećnica – a Recognizable Symbol of the National and University Library of Bosnia and Herzegovina. Sarajevo : NUBBH, 2007 22 — « Les gens ne sont pas forcément convaincus qu'il faut que la bibliothèque existe », entretien avec Morgane François, 18 février 2009, dans M. François, La bibliothèque nationale de Sarajevo : abandon, appropriation ou réappropriation ? Mémoire, Institut d'études politiques de Grenoble, 2009 23 — Bosnia's National Library appeals for funding, in Balkan insight, 12 janvier 2012. En ligne sur www.balkaninsight.com

53


Fragment tiré des Gladiatoria (15e siècle ; collections de l'ancienne Preussische Staatsbibliothek zu Berlin, conservées à la Bibliothèque Jagellonne)

54


LE DOSSIER | Mémoire des lieux, lieux de mémoire

Les collections de l’ancienne Bibliothèque nationale de Prusse à la Bibliothèque Jagellonne de Cracovie

55


L

a Bibliothèque Jagellonne est la plus ancienne bibliothèque universitaire de Pologne. Elle est probablement née en même temps que l’université de Cracovie, fondée par le roi de Pologne Casimir le Grand le 12 mai 1364. Les premiers documents qui citent la bibliothèque universitaire datent de l’année 1403. Jusqu’à la fin du 18e siècle, il n’existait pas de bâtiment principal mais des bibliothèques de facultés et de collèges. La plus grande et la plus précieuse collection était celle du Collegium Maius. Les fonds de la bibliothèque universitaire se développèrent grâce aux dons, aux legs et aux fondations de ses bienfaiteurs, et dès le tournant des 15e-16e siècles se constituèrent des collections de manuscrits et d’incunables légués à la bibliothèque par les professeurs de l’université. Le 16e et la première moitié du 17e siècle constituent une période faste pour le développement de la bibliothèque universitaire de Cracovie puisque les fondations et notamment celles de Tomasz Obiedziński et de Benedykt de Koźmin apportèrent progressivement d’importants moyens financiers. Les professeurs et les anciens étudiants offraient leurs collections rares et précieuses à leur université qui portait à l’époque le nom d’Académie de Cracovie, comme par exemple l’évêque de Cracovie Piotr Tomicki (1464-1537), l’évêque de Plock Piotr Wolski (1531-1590) ou encore Jan Brożek (1585-1652). En revanche, la seconde moitié du 17e siècle, marquée par les attaques suédoises des années 1655-1657 et 1702-1705 ainsi que par les épidémies fréquentes à Cracovie, qui accompagnèrent le déclin politique et économique de l’État, concourut au recul de l’Académie. De 1777 à 1780, Hugo Kołłątaj réforma l’université, ce qui eut entre autres comme conséquence la fondation d’une bibliothèque centrale, abritée dans le bâtiment médiéval du Collegium Maius. La fin du 18e et le début du 19e siècle virent à nouveau un enrichissement des 56

collections de la bibliothèque universitaire de Cracovie, désormais baptisée « Bibliothèque Jagellonne ». Des bibliothèques privées, qui comptaient souvent plus de 1 000 titres, furent léguées entre autres par l’évêque Adam Grabowski, Józef Bogucicki, Sebastian Sierakowski, Józefa Gostowska ainsi que par les directeurs de bibliothèque Jacek Przybylski et Jerzy Samuel Bandtkie. Grâce au travail d’excellents bibliothécaires tels que Jerzy Samuel Bandtkie, Józef Muczkowski et Karol Estreicher qui dirigèrent successivement la Bibliothèque Jagellonne, cette institution devint la plus grande bibliothèque polonaise à l’époque (1795-1918) de la perte d’indépendance du pays. Après qu’il eut recouvert sa souveraineté, il devint urgent de répondre aux besoins scientifiques et culturels de la population et de sauvegarder l’héritage culturel de l’État pluriethnique de la Première République. Dans les années 1931-1939, un nouveau bâtiment fut construit pour la Bibliothèque Jagellonne, à l’époque un des plus modernes d’Europe. Et c’est pendant l’occupation nazie que fut organisé le déménagement des collections. L’inauguration de la nouvelle bibliothèque par les autorités nationalsocialistes eut lieu le 6 avril 1941. Globalement, la Pologne a perdu plus de la moitié de son patrimoine livresque pendant l’occupation nazie et il faut souligner que la perte des collections les plus précieuses de la Bibliothèque nationale et des Archives de documents historiques fut provoquée par un « commando incendiaire » qui déclencha délibérément un incendie en octobre-novembre 1944 après la défaite de l’insurrection de Varsovie. Il n’est possible ni d’évaluer les pertes subies dans les collections des bibliothèques polonaises ni de les réparer. Des manuscrits et des imprimés anciens d’une valeur inestimable partirent en fumée tout comme des centaines de milliers de livres.


Cependant, la Bibliothèque Jagellonne fait partie des très rares établissements polonais à n’avoir subi que peu de pertes pendant la Seconde Guerre mondiale et elle était, à la fin du conflit, l’une des rares à disposer d’un bâtiment neuf et d’importantes surfaces de magasins. La guerre provoqua non seulement d’immenses pertes humaines mais également de grands mouvements de population, conséquences des poursuites et de la terreur nazies. Les changements politiques qui intervinrent en Pologne après 1945 avec la prise de pouvoir des communistes entraînèrent également le départ des nobles et des couches les plus aisées de la population. Beaucoup de bibliothèques privées, parfois petites mais précieuses, furent abandonnées à l’occasion de cette migration. Le ministère polonais de la Culture créa d’ailleurs en 1945 un service pour la sauvegarde de ces collections et cette institution autonome utilisa en priorité les grandes caves de la Bibliothèque Jagellonne. Des livres venus de toute la Pologne furent ainsi rassemblés entre 1945 et 1947 dans le nouveau bâtiment de la bibliothèque. Après que ces collections eurent été classées, elles furent envoyées, sans souci des droits de propriété, dans les villes dont les bibliothèques avaient subi les plus grandes pertes pendant la guerre. Ainsi différentes collections issues de toute la Pologne ont-elles trouvé un asile temporaire entre les murs de la Bibliothèque Jagellonne. Mais c’est aussi vers cette bibliothèque qu’ont été acheminés les livres qui se sont retrouvés, après la fin de la guerre, à l’intérieur des frontières polonaises, comme ce fut le cas pour une partie des collections de la Bibliothèque nationale de Prusse. Fondée en 1661 par Frédéric Guillaume de Brandebourg sous le nom de Bibliothèque princière de Cölln an der Spree, elle changea de nom en 1701 pour devenir Bibliothèque royale de Berlin et, après l’abrogation de la monarchie prussienne et de l’Empire allemand en 1918, elle fut rebaptisée Bibliothèque nationale prussienne de Berlin. Cet établissement, le plus grand

d’Allemagne, devint particulièrement célèbre grâce à l’acquisition de fonds et de collections de savants et d’artistes renommés. Les rois de Prusse contribuèrent également activement à l’accroissement de ses collections qui se développèrent rapidement à partir de la fin du 17e siècle. Au 19e siècle, ses fonds étaient déjà devenus inestimables grâce à l’acquisition de bibliothèques comme celles de Friedrich Nicolai, Johann C. Adelung, Wilhelm von Humboldt et Karl A. Varnhagen. La bibliothèque comptait au début de la Première Guerre mondiale 1,5 million de documents. En mars 1942, ses collections s’élevaient à plus de 3 millions de volumes. Les attaques aériennes des forces britanniques sur Berlin touchèrent aussi le bâtiment de la bibliothèque. Les premières bombes tombèrent le 10 avril 1941 et c’est peu après qu’il fut décidé de stocker les collections les plus précieuses en dehors de Berlin. En août et septembre 1941, les lieux de stockage furent choisis : le château de Banz près de Bamberg, le couvent bénédictin de Beuron près de Sigmaringen et le château Fürstenstein (Książ en polonais) près de Waldenburg (Wałbrzych en polonais), en basse Silésie 1. Les collections de la Bibliothèque nationale de Prusse furent ainsi stockées pendant les années 1941-1944 dans vingt-neuf localités différentes sur le territoire du Troisième Reich. Pas moins de 3 millions de volumes ont été ainsi transportés en dehors de Berlin. Les premiers transports de livres en direction de Fürstenstein commencèrent à la fin du mois d’octobre et au début du mois de novembre 1941. Comme ce château avait finalement été choisi pour être l’un des quartiers militaires de Hitler, les livres furent en définitive envoyés à Grüssau (en polonais Krzeszów) en deux étapes, en 1941 puis en 1943 2. Dans le couvent bénédictin de Grüssau, renommé Krasnobór juste après la guerre, furent ainsi transportées 505 caisses de livres. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Silésie se trouvait en territoire polonais et à la fin du mois d’août 1945, la milice polonaise prit possession du couvent. Les collections de l’ancienne Bibliothèque na57


Manuscrit autographe de l'Exultate, jubilate (KV 165) de Mozart (collections de l'ancienne Preussische Staatsbibliothek zu Berlin, conservées à la Bibliothèque Jagellonne)

58


tionale de Prusse furent envoyées à Cracovie le 12 mai 1946 sous la direction d’un groupe de bibliothécaires polonais appartenant au service de la sauvegarde des collections du ministère de la Culture, accompagnés par le Dr. Stanisław Sierotwiński. Le destin de ces collections allait à présent devenir secret. On savait seulement qu’elles avaient été récupérées par la Pologne. Certains craignirent que cette partie des collections de la bibliothèque berlinoise n'ait été détruite pendant la guerre ou pendant les premières années qui suivirent la fin du conflit. De fait, après avoir été transportés de Grüssau à Cracovie, les livres furent stockés pendant plus d’un an dans des couvents de missionnaires et de dominicains avant que leur transfert vers la Bibliothèque Jagellonne ne soit décidé pour des raisons de conservation. Arrivées en octobre 1947, les caisses furent déballées le 1er novembre 1947 et leur contenu examiné et classé jusqu’au 1er février 1948. Les fonds en provenance de Berlin et stockés à Grüssau étaient empaquetés dans des caisses et divisés en deux catégories. Dans la première se trouvaient les manuscrits, autographes, incunables, documents sur l’Orient ainsi que les documents rares et les imprimés d’art. La seconde rassemblait les imprimés sur le judaïsme, la collection de guerre, la philologie, les imprimés italiens, les périodiques, les imprimés slaves et les atlas. Mais le « trésor prussien » entreposé dans le couvent de Grüssau comptait 505 caisses, or seules 490 arrivèrent à la Bibliothèque Jagellonne et il n’y avait pas de liste du contenu de chaque caisse. De plus, certains manuscrits étaient humides et abîmés. Parmi les collections, ce sont les autographes, les manuscrits grecs et orientaux qui ont le plus souffert de l’humidité. Mais d’autres documents en provenance de Silésie vinrent aussi rejoindre le bâtiment de la Bibliothèque Jagellonne, et en particulier des périodiques et des imprimés récents qui n’étaient ni empaquetés ni inventoriés. En 1957, on recommanda à Jan Baumgart, le directeur de la bibliothèque, de préparer ces collections en vue de leur retour à Berlin. On acheta alors des appareils pour réaliser des copies sur microfiches des documents les plus précieux mais peu de temps après, le ministère de l’Enseignement supérieur revint sur sa décision. Quelques années plus tard, il fut décidé de renvoyer une masse colossale de périodiques en Allemagne. Plus de dix wagons remplis de périodiques partirent de Ł Ł ódź en direction de

l’ancienne Bibliothèque nationale de Prusse à Berlin, où l’administration de la RDA avait fondé la nouvelle Bibliothèque nationale. Toutefois, les collections les plus précieuses restèrent à la Bibliothèque Jagellonne. Entre-temps, différents experts en droit international avaient été consultés afin de statuer sur la propriété de ces fonds. Tous furent unanimes pour déclarer que les collections trouvées à Grüssau étaient à présent la propriété de l’État polonais, mais la présence de ces livres au sein des collections de la Bibliothèque Jagellonne demeurait encore largement ignorée du grand public. Ce n’est qu’au milieu des années 1970 que les premiers préparatifs commencèrent pour intégrer la collection « Berlinka » aux fonds de la bibliothèque. Mais là encore, cette décision allait être brusquement révoquée et la question de l’avenir de ces fonds aussi bien que celle de leur disponibilité allaient être remises à plus tard. En 1977, un autre événement souligne l’inconséquence politique de l’administration par rapport à la collection berlinoise. Lors de sa visite à Berlin le 29 mai 1977, le Premier secrétaire du Parti des travailleurs polonais, Edward Gierek, remit au secrétaire général du SED (le parti communiste de la RDA) les autographes de la 9e symphonie et du 3e concerto pour piano de Beethoven ainsi que les manuscrits de La flûte enchantée, de la Messe en ut mineur et de la Symphonie Jupiter de Mozart. Les manuscrits du Concerto en ut mineur et de la 3e sonate pour violon seul de Johann Sebastian Bach faisaient aussi partie du cadeau. En juillet 1977, la Bibliothèque nationale de Berlin transmit une copie des catalogues et des inventaires des titres et des cotes des documents envoyés pendant la guerre à Grüssau. Finalement, ce n’est qu’en 1979 que la collection « Berlinka » fut accessible aux chercheurs dûment munis d’une autorisation spéciale du ministère. Avec l’arrivée de Józef Andrzej Gierowski à la tête de l’Université Jagellonne et de Jan Pirożyński à la tête de la bibliothèque, il devint possible d’assurer une communication « normale » de cette collection, consultable par les chercheurs depuis 1981 aussi bien sur place dans les salles de la bibliothèque que sur microfilm. Les collections conservées à la Bibliothèque Jagellonne sont en grande partie classées au patrimoine mondial de l’UNESCO. L’un des premiers ensembles accessibles aux chercheurs est celui des Libri picturati, qui constituent un véritable monument d’art manuscrit et graphique, incontournable pour la culture, la faune et la flore du 59


Brésil. Les Libri picturati se composent entre autres de quatre volumes avec des gouaches et des dessins à l’aquarelle qui illustrent l’expédition brésilienne du comte Johann Moritz von Nassau-Siegen. Ces ouvrages furent acquis en 1668 par l’Électeur Frédéric Guillaume. L’autre ouvrage emblématique de cet ensemble est le Livre des tournois. Depuis quelques années, la bibliothèque a commencé à restaurer les « volumes brésiliens » grâce au concours du ministère de la Culture. Cette restauration, longue et minutieuse, est encore en cours. Un ouvrage en plusieurs volumes reprenant un grand nombre d’illustrations des Libri picturati est entretemps paru au Brésil. Un groupe de chercheurs internationaux, comprenant notamment des botanistes et des historiens d’art, travaille sur cette collection et une exposition présentée en 2002 à la Bibliothèque Jagellonne a contribué à faire connaître ce trésor à un large public. Mais les chercheurs sont également très intéressés par les collections musicales. Les fonds musicaux de la Bibliothèque Jagellonne comptent plus de 9 000 volumes : 8 658 imprimés des 16e et 17e siècles et 524 manuscrits. On y trouve les œuvres de compositeurs italiens, allemands, français et polonais ainsi que des imprimés précieux de Venise, Rome et Florence puisque c’est à Florence que les opéras des compositeurs de la Camerata florentina étaient publiés. Aleksandra Patalas a publié en 1999 un catalogue des collections musicales issues de l’ancienne Bibliothèque nationale de Prusse et conservées à la Bibliothèque Jagellonne et le personnel de la bibliothèque s’est beaucoup investi dans ce travail. La deuxième partie des fonds de musique se compose de manuscrits et repose sur une collection de grands maîtres, constituée au 19e siècle. 100 manuscrits musicaux du moyen-âge et 400 autographes de grands compositeurs tels que Buxtehude, Bach et ses fils, Telemann, Haydn, Mozart, Beethoven, Cherubini, Mendelssohn-Bartholdy, Schubert, Schumann, Meyerbeer, Paganini, Loewe, Brahms, Busoni et bien d’autres encore en font partie. La Bibliothèque Jagellonne a souvent mis cette collection à la disposition des chercheurs, mais refuse la consultation des autographes de grands compositeurs aux personnes pour lesquelles elle constitue de toute évidence plus une attraction touristique qu’un objet d’étude. Elle mène également depuis 1999 un projet d’édition sur microfiches des autographes des grands compositeurs, en partenariat avec la Bibliothèque nationale de Berlin. 60

