Issuu on Google+


« Dessins et manuscrits clandestins de Jeannette L’Herminier et Germaine Tillion réalisés au camp de Ravensbrück »

Médiathèque André Malraux, 5 février - 26 mars 2011 Coproduction Médiathèque André Malraux, Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon et Rodéo d’âme.


Lucienne Laurentie Dessin réalisé à Holleischen Crayon de papier sur carton 21,6 cm x 15,2 cm

Née le 1er avril 1905, elle est arrêtée pour faits de résistance puis internée à Romainville, d’où elle sera déportée à Ravensbrück. Elle mourra en 1994.


« Vivre c’était combattre [...]. Survivre, notre ultime sabotage. » 1

AMICALE DE RAVENSBRÜCK (ouvrage collectif), Les Françaises à Ravensbrück, Gallimard, NRF, Paris, juin 2005, p 296.


Ce Catalogue accompagne l’exposition du même nom présentée à la Médiathèque André Malraux du 5 février au 26 mars 2011 réalisée en partenariat par les Médiathèques de Strasbourg, la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, le collectif Rodéo d’âme et le Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon. Cette exposition a obtenu le label CECEL 2010 (label culturel européen). Direction du projet : Baptiste Cogitore, Président de l’association Rodéo d’âme André Hincker, Directeur du réseau des médiathèques de la Communauté urbaine de Strasbourg Albert Poirot, Administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg Commissaire de l’exposition : Claire Audhuy Conseillers scientifiques : Valérie Drechsler, directrice du CERD - Struthof Robert Steegmann, professeur agrégé et docteur en histoire Coordination : Claire Audhuy, directrice artistique (Rodéo d’âme) Francine Haegel, conservateur en chef responsable de l’action culturelle (réseau des médiathèques CUS) David-Georges Picard, conservateur chargé de l’action culturelle (BNU) Textes de : Claire Audhuy, Jeannette l’Herminier Scénographie : Marc Duguet (réseau des médiathèques CUS) Conception graphique : Pauline Steib (BNU) Photographies : Eric Chatelain (Ville de Besançon), Jean-Pierre Rosenkranz (BNU), autorisation de reproduction délivrée par Les éditions de La Martinière (p. 74, 76-77, 158) Encadrement : Agathe Bischoff-Morales, conservateur en chef chargée du Patrimoine (réseau des médiathèques CUS)


Nos remerciements s’adressent : Au Ministère de la Culture et de la Communication, au Ministère de la Défense, au Conseil régional d’Alsace, aux Conseil généraux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, à la Communauté urbaine de Strasbourg, à la ville de Strasbourg, à la ville de Besançon, à l’Université de Strasbourg, et aux éditions de la Martinière pour leur soutien à ce projet. Au Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon (MRD) : Qui nous a prêté des œuvres et en particulier à François Marcot (président de l’Association des Amis du MRD et conservateur honoraire du Musée, professeur émérite de l’Université de Franche-Comté), Gérard Galliot (directeur des Musées de la Citadelle), Marie-Claire Ruet (bibliothécaire au MRD) et Catherine Guinchard (assistante de conservation au MRD). Aux personnels de la Médiathèque André Malraux et aux personnels de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg Ainsi qu’aux membres de Rodéo d’âme : Pauline Poupon (chargée presse et relations publiques), Vincent Hanrion et Thomas Schwartz (graphistes), Ingrid Harting et Simone Baum (traductrices), Louis Rigaud (webmaster).

© Bibliothèque nationale et universitaire, Strasbourg, 2011 Maquette et conception graphique : Pauline Steib (BNU) Ouvrage réalisé sous la direction de Baptiste Cogitore, André Hincker et Albert Poirot ISBN 978-2-9529128-2-2 Dépôt légal : février 2011


8


9


À l’heure où disparaissent les dernières victimes de la barbarie nazie - dont Jean Samuel, le Piccolo immortalisé par l’écrivain Primo Levi - et où des actes odieux contre diverses communautés de notre pays sont perpétrés ici et là, nous saluons avec émotion la tenue de l’exposition Les Robes grises devant être présentée, du 5 février au 26 mars 2011, à la Médiathèque André Malraux. Ce lieu symbolique de l’accès de tous à une culture républicaine respectueuse de chacun est le cadre idéal d’une pareille manifestation. Elle procède à la fois du travail - indispensable - de mémoire et de l’information des jeunes générations devant le désastre aux conséquences universelles suscité par Hitler et ses adeptes. Nous nous réjouissons, à cet égard, que la Ville et la Communauté urbaine de Strasbourg s’associent à la Bibliothèque nationale et universitaire de notre ville, au Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon ainsi qu’à l’association Rodéo d’âme pour la réalisation d’un projet aussi naturel qu’ambitieux. Naturel, parce qu’il va de soi pour les raisons exposées auparavant. Ambitieux, car il permettra de découvrir des dessins de Jeannette L’Herminier et des textes manuscrits de l’ethnologue Germaine Tillion. Les uns et les autres ont été notamment réalisés au camp de concentration de Ravensbrück où furent détenues ces grandes résistantes, dont l’une des compagnes d’infortune était Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Elles furent nommées, comme des milliers d’autres captives, des « robes grises » … Cette exposition sera judicieusement accompagnée de diverses rencontres. Elles permettront, entre autres, d’entendre le témoignage de Marie-José Chombart de Lauwe, une survivante de Ravensbrück, comme d’apprécier des œuvres composées au camp de Theresienstadt par Gideon Klein, Hans Krasa ou Pavel Haas, considérés avant la Seconde Guerre Mondiale comme des espoirs majeurs de la musique européenne. Leur extermination - à Auschwitz - a annihilé définitivement de telles promesses. Ces partitions seront interprétées par des élèves du Conservatoire national de région de Strasbourg. Dessins de Jeannette L’Herminier, manuscrits de Germaine Tillion - dont le livret de l’opérette Le Verfügbar aux Enfers -, œuvres musicales injustement négligées : la vie culturelle était, dans les camps d’internement, de concentration et d’extermination, d’une intensité prouvant que l’acte artistique contribuait à sauver la dignité humaine des détenus. Ainsi que l’écrit Amaury du Closel, une autorité internationale en la matière, «  si cette grande catastrophe a suscité et suscite toujours outre-Rhin une recherche spécifique de grande échelle, il n’existe en revanche en France, surtout dans le domaine musical, que fort peu de spécialistes de ces sujets ».

10


11 L’exposition Les Robes grises, autant que les rencontres l’escortant, prouve donc le rôle précurseur de notre collectivité sur un terrain de recherches immense. S’inscrivant dans le cadre du cycle francoallemand pluridisciplinaire Des voix dans la nuit / Stimmen in der Nacht, elle trouve en la Médiathèque André Malraux un site déjà connu pour son engagement en faveur des questions européennes, apprécié par de nombreux usagers. Quant aux soutiens du Conseil de l’Europe, de la Région Alsace et du Conseil Général du Haut-Rhin conjugués au nôtre, ils manifestent un esprit démocratique et citoyen. Jacques Bigot Président de la Communauté urbaine de Strasbourg

Roland Ries Sénateur Maire de Strasbourg


La présentation, à la Médiathèque André Malraux de Strasbourg, d’une collection d’œuvres clandestines réalisées par Germaine Tillion et Jeannette L’Herminier, pendant leur détention au camp de Ravensbrück, constitue l’un des points d’orgue du cycle de manifestations « Des Voix dans la nuit », organisé en 2011 par le collectif Rodéo d’âme et consacré à la résistance morale par la création artistique au sein de l’univers concentrationnaire. Le soutien apporté par le Conseil régional d’Alsace à l’organisation de ce projet remarquable prend place dans le cadre général de sa stratégie de valorisation de la mémoire des camps de la mort. Témoins fragiles d’une humanité suppliciée qui fait front et reste debout, les dessins de Jeannette L’Herminier et les manuscrits de Germaine Tillion expriment la puissance salvatrice de l’art et rendent hommage au refuge inviolable de la conscience. Présenté pour la première fois au grand public, le manuscrit de l’opérette de Germaine Tillion Le Verfügbar aux Enfers est le support matériel d’une œuvre particulièrement aboutie. Il est, par excellence, la trace du courage, de la fraternité et de l’espérance des deux artistes, qui ont puisé dans l’art et la solidarité l’énergie d’une résistance finalement victorieuse. Ces œuvres ont été, du combat et de la victoire, les compagnons fidèles. Pour nous, elles sont aujourd’hui un témoignage lumineux d’humanité.

Philippe RICHERT Ministre chargé des Collectivités territoriales Président du Conseil régional d’Alsace

12


13 Les dessins, les écrits ramenés par Jeannette L’Herminier et Germaine Tillion du camp de concentration de Ravensbrück nous laissent sans voix. Ces témoignages portent en eux une force qui rend déplacé l’étalage de nos états d’âmes et futile le contenu de nos digressions. Mais par contre, leur existence, le fait même qu’ils aient pu être créés et sauvés de la destruction pour être aujourd’hui devant nous, nous conforte dans l’idée d’un acte nécessaire : celui de nous confronter à l’Histoire. Il n’y a pas d’autre alternative à une construction de soi-même, on est conduit à se poser la question de notre rapport au monde, il n’est pas concevable de faire le choix de ses engagements sans cette confrontation à l’Histoire. Cette nécessité, cette évidence partagée, hier et aujourd’hui, par mes collègues élus du Conseil général, nous amène à des décisions qui attestent de ce choix politique. Ainsi, le Département a été l’une des collectivités fondatrices du Mémorial de l’Alsace-Moselle dont il est aujourd’hui le principal financeur. Ce lieu, qui est tout à la fois celui d’une histoire régionale, d’une histoire générale, un espace de sensibilisation et de documentation, se trouve à Schirmeck, non loin de l’ancien camp du Struthof. Le Département du Bas-Rhin dans le cadre de sa politique mémorielle a entrepris de répertorier la totalité des victimes alsaciennes de la Seconde Guerre mondiale et de constituer à cet effet une base de données qui comprend actuellement plus de 25 000 noms. Pour coordonner leurs actions mémorielles, la Région Alsace et les Départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin se sont dotés d’un poste de Délégué à la Mémoire Régionale. A travers les dispositifs d’aides adoptés dans le cadre de sa politique culturelle, le Département veille à la préservation des lieux de mémoire. Enfin, la collectivité départementale apporte son soutien aux associations patrimoniales et notamment aux sociétés d’histoire, elle encourage la publication d’ouvrages, la réalisation de films à caractère historique et les initiatives, expositions, conférences proposées par ces organismes. L’ensemble de ces actions, comme cette exposition « Les Robes grises » vise à témoigner et relayer ces messages de résistance et surtout rappeler que dans la pire des adversités une seule chose vous appartient toujours, votre liberté de penser. Ce combat, qui a été celui de Jeannette L’Herminier, de Germaine Tillion et de milliers d’autres aujourd’hui oubliés, doit aussi être celui de chacun de nous. Merci à Rodéo d’âme de nous le rappeler.

