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De Strasbourg à Göttingen : retour sur une histoire oubliée


Cet ouvrage a été réalisé à l’occasion de la redécouverte d’un fonds de livres et de cartes appartenant originellement à la BNU, transféré de Strasbourg à Göttingen pendant la Seconde Guerre mondiale, oublié depuis et fortuitement redécouvert en 2008. Il accompagne la cérémonie du 23 mai 2013, durant laquelle ces documents ont été officiellement rendus à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. Conception éditoriale : Christophe Didier, conservateur, adjoint de l’administrateur de la BNU Textes : Daniel Bornemann, conservateur, responsable de la Réserve de la BNU Gwénaël Citérin, bibliothécaire, responsable des fonds iconographiques et cartographiques de la BNU Wilfried Enderle, conservateur, responsable de la section historique de la SUB Göttingen Francis Fischer, cartographe amateur, collaborateur bénévole de la BNU Dominique Grentzinger, conservateur, directeur du développement des collections (BNU) Traductions : Gisela Belot, Julien Collonges (préface p. 5) Suivi et relecture : Virginie Larrondo Conception graphique : Pauline Steib Crédits photographiques : BNU (P. 10 en bas, 21, 26, 29), BNU - Jean-Pierre Rosenkranz (p. 25 en bas, 38-42, 47-50, 55-59), SUB Göttingen (p. 10 en haut, 15, 19, 23), Ronald Schmidt (p. 25 en haut) ISBN : 9782859230425 Livret gratuit ; ne peut être vendu

© BNU - Mai 2013


Préfaces

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es processus de constitution des fonds de bibliothèques sont aussi variés que le sont les bibliothèques elles-mêmes : volontés nationales, royales ou impériales, confiscations révolutionnaires, acquisitions, dons et legs, dépôt légal, appels à la générosité, déplacements, fusions... L’histoire de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, jusqu’aux dépôts les plus récents qui y ont été faits (comme par exemple celui de la bibliothèque du Conseil de l’Europe) témoigne assez bien de cette diversité. Il est cependant un mode de (ré)appropriation que l’établissement n’avait pas encore expérimenté, et qui est l’objet de la présente publication : celui de la restitution, par ailleurs bien mis en valeur par un colloque qui s’était tenu en 2010 à l’Université de Strasbourg et dont il sera fait état dans les pages qui suivent.

On sait en effet que les lendemains de la Seconde Guerre mondiale se caractérisèrent par de multiples zones d’ombre, dont la question des spoliations fut l’une des plus criantes. En particulier, le sujet de l’appropriation volontaire et réfléchie des bien juifs fut longtemps mis sous le boisseau, avant que l’ouverture des archives et les travaux de chercheurs n’en fassent un point d’entrée important pour comprendre les conséquences du nazisme sur les pays occupés. Même si, dans le cas des documents restitués à la BNU, on ne part pas d’événements aussi tragiques, c’est bien un travail récent sur les archives et les collections qui a permis de découvrir comment certains documents stockés depuis la fin de la guerre à Göttingen appartenaient en fait à la BNU. Grâce, d’abord, aux travaux de chercheurs de la Bibliothèque de l’Université et de l’Etat de Basse-Saxe à Göttingen, avec l’aide de l’Institut de recherches muséales des Musées nationaux de Berlin et de la Fondation des biens culturels prussiens, le voile put être levé. La collaboration étroite et fructueuse qui s’est ensuite établie entre la Bibliothèque universitaire de Göttingen et la BNU a non seulement permis d’identifier les documents détournés, mais aussi d’envisager leur restitution. -3-


Je vois dans cette opération la marque d’une coopération franco-allemande plus que jamais nécessaire dans l’Europe d’aujourd’hui, et dont la BNU est en France un acteur reconnu aux plans scientifique et culturel. J’y vois aussi l’occasion de renforcer notre partenariat avec une des principales bibliothèques patrimoniales d’outre-Rhin ; la présente publication en est une illustration. En ce sens, les échanges d’aujourd’hui doivent certes nous permettre de marquer solennellement et de concrétiser le retour à la BNU des documents déplacés. Mais au-delà, il faut espérer qu’ils contribueront à tracer des jalons pour une étude plus approfondie encore de l’histoire partagée des deux bibliothèques, et plus généralement, pour la poursuite d’une action scientifique commune. Que nos collègues de Göttingen, ainsi que le personnel de la BNU, qui ont participé à l’organisation de cette restitution et à l’élaboration de la présente publication, soient ici vivement remerciés pour leur contribution à ce long travail de réparation des séquelles de la guerre et à l’édification d’une Europe de la connaissance, fondée sur une confiance réciproque et fraternelle et sur une histoire commune assumée. Albert Poirot Administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

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epuis quelques années déjà, la question des pillages nazis dans les musées est un thème qui a su éveiller l’intérêt d’un large public, ce qui s’explique notamment par le fait qu’il s’agit – pas seulement, mais somme toute assez souvent – d’œuvres d’art très largement connues et d’une valeur exceptionnelle. En revanche, que des bibliothèques aient aussi été concernées par le vol de biens culturels par l’Allemagne national-socialiste reste fréquemment méconnu. Il faut dire que les professionnels eux-mêmes, les bibliothécaires, ont longtemps ignoré cette question. En Allemagne, ce sont la Bibliothèque nationale et universitaire de Brême et la Bibliothèque universitaire de Marburg qui, dans les années 1990, produisirent les travaux pionniers en ce domaine. Ce n’est que lorsque deux générations de bibliothécaires furent partis à la retraite – ceux qui furent eux-mêmes impliqués dans ces événements et ceux qui furent encore formés par cette première génération – que les bibliothécaires s’emparèrent de ce thème avec plus de vigueur. Si ce processus d’élucidation fut d’abord plutôt hésitant, cela est néanmoins également dû à des circonstances purement pratiques : il était après tout difficile de dégager du personnel pour mener des recherches nécessitant autant de temps et de connaissances professionnelles. L’initiative du Service de recherche en provenance de l’Institut de recherches muséales des Musées nationaux de Berlin et de la Fondation des biens culturels prussiens, qui depuis quelques années soutient les bibliothèques dans leurs recherches sur les pillages effectués par les nazis dans leurs fonds, n’en est que plus louable. C’est ainsi que le projet de recherche sur les spoliations nazies initié par la Bibliothèque de l’Université et de l’Etat de Basse-Saxe à Göttingen a reçu le soutien financier du Service de recherche en provenance de Berlin, ainsi que celui de l’Université de Göttingen. Ce projet a permis une recherche systématique des ouvrages – ainsi que des cartes – illégalement acquis, de signaler ces fonds dans le catalogue de la bibliothèque comme dans la base de données Lost-Art, et enfin d’engager et de mener à bien des restitutions. A cette occasion, une histoire en passe d’être oubliée fut redécouverte : celle du transfert de collections de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg à la Bibliothèque universitaire de Göttingen à l’automne 1944, mais aussi et surtout le fait que l’intégralité de ces collections ne furent pas rendues à Stras-5-


bourg en 1946. Je me réjouis tout particulièrement que notre projet ait pu entre autres conduire à la restitution d’une importante collection de cartes et de trois grands volumes in-folio à la BNU de Strasbourg, leur propriétaire légitime. Puisse cette restitution contribuer à empêcher que l’injustice perpétrée par le régime nazi à travers le vol de biens culturels ne retombe de nouveau dans l’oubli, comme ce fut le cas durant les premières décennies d’après-guerre, mais qu’au contraire elle reste bien présente, conservée dans la mémoire des bibliothécaires et du public. Je souhaite remercier chaleureusement nos collègues strasbourgeois de la BNU pour leur coopération cordiale lors de la préparation de la restitution comme de la cérémonie de remise officielle des documents, ainsi que lors de la réalisation de la brochure détaillée qui l’accompagne. Ma reconnaissance va également aux collègues de Göttingen, tout particulièrement au Département des cartes, au Groupe de travail sur la recherche et la restitution des spoliations nazies et au Service des relations publiques : qu’il soient vivement remerciés pour leur engagement. Prof. Dr. Norbert Lossau Directeur de la Bibliothèque de l’Université et de l’Etat de Basse-Saxe à Göttingen Vice-président de l’Université Georg-August de Göttingen

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Introduction

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a publication du catalogue Orages de papier / In Papiergewittern, accompagnant l’exposition du même nom qui s’était tenue à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg en 2008, et la redécouverte de la « collection de guerre » qu’il avait occasionnée, avait permis d’en savoir plus sur la situation des bibliothèques pendant la guerre, et sur le sort souvent singulier des collections au cours des conflits. L’opération européenne de numérisation «  Europeana Collections 1914-1918 », entreprise depuis 2011 et qui verra son terme en 2014, mettra de même en lumière la diversité des documents collectés pendant cette période, en les rendant librement accessibles et disponibles pour les recherches futures.

