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La langue confisquée Die geraubte Sprache Victor Klemperer et la LTI Illustrations d’Edouard Steegmann


La langue confisquée Die geraubte Sprache Victor Klemperer et la LTI Illustrations d’Edouard Steegmann

Une exposition réalisée par le Centre européen du résistant déporté en collaboration avec la Bibliothèque nationale et universitaire


Allocutions

prononcées le 9 novembre 2009 à la Bibliothèque nationale et universitaire à l’occasion du vernissage de l’exposition «La langue confisquée - Die geraubte Sprache» présentée à la BNU du 9 novembre 2009 au 20 janvier 2010 et précédemment au CERD du 26 avril au 26 septembre 2009

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’est avec une grande conviction que je vous accueille ce soir pour l’inauguration de l’exposition La langue confisquée : Victor Klemperer et la LTI. Cette conviction, je me la suis forgée en voyant pour la première fois, c’était au Struthof, les dessins réalisés par Edouard Steegmann pour illustrer le travail du philologue Victor Klemperer sur la langue du IIIe Reich, la « Lingua tertii Imperii », travail qui avait été publié la première fois en 1947. Et ce jour de l’inauguration sur les hauts de Schirmeck, c’était le 26 avril 2009, j’ai su que ces dessins seraient présentés ici, à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, pour aller au-devant du public jeune qui fréquente notre établissement. Je dois vous remercier, Monsieur Steegmann, d’avoir accepté ce projet. J’en remercie pareillement Mme Drechsler, Directrice du Centre européen du Résistant déporté, qui nous a prêté les panneaux de l’exposition du Struthof. Mes remerciements ne seraient pas complets si je n’y associais pas Monsieur Didier Schmitt, Directeur régional des Anciens combattants d’Alsace, qui malheureusement n’a pas pu être des nôtres ce soir, ayant été appelé à une réunion à Paris. Notre entreprise commune sur le sujet qui nous appelle ce soir a commencé ici-même, à la BNU, puisque Madame Drechsler et Monsieur Schmitt avaient souhaité y organiser un colloque, c’était le 25 avril 2009, sur La Langue confisquée. J’y avais apporté une contribution sur le thème Bibliothèque, mémoire et démocratie, puisque nous sommes ici dans un espace de confrontation des idées et non dans un lieu de confiscation de la pensée. La force des dessins d’Edouard Steegmann vous frappera certainement comme elle m’a frappé. Le choix de ses thèmes, son cadrage visuel et conceptuel donnent de l’efficacité à ses images et font de lui un artiste très prometteur ; à dire vrai, il a déjà rempli une grande partie de ses promesses, et je pense que son père, ici présent, lui-même historien du camp de concentration de Natzweiler-Struthof, voit avec satisfaction les débuts de la carrière artistique de son fils. Une fois de plus, on ne peut que rappeler combien Strasbourg a suscité de vocations dans le domaine de la création graphique, quand bien même c’est à Liège, à l’Ecole supérieure Saint-Luc, qu’Edouard Steegmann a eu confirmation de ses talents nés ici. Ces talents, il les a mis au service d’une cause juste, peut-être la cause la plus juste qui soit. Victor Klemperer, d’origine juive, a vu son horizon se restreindre jour après jour sous la férule nazie. Expulsé, privé de ses biens, heureusement soutenu fidèlement par son épouse, il s’est centré sur ce qui lui restait de lieu d’exercice de sa liberté, sa langue, en débusquant toutes les astuces totalitaires, toutes les ficelles idéologiques, tous les traquenards conceptuels qui visaient à faire de la langue allemande un outil d’oppression et de perversion entre les mains des nazis. Et ce n’est pas le moindre talent d’Edouard Steegmann d’avoir su rendre visuellement ce qui ressort du concept linguistique. C’est donc avec conviction et chaleur que je vous propose de visiter cette exposition qui a tant à nous dire, y compris sur les manipulations technocratiques auxquelles nous sommes exposés dans nos sociétés contemporaines, quand bien même elles n’atteignent pas le degré de tragédie auquel l’humanité a été confrontée au milieu du siècle dernier. Je vous remercie.

Albert POIROT

Administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire | 6 |


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’aimerais commencer en vous remerciant, Monsieur Albert Poirot, et Monsieur David-Georges Picard, pour votre confiance et votre amabilité. Merci également à toute l’équipe de la bibliothèque pour sa grande disponibilité, sa patience qui n’a pas été sans bonne humeur. De plus, je n’oublie pas le soutien appuyé et constant de Valérie Drechsler, Directrice du CERD ainsi que celui de Didier Schmitt, Directeur régional des Anciens Combattants car sans eux je ne serais peut être pas là aujourd’hui. Cette exposition a en effet déjà été montrée d’avril à septembre 2009 sur le site du camp de Natzweiler/Struthof et continuera à voyager, notamment en Allemagne. Cette série de dessins a été commencée il y a un peu plus de trois ans et s’est agrandie à la lecture des ouvrages de Victor Klemperer dont le témoignage est irremplaçable, unique et intemporel. Travailler sur de tels sujets n’est pas chose facile car l’illustrateur, à travers ses réalisations et sa manière propre de mettre en scène, ne pourra jamais remplacer les témoignages directs des évènements ainsi que le travail des historiens mais il s’efforce de faire comprendre et de sensibiliser le public à travers ses images et son interprétation. C’est ce que j’ai essayé de faire à travers cette série en privilégiant avec ma propre vision des choses, des dessins aux caractères symboliques servant à illustrer quelques fois seulement une phrase écrite par Victor Klemperer. En effet, la portée symbolique de ses écrits est une aubaine pour les illustrateurs car ils sont très forts de sens et permettent d’avoir un propos beaucoup plus ouverts traversant les générations jusqu’à toucher le jeune public comme moi-même. Etre au contact de tels ouvrages est un choc et marque un tournant dans la vision du lecteur sur cette période noire de l’Histoire. J’espère que cette exposition donnera la place que mérite Victor Klemperer auprès du grand public qui ne connaît que très peu cet homme qui a apporté des lettres de noblesse à la compréhension d’une période dure et compliquée à analyser. Sans lui et surtout sans son courage, parfois inconscient, jamais je n’aurais trouvé l’inspiration pour mes travaux qui je l’espère vous plairont. De plus, je n’oublie pas non plus la portée symbolique de la date d’aujourd’hui, le 9 novembre. Vingt années se sont écoulées depuis la chute du Mur de Berlin. C’est beaucoup et très peu à la fois. Il y a vingt ans une nouvelle vision du monde se dessinait à travers un soulèvement populaire mais aussi politique. Sans le courage de certains hommes, qu’ils soient dirigeants ou simples citoyens, peut être n’y aurait-il jamais une Allemagne unifiée et peut être n’y aurait-il jamais eu une Europe aussi forte. Strasbourgeois de naissance, habitant à moins de 5 kilomètre de la frontière, je mesure encore plus la portée symbolique d’un tel évènement qui nous rappelle combien les batailles idéologiques et les décisions qui s’en suivent peuvent être dramatiques pour le présent et l’avenir des hommes. Aujourd’hui l’amitié franco-allemande est un des moteurs de l’Europe et espérons qu’elle continue et qu’elle se renforce encore, notamment au travers de rencontres ou d’expositions, et c’est ce que fait la BNU dont le rôle est important de part sa renommée internationale et ses fonds inestimables. Enfin, j’aimerais encore remercier mes proches, notamment ma famille qui a toujours été à mes côtés et qui m’a toujours perpétuellement soutenu dans tous mes projets. J’ai en effet eu la chance d’avoir autour de moi des parents qui m’ont motivé et qui on toujours cru en mon avenir et qui m’ont laissé la chance de faire le parcours qui me plaisait le mieux. Je tiens aussi à remercier tous les gens qui ont répondu présent pour venir à cette exposition, notamment les personnes qui se sont déplacées de loin pour cet évènement qui est très important pour moi. Je reste donc dans l’attente de vos commentaires et de vos remarques et vous souhaite à tous une bonne visite. Merci.

Edouard STEEGMANN Illustrateur

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réée par le Centre européen du résistant déporté et présentée au Struthof d’avril à septembre 2009, l’exposition La langue confisquée avait, j’ose le dire, vocation à être reçue également dans une bibliothèque, au coeur des livres qui sont les réceptacles de toutes les formes de la pensée, en toutes les formes de ses expressions linguistiques. C’est au coeur de l’une des plus prestigieuses d’entre elles qu’elle est aujourd’hui présentée, ceci grâce au soutien constant de Monsieur Poirot sur ce projet, - merci pour votre confiance - et à l’engagement efficace et prévenant de ses collaborateurs. Merci Monsieur Picard. Sous le IIIe Reich, Victor Klemperer, philologue allemand, juif et pour cela contraint dans tous ses actes, devait se résoudre au silence et au pire. Mais il décide de poursuivre coûte que coûte la rédaction de son Journal, où appert la réalité d’un régime mortifère qui se cache derrière des mots choisis, mutilés ou détournés de leur sens, et dont le hurlement tantôt galvanise, terrorise ou anesthésie les foules. Spécialiste de la langue française du xviiie siècle, mais contraint de ne plus avoir à entendre ou lire qu’une langue allemande confisquée et réduite aux termes de la haine ou de l’exaltation aveugle, Klemperer s’engage dans une résistance originale : il refuse de ne plus avoir à penser, il refuse de se laisser emporter par les flots de mots de Goebbels et d’Hitler. Ainsi, sa résistance est tant intérieure, spirituelle, que réelle et risquée, par les centaines de pages qu’il a remplies au fil des années et qui sont parvenues jusqu’à nous. La LTI, Lingua Tertii Imperii, comme l’appelle Klemperer, est une langue qui interdit la distance du locuteur par rapport à l’objet dont il parle. Elle interdit donc la pensée, la pérégrination de l’imagination, l’évasion dans les rêves. La pensée individuelle est sous contrôle, elle doit s’identifier à la pensée du groupe imposée par le Führer. Face au désordre radical et foudroyant qui déséquilibre l’appréhension des choses et des idées dans son pays, Klemperer trouve donc l’étude de cette langue comme balancier et donc ultime secours : il continue à réfléchir, à faire travailler sa mémoire pour ne pas tomber. Le philologue collecte, compile et s’astreint à une analyse, souvent douloureuse, pris qu’il est lui-même dans cet étau de mots. Bref, Klemperer enseigne deux qualités essentielles du chercheur et de tout citoyen de bonne volonté : la patience et la modestie devant l’histoire. Patience et modestie sont aussi deux qualités qu’a su déployer Edouard Steegmann, qui a mis son talent au service d’un projet difficile. Il est à la fois fidèle au propos de Klemperer, mais chacun de ses dessins va au-delà. La modernité du trait et des interprétations est en effet une incitation forte à réfléchir aux échos toujours actuels de ce témoignage du siècle dernier. Edouard Steegmann a réussi tout cela fort intelligemment. Je l’en remercie à nouveau très sincèrement. Je souhaite que chaque lecteur qui passera devant ces citations et ces dessins, puisse ensuite vivre plus intensément encore les moments passés à lire, seul à seul avec un auteur, et libre d’en penser ce qu’il veut. Ainsi, l’analyse de Klemperer est également un appel fort, ardent, à notre vigilance aujourd’hui face au matraquage des mots et des idées toutes faites, face à la compression du temps – tout est « instantané » et obsolète avant que d’avoir vécu. « Le toujours plus vite-toujours plus simple » confine à l’appauvrissement des échanges, à l’appauvrissement voire la disparition des langues (il en meurt tous les jours), in fine à l’appauvrissement de la pensée et de l’échange des savoirs. | 8 |