Guy-Dominique KENNEL Président du Conseil Général du Bas-Rhin


Quoi de plus saisissant que de découvrir les créations réalisées clandestinement par deux femmes, Jeannette L’Herminier et Germaine Tillion, déportées dans le camp de Ravensbrück et qui ont ainsi trouvé force et courage pour lutter contre la barbarie concentrationnaire. Véritables témoignages d’un duo fraternel des heures les plus sombres de notre Histoire, remarquables actes de résistance et émouvants fragments d’humanité dans les camps, ces œuvres méconnues, « Les Robes grises », sont portées pour la première fois à la connaissance du grand public à travers cette exposition qui révèle avec justesse la puissance de l’acte de création artistique empreinte de dérision dont la force salvatrice a rendu dignité et espoir à ces « sœurs de misère » dans un univers d’avilissement total. Que l’engagement de Rodéo d’âme, avec le Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon, le Réseau des Bibliothèques et Médiathèques de Strasbourg et la Bibliothèque nationale et universitaire, soit ici salué pour cette entreprise inédite, à la fois audacieuse et nécessaire qui rend magistralement hommage à ces femmes, qui ont placé l’art au cœur de leur acte de résistance. Le Conseil général s’honore de s’associer à cette exposition, qui en participant à la mémoire collective et au patrimoine historique, donne une véritable leçon d’humanité, accessible à chacun de nos concitoyens.

Charles BUTTNER Président du Conseil Général du Haut-Rhin

14


15 Il était naturel pour la Ville de Besançon de participer activement au Cycle de rencontres pluridisciplinaires « Des Voix dans la nuit : autour de la mémoire des camps de la Seconde Guerre mondiale », par le biais du prêt de documents exceptionnels qui seront présentés à la Médiathèque André Malraux de Strasbourg du 5 février au 26 mars 2011, lors de l’exposition «Les Robes grises ». Cette participation concerne le fonds Jeannette L’Herminier soit une soixantaine de dessins faits à Ravensbrück, et le fonds Germaine Tillion, dont le manuscrit du Verfügbar aux Enfers, opérette écrite clandestinement à Ravensbrück, les recettes de cuisine portant en acrostiche le nom des responsables SS du camp, ou encore les billets écrits clandestinement dans le camp. Cette participation entre dans le cadre de la politique de diffusion de l’inestimable collection d’objets et de dessins et écrits concentrationnaires présents au Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon. Ce Musée, créé en 1971 par des résistants et déportés de Franche-Comté, est installé à proximité du lieu symbolique de mémoire que sont les poteaux des fusillés où une centaine de patriotes ont été exécutés, et dans l’enceinte de la Citadelle, pôle touristique majeur de Franche-Comté. Le Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon est au cœur de nombreuses actions partenariales menées avec l’université, le monde scolaire et parascolaire, autour des thématiques de la mémoire, des droits de l’Homme, de l’histoire des idées et courants artistiques. Ce centre de ressources d’une exceptionnelle richesse est aujourd’hui inscrit dans une démarche de développement, dans le cadre du projet «  Citadelle – Site UNESCO  », permettant de répondre aux objectifs de transmission de la mémoire collective au niveau local bien sûr, mais aussi national et international, par le biais d’une politique de mise en réseau avec les Fondations nationales, les associations et les autres musées de la Résistance. Pour la première fois, les dessins et textes de Jeannette L’Herminier et de Germaine Tillion vont donc être présentés hors de Besançon. Autant de cris de conscience face à la barbarie, d’actes de courage, d’espoir et de dignité, que je suis très heureux d’offrir au regard du grand public.

Jean-Louis Fousseret Maire de Besançon


« Interroger par l’art la mémoire d’aujourd’hui » tel est l’objectif ambitieux et courageux que le collectif Rodéo d’âme s’est fixé pour inviter le public, par son travail artistique, à réfléchir sur la mémoire et rendre hommage aux derniers témoins des atrocités de la Seconde Guerre mondiale. Ce groupe de jeunes artistes a conscience de l’urgence d’interroger les derniers témoins des camps de concentration et de leur donner la parole à travers des pièces de théâtre, des expositions, en tant que modèle de résistance et de force de survie. Dans la présente exposition « Les Robes grises » l’accent est mis sur l’acte de création comme force de résistance dont témoignent les œuvres créées clandestinement au camp de concentration de Ravensbrück par Germaine Tillion et Jeannette L’Herminier. Leur travail artistique - dessins et création musicale - représente l’acte de résistance à travers l’acte créateur qui les a aidées à dépasser les conditions affreuses de ces camps afin de préserver leur humanité. Le Conseil de l’Europe, né des cendres de la Seconde Guerre mondiale, mène un effort infatigable pour rappeler aux jeunes générations que les horreurs du passé ne doivent pas être oubliées et qu’il faut résister à la haine, au racisme et à l’antisémitisme. Nous savons que nous devons toujours éduquer, toujours préserver la mémoire individuelle au sein de la mémoire collective et toujours défendre et porter haut nos valeurs humanistes et la démocratie. Ainsi le Conseil de l’Europe célèbre chaque année le 27 janvier la « Journée du souvenir de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité ». Le Conseil de l’Europe a également élaboré un large éventail d’outils pédagogiques sur l’enseignement et le souvenir de l’Holocauste. C’est pour rendre hommage au travail exemplaire effectué par Rodéo d’âme dans la transmission de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale que le Conseil de l’Europe lui a décerné le label « Evénement culturel » 2010. Ce label récompense chaque année un petit nombre de projets culturels et artistiques exceptionnels qui, à travers leur travail, véhiculent les valeurs du Conseil de l’Europe.

Robert PALMER Directeur de la Culture et du Patrimoine culturel et naturel Conseil de l’Europe

16


17 L’art produit par les déportés dans l’enfer des camps exprime qu’ils conservaient toute leur humanité, leur culture. La mémoire de la déportation dans les camps de concentration et d’extermination nazis constitue un repère dans l’histoire de l’humanité, à la fois en raison de faits inimaginables qu’elle décrit et du vécu des hommes et des femmes qui en ont été les témoins. Avec le recul du temps, la période du nazisme et de son système concentrationnaire se situe désormais comme une phase particulièrement dramatique de l’histoire de l’humanité, précédée et suivie d’autres crimes. A la libération des camps par les armées alliées, le monde découvrait des spectacles intolérables. Il a fallu créer de nouveaux termes pour définir ces réalités : crimes contre l’humanité qualifiés avec précision, mieux définir le génocide. Contempler, crier « plus jamais ça » ne suffisait pas. Les historiens, les spécialistes des sciences humaines, sociologues, psychologues, médecins, spécialistes des sciences politiques ont analysé les faits que certains voulaient nier, ou estimaient que face à la mort en masse, seule la contemplation s’imposait. Tout phénomène de société résulte de théories et de pratiques appliquées et commises par des êtres humains, et doivent être analysées comme telles. Aucun phénomène de société ne peut être totalement compris si l’on ne tient pas compte des hommes et des femmes qui l’ont vécu, d’où l’importance de mieux en mieux reconnue du rôle du témoin. Les survivants, contrairement à ce que certains affirment, ont souvent décrit leur expérience concentrationnaire. Si certains se sont tus, c’est qu’ils n’en avaient plus la force, ou qu’ils n’étaient pas écoutés. De nombreux témoignages ont été enregistrés, par la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, constituant une vidéothèque et une audiothèque, mémoire vivante. Chaque témoin a une trajectoire particulière, un vécu propre, mais la totalité des récits converge vers le noyau central du système concentrationnaire, la volonté de déshumaniser le déporté, de l’exploiter jusqu’à la mort. On connaît la totalité du système concentrationnaire, on cerne de mieux en mieux les mécanismes qui ont amené au pouvoir les forces nazies, comment une majorité du peuple allemand les a acceptées et suivies, mécanismes qui peuvent se reproduire ailleurs. On peut aussi s’interroger sur un « pourquoi », pourquoi un homme a pu dire à un autre homme : « toi, tu n’appartiens pas à la même espèce humaine que moi  », et les institutions du régime l’ont autorisé aux pires crimes à son égard. Ce pourquoi, racisme, mépris total de la personne humaine, de ses droits les plus fondamentaux, a fonctionné à l’égard des Noirs dans l’esclavage, ou dans les nouveaux génocides, comme au Rwanda.


Alors, face au crime contre l’humanité qui concerne à la fois l’espèce humaine, en faisant disparaître des groupes humains entiers, et la personne humaine, déshumanisée et dont le corps même a été exploité par les médecins nazis pour des pseudo-expériences médicales, il faut faire entendre la voix des témoins qui, dans l’horreur des camps, ont exprimé leur humanité. Qui assurera la transmission de la mémoire quand le dernier déporté aura disparu ? A mes camarades sentant la disparition de leur génération, je dis : notre génération a laissé une trace indélébile dans le temps. Ses œuvres, lieux de mémoire, ouvrages, films, sont des marques que les jeunes générations découvrent, intègrent dans leur formation civique et personnelle. Plus encore, c’est en reprenant leurs paroles que les jeunes assurent une mémoire vivante de la déportation. L’art produit par les déportés dans l’enfer des camps exprime qu’ils conservaient toute leur humanité, leur culture. Leurs dessins, sauvegardés par des actes de résistance dangereux, leurs poèmes, sont parfois des cris d’horreur, tel « essayez de regarder, essayez pour voir » de Charlotte Delbo, qui montre des corps presque morts, parfois des rêves du passé, du monde libre. Certains évoquent l’amitié, soutien vital au camp. D’autres enfin, permettent par l’humour, de se décentrer du camp en portant sur lui, sur soi-même, un regard, par un rire libérateur, comme l’a réalisé l’opérette de Germaine Tillion, Le Verfügbar aux Enfers. Aux artistes qui vont poursuivre les apports des déportés, j’adresse leur confiance pour transmettre le sens de leur mémoire vivante. Mais j’ajoute que depuis leur libération, pendant soixante-cinq ans, ils ont aussi gardé les yeux ouverts sur les dangers de la renaissance des conceptions qui ont engendré les crimes dont ils ont été les témoins et victimes : racisme, xénophobie, nationalisme exacerbé ; mépris et exclusion de l’autre sont encore présents. Demeurés vigilants, ils ont agi en référence à leur expérience passée.