Cent ans après le premier conflit mondial, alors qu’on redécouvre ici et là des fonds collectés jadis et oubliés pendant des décennies (ce qui fut le cas à la BNU dans les années 2000), la valorisation des documents de cette période est bien en marche. Les « collections de guerre » (Kriegssammlungen) allemandes, tombées dans l’oubli dès les années vingt, réapparaissent comme thème d’étude à l’aube de la commémoration du centenaire : en témoigne par exemple le numéro spécial, en préparation, que la revue allemande Zeitschift für Bibliothekswesen und Bibliographie consacrera à ce sujet, et dont la parution est justement prévue pour 2014. Pareilles considérations sont bien loin d’être aussi évidentes pour la Seconde Guerre mondiale, qui a pourtant laissé dans les bibliothèques, en termes de déplacements, pertes et... enrichissement de collections des traces bien plus importantes. L’exposition Impressions d’Europe, en 2003, avait commencé à attirer l’attention sur cette période à la BNU, notamment en termes de politique d’acquisitions. Plus près de nous, le colloque Saisies, spoliations et -7-


restitutions, qui s’est tenu en 2010 à l’Université de Strasbourg et dont les actes viennent de paraître, a mis en lumière la thématique des spoliations d’archives et de bibliothèques au niveau européen, un domaine où les recherches sont loin d’être aussi avancées que dans celui des œuvres d’art, comme le rappelle fort justement Norbert Lossau dans son avant-propos. Or presque à la même époque, on faisait à Göttingen une découverte inédite : celle de la présence, à la bibliothèque universitaire, de documents, cartes et livres, appartenant manifestement à la BNU et qui, transportés depuis Strasbourg à Göttingen, y avaient selon toute vraisemblance été oubliés après 1945. Les deux établissements entreprirent immédiatement une mission de reconnaissance, qui confirma l’appartenance à la BNU de ce fonds et en organisa le retour. Singulière coïncidence que celle qui voit succéder à la réflexion universitaire l’apparition inattendue d’une étude de cas ! L’occasion était en tout cas trop belle pour ne pas essayer de se pencher d’un peu plus près sur les circonstances de ce « voyage documentaire » entre France et Allemagne. C’est le but de ce petit livre, où conservateurs de Göttingen et de Strasbourg ont mis en commun leurs efforts pour essayer, en interrogeant les documents et leurs archives, de raconter cette histoire «  presque oubliée ». Le thème des déplacements, spoliations et restitutions de collections est vaste, et l’aventure du fonds de la BNU à Göttingen ne constitue, comme le rappelle Wilfried Enderle à la fin de son article, qu’un chapitre particulier d’une histoire plus importante qui attend encore d’être totalement explorée. Celle-ci mériterait assurément d’être envisagée sur un plan plus large qu’au niveau de deux établissements, tant les bibliothèques de la région (pour ne parler que du Rhin supérieur) ont pu également être impliquées dans ces question complexes – pour ne rien dire des opérations de dénazification qui ont à leur tour suscité déplacements et destructions. -8-


La BNU, dont la constitution des fonds repose elle-même en partie sur des collections déplacées (pacifiquement cette fois), voit avec ce « retour de Göttingen » l’occasion de lever le voile sur un pan de son histoire récente. Gageons que ce premier essai saura stimuler les recherches futures. Christophe Didier Adjoint de l’Administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

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Le bâtiment historique de la Bibliothèque universitaire de Göttingen en 1927 (coll. SUB Göttingen)

Le bâtiment historique de la Bibliothèque nationale et universitaire (alors Kaiserliche Universitäts- und Landesbibliothek) de Strasbourg en 1900 (coll. BNU Strasbourg)


La Bibliothèque universitaire de Göttingen et la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg de 1940 à 1946 : retour sur une histoire oubliée


par Wilfried Enderle (Traduction : Gisela Belot)


La Bibliothèque universitaire de Göttingen et la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg de 1940 à 1946 : retour sur une histoire oubliée

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n 1961, seize ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Bibliothèque de l’Université et de l’Etat de Basse-Saxe – ainsi désignée depuis 1949 – établit l’inventaire d’une grande collection cartographique enrichie, sans interruption depuis 1874, de nouvelles cartes topographiques du Reich allemand. Il s’agissait moins de nouvelles acquisitions que de reliquats longtemps restés en souffrance, qu’il s’agissait à présent de traiter. A cette époque, aucun des bibliothécaires n’a apparemment été frappé de constater que les cartes portaient l’estampille d’une bibliothèque, celle de la Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg (nom de la BNU de 1941 à 1945). A moins que cette omission n’ait été délibérée ? C’est en 2008, en tout cas, près d’un demi-siècle après le travail d’inventaire, que le constat en fut fait. En mai 2008 en effet, à l’occasion du soixante-quinzième anniversaire de l’autodafé organisé par les nationaux-socialistes le 10 mai 1933, une exposition fut présentée dans l’ancien hôtel de ville de Göttingen. Dans ce cadre, un stagiaire de la bibliothèque, Arno Barnert, s’était occupé des acquisitions de la bibliothèque universitaire de Göttingen au cours du Troisième Reich. Il fut frappé par les estampilles de propriété, ainsi que par d’autres acquisitions suspectes réalisées après 1933. Ces découvertes furent à l’origine d’un projet de recherche visant à identifier les livres volés et intégrés par les nationaux-socialistes aux fonds de la bibliothèque de Göttingen. Ce projet fut mené à bien entre 2008 et 2011. Plus de 100 000 entrées réalisées entre 1933 à 1950 furent vérifiées dans les registres d’inventaire et les marques de provenance de plus de 8 000 livres, dont l’acquisition était suspecte, furent contrôlées dans les magasins. Finalement, les enquêtes permirent d’identifier dans le catalogue plus de 1 000 livres volés sous le national-socialisme ou suspectés de l’avoir été. La collection cartographique portant l’estampille de la Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg était elle aussi dans ce cas. Après l’examen de toutes les sources, le directeur - 13 -


de la Bibliothèque de l’Université et de l’Etat de Basse-Saxe informa officiellement, en mars 2011, l’administrateur de la BNU de la suspicion d’acquisition irrégulière du fonds cartographique. L’enquête menée sur les biens volés par le national-socialisme avait par conséquent donné le premier indice d’une histoire presque oubliée qui, de 1941 à 1946, avait lié malgré elles la bibliothèque universitaire de Göttingen et la BNU. S’il ne s’agit ici que d’un petit événement de l’histoire des deux bibliothèques sous le Troisième Reich, il est pourtant significatif qu’il ait disparu de la mémoire des bibliothécaires. Il semble en réalité que dans les premières années de l’après-guerre, nul ne voulait s’en souvenir ni se le voir rappeler. Et lorsque la première génération de ceux qui y avaient été directement mêlés fut mise à la retraite, l’examen des dossiers révéla le passé parfois problématique des bibliothèques. C’est pourquoi il nous faut revoir cet épisode et ses conséquences, en partant du point de vue des bibliothécaires de Göttingen.