Les œuvres de Johann Sebastian Bach et de ses fils, de Beethoven et de Mozart sont déjà parues sous cette forme. Depuis juin 2010, les autographes de Bach ainsi que les copies d’œuvres d’autres compositeurs réalisées de sa main ont été rassemblés virtuellement sur le site www.bach-digital.de. Un autre projet, de 2006 à 2009, a concerné la publication par The Packard Humanities Institute des opéras de Mozart en fac-similés. Par ailleurs, à l’occasion du 170e anniversaire de sa mort, l’année 1997 était «  l’année Beethoven » et la première édition du Festival d’opéra Ludwig van Beethoven a été lancée à Cracovie, accompagnée d’une exposition des manuscrits et autographes musicaux de la Bibliothèque Jagellonne. Depuis cette date, certains des trésors de la collection musicale sont exposés chaque année à la bibliothèque au moment du Festival Beethoven. C’est aussi une occasion unique pour le grand public de voir les manuscrits des plus grands compositeurs dont la consultation est, le reste du temps, réservée aux chercheurs. Il y a d’ores et déjà eu quinze expositions de manuscrits musicaux et ce rendez-vous annuel constitue un événement attendu et fédérateur aussi bien pour les mélomanes que pour la Bibliothèque Jagellonne. Il convient d’ailleurs de souligner ici l’excellente coopération avec la Bibliothèque nationale de Berlin puisque, pour la première exposition, des autographes de Beethoven, conservés à Berlin, avaient été prêtés afin de reconstituer l’ensemble de l’œuvre de ce compositeur. Une partie de la collection de manuscrits de l’ancienne Bibliothèque nationale de Prusse est également conservée dans les fonds de la Bibliothèque Jagellonne. Il s’agit des « manuscrits reliés » qui rassemblent une collection de généalogie, six legs et deux collections d’autographes. A l’origine, cet ensemble était classé par langue. Ainsi on peut dénombrer 230 volumes de manucrits français allant du 13e au 19e siècle. Les thèmes abordés sont variés et vont de la littérature en ancien français aux récits de voyages des 18e et 19e siècles, des documents relatifs aux guerres napoléoniennes à l’histoire des églises réformées en passant par les livres de cuisine. En 2007 est paru un catalogue des manuscrits en ancien français, toujours en collaboration avec le département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de Berlin. On en trouvera les références en fin d’article. Tous ces manuscrits consti-


Manuscrit autographe de Liszt (feuille d'album, 1858) issu de la collection Varnhagen (collections de l'ancienne Preussische Staatsbibliothek zu Berlin, conservées à la Bibliothèque Jagellonne)

Manuscrit autographe de Wagner (lettre à H. Franck, 1846) issu de la collection Varnhagen (collections de l'ancienne Preussische Staatsbibliothek zu Berlin, conservées à la Bibliothèque Jagellonne)

61


Le Premier secrétaire du Parti des travailleurs polonais, Edward Gierek, remit au secrétaire général du SED (le parti communiste de la RDA) les autographes de la 9e symphonie et du 3e concerto pour piano de Beethoven.

tuent des sources précieuses pour l’histoire du moyenâge en France. Aujourd’hui, Piotr Tylus et son équipe de chercheurs romanistes de l’Université de Cracovie ont fini l’inventaire de tous les manuscrits en langues romanes et le résultat de leurs recherches a fait l’objet de diverses publications et d’articles dans la revue Fibula. D’autres aires linguistiques et culturelles sont bien représentées : les manuscrits italiens sont conservés dans 136 volumes qui contiennent des textes de littérature médiévale italienne, des chroniques de villes, des documents généalogiques ou des écrits politiques. Les manuscrits espagnols représentent 116 volumes et contiennent notamment des textes en langue catalane, des œuvres classiques de la littérature espagnole et catalane, des documents sur les guerres napoléoniennes, sur le commerce espagnol ainsi que sur l’histoire des colonies espagnoles en Amérique du sud, particulièrement au Chili. La collection de manuscrits grecs (138 volumes), latins (67 volumes) ou slaves est également significative. Les manuscrits allemands représentent 78 volumes. Les plus anciens datent du 10e siècle et ils sont de grande valeur pour l’étude de la langue allemande médiévale. Les manucrits les plus souvent étudiés et cités par les chercheurs sont les textes des Nibelungen, la Chronique du monde de Rudolf von Ems, Tristan et Gauvain d’Einhard von Oberge, sans oublier Wigelois et Athis et Prophilias. Parmi les autographes les plus précieux, on compte également ceux de Martin Luther, des lettres de Goethe et le journal de Rainer Maria Rilke. Un fonds particulier est celui des livres d’amitié ou alba amicorum, qui représentent 89 volumes allant du 16e au 20e siècle. La plupart viennent d’Allemagne mais certains appartiennent aussi à des étudiants silésiens 62

du tournant du 16e et du 17e siècle. On y trouve aussi des inscriptions d’étudiants polonais qui étudièrent dans des universités étrangères comme par exemple les frères Wacław et Rafał Leszczyński (1594), Mikołaj Ostroróg (1582), Stanisław Buczyński (1589), Salomon Rysiński Panterus (1589) et Marcin Ruar (1610). Cette collection a fait l’objet d’une thèse de doctorat d’Aleksandra Golik-Prus, qui porte plus particulièrement sur les inscriptions latines de la fin du 16e et du début du 17e siècle. La collection de généalogie est également particulièrement précieuse et tout spécialement les ouvrages ayant appartenu à König. 187 volumes contiennent des copies de documents, des tableaux généalogiques et un grand nombre de documents rares concernant plus de 3 000 familles nobles originaires d’Allemagne, de Poméranie, de la Grande Pologne et de Prusse. On y trouve aussi des renseignements sur de grandes familles polonaises nobles, comme les Bażyński, les Czapski et les Działyński. Cette collection généalogique est très souvent utilisée par les chercheurs aussi bien sur place que par le biais de demandes de reproductions. Mais il existe aussi de plus petits fonds de manuscrits comme le fonds portugais (3 volumes) et le fonds américain (15 volumes) qui sont en partie composés de facsimilés du Codex de Dresde, du Codex Perez Maya Tzental et du Codex Nuttal. Une dizaine de manuscrits originaux datant de l’époque de la conquête de l’Amérique complètent ce fonds. Tout cet ensemble compose les « Collectanea linguistica » qui rassemblent des documents précieux pour la recherche en linguistique et l’étude des langues exotiques. Ils proviennent des collections de Jakob Michael Reinhold Lenz (1750-1792), Alexander (17691859) et Wilhelm von Humboldt (1767-1835). D’autres


Enluminure tirée du Liber hymnorum de Notker Balbulus (9e siècle ; collections de l'ancienne Preussische Staatsbibliothek zu Berlin, conservées à la Bibliothèque Jagellonne)

63


grands savants ont également légué leurs collections, conservées à la Bibliothèque Jagellonne. On peut citer Gustav Freytag (1816-1895), historien, écrivain et professeur à l’université de Breslau mais aussi August Heinrich Hoffmann von Fallersleben (1798-1874), germaniste, poète et également professeur de cette université. Il faut toutefois noter qu’il manque malheureusement à son legs l’autographe de l’hymne national allemand qui était, à l’époque de la guerre, emprunté et donc absent des fonds de la Bibliothèque nationale de Prusse. Citons aussi le legs de Georg Schweinfurt (1836-1925), spécialiste des études africaines. Ce fonds permet une plongée dans l’histoire du colonialisme allemand et rassemble un grand nombre de documents rares et de correspondances. Plus de 500 boîtes contiennent aussi de grandes collections d’autographes : celle de Karl August Varnhagen von Ense (1785-1858) rassemble des documents uniques sur la vie littéraire et politique en Allemagne et en Europe à la fin du 18e et au début du 19e siècle. Diplomate, écrivain et critique littéraire, Varnhagen et sa femme Rahel Levin (1771-1833) occupaient une place privilégiée dans les milieux littéraires et politiques berlinois. Le salon de Rahel Varnhagen était un des centres intellectuels de Berlin et les deux époux entretenaient un grand réseau de correspondances internationales. Cette collection d’autographes, de lettres, de journaux intimes et de notes compte également plus de 9 000 textes littéraires ainsi que des imprimés, des coupures de presse et des illustrations. Elle constitue une source exceptionnelle sur l’histoire de la Prusse dans la première moitié du 19e siècle ainsi que sur l’émancipation des Juifs à cette époque. En plus des papiers d’August et de Rahel Varnhagen, cette collection contient aussi trois fonds distincts : les archives du comte Hermann von Pückler-Muskau (1785-1881), le legs de Ludmilla Assing (1821-1880) et la correspondance de Jean Henri Samuel Formey (17111791), président de l’Académie royale des sciences de Prusse. Cette collection est connue depuis plus de quatre-vingt-dix ans grâce au catalogue édité par Ludwig Stern. Cet ensemble d’autographes rassemble un fonds particulièrement important de manuscrits sur feuillets mobiles. Il s’agit de lettres, de manuscrits littéraires, de fragments d’œuvres scientifiques et d’inscriptions dans des livres d’amitié. On y trouve des manuscrits de personnages issus des mondes scientifique, culturel, littéraire ou politique, venant des 64

cours royales et princières de toute l’Europe depuis la fin du 15e siècle jusqu’en 1939. C’est dans ce fonds que l’on trouve les correspondances de Formey, des frères Grimm, de Hegel, Herder, Schelling et de Jean Paul Richter. Il est aussi riche d’autographes de Luther, Melanchthon, Calvin et également de grands représentants de l’Eglise catholique. La collection Varnhagen et les autres ensembles d’autographes sont les fonds les plus souvent consultés de la bibliothèque. Durant les vingt dernières années ils ont fait l’objet de nombreuses publications : correspondance de Rahel Varnhagen, Jean Paul Richter et J. H. S. Formey, documents des fonds de Lenz et de Wilhelm von Humboldt. Jutta Weber, de la Bibliothèque nationale de Berlin, a d’ailleurs réalisé et édité un index de cette collection. Les manuscrits de l’ancienne Bibliothèque nationale de Prusse sont aussi montrés à un plus large public à l’occasion d’expositions consacrées aux grands représentants de la littérature allemande. Ainsi, en 2006, la Bibliothèque Jagellonne a organisé une exposition sur l’œuvre des frères Grimm, en coopération avec le Musée Grimm de Kassel et en 2011 a eu lieu une exposition dédiée à Heinrich von Kleist, en partenariat avec l’Institut d’études germaniques de l’Université de Cracovie et l’Institut pour la langue allemande de l’Université de Cologne. Dernier grand pan des fonds de l’ancienne Bibliothèque nationale de Prusse, les imprimés composent un ensemble de plus de 12 000 volumes qui comporte notamment des incunables (le plus précieux est un recueil de 1488 de l’imprimeur de Leipzig Mauritius Barndis). Les « Aldines » (194 volumes) forment également un ensemble précieux qui provient de l’imprimeur vénitien Alde Manuce et de ses successeurs. On y trouve aussi des ouvrages imprimés dans d’autres villes italiennes ainsi qu’à Paris et à Lyon, et qui se rattachent à l’art typographique de Manuce. La littérature allemande du 16e jusqu’au 18e siècle est la plus représentée dans ce fonds avec les œuvres de Hans Sachs, Sebastian Brandt, Ulrich Hutten, Andreas Gryphius, Johann Wolfgang Goethe, Gotthold Ephraim Lessing et Friedrich Schiller. Il existe également plus de 5 000 « écrits de circonstance » qui datent en majorité du 17e siècle, réalisés à l’occasion d’un mariage, d’un décès ou d’une naissance et qui sont d’autant plus intéressants qu’ils proviennent de familles origi-


naires de villes aujourd’hui polonaises comme Gdańsk (Danzig), Toruń (Thorn) et Elbląg (Elbing). Ces documents datent de la période de la guerre de Trente Ans et de la guerre entre la Suède et la Pologne et constituent une source importante pour l’histoire de la transmission des idées à cette époque. Les récits de voyages de cette période sont également très intéressants, ainsi que plusieurs fonds numériquement moins importants : une centaine de livres sur le judaïsme, inventoriés dans le catalogue réalisé par Jerzy Pilarczyk de l’Université Jagellonne, ou encore la collection des périodiques savants de la seconde moitié du 17e siècle, la collection de cartes, les manucrits et les textes orientaux (chinois, coréens, arabes et syriens) et des textes en langues rares qui suscitent peu l’intérêt des chercheurs à l’exception des manuscrits et imprimés tibétains dont un catalogue vient d’être édité par des chercheurs de l’Université de Varsovie. Enfin, plus de 50 000 imprimés modernes, édités après 1800, sont également conservés dans le fonds de la Bibliothèque Jagellonne et se trouvent à la disposition du public. Tout cet ensemble de grande valeur, provenant de l’ancienne Bibliothèque nationale de Prusse, est bien sûr l’objet d’importants efforts de conservation et de restauration que la Bibliothèque Jagellonne mène au fil du temps. Zdzisław Pietrzyk (traduction Aude Therstappen)

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES : - M. Mejor, A. Helman-Ważny, T. Kunga Chashab, A Preliminary Report on the Wanli Kanjur Kept in the Jagiellonian Library, Cracovie, Varsovie, 2010 - A. Patalas, Catalogue of early music prints from the collections of the former Preußische Staatsbibliothek in Berlin, kept at the Jagiellonian Library in Cracow, Cracovie, 1999 - Z. Pietrzyk, Zbiory z byłej Pruskiej Biblioteki Państwowej w Bibliotece Jagiellońskiej, in Alma Mater, 2008, n° 100, pp. 15-19 - K. Pilarczyk, Katalog Judaików – starych druków w zbiorach Biblioteki Jagiellońskiej w Krakowie z dawnej Pruskiej Biblioteki Państwowej w Berlinie, z faksymilami wybranych elementów opisanych druków, Cracovie, 2011 - W. Schochow, Bücherschicksale. Die Verlagerungsgeschichte der Preußischen Staatsbibliothek, Berlin - New York, 2003 - R. Sosnowski, P. Tylus, Co mówią stare rękopisy, Cracovie, 2010 - D. Stutzmann, P. Tylus, Manuscrits médiévaux français et occitans de la Preussische Staatsbibliothek et de la Staatsbibliothek zu Berlin Preussischer Kulturbesitz, Wiesbaden, 2007 - P. Tylus, Manuscrits français de la collection berlinoise disponibles à la Bibliothèque Jagellonne de Cracovie (XVIe-XIXe siècles), Cracovie, 2010

Notes 1 — W. Schochow, Bücherschicksale. Die Verlagerungsgeschichte der Preußischen Staatsbibliothek. - Berlin ; New York, 2003, p. 28-30 2 — Ibid., p. 37

65


66 Frontispice d’une édition de la Géographie de Strabon (Genève : Vignon, 1587 – coll. BNU)


LE DOSSIER | Mémoire des lieux, lieux de mémoire

Retour sur le pouvoir des bibliothèques

Q

uel est le statut, quelle est la nature de ce lieu particulier qu’est une bibliothèque ? Quel est son rapport à l’espace, comment organise-t-elle son espace propre ? On peut certes répondre à ces questions en étudiant l’ancrage géographique des bibliothèques, leur répartition sur un territoire, dans une ville, leur hiérarchie et leur complémentarité sur différentes échelles spatiales  − locale, régionale, nationale, voire internationale. Une telle approche permettra de distinguer différentes formes de bibliothèques, leurs publics, leurs fonctions, leurs spécialisations, selon leur implantation. L’étude des bâtiments éclairera la dimension matérielle et architecturale des bibliothèques, les formes de rationalité qui organisent les magasins, les salles de lecture, les bureaux des conservateurs et de l’administration, les espaces de circulation. Leur monumentalité et leurs programmes décoratifs (fresques, reliefs, statuaire) contribuent à la mise en exposition des savoirs et de la mémoire écrite. Toute bibliothèque, en effet, est aussi un lieu de savoir, matérialisant une certaine idée de la connaissance, de la transmission, de l’articulation des disciplines, des liens entre passé et présent, de la mémoire et de la culture. Qu’il s’agisse de bibliothèques personnelles, de bibliothèques de laboratoires, de bibliothèques d’universités ou de lecture publique, ou encore des grandes institutions patrimoniales, ces lieux donnent corps et volume aux savoirs et aux arts, par les choix qui président aux contours des collections comme par les principes a priori qui les ordonnent par une hiérarchie de subdivisions.