Marie-José CHOMBART DE LAUWE Résistante déportée à Ravensbrück et Mauthausen Présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation

18


19 «L’imaginaire n’existe pas, on ne peut fixer que la réalité…» 1 …Et pourtant, à parcourir les pages qui vont suivre, à découvrir les œuvres - on doit dire œuvres - à travers l’exposition Les Robes grises présentée par le collectif Rodéo d’âme, on ne peut qu’être frappé par la volonté manifeste de Jeannette L’HERMINIER de faire de la représentation de toutes ses camarades de déportation une idée de ce qu’elles furent avant. Les vêtements bien sûr sont les «robes grises» de la déportation. Mais les corpulences, les coiffures, les attitudes, celles des dames en leur foyer, au salon de thé, au labeur, en promenade, en discussion complice… Elles sont coquettes, elles sont belles. Cette normalité de la vie apparaît comme une étrangeté, parce que re-créée au cœur de l’enfer, dans l’enceinte du camp, dans les Kommandos… «La première fois que j’ai eu l’idée de faire du dessin, c’était au cours de la quarantaine. Assise par terre, dans une pièce où nous étions entassées en attendant que l’on vienne nous chercher pour les différents examens qui étaient indispensables à l’»administration sacrée» du système nazi. J’ai trouvé par terre un petit crayon que j’ai mis dans l’ourlet de ma robe par indiscipline, par cause de mon tempérament de Française. Et, au même moment, on nous a distribué, à la volée, les feuilles de journaux de l’époque, qui nous servaient à des fins hygiéniques. Sur ma feuille de journal, il y avait un blanc censuré. Cela m’a donné l’idée de sortir mon petit crayon et de dessiner la personne, une de celles parmi tant d’autres qui était debout par obligation : la silhouette de ma belle-mère, vue de dos. Et je l’ai dessinée en commençant par le bas à gauche et en cernant la silhouette. Cela a intéressé ma camarade qui, elle, avait fait les Beaux-Arts et qui était assise à côté de moi. Elle m’a dit : «Mais il faut continuer absolument, c’est formidable ! Ce dos est vraiment ressemblant.» Alors mes camarades se sont liguées entre elles et de bouche à oreille, on a su que j’avais un crayon et que je pouvais peut-être dessiner. Elles ont pensé également que cela pouvait être des témoignages intéressants et tout le monde m’a donné les articles censurés ; si bien que j’ai pu rapporter une soixantaine de dessins. J’avais pris l’habitude de faire signer mes modèles, de façon à ce que cela soit un triple témoignage, surtout pour celles qui devaient disparaître.» 2 Ainsi, l’esquisse, le trait précis, délicat, ne font pas que côtoyer clandestinement le mal; ils l’affrontent. Voici que, consciemment et inconsciemment selon le moment, dessiner est résister. L’art absorbe l’angoisse tout autant qu’il la dit, l’art console autant qu’il crie : voici ce que nous ne sommes plus, voici ce que nous avons été, voici que je fige notre image pour la postérité. Voici qui témoigne de ce que toutes avons ici été enfermées. Voici qui est témoignage de la présence ici de celles qui n’en sortiront pas. 1. « Oui, parce que là, on ne peut pas tricher. L’imaginaire n’existe pas. On ne peut fixer que la réalité. », Jeannette L’HERMINIER, interview réalisée le 7 février 1991 et citée par Diane AFOUMADO dans « La preuve pour après ou la résistance spirituelle de deux déportées à Ravensbrück», in Bulletin du Centre d’histoire de la France contemporaine, Université de Paris X-Nanterre,n° 13, 1992, p. 76-77. 2. Jeannette L’HERMINIER, interview réalisée le 7 février 1991 et citée par Diane AFOUMADO, op.cit.


Qu’on ne s’y méprenne pas. Rien n’est fiction ici. La manière de faire et de dire est création, mais dans les faits, tout est vrai. Tout est vécu, ressenti, tout est aussi ancré en celles qui en sont sorties. Comme en miroir du trait et du projet de Jeannette L’HERMINIER, ces mots de Germaine TILLION traduisent la mélancolie, apportent aussi l’apaisement : « Un chant très doux, plein d’allégresse, / Monte de mon corps amaigri, / Doux Espoir, calme ma détresse, / Toujours pleine dans ce ciel gris! 1 » Cachée dans une caisse en bois, Germaine TILLION écrit, pleure, sourit certainement, se révolte, sait qu’elle apportera par ses mots en musique réconfort, et vie, au cœur de la survie quotidienne. Son opérette, c’est la marque de la solidarité, de l’amitié qui lie et aide à tenir le coup. Tenir le coup aussi en écrivant des recettes de cuisine qui, si elles ne trompent pas la faim, rappellent le temps d’avant, donnent espoir aussi. Et sont encore le moyen de résister : en acrostiche, apparaît le nom des bourreaux… les désigne à la postérité. Au cœur de cet enfer sur Terre, le décalage de la joliesse pour les croquis, de l’opérette pour traduire le mal, des recettes de cuisine échangées alors que l’on n’a rien à manger, c’est aussi profondément, intimement, le refus de renoncer à être et demeurer des êtres humains. Regardons de plus près. Par-delà les barbelés du camp, quelques messages traduisent ce refus de manière intemporelle, universelle : ils sont plein d’enseignement pour nous, comme s’ils avaient été écrits pour nous, pour ceux d’après le camp, plus encore peut-être que pour elles qui savaient bien de quoi il retournait, d’où elles étaient parties, vers la nuit de Ravensbrück. Cette affirmation, ce cri que l’on entend rien qu’à le lire, c’est jusqu’à nous qu’en retentit l’écho : « Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux » 2 Tenir, rester debout, être digne, malgré tout. Il est bien certain que ce tout, jamais ceux qui ne l’ont connu ne sauront tout ce qu’il recouvre. Je peux écrire : faim, brimades, maladie, coups, expérimentations, douleur, barbarie, sadisme, déni, enfer, horreur, … le « tout » reste de l’ordre de l’indicible. Il reste propriété des victimes, il reste incrusté - au sens propre, il apparaît en creux - dans la parole des témoins. Si cette exposition et tout le cycle qui l’accompagne montrent avec émotion et intelligence que ce qui permet de toucher au plus près de ce non-dit en creux, c’est l’art, la création, il nous rappelle aussi, avec force, le message de celles et de ceux qui eurent à subir le déni de l’homme par l’homme. 1. Germaine TILLION, Une opérette à Ravensbrück, Le Verfügbar aux Enfers, Points Seuil, 2007, p. 72. 2. Op.cit., p. 80, dans la bouche de «Lulu de Belleville».

20


21 Ce message, c’est bien celui de la dignité, c’est celui de la fraternité, c’est celui de la Liberté. Liberté d’engagement, liberté de créer, liberté de témoigner et de transmettre que l’homme est homme, envers et contre tout. Voici alors que le message des années noires nous éclaire et accompagne notre présent, balise notre avenir : lorsque l’on empêche l’enseignement, lorsque l’on enferme des professeurs, des intellectuels, lorsque l’on bannit du savoir et de la connaissance une partie de la société, lorsque que l’on confisque la libre expression et la transmission, lorsque l’on met une langue au service d’une propagande idéologique, de la haine, lorsque l’on ferme des bibliothèques ou que l’on brûle des livres, lorsque l’on enferme les artistes, les auteurs, lorsque la création est réduite à la clandestinité, lorsque parler, écrire, dessiner peuvent coûter la vie, lorsque le silence est seul cri, alerte. A l’occasion de cette exposition dont je félicite l’initiative et souligne la nécessité, qu’il me soit permis de rendre hommage ici à France BLOCH-SERAZIN, autre femme résistante, combattante et engagée, qui repose dans la Nécropole nationale, sur le site de l’ancien camp de Natzweiler, au Struthof.

Valérie DRECHSLER Directrice du Centre européen du résistant déporté Site de l’ancien camp de concentration de Natzweiler, au Struthof Office national des anciens combattants et victimes de guerre


Actualité des œuvres d’art concentrationnaire L’association des Amis du musée de la Résistance et de la Déportation est créée en 1968, à l’initiative de Denise Lorach, déportée à Bergen Belsen. Le musée ouvre ses portes au public en 1971 avec, dès lors, comme devise : « Ne pas témoigner serait trahir ». Dès son origine, la recherche des œuvres d’art a constitué l’un des objectifs majeurs du musée. Un bref panorama de ses collections d’art concentrationnaire donne une idée de leur nature et de leur ampleur. - La collection Jean Daligault. Résistant, arrêté en août 1941 à Villerville (Calvados), incarcéré, puis déporté NN en 1942, il est exécuté à Dachau le 28 avril 1945. Cette collection comporte 85 peintures, sculptures et dessins réalisés au camp de Hinzert et dans les prisons de Trèves et de Wittlich. Il s’agit de portraits de détenus, de gardiens et de magistrats ; de scènes du Tribunal du peuple, de représentations de kommandos de travail, de corvées et de sévices ; d’œuvres d’inspiration religieuse dont l’univers concentrationnaire n’est pas exclu. - La collection Léon Delarbre. Résistant, membre de Libération-Nord, arrêté en janvier 1944 à Belfort, déporté à Auschwitz, puis à Buchenwald, Dora et Bergen Belsen où il est libéré. Le fonds comprend 60 dessins au crayon sur papier, portraiturant déportés et gardiens, décrivant de nombreux aspects de la vie quotidienne : travail, sévices, mort… -  La collection Jeannette L’Herminier. Résistante, membre d’un réseau du Special Operations Executive (SOE), arrêtée en 1943, déportée à Ravensbrück le 31 janvier 1944, puis à Holleischen, libérée le 5 mai 1945. C’est un fonds de 145 dessins au crayon sur papier cartonné : portraits de camarades internées, scènes intérieures dans les baraques, surveillants et surveillantes. - La collection Odette Elina. Résistante, membre de l’Armée Secrète de la région R4 (Toulouse), arrêtée le 20 avril 1944, déportée à Auschwitz-Birkenau le 1er mai 1944, libérée par les troupes soviétiques et transférée à Katowice avant son rapatriement en France. La collection comprend 10 dessins, principalement réalisés pendant l’attente du retour à Katowice. - la collection Lazare Bertrand, déporté comme otage à Neuengamme : 10 dessins au crayon réalisés au camp de Neuengamme représentant les baraques, ainsi que des scènes d’arrivée au camp, d’appel, de travail… - La collection Lou Blazer, résistante à Montbéliard (oeuvres sociales de la Résistance et secours aux familles juives), déportée à Gaggenau (kommando de Schirmeck). Le fonds comprend 26 dessins