Karl Julius Hartmann, directeur par intérim de la Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg

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a « Reichsuniversität » (université du Reich) de Strasbourg se voulait un projet scientifico-politique prestigieux, répondant à l’objectif de germanisation de l’Alsace. La Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg, telle que les nationaux-socialistes la baptisèrent à partir de 1941, en référence au nom qu’elle avait porté jusqu’en 1918, était un élément central de cette politique. En mai 1941, son directeur par interim, Karl Julius Hartmann, par ailleurs directeur de la bibliothèque universitaire de Göttingen, fut nommé en vue de servir la politique scientifique des nationaux-socialistes. Hartmann était un gestionnaire de bibliothèque compétent, et de plus membre du parti national-socialiste depuis le 1er mai 1933. Sans qu’il apparaisse lui-même comme un national-socialiste convaincu, il offrait donc les gages de fiabilité nécessaires. Indépendamment de ses convictions et de ses déclarations constantes, dès le début et jusqu’à la - 14 -


Karl Julius Hartmann, directeur intérimaire de la BNU de 1941 à 1944 (coll. SUB Göttingen) - 15 -


fin de la guerre, selon lesquelles il n’agissait qu’en tant qu’intérimaire, les archives fédérales de Berlin démontrent son sens de l’engagement et du devoir. La « germanisation » de la Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg était censée être mise en œuvre par un groupe de bibliothécaires allemands, qu’Hartmann mit sur pied avec énergie et détermination. Leur mission était avant tout de compléter le fonds existant. Après une première analyse, les bibliothécaires allemands évaluèrent à environ 150 000 le nombre de volumes faisant défaut, car non acquis depuis 1918. Le budget nécessaire à leur acquisition fut estimé à 2,5 millions de Reichsmarks. Jusqu’en 1943, 830 000 Reichsmarks avaient déjà été dépensés – y compris d’ailleurs pour des ouvrages de collection onéreux, comme les cartes déjà mentionnées, probablement acquises directement auprès de l’éditeur-libraire Eisenschmidt à Berlin. Alors que la bibliothèque était généreusement pourvue de moyens matériels par le ministère du Reich pour l’éducation, la science et la formation populaire, il s’avéra plus difficile pour Hartmann de trouver du personnel allemand suffisamment qualifié. Dans la mesure où la situation en effectifs dans les bibliothèques allemandes était tendue en raison de la guerre et de l’incorporation de bibliothécaires dans la Wehrmacht, Hartmann devait en permanence solliciter ses collègues pour qu’ils mettent des personnels à sa disposition. C’est ainsi que le 26 Janvier 1942, il écrivait à Heinrich Uhlendahl, qui dirigeait la Deutsche Bücherei à Leipzig : « La mission que nous avons ici à accomplir n’est pas seulement locale et d’ordre purement professionnel, mais au contraire et avant tout fortement imprégnée de politique culturelle, ce qui exige l’entente et la coopération dans toute notre profession. Sans cela, nous ne parviendrons à rien ici ». Comme le montrent ces propos, Hartmann avait conscience des implications politiques et culturelles de son travail. Alors même qu’en raison de la situation de guerre, le Reich réduisait depuis 1943 les moyens financiers attribués à la Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg, le groupe des bibliothécaires allemands travailla avec engagement et sans discontinuer jusqu’à l’automne 1944. Hartmann - 16 -


fut de plus assisté de deux suppléants, Hans Grothues, délégué par la Bibliothèque universitaire de Kiel et ayant compétence pour le groupe allemand, et Joseph Lefftz, un Alsacien entré au parti national-socialiste en octobre 1941 après l’occupation et l’annexion de l’Alsace, et qui semble avoir loyalement soutenu Hartmann dans son travail d’édification culturelle et politique. Hartmann avait d’ailleurs demandé au ministère du Reich que les nominations des deux suppléants, l’Allemand et l’Alsacien, soient prononcées conjointement. Il essayait ainsi d’intégrer les bibliothécaires alsaciens, dont l’engagement était indispensable au bon fonctionnement quotidien de la bibliothèque, autant que faire se peut.

La position de repli à Göttingen de la Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg en 1944-1945/1946

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’évacuation en septembre 1944 des fonds acquis par l’administration allemande (dans l’urgence de la situation, les livres mis à part, pour des raisons politiques, de « l’enfer politico-racial » furent cependant oubliés), ainsi que celle du personnel allemand dans les semaines qui suivirent, ne marquèrent toutefois pas pour Hartmann la fin de sa mission de directeur intérimaire de la Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg. Le 21 octobre 1944, il demanda au curateur de la « Reichsuniversität » de Strasbourg à Tübingen d’autoriser la création d’une position de repli de la Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg auprès de la Bibliothèque universitaire de Göttingen, et lui présenta une liste des bibliothécaires de Strasbourg qui devraient continuer à œuvrer dans cette ville, afin de poursuivre les travaux d’acquisition et de catalogage. Le conseiller ministériel Rudolf Kummer, ayant compétence à Berlin pour les bibliothèques, émit depuis le Reichsministerium l’ordre d’héberger à Göttingen les fonds évacués – dans la mesure où ils n’étaient pas nécessaires au prêt entre bibliothèques – afin de les mettre à l’abri des bombardements. - 17 -


Les événements du 24 novembre 1944 à Göttingen attestent que cette directive était justifiée. Le 22 novembre, Hartmann était parti de Göttingen vers Strasbourg, mais fit demi-tour dès Würzburg en apprenant l’entrée des alliés dans Strasbourg. Il fut de retour à Göttingen le 24 novembre. Une heure après son arrivée, le bâtiment de la bibliothèque fut gravement endommagé au cours d’un bombardement. Le 9 décembre 1944, il informa le curateur de Strasbourg à Tübingen que les fonds de la bibliothèque transférés à Göttingen n’avaient subi aucun dommage. La majeure partie en avait été stockée à la campagne, et le reste mis à l’abri de telle sorte qu’il était resté intact. Le personnel de bibliothèque avait aussi pu quitter Strasbourg à temps, à l’exception de deux collaboratrices. Hartmann accomplit alors ce qu’il considérait être son devoir : avec les personnels évacués, il mit sur pied à Göttingen la « position de repli de la Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg ». Les factures des libraires furent acquittées – non sans lacune sans doute, puisqu’il existe des lettres de réclamations sporadiquement émises par des libraires en 1947 – et les dossiers perdus des personnels furent reconstitués, de sorte que ces derniers purent présenter des états de service sans faille pour leurs demandes de pension de retraite. Les salaires ayant cessé d’être versés par Tübingen, Hartmann licencia les personnels à la date du 31 juillet 1945. La guerre avait entretemps pris fin, mais non l’histoire de la position de repli de Strasbourg à Göttingen : le 17 juillet 1945, Hartmann écrivit au curateur de la Reichsuniversität de Strasbourg délocalisée à Tübingen qu’il avait bien par anticipation licencié le personnel de Strasbourg, mais qu’il avait encore besoin de lui pendant trois mois, car « il est dans l’intérêt du Reich allemand que les fonds de livres dont le retour était réclamé par les Français et que les documents comptables correspondants soient transférés dans un ordre impeccable. Pour cela, un travail de 8 à 12 semaines est encore indispensable ». Il ne semble pas toutefois qu’une suite ait été donnée à cette requête. Le 9 octobre 1945 en effet, Hartmann demanda au curateur de l’université de Göttingen de financer pendant trois à quatre mois sur les fonds de cette université le premier bibliothécaire de la Bibliothèque régionale et universitaire, Hans Grothues, car tous les autres personnels et fonctionnaires de - 18 -


cet établissement avaient été licenciés entretemps, et l’on avait besoin d’urgence de Grothues pour finir des travaux à la section strasbourgeoise. Cette demande fut acceptée et Grothues ne quitta son poste que le 15 février 1946. C’est ainsi que s’acheva l’histoire de la position de repli de la Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg à Göttingen. Le 17 janvier 1946, Hartmann avait déjà averti Wickersheimer, nouveau directeur de la BNU, que les fonds avaient été préparés pour un transport de retour, lequel fut effectué en mars 1946.