C’est sur une autre dimension de cet espace symbolique que je voudrais réfléchir ici  : certaines très grandes bibliothèques, en effet, sont comme des lieux magnétiques qui attirent, accumulent et centralisent livres, savoirs et parfois même savants, depuis une périphérie plus ou moins étendue. Ces bibliothèques produisent de l’universalité, en résorbant l’hétérogénéité et les différences locales dans la mise en ordre de la collection. Le propre de la collection est d’instaurer une synchronie, un ordre cohérent à des objets de provenances et d’époques diverses. Les effets produits par une bibliothèque ne se réduisent pas à la somme des effets de chacun de ses livres. La bibliothèque a un sens, une portée, un pouvoir qui dépassent ceux des livres et des textes qu’elle renferme. Je voudrais illustrer cette proposition en revenant à une bibliothèque qui plus que d’autres a matérialisé le rêve d’universalité, dans les mondes occidentaux et orientaux, au fil de l’histoire et jusqu’à notre époque contemporaine : la bibliothèque du Musée d’Alexandrie. Quel est le lieu, quel est l’espace institué par cette collection ? Quel est son horizon géographique ? Bibliothèques clonées, bibliothèques déracinées La tradition antique souligne le rôle d’un philosophe et homme politique athénien dans la création du Musée d’Alexandrie et la constitution de sa bibliothèque : Démétrios de Phalère fut en effet le conseiller de Ptolémée Ier, le fondateur de la dynastie des Lagides. Le modèle de cette institution savante et lettrée était le Péripatos, l’école d’Aristote à Athènes. Comme cette dernière, le Musée réunirait une collection de livres, pour l’usage des savants, mais aussi pour le prestige du souverain et de sa capitale. 67


Le géographe Strabon, dans un récit célèbre consacré aux tribulations de la bibliothèque d’Aristote, donne cette indication surprenante : « Aristote, le premier à notre connaissance à avoir réuni une collection de livres et avoir appris aux rois d’Egypte la manière d’ordonner une bibliothèque » 1. Ce qui passe d’Athènes à Alexandrie, ce n’est pas la collection de livres d’Aristote, mais son principe d’organisation (« suntaxis »), sa structure intellectuelle, l’ordre a priori dans lequel tous les livres pourront s’intégrer. Ce principe d’ordre est ce qui transforme une collection d’objets matériels en bibliothèque. Strabon ne précise malheureusement pas la nature de cette « syntaxe » ; sans doute s’agissait-il de subdivisions en genres littéraires et champs de savoir qui pouvaient déterminer le rangement matériel des livres. Le témoignage de Strabon invite à réfléchir sur la manière dont la bibliothèque d’Alexandrie a pu dupliquer celle du Péripatos, non par le contenu de la collection, mais par sa structure. Cette dernière étant un concept, un schéma intellectuel pouvant être dupliqué, reproduit et exporté, il est alors permis de dire qu’Aristote a été le maître en bibliothéconomie des Lagides, bien qu’il fût mort à l’époque de la fondation du Musée d’Alexandrie. Les principes de classification des livres rendent les bibliothèques commensurables et comparables, quelle que soit leur échelle. Aujourd’hui, la classification de la Bibliothèque du Congrès régit des collections de livres dans toutes les régions du monde, par un découpage systématique en vingt-et-une grandes catégories qui elles-mêmes se déclinent en un grand nombre de subdivisions. Les collections peuvent différer par leur importance et leurs spécialités, elles peuvent n’utiliser que certaines subdivisions de ce modèle sans descendre tous les degrés de l’arborescence, elles s’intègrent néanmoins dans le même ordre englobant, elles reproduisent la même carte. Le lecteur qui connaît le principe global comme les subdivisions de son champ d’intérêt peut se repérer sans trop de mal dans toutes les bibliothèques qui partagent cette norme, quelle que soit leur importance. Si la classification d’une bibliothèque peut être projetée d’un lieu à l’autre, sans que ses collections n’en pâtissent, la situation est différente lorsque c’est le fonds de livres lui-même qui est déplacé. La bibliothèque d’Aristote, à nouveau, en porte témoignage. Elle fut léguée à Théophraste, qui devait prendre la succession d’Aristote à la tête du Péripatos. Théophraste la 68

légua à son tour dans son testament à Nélée de Scepsis, mais ce dernier ne fut pas choisi pour prendre la direction de l’école. Propriétaire légitime de la collection de livres, plein de dépit, il quitta Athènes pour regagner sa patrie, Scepsis, une ville de Mysie, sur le rivage d’Asie Mineure, au nord de la Troade. Le nouveau scholarque, Straton, se trouvait à la tête d’une communauté philosophique qui venait de perdre sa bibliothèque de travail, où se trouvaient les traités de son fondateur et sa mémoire intellectuelle. Les descendants de Nélée, quant à eux, après avoir longtemps dissimulé les livres dans une cache souterraine, les cédèrent finalement à un collectionneur bibliophile, Apellicon de Téos, qui les emporta à Athènes 2. Les premières grandes bibliothèques romaines ont été constituées par le butin prélevé par les généraux sur les villes ou les royaumes conquis. Scipion aurait ramené à Rome les œuvres de Magon, prélevées dans les bibliothèques de Carthage 3. Paul-Emile, après la victoire de Pydna, s’empara de la bibliothèque du roi Persée et la fit porter à Rome, pour ses fils 4. Isidore de Séville indique d’ailleurs que c’est la première fois que l’on vit arriver à Rome une telle quantité de livres 5. Après le saccage d’Athènes en 86, Sylla s’empare de la collection d’Apellicon de Téos, dans laquelle se trouvaient les précieux traités aristotéliciens achetés aux héritiers de Nélée 6. Enfin, en 66 avant J.-C.,  Lucullus ramène à Rome la bibliothèque de Mithridate VI, roi du Pont 7. Microcosme / Macrocosme La Lettre d’Aristée 8 est le point de départ d’une longue et riche tradition sur la traduction du Pentateuque en grec par les Septante ainsi que sur la vocation universelle de la bibliothèque d’Alexandrie. On y trouve une lettre de Démétrios de Phalère à Ptolémée Philadelphe. Le roi se préoccupait de la manière dont on pouvait encore enrichir la bibliothèque. Démétrios répond qu’il faut compléter la collection de livres grecs avec les livres de tous les autres peuples, et qu’il faut commencer par la traduction de la loi des Juifs. La réalité de cet échange est peu probable, Démétrios ayant été le conseiller du père de Philadelphe, Ptolémée Ier Lagos. Epiphane, évêque de Salamine au 4e siècle de notre ère, est l’un des nombreux auteurs qui ont repris et enrichi le récit de la Lettre d’Aristée. Il suit la tradition de cette dernière en attribuant à tort la fondation de la bibliothèque du Brouchion, le quartier du palais royal à


Alexandrie, à Ptolémée Philadelphe. Celui-ci en confie la responsabilité à Démétrios de Phalère et lui donne l’ordre de rassembler des livres de toutes les régions du monde, en écrivant des lettres à tous les rois et dirigeants de la terre et en les priant instamment de ne pas hésiter à lui envoyer des livres de poètes, logographes, rhéteurs et sophistes, iatrosophistes et historiens, etc. Comme cette opération avançait et que les livres arrivaient de partout, le roi demanda un jour au responsable de la bibliothèque combien d’ouvrages se trouvaient déjà réunis. Démétrios répondit qu’il y en avait déjà environ 54 800. « Mais nous avons appris qu’il y en a un nombre plus grand encore dans le monde entier, chez les Ethiopiens et les Indiens, les Perses, les Elamites et les Babyloniens, les Assyriens et les Chaldéens, les Phéniciens, les Syriens et les Grecs, et les Romains qui n’étaient pas encore appelés Romains, mais Latins » 9. Grâce à la bibliothèque royale, Alexandrie devenait pour ainsi dire le centre de la terre, un lieu où pouvaient se rassembler tous les livres, les savoirs et les sagesses, de tous les horizons et en toutes les langues, des trois continents du monde connu des Anciens. Le texte d’Epiphane invite en effet à réfléchir sur les différentes logiques qui permettent à une bibliothèque de réaliser un rêve d’universalité et de complétude. Les lettres envoyées aux rois et autres dirigeants semblent circonscrites à l’espace hellénophone, peut-être aux royaumes hellénistiques nouvellement institués et aux cités grecques d’antique mémoire : elles esquissent une classification des livres par champs de savoir, par genres discursifs, déployant le programme intellectuel et littéraire de la bibliothèque. Démétrios, quant à lui, dessine un horizon plus lointain, dans l’espace comme dans le temps, en mentionnant des cultures lettrées situées aux confins du monde habité (Inde, Ethiopie) ou dans dans des terres d’antiques civilisations (Perse, Babylone, Chaldée, Phéniciens…). Il est d’ailleurs un angle mort dans ce tour d’horizon : l’Egypte elle-même, dont les monuments, l’écriture, les antiques traditions fascinaient pourtant les Grecs depuis Hérodote.

La bibliothèque d’Alexandrie accorda-t-elle réellement une telle part aux littératures des mondes non grecs ? Nous ne savons pas quel crédit accorder à Epiphane de Salamine, et nous ignorons les sources anciennes sur lesquelles il a pu s’appuyer. Nous n’avons, à ma connaissance, pas d’indice que les lettrés du Musée d’Alexandrie aient fait l’effort d’apprendre des langues et des écritures étrangères. La bibliothèque d’Alexandrie a-t-elle commandité des traductions en grec de tous ces livres ? Nous connaissons la traduction du Pentateuque juif, une allusion de Pline se réfère peutêtre à celle des versets de Zoroastre 10. Nous savons aussi que le prêtre égyptien Manéthon renouvela la connaissance grecque de l’histoire de l’Egypte, en acceptant de traduire en grec et de réunir les sources égyptiennes. Bérose avait fait de même à Babylone. La langue et l’écriture grecques étaient les seules voies d’accès des Grecs aux savoirs des autres, aux sagesses barbares, selon la belle expression d’Arnaldo Momigliano 11. La traduction était le seuil obligé pour que tous les savoirs du monde entrent dans la bibliothèque d’Alexandrie. Le Musée d’Alexandrie accueillait savants et lettrés jugés dignes d’approcher la cour royale des Lagides. Nous n’avons que des informations lacunaires sur les modalités de recrutement : de multiples réseaux entraient en ligne de compte, comme en témoigne Eratosthène de Cyrène, qui fut démarché par les envoyés des Lagides alors qu’il poursuivait des études de philosophie à Athènes. Prendre la tête de la bibliothèque d’Alexandrie était une offre qui ne pouvait pas se refuser… L’ambition universelle de la dynastie, de sa capitale et de la bibliothèque se reflétait dans le recrutement du Musée : on y trouvait des lettrés et des savants de Cyrène, de Cos, de Samos, placées sous l’influence lagide, mais aussi de Byzance et de Rhodes. Le Musée était à l’image de la ville d’Alexandrie, un monde en soi, à la croisée de multiples routes maritimes ou caravanières : vétérans de l’armée macédonienne, Ethiopiens, Nubiens, Egyptiens, Perses, Juifs, Grecs du continent, des îles, d’Asie Mineure ou de la mer Noire… 69


Livres et textes Dès lors que des enjeux politiques sous-tendent la constitution d’une bibliothèque d’Etat, se pose la question des livres qui risquent d’échapper à cette volonté centralisatrice, à ce monopole. Dans le monde grec, la bibliothèque du Musée d’Alexandrie est la première à affirmer une ambition universelle  : pallier les limites d’un pouvoir territorial limité, l’Egypte et ses zones d’influence, par une politique volontariste visant à s’approprier l’héritage d’Alexandre le Grand, non dans l’extension de l’Empire perse dont il s’était emparé, mais dans l’ambition universaliste qui avait inspiré ses conquêtes… Une bibliothèque universelle est obsédée par les lacunes et les failles, par les livres inconnus qui pourraient échapper à la collection et être découverts par une bibliothèque concurrente. L’enjeu est intellectuel et symbolique autant que politique : des textes peuvent-ils circuler sans être présents dans la bibliothèque royale  ? Les empereurs chinois, comme les souverains lagides, se posèrent cette question. Les premiers lancèrent périodiquement de grandes campagnes de confiscation de livres pour restaurer leurs bibliothèques détruites, pillées ou incendiées. Les Lagides prirent une mesure douanière particulière : tous les bateaux faisant escale dans le port d’Alexandrie devaient déclarer les livres qui se trouvaient à bord. Tout rouleau de papyrus devait être remis aux agents de l’administration lagide. Des copistes se mettaient aussitôt au travail et ils produisaient dans les meilleurs délais un double du texte qui leur était confié. La copie était remise au propriétaire du livre, tandis que le rouleau de papyrus original entrait dans la bibliothèque du Musée. Le médecin Galien, au 2e siècle de notre ère, est notre source sur cette politique particulière du port d’Alexandrie 12. On peut y voir le cynisme et l’arrogance du pouvoir lagide, comme la manifestation d’une obsession bureaucratique et administrative : on remet au propriétaire légitime un papyrus flambant neuf, avec une copie de son texte sans doute faite à la hâte. Le livre était remis à neuf, et le lecteur pouvait penser qu’il avait gagné au change. L’exemplaire original, le rouleau originaire, provenant d’une cité lointaine et après une longue traversée maritime, terminait son voyage dans la bibliothèque du Musée. Deux logiques contradictoires se croisent ainsi. Pour le propriétaire légitime du livre, qui se voyait remettre un rouleau 70

neuf, ce qui importait était le texte, non le support. Pour la bibliothèque du Musée, en revanche, inclure dans ses collections un livre venant d’un lieu identifié du monde grec permettait de s’approprier non seulement un texte, mais aussi ce qui le rendait singulier, son support, son écriture, sa matérialité, son histoire et son ancienneté, son ancrage géographique en un point de l’aire culturelle de l’hellénisme. Les livres confisqués aux voyageurs dans le port d’Alexandrie portaient une étiquette qui les identifiait comme les «  livres des bateaux  ». Peut-être le nom du propriétaire originel et sa provenance étaient-ils également identifiés. De telles «  métadonnées  » permettaient de distinguer les multiples exemplaires d’une même œuvre : tel était le cas en particulier pour les poèmes homériques. Les scholies se réfèrent en effet à des versions identifiées par leur provenance géographique, par leurs cités d’origine. Les textes de Chios, d’Argos, de Marseille, de Sinope, de Chypre et de Crète, parmi d’autres exemplaires désignés collectivement comme les livres « des cités », offraient un témoignage précieux et de multiples points de comparaison pour le travail de correction et d’édition philologique mené dans la bibliothèque sur les poèmes homériques : variantes, lacunes, interpolations, déplacements de vers 13. Au fil de la tradition alexandrine, les scholiastes font l’inventaire des conjectures et corrections présentées par les différentes versions des poèmes homériques, celles des cités, celles produites par les savants de la bibliothèque, comme Zénodote, Aristophane et Aristarque. Ces noms de villes rendaient perceptibles la nature panhellénique des poèmes homériques ainsi que la puissance d’attraction d’Alexandrie et de son Musée, où se trouvaient réunis des livres venant de la Méditerranée occidentale comme des rivages de la mer Noire. Ces exemplaires des cités ne correspondent sans doute pas à des éditions savantes et critiques, mais à des états particuliers du texte, témoignages de différentes traditions locales ou régionales. Ces livres de provenances si diverses ont peut-être été réunis par le biais des confiscations à bord des bateaux qu’évoque Galien. Un autre épisode, que nous trouvons également chez Galien 14, témoigne de la détermination et de l’absence de scrupules avec lesquelles les Lagides ont mené leur politique d’acquisition de livres. Athènes, le foyer de la tragédie au 5e siècle, détenait un exemplaire «  officiel » des œuvres d’Eschyle, Sophocle et Euripide. Il ne s’agissait pas de manuscrits autographes, mais de