22


23 aux crayons de papier et de couleurs sur carton ou papier : portraits, vie quotidienne dans les baraques.  - La collection Joseph Soos. Émigré hongrois en France en 1927, interné au Vernet en Ariège en septembre 1940, évadé en 1944, il participe à la libération de Paris, expulsé en 1950, rentre en France en 1967, meurt en 1968. Ce fonds ne relève pas de l’art concentrationnaire, mais de l’art des camps d’internement. Il mérite d’être signalé du fait de l’ampleur et de la qualité de ses 64 aquarelles et dessins réalisés au camp du Vernet. - A ces collections s’ajoutent des peintures, gravures et dessins postérieurs à la déportation, soit 250 œuvres signées Max Lingner, Morvan, Mané Katz, Chevalier, Gentillon, Celnikier, Taslitzky, Belfer, Favier, Gayot. En quoi, ces œuvres revêtent-elles une importance si particulière pour un musée de la Résistance et de la Déportation ? Tout d’abord, parce qu’elles sont marquées du double signe du témoignage de la victime déportée et de l’opiniâtreté du (ou de la) résistant(e). Toutes ces œuvres, dont la confection est interdite par les SS, ont été réalisées dans des conditions de précarité qui nécessitaient beaucoup d’imagination de la part de leur auteur et de multiples gestes de solidarité de la part de ses camarades. Mais la volonté de témoigner est si forte qu’elle franchit l’interdit qui la frappe. Chaque œuvre devient, en elle-même, un acte de résistance : contre la stratégie d’avilissement du système nazi ; au nom des valeurs humanistes fondées sur le refus de la soumission et sur la dignité de la personne humaine. Pour les auteur(e)s de ces œuvres, le vœu de Primo Levi, « Si c’est un homme », est pleinement accompli car, au sens fort du terme, dans la barbarie du système concentrationnaire, les auteurs de ces oeuvres de résistance sont des hommes et sont des femmes. Les dessins de Jeannette L’Herminier et le manuscrit original Le Verfügbar aux Enfers de Germaine Tillion prêtés par le musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon pour ce beau projet d’exposition sont des œuvres de l’esprit. Faire œuvre d’esprit permet d’échapper, pour un temps, à la misère des conditions matérielles et à l’obsession de leur satisfaction. Elle accorde la possibilité de s’évader du système concentrationnaire, non par la fuite hors du camp, mais par le refuge au fond de soi-même. Primo Levi et Jorge Semprun ont porté témoignage de la force insufflée par les poésies récitées dans le camp de concentration. Au fond d’eux-mêmes, ils ont ainsi retrouvé le souffle de l’esprit, le goût de la beauté et la recherche du vrai. Avec leurs camarades, intellectuels ou non, auxquels ils ont récité ces poèmes, ils ont partagé un moment d’humanité et de solidarité. Dans le cas de Jeannette L’Herminier et de Germaine Tillion, au travail d’appropriation s’ajoute un travail de création. L’originalité de l’œuvre de Germaine Tillion est fort bien décrite par Tzvetan Todorov dans l’avant-propos qu’il a donné à l’édition


du Verfügbar aux Enfers : « Convaincue que la lucidité est une arme contre la barbarie, et affectée au plus profond d’elle-même par les souffrances qui l’entourent, elle entreprend d’aider ses camarades en leur offrant ce tableau à la fois précis et distancié de leur existence, qui leur permettra de la voir à leur tour comme du dehors, de mieux comprendre ses raisons et ses conséquences, d’en rire plutôt que de seulement s’en plaindre. » 1. Toutefois, toutes deux s’inscrivent dans la même urgence de témoigner pour le présent et pour l’avenir. Le Verfügbar écrit par Germaine Tillion et les silhouettes dessinées par Jeannette L’Herminier ont en commun d’être destinés à être partagées avec les camarades du camp. Le Verfügbar est lu et chanté en choeur le soir dans les baraques, les dessins sont non seulement montrés aux camarades du camp mais signés par celles qui sont représentées afin de solenniser le caractère de témoignage collectif de ces œuvres personnelles. L’absence des visages - que Jeannette L’Herminier justifie par un manque de savoir-faire technique - joue la même fonction que l’humour chez Germaine Tillion : la prise de distance qui permet la reconstruction de la personne humaine. En ce sens, l’art concentrationnaire pousse à son plus haut degré le paradoxe de toute œuvre d’art : son emprise directe sur le réel et sa sublimation de la réalité.

François Marcot Président des Amis du Musée de la Résistance et de la Déportation Professeur émérite à l’Université de Franche-Comté

1. TILLION (Germaine), Le Verfügbar aux Enfers : une opérette à Ravensbrück, avant-propos de Tzvetan Todorov, préface de Claire Andrieu, Paris, La Martinière, 2005, p. 2.

24


25 Proposer aujourd’hui un regard sur l’univers absurde et cruel d’un camp de concentration est une tâche nécessaire. Montrer jusqu’où une civilisation aux mécanismes intellectuels et spirituels bien élaborés peut faillir est une obligation pressante. Mettre en lumière les voies par lesquelles l’homme trouve le salut au milieu de la désolation la plus noire et la plus terrible est un devoir absolu. Or, malgré la multitude des livres, films, œuvres graphiques qui évoquent cette tragédie, la perception qu’en a un contemporain s’avère inévitablement de plus en plus altérée par le temps. La voix des rescapés va en faiblissant jusqu’au jour où elle s’éteindra. S’il y a, soixante-cinq ans après la libération des camps, urgence à capter les souvenirs et la parole de ceux qui en sont revenus, l’urgence est tout aussi grande de conserver, montrer et reproduire ce legs pour que le message perdure. Pour la première fois, les dessins de Jeannette L’Herminier font l’objet d’une publication, de même que les « recettes » en acrostiche de Germaine Tillion. Les silhouettes de détenues de Ravensbrück réapparaissent comme croquées à l’instant. Les robes grises sortent de l’ombre et de l’anonymat dans lesquels la terreur totalitaire avait voulu les plonger. Ces documents évoquent la résistance inébranlable et l’amitié indéfectible au cœur du camp, là où il aurait semblé pourtant qu’il n’était plus aucun espoir. Ils rappellent ensuite que l’humanité, dont les nazis auraient voulu priver leurs victimes, demeurait et que la solidarité du Block réconfortait. « Puisque là-bas aussi, parmi les cheminées, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemblait au bonheur », souligne Imre Kertész dans son ouvrage Être sans destin. Nous saluons le travail remarquable accompli par le Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon et le collectif Rodéo d’âme, travail qui rend hommage à ces robes grises, travail auquel le réseau des médiathèques de la Communauté urbaine de Strasbourg et la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg ont été particulièrement honorés de s’associer à travers cette exposition et ce catalogue, qui sont témoins autant de douleur que d’espérance. André Hincker Directeur des médiathèques de la Ville de Strasbourg et des médiathèques communautaires

Albert Poirot Administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg


26


27


« Images interdites » par Baptiste Cogitore Les documents présentés dans l’exposition « Les Robes grises » nous apportent un précieux témoignage sur le camp de Ravensbrück et la résistance morale qui put y voir le jour, grâce à des esprits libres et des cœurs généreux comme ceux de Jeannette L’Herminier dite «  Jeannette  », Germaine Tillion dite « Kouri », Marie-Josée Chombart de Lauwe, Anise Postel-Vinay, Marie-Anne Beck MoeglinPfeiffer, Charlotte Delbo, Suzanne Legrand dite «  Suzon  », Elizabeth Barbier, Denise Dufourier dite « Bella », ou encore Marie de Robien, qui survécurent à la déportation. Ou de Madeleine et Germaine Tambour, Victoire Lathuille, Émilie Tillion, Geneviève Tillier dite « Véronique », Mélanie Audemard dite « La Mémé », Agnès de Ribanaba dite « Lala », Yvonne de La Rochefoucault, « La Grande Simone », « Mimie » Suchet, et tant d’autres qui n’en revinrent pas. Jeannette L’Herminier dessina plus d’une centaine d’esquisses au camp de Ravensbrück et dans la poudrière d’Holleischen, Kommando annexe de Flossenburg. La plupart de ces dessins furent réalisés et sauvés grâce à la complicité de camarades : 148 d’entre eux furent remis en 1987 au Musée de la Résistance et de la Déportation (MRD) de Besançon. Il en existe 18 au Musée de l’Ordre de la Libération, et d’autres se trouvent encore dans des collections privées. Le réseau des médiathèques de la Communauté urbaine de Strasbourg, la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, le Musée de la Résistance et de la Déportation et le collectif Rodéo d’âme sont heureux de vous présenter 71 de ces dessins clandestins, ainsi que d’autres archives du fonds Ravensbrück du MRD de Besançon. N’étant pas artiste, quoique passionnée de peinture, de musées et d’histoire de l’art, qu’elle avait étudiée à la Sorbonne et au Louvre avant-guerre, « Jeannette » L’Herminier n’avait aucune formation de dessinatrice. Mais quoi de plus précieux, après la nourriture, que d’avoir un portrait de soi dans un lieu sans miroir, où les SS avaient privé les femmes de toute photographie, où toute image était interdite ? Être surpris en train de dessiner, être en possession d’un dessin, d’un poème ou d’un crayon était passible du fouet, de la privation de nourriture et de l’enfermement au Bunker. C’est à cette aune qu’il faut évaluer le degré de courage et de fraternité des deux femmes au cœur de cette exposition : Jeannette L’Herminier et Germaine Tillion. L’auteur de ces esquisses y voyait plus qu’une preuve « iconographique », quasi « photographique » de son passage dans les camps. Elle n’a pas seulement dessiné en vue de dire, plus tard : « j’y étais ». Jeannette L’Herminier a réalisé ces dessins pour elle et pour ses amies. Comme « Kouri » dans son

28


29 opérette du Verfügbar aux Enfers dont nous présentons ici le manuscrit original, il s’agissait avant tout de redonner à ces femmes, par un simple trait de crayon sur un bout de carton, une chansonnette sur du journal blanchi par la censure, une estime d’elles-mêmes et se douer d’une mission essentielle : se faire la portraitiste ou le coryphée d’une masse sans visage et sans voix. Leur offrir un espace précaire de dignité et de sursis. Pour la première fois, en Alsace, grâce au Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon, au Réseau des Bibliothèques et Médiathèques de la Communauté urbaine de Strasbourg, à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg et à Rodéo d’âme, les dessins clandestins de Jeannette L’Herminier et le manuscrit du Verfügbar peuvent donc être exposés au regard du public. Fragiles témoins d’une fraternité inébranlable aux heures les plus sombres de notre Histoire, ils attestent que l’humanité peut parfois se réduire à peu et s’instiller en des dizaines d’êtres brisés, pour leur redonner courage et espoir.

Baptiste COGITORE Président de Rodéo d’âme


30


31


« On ne prépare pas l’avenir sans éclaircir le passé. » 1

Germaine Tillion, A la recherche du vrai et du juste, Seuil, Paris, 2001.