La Bibliothèque universitaire de Göttingen après le bombardement du 24 novembre 1944 (coll. SUB Göttingen)

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Hartmann et Wickersheimer

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n mars 1946, Hartmann sut mettre à profit à une autre fin la présence de son collègue strasbourgeois à Göttingen. Car à cette époque pesait sur lui l’épée de Damoclès de la dénazification. Et ce n’est que le 23 novembre 1948 qu’il put être blanchi du chef de complicité et garder son poste de directeur de la Bibliothèque universitaire de Göttingen. Ernest Wickersheimer qui, comme Hartmann, avait à l’origine une formation médicale, l’aida avec un « Persilschein » (littéralement « coupon Persil », vocable des années d’après-guerre utilisé d’après la marque de lessive du même nom et désignant une attestation de non-culpabilité) et exprima le 14 mars 1946 une déclaration en sa faveur, qui se terminait de la façon suivante : « Je sais par des témoignages divers et concordants que M. Hartmann s’est abstenu de toute action politique, que les fonctionnaires alsaciens de la bibliothèque qui étaient placés sous ses ordres sont unanimes à reconnaître non seulement sa parfaite correction, mais aussi sa constante bienveillance à leur égard. En un mot, M. Hartmann n’a laissé à Strasbourg que de bons souvenirs ». Nous ignorons pourquoi Wickersheimer aida Hartmann d’une façon si manifeste. Il est possible qu’il se soit senti redevable envers lui, en retour du fort engagement d’Hartmann à son égard en 1941, auprès du service de sécurité du parti national-socialiste, lequel voulait apparemment confisquer les biens de Wickersheimer. La relation entre les deux directeurs prit fin avec le retour des livres de Strasbourg et l’attestation blanchissant Hartmann. On ne peut établir de relations entre les deux hommes après 1946. Hartmann rendit en revanche visite, en 1950 encore, à Joseph Lefftz et à sa famille.

Les cartes et livres de Strasbourg oubliés à Göttingen

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ourquoi, en mars 1946, les livres et documents de Strasbourg ne furent-ils pas tous transmis en « ordre impeccable »? Pourquoi au - 20 -


Ernest Wickersheimer, administrateur de la BNU de 1920 Ă 1941 et de 1944 Ă  1950 (coll. BNU Strasbourg)

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moins trois livres de grand format et un volumineux fonds cartographique restèrent-ils à Göttingen ? Et pourquoi ce dernier fut-il en 1961 intégré sans plus de réflexion dans l’inventaire de Bibliothèque universitaire et de l’Etat de Basse-Saxe ? On ne peut aujourd’hui donner de réponse satisfaisante à ces questions. Les sources ne nous révèlent rien. Etait-ce intentionnel ? On ne peut l’exclure. Puisqu’il n’avait pas été possible de garder à Göttingen tous les livres provenant de Strasbourg, peut-être a-t-on essayé de sauvegarder ce grand fonds cartographique. Mais il peut tout aussi bien avoir été simplement oublié. A cette époque, la situation était en effet difficile à Göttingen. Le bâtiment avait été détruit par une bombe et les fonds stockés dans les caves et le rez-de-chaussée. Par ailleurs, la majorité des livres strasbourgeois avaient été stockés à la campagne. Néanmoins une petite partie d’entre eux – et il pourrait s’agir ici des ouvrages de grand format – avaient été déposés dans la bibliothèque avec les fonds propres de Göttingen, de sorte qu’ils ont effectivement pu être oubliés. Mais que s’est-il donc passé en 1961 ? Pourquoi personne n’a-t-il remarqué l’estampille de propriété de Strasbourg en faisant l’inventaire du fonds cartographique ? L’histoire de la position de repli à Göttingen de la Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg avait-elle déjà été oubliée ? Ceci est difficilement concevable. Le directeur de l’époque, Wilhelm Martin Luther, avait été stagiaire à Göttingen dans les dernières années de la guerre et devait connaître personnellement cette histoire. Et pourtant, personne ne s’en est formalisé – pas davantage que pour les biens volés par les nationaux-socialistes, qui se trouvaient dans les fonds de la bibliothèque. Or les bibliothécaires qui étaient déjà en poste dans les années 1940 à Göttingen devaient bien savoir que des biens volés par les nationauxsocialistes se trouvaient dans les fonds, même si les sources disponibles ne permettent pas de savoir s’ils avaient eux-même jugé ce procédé illégitime ou non. On peut au moins établir qu’Hartmann a délibérément tenté de cacher que la bibliothèque s’était approprié le butin national-socialiste. L’histoire de la position de repli de la bibliothèque strasbourgeoise, survenue dans des circonstances similaires, fut victime d’un refoulement de - 22 -


même nature. C’est seulement dans le cadre de recherches commencées en 2008 que les historiens prirent à nouveau conscience de ces événements. C’est alors qu’il devint clair que pendant plus d’une année, d’octobre 1944 à février 1946, une partie de la BNU de l’époque, érigée par l’administration scientifique national-socialiste sous le Reich allemand, continua ses activités auprès de la Bibliothèque universitaire de Göttingen sous le nom de Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg – avec les conséquences que l’on sait aujourd’hui. Il subsiste donc plus de questions que de réponses. Et la petite histoire du fonds cartographique de Strasbourg à Göttingen, ainsi que celle de l’activité de bibliothécaires, de Göttingen et d’ailleurs en Allemagne, à Strasbourg pendant cette période, peut et devrait nous inciter à réexplorer l’histoire jusque-là peu étudiée de la bibliothèque universitaire de Göttingen sous le Troisième Reich, tout comme celle des vols de livres par les nationaux-socialistes en Europe, et à les rappeler à la conscience historique de nos contemporains.

Une des cartes « oubliées » à Göttingen. Le tampon montre l’appartenance à la BNU (coll. BNU Strasbourg) - 23 -


Bibliographie et sources

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es informations contenues dans le présent article proviennent essentiellement des documents d’archives de la Bibliothèque universitaire de Göttingen (série d’archives D, collection de documents non classés concernant l’ULB Strasbourg), des Archives fédérales (R2 12471-12478), des Archives d’Etat de Hanovre (Nds. 171 Hildesheim Nr. 11769) ainsi que des archives de la BNU (AL 52), qu’a également utilisées Daniel Bornemann pour son article. Parmi les articles récents sur le sujet, qui eux-mêmes proposent une bibliographie, citons : Bücher unter Verdacht. NS-Raub- und Beutegut an der SUB Göttingen. Catalogue d’exposition (13 mai – 10 juillet 2011) rédigé par Nicole Bartels, Juliane Deinert, Wilfried Enderle et Helmut Rohlfing (=Göttinger Bibliotheksschriften, Bd. 38), Göttingen, 2011 Juliane Deinert : „Fremdes Eigentum“ – NS-Raub- und Beutebücher an der Niedersächsischen Staats- und Universitätsbibliothek Göttingen. In : NS-Raubgut in Museen, Bibliotheken und Archiven, édité par Regine Dehnel (=Zeitschrift für Bibliothekswesen und Bibliographie, Sonderbd. 108), Frankfurt/Main, 2012, p. 259-277 Wilfried Enderle : Karl Julius Hartmann als Direktor der Universitätsbibliothek in Göttingen (1935-1958). In : Bibliothekare im Nationalsozialismus. Handlungsspielräume, Kontinuitäten, Deutungsmuster, édité par Michael Knoche et Wolfgang Schmitz (=Wolfenbütteler Schriften zur Geschichte des Buchwesens, Bd. 46) Wiesbaden, 2011, p. 193-223.