Dans ce grand palais des mots qui nous accueille, j’aimerais donc terminer en alertant chacun de nous sur la necessité de préserver nos langues, toutes nos langues humaines, parce qu’elles sont les garantes de la transmission, elles sont nos porteurs de mémoire, de savoirs et de cultures. Toute transmission passe par le langage disait Claude Levi-Strauss. J’ajouterais donc, toute menace sur une langue est menace d’oubli. Passer d’une langue à l’autre est toujours une opportunité de comprendre les choses d’un autre point de vue, de s’enrichir du regard de l’autre. Langues et Histoire sont étroitement liées. Le sujet qui nous réunit aujourd’hui en est l’une des manifestations évidentes. Notons donc que ce qui est arrivé à l’allemand et à l’Allemagne peut surgir n’importe où, n’importe quand. Ainsi, l’allemand a retrouvé sa liberté, lorsque l’Allemagne a retrouvé la sienne. Pour peu de temps et ce 9 novembre nous rappelle autant d’autres fers que le difficile apprentissage de la liberté. Préserver et défendre sa liberté de penser et de parler, avec les mots qui nous plaisent et qui nous ressemblent, c’est avant tout en être responsables. En soi, la liberté offre toutes les possibilités, y compris celle de basculer dans le noir. En étant libre ET responsable, c’est à dire conscient du sens de la liberté, on s’offre le droit et le devoir de construire un avenir ensemble. C’est ce projet que l’Europe a vocation à concrétiser. Et il me semble qu’aujourd’hui plus qu’un autre jour encore, nous sommes invités à être conscients de notre responsabilité d’hommes libres en disant en allemand : Wir sind frei.

Valérie DRECHSLER

Directrice du Centre européen du résistant déporté Site de l’ancien camp de Natzweiller - Struthof Ministère de la défense

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angue confisquée au profit d’une nouvelle langue agissant comme un outil pervers de distorsion de la réalité, d’atténuation et même … d’anéantissement total des barrières et interdits et … en même temps d’ouverture du champ de tous les possibles!

Vouloir comprendre les ressorts d’un mécanisme et de processus enclenchés qui ont broyé tant de personnes et fasciné tant d’autres personnes, était la volonté et le travail de Victor Klemperer. Il a décrypté les rouages et les logiques mis en place, le choix des mots, les expressions, les glissements de sens, la syntaxe particulière retenue et … les conséquences induites sur la pensée et les comportements de la société allemande : c’était la « langue du Troisième Empire ». Comprendre toujours, et toujours, les ressorts du langage diffusé par tout pouvoir est certainement une condition nécessaire à l’action. S’il est possible d’analyser les discours ambiants, il est alors possible aussi d’en désamorcer les pouvoirs redoutables. Par les illustrations d’Edouard Steegmann, dessins qui restituent avec une puissance et force d’évocation les réflexions et observations de Victor Klemperer, la rencontre entre ces deux oeuvres - le langage et l’image -, ici à la Bibliothèque nationale et universitaire, a du sens et se propose d’aller plus loin et de prolonger le questionnement sur notre temps. Comme l’injonction que Victor Klemperer se faisait à lui-même : «  … observe, étudie, grave dans ta mémoire ce qui arrive … retiens la manière dont cela se manifeste et agit «  (LTI fr, p. 35). Cette impérieuse obligation de vigilance doit être la nôtre.

Didier SCHMITT

Directeur régional des Anciens Combattants d’Alsace Ministère de la défense

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squissant une première étude des outils de la propagande du Troisième Reich, en particulier d’une phraséologie spécifique, Klaus Mann, alors exilé à Paris, interrogeait, dans un article intitulé Culture et bolchevisme culturel, rédigé en avril 1933, l’essence de la pensée nationale-socialiste. Pessimiste à l’extrême – et avec raison – sur les années à venir, il concluait ainsi : « […] Quelles valeurs culturelles la nouvelle Allemagne produit-elle en lieu et place de celles qu’elle détruit ? Nous sommes extrêmement sceptique à l’égard de ces nouvelles valeurs. Car ici, ce n’est pas un «esprit» qui lutte contre un autre esprit, c’est l’anti-esprit qui lutte contre l’esprit et, à moins d’un miracle, il sera vainqueur ». Ce n’est rien moins que cet anti-esprit que le philologue allemand Victor Klemperer s’est attaché à décoder, à décortiquer et, finalement, à briser en en démontrant la vacuité. C’est d’ailleurs à l’étude de la langue du Troisième Reich – la LTI ou Lingua Tertii Imperii – qu’il doit d’avoir surmonté les plus éprouvants instants de son existence prise en étau par le nazisme. Il la relate ainsi en une phrase bouleversante : « […] Je fus sous le coup de l’interdiction de fréquenter les bibliothèques, et ainsi me fut enlevée l’oeuvre de ma vie. Et puis vint le jour où l’on me chassa de chez moi, et puis vint tout le reste, chaque jour quelque chose de nouveau. A présent, le balancier devenait mon instrument le plus nécessaire, la langue du temps mon intérêt favori ». Cette langue distincte dans laquelle les mots sont sournois et creux, Édouard Steegmann la ressitue, à partir de LTI, dans son inhumanité matérielle et telle que Klemperer l’a dépeinte. Par le biais d’illustrations où est remarquablement rendue la cruauté du temps de Klemperer et de ce que recouvrent ces mots manipulés, Édouard Steegmann offre, par son travail, une perspective renouvelée sur la brutalité extraordinaire et la nullité désormais évidente de ce vocabulaire politique. Après le camp de concentration du Struthof, quel autre lieu pouvait être un écrin plus approprié que la Bibliothèque nationale et universitaire pour accueillir ces deux réflexions parallèles, celle de Victor Klemperer et celle d’Édouard Steegmann? Quelle institution avait davantage que la BNU la vocation d’un établissement qui, dans le paysage institutionnel français, se singularise par une forte identité franco-allemande, en quelque sorte passerelle scientifique, culturelle et historique entre France et Allemagne ? Parmi les imprimés et les manuscrits de toutes les provenances, de toutes les pensées et de toutes les époques, cette exposition placée sous la bonne garde de la BNU nous fait ressouvenir que l’appréhension et l’exploration des mots maltraités par le totalitarisme doit passer par d’autres mots, par exemple par ceux qui, mis bout à bout, représentent ici quelque soixante kilomètres linéaires de documentation. Cette exposition est aussi une salutaire mise en garde contre les dérives rapides qu’une démocratie peut malheureusement connaître lorsque le langage, vidé de tout contenu dans une indifférence générale, est laissé à la portée de qui veut bien s’en emparer. Au demeurant, la leçon reste d’une surprenante actualité. Je tiens donc à saluer la coopération que le Centre européen du Résistant déporté et la BNU ont souhaité mettre en place autour de l’exposition La langue confisquée – Die geraubte Sprache qui a, je le rappelle, été présentée une première fois au Centre européen du Résistant déporté. Une journée d’étude a, aussi, eu lieu en avril dernier à la BNU dans le cadre de cette coopération et je me félicite de ce que ce parcours accompli en 2009 aboutisse, en ce jour anniversaire, à ramener au coeur de la cité, au centre de Strasbourg, ce que les nazis voulaient justement tenir éloigné et secret sur les contreforts vosgiens.

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Ce jour - ce 9 novembre - qui se veut un jour de célébrations autour du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, anniversaire heureux, est aussi celui d’autres 9 novembre allemands, qui se retrouvent à présent tous immanquablement liés dans cet anniversaire commun : 9 novembre 1918 et l’abdication de Guillaume II, 9 novembre 1923 et le premier putsch d’Hitler, 9 novembre1938 et la Nuit de Cristal, 9 novembre 1989... Au-delà de la seule histoire allemande, toutes ces dates appartiennent à l’histoire de l’humanité et méritent donc d’être rappelées à tous, là où le public se trouve, c’est-à-dire, entre autres, ici-même, dans cette bibliothèque. Un coup d’oeil jeté sur tous ces événements fait d’ailleurs remarquablement sentir quelle évolution la civilisation occidentale a connue. Nous mesurons les progrès accomplis au prisme d’actes symboliques majeurs tels que celui qui aura lieu ce mercredi 11 novembre à Paris lors des célébrations auxquelles la chancelière allemande, Madame Angela Merkel, a souhaité s’associer. 2009 est l’année du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, sans nul doute sera-t-elle l’année d’une étape nouvelle de la coopération franco-allemande et notons qu’au niveau régional 2009 est aussi l’année des vingt ans d’EUCOR, la Confédération européenne des universités du Rhin supérieur, à laquelle la BNU apporte son concours actif. A la jonction de ces mémoires et de ces commémorations, l’exposition La langue confisquée réintroduit la dimension du verbe comme clé de lecture principale d’un xxe siècle fait hélas aussi de barbarie. L’exposition fait ici sa dernière halte en France avant de gagner en 2010 Dresde, ville d’élection de Victor Klemperer, où nous lui souhaitons de remporter la reconnaissance qu’elle mérite. Car étudier la LTI, c’est d’abord s’en prémunir. Klemperer le martèle : « […] Ce n’est pas seulement les actions qui doivent disparaître, mais aussi les convictions et les habitudes de pensées nazies, de même que le terreau qui les a nourries : la langue du nazisme ».