versions des poèmes dramatiques fixées par l’écriture, authentifiées, utilisées dans les représentations théâtrales de la cité. C’est l’orateur et homme politique Lycurgue qui avait fait procéder à l’établissement de ces textes, au temps de Démosthène. Ptolémée Evergète prie les Athéniens de lui prêter ces précieux rouleaux pour lui permettre de copier les textes, et il leur remet un dépôt de garantie de quinze talents d’argent. Les Athéniens consentent au prêt. Ptolémée fait procéder à la copie sur du papyrus de qualité supérieure, il garde les rouleaux anciens et rend aux Athéniens les exemplaires neufs, en renonçant à récupérer le dépôt de garantie. Les exemplaires des tragiques athéniens deviennent ainsi l’un des fleurons de la bibliothèque du Musée, mettant à la disposition des critiques et lettrés alexandrins un texte authentifié et prestigieux, aussi proche que possible des textes qui étaient récités et chantés lors des festivals dramatiques en l’honneur de Dionysos. Cette anecdote est-elle historique  ? Luciano Canfora soupçonne que Galien reprenne une tradition de Pergame hostile à la bibliothèque d’Alexandrie. Si l’on examine la logique interne de son témoignage, il est clair que pour Ptolémée, la mainmise sur ce fleuron du patrimoine littéraire athénien contribuait à renforcer le prestige symbolique d’Alexandrie, lieu d’attraction, de conservation, de collection de toute la culture du monde, et en particulier de l’hellénisme, à travers la mainmise sur ses supports matériels, des livres aussi anciens que prestigieux. Par la médiation des livres, Athènes se trouvait en quelque sorte décentrée, déracinée et inscrite dans la bibliothèque d’Alexandrie. Qu’il s’agisse d’Assurbanipal à Ninive, au 7e siècle avant notre ère, des empereurs chinois ou des califes abassides de Bagdad, aux 8e-9e siècles de notre ère, l’histoire des bibliothèques royales et impériales est celle de la quête des livres, de leur captation, de leur centralisation. Le rêve universaliste prend différentes formes selon les cultures, circonscrit aux frontières d’une langue et d’une tradition, ou bien ouvert aux savoirs étrangers, aux savoirs d’autrefois. Sous forme de tablettes d’argile, de rouleaux de papyrus ou de codices de parchemin, les livres traversent les frontières et viennent de tous les horizons se rassembler dans un centre de pouvoir qui affirme sa domination réelle et symbolique par la captation des mémoires et des savoirs, et par la légitimation symbolique qui en découle. L’universalité et la complétude ne sont

pas seulement des fantasmes qui se déclinent sous mille formes dans l’histoire des bibliothèques : elles prennent corps dans la politique d’acquisition de ces supports, de ces objets matériels si particuliers que sont les livres. Il n’est pas de centre sans périphérie, il n’est pas de globalité sans un horizon local, il n’est pas de totalité qui ne soit construite par un ensemble de pratiques de collection, d’addition, de transformation, de traduction. La bibliothèque d’Alexandrie reste un lieu privilégié pour réfléchir au pouvoir des bibliothèques d’hier et d’aujourd’hui, au va-et-vient entre livres et textes, au miroir qui permet à un horizon géographique, temporel, culturel et symbolique de se refléter dans un lieu de savoir et de mémoire. Christian Jacob

Notes 1 — Strabon, Géographie, 13, 1, 54 2 — Strabon, loc. cit. 3 — Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XVIII, 22 4 — Plutarque, Vie de Paul Emile, 28 5 — Isidore, Etymologies, VI, 5, 1 6 — Plutarque, Vie de Sylla, 26 7 — Cicéron, De finibus, III, 7-8 ; Plutarque, Vie de Lucullus, 42 8 — La date et l’auteur de ce texte sont discutés. Il fut écrit probablement au 2e siècle avant J.-C. par un auteur juif de la diaspora alexandrine. Le texte a été édité, traduit en français et commenté par André Pelletier, Lettre d’Aristée à Philocrate, Paris, Cerf, 1976. L’ensemble de cette tradition est étudié par Luciano Canfora, Il viaggio di Aristea, Bari, Laterza, 1996. 9 — Epiphane, De mensuris et ponderibus, PG, XLIII, p. 252 ; je suis L. Canfora qui adopte une correction du texte grec proposée par Denis Pétau (1622). 10 — Pline l’Ancien évoque le travail d’Hermippe, un élève de Callimaque, qui aurait réalisé l’index des deux millions de vers de Zoroastre (Histoire naturelle, XXX, 4). 11 — Arnaldo Momigliano, Sagesses barbares, Paris, Gallimard, 1991 12 — Galien, Commentaire des Epidémies, Kühn, XVII, 1, pp. 606-607 13 — Les témoignages sont réunis et discutés dans l’ouvrage ancien de Thomas W. Allen, Homer, The Origins and the Transmission, Oxford, 1924, p. 283-296. 14 — Galien, Commentaire des épidémies, ibid.

71


Page de titre de l’Êdition originale du roman de Pierre Benoit (coll. BNU)

72


LE DOSSIER | Mémoire des lieux, lieux de mémoire

La longue quête des « Amis de l’Atlantide »

D

ans le fonds d’archives « Edouard Schuré » conservé aux Archives de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg, parmi des dossiers consacrés au symbolisme et à la théosophie, figurent des tracts et un bulletin, datés de 1927, concernant une association qui venait d’être fondée  : les «  Amis de l’Atlantide  » 1. Ses initiateurs affirment rechercher le continent disparu mais également un idéal spirituel perdu, le retour à une tradition préchrétienne de sagesse et de beauté. Outre des causeries, dîners et excursions, les Amis de l’Atlantide annoncent deux revues : La nouvelle revue et Atlantis. Des comptes rendus de tous les ouvrages se rapportant aux questions atlantidéennes (ou atlantéennes) doivent paraître dans La nouvelle revue. L’Atlantide, civilisation insulaire, est évoquée par Platon, au 4e siècle avant Jésus-Christ, dans deux de ses dialogues, le Timée et le Critias. Selon une tradition transmise par Solon, une île aurait été engloutie à l’ère préchrétienne vers 9 000 avant Jésus-Christ, quelque part près du détroit de Gibraltar. Ses habitants auraient développé une civilisation brillante et un système politique remarquable. Simple métaphore, d’après Pierre Vidal-Naquet 2, mais le mythe est né et fait l’objet, depuis plus de 2 000 ans, de nombreuses spéculations quant à sa véracité et à l’emplacement de l’île engloutie, suscitant des dizaines de milliers de publications à visées scientifiques 3. A la Renaissance, l’intérêt pour l’Atlantide reprend vigueur avec l’engouement pour l’Antiquité et Platon, mais aussi grâce à la découverte d’un monde jusqu’alors inconnu, l’Amérique, dans laquelle certains voient justement l’Atlantide. A partir du 17e

siècle, les théories pseudo-scientifiques sur l’emplacement de l’Atlantide foisonnent. Aux 19e et 20e siècles, deux grands succès d’édition popularisent l’Atlantide : Vingt mille lieues sous les mers de Jules Vernes, paru en 1869 chez Hetzel, dans lequel les héros découvrent l’Atlantide, et surtout, en 1919, chez Albin Michel, le roman de Pierre Benoit, L’Atlantide. Pour l’auteur, qui situe l’Atlantide au Sahara, il s’agit d’une pure fiction, mais il relance l’intérêt d’un large public pour la cité engloutie. Dopée par la quête de l’âge d’or, d’un paradis perdu et par la vogue de l’occultisme et de l’ésotérisme, la littérature consacrée à l’Atlantide connaît une inflation inouïe. A l’orée du 20e siècle, les chercheurs de divers horizons, archéologues, géologues, géographes, historiens, cherchent à établir si les progrès de la recherche et de l’exploration sous-marine permettent de corroborer ou d’infirmer l’existence d’une civilisation perdue. Mais d’autres personnages, qui n’appartiennent pas au monde scientifique, sont fascinés par le récit de Platon. Le journaliste et romancier Roger Dévigne (1885-1965) publie en 1923 Voyages. Un continent disparu, l’Atlantide, sixième partie du monde. Il se fonde sur les travaux scientifiques en cours. De son côté, en 1925, l’écrivain ésotérique Paul Le Cour fait paraître dans le Mercure de France plusieurs articles sur l’Atlantide : il cherche, à travers ce mythe, à reconstruire une tradition européenne. Les deux hommes s’associent pour créer à la Sorbonne la « Société d’études atlantéennes », le 24 juin 1926. Les divergences de vues entre Dévigne et Le Cour entraînent la démission de ce dernier en 1927. Les deux hommes s’affrontent par presse interposée puis Le Cour crée sa propre société, les Amis de l’Atlantide 4. 73


Quelques notes de la main de Schuré accompagnent les tracts des Amis de l’Atlantide. Il a recopié un passage d’un article de Georges Gourdon dans la Revue littéraire et artistique de 1885, évoquant successivement les théories de Bory de Saint-Vincent (qui, dans son ouvrage Essais sur les isles Fortunées et l’antique Atlantide, paru en 1803, situait la cité disparue vers les Canaries et les Açores) 5, la campagne du Talisman dans la mer des Sargasses et des Açores en 1883 6 ainsi que l’épopée de Jacinto Verdaguer L’Atlantide 7. « Quelques mots sur l’Atlantide », notes griffonnées, expliquent la nature philosophique et religieuse du mouvement atlantéen, « qui s’appuie sur des données scientifiques  », énonce Schuré. L’humanité du début du 20e siècle, qui a sombré dans « le matérialisme intellectuel et l’anarchie individualiste », a perdu « le sens du divin, de ses origines et de son but ». Edouard Schuré cultivait un intérêt personnel pour l’Atlantide, qui fait l’objet du livre II de L’évolution divine du Sphinx au Christ, publié en 1912. A son habitude, Schuré mêle connaissances scientifiques et poésie. Du coup, l’écrivain et journaliste littéraire Antoine Albalat ironise sur sa « somptueuse description des habitants de l’Atlantide : on finit par connaître les Atlantes comme si on les avait fréquentés » 8. Schuré, comme Steiner, à qui l’ouvrage est d’ailleurs dédié, croit que l’Atlantide est le berceau de la race blanche 9. Il décède en 1929, deux ans après la création de l’association, qui laissa donc peu de traces dans ses archives. Je la croyais sans doute disparue, mais en écrivant son nom sur un moteur de recherche, je retrouvai la trace de ses débuts et la confirmation de l’existence de la revue. Plus encore, je m’aperçus, à ma grande surprise, que l’association, toujours active, disposait d’un site internet à jour 10, n’avait jamais cessé de publier, ni de faire des conférences à Paris et à Lyon. La revue Atlantis se trouve être partiellement conservée à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg où j’entrepris de la dépouiller. Cela me renvoya de nouveau à Schuré : l’écrivain a figuré un temps dans le comité d’honneur de l’association ! Je pensai alors qu’en raison de la convergence de leurs centres d’intérêt, il était fort possible que des membres et sympathisants aient été en relations épistolaires avec l’écrivain. Il s’avéra que les écrivains Pierre Lecomte du Nouy 11, Victor-Emile Michelet 12, J.-H. Rosny aîné 13, Aimé Rutot 14 (de l’Académie royale de Belgique), Fortunat Strowski 15 et Jacques-Treve (en fait une femme, 74

amie des fondateurs de la revue) figuraient à la fois parmi les membres du comité d’honneur et parmi ses correspondants. Le but des Amis de l’Atlantide, tel qu’il est annoncé dans leur revue, est de tendre « à rechercher, à travers les légendes, les symboles, les religions et les philosophies, la Tradition primitive, sur laquelle il est nécessaire de s’appuyer pour obtenir une rénovation spirituelle permettant de préparer les Temps nouveaux vers lesquels l’humanité marche à grands pas » 16. Où se place l’Atlantide dans ce vaste dessein ? Le principal fondateur de l’association, Paul Le Cour, y situait le berceau de toutes les civilisations. Il voulait revenir à un idéal perdu, rêve d’une nouvelle chevalerie. Pour lui, « rechercher l’Atlantide, c’est faire les premiers pas vers la constitution des Etats-Unis d’Europe  » 17 avec une charte spirituelle commune. Il signale fièrement que deux collaborateurs de la revue Notre Europe fondée à 1951 à Strasbourg, Louis Rougier et la duchesse de La Rochefoucauld, sont abonnés à Atlantis. Les personnalités peu banales à l’origine de l’association expliquent la dimension idéaliste prise par les Amis de l’Atlantide et sans doute la longévité de leur mouvement. Paul Le Cour (1871-1954), après des études classiques, renonce à une vocation de marin, contrariée par la volonté maternelle, et devient percepteur pendant seize ans. Parallèlement à ces fonctions bien terre à terre, il passe dix ans à étudier les phénomènes spirites et métapsychiques. Artiste, il s’adonne aussi à la musique, l’aquarelle, la photographie. Professionnellement, il aboutit en 1905 au ministère des Travaux publics à Paris. Fonctionnaire passablement original, il transforme son service en « colonie platonicienne », selon un de ses amis 18. Le deuxième cofondateur, Philéas Lebesgue (18691958), agriculteur, écrivain, rédacteur au Mercure de France, polyglotte, grand druide de la Gorsedd de Bretagne, est encore plus singulier. Son œuvre sera couronnée trois fois par l’Académie française. Il collabore de 1928 à 1942 à Atlantis. Pour Lebesgue, l’Atlantide s’avère plus un idéal qu’une réalité tangible alors que Le Cour croit fermement à son existence. Enfin, François Roussel Despierres (1864-après 1936), conseiller d’Etat, secrétaire d’Etat de la principauté de Monaco, auteur de nombreux ouvrages et d’études parues dans La nouvelle revue, complète le trio.