32


33

PrÉcisions historiques par Robert Steegmann L’oppression et la terreur nazies reposent sur la mise en place et l’extension d’un système de l’enfermement et de la répression. Indispensable au bon déroulement de l’idéologie nationale-socialiste depuis 1933, ce système de l’enfermement est d’une complexité extrême, qui oblige à la précision quant aux lieux et aux finalités. Loin d’être encore tous étudiés - et donc en attente aussi d’une cartographie complète - il est cependant déjà possible, à mesure que progresse la recherche historique, de fournir quelques données. Deux exemples peuvent ainsi être donnés qui illustrent à la fois la complexité du sujet et la précision rendue nécessaire à la fois par la manipulation sémantique nazie qui, bien souvent, hors du cercle restreint des spécialistes, laisse encore la place à la confusion mémorielle. Ainsi, dans le cadre de l’actuelle Pologne, ce sont 5 877 lieux d’internement qu’il faut prendre en compte et 606 pour la seule Hesse. Distinguer entre les lieux de détention ne doit pourtant pas prêter à contresens. Préciser une telle taxinomie, ne signifie en effet nullement hiérarchiser la souffrance et, encore moins, la nier. Dans tous les lieux, la vie est difficile - parler de survie serait encore plus exact - et la mort et l’assassinat sont partout présents. D’une manière ici nécessairement très sommaire, il est utile de bien marquer les différents lieux. Il convient de rappeler les prisons. Lieux de détention traditionnels, gardés par des fonctionnaires de l’administration pénitentiaire, où l’on entre soit en instance de jugement, soit pour purger une peine fixée par un jugement. Tout autres, sont les camps de travail - Arbeitserziehungslager (AEL) (camps de redressement par le travail) qui dépendent des Gestapos locales et qui sont destinés à recueillir des populations - principalement de l’Est - soumises au travail forcé pour l’industrie de guerre allemande. Ces camps servent aussi souvent d’antichambre aux camps de concentration auxquels ils sont parfois même intégrés (Buchenwald, Dachau, par ex.). Dans le cas des territoires occupés ou annexés, fonctionnent les camps de détention, dépendant le plus souvent de la police de sécurité (Sipo) et du SD (Sicherheitsdienst). Les camps d’internement, de regroupement, de transit en font partie.


Les camps de prisonniers de guerre (Stalags) viennent ensuite. Plus de 60 doivent être aménagés par la Wehrmacht dès 1941. Des « Judenhäuser » (maisons juives) sont ouvertes dès le printemps 1939 en Allemagne. Elles sont vidées dès l’automne vers les ghettos mis en place dès l’automne 1939, en Pologne. Plus de 400 concentrent à la fin de 1941, les deux tiers des Juifs polonais. Les camps de travail pour Juifs sont également à distinguer. Dès décembre 1938, les Juifs du Reich sont soumis au travail forcé. Ils s’étendent dès 1941 au territoire polonais (Lublin par ex.) et dépassent le nombre de 400 unités, placées sous la direction de la SS. Lieux d’esclavage, de travail contraint, de souffrance et de mort, ils sont eux aussi vidés vers les camps de concentration ou transformés en camps de concentration (Lublin-Majdanek). Les camps d’extermination (Vernichtungslager) dépendent de la SS. Lieux du meurtre de masse, ils deviennent dès 1942, «  la  solution  » à la question juive. Les noms de Birkenau, Chelmno Sobibor, Treblinka, Majdanek marquent à tout jamais l’histoire de l’humanité de manière indélébile. Juifs, mais aussi Tziganes et Slaves y sont assassinés en masse. Les Zigeunerlager (camps de Tziganes) sont ouverts dès 1933 sur l’initiative des communes en Allemagne. Ils s’étendent par la suite sur l’ensemble des territoires occupés et sont à leur tour progressivement vidés vers les camps de concentration ou, plus généralement, d’extermination. Restent les camps de concentration (Konzentrationslager). L’ouverture, le 3 mars 1933, sur le site de l’aérodrome de Nohra, à quelques kilomètres de Weimar, du premier camp de concentration, s’inscrit dans un contexte qui se bouscule et se précise. Arrivé au pouvoir le 30 janvier, Hitler obtient de Hindenburg, à la suite de l’incendie du Reichstag, la ratification du décret-loi sur « la protection du peuple et de l’état ». Les droits politiques fondamentaux de la République de Weimar sont supprimés et la procédure de Schutzhaft (« internement administratif préventif ») est instaurée. La liberté individuelle n’existe plus et ce texte devient l’arme absolue de l’internement, le justificatif légal de la terreur contre tous les adversaires du régime. Aucune justification n’est plus à donner, aucune durée n’est à préciser. Sauvages d’abord, les camps de concentration (KL) répondent aux besoins du régime, au fur et à mesure que ses adversaires sont stigmatisés. Passant des SA aux SS, leur administration rigoureuse en fait la structure par excellence de la terreur nazie. Ouverts d’abord en Allemagne, ils s’étendent par la suite aux régions annexées. En 1938, Mauthausen ouvre en Autriche, en 1941, Natzweiler en Alsace. Camps répressifs, à fonction policière, ils deviennent aussi, dès 1942, des réserves essentielles de main d’œuvre mise au service de l’industrie de guerre. Des camps annexes (Kommandos) sont ouverts sur l’ensemble du territoire du Reich. On en compte plus de 3 000 pour 14 KL.

34


35 Toute l’Europe alimente alors cet univers de la mort. Près de 2 millions de concentrationnaires, hommes et femmes, connaissent les conditions effroyables du travail, de la violence, de la faim et de la mort. Camps de l’extermination par le travail, il ne faut cependant pas les confondre avec les camps d’extermination, même si certains (Mauthausen, Natzweiler et Dachau), sont équipés d’une chambre à gaz. Les finalités ne sont pas les mêmes. Enfin, si les tous les autres lieux de l’enfermement peuvent s’inscrire dans un objectif précis et à terme (redressement, transit, extermination, regroupement), seuls les camps de concentration s’inscrivent dans la durée. Ils sont consubstantiels au régime et, à l’image des murs du camp de Mauthausen, devaient « durer mille ans ».

Robert STEEGMANN Professeur agrégé et docteur en histoire


36


37


30 mai 1907

Naissance de Germaine Tillion à Allègre (Haute-Loire) de Lucien Tillion, magistrat, et Émilie, écrivain.

15 octobre 1913

Naissance de Jeanne L’Herminier à Nouméa (Nouvelle Calédonie) d’un père médecin des troupes coloniales, issu d’une famille établie aux Antilles depuis quatre générations, et d’une mère bretonne, qui meurt à 28 ans d’une embolie, quatorze jours plus tard. Retour en France à trois mois.

Années 1930

Jeanne L’Herminier dite « Jeannette », étudie l’histoire de l’art à la Sorbonne et au Louvre. Elle s’intéresse en particulier à l’impressionnisme. Un de ses oncles est peintre. Elle est davantage attirée par la musique que par le dessin. École de secrétariat. Plusieurs séjours en Angleterre. Germaine Tillion obtient la licence en lettres, le diplôme à l’École pratique des hautes études. Elle suit une formation d’ethnologie auprès de Marcel Mauss et de Louis Massignon. Diplôme de l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales).

38

1934-1940

Germaine Tillion séjourne à plusieurs reprises dans les Aurès dans le cadre de sa thèse sur les Chaouias (Berbères).

Juin 1940

Germaine Tillion rentre à Paris quelques jours avant les Allemands. Elle entend le discours du Maréchal Pétain annonçant la capitulation française. Fonde avec le colonel en retraite Paul Hauet le réseau du Musée de l’Homme, dans lequel sa mère Émilie entre immédiatement.

1941 

Sous le pseudonyme de « Kouri », Germaine Tillion prend la tête du réseau après l’arrestation du colonel Hauet. Elle continue d’organiser les évasions de pilotes et espions alliés.


39

13 août 1942

Dénoncée par l’abbé Alesch qui incitait les jeunes gens à s’engager dans la Résistance pour mieux les dénoncer et toucher de l’argent, Germaine Tillion est arrêtée par l’Abwehr, le service de contreespionnage allemand. Incarcération à Fresnes où elle continue à rédiger sa thèse sur les Chaouias.

Novembre 1942

Le frère de Jeannette L’Herminier, commandant du sous-marin « Casabianca », rejoint Londres pour éviter le sabordage de la flotte à Toulon, ordonné par l’Amiral Darlan suite à l’invasion de la zone sud des Allemands. Jeannette et sa belle-mère Marguerite entrent alors au réseau britannique Buckmaster. Elle est gradée : « souslieutenant - agent P-1 ».

19 septembre 1943

Jeannette L’Herminier et Marguerite sont arrêtées par la Gestapo pour avoir aidé un aviateur américain à quitter la France. Emprisonnement.

21 octobre 1943

Germaine Tillion est déportée à Ravensbrück : sa thèse est perdue à son arrivée au camp. Jusqu’à la fin 1944, Germaine organise des conférences sur le national-socialisme, écrit une opérette où elle raconte avec humour noir la vie à Ravensbrück (Le Verfügbar aux Enfers) et recueille un maximum de renseignements sur le système concentrationnaire.

3 février 1944

Déportation d’Émilie Tillion, la mère de Germaine, de Jeannette et Marguerite L’Herminier de Compiègne à Ravensbrück par le convoi dit « des 27 000 » (les numéros de ces quelque 800 femmes commençaient par 27). Jeannette a le numéro 27 459. Elle commence à dessiner dès son arrivée au camp.

15 avril 1944

Transfert de Jeannette L’Herminier dans le Kommando d’Holleischen, un atelier de fabrication de munitions annexe au camp de Flossenburg. Elle a un nouveau numéro : 50 412. Elle dessine ses camarades et quelques gardiens sur les boîtes de cartouches de mitrailleuses.

Mars 1945

Émilie Tillion est assassinée dans la chambre à gaz du petit camp à côté de Ravensbrück, le Jugendlager.


23 avril 1945

Le diplomate suédois Folke Bernadotte parvient à faire sortir quelque 300 femmes de Ravensbrück en négociant avec les nazis. Germaine Tillion est de celles-là. Rapatriée en Suède, elle mène une enquête systématique auprès de ses camarades.

Mai 1945

Jeannette L’Herminier est libérée le 5 mai. Elizabeth Barbier sauve in extremis les dessins de Ravensbrück. Les femmes d’Holleischen se répartissent les autres dessins pour éviter de tout perdre en cas de fouille. Retour de Jeannette à Paris le 25 mai.

Juillet 1945

Retour de Germaine Tillion à Paris.

1946 - 1947

Jeannette L’Herminier récupère la plupart des dessins de Ravensbrück et Holleischen. Procès des gardiennes de Ravensbrück à Hambourg. Germaine Tillion publie la première version de Ravensbrück sur la base de ses enquêtes au camp. Déléguée par l’ADIR (Association des Déportées et Internées de la Résistance), Germaine témoigne au procès de Hambourg.

40

1949

Germaine Tillion et quatre autres camarades représentent l’ADIR à la Commission nationale française contre le régime concentrationnaire suite à l’appel de David Rousset. La CIRC (Commission internationale contre le régime concentrationnaire) est en plein débat sur l’existence de camps de concentration en URSS.