Claire LOVISI

Recteur de l’Académie de Strasbourg Chancelier des Universités d’Alsace

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Victor Klemperer illustrĂŠ par Edouard Steegmann

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Le Centre européen du résistant déporté et la Bibliothèque nationale et universitaire sont heureux de vous présenter une exposition temporaire consacrée à l’oeuvre de Victor KLEMPERER. Elle constitue une suite à la thématique de la perte identitaire sous le Troisième Reich déclinée en 2008 au Struthof : c’est la perte identitaire à travers la confiscation de la langue allemande sous le Troisième Reich qui est montrée ici. Coeur des cultures et des modes de pensée, outil indispensable de communication et de réflexion, la langue est la cible d’une distorsion inédite sous le régime nazi. La langue allemande « d’avant 1933 » fut confisquée au profit d’une nouvelle langue. Dans son Journal - qui constitue un témoignage important sur le vécu de l’intérieur de l’Allemagne nazie - il note au fil des jours ses réflexions étayées sur les transformations de la langue allemande, traçant les contours d’une étude philologique - clandestine, donc risquée - singulière et précise. KLEMPERER décrypte les logiques de mise en oeuvre, la syntaxe et les effets sur la société allemande d’une langue allemande recréée. KLEMPERER réunit ensuite ces notes dans un ouvrage intitulé LTI, Lingua Tertii Imperii (La langue du Troisième Empire). C’est cette étude qui est mise ici en relief. LTI - Lingua Tertii Imperii - La langue du Troisième Reich est une œuvre de Victor Klemperer, publiée en 1947. L’ouvrage retrace les procédés employés par la propagande nazie pour modifier la langue allemande dans une visée idéologique. L’allemand permet de créer des mots composés et les nazis ne se sont pas privés de cette possibilité pour inventer des mots à même de servir leur propagande. Il y a donc eu une langue nazie. Ce sont les particularités de cette « novlangue » que Victor Klemperer a consciencieusement notées pendant les années du nazisme, ce qui lui servait aussi à garder son esprit critique et à résister individuellement à l’emprise du régime hitlérien. Klemperer souligne dans ses carnets toutes les possibilités d’asservir une langue, et donc la pensée elle-même, à l’œuvre de manipulation des masses. L’objectif de l’exposition est double: faire entrer le visiteur dans l’oeuvre d’un spécialiste, témoin oculaire, visionnaire et résistant, et lui faire prendre conscience des mécanismes de propagande, de détournement du sens d’une langue ou d’une image. Pour cela, le Centre européen a recherché un émissaire à la fois moderne, pédagogique, et fidèle aux travaux de KLEMPERER dans l’interprétation et la portée du message. Aussi a-t-on fait appel à Edouard STEEGMANN, illustrateur. La force d’évocation et le questionnement suscité « par ses dessins sont un parfait écho aux réflexions du philologue allemand. Si la confiscation et le détournement d’une langue n’expliquent qu’une partie seulement des rouages de l’entreprise nazie d’expansion-destruction, ces phénomènes permettent néanmoins et surtout de véhiculer nombre de concepts et valeurs alors bafouées, valeurs qu’il convient, dans l’Europe d’aujourd’hui, de connaître, préserver, entretenir, partager. C’est cet enjeu, expliciter hier – à travers l’oeuvre de KLEMPERER – pour mettre en avant les enjeux contemporains des risques d’une perte de repères et de valeurs, que mettra en exergue le travail d’Edouard STEEGMANN. Dans l’exposition, présentée à la Bibliothèque nationale et universitaire du 9 novembre 2009 au 20 janvier 2010, les dessins sont présentés sous format original, ou sous format numérisé, intégrés à des panneaux explicatifs citant largement les textes de Victor KLEMPERER, en français et en allemand. | 16 |


NumĂŠros

crayon de couleur et stylo 21 x 29,7 cm

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Victor Klemperer Mais qui était Victor KLEMPERER, et à quoi a-t-il consacré ses travaux? Plusieurs aspects de sa vie doivent être considérés ensemble, afin de cerner au mieux son existence, ses écrits et leur influence aujourd’hui. Ses dates (1881-1960) parlent d’elles-mêmes : elles couvrent l’ancien Kaiserreich, la Première Guerre mondiale, la tentative de Révolution allemande de 1918, la crise, la montée du nazisme, la Seconde Guerre mondiale et la Shoah et - ce que l’on ignore le plus souvent aujourd’hui - les quinze premières années de l’Allemagne de l’Est communiste. En RDA [Allemagne de l’Est], la Lingua Tertii Imperii [«Langue du Troisième Empire»] de Klemperer était connue comme le témoignage d’une «victime du fascisme»... Mais il pouvait aussi être lu comme la critique officielle de la dictature du discours communiste. En fait, Klemperer a toujours été dans un «entre-deux», et il doit aussi bien être lu «entre-deux», tout comme lui se voyait «entre deux» identités. Ses premières tentatives en tant qu’auteur datent de ses années d’adolescence, lorsqu’il traduisit des versets talmudiques en allemand, travaux apparemment perdus aujourd’hui. A l’époque, sa famille vivait déjà à Berlin. Mais il a grandi à Landsberg, une ville de l’Est, dans laquelle il retourna en internat pour achever ses études secondaires, après être sorti précocement de l’école à Berlin pour connaître l’échec dans le «monde des affaires», en tant qu’apprenti chez un négociant. Déjà à Landsberg son père avait rompu avec l’orthodoxie religieuse juive, pour devenir ensuite l’un des premiers rabbins du judaïsme réformé à Berlin, où toute la famille habitait durant l’enfance de Victor. Il fut également parfaitement à l’aise avec la conversion au protestantisme des trois frères de Victor, qui firent de brillantes carrières de médecins et juge. Les quatre sœurs de Victor, comme il était de coutume dans les familles juives assimilées, ont épousé des Juifs, en entretenant cette tradition d’une double culture, d’une double identité, allemande et juive. Klemperer a toujours préféré la compagnie du commun des mortels à celle des universitaires éloignés de la réalité. Pendant longtemps, il consacra son activité intellectuelle à des articles de journaux et à l’écriture de portraits d’auteurs juifs, qu’il présentait dans des cercles de culture juive à travers toute l’Allemagne. Son côté allemand et son côté juif étaient partout présents simultanément, mais il est vrai que c’est son judaïsme qui lui fut rappelé avec force lorsque qu’il fut contraint, avec sa femme Eva - une charmante Allemande avec laquelle il se maria contre la volonté de sa famille - de déménager dans la quartier juif de Dresde. C’était alors la première fois qu’il s’est senti brutalement confronté à l’antisémitisme alors qu’il avait réussi à le tenir à distance jusque-là. Il aimait le théâtre et le cinéma ; c’était un obser| 18 |

Victor Klemperer

Bundesarchiv, Bild 183-S90733 Fotograf: Eva Kemlein Lizenz CC-BY-SA 3.0


vateur attentif du moindre changement dans les modes et les comportements sociaux, anticipant sur les pratiques de mise en perspective interdisciplinaire des futures études culturelles et en sciences sociales. La conversion de Victor lui-même est un cas à part, mais caractéristique chez lui - pour s’être répétée à plusieurs reprises dans sa vie - de ses incertitudes sur sa propre identité. Finalement, Victor KLEMPERER voulait faire partie intégrante de la nation allemande comme n’importe qui de son entourage ; il ne voulait pas être maintenu à l’écart parce qu’il était juif. Mais la société allemande le stigmatisait ainsi en tant que juif. Il fut étudiant à Munich, à Paris et, plus tard, lorsqu’il tenta pour la deuxième fois d’intégrer l’université, à Naples, en tant qu’assistant. En 1914-1915, il fut l’auteur du premier doctorat consacré aux textes de la Révolution françaises et des Lumières, supposant un concept poétique dans l’œuvre de Montesquieu tout en dénonçant les positions couramment admises à l’époque dans les études philologiques allemandes d’une idéologie française prétendument superficielle. Il connait ensuite le front de l’Ouest, avant de travailler à la censure des courriers arrivant et partant du front. En 1935, il perd la modeste position universitaire qu’il avait acquise à Dresde ; en 1940, les Klemperer ont perdent la maison qu’ils avaient fait construire. En 1941, il est envoyé pour une semaine en prison, craignant alors le pire. En 1945, Eva et lui retournent à Dresde, après avoir fui au moment du bombardement allié du 13 février. C’est à cette date qu’il aurait dû faire partie des derniers Juifs déportés… En 1946, il rejoint le parti communiste et devient deputé de la Volkskammer [Chambre du peuple] en 1950, avant de devenir membre de l’Académie des Sciences d’Allemagne de l’Est en 1953.   Pour Victor KLEMPERER, l’identité de chacun avait quelque chose à voir avec la «philosophie» que la nation choisit pour vivre de la meilleure façon et en cela, il s’inscrivait dans la pure tradition des humanistes allemands. Son professeur d’université, Karl VOSSLER, lui avait conseillé d’utiliser la psychologie comme facteur pouvant aider à mieux appréhender la façon dont les individus se comportent et utilisent la langue, la langage. Et ce qui comptait toujours le plus pour KLEMPERER était que les personnes qui maîtrisent le langage - les professeurs, les intellectuels - aient toujours une attitude responsable en évitant d’utiliser la langue comme instrument de manipulation, de propagande, ou comme une arme. Klemperer notait dans son Curriculum Vitae un livre écrit pendant la Seconde Guerre, alors qu’il ne pouvait plus enseigner et qu’il était contraint d’observer sa vie de ce point de vue, combien sa mère s’est sentie libérée lorsqu’elle pu aller acheter de la viande dans une boucherie «normale», non kasher. Lorsque Klemperer écrivait cela, le monde autour de lui était secoué et les Nazis, de manière subtile, massacraient la langue de tous les jours, avant d’organiser le massacre des Juifs et d’autres dans les camps de concentration et à la guerre. Victor KLEMPERER est le témoin vivant des mécanismes en marche dans la chute d’une civilisation à travers la mort de sa langue, ce que Jan Philipp REEMTSMA appelle un «meurtre social». Ce n’était pas tant la vérité du langage que recherchait Klemperer dans son travail philosophique, mais les buts du despotisme et du totalitarisme qu’il avait découverts derrière une idéologie fallacieuse, que le langage avait justement pour objet et fonction de masquer. Et la question de savoir «qui» était Victor doit être élucidée à la lumière de son travail : en analysant langage et comportements autour de lui, il a cherché à comprendre qui il était lui-même et quel était son principal trait de caractère. Bernard REUTER