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Le bâtiment central de la Bibliothèque universitaire et de l’Etat de Basse-Saxe aujourd’hui (coll. SUB Göttingen)

Le bâtiment avant travaux de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg en 2009 (coll. BNU Strasbourg) - 25 -


L’évacuation de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg en vue de son transfert en Auvergne (sept. 1939-mars 1940). Vue du côté nord du bâtiment (rue Joffre) - Coll. BNU Strasbourg


Les livres au gré des tempêtes de l’Histoire : les collections de la BNU entre 1938 et 1946


par Daniel Bornemann


Les livres au gré des tempêtes de l’Histoire : les collections de la BNU entre 1938 et 1946

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e retour à Strasbourg de livres et de cartes géographiques, oubliés à Göttingen depuis presque soixante-dix ans, met peut-être fin à une suite discontinue d’immenses déménagements de collections, dont nos livres et périodiques, bien souvent, portent encore les traces. La Seconde Guerre mondiale a eu sur Strasbourg et sur l’Alsace, sur sa population et sur la ville et ses bâtiments, des impacts nombreux et diversifiés. Les collections d’ouvrages de la Bibliothèque nationale et universitaire ont subi un destin complexe1, qui mérite une description succincte. C’est en effet une sorte de dédoublement, à la fois de la bibliothèque et de l’université, qui s’est produit entre 1940 et 1945, doublé d’une scission idéologique évidente, entre le lieu de repli en Auvergne et le lieu de réimplantation, au sein du « Gau Oberrhein ». Les livres furent également les témoins, parfois les combattants de cette guerre, à la fois militaire et intellectuelle, entre la France et l’Allemagne, pour ne parler que de cette partie du théâtre des opérations.

L’évacuation en 1939

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ès septembre 1938, juste avant les accords de Munich, en une période de haute tension diplomatique entre France et Allemagne au sujet de la crise des Sudètes qui faillit faire éclater la guerre, les premières dispositions en vue du repli des personnes et de l’évacuation des biens de l’université de Strasbourg sont mises en œuvre dans la bibliothèque, selon un plan établi depuis 1933 et modifié en 1936. Concrètement, la mise en caisse des collections les plus précieuses commence le 16 septembre. Les manuscrits, les incunables et les monnaies sont les premiers ensembles prêts à être évacués. Après dix jours de travail, dès le 26 septembre, 244 caisses et ballots ficelés 1. Ces informations proviennent toutes des comptes rendus des conseils d’administration de la BNU repliée en Auvergne, puis de retour à Strasbourg, pendant les années 1938-1945, ainsi que du dossier d’archives AL 53,64 concernant le retour des ouvrages de Göttingen, sauf celles qui font l’objet de la note suivante. Cette histoire avait déjà été évoquée dans le feuilleton des Dernières Nouvelles d’Alsace, par Jean Bourgogne, sous le titre « Gloire, richesse et détresse de la Bibliothèque nationale et universitaire », paru du 5 au 20 juin 1947.

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sont prêts à partir. Des mesures de protection du bâtiment sont également prises, mais la bibliothèque reste ouverte au public jusqu’au 24 septembre dans la matinée. Elle rouvre ses portes le 6 octobre 1938, car cette crise n’a été qu’une fausse alerte : la Seconde Guerre mondiale ne devait éclater qu’un an plus tard, le premier septembre 1939. Il est donc ordonné de déballer et de remettre tous les trésors de la bibliothèque à leurs places respectives. Dix jours pour l’emballage des collections les plus précieuses, c’était trop de temps passé sur des parties trop réduites des collections, de l’avis de la direction de la bibliothèque. Mais un an plus tard, on applique le même plan d’évacuation, en commençant, dès le 25 août 1939, l’emballage des collections les plus précieuses, puis on poursuit par les alsatiques, les archives du secrétariat, les livres des salles de lecture et des bureaux, et enfin les catalogues. Les 264 premières caisses prennent la route de l’Auvergne et atteignent le château de Cordès et des locaux réservés dans diverses institutions de Clermont-Ferrand, en un temps record cette fois-ci : cet emballage s’est effectué avec beaucoup plus de rapidité et d’efficacité que celui de l’année précédente, et on s’en félicite. Suit une période de répit, bien connue sous le nom de « drôle de guerre ». Du 31 août au 29 octobre, ce sont 21 wagons qui prennent le départ, emportant une première partie des collections de la bibliothèque vers le château des Quayres, vers celui de Theix, etc. On est satisfait de cette pause momentanée qui permet de transporter tous les livres de la bibliothèque. Ce premier convoi est suivi de trois autres, qui s’échelonnent jusqu’en décembre 1939. Les dernières sections et annexes de la bibliothèque partent en février 1940, et on compte en tout quinze trains de marchandises, soit 67 wagons de 20 tonnes chacun. Des calculs donnent une idée du rythme de travail de cette évacuation : 30 hommes remplissent deux wagons en une journée, a-t-on calculé. Notons que les collections papyrologiques, trop fragiles pour être déplacées, restent dans un premier temps sur place, dans la bibliothèque, dans une salle appelée « la crypte », située sous la grande salle de lecture centrale. Et notons aussi que les équipes de la bibliothèque ont eu à s’occuper d’abriter certains matériels scientifiques de l’université, ainsi que des échantillons minéralogiques, eux aussi trop fragiles - 30 -


pour le transport. Mais par la suite, après une expérience pratiquée sur une caisse de papyrus emballés dans de l’ouate, le restant de la collection papyrologique est également expédié par le train vers l’Auvergne. Ainsi, le séjour de l’université à Clermont-Ferrand peut commencer pour la bibliothèque repliée, avec le sentiment du devoir accompli. La bibliothèque de Strasbourg est totalement vide, à l’image de la ville elle-même et d’une grande partie de la région.

Le retour forcé des livres à Strasbourg

A

partir du mois d’août 1940, c’est-à-dire à peine ce transfert terminé, des démarches officieuses, puis de plus en plus officielles, demandant le retour des collections à Strasbourg, sont effectuées par les autorités allemandes occupantes. Le 16 novembre 1940, tous les livres de la bibliothèque leur sont livrés, sur ordre du gouvernement collaborationniste français. Herbert Kraft, conseiller ministériel, et Albert Schmitt (qui se faisait appeler Schmidt-Leinen ou encore Morand Claden, son nom d’écrivain), conservateur de la bibliothèque de Colmar jusqu’en 1940, nommé inspecteur général des bibliothèques en Alsace le 10 juillet de cette année par l’administration allemande, ont pleins pouvoirs pour en organiser le retour. A partir du 12 février 1941, les premiers camions sont chargés, tandis que des tentatives de négociations ont lieu dans le but de préserver de ce destin telle ou telle partie des collections. Les toutes dernières à partir sont les collections numismatiques, le 30 septembre 1941. C’est un crève-cœur pour les Strasbourgeois de Clermont-Ferrand, car ils sentent bien que leur ville ne sera pas en sécurité tant que la guerre durera ; le traumatisme de 1870 reste profondément vivant, à juste titre hélas, dans l’esprit des bibliothécaires strasbourgeois. Pour ce transfert, les personnels de la BNU repliés n’ont pas été mis à contribution. Seuls des personnels de la bibliothèque remise sur pied à Strasbourg par l’occupant y ont pris part. Dans la période qui suit cet arrachement, le personnel de la bibliothèque à Clermont-Ferrand diminue dans d’énormes proportions, car - 31 -


il n’y a plus que très peu de livres à gérer, et la bibliothèque de Clermont-Ferrand subvient par ses propres moyens aux besoins documentaires du lectorat de l’université. Il ne reste à la BNU repliée que les 2 110 volumes, correspondant à 2 043 titres, qui ont été acquis à partir du 1er septembre 1939, et quelques titres de périodiques. Sans céder au découragement, on fait néanmoins « se développer et servir » cet embryon de fonds. Un accroissement d’environ 3 000 ouvrages par an est rendu possible par les subventions de l’Etat et par les quelques dons qui parviennent à destination. Puis ce sont les heures les plus noires de l’université repliée, celles du 25 novembre 1943, date du coup de force de la Gestapo, où l’irréparable est commis, lorsque l’on assassine dans les locaux mêmes de l’université un chercheur en papyrologie : Paul Collomp. Au sein de la petite équipe, après les arrestations et déportations qui suivent, le moral est au plus bas. Une bibliothécaire, un gardien et un administrateur, Ernest Wickersheimer, restent seuls auprès des maigres collections de Clermont-Ferrand.