1954 - 1958

Germaine Tillion s’engage dans la guerre d’Algérie. Elle dénonce à la fois les attentats de l’OAS et du FLN et critique ouvertement l’utilisation de la torture dans les prisons et camps algériens. Elle parvient à enrayer le cercle « attentats-représailles-torture ». Publie Algérie 1957 aux Éditions de Minuit.

1973

Deuxième édition de Ravensbrück, de Germaine Tillion.


41

1987

Jeannette L’Herminier confie 148 de ses dessins concentrationnaires au Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon. Une vingtaine d’autres dessins sont conservés au Musée de l’Ordre de la Libération. Quelques-uns se trouvent aussi dans des collections privées.

1988

Troisième édition de Ravensbrück.

1996

Germaine Tillion participe au Collectif de soutien aux «  Sanspapiers » de l’église Saint Bernard.

1997

Entretien de Jeannette L’Herminier réalisé par Claire Vionnet, étudiante en histoire contemporaine à l’Université de Franche-Comté autour des dessins de Ravensbrück et Holleischen. Un des seuls entretiens réalisés auprès de Jeannette L’Herminier.

2005

Germaine Tillion et son amie Anise Postel-Vinay publient Le Verfügbar aux Enfers aux éditions de La Martinière. Germaine Tillion fait don de ses archives à la Bibliothèque nationale de France. Les documents relatifs à sa déportation sont déposés au MRD de Besançon, dans le « fonds Germaine Tillion ».

7 mars 2007

Jeannette L’Herminier s’éteint à Vanves (Hauts-de-Seine).

2007 - 2008

Dans le cadre de ses recherches sur le théâtre concentrationnaire, Claire Audhuy s’emploie à faire connaître le fonds Ravensbrück et les dessins de Jeannette L’Herminier au MRD de Besançon.

Juin 2007

Mise en scène du Verfügbar aux Enfers au Théâtre du Châtelet, à Paris.

19 avril 2008

Germaine Tillion s’éteint à Saint-Mandé (Val-de-Marne), dans sa 101e année.


42


43


« Au coeur même des camps, l’art fut pensé comme un relais, comme la transmission d’une expérience, d’une humanité au milieu de l’inhumain. » 1

Jeannette L’Herminier

44


45

Le camp de concentration de Ravensbrück C’est au nord de Berlin, dans le Mecklembourg près de la petite ville de Fürstenberg et du lac du même nom, que les nazis ont construit le camp de concentration de Ravensbrück. Ce camp ouvre en 1939 pour accueillir ses premières prisonnières, d’abord allemandes et autrichiennes, témoins de Jehova, politiques, asociales ou de droit commun. Ce camp de femmes recevra jusqu’au mois d’avril 1945 près de 123 000 personnes de toute l’Europe occupée par les nazis, en majorité résistantes mais aussi juives et femmes-soldats de l’Armée Rouge. Ravensbrück est un camp d’accueil où environ 25-26 000 personnes mourront. Dès 1944-45, différents camps satellites se voient rattachés à Ravensbrück, qui étend sans cesse son influence et son importance. 1944 est un tournant important dans l’histoire du camp : le nombre de détenues augmente fortement, d’où une surpopulation qui donne lieu à un manque total d’hygiène, au développement de maladies et à une sous-alimentation chronique. À Ravensbrück, des chambres à gaz fonctionnaient essentiellement pour les femmes détenues, bien que quelques hommes du petit camp annexe rattaché au camp de femmes, y fussent aussi gazés. Les femmes travaillaient au camp, jour après jour, dans une logique d’épuisement instaurée par les nazis. Lorsqu’elles étaient trop faibles, elles étaient battues et envoyées au Revier, sorte d’hôpital fantoche sans soins et sans médicament, d’où peu revenaient. Elles mangeaient peu, dormaient entassées, souffraient du froid et de la soif. Lorsqu’elles arrivaient dans le camp, elles ne savaient pas où elles avaient été conduites et étaient, dès la descente des wagons, malmenées, injuriées et humiliées.

« Nous n’avons certainement pas fini notre voyage, car ici visiblement, c’est un pénitencier, ce n’est pas pour nous… » eh bien si ! 1» Témoignage de Jeannette L’Herminier lors de son arrivée à Ravensbrück

1. Entretien réalisé par Claire Vionnet le 22 novembre 1997 à Vanves. 


Les listes de Transports Zugänge Sondertransport von Compiègne « 3.II.44 Original volé aux Allemands par le docteur Zdenka (tapé à Ravensbrück à l’arrivée des convois français) »

Ces listes de « transports » indiquent les arrivées de nouvelles déportées dans le camp de Ravensbrück. Ici, les transports depuis Compiègne. Le terme « Transport » désigne en fait les déportations dans le jargon utilisé par les nazis.

46


47

Les listes de transports 920. France Audoul, dessinatrice clandestine à Ravensbrück

France Audoul réalisa elle aussi des œuvres clandestines dans le camp de Ravensbrück. Née à Lyon dans une famille d’artistes, elle passa trois ans à l’École des Beaux-Arts, contrairement à Jeannette L’Herminier qui n’avait reçu aucun cours de dessin. Arrêtée comme résistante dans la région de Toulouse, elle est déportée à Ravensbrück en 1943. Elle réussit à rapporter trente-deux croquis exécutés au camp et illustre en 1946 un ouvrage collectif, Ravensbrück.


Les listes de transports 274. Emilie Tillion mère de Germaine Tillion, assassinée à Ravensbrück 302. Élisabeth Barbier, dessinée par Jeannette L’Herminier

48


49

Les listes de transports 308. Anne-Marie Bauer, dessinÊe par Jeannette L’Herminier


Les listes de transports 342. Madeleine Clayssen, dite « Miette », dessinée par Jeannette L’Herminier 354. Geneviève de Gaulle, dessinée par Jeannette L’Herminier 355. Yvonne de la Rochefoucauld Crepon, dessinée par Jeannette L’Herminier 371. Denise Dufournier, dessinée par Jeannette L’Herminier

50


51

Les listes de transports 399. Andrée Girard, dessinée par Jeannette L’Herminier 402. Agnès Goetschel-Franquinet, dessinée par Jeannette L’Herminier 405. Djenane Gourdji, dessinée par Jeannette L’Herminier 406. Charlotte Gréco, dessinée par Jeannette L’Herminier


Les listes de transports 423. Lucienne Idoine, dessinée par Jeannette L’Herminier 432. Victoire Lathuille, dessinée par Jeannette L’Herminier 437. Suzanne Legrand, dite « Suzon », dessinée par Jeannette L’Herminier 441. Jeanne L’Herminier, dite « Jeannette »

52


53

Les listes de transports 449. Marguerite Lozier, dessinée par Jeannette L’Herminier 460. Maria Micat, née Thomas, dessinée par Jeannette L’Herminier 466. Marguerite L’Herminier, dessinée par Jeannette L’Herminier


Les listes de transports 478. Éliane Jeannin, dessinée par Jeannette L’Herminier 487. Louise Paysant, née Pickell, dessinée par Jeannette L’Herminier 507. Renée Raoux, dessinée par Jeannette L’Herminier

54


55

Les listes de transports 521. Marie (-Claire) Roquigny, née Rients, dessinée par Jeannette L’Herminier 537. Germaine Tambour, dessinée par Jeannette L’Herminier 538. Madeleine Tambour, dessinée par Jeannette L’Herminier 541. Geneviève Tillier, née Charrier, dite « Véronique », dessinée par Jeannette L’Herminier


Les listes de transports 563. Lucie Artus, née Guillard, dessinée par Jeannette L’Herminier

56


57

Carte des principaux camps de concentration et d’extermination nazis 1

© Fondation pour la Mémoire de la Déportation. Avec le soutien du Ministère de la Défense, direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives


58


59


Note manuscrite de Jeanette L’Herminier accompagnant, dans les albums, les dessins rangés après la guerre.

60


61

La dÉportation « Quand le train a pris quelque distance, des femmes ont tiré de leur sac des carnets et des crayons. Elles ont arraché des pages des carnets, en ont donné à celles qui n’en avaient pas et la plupart ont écrit des billets qu’elles ont pliés petit pour les glisser par les interstices des portes.1 »

Quand la déportation a touché toutes ces femmes, partant vers l’inconnu, elles ont pensé à leur famille, leurs proches, et leur ont envoyé un témoignage de vie. Certaines n’en reviendraient pas. Arrivées dans le camp de concentration de Ravensbrück, elles sont saisies par les « spectres » qui y vivent, par ces corps amaigris, par ces visages marqués : par cette mort omniprésente. Il leur a fallu lutter et survivre, puiser chaque jour des forces dans de nouvelles ressources : l’amitié en tout premier lieu. C’est elle aussi qui permit à ces œuvres d’exister. « Cher ami 2, Me voici en route pour Metz ou l’Allemagne, destination inconnue, moral excellent, mais regrets de ne pas être près de la famille ces jours-ci. Ce serait beau à vivre sur place. Ma petite villégiature a commencé il y a un mois et demi. Chacun son tour. Vous serez gentil de dire à Maman que le voyage est très bon, et que je vais très bien. Parties le 15 août, nous n’allons pas très vite. A très bientôt. Peut-être notre retour nous ramènera par le pays. Dites aussi que Marlyse est avec moi et que l’équipe est solide et se tient les coudes. Nous sommes le ramassis important et le dernier vestige du danger. Merci de tout cœur, à très bientôt je crois et j’espère. Vive notre France. Yvonne. » Billet lancé du wagon emmenant Yvonne vers le camp de Ravensbrück.

Les femmes sont perdues dans cet univers concentrationnaire. Affaiblies mais animées d’une volonté de survivre, elles vont s’organiser. « Le camp n’est pas seulement un symbole de destruction pour nous, il est aussi celui d’une lutte.3» Lutte pour rester humain, lutte pour manger, lutte pour éviter les coups, lutte pour dormir...

1. DELBO (Charlotte), Mesure de nos jours, Les éditions de Minuit, Paris, 1970, p 104. 2. Document remis par Robert Guthmann, neveu de Marlyse, résistante, faisant partie du convoi avec Yvonne. 3. AMICALE DE RAVENSBRÜCK (ouvrage collectif), Les Françaises à Ravensbrück, Gallimard, NRF, Paris, juin 2005, p 9.


62


63


ÂŤ Faire de leur mĂŠmoire le prolongement de leurs combats, le moteur de notre engagement. Âť

64


65

Parcours » Jeannette L’Herminier

» Germaine Tillion

Jeannette L’Herminier entra dans le réseau de résistance « Buckmaster » avec le grade de souslieutenant- agent P1. Arrêtée par la Gestapo le 19 septembre 1943 après avoir hébergé un officier aviateur américain, elle fut internée dans le camp de concentration de Ravensbrück avec le convoi des 27 000 le 31 janvier 1944 (matricule 27 459).