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Edouard STEEGMANN, illustrateur Né à Strasbourg en 1986, Édouard Steegmann est diplômé de l’Ecole supérieure Saint-Luc de Liège. Il maîtrise différentes techniques graphiques allant du dessin à la gravure, du croquis à la caricature. Passionné par l’œuvre de Victor Klemperer, il s’est penché sur LTI et en a tiré une série d’illustrations. L‘intention de l‘illustrateur «Dans les témoignages de Klemperer, il y a bien sûr la langue, chose éminemment importante pour le philologue qu’il est. La langue, c’est un élément incontournable, c’est un lien avec le monde extérieur mais aussi un patrimoine, une histoire. Ce que je cherche à montrer à travers mes illustrations c’est le rôle de cette langue au service de la répression. Son patrimoine culturel semble envolé et remis à zéro. Il n’est plus question de parler des acteurs de la langue, des poètes, des écrivains, des historiens qui l’ont forgé, au contraire, elle n’apparaît plus que pour les ordres, les insultes et tous simplement pour l’autorité. Ici c’est donc plus la «redéfinition» de la langue par les nazis et son détournement qui m’intéressent. J’essaye de montrer comment une population peut être inconsciemment influencée par ce «nouveau langage», régulier et répétitif, présent aussi bien dans la presse, les tracts que dans la vie de tous les jours.» A travers mes dessins, je touche aussi à la résistance face à l’oppression et je touche aux conséquences d’une telle oppression : conséquences intellectuelles, morales et physiques. Mais mon souhait le plus cher est de rendre la « vision globale» des opprimés et de l’oppression. Klemperer est juif, intellectuel et résistant. A travers son analyse qui dépasse largement son cas personnel, ou celui de son entourage, il fait la description de la vie au cœur du IIIe Reich : une descente aux Enfers qui touche dans leur ensemble les communautés religieuses, intellectuelles, artistiques. C’est cela que je veux montrer.» Edouard STEEGMANN Principaux travaux et expositions : 1996 et 1997 : Premier prix de dessin au Concours de dessin de la ville de Thonon-les-Bains. 2000 : Illustrations pour la revue Espla-News. 2002 : Exposition au Conseil de l’Europe. 2003 : Exposition au Téléthon. Premier prix du concours d’affiches «  Lire la ville » 2003 organisé par le Rectorat de Strasbourg et le Conseil général du Bas-Rhin. Sélectionné et exposé au concours « Jeunes Talents 2003 » organisé par la Société des Amis et des Arts et des Musées de Strasbourg. 2005 : Sélectionné et exposé au concours « Jeunes talents de la BD » au Festival de la Bande Dessinée de Perros-Guirec. 2006 : Décoration intérieure de la Brasserie « Un Temps pour Tout » à Contrexéville. 2007 : Exposition de pochoirs à la Biennale de la Gravure à Liège. Illustrations de l’agenda de la Ville de Liège dans le cadre du Festival international du film policier (mai 2007) et du Festival de la Musique de Liège. Réalisation d’un panneau sur bois pour la Brasserie « A l’Ancienne Douane » à Strasbourg. 2008 : Exposition à la Maison de la Presse de Liège. Exposition Droits de l’Homme, Centre Culturel des Fourons. Couverture de l’agenda de la Ville de Liège à l’occasion de Pâques. 2009 : Sélectionné pour exposer au Festival du Livre Jeunesse de Rouen. Exposition La langue confisquée, Centre Européen du Résistant déporté. Louise et les petites bêtes pas bêtes, livre pour enfants aux Editions Pataglou. | 20 |


«…un SOS envoyé à moi-même, voilà ce que représente le sigle LTI dans mon journal…. LTI Lingua Tertii Imperii, langue du Troisième Reich. (LTI FR, p.34) …car tout ce qu’on imprimait ou disait en Allemagne était entièrement normalisé par le Parti. Ce qui d’une manière quelconque déviait de l’unique forme autorisée ne pouvait être rendu public ; livres, journaux, courrier administratif et formulaires d’un service – tout nageait dans la même sauce brune, et par cette homogénéité absolue de la langue écrite s’expliquait aussi l’uniformité de la parole.» (LTI FR, p. 36)

«… als ein an mich selbst gerichteter SOSRuf steht das Zeichen LTI in meinem Tagebuch. ... LTI : Lingua Tertii Imperii, Sprache des Dritten Reichs. (LTI D, S. 19) …denn alles, was in Deutschland gedruckt und geredet wurde, war ja durchaus parteiamtlich genormt; was irgendwie von der einen zugelassenen Form abwich, drang nicht an die Öffentlichkeit; Buch und Zeitung und Behördenzuschrift und Formulare einer Dienststelle – alles schwamm in derselben braunen Soße, und aus dieser absoluten Einheitlichkeit der Schriftsprache erklärte sich denn auch die Gleichheit der Redeform.» (LTI D, S.22)

«Mon journal était dans ces années-là, à tout moment, le balancier sans lequel cent fois je serais tombé. Aux heures de dégoût et de désespoir, dans le vide infini d’un travail d’usine des plus mécaniques, au chevet de malades ou de mourants, sur des tombes, dans la gêne et dans les moments d’extrême humiliation, avec un cœur physiquement défaillant, toujours m’a aidé cette injonction que je me faisais à moi-même : observe, étudie, grave dans ta mémoire ce qui arrive … retiens la manière dont cela se manifeste et agit. « (LTI FR, p.35)

«Mein Tagebuch war in diesen Jahren immer wieder meine Balancierstange, ohne die ich hundertmal abgestürzt wäre. In den Stunden des Ekels und der Hoffnungslosigkeit, in der endlosen Öde mechanischster Fabrikarbeit, an Kranken- und Sterbebetten, an Gräbern, in eigener Bedrängnis, in Momenten äußerster Schmach, bei physisch versagendem Herzen – immer half mir diese Forderung an mich selber : beobachte, studiere, präge dir ein, was geschieht ... halte fest, wie es eben jetzt sich kundgibt und wirkt.» (LTI D, S. 19-20) Victor KLEMPERER | 22 |


« Mein Kampf, la bible du national-socialisme, parut en 1925, et ainsi sa langue fut littéralement fixée dans toutes ses composantes fondamentales. Grâce à la «prise du pouvoir» par le Parti, de langue d’un groupe social, elle est devint langue d’un peuple, c’est-à-dire qu’elle s’empara de tous les domaines de la vie privée et publique : de la politique, de la jurisprudence, de l’économie, de l’art, de la science, de l’école, du sport, de la famille, des jardins d’enfants, des chambres d’enfants. (…) Naturellement, la LTI se saisit également, et même avec une énergie particulière, de l’armée (…)» (LTI FR, p. 45)

Chef d’orchestre - gouache et stylo - 21 x 29,7 cm Un chef d'orchestre, peut-on lire dans le dictionnaire, est à la base une personne chargée de coordonner la musique, de régler l'équilibre des instruments mais aussi d'imposer une pulsation commune. Mais c'est plus l'aspect « autoritaire » que j'ai retenu ici avec cet officier debout, baguette en main donnant « le ton ». Edouard STEEGMANN « Mein Kampf, die Bibel des Nationalsozialismus, begann 1925 zu erscheinen, und damit war sein Sprache in allen Grundzügen buchstäblich fixiert. Durch die »Machtübernahme« der Partei wurde sie 1933 aus einer Gruppen- zu eine Volkssprache, d.h., sie bemächtigte sich aller öffentlichen und privaten Lebensgebiete: der Politik, der Rechtsprechung, der Wirtschaft, der Kunst, der Wissenschaft, der Schule, des Sportes, der Familie, der Kindergärten und der Kinderstuben. (...) Natürlich bemächtigte die LTI sie auch, und sogar mit besonderer Energie, des Heeres (...).“ (LTI D, S. 31) Victor KLEMPERER | 23 |


«Comment ce livre a-t-il pu être diffusé dans l’opinion publique, et comment, malgré cela, a-t-on pu en arriver au règne de Hitler, aux douze années de ce règne, alors que la bible du national-socialisme circulait déjà des années avant la prise du pouvoir : cela restera toujours pour moi le plus grand mystère du Troisième Reich. Et jamais, au grand jamais (…), le mot fanatisme (et son adjectif) n’a été aussi central et, dans un total renversement de valeurs, aussi fréquemment employé que pendant les douze années du Troisième Reich.» (LTI FR, p. 50)

La moulinette - crayon, écoline et stylo - 21 x 29,7 cm Cette illustration fait écho à la descriptions de Klemperer sur la propagande quotidienne et insidieuse, la lobotomisation intellectuelle et une certaine fabrication de l'esprit et de la conscience qu'utilise et pratique le parti au pouvoir. Edouard STEEGMANN «Es wird mir immer das größte Rätsel des Dritten Reichs bleiben, wie dieses Buch in voller Öffentlichkeit verbreitet werden durfte, ja musste, und wie es dennoch zur Herrschaft Hitlers und zu zwölfjähriger Dauer dieser Herrschaft kommen konnte, obwohl die Bibel des Nationalsozialismus schon Jahre vor der Machtübernahme kursierte. Und nie, (...) ist das Wort Fanatismus, (mit dem ihm zugehörigen Adjektiv) so zentral gestellt und bei völliger Wertumkehrung so häufig angewandt worden wie in den zwölf Jahren des Dritten Reichs. „ (LTI D, S. 37) Victor KLEMPERER | 24 |


«Quel fut le moyen de propagande le plus puissant de l’hitlérisme? … Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. … Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir. Si quelqu’un, au lieu d’ «héroïque et vertueux», dit pendant assez longtemps «fanatique», il finira par croire vraiment qu’un fanatique est un héros vertueux et que, sans fanatisme, on ne peut pas être un héros. … La langue nazie renvoie pour beaucoup à des apports étrangers et pour le reste, emprunte la plupart du temps aux Allemands d’avant Hitler. Mais elle change la valeur des mots et leur fréquence, … elle réquisitionne pour le Parti ce qui, jadis, était le bien général et, ce faisant, elle imprègne les mots et les formes syntaxiques de son poison, elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret.» (LTI FR, pp.39-41, passim)

1933 - 1945 - crayon, écoline et stylo, 21 x 29,7 cm Il m’était indispensable d’utiliser dans un de mes dessins un élément assez fort représentant l’« accroche » à la vie et il m’est arrivé l’idée d’une transfusion qui est un objet plutôt classique n’ayant pas besoin d’être symbolisé, qui se suffit à lui-même. C’est pourquoi il me fallait également un autre élément, celui-là très symbolique et le crayon m’apparaissait comme une évidence car après tout la véritable drogue de Klemperer face à la réalité de la vie était bien l’écriture. Edouard STEEGMANN

«Was war das stärkste Propagandamittel der Hitlerei? ... Sondern der Nazismus glitt in Fleisch und Blutt der Menge über durch die Einzelworte, die Redewendungen, die Satzformen, die er ihr in millionenfachen Wiederholungen aufzwang und die mechanisch und unbewußt übernommen wurden. ... Worte können sein wie winzige Arsendosen : sie werden unbemerkt verschluckt, sie scheinen keine Wirkung zu tun, und nach einiger Zeit ist die Giftwirkung doch da. Wenn einer lange genug für heldisch und tugendhaft: fanatisch sagt, glaub er schließlich wirklich, ein Fanatiker sei ein tugendhafter Held, und ohne Fanatismus könne man kein Held sein. ... Die nazistische Sprache weist in vielem auf das Ausland zurück, übernimmt das meiste andere von vorhitlerischen Deutschen. Aber sie ändert Wortwerte und Worthäufigkeiten, ... sie beschlagnahmt für die Partei, was früher Allgemeingut war, und in alledem durchtränkt sie Worte und Wortgruppen und Satzformen mit ihrem Gift, macht sie die Sprache ihrem fürchterlichen System dienstbar, gewinnt sie an der Sprache ihr stärkstes, ihr öffentlichstes und geheimstes Werbemittel.“ (LTI D, S. 26-27, passim) Victor KLEMPERER | 25 |