Notes de la main d’Edouard Schuré sur l’Atlantide (1927 ; coll. Archives de Strasbourg, 11 Z 108)

Tract annonçant la fondation de l’association « Les Amis de l’Atlantide » (1927 ; coll. Archives de Strasbourg, 11 Z 108)

75


Premier numéro de la revue Atlantis (coll. Archives de Strasbourg, 11 Z 108)

Leur revue, Atlantis, se fait bien entendu l’écho des découvertes et thèses à propos de l’Atlantide qui sont commentées et souvent démontées. En 1952, une contribution de René Malaise, membre du Museum suédois d’histoire naturelle, situant l’Atlantide dans les Açores, est signalée. Dans le numéro 159, Paul Le Cour critique une théorie de l’autrichien Hoerbiger, qui situe l’Atlantide au Pérou. Elle aurait disparu après la collision entre la Terre et une petite planète. Toutefois, Le Cour admet que les Atlantéens aient pu émigrer au Pérou. Le numéro 162 se fait l’écho de la découverte de l’Atlantide en mer du Nord par le pasteur Spanuth, dans les parages de l’île d’Héligoland. L’écrivain Claude Farrère 19 (1876-1957) s’enflamme dans le n° 163 : «  Je crois ne jamais me tromper en donnant toujours raison aux poètes contre les savants. Les poètes se trompent infiniment moins souvent que les manieurs d’intégrales. Je donne raison à Platon et 76

je donne raison à Jules Verne. Je crois à l’Atlantide, je crois que les îles du Cap-Vert, que Madère, que les Açores et les Canaries en sont les derniers vestiges » 20. Les progrès de l’exploration sous-marine font naître bien des espoirs : le numéro 170 mentionne les expéditions du commandant Cousteau et de la Calypso ! Le numéro 213, en 1962, titre Symbolisme et Atlantide ; le 336, en 1985, porte sur « l’Atlantide face à la science ». La même année, l’association organise un séminaire intitulé «  L’Atlantide, une quête toujours recommencée », rassemblant océanographes, historiens, journalistes pour des expositions, colloques, diaporamas. Des divergences apparaissent alors entre les tenants du nord du Sahara et ceux des Canaries. Mais les Amis de l’Atlantide ne consacrent pas leurs travaux, depuis quatre-vingt-dix ans, uniquement à l’Atlantide du point de vue archéologique. Leurs


préoccupations rejoignent tout à fait celles d’Edouard Schuré : symbolisme, celtisme, ésotérisme. Plusieurs cathédrales, dont celle de Strasbourg, sont étudiées sous l’angle symbolique. De nombreux numéros traitent du celtisme, des druides et les Amis de l'Atlantide s’associent en 1955 au bimillénaire de la mort de Vercingétorix 21 en consacrant un numéro à Gergovie. En musique, la Suite atlante de Claude Guiraud et l’Atlantida de Manuel de Falla sont analysées 22 en même temps que l’œuvre de Wagner 23. Un numéro est dédié au symbolisme des nombres, un autre au symbolisme architectural. Le peintre Gustave Moreau fait l’objet d’une revue en 1965 mais également 24 les Etrusques, peuple disparu  , la Rose-Croix et 25 les rosicruciens  . L’occultisme, par contre, n’a pas vraiment les faveurs de la revue : « La Tradition, salut du monde, l’occultisme, fléau du monde  », écrivait Paul Le Cour 26. Le dernier numéro consacré à l’Atlantide que possède la BNU remontant à 1994 27, Gérald Scozzari, rédacteur en chef de la revue, accepta aimablement de satisfaire ma curiosité quant à l’actualité de la recherche atlantidéenne, dont il est le référent au sein de l’association. Les Amis de l’Atlantide suivent avec intérêt le progrès des découvertes dans le Sud de l’Espagne, la région du Guadalquivir. Tartessos, civilisation antérieure aux Phéniciens, pourrait avoir suscité le mythe de l’Atlantide. De fait, un documentaire du National Geographic, intitulé Finding Atlantis et daté de mars 2011 évoque un lien entre la civilisation enfouie sous les sables et l’Atlantide. Mentionnée par de nombreux auteurs anciens grecs et latins, cette civilisation florissante disparue il y a environ 3 000 ans aurait été détruite par une catastrophe naturelle, tremblement de terre et tsunami. Plusieurs chercheurs ont alors fait le lien avec le mythe de l’Atlantide. Les fouilles conduites par les Espagnols permettront-elles de mettre fin à la quête de l'île disparue  ? Nous pouvons en douter car l’imagination, le rêve et la poésie tiennent aussi toute leur place dans la recherche de la cité mythique.

Notes 1 — Archives de Strasbourg, 11 Z 108 2 — L’Atlantide, petite histoire d’un mythe platonicien, Paris, Belles lettres, 2005 3 — Lauric Guillaud, maître de conférences à l’université de Nantes, estime leur nombre à 40 000 dans son étude Le cercle de l’éternel déluge (in Atlantides : les îles englouties, Paris, Omnibus, 1995). 4 — Pierre Lagrange, Les controverses sur l’Atlantide (1925-1940). L’archéologie entre vraie et fausse science, in Ethnologie de la France, cahier n° 22, 2008 5 — Jean-Baptiste Bory de Saint-Vincent (1778-1846), officier de marine, naturaliste et géographe 6 — Il s’agit des premières campagnes scientifiques sous-marines françaises. 7 — Jacinto Verdaguer (1845-1902), poète catalan, a publié en 1876 un poème, L’Atlantide. 8 — 11 Z 108, article paru le 17 mai 1919 dans la revue Opinion 9 — Cette croyance sera partagée par certains nazis. 10 — www.atlantis-site.com 11 — Mathématicien, écrivain et philosophe français (1883-1947) 12 — Poète ésotérique français (1861-1938), martiniste 13 — Ecrivain d’origine belge (1856-1940), un des fondateurs de la science-fiction, auteur entre autres de La Guerre du feu 14 — Aimé-Louis Rutot (1847-1933), géologue et préhistorien belge 15 — Historien de la littérature et critique littéraire français (1866-1952), professeur à la Faculté des lettres de Paris 16 — Atlantis, 1958 17 — Atlantis, n° 58, mars 1935 18 — Louis Rougier, in Atlantis, n° 171, p. 135 19 — Pseudonyme de Frédéric-Charles Bargone (1876-1957), ancien officier de marine, prix Goncourt 1905 avec Les Civilisés 20 — Page 178 21 — Schuré avait publié en 1887 un drame en cinq actes, Vercingétorix. 22 — Atlantis, n° 182 23 — Atlantis, n° 2031 24 — Atlantis, n°s 371, 1992 et 373, 1993 25 — Atlantis, n°s 233-235 26 — Atlantis, n° 364, 1991 27 — Atlantis, n° 377

Laurence Perry

77


78


L’OBJET | Une tête sumérienne en albâtre

UNE TÊTE SUMÉRIENNE EN ALBÂTRE

L

a BNU conserve dans ses fonds antiques une collection de documents cunéiformes, consistant en 476 tablettes porteuses d’écritures, dont la variété typologique et la distribution chronologique font un ensemble représentatif de toutes les périodes très différenciées de la civilisation mésopotamienne, ainsi que de la plupart des natures d’écrits de ces sociétés. En marge de cette collection existent aussi quelques objets d’une autre nature, non plus porteurs de textes, mais appartenant soit aux arts plastiques, soit à la sigillographie, sculptés ou gravés dans la pierre dure. Il s’agit d’un bel ensemble de quinze sceaux cylindriques accompagnés de leurs empreintes, et aussi d’une toute petite tête d’albâtre, qui affirme discrètement la présence de l’humain dans ce monde d’écritures abstraites, et qui rappelle les hommes qui furent les auteurs de ces textes et les inventeurs de l’écriture. Cette petite tête a été décrite par Carl Frank dans l’ouvrage Strassburger Keilschrifttexte in sumerischer und babylonischer Sprache (Berlin : De Gruyter, 1928, p. 36). Elle ne mesure pas plus de trois centimètres de haut (28 mm exactement pour une largeur maximale de 25 mm), en somme une espèce de caillou sculpté. Il s’agit d’une tête de femme, d’une Sumérienne, car un collier discrètement présent semble ne laisser aucun doute aux spécialistes. Sa tête est voilée et ce voile a un bord replié. Sur sa nuque, les spécialistes ont aussi décelé deux toutes petites pointes de nattes. Le visage de cette femme est finement représenté : la

bouche est menue et les yeux sont très grands. Des pierres de couleur brune devaient à l’origine remplir les orbites aujourd’hui vides. Généralement, sur ce genre de sculptures, des sourcils très allongés occupent une partie du front, mais ici ils sont absents. La forme des joues est inhabituelle, et il semble que la pierre ait été taillée de manière à créer une zone plate peut-être destinée à recevoir une application d’une autre matière ou couleur, qui manque aujourd’hui totalement. La datation proposée par Frank pour cette œuvre d’art est la période qui suit le règne de Goudea (ou Gudea ; après 2  122 avant J.-C.), c’est-à-dire la période néo-sumérienne. Au Musée du Louvre se trouve une statue de femme portant un voile, qui n’est pas sans une certaine proximité avec cette œuvre. La cité-Etat de Lagash, que gouvernait Goudea, se trouvait dans le sud de la Mésopotamie. Carl Frank fut un chercheur allemand fécond entre 1906, date de sa dissertation inaugurale à Leipzig, et 1941, date de sa dernière publication. Il s’est intéressé aux écrits et aux symboles religieux mésopotamiens (essentiellement assyriens et babyloniens). Le monde des Hittites et particulièrement leur écriture, ainsi que l’Elam, l’ont également intéressé. C’est dans le cadre des études sémitiques de Leipzig et de l’Académie impériale et prussienne des sciences de Berlin (classe de philologie et d’histoire) qu’il développa son œuvre de chercheur. Mais il publia aussi un de ses ouvrages à Strasbourg (Studien zur babylogischen Religion, 79


chez Schlesier & Schweickhardt en 1911) et après la Première Guerre mondiale, en 1928, il fit paraître son étude sur la collection strasbourgeoise dans la collection des Etudes (Studien) de la «  Strassburger wissenschaftlische Gesellschaft » à Heidelberg. L’opération de numérisation des tablettes cunéiformes de la BNU, menée à bien en 2010 et 2011, fait partie d'un projet d’envergure internationale, qui vise à la création d’une « bibliothèque cunéiforme numérique  mondiale  » appelée CDLI (Cuneiform Digital Library Initiative). Celle-ci rassemble tous les documents écrits par ces brillantes civilisations, conservés jusqu’à nos jours dans les grandes bibliothèques et les grands musées. Elle a également pris en compte nos

80

quinze sceaux cylindriques ainsi que quelques objets non porteurs d’écriture, dont cette tête de statuette. Cependant, comme ce projet porte sur les tablettes cunéiformes, ces objets qui n’en sont pas n’ont pas été mis en ligne sur la base. Mais c’est la totalité des tablettes cunéiformes conservées à la BNU qui est visible en ligne sur le site http://cdli.ucla.edu, où il est possible de les feuilleter en totalité et de se rendre compte par soi-même de leur beauté et de leur extraordinaire variété. Daniel Bornemann


L’opération de numérisation des tablettes cunéiformes de la BNU, menée à bien en 2010 et 2011, fait partie d'un projet d’envergure internationale.

81


L’INÉDIT | Comment naquit le Dictionnaire des lieux imaginaires

Comment naquit le Dictionnaire des lieux imaginaires Heureux le pays qui n’a pas de géographie 1 Saki (H. H. Munro)

G

râce à Google Earth, il est désormais possible de voir, sur son écran, chaque détail de notre planète. Pas seulement la grande sphère bleue que les satellites nous permettaient de voir de l’espace, corroborant l’intuition d’Eluard pour qui « la terre est bleue comme une orange » ; pas seulement les masses continentales dérivant lentement, trop lentement pour être perceptibles à l’œil nu, et les lignes des fleuves semblables à des veines, et les lignes des chaînes de montagnes semblables à des cicatrices s’entrecroisant. Désormais, la technologie vous permet de voir les forêts et les vallées, les villes et les villages, les bâtiments des maisons et les arrière-cours. De l’autre bout du monde, vous pouvez presque apercevoir l’intérieur d’un salon à Tombouctou ou épier une réunion de famille aux Tonga. Nous avons rendu impossible la navigation vers l’inconnu telle que la pratiquait Ulysse. Le «  folle volo » 2 n’est plus possible, sauf sous surveillance humaine. Nous avons détruit l’intimité. Jusqu’au siècle dernier, il était encore possible de s’imaginer des paysages pas encore décrits, dans quelques régions dispersées du monde qui n’avaient pas encore été explorées ou cartographiées. Sur le globe posé sur mon bureau d’enfant, il y avait des plaques roses, ici et là, que je trouvais bien plus attirantes que les pays officiellement délimités par des lignes et des pointillés, étiquetés par de grasses majuscules, avec leurs frontières politiques sévèrement tracées. Plutôt que d’accepter que cette partie était la Roumanie et ce point précis Bucarest, je préférais in82

venter pour les plaques roses de l’Afrique et des pôles ma propre géographie, avec des noms plus mystérieux encore que le Tanganyika et des lieux plus séduisants que le lac Titicaca. Puis, quelques années plus tard seulement, on m’ôta cette liberté, et même les quelques endroits encore inconnus devinrent connus, et furent étiquetés à jamais. Mon exploration cessa, hormis dans le royaume sans danger du Guide bleu. Puis, vers le milieu des années 1970, je rencontrai Gianni Guadalupi. J’avais commencé à travailler pour Franco Maria Ricci à Milan, chez qui Gianni était rédacteur en chef, et nous devînmes rapidement amis. L’immense générosité intellectuelle de Gianni, son brillant sens de l’humour, son érudition tranquille m’attiraient, et bientôt nous devisâmes des moyens de détourner notre travail éditorial. Gianni était passionné d’ouvrages d’histoire farfelus (en particulier les histoires en « Et si », qui imaginaient ce qui serait arrivé si Napoléon avait gagné Waterloo ou si Hannibal n’avait pas été vaincu) et d’atlas. Bien qu’il ne fût pas amateur de vrais voyages, il se plaisait à suivre les sentiers et les routes tracés dans les vieilles cartes et les Baedeker, dont il avait une splendide collection, stockée dans un poulailler restauré à Arona, au plafond duquel il avait peint des fresques naïves représentant les sept merveilles du monde. Dans les bureaux de Ricci, nous avons pleinement apprécié de travailler ensemble. Nous avons commandé (et parfois créé nous-mêmes) des textes pour plusieurs anthologies, nous avons traduit avec une licence plus que poétique toutes sortes de fictions et d’essais (moi


de l’anglais vers l’espagnol, puis Gianni de l’espagnol vers l’italien), nous avons composé plusieurs numéros de la revue de Ricci et, ce qui nous enchantait par-dessus tout, nous avons passé de longues heures à parler de livres et à lire. Un jour, Gianni me parla d’un roman qu’il avait découvert, La ville vampire de Paul Féval, et dit que ce serait amusant d’écrire une sorte de guide touristique de la ville vampire, avec des informations sur les moyens de s’y rendre, les endroits où dormir, que manger, quels sites visiter – toutes ces informations étant extraites du roman lui-même. Nous n’inventerions rien. Nous nous mîmes immédiatement au travail et composâmes bientôt quatre ou cinq pages d’un guide du voyageur dans la ville de Féval. Mais pourquoi s’en tenir là ? se demanda Gianni. Pourquoi ne pas étendre notre guide à d’autres villes imaginaires ? Pourquoi ne pas y inclure des pays, ou même des continents ? Nous avons commencé à dresser une liste des endroits imaginaires que nous connaissions. Bientôt, notre liste atteignit plusieurs centaines d’entrées. Voilà l’origine du Dictionnaire des lieux imaginaires. Nous découvrîmes rapidement que la géographie de l’imaginaire était infiniment plus vaste que celle du monde réel. Cette affirmation, bien que banale, nous permit de percevoir l’immense générosité contenue dans la fonction vitale qui donne vie à des paysages et à des créatures qui ne peuvent prétendre à l’existence dans notre monde dense et pesant. Tels les anges dont nos ancêtres étudiaient la hiérarchie, telle la licorne et la manticore, tel l’indescriptible éther et le mystérieux phlogistique, telles les notions de démocratie parfaite et de bonne volonté pour tous les hommes, les lieux imaginaires que nous inventons n’ont besoin d’aucune incarnation pour exister dans notre esprit. L’Utopie et le Pays des merveilles, l’Atlantide et l’Eldorado sont toujours présents, bien qu’aucune carte officielle n’indique leur véritable localisation. « Elle n’est portée sur aucune carte : les vrais lieux n’y figurent jamais  » 3, écrivait Herman Melville, après avoir visité une si grande partie du monde qu’on appelle réel. Gianni et moi étions bien d’accord. Nous avons jugé nécessaire de restreindre notre recherche. Pour le bénéfice de l’économie du livre, nous avons éliminé paradis et enfers, ainsi que les endroits non situés sur terre. Nous avons choisi de ne pas y inclure les lieux imaginaires qui n’étaient que les pseudo-

nymes de lieux réels, tels le comté de Yoknapatawpha de Faulkner et le Balbec de Proust. Nous avons décidé de ne pas explorer les mondes parallèles ou les lieux du futur, car (en accord avec la logique de notre Dictionnaire), ils entreraient en conflit ou empiéteraient sur les lieux de l’imaginaire « du présent ». Malgré tout, nous atteignîmes des milliers d’entrées. Bien sûr, des lieux imaginaires sont inventés chaque année, et notre Dictionnaire fut révisé et augmenté deux fois. A présent, il en est en réalité à sa troisième réincarnation. Gianni est mort en 2005 mais sa «  Wanderlust  » littéraire hante encore les pages de notre Dictionnaire. En l’écrivant, il y a tant d’années, avec l’énergie et l’opiniâtreté que seule la jeunesse peut conjuguer, nous nous en sommes tenus strictement aux règles que nous nous étions fixées – rédiger les entrées comme si les lieux existaient réellement, et sans ajouter une seule information qui ne fût pas dans l’œuvre originale – avec deux exceptions. Nous avons décidé de nous autoriser à chacun l’invention d’un lieu, complété d’un auteur apocryphe et d’une bibliographie. Celui de Gianni était splendide : plein d’esprit, original et vraiment convaincant. Je ne révélerai pas quelles étaient ces deux « impostures », mais j’ajouterai que lorsque le New York Times fit une critique du livre, le chroniqueur fit l’éloge de l’une de nos entrées, ajoutant qu’il (le chroniqueur) était particulièrement heureux de cette insertion, car il avait lu le livre en question dans sa jeunesse et l’avait adoré, et qu’il ne l’avait jamais vu mentionné jusque-là. Telle est la force de la fiction, en laquelle Gianni croyait avec tant d’intelligence. Alberto Manguel Mondion, 13 mars 2010 (traduction Agnès Calza)