Après un long séjour à la prison de Fresnes, l’ethnologue Germaine Tillion, du réseau du Musée de l’Homme, est elle aussi déportée à Ravensbrück le 21 octobre 1943 pour faits de résistance.

Dès son arrivée en quarantaine, elle trouve par hasard un crayon et, alors qu’elle n’a aucune pratique, se met à dessiner. Au péril de sa vie, «  Jeannette  » dresse volontiers le «  portrait  » de ses compagnes du Block 22. Elle continue ensuite dans le Kommando où elle est affectée, à Holleischen le 15 avril 1944. Libérée le 5 mai 1945, elle fut rapatriée à Paris le 25 du même mois. Peu avant la libération du camp, les filles se partagent les dessins, afin d’éviter leur confiscation au cours des perquisitions. Elles ramènent  ces précieux témoignages à Paris, où ils finissent par retrouver les mains de leur auteur. En 1987, Jeannette L’Herminier fait don d’une grande partie de ces œuvres au Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon.

Les journées de travail durent 12 heures, les conditions d’hygiène et alimentaires y sont terriblement rudes. Harassées par le travail, les femmes s’effondrent le soir sur leur châlit. Extenuées mais encore conscientes, certaines d’entre elles vont œuvrer pour la dignité de leurs amies. Armée de crayon et de papier volés, usant de l’humour noir, Germaine Tillion dresse un portrait très précis de la vie dans le camp, le tout en chansons et saynètes. Le soir, réunies dans le Block, ses camarades entament la lecture des pages écrites le jour même par leur camarade « Kouri ». Tout est fait à l’insu des gardiennes du camp. Rien ne doit être découvert, ni les séances de création, ni les archives accumulées et dissimulées tant bien que mal dans le camp.

Ces œuvres hors du commun, rescapées des camps, témoignent et dialoguent aujourd’hui pour la première fois.


66


67


Premier croquis

« Mon premier croquis » Jeannette L’Herminier Crayon de papier sur papier journal Février 1944 11,9 cm x 6 cm.

« Mon premier croquis » est le premier dessin réalisé par Jeannette L’Herminier à Ravensbrück, au moment de son arrivée au camp. Lorsqu’elle aperçoit, par terre, un petit crayon, Jeannette le ramasse et le camoufle dans sa robe. Quelques instants plus tard, lorsqu’elle aura entre les mains des feuillets de papier journal, elle sortira le crayon dissimulé, et tentera de dessiner une camarade de dos : sa belle-mère, Marguerite L’Herminier. C’est ce dos qui est présenté ici, comme première ébauche d’un labeur de plus d’une centaine de dessins. Ce dos marque le début d’un engagement de plusieurs mois durant lesquels, clandestinement, Jeannette L’Herminier, avec la complicité de ses camarades, donnera corps et forme à la dignité humaine et à la lutte pour la vie.

68


69 À Ravensbrück, alors qu’elle n’avait jamais dessiné, Jeannette L’Herminier fit le portrait au crayon de papier de ses amies du Block 22, entre le 3 février et le 14 avril 1944. Avec ses camarades, elle récupère tous les supports possibles de dessin (boîtes de munitions, lambeaux de journaux, bouts de carton...) pour exercer son activité. L’absence de gomme empêche toute correction et l’oblige à un trait sûr.

« Nous étions cantonnées dans nos blocks et nous étions tellement nombreuses (plus de 200) que nous ne pouvions pas nous asseoir par terre, alors on le faisait à tour de rôle. C’était à mon tour d’être par terre […] : c’est alors que j’ai vu un petit crayon qui traînait sur le sol. Ce crayon était absolument défendu car il pouvait être une source de témoignage […].

En bonne Française indisciplinée, je l’ai immédiatement capté et mis dans l’ourlet de ma robe. Et puis quelques instants après, une de nos gardiennes SS est venue nous balancer des feuilles de papier journal à des fins hygiéniques. J’ai eu ma feuille sur laquelle il y avait un article censuré en blanc. Alors, j’ai pris mon petit crayon et j’ai commencé à faire la silhouette de ma belle-mère : je partais toujours vers le bas à gauche et je remontais, faisant ainsi le tour de [la] silhouette. J’avais une camarade à côté de moi qui me demanda si c’était bien Marguerite que j’étais en train de dessiner. Je lui dis : « Écoute, je n’en sais rien, je suis mon crayon car je ne sais pas dessiner. » Elle avait fait les Beaux-arts, elle était fresquiste. C’était Éliane Garreau. Elle me dit qu’elle ne serait pas capable de faire un dos aussi ressemblant et je dus lui promettre de continuer. Elle a fait conserver à toutes les camarades les feuilles de journaux où il y aurait un blanc ou tout autre matériel qui me serait utile. Mais je n’ai jamais pu avoir de gomme. C’est comme ça que tout a commencé. Mais comme c’était tout à fait interdit, il y en avait deux qui faisaient le guet pendant que je faisais très rapidement mon croquis, mais je n’avais pas le temps de faire les visages. De toute façon, je ne pense pas que j’en aurais été capable. Mais j’ai trouvé que les attitudes étaient très ressemblantes. Au lieu de signer les dessins, je les faisais toujours signer elles en plus, ce qui était un double témoignage.1 » Jeannette L’Herminier

1. Entretien mené par Claire Vionnet le 22 novembre 1997 à Vanves. 


« Ravensbrück. C’est entre le 3 février et le 14 avril 1944 que ces silhouettes ont été exécutées sur les « blancs » constitués par la censure allemande dans les journaux de l’époque, pendant la quarantaine d’une partie des Françaises du convoi des 27000 entassées au Block 22 de Ravensbrück. Ils représentent mes premiers essais en dessin... d’où, par incapacité de ma part, l’absence de visages. Sur la plupart d’entre eux, les signatures de mes chers modèles confirment mon témoignage et nous conservent, vivantes, celles qui ne sont pas revenues. Papier et crayons m’ont été fournis par les larcins de mes camarades qui m’ont constamment aidée, à leurs risques et périls et par tous les moyens, à déjouer la surveillance SS. Au moment de mon départ « en transport » pour une destination alors inconnue, je les ai confiés à mon amie Elisabeth Barbier qui les a miraculeusement conservés pendant les treize mois suivants de sa détention à Ravensbrück et me les a rapportés intacts à mon domicile parisien à la fin de mai 1945, après notre retour de déportation. 

J. L’Herminier, 27 459 1 » Note de Jeannette L’Herminier en tête des albums dans lesquels étaient conservés les dessins originaux. Les albums ont ensuite été démontés puis protégés par des pochettes.

1. Textes de Jeannette L’Herminier, archives du MRD Besançon (Fonds L’Herminier) « Ravensbrück »

70


71 Comme « Jeannette » se plaisait à le dire, elle n’avait aucune formation pour le dessin. Elle réalise les silhouettes des prisonnières en partant des pieds, enjolivant à plaisir leurs traits, leur demandant alors de prendre « des poses parisiennes ». En revanche, le visage demeure vide... L’enjeu, dans cette forme de résistance de l’esprit, est de ne pas sombrer, de remonter le moral de ses infortunées camarades. Son travail fait d’ailleurs davantage penser à l’œuvre d’une styliste de mode qu’à celle d’une artiste. À Holleischen, du 15 avril 1944 au 5 mai 1945, au milieu d’environ 280 autres détenues françaises, Jeannette travailla dans une usine de munitions. Comme dans le camp précédent, elle profita de la situation pour récupérer ou se faire récupérer des matériaux pour dessiner : à Ravensbrück, ce furent des « blancs », morceaux de papiers de journaux découpés par la censure allemande. Elle raconta plus tard qu’à Holleischen, elle dessinait : « à la sauvette les attitudes des chères complices qui [lui] fournissaient inlassablement les matériaux les plus divers, en priorité tous les crayons qui leur tombaient sous la main dans les ateliers de la poudrerie où [elles] étaient employées. […] Les dessins ont été exécutés sans le secours de la moindre gomme, sur des morceaux de papier kraft, de carton arraché aux caisses de munitions, de papier calque, habilement subtilisé dans le bureau d’un dessinateur… Les croix étrangement symboliques qui servent de support à la plupart des silhouettes sans visage ne sont autres que les couvercles dépliés de petites boites destinées à contenir les cônes des balles de mitrailleuses 1 ».

1. Note manuscrite de Jeannette L’Herminier accompagnant dans les albums les dessins rangés après la guerre.


72


73


Page de garde du VerfĂźgbar aux Enfers, ĂŠcrit par Germaine Tillion dans un petit carnet.

74


75

Premiers tÉmoignages La force de toujours agir semble (re)venir à Germaine Tillion selon cette explication qu’elle donne : « La peur vient quand il n’y a aucune action possible. S’il y a une action, cela chasse la peur. 1 » « Kouri » va donc agir, par le biais de tracts et de réunions tout d’abord, puis, lorsqu’elle sera déportée à Ravensbrück par le biais de conférences, et de cette opérette du Verfügbar aux Enfers qui consistait à éclairer ses camarades sur leur situation actuelle dans le système concentrationnaire. La formule clé de Germaine Tillion, cette grande active : « Qu’est-ce qu’on va faire ? 2 ». Il faut agir et ne pas se laisser paralyser par la peur ; l’ethnologue domine la situation en créant des actions, en ouvrant le dialogue avec les autres déportées. Elle leur permet de prendre du recul sur leur quotidien dans le camp et de rire « à la barbe des geôliers. » « Nous arrivâmes à Ravensbrück un dimanche soir de la fin d’octobre 1943. En quelques heures, nous eûmes la révélation brutale du camp, du bagne, nous connûmes les expériences de vivisection sur des jeunes filles, nous vîmes ces jeunes filles elles-mêmes et leurs pauvres jambes martyrisées ; les histoires des transports noirs, d’exécutions isolées, de massacres en série, les malades achevés, les chiens, les coups, les chambres à gaz... Et tout cela se présentant à nous simultanément, par vision directe ou par témoignages innombrables, irréfutables. 3 » Témoignage de Germaine Tillion, 1946.