«La domination absolue qu’exerçait la norme linguistique de cette petite minorité, voire de ce seul homme [Goebbels] s’étendit sur l’ensemble de l’aire linguistique allemande avec une efficacité d’autant plus décisive que la LTI ne faisait aucune distinction entre langue orale et écrite. Bien plus : tout en elle était discours, tout devait être harangue, sommation, galvanisation… Toute langue qui peut être pratiquée librement sert à tous les besoins humains, elle sert à la raison comme au sentiment, elle est communication et conversation, monologue et prière, requête, ordre et invocation. La LTI sert uniquement à l’invocation.» (LTI FR, p. 49)

La fin de la liberté crayon, écoline et stylo, 29,8 x 41,4 cm

C’est une image sur la censure. On y retrouve plusieurs codes et plusieurs symboles : l’oiseau, dans son représentation de la liberté et dans ce cas liberté d’écrire, de réfléchir, de penser et de s’exprimer; le sommet de la montagne comme sommet de la création pour l’écrivain malgré l’ascension difficile pour y arriver et le symbole du totalitarisme: le cracheur de feu qui réduit à néant son travail et sa liberté d’expression. Edouard STEEGMANN

«Die absolute Herrschaft, die das Sprachgesetz der winzigen Gruppe, ja des einen Mannes ausübte [Goebbels], erstreckte sich über den gesamten deutschen Sprachraum mit um so entschiedenerer Wirksamkeit, als die LTI keinen Unterschied zwischen gesprochener und geschriebener Sprache kannte. Vielmehr: alles in ihr war Rede, mußte Anrede, Anruf, Aufpeitschung sein... Jede Sprache, die sich frei betätigen darf, dient allen menschlichen Bedürfnissen, sie dient der Vernunft wie dem Gefühl, sie ist Mitteilung und Gespräch, Selbstgespräch und Gebet, Bitte, Befehl und Beschwörung. Die LTI dient einzig der Beschwörung.“ (LTI D, S. 35-36) Victor KLEMPERER | 26 |


Les cafards

écoline et stylo, 28 x 25 cm Je suis parti de la description de Victor Klemperer lors de son séjour en prison. Sa vision est celle d'un intellectuel privé de tout contact avec l'extérieur avec comme seul échapattoire sa conscience et son esprit. Les cafards qui grimpent sur le personnage et le rongent symbolisent l'enfer de l'incarcération qui l'affaiblit moralement et intellectuellement. Edouard STEEGMANN

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«La LTI était une langue carcérale (celle des surveillants et celle des détenus) et une telle langue comporte inéluctablement (en manière de légitime défense) des mots, des secrets, des ambiguïtés fallacieuses, des falsifications, etc.» (LTI FR, p. 120)

«Die LTI war eine Gefängnissprache (der Gefangenenwärter und der Gefangenen), und zur Sprache der Gefängnisse gehören unweigerlich (als Akte der Notwehr) die Versteckworte, die irreführenden Mehrdeutigkeiten, die Fälschungen, usw, usw.» (LTI D, S. 109) Victor KLEMPERER | 28 |


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« 20 avril [1933]. Encore une nouvelle occasion de fête, une nouvelle fête du peuple : l’anniversaire de Hitler. Le mot «peuple» [Volk] est employé dans les discours et les écrits aussi souvent que le sel à table, on saupoudre tout d’une pincée de peuple…» (LTI FR, p.58) «28 juillet. … Il faudrait un jour qu’on étudie l’hystérie de la langue en particulier. Cette sempiternelle menace de la peine de mort! … Le Führer prononce quelques phrases devant une grande assemblée. Il serre le poing, il crispe le visage, c’est moins un discours qu’un hurlement sauvage, une explosion de rage : «Le 30 janvier ils (il veut naturellement dire «les Juifs») se sont moqués de moi - il faut que leur passe l’envie de rire…!» A présent, il semble tout puissant, et peut-être qu’il l’est ...» (LTI FR, p.60) « 22 août. … Le délire absolu ne peut tout de même pas persister une fois que l’état d’ivresse du peuple aura cessé et que commencera le temps de la gueule de bois.» (LTI FR, p. 61) «Ce qui est populaire, c’est le concret; plus un discours s’adresse aux sens, moins il s’adresse à l’intellect, plus il est populaire. Il franchit la frontière qui sépare la popularité de la démagogie ou de la séduction d’un peuple dès lors qu’il passe délibérément du soulagement de l’intellect à sa mise hors circuit et à son engourdissement.» (LTI FR, p.83)

Le discours

écoline, crayon et stylo 42 x 29,5 cm

«20 April [1933]. Wieder eine neue Festgelegenheit, ein neuer Volksfeiertag : Hitlers Geburtstag. »Volk« wird jetzt beim Reden und Schreiben so oft verwandt wie Salz beim Essen, an alles gibt man eine Prise Volk ...» (LTI D, S. 45) «28 Juli. ... Die Hysterie der Sprache müsste einmal besonders studiert werden. Dies ewige Androhen des Todesstrafe! ... der Führer spricht einige Sätze vor großer Versammlung. Er ballt die Faust, er verzerrt das Gesicht, es ist weniger ein Reden als ein wildes Schreien, ein Wutausbruch : «Am 30. Januar haben sie (er meint natürlich die Juden) über mich gelacht - es soll ihnen vergehen, das Lachen...! «Er scheint jetzt allmächtig, er ist es vielleicht» ... » (LTI D, S. 46-47) «22 August.... Der Absolute Wahnsinn kann sich doch nicht halten, wenn einmal die Betrunkenheit des Volkes aufhört, wenn der Katzenjammer anfängt. » (LTI D, S. 47) «Volkstümlich ist das Konkrete; je sinnlicher eine Rede ist, je weniger sie sich an den Intellekt wendet, um so volkstümlicher ist sie. Vor der Volkstümlichkeit zur Demagogie oder Volksverführung überschreitet sie die Grenze, sobald sie von der Entlastung des Intellekts zu seiner gewollten Ausschaltung und Betäubung übergeht. » (LTI D, S. 70) Victor KLEMPERER | 30 |


Choisir

écoline, gouache et stylo, 33 x 23,5 cm Je devais absolument réaliser une illustration sur le vote ou plutôt le vote « détourné ». Je n'ai pas souhaité fixer dans le temps cette image, ni la faire correspondre à un événement en particulier. Il y a encore aujourd'hui dans certains régimes une opposition entre l'image que l'on donne d'un vote respectant les normes « démocratique » et la réalité qui s'en suit. Edouard STEEGMANN

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«9 novembre 1933 … Voilà le plus grand barnum que j’aie vu jusqu’ici, venant de Goebbels, et j’ai peine à imaginer qu’on puisse encore renchérir là-dessus. Je veux parler du plébiscite pour la politique du Führer et de la «liste unique» pour le Reichstag. … la liste unique montre par trop clairement que le Reichstag, en tant que parlement, est fini. Quant à l’ensemble de la propagande, c’est vraiment un barnum si parfait – on porte au revers de son manteau un écusson sur lequel figure un «oui», on ne peut dire non aux vendeurs de ces plaquettes sans se rendre suspect-, un tel viol du public, qu’elle devrait en réalité produire le contraire de l’effet escompté… Je juge en intellectuel alors que M. Goebbels table sur une masse ivre. Et par surcroît, sur la peur des hommes cultivés. D’autant que personne ne croit à la préservation du secret électoral.» (LTI FR, pp. 66-67)

«9. November 1933 ... Die ist nun die größte Barnumiade, die ich bisher von Goebbels erlebt habe, und ich kann mir kaum denken, daß es eine Steigerung darüber hinaus gibt. Das Plebiszit für die Führerpolitik und die «Einheitsliste» für den Reichstag. ... Und «Einheitsliste» zeigt gar zu deutlich, daß der Reichstag als Parlament ein Ende hat. Und die Propaganda als Ganzes ist wirklich eine so vollkommene Barnumiade – man trägt Schildchen mit einem »Ja« am Mantelaufschlag, man darf den Verkäufern dieser Plaketten nicht nein sagen, ohne sich anrüchig zu machen-, eine solche Vergewaltigung des Publikums, daß sie eigentlich das Gegenteil der beabsichtigten Wirkung hervorbringen müßte... Ich urteile wie ein Intellektueller, und Herr Goebbels rechnet mit einer betrunken gemachten Masse. Und außerdem noch mit der Angst der Gebildeten. Zumal ja niemand an die Wahrung des Wahlgeheimnisses glaubt. » (LTI D, S. 52-53) Victor KLEMPERER | 32 |


La fosse

gouache, crayons de couleur, stylo 21 x 29,7 cm

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«Tu n’es rien, ton peuple est tout», dit un de leurs slogans. … La LTI s’efforce par tous les moyens de faire perdre à l’individu son essence individuelle, d’anesthésier sa personnalité, de le transformer en tête de bétail, sans pensée ni volonté, dans un troupeau mené dans une certaine direction et traqué, de faire de lui un atome dans un bloc de pierre qui roule.» (LTI FR, p. 49)

Le rideau

gouache, écoline et stylo 21 x 29,7 cm L' écrivain que j'ai dessiné, c'est avant tout Victor Klemperer. Un écrivain « cloîtré » chez lui, enfermé et obligé de se cacher pour écrire mais qui malgré tout observe et témoigne par écrit. Edouard STEEGMANN

«Du bist nichts, dein Volk ist alles», heißt eines ihrer Spruchbänder. ... Die LTI ist ganz darauf gerichtet, den einzelnen um sein individuelles Wesen zu bringen, ihn als Persönlichkeit zu betäuben, ihn zum gedanken- und willenlosen Stück einer in bestimmter Richtung getriebenen und gehetzten Herde, ihn zum Atom eines rollenden Steinblocks zu machen. (LTI D, S. 36) Victor KLEMPERER | 34 |