Notes 1 — Traduction de Raymonde Weil et Michel Doury, in L'insupportable Bassington, suivi de Quatre nouvelles inédites, R. Laffont, 2006 2 — Le « folle volo » fait référence à la Divine comédie de Dante, où Virgile et Dante rencontrent Ulysse dans le huitième cercle des Enfers. Ce dernier leur raconte que, contrairement à la légende homérique, il n'est pas rentré à Ithaque auprès de Pénélope. Motivé par l'exploration du monde et le goût de l'aventure, il parvint à convaincre son équipage de passer au-delà des colonnes d'Hercule, c'est-à-dire au-delà du monde connu. C'est ce que Dante appelle le « folle volo », le vol insensé. Mais passé ce cap, à la vue d'une terre nouvelle, Ulysse et son équipage font naufrage, mettant fin à ce « vol insensé » et à la volonté de connaissance qui guidait Ulysse (n. du trad.). 3 — Traduction d'Armel Guerne in Moby Dick, Phébus, 2005

83


+ PORTFOLIO

" Villes " de Christophe Didier (gouache et encre)

LES VILLES N'EXISTENT PAS. IL EXISTE MA VILLE, TA VILLE, NOS VILLES... Mes villes - lettres, mots, lignes et couleurs restituent par touches éparses la somme des impressions fugitives qui finissent par dire la vérité d'un lieu.

Köln II, 2008 (66 x 114 cm)

84


85


86


D端sseldorf I, 2005 (70 x 114 cm)

87


88


Kunst ist Bewegung, 2007 (50 x 114 cm)

89


90


Ortenau, 2009 (65 x 114 cm)

91


92


Kรถln III, 2008-2009 (66 x 114 cm)

93


94


Stuttgart II, 2004-2005 (58 x 77 cm)

95


Marc Pessin dans sa bibliothèque souterraine des Charbinières (coll. BNU)

96


+ VARIA

Inventer un patrimoine : entretien avec Marc Pessin

L'

artiste français Marc Pessin est né en 1933. Depuis 1965, il vit dans le village isérois de Saint-Laurent-du-Pont où il a aussi établi son atelier. Il y exerce depuis des activités artistiques traditionnelles, comme la sculpture, la gravure ou l’illustration de textes. Il est aussi éditeur et a fondé sa propre maison, Le verbe et l’empreinte. Mais sa démarche ne s’arrête pas là : il a peu à peu inventé une civilisation, celle des « Pessinois », naturellement née de sa seule imagination mais dont il s’évertue à créer les traces (traces écrites, culturelles, historiques qui voient le jour sous la forme d’ouvrages, d’objets et même de témoignages inventés par lui ou par des écrivains qui se sont pris à son jeu). Bien plus, il leur fait parcourir de façon accélérée l’aventure que vivent celles des civilisations réelles : il enterre ainsi des artefacts « pessinois » qu’il exhume, ou fait exhumer, quelques années plus tard au cours de campagnes de fouilles qui n’ont rien à envier aux opérations habituelles de ce type, mobilisant pour ce faire jusqu’aux institutions (DRAC, services régionaux d’archéologie...) et des équipes entières de fouilleurs. Ce faisant, il interroge naturellement la dimension mémorielle de notre société, son rapport au passé, à l’objet-témoin comme à la notion plus générale de civilisation. Ce n’est plus la mémoire d’une ville, d’un pays, d’une population qui survit en un lieu, c’est la création consciente d’un lieu où doit reposer une mémoire créée de toutes pièces, mais avec suffisamment d’ambiguïté pour semer le trouble et poser la

question de sa légitimité. Ce lieu, c’est d’abord l’œuvre elle-même, qui s’auto-documente de façon à la fois fictive et réelle ; mais c’est aussi un endroit bien précis, la propre bibliothèque de l’auteur, à la fois réserve, entrepôt, musée archéologique – voire sanctuaire, construit sous terre et dont les dimensions se réfèrent explicitement au tombeau de Toutankhamon. Nous laisserons au lecteur curieux le soin de deviner si le monde pessinois figure dans le Dictionnaire d’Alberto Manguel... Marc Pessin, vous avez inventé une civilisation imaginaire, pour laquelle vous ne cessez de créer des traces « réelles », sous la forme de vestigesartefacts censés rendre compte de son existence ; en ce sens, votre création artistique s’apparente au rassemblement d’un « fonds documentaire » apte à renseigner sur cette civilisation. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ? Il y a dans ce que je fais quelque chose de l’histoire des hommes et de moi-même. Mon histoire est de faire une œuvre à partir de ma vie. Je vais dans plusieurs directions, la botanique, l’entomologie, la paléontologie, l’archéologie, la sigillographie, la physique, etc. J’invente un nouveau personnage au fur et à mesure que je crée et que je raconte. Mon histoire est adaptable à mon mode de vie, et mon mode de vie à mon histoire. Je vis dans deux réalités, c’est pourquoi je confonds toujours la réalité avec la réalité. 97


Dans le domaine des Pessinois, si l’on considère que tout est suspect, que tout est envahi par la légende, par le mythe, cela prouve que l’histoire des Pessinois nous revient sous une forme symbolique qu’il convient d’interpréter, mais qu’il est finalement facile de comprendre. Les mythes devenus inconscients agissent bien davantage que les mythes conscients. Il ne faut pas banaliser le mythe. Un mythe primitif (comme le mythe pessinois) ne reste jamais isolé, d’autres mythes se greffent sur lui. Quand on pense le monde, le mythe est relatif à son propre langage et à son propre réseau de compréhension. Dans mon œuvre, il y a une action présente d’actes passés. C’est en quelque sorte une « réactualisation  », c’est-à-dire le fait de faire coïncider le passé avec le présent. Le mythe des Pessinois doit être considéré comme une technique opératoire. Il n’y a pas de faits plus singuliers et plus déroutants à investir que ceux de cette tribu surgie de l’obscurité de siècles si lointains dans le temps primordial. Disparu le peuple pessinois ? Non. Les Pessinois ont par deux fois été éclipsés : d’abord par l’avènement du christianisme, qui a détruit presque tous leurs autels et jeté l’anathème sur les vieilles légendes « païennes » considérées comme diaboliques, puis par la Renaissance qui a fourni à l’Europe un répertoire de mythes grecs et romains qui a complètement (ou presque) oblitéré les mythes pessinois. On sait que les expéditions pessinoises à partir des pays du Nord (ceux des Slaves du Nord) aux 4e et 3e siècles avant notre ère ont un caractère fabuleux qui met en doute une interprétation à la lettre des historiens de l’Antiquité. Nous pensons qu’il y a superposition et synthèse entre l’Histoire et un de ces rêves fantastiques dus à l’imagination exaltée et créatrice des Pessinois pour qui tout semble se passer sur le plan idéographique. Ils partent de Gamba Uppsala (Suède), se dirigent vers Stockholm, puis Kariskrona, Trelleborg, Skagen, Wilheims, Haven, Croningue, l’île de Wight, Hullgoat, Cadix, Entremont, Rome, Delphes, qu’ils pillent. Ils se heurtent aux Scythes, abandonnent leurs navires sur les côtes de l’Asie Mineure à Antalya et s’établissent en Phrygie orientale, c’est-à-dire dans la région du centre de l’Anatolie, entre Ankara près du fleuve Hahys à l’est et Sangarios à l’ouest, où ils fondent la ville de Pessinonte ou Pessinus en latin – aujourd’hui 98

en ruines près de Bala Hissar, lieu où la déesse Cybèle était connue sous le nom d’Agdistes. C’est aussi le lieu ou aurait été enterré Attis, que Cybèle aima en vain et rendit fou de jalousie. La célèbre lettre de l’apôtre Paul aux Galates s’adresse aux descendants de la tribu celte des Pessinois, qui à l’appel du roi Nicomède Ier de Bithynie passèrent en Asie Mineure. Cette lettre est simple, elle est adressée aux Pessinois de Galatie (aux Galates), peuple rude qui aurait difficilement pu suivre les raisonnements profonds, comme les Corinthiens ou les Romains. L’art pessinois s’est adapté au monde moderne puisque... [à suivre...] En 1965 déjà, vous organisiez une exposition à Berlin, sous le titre « Le livre des villes perdues » : y avait-il là déjà prémices de vos inventions futures ? Oui, il y avait dans les œuvres exposées en 1965 au Centre culturel français de Berlin déjà les prémices de mon travail actuel. Dès 1957 en effet, j’ai commencé à accumuler mes archives imaginaires – dessins, gravures, encres, défets de livres manuscrits, articles de presse, photographies, etc. J’ai le goût pour la mémoire, pour les archives. Les archives, ça a peut-être une vie, les archives c’est quelque chose de vivant, ce n’est pas du tout fragmentaire ; c’est un ancrage dans la réalité. Édifier des archives, c’est maintenir l’œuvre de la vie, archiver, c’est inventer une nouvelle mémoire. Le « faire savoir » aujourd’hui est presque plus important que le savoir-faire. On ne peut parler avec soin que de souvenirs. Le temps est étrange, il emporte des choses vers un lieu lointain auquel nous ne pouvons accéder, mais de là elles continuent à exercer leur effet magique sur nous. Entre celui qui est et celui qui ne bouge pas, il n’y a pas de différence, c’est le savoir qui se déplace maintenant, très rapidement il vient au-devant des gens. Les mythes ne meurent pas, ils se métamorphosent et ne font que renaître. J’ai un rapport constant avec le passé, je suis porteur de mon passé ; oublier le passé, c’est se condamner à le revivre. Ma fascination pour le passé ralentit ma progression. Si je ne considérais que mon avenir, je serais plus léger, mais c’est peut-être


Je ne pense pas qu’il y ait une approche du patrimoine sans référence à notre système de valeurs : où sont les « objets » à protéger ?

Estampage de Marc Pessin pour illustrer La bibliothèque de Babel de Borges (1984 ; coll. BNU)

Planche extraite de l’ouvrage Marc Pessin : archives pessinoises publié à l’occasion de l’exposition éponyme au Musée départemental Saint-Antoine l’Abbaye (Isère) en 1999 : empreintes et sceaux pessinois expliqués par l’auteur (coll. BNU)

99


Photographie de céramiques pessinoises (coll. BNU)

ma fascination pour le passé qui fait que j’archive, que j’enterre et que j’exhume. Je poursuis la même œuvre depuis cinquante ans déjà, ce que je recherche m’a été donné dès le départ. Votre fonds d’objets, de livres et de gravures « pessinois » est stocké chez vous, dans une bibliothèque souterraine dont on dit qu’elle a les dimensions de la chambre funéraire de Toutankhamon. Ce lien avec l’archéologie historique est-il important pour vous ?

mes premières tablettes. J’ai fabriqué et cuit depuis cette date près de 3 000 tablettes en céramique dans mon four à Paris et à Saint-Martin d’Uriage, tablettes incrustées d’alphabet pessinois d’après les textes de M. Butor, M. A. Asturias, L. S. Senghor, E. Morin, J.-P. Spilmont, J.-P. Chambon, S. Fauchereau, J. Burgos, F. Cheng, M.-C. Bancquart, A. Salager, A. Chedid et bien d’autres encore... Je suis captivé par le site de Qumrân où furent découverts les manuscrits de la mer Morte. J’ai en outre réalisé de nombreuses tablettes de bronze. Le langage est le prolongement imaginaire du génome.

Ce sont surtout les fouilles effectuées à Mari et à Ebla en 1933 et 1934 par André Parrot, et la découverte des bibliothèques de ces sites, qui m’ont fasciné. C’est à Ebla, la métropole située à 55 kilomètres au sud d’Alep, au pied de l’acropole édifiée au troisième millénaire avant J.-C., que furent redécouverts le palais et la bibliothèque d’une dynastie qui a su adapter l’écriture sumérienne à la langue sémitique occidentale en se mettant à l’école des scribes de Mari. On y trouva quelque 17 000 textes complets, tablettes d’argile estampées. Dès 1955, je m’en suis inspiré pour fabriquer

Quant à Toutankhamon, cet étrange souverain adolescent qui sera appelé par un étrange paradoxe à la plus grande célébrité posthume... Souvenons-nous que c’est ce règne bref et sans gloire qui sera promu, par les caprices de l’Histoire, au plus vif rayonnement puisque la tombe de Toutankhamon est la seule sépulture royale que les archéologues ont retrouvée intacte dans la vallée des Rois. La tombe de Toutankhamon occupe une place de 80,40 m2, 100 m2 si l’on y inclut le couloir d’accès. Ma bibliothèque des Charbinières occupe la même surface (100 m2), en effet.

100


Votre démarche d’« inventeur » (aux sens artistique et archéologique du terme) vous a poussé à faire, avec le plus grand sérieux, œuvre de faussaire (ou faut-il parler de canulars artistiques ?) : vous enfouissez des vestiges « pessinois » que vous exhumez, parfois des années après, suivant toutes les règles de l’art des fouilles archéologiques. Quel rapport au passé, à la mémoire souhaitez-vous mettre en évidence de ce fait ? Mon œuvre sous ses diverses formes ne relève en rien d’un art conceptuel, quand chacune de mes démarches ne quitte guère le monde d’alentour et plus encore ses profondeurs cachées, tout cela de façon très concrète. Ce sont en effet autant de processus inscrits au sein de la matière que je tente de mille façons de faire ressurgir – pour dire le monde caché derrière le monde visible et donner à voir ce qu’on ne voyait pas d’abord, non pas en donner l’idée. Mais je ne saurais davantage accepter la qualification de canular. Si bien évidemment les jeux divers qui président à la création de formes nouvelles (notamment dans mes gravures) comme aussi à l’enfouissement et à la remise au jour de pièces faisant témoignage d’une ancienne civilisation pessinoise ne relèvent point d’un sérieux académique, il ne s’agit pas là, à l’évidence, de plaisanteries gratuites, loin s’en faut. Il est une certaine gravité de la création qui lui donne son sens, fût-il symbolique, et cette gravité peut paraître légère et parfois faire sourire, mais elle est bien évidemment contraire à toute mystification. Plus généralement, on a pu dire de votre démarche créatrice qu’elle donnait à réfléchir sur les relations quasi obsessionnelles que la société occidentale de la fin du 20e siècle entretenait avec son passé. Peut-on parler en ce sens de votre art comme d’un art conceptuel, malgré tout ? Nous avons une relation quasi obsessionnelle avec les événements du passé, et les créateurs en témoignent dans leurs œuvres. Songeons par exemple aux reconstitutions de Christian Boltanski, il y a vingt ans déjà, se mettant lui-même en scène dans une approche fictive de son enfance, s’inventant des souvenirs, recréant des objets qui auraient pu lui appartenir. Je pense aussi aux « Chiens d’Ascalon » – voyage dans le monde d’un dieu inconnu, œuvre de Yi In-Hwa, né à Daegu en 1960.