La Bibliothèque régionale et universitaire de Strasbourg : l’ULBS

U

n rapport succinct mais précis sur le fonctionnement de la bibliothèque de l’université de Strasbourg sous l’occupation allemande permet de s’en faire une idée facilement. Le IIIe Reich a abondamment doté l’institution, tant en budget d’acquisitions qu’en personnel. Celui-ci comprend 89 personnes, soit 27 fonctionnaires ou « Beamte » (dont 2 femmes) et 62 employés ou « Angestellte » (dont 46 femmes). A sa tête, on a nommé Karl Julius Hartmann, un conservateur de haute valeur, affilié au parti nazi depuis 1933, en poste comme directeur de la bibliothèque universitaire de Göttingen depuis 1935. L’article précédent, de Wilfried Enderle, retrace son parcours strasbourgeois. Il est nommé sur les deux postes et doit donc partager ses semaines entre les deux établissements. Durant quatre années passées dans la plus grande bibliothèque du « Gau Oberrhein », Hartmann affirme, semble-t-il, ses hautes capacités professionnelles2. Mais

2. Voir l’article de Wilfried Enderle, in Wissenschaftliche Bibliothekare im Nationalsozialismus, Wiesbaden : Harrassowitz, 2011, p. 193-223

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les choses changent peu à peu de visage : après le bombardement du 23 novembre 1944 sur Strasbourg, après plus d’un an et demi de « guerre totale  », il ne reste sur place que 11 fonctionnaires et 25 employés ; c’était en effet une majorité d’Allemands qui garnissaient les emplois de la bibliothèque, et que les besoins en hommes de la guerre ont peu à peu rattrapés. Quant aux méthodes, elles n’ont guère été modifiées par rapport à celles de l’entre-deux-guerres, sauf en ce qui concerne le circuit des commandes d’ouvrages. Certains aménagements de détail ont été effectués, pour certains justifiés, pour d’autres non, de l’avis d’Ernest Wickersheimer lors de sa reprise en main de l’établissement. D’une manière générale, les choses semblent avoir fonctionné sans difficultés majeures durant ces quatre années de guerre. Mais la fin de cette période va voir les événements se précipiter.

Mesures de sécurité

L

a ville de Strasbourg subit des bombardements depuis septembre 1943. Mais le bombardement allié du 25 septembre 1944 éprouve fortement le bâtiment de la place de la République. Ces destructions touchent sévèrement la salle de lecture centrale et toute une aile de stockage. Des mesures de protection sont alors prises par l’occupant, notamment la construction de murs de brique cloisonnant davantage les magasins. De plus, les étages supérieurs des magasins sont vidés, par le transfert des ouvrages dans les étages inférieurs, en densifiant à l’extrême le stockage. Des déplacements de collections sont ensuite envisagés et mis en œuvre. Avant le 25 septembre 1944, et juste après le débarquement allié en Normandie, des collections ont été mises en sécurité à divers endroits, non seulement dans la cité et dans sa périphérie (par exemple dans un des forts de la ceinture de Strasbourg, le fort Desaix, rebaptisé Roon par l’occupant), mais aussi en des lieux divers comme la mairie de Barr (où une très grande collection d’ouvrages de médecine brûla peu après par fait de guerre), les tribunaux d’Erstein et de Hochfelden, le couvent des Bénédictines de Rosheim, et enfin... en Allemagne. 44 caisses contenant les papyrus et les ostraca sont envoyées au château de Zwingenberg, dans la vallée du Neckar. Et sur ordre formel du Reichsministerium de Berlin, les acquisitions - 33 -


effectuées par la bibliothèque depuis 1940 sont envoyées à Göttingen. Le dossier d’archives concernant les mises en sécurité de collections faites par l’administration allemande de la bibliothèque ne semble pas contenir d’informations sur cet envoi à Göttingen. Les autres mesures prises sont quant à elles bien documentées. Est-ce le signe que ce transfert s’est fait réellement « in extremis  », comme le dit Ernest Wickersheimer dans un compte rendu fait devant le conseil d’administration à Clermont-Ferrand ?

Le rapatriement des collections de Göttingen à Strasbourg

A

lors que les chars de la Division Leclerc se ruent à travers le Kochersberg pour libérer Strasbourg par surprise, les membres du conseil d’administration de la BNU clermontoise se réunissent, précisément le 23 novembre 1944. On sent le retour en Alsace approcher, car les armées ennemies ont déjà tourné les talons et évacuent la « France de l’intérieur » sans tambours ni trompettes. Ce sera le dernier conseil de l’exil, espère-t-on. Il y en eut cependant encore un en Auvergne, le 18 mai 1945. L’objectif numéro un est de reprendre possession des lieux dans le Strasbourg libéré des premiers jours. On y vérifie d’abord la présence ou l’absence des registres d’inventaire et des catalogues, et on remarque que ceux qui concernent les acquisitions effectuées entre 1940 et 1944 ont été emportés à Göttingen. Karl Julius Hartmann était, rappelonsle, à la fois directeur des bibliothèques des universités de Strasbourg et de Göttingen. Ce transfert a donc été fait sous sa responsabilité : il a pu être présent au départ et à l’arrivée du convoi. Or l’université de Strasbourg souhaite reprendre aussi vite que possible ses activités, et une bibliothèque fonctionnelle lui est bien entendu nécessaire ; et en effet les premiers prêts effectués datent du 16 août 1945 ! Les opérations de récupération sont donc aussitôt engagées. La BNU est d’ailleurs pour d’autres raisons au cœur même des problématiques de rapatriement et de restitution de biens pillés, et elle accueille dans ses murs une branche de l’OBIP (Office des Biens et Interêts Privés), chargée des restitutions - 34 -