«Seulement un Führer [guide] a besoin de Geführten [ceux qui se laissent guider] sur l’obéissance inconditionnelle desquels il peut se reposer. … «Aveuglément» est l’un des maîtres mots de la LTI, il désigne la disposition d’esprit idéale d’un nazi envers son Führer et son chef ad hoc [Unterführer], il n’est pas employé moins souvent que «fanatique». Mais pour exécuter un ordre aveuglément, il ne faut pas commencer par y réfléchir. Réfléchir signifie à chaque fois s’arrêter, être freiné, cela pourrait même conduire à critiquer et, finalement, à refuser d’obéir. … chacun doit être un automate entre les mains de son supérieur et de son Führer, et être, en même temps, celui qui appuie sur le bouton démarrage des automates qui lui sont subordonnés. De cette construction qui dissimule le caractère généralisé de l’asservissement et de la dépersonnalisation résulte la profusion, dans la LTI, de tournures appartenant au domaine technique, la foule de mots mécanisants.» (LTI FR, pp. 203-204) «Sa création la plus caractéristique et probablement la plus précoce dans ce domaine est «mettre au pas» [gleichalten]» (LTI FR, p. 206) «Nur daß eben ein Führer auch Geführte braucht, auf deren bedingungslosen Gehorsam er sich verlassen kann. ... «Blindlings» gehört zu den Pfeilerworten der LTI, es bezeichnet den Idealzustand nazistischer Geistigkeit ihrem Führer und ihrem jeweiligen Unterführer gegenüber, es wird nicht viel seltener gebraucht als »fanatisch«. Um aber einem Befehl blindlings auszuführen, darf ich über ihn nicht erst nachdenken. Nachdenken bedeutet in jedem Fall Aufenthalt, Hemmung, es könnte gar zu Kritik und La marionnette schließlich zum Ablehnen eines Befehls führen. ... Jeder écoline, acrylique et stylo soll Automat in der Hand der Vorgesetzten und Führers, 35,7 x 26 cm zugleich auch Druckknopfbetätiger der ihm unterstellten Automaten sein. Aus dieser die Durchgängigkeit des Versklavens und Entpersönlichens verhüllenden Konstruktion heraus ergibt sich das Übermaß der LTI-Wendungen aus dem Gebiet der Technik, die Masse der mechanisierenden Wörter.» (LTI D, S. 195-196 ) «Ihre charakteristischste, wahrscheinlich auch frühzeitigste Schöpfung auf diesem Felde heißt «gleichschalten».» (LTI D, S. 199) Victor KLEMPERER | 35 |


«Quand des êtres humains sont «liquidés», c’est qu’ils sont «expédiés» ou «achevés» comme des choses matérielles.» (LTI FR, p. 201)

Broyer

crayon, écoline et stylo 32 x 23,5 cm J'ai souhaité à travers le titre de ce dessin et ce qu'il représente me réfèrer à un langage « industriel » servant à montrer, de manière symbolique, l'extermination de masse d'êtres humains organisée par les nazis. Edouard STEEGMANN

«Werden Menschen «liquidiert», so werden sie eben «erledigt» oder «beendet» wie Sachwerte.» (LTI D, S. 193) Victor KLEMPERER | 36 |


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«21 mars 1933. Aujourd’hui a lieu la «cérémonie officielle» [Staatsakt] à Potsdam. Comment pourrais-je travailler comme si de rien n’était … A Leipzig, ils ont nommé une commission pour la nationalisation de l’université. – Le tableau d’affichage de notre université se couvre d’un grand placard (il doit y avoir le même dans toutes les autres universités allemandes) sur lequel on peut lire : «Quand le Juif écrit en allemand, il ment».…» (LTI FR, p. 56) «10 avril. Avec vingt-cinq pour cent de sang non aryen, on est «étranger à l’espèce». «En cas de doute, c’est l’expert en science raciale qui tranche.» » (LTI FR, p. 57) «14 novembre. …J’ai réuni ici, concernant les premiers mois du nazisme, ce qui, dans mon journal, a trait à la nouvelle situation et à la nouvelle langue. A l’époque [1933], j’allais infiniment mieux que par la suite; j’étais en fonction et dans ma propre maison, j’étais encore l’observateur presque pas inquiété. …Toutefois : si grave que dût devenir la situation, tout ce qui vint renforcer les convictions, les actes et la langues du nazisme, tout se profilait déjà au cours des premiers mois. (LTI, FR, p.70.) «21. März 1933. Heute findet der «Staatsakt» in Potsdam statt. (...) In Leipzig haben sie eine Kommission zur Nationalisierung der Universität eingesetzt. – Am Schwarzen Brett unserer Hochschule hängt ein langer Anschlag (er soll in allen andern deutschen Hochschulen ebenso aushängen) : «Wenn der Jude deutsch schreibt, lügt er»... »(LTI D, S.43) «10 April. Man ist »artfremd« bei fünfhundertzwanzig Prozent nichtarischen Blutes. «Im Zweifelsfalle entscheidet der Sachverständige für Rassenforschung.» (...)» (LTI D, S. 44) «14. November....Damals ging es mir noch ungleich besser als später; ich war ja noch im Amt und im eigenen Haus, ich war ja noch der fast unbehelligt Beobachtende. (...) Immerhin : soviel schlimmer es auch kommen sollte, alles, was sich noch später an Gesinnung, an Tat und Sprache des Nazismus hinzufand, das zeichnet sich in seinen Ansätzen schon diesen ersten Monaten ab.» (LTI D, S. 56) Victor KLEMPERER

La lettre - crayon, écoline et stylo, 21 x 29,7 cm C’est un extrait du journal de Klemperer. J’ai souhaité le retranscrire car il y a dans cet énumération et surtout dans la conclusion qui est donnée le sentiment d’une banalité terrible. Edouard STEEGMANN

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Purifier

gouache, écoline, stylo 21 x 29,7 cm Divisée en deux cases, cette illustration cherche à montrer la « purification» exercée par les gouvernements totalitaires, à travers la destruction de toute culture, de toutes autres pensées, de tout art, afin de servir les idées populistes et simplistes de leurs programmes. On y réinvente une nouvelle société, de nouvelles références tout en évinçant tout sens critique et morale. Edouard STEEGMANN

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«Les livres sont un bien précieux dans les maisons de Juifs – [en effet] la plupart nous ont été pris, en acheter de nouveaux et utiliser les bibliothèques publiques nous est interdit. Si l’épouse aryenne s’inscrit, sous son nom de jeune fille, à une bibliothèque de prêt et que la Gestapo trouve chez nous un livre emprunté par ce biais, alors, dans le cas le plus favorable, on reçoit des coups – je m’en suis tiré plusieurs fois de cette manière. Ce qu’on possède encore et qu’on a le droit de posséder, ce sont des livres juifs … D’un autre côté chez nous, on ne tient pas tellement non plus aux rares livres qui sont restés; car beaucoup d’exemplaires parmi eux ont été «hérités» et dans notre langue spéciale cela veut dire : ils sont restés là comme des épaves quand leurs possesseurs ont brusquement disparu, emmenés à Theresienstadt ou à Auschwitz.» (LTI FR, p. 191) »Bücher sind in den Judenhäusern ein kostbarer Besitz – das meiste ist uns weggenommen, Neuanschaffung ne Benutzung öffentlicher Bibliotheken verboten. Wenn die arische Ehefrau auf ihren Namen eine Leihbibliothek in Anspruch nimmt, und die Gestapo findet solch einen Band bei uns, so setzt es im günstigsten fall Prügel – ich bin ein paarmal noch gerade auf diese günstige Weise davongekommen. Was man noch besitzt und besitzen darf, sind jüdischer Bücher... Wiederum hängt man bei uns auch an den wenigen verbliebenen Büchern nicht sonderlich; denn manches Exemplar darunter ist »geerbt «, und das heißt in unserer Sondersprache: es ist herrenlos zurückgeblieben, als sein Eigentümer plötzlich in Richtung Theresienstadt oder Auschwitz verschwand. « (LTI D, S. 183) Victor KLEMPERER Victor KLEMPERER n’a pas été déporté, mais il a partagé le sort tragique de presque tous les Juifs de sa ville natale de Dresde. Sa femme Eva et lui ont perdu leur maison, leurs droits, n’avaient plus le droit de prendre le tramway, de se promener dans un parc, ni même de posséder un animal de compagnie ; ils n’étaient plus des citoyens. Dès l’accession au pouvoir des nazis, il fut déchu de sa chaire universitaire et forcé de travailler à l’usine et comme fossoyeur. Victor KLEMPERER wurde nicht in ein Konzentrationslager deportiert, entkam jedoch nur knapp dem tödlichen Schicksal fast aller übriger Juden seiner Heimatstadt Dresden. Seine Frau Eva und er hatten ihr Haus und alle Rechte verloren, den Tram zu benutzen, durch den Park zu laufen, und sogar ein Haustier zu halten. Sie waren keine Bürger mehr. Früh in Nazi-Deutschland verlor Victor seine akademische Stellung und wurde gezwungen, in Fabriken und als Totengräber zu arbeiten. Bernard REUTER

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La mort lente

gouache, écoline, stylo 21 x 29,7 cm J'ai essayé ici de traduire le cloisonnement intellectuel, le mutisme forcé, l'absence d'opposition et la dégradation progressive des repères d'une société bafouée par la dictature et la propagande nazie symbolisée de nouveau par le corbeau. Edouard STEEGMANN

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«Pourquoi étiez-vous donc en taule? demandai-je. Ben, j’ai dit des mots qui n’ont pas plu.» (Elle avait offensé le Führer, les symboles et les Institutions du Troisième Reich.) Ce fut l’illumination pour moi. En entendant sa réponse, je vis clair. «Pour des mots», j’entreprendrais le travail sur mon journal. Je voulais détacher le balancier de la masse de toutes mes notes et esquisser seulement, en même temps, les mains qui le tenaient. C’est ainsi qu’est né ce livre, moins pas vanité, je l’espère, que «pour des mots». (LTI FR, p.362) «Weswegen haben Sie denn gesessen? fragte ich. Na wejen Ausdrücken...» (Sie hatte den Führer, die Symbole und die Einrichtungen des Dritten Reiches beleidigt.) Das war die Erleuchtung für mich. Bei diesem Wort sah ich klar. Wejen Ausdrücken. Deswegen und daherum würde ich meine Arbeit am Tagebuch aufnehmen. Die Balancierstange wollte ich aus der Masse des übrigen herauslösen und nur eben die Hände mitskizzieren, die sie hielten. So ist dies Buch zustande gekommen, aus Eitelkeit weniger, hoffe ich, als wejen Ausdrücken. (LTI D, S. 363) Victor KLEMPERER L’espace de résistance de KLEMPERER sous le Troisième Reich était son moi intérieur, son immigration intérieure, qu’il exprimait grâce aux blocs-notes de son Journal. En écrivant le journal quotidien de ses expériences sous le nouveau régime et en observant tous les changements autour de lui, il a résisté de façon très personnelle. En restant en Allemagne, il était persuadé que tous les humains conservaient quelque part en eux une certaine décence, même sous un régime tyrannique camouflé de valeurs nationales et sociales. Victor a résisté en enregistrant ce que les Nazis n’ont pas voulu dévoiler au grand jour : la mécanique de leur propagande et les voies subtiles de l’endoctrinement. Der Raum Klemperers Widerstandes während des Dritten Reichs war sein inneres Selbst, seine innere Immigration mit Hilfe seiner Tagebuchhefte. Durch das tägliche Schreiben über seine Erfahrungen im neuen Regime und die Veränderungen um ihn her konnte er sich auf seine eigene Weise wehren. Er war in Deutschland geblieben weil er glaubte, dass alle Menschen irgendwo immer etwas Anstand bewahren, auch in Zeiten der Tyrannei kaschiert mit nationalen und sozialen Werten. Victors Art des Widerstandes gegen den Nazismus bestand darin, festzuhalten, was die Nazis öffentlich nicht festhalten wollten, die Mechanismen ihrer Propaganda und die subtilen Wege der Indoktrination. Bernard REUTER