Notre patrimoine associé à notre culture est parfois négligé, voire oublié ou insuffisamment protégé, mais on porte de plus en plus un nouveau regard sur l’environnement auquel nous tenons. Tout actuellement s’inscrit dans une politique de « protection », nous avons le souci de protéger ce qui doit rester vivant de notre passé. Tout est patrimoine, rien ne l’est... Je ne pense pas qu’il y ait une approche du patrimoine sans référence à notre système de valeurs : où sont les « objets » à protéger ? Cela me fait penser à un inventaire à la Prévert. Une boulangerie, deux viaducs, un moulin, trois bateaux, deux monuments aux morts, un lieu de plaisir... On ne peut en ce sens, je le répète, parler de mon art comme d’un art conceptuel. Une de vos campagnes de fouilles vous a conduit en Lorraine, sur le site historique des briquetages de la Seille à Marsal. Quelle importance particulière ce lieu avait-il pour vous ? Mes fouilles menées en août 2002 sur le site des briquetages de la Seille et sur les tumulus proto-historiques de la périphérie de la vallée de la Haute-Seille révèlent la présence d’une concentration de sépultures et céramiques pessinoises du premier âge du fer, manifestement des tombes de haut rang social. Le briquetage de la Seille se situe dans la phase ancienne du premier âge du fer, autour des 8e et 7e siècles avant J.-C. C’est dans l’accumulation de déchets de fabrication, dans une fosse faisant deux mètres et demi sur deux et deux mètres de haut, que nous avons découvert de nombreux vestiges pessinois composés de céramiques recouvertes de signes gravés, ainsi que quelques petits coffrets entourés de tissu enrobé de graisse, pareil à du goudron, contenant des pièces de monnaie, des fibules, de petits rouleaux incrustés de signes pessinois et également des ossements gravés. Dans cette fosse, nous avons exhumé un ensemble de 62 céramiques, sceaux et rouleaux gravés et un ensemble de près de 400 petites pièces, gravées également et disposées dans une fosse circulaire séparée de la grande fosse. J’ai mené mes fouilles avec Laurent Olivier, conservateur spécialiste de l’âge du fer au Musée des antiquités nationales de Saint-Germain-enLaye et son équipe, ainsi que Bernard Cathelin, spécialiste de la civilisation pessinoise.

101


Quand on découvre votre œuvre, on est frappé de la récurrence de deux thèmes – peut-être faudraitil davantage parler de deux univers : celui de la topographie et celui de l’écriture. Pour ce qui est de la topographie, on a déjà évoqué la thématique des fouilles ; mais même votre création artistique en porte les traces : vous avez par exemple intitulé certaines de vos œuvres « Plan d’occupation des sols ». Qu’entendiez-vous par là ? Parlons tout d’abord de l’écriture. Je suis un copiste, je ne suis pas un écrivain. Mon écriture est le sismographe de ce que je suis. Le manuscrit autographe est un document, un monument. Calligraphier me permet de garder le mouvement d’une pensée et d’une trace de ma main. Écrire est un acte corporel. J’apprécie que l’on identifie mon écriture comme venant de moi, au sens propre du terme. Mes écrits manuscrits, je les accompagne de graphisme, tampons, cachets, sceaux ; l’ensemble devient alors presque un objet, il donne à lire et à voir. La calligraphie est une maîtrise du temps et de l’espace et en même temps une maîtrise de soi qui permet l’unité entre le corps et l’esprit. Les «  plans d’occupation des sols  » m’ont été inspirés par mon séjour au Canada, à Montréal, en 1967, lors de l’exposition universelle à laquelle je participais. J’avais pu consulter, avant leur implantation, les plans des sols qui avaient reçu les bâtiments de toutes les nations exposantes. J’ai alors conçu des sculptures en acier gravé et ajouré pour les fixer sur des plans et des relevés de terrain, des territoires de plus ou moins grande surface. Mon exposition de 2009 au Musée d’art moderne de Grenoble présentait un ensemble de ces « plans d’occupation des sols ». Jean-Pierre Chambon, dans un recueil d’Ethnologie de la France consacré aux « imaginaires archéologiques », a dit que votre univers créatif pouvait être rattaché à celui de certains représentants de l’art brut – citant notamment Wölfli. On peut trouver en effet des similitudes tant conceptuelles que purement graphiques – à commencer par l’utilisation de l’écriture. Etes-vous d’accord avec ce rapprochement ?

102

Chez Adolf Wölfli, l’étude des dessins et livres illustrés rendent bien plus palpables encore l’imagination et l’intelligence créative de ce poète conteur. Wölfli note ses chansons à l’aide de phonèmes inspirés du solfège, sans recours à une notation musicale traditionnelle, au crayon de couleur. En conteur, Wölfli s’approprie le contenu et les graphismes des images qu’il emploie, il les puise dans des revues illustrées, des magazines, des journaux. Je me sens assez proche de lui, comme le souligne J.-P. Chambon, mais je me sens beaucoup plus proche de Robert Walser, suisse comme lui. Walser est un véritable copiste, il pratique une écriture méticuleusement régulière et lisible, il répond déjà à ce dilemme de la modernité. Les 526 microgrammes parvenus jusqu’à nous «  sont d’une beauté étrange à fleur de papier. C’est parce que nous pouvons à peine les déchiffrer que leur présentation nous fascine », comme le dit Peter Utz (in Robert Walser, l’écriture miniature, aux éditions Zoé). Autre commentaire, lu cette fois-ci sous la plume de Bernard Chouvier dans les Cahiers de la Villa Gillet : « Marcel Duchamp […] n’aurait pas renié un tel disciple ». Et l’on revient à la question de l’art conceptuel... Vous reconnaissez-vous dans l’héritage duchampien ? Non, je ne me sens pas dans l’héritage de Marcel Duchamp. Si j’ai une certaine proximité avec son œuvre, c’est une proximité lointaine. Il investissait beaucoup de son temps dans l’installation d’appartements. Marcel Duchamp n’a jamais enterré ses œuvres. Les logements qu’il leur trouvait, c’étaient des appartements, des galeries. Il avait le génie du bricolage. Je ne bricole pas, je suis graveur, et peintre, et copiste. C’est l’outil qui dicte mon langage. J’aime ce qui est clair et définitif. M. Duchamp disait : «  J’aime mieux vivre que travailler – je ne considère pas que le travail que j’ai fait puisse avoir une importance quelconque du point de vue social dans l’avenir – donc si vous voulez, mon art serait de vivre : chaque seconde, chaque respiration est une œuvre qui n’est inscrite nulle part, qui n’est ni visuelle ni cérébrale. C’est une sorte d’euphorie constante ». Pour ma part, j’ai pratiqué mon art bien souvent au détriment de ma vie (sauf lorsque je réalise les campagnes de fouilles). Je ne dis pas que j’ai vécu dans


Campagne de fouilles à Voiron (Isère) avec le service archéologique de la ville de Lyon (photographie de 2011 ; coll. BNU)

l’enfermement mais j’ai écrit et gravé des années durant, cela m’a transformé de l’intérieur. Je n’aime pas utiliser ce qui est déjà fait (ready-made). Il me faut faire, fabriquer, c’est faire qui modifie ma pensée. Tout ce que j’enterre, je le fabrique. Texte introductif et recueil des propos par Christophe Didier ________ Marc Pessin réalisera en mai 2013 une exposition sur la civilisation et l’écriture pessinoises au château de Sablé-sur-Sarthe, qui abrite le Centre technique de conservation Joël-le-Theule de la Bibliothèque nationale de France.

103


NOUVELLES ACQUISITIONS PATRIMONIALES

Thomas Kling – la mobilisation de wolkenstein «  Un poème peut refléter l’imbrication du présent et de la tradition ainsi que celle du passé. Il doit le faire. Sans tradition, le poème contemporain est foutu ». Thomas Kling s’exprimait alors à l’occasion de la parution de son recueil de poèmes Sondages (Sondagen) en 2002. Il s’agissait de son avant-dernier livre. En 2005, Thomas Kling est mort à quarante-huit ans après une longue maladie. Ces quelques phrases citées en exergue constituent un véritable programme poétologique pour l’ensemble de l’œuvre de ce « poeta doctus » qui a longuement étudié la tradition lyrique et la poésie antique et a réalisé la plus importante anthologie de poésie allemande de ces dernières années 1. A ses débuts, Kling était surtout connu en tant qu’orateur, interprète génial de ses propres vers, eux-même écrits, pour ses premières œuvres, dans une langue largement phonétique. Rapidement, les poèmes de ses autres recueils se sont faits plus vastes, plus complexes, nourris de réflexions dialogiques, du passé littéraire et de l’histoire de l’art. Il écrivit sur Rudolf Borchardt et Stefan George, sur Grünewald et le retable d’Issenheim, traduisit Catulle et de nombreux textes du vieil et du moyen haut allemand et parmi eux justement Wolkenstein. 104

A côté de ses neuf recueils de poèmes « ordinaires », aujourd’hui réunis au sein d’une imposante édition complète, Kling publia également cinq éditions bibliophiles illustrées par Ute Langanky, au tirage limité, parues chez l’éditeur Kleinheinrich, une des premières adresses de la bibliophilie de collection en Allemagne. Depuis les années 1980, le galeriste Josef Kleinheinrich est surtout connu pour ses publications des poètes scandinaves comme Paal-Helge Haugen, Inger Christensen ou encore pour une édition complète en sept volumes du grand poète suédois Gunnar Ekelöf, traduit pour la première fois en allemand par Nelly Sachs dans les années soixante. Il publie cependant également des écrivains et des artistes allemands et de nombreuses éditions épuisées de cet éditeur sont aujourd’hui très recherchées sur le marché des livres anciens. wolkenstein mobilisierun’ est la plus intéressante et la plus élaborée de toutes les éditions de Thomas Kling parues chez Kleinheinrich. Il s’agit de feuilles hautes de 40 cm et larges de 31 cm qui présentent sur une double page un poème et une linogravure d’Ute Langanky en regard. Les feuilles sont insérées dans un étui de bois. Chaque

exemplaire est signé de Thomas Kling et d’Ute Langanky et le tirage limité à 100 exemplaires est numéroté. L’artiste Ute Langanky, qui travaille habituellement avec des techniques photographiques et des aquarelles aux couleurs vives a créé, pour cette édition, des illustrations à connotation presque héraldique qui dialoguent avec les textes de Wolkenstein, issus du moyen-âge tardif. Kling a mêlé à sa traduction du moyen haut allemand ses propres poèmes dont le locuteur est également le poète Oswald von Wolkenstein (il n’est donc pas étonnant qu’il existe une version radiophonique de ce texte). Ces poèmes sont appelés à être dits, déclamés et Thomas Kling les a lui-même plusieurs fois récités à l’occasion d’expositions des linogravures d’Ute Langanky. Lorsqu’on les « écoute » pour la première fois, les vers originaux de Wolkenstein ne sont pas faciles à dissocier de ceux de Kling. Dans ses traductions, Kling a mis en évidence l’élément non conventionnel et tout à fait personnel de la poésie du minnesänger. Originaire du Tyrol du Sud, Oswald von Wolkenstein est aujourd’hui, avec Hartmann von Aue, Walther von der Vogelweide, Gottfried von Strassburg et Wolfram von Eschen-


bach, l’un des écrivains médiévaux allemands non seulement les plus connus mais encore les plus lus. Son œuvre est, écrit Thomas Kling, « vouée à un réalisme nettement rythmique ». La BNU, bibliothèque d’excellence pour les langues, littératures et civilisation germaniques, possède différentes éditions de Wolkenstein ainsi que l’œuvre complète de Thomas Kling qui peuvent y être consultées et étudiées. A la suite des poèmes et des illustrations, Kling a écrit une postface dans laquelle il décrit sa fascination pour son illustre prédécesseur  : « pendant ce temps OvW [Oswald von Wolkestein] s’entretient avec un paysan, un évêque, son roi, avec une servante de quinze ans qui conserve encore, sans artifices […] la nuit dans les yeux. Je veux sentir les secrétions de ces poèmes de Wolkenstein, je m’y introduis ; premières idées vers 1985, ensuite le nœud doit

éclater, à un moment sprint final d’écriture, le trésor Wolkenstein s’ouvre avec une clef magique alors que je tombe entre autres sur de l’alémanique à l’intérieur de son dialecte tyrolien, quelle richesse dans ce nouvel haut allemand ! » Voilà ce qui explique la mobilisation du titre, mobilisation du poète, de ses paysages et de son itinéraire. Écrit de manière phonétique dans le titre, c’est-à-dire sans le « g » muet, Thomas Kling mobilise la langue de Wolkenstein non seulement pour sa propre création poétique ou comme une source d’inspiration, mais comme une invitation à s’approcher du « poète expérimenté, borgne à la vue perçante » et à faire l’expérience de la joie profonde de la lecture d’un langage poétique étonnamment riche. L’édition présentée ici réitère cette invitation à la lecture, portée par les qualités esthétiques du livre.

Thomas KLING. - wolkenstein mobilisierun’. Münster : Kleinheinrich, 1997 1 — Thomas KLING. - Sprachspeicher, Köln, DuMont, 2001

Jorg Therstappen 105


NOUVELLES ACQUISITIONS PATRIMONIALES Un daguerréotype de Charles Winter En 1848, quand Charles Winter (1821-1904) ouvre son atelier de photographie, qui deviendra le plus productif de Strasbourg, le daguerréotype va bientôt céder la place à des techniques plus simples, moins dangereuses. Du fonds d’images donné par sa fille dans les années 1920 aux musées de Strasbourg, seulement douze daguerréotypes réalisés par Winter nous étaient connus. Le treizième vient d’entrer dans les collections de la BNU. Dès son arrivée dans la capitale alsacienne en octobre 1839, le procédé inventé par Daguerre avait créé la sensation. Il s’agissait, fait révolutionnaire, d’une photographie sur métal : une plaque de cuivre recouverte d’une couche d’argent polie, de fines particules en surface constituant l’image. La réalisation nécessitait l’usage de divers composants chimiques à la manipulation risquée. L’image est, par principe, unique : pour la multiplier, il fallait soit refaire la prise de vue, soit photographier le daguerréotype lui-même. Par ailleurs, le temps de pose, d’abord très long (de 15 à 20 minutes en 1839 à quelques dizaines de secondes après 1845), s’il semblait un handicap pour le portrait, se révélait pleinement adapté à la prise de vues d’architectures. Certains lithographes purent ainsi utiliser le nouveau procédé de prises de vues, et la précision que lui seul pouvait apporter, pour travailler des détails de monuments. Frédéric-Émile Simon photographia en 1842 la cathédrale de Stras106

bourg pour une gravure réalisée sur pierre par J.-G. Bach et publiée par les éditeurs locaux Schmidt et Grucker. Daguerre en loua le principe. Cette estampe est présente dans les fonds iconographiques de la BNU sous la cote STRG.CC.913. Le daguerréotype de Winter, daté sans doute des années 1850, en dévoile un premier état. On y voit un couple au premier plan qui disparaît de la version définitive, et la masse nuageuse est sensiblement différente.