de livres et dirigée par un de ses personnels scientifiques, Mme Bernardin. En 1946, 32 personnes en tout font fonctionner cette bibliothèque immense, confrontées à des tâches d’une complexité inouïe. Les archives de la BNU contiennent un dossier consacré à la restitution des ouvrages stockés à Göttingen. A ce dossier manque au moins une lettre, adressée par le directeur de la bibliothèque universitaire de Göttingen, Hartmann (l’ancien «  Kommissarischer Leiter  » de la bibliothèque de l’université de Strasbourg), à l’ex «  Kurator  » de la « Reichsuniversität Strassburg », datée du 17 juillet 19453, dans laquelle il dit qu’il faudrait convaincre les Français de ceci : que les livres acquis par les Allemands entre 1940 et 1944 pour l’« ULBS » ont vocation à rester en Allemagne, destinés qu’ils étaient, lors de leur achat, à servir aux besoins des étudiants allemands. C’est en s’appuyant ainsi sur des considérations bibliothéconomiques, sur une politique documentaire, que cet administrateur souhaite garder ces livres pour sa bibliothèque de Göttingen. A la mise en sécurité des collections de la bibliothèque s’ajoutait donc une autre motivation : celle de faire bénéficier de ces livres et périodiques les étudiants allemands et non pas les étudiants strasbourgeois, qui allaient devenir des Français. Cette démarche n’eut d’ailleurs aucun succès auprès de la mission française des restitutions. Les livres devaient être récupérés à Göttingen. L’administrateur Ernest Wickersheimer effectue un premier voyage dans cette ville en octobre 1945, en compagnie de son épouse Edith, pour vérifier la présence des ouvrages et aussi pour visiter plusieurs instituts scientifiques de cette université où se trouvent des instruments de sismographie et de chimie, également emportés par les Allemands en 1944. Ces instruments n’étaient pas des acquisitions effectuées durant l’occupation, mais étaient déjà en service à l’université avant 1939. La mission de l’administrateur se complique de ces récupérations supplémentaires et là aussi, des scientifiques demandent un délai avant de restituer tel ou tel instrument, afin de pouvoir mener à bien quelques mesures en cours dans les laboratoires de l’Université de Göttingen. 3. Cette lettre est citée dans Wissenschaftliche Bibliothekare im Nationalsozialismus : Handlungsspielräume, Kontinuitäten, Deutungsmuster / Knoche, Michael et Schmitz, Wolfgang, éditeurs scientifiques. - Wiesbaden : Harrassowitz, 2011, p. 217. Cet article mentionne la présence de cartes géographiques appartenant à la bibliothèque de Strasbourg encore stockées à Göttingen.

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Dès le 27 octobre 1945, Hartmann écrit à Wickersheimer pour lui dire que les livres sont prêts pour le voyage retour, en utilisant quelques unités de mesure inhabituelles en bibliothéconomie : 55 mètres cubes, 33 tonnes, soit 10 ou 11 camions ou 2 wagons de 15 tonnes. Cette lettre est envoyée en trois langues : allemand, anglais et français. Du 6 au 21 mars 1946, l’administrateur accompagné de deux agents, André Scherr et Raymond Baumert, prend le chemin de Göttingen, dans trois camions avec chacun une remorque de 15 tonnes, de la firme Frédéric Jost de Schiltigheim. Leur mission est de récupérer les 33 000 ouvrages, mais aussi le matériel de chimie et de sismographie, ainsi que des machines à écrire, un outil de type « Kardex  » (un meuble classeur très solide permettant un accès rapide et efficace à des fiches de suivi de collections ou de périodiques), et les registres d’inventaire des achats effectués entre 1940 et 1944. Ceux-ci sont décrits de manière très précise. Les livres sont très sommairement emballés dans du papier d’emballage maintenu par ficelage. Et il est établi que les frais de cette expédition pourront être pris en compte dans les frais liés aux réparations de guerre, assure le commandement en chef français en Allemagne, le 2 mai 1946. A l’arrivée du convoi à Strasbourg, le décompte exact des ouvrages revenus de Göttingen est effectué, par lettres de séries et par formats. Ce sont ainsi 31 062 volumes et 8 392 brochures qui reviennent. Certains de ces documents ont été catalogués ou cotés, mais d’autres, au nombre de 11 251, ne l’ont pas encore été par l’équipe allemande de la bibliothèque. Notons que les seuls formats retenus dans ces décomptes sont « petit », « moyen » et « grand », ce qui équivaut dans la nomenclature de la BNU à « octavos », « quartos » et « folios ». Or les « grands folios », qu’il conviendrait d’appeler « in-planos », sont absents de ces décomptes. Les deux ouvrages restitués et les cartes géographiques en feuilles sont justement des in-planos. C’est peut-être là que se trouve la raison de ce retour différé de plus de 60 années. L’affaire se clôt enfin avec une lettre de remerciements adressée par Ernest Wickersheimer au colonel Garnier-Coignet, chef de la mission française des restitutions auprès de l’armée britannique d’occupation. Mais par ce retour des « in-planos » oubliés à Göttingen, ce n’est donc - 36 -


qu’en 2012 que semble se terminer ce va-et-vient de collections entre l’Alsace, la France et l’Allemagne. En est-on cependant sûr ? Des surprises peuvent surgir encore. Tous les documents disparus durant la période 1940-1945 n’ont pas été retrouvés. Les réserves de la BNU contiennent encore, parmi les manuscrits, quelques tristes fantômes indiquant « disparu, récolement 1947 ». Où se trouvent-ils ? Seront-ils un jour rendus à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg ?

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Courrier officiel du 2 mai 1946 précisant que les frais de rapatriement des livres pourront être pris en charge au titre des réparations (coll. BNU Strasbourg)

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Facture datée du 3 mai 1945, attestant le retour à Strasbourg, par camion, des livres de la bibliothèque (coll. BNU Strasbourg)

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Version française d’une lettre d’Hartmann à Wickersheimer, datée du 17 janvier 1946 (coll. BNU Strasbourg)

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Versions allemande et anglaise de la mĂŞme lettre (coll. BNU Strasbourg)

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Carte de Göttingen (dressée en 1876, éditée en 1878) - Coll. BNU Strasbourg


Une importante collection de cartes gĂŠographiques :


par Gwénaël Citérin et Francis Fischer


Une importante collection de cartes géographiques : les « Messtischblätter »

P

armi les documents restitués figure surtout une importante collection de cartes géographiques, celle des « Messtischblätter ». Il s’agit de 4 090 pièces, complétant un ensemble qui jusqu’alors ne comprenait à la BNU que 2 178 documents. L’ensemble de la collection ainsi reconstituée, par son importance (en tout 6 268 pièces), est appelé à devenir le cœur du fonds cartographique allemand de la BNU, désormais riche de près de 15 000 cartes en tout. En 1877, la Königlich-Preussische Landes-Aufnahme commence la livraison des Messtischblätter, des milliers de cartes dessinant la topographie de l’Empire allemand au 1:25 000. Le projet prussien de cartographier l’Empire, de l’arrière-pays de Dannemarie à Memel (aujourd’hui Klaipėda en Lituanie), de la frontière danoise aux confins de la Silésie, exclut à l’origine les royaumes de Saxe, Bavière, Wurtemberg (Palatinat compris), le grand-duché de Bade, mais il intègre les deux duchés de Mecklembourg, la Thuringe, le grand-duché d’Oldenbourg. Le territoire est découpé selon un quadrillage régulier, pour produire des cartes de dimensions identiques (44 x 48 cm), chacune représentant donc 11 kilomètres à sa base et nommée selon la principale localité du périmètre circonscrit. La numérotation, séquentielle, débute au point le plus septentrional et se déroule comme on lit un texte : de l’ouest vers l’est, du nord au sud. Lors de l’annexion d’autres États par la Prusse (par exemple la Hesse Électorale après 1867), les cartes levées par ces États, parfois depuis des décennies, sont intégrées aux Messtischblätter et insérées à leur juste place en corrigeant la numérotation initiale. Dans les légendes, les caractères et les pictogrammes utilisés, les feuilles présentent une grande homogénéité. Les couleurs sont rares, seuls le bleu et le brun sont utilisés. Les limites des États de l’Empire sont scrupuleusement indiquées. L’absence de toute représentation au-delà des frontières donne l’impression d’une côte maritime ou d’un désert, rejetant les pays limitrophes dans les limbes, comme la Pologne, - 45 -


les Pays-Bas ou la France au-delà de l’Alsace-Moselle. Origine militaire des cartes oblige, le secret des fortifications s’efface dans un halo blanc, comme on peut le voir pour Strasbourg. Un inventaire réalisé à l’été 2012 a confirmé que les 2 178 cartes conservées jusqu’alors au sein de la BNU correspondaient à l’existant paru en 1896, malgré des manques à déplorer concernant l’ancien duché de Nassau. L’Empire n’est alors pas totalement cartographié : quoiqu’annoncés, font encore défaut la Prusse-Orientale et la Prusse-Occidentale, la Posnanie, le Brandebourg et une grande partie de l’Allemagne centrale. La collection s’est bien entendu accrue depuis cette date : un ancien décompte, malheureusement non daté, donne un total intermédiaire de 2 919 cartes, sans doute avant les acquisitions réalisées dans la première moitié du 20e siècle. Dans leur quasi-totalité postérieures à 1896, les 4 090 cartes retrouvées à la Staats- und Universitätsbibliothek de Göttingen viennent compléter les collections de la BNU. Certaines feuilles reprennent des éditions antérieures et les renomment pour enregistrer les fluctuations de l’Histoire  : développement urbain, germanisation des toponymes... L’ensemble ainsi reconstitué témoigne de l’importance de la collecte concernant l’aire culturelle germanique qui s’est faite à la BNU, y compris après le retour de l’Alsace-Lorraine à la France en 1918.