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«Dans les communiqués de la Wehrmacht s’alignent en rangs serrés les chiffres incontrôlables sur les prises de guerre et les prisonniers, les canons, les avions, les chars blindés se comptent par milliers et dizaines de milliers, les prisonniers par centaines de milliers et, en fin de mois, on reçoit les longues listes de chiffres encore plus fantastiques ; mais dès qu’il est question des morts du camp ennemi, les chiffres précis disparaissent pour faire place aux expressions d’une imagination défaillante que sont «innombrable» et «inimaginable» Pendant la Première Guerre mondiale, on était fier de la sobre exactitude des communiqués de l’armée… Les bulletins du Troisième Reich, par contre, adoptent d’emblée la formule superlative, pour faire ensuite, au fur et à mesure que la situation s’aggrave, littéralement de la surenchère dans la démesure, à tel point qu’ils changent la nature fondamentale de la langue militaire, l’exactitude disciplinée, en son contraire, le fantastique, le fabuleux .» (LTI FR, p. 281)

Briques

écoline, crayons de couleurs, stylo noir , 21 x 29,7 cm Voici une illustration sur l’effort de mémoire déployé actuellement. Durant la période nazie, les déportés étaient considérés comme des numéros, comme une masse de victimes, dépourvus de toute humanité (symbolisé par les briques) et d’individualité (symbolisé par les numéros). Le mur se brise et laisse apparaître la silhouette d’une personne sur le point d’être fusillée : cela décrit l’effort d’identification des victimes. La main ramassant la brique est celle d’un individu contemporain qui réveille et révèle ce passé. Edouard STEEGMANN

«In den Wehrmachtsberichten reihen sich unkontrollierbare Beute- und Gefangenenzahlen dicht aneinander, Geschütze, Flugzeuge, Panzerwagen werden zu Tausenden und Zehntausenden, Gefangene zu Hunderttausenden aufgezählt, und am Ende eines Monat erhält man langreihige Zusammenstellungen noch phantastischerer Zahlen; ist aber von den Toten des Feindes die Rede, so hören die bestimmten Zahlen überhaupt auf, und an ihre Stelle treten die Ausdrücke versagender Phantasie : «unvorstellbar» und «zahllos». Im ersten Weltkrieg war man stolz auf die nüchterne Exaktheit der Heeresberichte. … Die Bulletins des Dritten Reichs dagegen setzten sofort superlativisch ein und steigern sich dann, je mißlicher die Lage wird, ins so buchstäblich Maßlose, daß sie das Grundwesen des Militärsprache, die disziplinierte Exaktheit, in das genaue Gegenteil verkehren, ins Phantastische, ins Märchenhafte.» (LTI D, S. 277, 278) Victor KLEMPERER | 43 |


«C’est comme une irritation de la peau sous l’effet alternatif d’une douche froide et d’une douche brûlante, tout aussi physiquement efficace ; le sentiment de l’auditeur (et le public de Goebbels est toujours auditeur, même lorsqu’il lit les articles de journaux du Docteur), le sentiment n’est jamais en repos, il est en permanence attiré et repoussé, repoussé et attiré, et l’esprit critique n’a plus le temps de reprendre son souffle.» (LTI FR, p. 327)

Radiographie

crayon, écoline, stylo 21 x 29,7 cm

«Das ist wie ein Hautreiz unter dem Wechsel kalter und heißer Dusche, genauso physisch wirkungsvoll; das Gefühl des Hörers (und Goebbels’ Publikum ist immer Hörer, auch wenn es die Zeitungsaufsätze des Doktors liest) – das Gefühl kommt nie zur Ruhe, wird dauernd angezogen und abgestoßen, und für den kritischen Verstand bleibt keine Zeit zum Atemholen.» (LTI D, S. 327) Victor KLEMPERER

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«… Au contraire, «exterminer» [ausrotten] est un verbe qui est employé souvent, il appartient au vocabulaire général de la LTI, à la section «Juifs» et, là, il désigne un objectif auquel on aspire ardemment. L’antisémitisme racial, qui est d’abord chez Hitler un sentiment conforme à son primarisme, est l’affaire centrale du nazisme, bien réfléchie et développée dans les moindres détails jusqu’à devenir un système.» (LTI, FR 233)

Le wagon

acrylique, gouache et stylo 33 x 23,5 cm

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«Ausrotten dagegen ist ein oft gebrauchtes Verbum, es gehört dem allgemeinen Sprachschatz der LTI an, es ist in ihrer Judensparte beheimatet, es bezeichnet dort ein Ziel, dem man eifrig nachstrebt. Der Rassenantisemitismus, in Hitler zuerst ein seinem Primitivismus entsprechendes Gefühl, ist die wohlüberlegte, bis ins einzelne zum System ausgesponnene zentrale Angelegenheit des Nazismus.» (LTI D, S. 227) Victor KLEMPERER

L’attente

Edouard Steegmann crayon, écoline, stylo 50 x 32 cm

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«A présent qu‘on avait introduit l‘étoile jaune, que les maisons de Juifs fussent dispersées ou qu‘elles formassent un quartier à part, cela ne changeait plus rien à l‘affaire, car chaque juif à étoile portait son ghetto avec lui, comme un escargot sa coquille. Et il était également indifférent que dans sa maison vécussent uniquement des Juifs ou qu‘il y eût aussi des Aryens car, sur la porte, au-dessus du nom devait figurer l‘étoile … Et bientôt, d‘autres bouts de papier collés aux portes donnant sur le corridor firent leur apparition ça et là, des bouts de papier stupéfiants  «Ici habitait le Juif Weil». Alors la factrice savait qu‘elle n‘avait plus besoin de rechercher sa nouvelle adresse ; on renvoyait sa lettre à l‘expéditeur, assortie de la mention euphémique : «Destinataire émigré» . Si bien que dans cette acception horrible, «émigré»  appartient tout à fait au lexique de la LTI, à la section consacrée aux Juifs.» (LTI FR, p.223)

Le miroir du temps crayon de couleur 35 x 32 cm

«Jetzt, da der Judenstern eingeführt war, tat es nichts mehr zur Sache, ob die Judenhäuser zerstreut lagen oder ein eignes Viertel bildeten, denn jeder Sternjude trug sein Getto mit sich, wie eine Schnecke ihr Haus.... Und bald tauchten auch da und dort noch andere Zettel an den Korridortüren auf, medusenhafte Zettel : «Hier wohnte der Jude Weil». Dann wußte die Briefträgerin, daß sie sich nicht mehr um seine neue Adresse zu bemühen brauchte; der Absender erhielt sein Schreiben zurück mit den euphemistischen Vermerk : «Adressat abgewandert.» So daß also «abgewandert» in grausamer Sonderbedeutung durchaus ins Lexikon der LTI gehört, in die Judensparte.» (LTI D, S. 216-217) Victor KLEMPERER | 47 |


Victor a un message clair : ne renoncez pas à l’espoir en la bonté de l’humanité, c’est ainsi qu’il a attendu «le retour des bons Allemands». Mais pour lui cet espoir doit être combiné avec une conscience très claire de ce que se passe autour de nous et en nous, et ce en observant non seulement son pays, les relations sociales, mais aussi en se remettant sans cesse en question. Et pour Klemperer, comme linguiste, tout ceci fut fait à travers la langue, car il était convaincu que notre langue révèle toujours une autre dimension derrière les actes.

Moitié

papier calque, crayon, écoline, stylo 40 x 26 cm

Victor hat eine klare Botschaft: gib niemals die Hoffnung auf das Gute im Menschen auf, grad so, wie er auf “die Rückkehr der guten Deutschen” wartete. Aber für ihn musste diese Hoffnung mit einem ganz klaren Bewusstsein darüber, was um uns herum und in uns geschieht, verbunden sein; das bedeutet, dass wir nicht nur unser Land und unsere sozialen Verknüpfungen, sondern immer auch uns selbst hinterfragen müssen. Für Klemperer als Linguist geschieht dies durch die Arbeit mit Sprache; er war überzeugt, dass unsere Sprache immer auf eine weitere Dimension hinter unserem Handeln verweist. Bernard REUTER

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«… parler de «matériel humain»,

La vis sans fin

crayon, écoline et stylo 23 x 31,5 cm

« … von Menschenmaterial reden, | 49 |


c’est renvoyer à la matière

La fin

écoline, encre de chine, stylo et gouache 40,2 x 29,7 cm

heißt an der Materie haften, | 50 |


et mépriser l’esprit,

Le boulet

écoline, encre de chine, gouache et stylo noir 20 x 25 cm Cette image est très certainement un prologue de l'illustration intitulée «  Le retour ». J'ai essayé d'y évoquer les marches de la mort qui furent très souvent dramatiques du fait notamment de l'affaiblissement physique des déportés et de leur grande solitude. Ils trainent derrière eux un boulet moral et physique et essayent autant que faire se peut de survivre. Edouard STEEGMANN

das Geistige, | 51 |


ce qu’il y a de proprement humain

La fleur

ĂŠcoline, gouache et stylo 30 x 21 cm

das eigentlich Menschliche | 52 |


dans l’homme.»