Ce document – le premier daguerréotype à entrer dans les collections de la BNU – a été acquis auprès d’un collectionneur particulier pour la somme de 10 000 €. On pourra aussi consulter à ce sujet : — Charles Winter photographe, un pionnier strasbourgeois, 1821-1904, Musées de Strasbourg, 1985 — Sylvain Morand et Christian Kempf, Le temps suspendu, le daguerréotype en Alsace au XIXe siècle, éditions Oberlin, 1989


Un petit livret d’astrologie écrit par un grand astronome La Réserve de la BNU a pu s’enrichir d’un intéressant livret d’astrologie, rédigé par un astronome de renom et dont la troisième édition a été réalisée par un imprimeur strasbourgeois, peu avant son départ vers un autre centre important d’édition et d’imprimerie : Francfort-sur-le-Main. La première édition de ce texte a été donnée à Cologne en 1517. La troisième, dont il s’agit ici, contient des informations sur les signes du zodiaque, qui forment la première partie de ce qui deviendra ensuite le Planetenbüchlein, le Petit livre des planètes, ouvrage plus développé du même auteur. Ce petit livre des planètes est un des ouvrage d’astrologie les plus diffusés de toute la période moderne, dont les rééditions se sont succédé jusqu’en 1880. On sait peu de chose sur l’auteur, qui se déclare sur la page de titre « un des disciples du très connu Johann Lichtenberger  ». Peter Creutzer vécut à Bad Kreuznach (en Rhénanie-Palatinat) et est resté célèbre dans l’histoire de l’astronomie comme étant le premier observateur d’une aurore boréale, le 11 octobre 1527, qu’il considéra d’ailleurs comme étant une comète. Sur la page de titre de notre édition figure une gravure sur bois qui représente une sphère armillaire, accompagnée d’explications écrites en caractères gravés ; c’est ce qu’on appelle de la xylographie. Quant à l’imprimeur, Christian Egenolff l’Ancien (1502-1555), il est attesté à Strasbourg dès 1528 par un de ses imprimés. En 1530, il part s’installer à Francfort-sur-le-Main,

et Jacques Cammerlander rachète son atelier strasbourgeois et tout son matériel. Durant ces quelques années de présence dans notre cité, Christian Egenolff l’Ancien a produit en tout 37 éditions différentes. Il fit parler de lui à l’occasion d’un conflit qui l’opposa à l’un des éditeurs du Kräuterbuch latin (Eicones...) de Brunfels (sans doute l’éditeur Schott). L’attribution de cet ouvrage à l’imprimeur Christian Egenolff l’Ancien repose sur l’examen du matériel d’imprimerie utilisé. Il fit créer sa marque d’imprimeur par Hans Weiditz l’aîné, qui fit aussi pour lui des bois d’illustration, notamment pour la Wundartznei de Lanfranc.

Creutzer, Peter (qui se fera nommer plus tard Peter Creutzinger) Weissagung, Wasserlei Glücks, Art, Natur und Neygung ein ieder Mensch, man oder weibs Person, sein werde... [Strasbourg : Christian Egenolff l'Ancien, vers 1530] In-4° ; ill. ; 12 f. non chiffrés ; 20 cm Références bibliographiques : VD 16, C 5812 ; Index Aureliensis 146.986 ; Benzing, Strasbourg 430 ; Zinner 1404 ; Hohenemser 62. La date et le lieu d’impression sont déduits de la biographie de Christian Egenolff et de l’analyse des caractères d’imprimerie utilisés, d’après Reske, p. 882. La reliure cartonnée est couverte d’un feuillet d’antiphonaire du 17e ou 18e siècle.

107


NOUVELLES ACQUISITIONS PATRIMONIALES

Itinéraire des grandes routes et principales communications de la province d’Alsace...

La BNU possède une importante collection de documents cartographiques manuscrits (environ 550 pièces) portant non seulement sur l’Alsace mais sur divers lieux d’Europe, voire au-delà. Nous avons pu acquérir un très intéressant document inédit, inconnu des spécialistes, qui plus est un manuscrit qui est resté dans un excellent 108

état et qui vient s’ajouter à ce très riche ensemble. Ce document a une origine institutionnelle, car il émane d’une direction de l’administration royale, ce qui est gage de qualité et de fiabilité. Il est susceptible d’intéresser toute l’Alsace érudite, car la carte manuscrite originale qu’il contient couvre bien toute notre « province ». Son ana-

lyse historique permettra de révéler des informations concernant les aspects réglementaires des Ponts et Chaussées, dans leur évolution et leur histoire alsacienne, différente de celle des autres parties du royaume de France car n’ayant pas été concernée par l’entreprise de Trudaine entre 1745 et 1780. De nombreuses acquisitions carto-


graphiques sont pratiquées d’année en année et témoignent de l’effort de la BNU en direction de la mise en valeur de sa documentation cartographique régionale, tant manuscrite qu’imprimée. Cette pièce remarquable en est désormais l’un des fleurons.

Itinéraire des grandes routes et principales communications de la province d’Alsace... / Charpentier, directeur adjoint des Ponts et Chaussées d’Alsace. Daté d’environ 1781. Le manuscrit compte 17 feuillets calligraphiés et une carte dépliante coloriée, soigneusement entoilée (feuillet 18,310 x 930 mm).

La reliure est en maroquin rouge avec un décor et un titre à chaud. Le dos est également orné de fers à chaud.

109


ACTUALITÉS

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE VISITE LE CHANTIER BNU NOUVELLE

LA BNU SIGNE UNE CONVENTION DE PARTENARIAT AVEC LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE LETTONIE La BNU et la Bibliothèque nationale de Lettonie (Latvijas Nacionālā Bibliotēka, LNB) ont signé une convention de partenariat à l’occasion de la visite de M. Andris Vilks, directeur de la LNB, à Strasbourg le 22 décembre dernier en présence de M. Richard Burgstahler, consul honoraire de Lettonie. La LNB, créée en 1919, est une bibliothèque nationale de recherche à rayonnement régional, national et international et possède un fonds de 4,5 millions de documents. Cette convention traduit une volonté commune de développer une coopération fondée principalement sur cinq domaines : l’échange régulier et durable de documents, l’information et l’échange 110

de savoirs professionnels, la numérisation de documents et la mise en place d’un projet culturel commun. Un comité de suivi se réunira au moins tous les deux ans alternativement à Strasbourg et à Riga pour assurer la réalisation, l’organisation et le suivi des projets. Par ailleurs, la Lettonie s’est engagée dans un projet de construction d’envergure d’une bibliothèque nationale moderne, qualifiée de « château de lumière » et dont les travaux, commencés en 2008, devraient se terminer en 2013-2014.

En visite à Strasbourg le 8 novembre 2011, le président de la République Nicolas Sarkozy s’est rendu sur le chantier de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strabourg, place de la République. Accompagné par le ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, Laurent Wauquiez, et le ministre chargé des Collectivités territoriales, Philippe Richert, le chef de l’Etat a rencontré le personnel de la BNU mais aussi les ouvriers travaillant sur le chantier. Cette visite a été l’occasion de lui présenter le projet BNU Nouvelle et ses enjeux économiques, mais aussi les autres projets de l’université. Il s’est ensuite rendu au Pôle européen de gestion et d’économie, où il a rencontré les étudiants strasbourgeois et s’est exprimé sur la modernisation des universités, le sommet du G20 et les choix du gouvernement face à la crise.


EXPOSITIONS RÉCENTES

Exposition Les robes grises au Musée de la résistance et de la déportation de Besançon L’exposition Les robes grises a été présentée du 3 février au 8 mai 2012 au Musée de la résistance et de la déportation de Besançon. Cette exposition faisait dialoguer les dessins de Jeannette L’Herminier et les manuscrits de Germaine Tillion, deux déportées au camp de Ravensbrück pour faits de résistance. Ces documents, rarement exposés, sont un témoignage unique de la vie concentrationnaire et de la force de l’amitié. Réalisée en partenariat avec le collectif Rodéo d’âme, le Musée de la résistance et de la déportation de Besançon, ainsi que le réseau des médiathèques de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg et la BNU, cette exposition avait été très appréciée du public lors de sa présentation en février-mars 2011 à la Médiathèque André-Malraux de Strasbourg.

Projet et exposition Et lettera : écrire l’image, dessiner le mot Le projet européen Et lettera, piloté par la Ville de Strasbourg, aborde l’étroite relation entre les lettres en tant que signes d’écriture et les lettres considérées comme des images. Soutenu par la Commission européenne dans le cadre du Programme Culture, ce projet réunit six villes autour de la thématique de l’écriture et de l’illustration : Strasbourg (France), Brno (République tchèque), Arad (Roumanie), Debrecen (Hongrie), Varsovie (Pologne) et Barcelone (Espagne). L’exposition itinérante Et lettera : écrire l’image, dessiner le mot, qui est au cœur du projet, met en scène la typographie, l’écriture assimilée au dessin ou encore les méthodes d’apprentissage de l’écriture à travers les époques. Elle présente des documents appartenant au fonds Soennecken de la BNU de Strasbourg (voir La Revue de la BNU, n° 3) mais aussi des fonds patrimoniaux issus de

la Médiathèque André-Malraux de Strasbourg et des bibliothèques situées dans chacune des villes partenaires. Des événements et des actions de partenariats autour de cette exposition sont organisés avec les écoles d’art, les musées, les bibliothèques de chacune des villes impliquées. Après avoir été présentée en automne-hiver 2011 à la Médiathèque André-Malraux de Strasbourg, l’exposition a poursuivi son itinéraire à Brno jusqu’au 31 mars 2012, puis à Debrecen du 1er avril au 5 mai ; elle sera à Arad du 1er septembre au 30 octobre 2012. Et lettera : écrire l’image, dessiner le mot Toutes les informations relatives aux manifestations liées à l’exposition et au projet sont disponibles sur : www.etlettera.eu/fr 111


ACTUALITÉS

LES PROCHAINES EXPOSITIONS

Exposition Drôle d’Europe – Lachendes Europa à la Badische Landesbibliothek de Karlsruhe Exposition Trésors russes dans les bibliothèques strasbourgeoises et Salon de la langue russe Dans le cadre des Saisons de la langue et de la littérature russes en France, la BNU, les médiathèques de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg, l’Université de Strasbourg et le Consulat général de la Fédération de Russie s’associent pour réaliser une exposition consacrée aux trésors russes dans les bibliothèques strasbourgeoises, ainsi qu’un salon dédié à la langue russe. Ces deux manifestations se tiendront à la Médiathèque Olympe de Gouges, située rue Kuhn, du 2 octobre au 10 novembre 2012. L’exposition présentera des manuscrits rares des 18e et 19e siècles, des cartes et monnaies anciennes, ainsi que des tableaux et des dessins russes ou liés à la Russie, issus des fonds de

112

différentes bibliothèques strasbourgeoises. En parallèle, la langue russe sera mise à l’honneur à travers des ateliers ouverts à tous : initiation à la langue et atelier de calligraphie. Des présentations sur le métier de traducteur ou encore des conférences et des lectures viendront compléter ces deux manifestations et mettront en lumière la richesse de la langue et de la littérature russes. Trésors russes dans les bibliothèques strasbourgeoises et Salon de la langue russe Médiathèque Olympe de Gouges (Médiathèque Centre-ville) 3, rue Kuhn - Strasbourg Du 2 octobre au 10 novembre 2012

La BNU de Strasbourg a fait l’acquisition, en 2010, d’une collection exceptionnelle d’affiches sur l’Europe (voir La Revue de la BNU, n° 3). Elle s’est associée à la Badische Landesbibliothek de Karlsruhe et à la Württembergische Landesbibliothek de Stuttgart pour réaliser une première exposition autour de ce fonds. Les affiches sélectionnées sont originaires de différents pays (France, Allemagne, Pologne, Pays-Bas ou encore République tchèque) et présentent les Européens ainsi que leurs institutions sous un angle humoristique. Intitulée Drôle d’Europe – Lachendes Europa, elle invite le spectateur à porter un regard détendu et distancié sur les différentes étapes de la construction européenne, mais aussi sur les Européens euxmêmes. Après Karlsruhe, l’exposition sera montrée à Stuttgart en 2013. Badische Landesbibliothek Karlsruhe Erbprinzenstraße 15 - 76133 Karlsruhe Du 12 octobre 2012 au 19 janvier 2013


PRÊT DE DOCUMENTS À DES EXPOSITIONS EXTÉRIEURES

DEUX LIVRES À LIRE Enchiridion oder eyn Handbüchlein, Erfurt, 1524 (cote BNU : R.100.477), pour l’exposition Luther und [Bachs] Musik du Bachhaus d’Eisenach (Allemagne), du 20 juin au 15 novembre.

Matthaeus sen Mieg, Tage-Buch einer Reise nach Italien im Jahr 1794, 1802 (cote BNU : D.126.226), pour l’exposition de l’Angelika Kauffmann Museum de Schwarzenberg (Allemagne), Angelika Kauffmann. Zwischen der Musik und der Malerei, du 12 mai au 28 octobre.

Les prochains rendez-vous auront lieu, toujours à la Médiathèque AndréMalraux, les 9 octobre, 4 décembre 2012, 5 février et 2 avril 2013. La soirée du 9 octobre sera consacrée à Kafka, avec les publications de Reiner Stach (Ist das Kafka ?) et Michael Kumpfmüller, dont le public avait pu apprécier en 2000 le roman Hampels Fluchten et qui sera présenté avec son dernier titre, Die Herrlichkeit des Lebens, lui aussi consacré à Kafka. La discussion autour des ouvrages est toujours menée par Hermann Hirner et Jorg Therstappen.

REJOIGNEZ-NOUS SUR FACEBOOK ! Le groupe :

Bibliothèque nationale et universitaire | Facebook

La page :

Bnu Strasbourg | Facebook

Max Klinger, Ein Handschuh. Folge von zehn Blättern, 1898 (cote BNU : BH.2.434) pour l’exposition Max Klinger. Les suites gravées au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, 12 mai – 19 août 2012.

Eucharius Rösslin, Der Swangern Frauwen und hebamen Rosegarten, Strasbourg, 1513 (cote BNU : R.100.653), pour l’exposition Bien naître à Strasbourg, Archives de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg, 16 mars - 13 juillet 2012.

Suivez toutes les actualités de la BNU sur Twitter ! @BNUStrasbourg

113


Crédits photographiques p. 8, 11 : © Département de la protection du patrimoine de la région de Kaliningrad p. 13 : © Droits réservés p. 14, 17-18, 20, 22-23, 66, 72, 78, 80-81, 106-109, 111, 112 (gauche), 113 (Klinger, Deux livres à lire) : clichés Jean-Pierre Rosenkranz. CC – BY – NC – SA p. 26 : clichés Willi Schedler. © Avenir Ovsyanov p. 30, 33, 35, 39, 43, 45 : clichés Yuri Bardun. © Yuri Bardun p. 46, 48, 51 : clichés Marie Ponchelet. © Marie Ponchelet p. 54-55, 58, 61, 63 : clichés Bibliothèque Jagellonne de Cracovie p. 75-76 : clichés Stéphane Arena p. 85-95 : clichés Jean-Pierre Rosenkranz. © Christophe Didier p. 96, 99-100, 103 : clichés Jean-Pierre Rosenkranz. © Marc Pessin p. 105 : cliché Jean-Pierre Rosenkranz. © Kleinheinrich Verlag GmbH p. 110 (gauche) : cliché Pauline Steib p. 110 (droite) : © L. Blevennec (Service photographique – présidence de la République française) p. 112 (droite) : © Droits réservés p. 113 (Kauffmann, Luther, Bien naître à Strasbourg) : © Droits réservés

Comité scientifique de La Revue de la BNU : Christian Jacob, directeur d’études, CNRS-EHESS (président du comité) Vincent Chappuis, conservateur au Service commun de documentation de l’Université de Strasbourg Christelle Creff, directrice régionale adjointe à la DRAC Alsace Christophe Didier, adjoint de l’administrateur de la BNU Vincent Dubois, vice-président de l’Université de Strasbourg chargé de l’action culturelle Jean-Louis Elloy, professeur de lettres classiques Hannsjörg Kowark, directeur de la Württembergische Landesbibliothek de Stuttgart Eric Maulin, directeur de l’Institut des hautes études européennes Laurence Perry, directrice des Archives de la Ville et de la Communauté urbaine de Strasbourg Albert Poirot, administrateur de la BNU Gérard Traband, ancien premier vice-président du Conseil régional d’Alsace Alphonse Troestler, délégué à la mémoire régionale pour la région Alsace

114


116

© Musée Léopold


La Revue de la BNU numéro 5