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Carte de Kaiser Wilhelm-Koog, dans le Schleswig-Holstein (dressée en 1878, éditée en 1880) - Coll. BNU Strasbourg

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Carte de Strasbourg (dressée en 1883, éditée en 1885) - Coll. BNU Strasbourg

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Carte de Göttingen (dressée en 1876, éditée en 1878) - Coll. BNU Strasbourg

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Fort de Dehli. Détail des ornements peints. LA ROCHE Emanuel. Stalaktiten, Paläste und Gärten. Munich : Bruckmann, 1921. (Indische Baukunst ; Band 6). Planche 39 - Coll. BNU Strasbourg


Deux ouvrages consacrĂŠs aux arts dĂŠcoratifs orientaux (Inde et Siam)


par Dominique Grentzinger


Deux ouvrages consacrés aux arts décoratifs orientaux (Inde et Siam)

L

es ouvrages restitués à la BNU consistent en trois grands volumes. C’est sans doute leur dimension hors-norme (63 et 64 cm) qui a retardé leur retour de quelques décennies. Les restitutions de 1946 avaient certes concerné beaucoup d’ouvrages (1 137 pour l’histoire des arts), mais aucun document de très grand format (grand folio ou in-plano) ne figurait dans les listes d’alors. Ces deux titres avaient très probablement été entreposés à part (sans doute avec d’autres livres de même dimension) dès leur arrivée à Göttingen en 1944, échappant ainsi aux opérations d’identification entreprises, à l’automne 1945, par l’administrateur de la BNU Ernest Wickersheimer. Ces grands folios de la série Bh (histoire des arts) avaient été inscrits sur la même page du registre d’inventaire de la BNU en novembre 1943. Ils sont, l’un et l’autre, consacrés aux arts décoratifs orientaux (Royaume du Siam et Inde). Le premier de ces ouvrages est en fait le sixième volume de la série Indische Baukunst de l’architecte bâlois Emanuel La Roche (18631922). Ce volume constitue, avec le cinquième, la troisième et dernière partie de l’œuvre. Elle est intitulée Stalaktiten, Paläste und Gärten (la première partie étant Tempel, Holzbau und Kunstgewerbe, la deuxième Moscheen und Grabmäler). Les volumes précédents (1 à 5) sont présents dans les collections de la BNU. Emanuel La Roche, qui après des études à Stuttgart travailla un temps à Strasbourg (vers 1885), connut un réel succès comme concepteur de bâtiments publics (on lui doit, entre autres, l’église d’Appenzell, la gare de Bâle, la bibliothèque de l’université de Bâle). Indische Baukunst est le fruit d’un long travail mené sur presque trois décennies, qui parut en 1921 chez Bruckmann à Munich, quelques mois seulement avant la mort de La Roche. Il faut remonter aux années 1889-1890 et aux voyages qu’il effectua en Orient avec son ami Alfred Sarasin (18651953), le célèbre banquier suisse, pour comprendre l’origine de cette œuvre. Editeur scientifique et principal contributeur financier de cette - 53 -


somme, Alfred Sarasin, féru d’Orient, réunit sa vie durant une exceptionnelle bibliothèque sur l’histoire de l’art indien. Cette bibliothèque, aujourd’hui connue sous le nom de Biblioteca Indica (Alfred Sarasin), a été léguée en 1953 à l’Université de Bâle. Aux travaux de La Roche et de Sarasin s’ajoutent dans l’ouvrage une contribution de l’historien de l’art suisse Heinrich Wölfflin (1864-1946) et une bibliographie d’Emil Gratzl (1877-1957), bibliothécaire à la Bayerische Staatsbibliothek de Munich et orientaliste reconnu. Richement illustré de photographies et de tirages effectués par la firme Frobenius de Bâle, le volume est numéroté 187/200. Il n’a eu à souffrir que de très légers dégâts. Le second ouvrage restitué est composé de deux volumes (un premier volume de texte et un second de planches). Paru en 1925 chez Asia Publishing House à Bangkok, sous la direction de l’architecte allemand Karl Siegfried Döring (1879-1941), il s’intitule Kunst und Kunstgewerbe in Siam : Lackarbeiten in schwarz und gold (il paraîtra simultanément en anglais sous le titre Art and art-industry in Siam : lacquer-works in black and gold). Imprimé à Berlin, chez Gustav Ascher, l’exemplaire rendu porte le numéro 14/500. Les gravures noir et or du volume de planches sont remarquables : collées sur des feuilles très épaisses, elles comportent chacune une légende imprimée en doré sur fond noir. La dernière des 25 planches présente, malheureusement, un défaut d’impression. Le volume de texte, remarquable également, comporte de nombreuses illustrations légendées, de beaux encadrements de page et plusieurs bandeaux. Le registre d’inventaire et les notices bibliographiques laissent à penser qu’il manque un second volume de planches. L’achat de 1943 concernait apparemment trois volumes (pour une somme de 540 Reichsmarks). L’ouvrage ayant été retiré du catalogue de la BNU lors du récolement de 1972, il est, hélas, bien difficile aujourd’hui de savoir ce qu’il est advenu de ce troisième volume.

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Ornement des portes d’un meuble de la Bibliothèque royale de Bangkok. DÖRING Karl Siegfried. Kunst und Kunstgewerbe in Siam. Tafelband 1. Bangkok : Asia Publishing House, 1925, planche 3. (coll. BNU Strasbourg) - 55 -


Esprits protecteurs (Thévadas) accourant pour vénérer Bouddha. Détail d’un autel décoré. DÖRING Karl Siegfried. Kunst und Kunstgewerbe in Siam. Textband. Bangkok : Asia Publishing House, 1925, p. 45. (coll. BNU Strasbourg)

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Fort de Dehli. Détail des ornements peints. LA ROCHE Emanuel. Stalaktiten, Paläste und Gärten. Munich : Bruckmann, 1921. (Indische Baukunst ; Band 6). Planche 39 - Coll. BNU Strasbourg

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Porte Mihtar Mahal à Bijapur (Etat du Karnataka, Inde). LA ROCHE Emanuel. Stalaktiten, Paläste und Gärten. Munich : Bruckmann, 1921. (Indische Baukunst ; Band 6). Planche 32 - Coll. BNU Strasbourg - 58 -


Plans comparés de Jaipur et Amber avec plusieurs villes européennes, dont Nancy et Mannheim. LA ROCHE Emanuel. Stalaktiten, Paläste und Gärten. Munich : Bruckmann, 1921. (Indische Baukunst ; Band 6). Planche 28 - Coll. BNU Strasbourg - 59 -


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De Strasbourg à Göttingen : retour sur une histoire oubliée  

Cet ouvrage a été réalisé à l’occasion de la redécouverte d’un fonds de livres et de cartes appartenant originellement à la BNU, transféré d...

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