(LTI FR, p. 199)

Homme et corbeau crayon, écoline et stylo 42 x 32,5 cm

En entrant dans le camp, l’homme découvre un autre monde. Un monde sombre et morbide dont l’atmosphère se rapproche de celle de l’Enfer de Dante ou du Retable d’Issenheim. En mangeant les mêmes graines que le corbeau, le déporté est une victime innocente, réduite à l’état d’animal. Cette scène rappelle, à travers la symbolique du corbeau, la grande proximité de l’homme avec la Mort. Edouard STEEGMANN

des Menschen mißachten.» (LTI D, S. 191) Victor KLEMPERER

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Illustrations hors exposition par Edouard Steegmann

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Ecrire

crayon, ĂŠcoline, stylo 21 x 29,7 cm

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Le mangeur d’hommes gouache, acrylique, stylo 21 x 29,7 cm

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La fin de l’espoir gouache 29,7 x 13,4 cm

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Le pion

crayon, écoline, stylo 21 x 29,7 cm C’est une illustration généraliste sur la propagande. Elle montre que la manipulation idéologique conduit inévitablement à une réduction des libertés et à une montée de la violence envers toutes oppositions. Edouard STEEGMANN

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En route

gouache, écoline, stylo 21 x 29,7 cm Cette image cherche à traduire la brutalité et la rapidité du départ vers les camps de la mort. Le personnage n'est pas sans rappeller l'image de l'ogre dans certains contes sauf qu'il ne s'agit pas ici d'une fiction mais bien d'une dure réalité. Dans les contes, tout est possible et on y trouve de l'optimisme, une fin rassurante mais aussi des lieux, des évènements, des personnages qui sont parfois d'une extrême cruauté et d'une extrême violence. Dans la réalité de la déportation, il ne reste que la part de cruauté et de violence comme le montre l'omniprésence du rouge et du noir. Edouard STEEGMANN

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Nous ne savions pas 4 vignettes, ĂŠcoline, stylo 42 x 50 cm

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L’ombre

crayon, écoline, stylo 50 x 32 cm J'ai voulu montrer dans ce dessin l'arrivée dans le camp ainsi que la première vision de ce qui va se passer dès le franchissement de la porte. Vision sans espoir de retour et sans bout du tunnel. Le personnage rentre dans un univers inconnu et son ombre dessine déjà le futur de sa lente exécution. Edouard STEEGMANN

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L’attente de la mort

encre de chine, ĂŠcoline et stylo 21 x 29,7 cm

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Espoir

crayon, écoline et stylo 29,7 x 21 cm Ce dessin représente un déporté qui empoigne avec force et désespoir une colombe symbolisant l'espoir de paix mais surtout de délivrance. Réalisé en quelques traits de crayon clair sur un fond rouge uni et sombre. Il ne s'agit là que d'un espoir éphémère. Edouard STEEGMANN

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Crâne

gouache, écoline, stylo 22 x 31 cm

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Le retour

écoline, crayon de couleur et encre de chine 21 x 29,7 cm Le style est assez différent des autres illustrations, c’est une scène plus descriptive. J’ai souhaité montréerl’opposition entre les «  partants  » et les «  restants  ». Il y a entre les deux un fossé d’incompréhension. Le déporté rescapé est marqué à jamais par son expérience et les restants n’arriveront jamais a concevoir l’ampleur de son traumatisme. Plus simplement cette image illustre le retour brutal à la réalité de la vie. Edouard STEEGMANN

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Bibliographie Victor KLEMPERER, LTI, la langue du IIIe Reich, Editions POCKET, Agora, Paris, 2003 Mes soldats de papier, Journal 1933-1941, Paris, Seuil, 2000 Je veux témoigner jusqu’au bout, Journal 1942-1945, Paris, Seuil, 2000 LTI, Notizbuch eine Philologen, Reclam Verlag, Leipzig, 2005 Ich will Zeugnis ablegen bis zum letzten, Tagebücher 1933-1941, Aufbau Verlag, 1999 Ich will Zeugnis ablegen bis zum letzten, Tagebücher 1942-1945, Aufbau Verlag, 1999. (les éditions citées sont celles dont sont extraites les citations dans l‘exposition) Etudes et commentaires BERADT Charlotte, Das Dritte Reich des Traums, Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 1981 BERADT Charlotte, Rêver sous le Troisième Reich, traduit de l’allemand, Editions Payot Rivages, Paris, 2002. DEWITT Jacques, Le pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit, essai sur la résistance au langage totalitaire, Editions Michalon Essais, Paris, 2007 FAYE Jean-Pierre, Langages totalitaires, Editions Hermann, Paris, 1972. GOLDSCHMIDT Georges-Arthur, A l’insu de Babel, CNRS éditions, Paris, 2009 GOLDSCHMIDT Georges-Arthur, Une langue pour abri, Graphis éditions, collection Paysages écrits, 2009 KRAUS Karl, Dritte Walpurgisnacht, Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 1989 KRAUS Karl, La troisième nuit de Walpurgis, traduit de l’allemand, Editions Agone, collection Banc d’essai, Marseille, 2005 PEDRAZZI Francesca et VANNUCCINI Vanna, Piccolo Viaggio nell’anima tedesca, Giangiacomo Feltrinelli Editore, Milano, 2004 PEDRAZZI Francesca et VANNUCCINI Vanna, Petit voyage dans l’âme allemande, traduit de l’italien, Editions Grasset et Fasquelle, Paris, 2007 Récits et romans KEUN Irmgard, Après minuit, Paris : Balland, 1981. KEUN Irmgard, Nach Mitternacht, Düsseldorf : Claasen, 1981. KRÜGER Horst, Das Zerbrochene Haus, Hoffmann und Campe Verlag, 1976 KRÜGER Horst, Un bon allemand, traduit de l’allemand, Editions Actes Sud, Arles, 1993 MANN Klaus et Erika, Escape to life, Deutsche Kultur im Exil, Spangenberg im Ellermann Verlag, München, 1991. MANN Klaus et Erika, Fuir pour vivre, traduit de l’allemand, Editions Autrement-Littératures, 1997

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MANN Klaus, Der Wendepunkt, ein Lebensbericht, Spangenberg im Ellermann Verlag, München, 1982 MANN Klaus, Le Tournant, traduit de l’allemand, 10-18, Paris, 2001 MANN Klaus, Contre la barbarie, 1925 - 1948, Phébus, 2009 MANN Klaus, Die neuen Eltern. Aufsätze, Reden, Kritiken 1924-1933, Hamburg : Rowohlt Taschenbuch Verlag GmbH, 1992 Zahnärtze und Künstler. Aufsätze, Reden, Kritiken 1933-1936, Hamburg : Rowohlt Taschenbuch Verlag GmbH, 1993 Das Wunder von Madrid. Aufsätze, Reden, Kritiken 1936-1938, Hamburg : Rowohlt Taschenbuch Verlag GmbH, 1993 Zweimal Deutschland. Aufsätze, Reden, Kritiken 1938-1942, Hamburg : Rowohlt Taschenbuch Verlag GmbH, 1994 Auf verlorenem Posten. Aufsätze, Reden, Kritiken 1942-1949, Hamburg : Rowohlt Taschenbuch Verlag GmbH, 1994 MANN Klaus, Mephisto, Grasset et Fasquelle, 1993 MANN Klaus, Mephisto, Reinbek bei Hamburg : Rowohlt, 2004 ORWELL George, 1984 [Nineteen Eighty-four] : a novel, New York : New American library, 1961 ORWELL George, 1984, Editions Gallimard, folio, multiples rééditions. PALACIO Jean (de), Le Portrait, Editions Calleva, Collection Sentinelles, 2009 ROTH Joseph, Werke, Verlag Kipenhauer und Witch, Köln, 1990 ROTH Joseph, Das journalistische Werk, 1924-1939, Verlag Allert de Lange, Amsterdam, 1991 ROTH Joseph, Une heure avant la fin du monde, traduit de l’allemand, éditions Liana Levi, Paris, 2003 Filmographie Stan NEUMANN, La langue ne ment pas, Arte-Les films d’Ici, 2004

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Crédits Conception Valérie DRECHSLER, directrice du Centre européen du résistant déporté Dessins originaux Edouard STEEGMANN, illustrateur edmundsteegmann@hotmail.com | edouardsteegman.blogspot.com Conseillers scientifiques Bernard REUTER, directeur, Center for Holocaust and Genocide Education, Etats-Unis Robert STEEGMANN, historien, professeur agrégé, Strasbourg Partenaires Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg Cinéma l’Odyssée Graphisme de l’exposition © CERD - Marc Deroin, design@marcderoin.com Graphisme et mise en page du livret © BNU - Pauline Steib, pauline.steib@bnu.fr Fabrication et impression de l‘exposition Etoile Alsace Impression Le Centre européen du résistant déporté remercie sincèrement Frédéric EDEL, docteur en droit public, chercheur, ENA Jean-Pierre FAYE, université européenne de recherche, Paris Faruk GUNALTAI, directeur programmateur, Cinéma L’Odyssée, Strasbourg Stan NEUMANN, réalisateur David-Georges PICARD, conservateur, BNU, Strasbourg Albert POIROT, administrateur, BNU, Strasbourg Bernard REUTER, directeur, Center for Holocaust and Genocide Education, Etats-Unis Edouard STEEGMANN, illustrateur Robert STEEGMANN, historien, professeur agrégé, Strasbourg Marie-Claire VITOUX, maître de conférences, Université de Haute Alsace, Mulhouse et Editions Albin Michel, France Reclam Verlag, Allemagne | 69 |


Une exposition du Ministère de la défense, SGA, Direction des Anciens Combattants d’Alsace, Centre européen du résistant déporté en collaboration avec la Bibliothèque nationale et universitaire

Ce livret ne peut être vendu - consultation en ligne sur www.struthof.fr et www.bnu.fr


© Illustration : Edouard Steegmann / Conception graphique : BNU - Pauline Steib / Livret gratuit : ne peut être vendu

Victor KLEMPERER ( 1881-1960 ) professeur de philologie romane à l’université de Dresde et spécialiste de littérature française. Juif et allemand, il est victime des lois national-socialistes dès le début des années trente. Destitué de ses fonctions à l’université en 1935, contraint dans ses déplacements, il se consacre au seul objet d’étude linguistique encore à sa disposition : la langue allemande… telle qu’elle est utilisée, transformée sous le régime nazi à des fins de propagande.

LTI - Lingua Tertii Imperii (La langue du Troisième Reich), est une œuvre de Victor Klemperer, publiée en 1947. L’ouvrage retrace les procédés employés par la propagande nazie pour modifier la langue allemande dans une visée idéologique.

Edouard Steegmann Né à Strasbourg en 1986, Édouard Steegmann est diplômé de l’Ecole supérieure Saint-Luc de Liège. Il maîtrise différentes techniques graphiques allant du dessin à la gravure, du croquis à la caricature. Passionné par l’œuvre de Victor Klemperer, il s’est penché sur LTI et a créé une série d’illustrations présentées initialement au Struthof (Centre européen du résistant déporté).


La langue confisquée - Victor Klemperer et la LTI - Illustrations d'Edouard Steegmann