L’histoire du Verfügbar aux Enfers s’inscrit dans le camp de Ravensbrück mais ne s’y cantonne pas. Le Naturaliste - sorte de narrateur - donne une conférence sur une nouvelle espèce appelée Verfügbar (en allemand : « disponible »). Il en donne les principales caractéristiques et en explique l’évolution à travers plusieurs phases. Cette conférence est peu à peu arrêtée par la prise de parole des Verfügbar analysés, qui sont en fait les déportées de Ravensbrück elles-mêmes. Dès lors, elles racontent leur quotidien dans le camp, et en analysent, ensemble, les tenants et les aboutissants, en donnant alors à comprendre les rouages du système concentrationnaire. Ainsi surgissent des explications linguistiques du vocabulaire spécifique des camps, des statistiques sur le temps de survie à Ravensbrück, des projections dans un autre monde dans lequel les Verfügbar font le tour des bonnes tables de France. C’est avec un humour noir, et une lucidité surprenante, que les Verfügbar vont nous conter les camps et ses deux populations : les nazis, les Blockovas, les tortionnaires d’un côté, et les déportées de l’autre. 1. GROSSI (Myriam) et RIAL (Carmen), Là où il y a du danger, on vous trouve toujours, UFSC Brésil, 2007, 50min. 2. BARONNET (Jean) et CASTAGNO (Colette), Je me souviens, 52 min. 3. TILLION (Germaine), A la recherche de la vérité, in Ravensbrück, Les cahiers du Rhône, série bleue, n°20, décembre 1946, p 14.


«  Ce que tu nous as alors communiqué, avec le ton mesuré qui a toujours été le tien, n’était rien de moins que ta connaissance du monde concentrationnaire. Exactement ce qu’il nous fallait pour ne pas être détruites par son apparente absurdité. [ ...]  En t’écoutant, nous n’étions plus des Stücks, mais des personnes, nous pouvions lutter, puisque nous pouvions comprendre. 1» Geneviève De Gaulle-Anthonioz, au sujet de son amie Germaine Tillion. Geneviève de Gaulle, nièce du Général de Gaulle, avait elle aussi été déportée à Ravensbrück.

Dessin de France Audoul tiré du Verfügbar aux Enfers

1. TILLION (Germaine), La traversée du mal, préface de DE GAULLE-ANTHONIOZ (Geneviève), Seuil, Paris, p 5.

76


77 Carnet dans lequel Germaine Tillion rédigea son opérette « Le Verfügbar aux Enfers », opérette écrite clandestinement à Ravensbrück Reprenant l’air de «  Sur la route  », chanson écrite par Raymond Asso et chantée en 1937 par Édith Piaf relatant une belle histoire d’amour, Germaine Tillion réécrit de nouvelles paroles. Elle y narre la brutalité des SS (« Hes hes ») face à la vulnérabilité des déportées. « Dédé de Paris : Sur la route, la Grand’route, Un Hes hes va gueulant... Sur la route, la Grand’route Trente filles vont chantant... Pas de fleurs à leur corsage, Dans leurs yeux, pas de douceur, Pas de fleurs à leur corsage, Mais de l’espoir plein leur cœur... Un Hes hes gueulait : Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Trente filles chantaient : Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Sur la route, la Grand’route, Dès qu’elles l’ont aperçu... A toutes jambes, elles ont couru... Dans ses bras il a tenu La p’tite qui courait le moins bien... Dans ses bras, il l’a tenue... Ca lui a cassé les reins... »


78


79


Les premiers dessins Dans les différents camps de l’Europe occupée, les déportés, refusant l’ordre établi dans les camps par les nazis, sont donc en premier lieu des résistants, ils font partie de ceux qui disent non ; et nombre se mobiliseront, notamment au travers de créations artistiques variées, qui seront un important soutien au moral des prisonniers, et qui fédéreront des groupes pour des actions menées au sein des camps. Créer dans les camps devient un engagement de l’artiste, ainsi que du public qui soutient l’action menée ; ce qui les lie, c’est la critique du pouvoir dominant qu’ils font ou à laquelle ils adhèrent en soutenant la création par leur non-dénonciation aux autorités du camp, ou en livrant à l’artiste du papier pour dessiner ou écrire.

« Ravensbrück. 7 mars 1944. Bon anniversaire. Souvenir ému et reconnaissant de JLH » Modèle : “Catherine” Goetschel-Franquinet. Dessin signé par l’auteur Crayon de papier sur papier journal 19,5 cm x 8,5 cm

80


81

« Hanka A … » Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier vierge 23,6 cm x 12,1 cm «  Jeannette L’Herminier aimait dessiner, mais elle ne pouvait pas dessiner de visage, elle ne dessinait alors que les profils, c’està-dire la personne mais sans le visage. Elle se cachait pour dessiner et de nombreuses amies l’ont ensuite aidée à cacher ses dessins, de peur des Aufseherin, les gardiennes du camp. Elle aurait été punie, elle aurait été mise en cellule si elle avait été prise, mais ça n’a jamais été le cas. » Entretien avec Marie-Anne Beck Moeglin Pfeiffer, résistante, ancienne déportée à Ravensbrück 1

1. Mené par Claire Audhuy à Strasbourg, le 6 avril 2010.


Carmen Azéma Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 12,1 cm x 8,2 cm

Née le 25 août 1897, Carmen Azéma fut déportée le 3 février 1944 de Compiègne à Ravensbrück sous le matricule n°  27  579. Elle avait tenu à avoir son portrait  ; c’est donc elle qui est allée demander à Jeannette L’Herminier de la dessiner.

82


83

Yolande Delfa Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 18,3 cm x 13,7 cm Yolande Delfa, née le 24 décembre 1906, était clown professionnel : sur ce dessin, « elle a agrémenté son crâne tondu d’une petite faveur. Son talent de mime était extraordinaire pour évoquer son arrestation à Marseille et ridiculiser nos bourreaux »,

dira d’elle Jeannette L’Herminier. Internée à Fresnes puis à Compiègne, elle est déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27  374. Jeannette se souvient que Yolande Delfa mit un ruban dans ses cheveux dès qu’ils recommencèrent à repousser.


84


85


Des traces Les femmes s’apprêtent pour le moment du dessin, elles se recoiffent, se redressent et gardent la pose, fières, un instant. L’artiste leur redonne vitalité et fraîcheur et leur assure une trace pour l’avenir. Le choix du dessin relève d’une reconstitution de l’identité. En effet, ceux et celles qui créent dans les camps imprègnent leurs œuvres de leur culture, de ce qui leur a été et leur est interdit, de ce qui, selon les nazis, est voué à disparaître. En dessinant, ils sauvegardent leur identité et lui permettent de franchir le seuil de la mort, installant ainsi les lignes et les tracés, dans un écho infini, les préservant de la destruction et l’anéantissement mis en marche par la politique nazie. Il s’agit aussi d’écrire l’histoire, et de choisir les faits relatés, de ne pas laisser ce soin aux dominants, aux nazis. Ainsi, les déportées choisissent de laisser derrière elles une histoire qu’elles auront pris soin d’écrire elles-mêmes.  Le dessin dans les camps semble avoir un double statut : l’artiste y a recours pour lui, afin de retrouver une partie de sa culture et de son humanité, et pour la postérité, afin de donner un aperçu « vrai » des faits. Il s’agit de s’inscrire dans une histoire, de marquer son passage, de laisser une trace, et de porter un témoignage, le sien, pour tous ceux qui n’auraient pas pu et ne pourraient pas le faire. Il faut aussi repousser le temps, survivre le plus longtemps possible, puisque la libération se fait attendre, et qu’il faut être vivante quand les Alliés les délivreront. C’est donc dans une double lutte contre la montre que se créent toutes ces manifestations artistiques, ces dessins in extremis. Mais quels enjeux représentent ces outils artistiques, et pourquoi les prisonniers se sont-ils saisis de l’art pour faire face aux camps ? Le dessin est là pour transcrire une réalité muette, une vérité que l’on veut taire. Si la création artistique n’est ni résistance, ni solidarité, ni engagement, elle pourrait alors être subsistance. A travers l’acte de création il s’agit de sauver l’humain. L’acte artistique devient alors geste de sauvetage de soi-même, accompli à la même échelle que celui de se laver dans un camp. Il faut tenter de continuer à s’apparenter à un homme ; l’acte artistique appartient à l’humain : créer c’est exister. L’acte artistique pourrait donc émaner de celui qui veut demeurer dans les deux sens du terme : celui qui veut demeurer humain, se demeurer, rester en lui et exister comme homme conscient. Demeurer ensuite aux autres, par la trace de la création ou par le partage de cette création qui pourtant pourra ne pas être pensé

86


87 de prime abord. Le premier but pourrait être purement personnel, pas charismatique, ni didactique. Il pourrait donc ne pas être question d’empathie dans un acte de création tel que celui-ci, mais de subsistance en soi. L’expérience artistique semble dans ce cas ne pas être rattachée à la sphère politique, même si, malgré elle, elle pourrait l’être, si on choisissait de dire que toute survie est une résistance à la logique de mort et d’anéantissement des nazis.

Jacqueline Lignerat, dite « Jacotte » Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 13 cm x 11,4 cm Jacqueline Lignerat, dite « Jacotte », naquit à Suramy, le 15 septembre 1917. Internée à Compiègne, déportée à Ravensbrück le 3 février 1944, elle fut transférée à Zwodau (Tchécoslovaquie) le 2 octobre 1944. Jeannette L’Herminier dira d’elle :  «  Jacotte nous faisait parfois profiter de sa connaissance de la danse classique ».


Note manuscrite de Jeannette L’Herminier accompagnant, dans les albums, les dessins rangés après la guerre.

88


89 Jeannette L’Herminier raconte son départ de Ravensbrück pour le kommando de travail à la poudrerie d’Holleischen (montage, emballage et chargement de munitions anti-aériennes). Elle et ses camarades tentent au mieux de saboter la production des ateliers. Elle raconte que trois Françaises furent pendues 15 jours avant l’arrivée des Américains à Flossenburg. « […] Encouragée par mes essais de Ravensbrück, toute occasion m’était bonne pour croquer, à la sauvette, les attitudes des chères «  complices  » qui me fournissaient inlassablement les matériaux les plus divers, et en priorité tous les crayons qui leur tombaient sous la main dans les ateliers de la poudrerie où nous étions employées. Les dessins de cet album ont été exécutés sans le secours de la moindre gomme sur des morceaux de papier kraft, de carton arraché aux caisses de munitions, de papier calque, habilement subtilisé dans le bureau d’un dessinateur. Peu à peu, j’affirmais davantage les contours de mes modèles et c’est à la faveur des bombardements américains, dans les abris où nous entassaient avec eux les SS terrorisés, que j’ai commencé à cerner d’ombres les silhouettes sans visages de toutes celles qui, par amitié pour moi, en dépit de leur épuisement et des terribles risques encourus, m’aidèrent à réaliser et à conserver NOTRE témoignage. » Jeannette L’Herminier

« - Quand vous avez commencé à dessiner, c’était tout de suite dans le but de témoigner ? - Oui. Et puis ça me passionnait, figurez-vous. Quand les autres arrivaient et que je faisais le même travail qu’elles, qu’on était absolument épuisées. Elles étaient en tas les unes sur les autres, eh bien moi j’étais debout en train de les dessiner. Et pourtant, j’étais fatiguée autant qu’elles. Nous étions ensemble, c’était notre groupe.

- Ce sont vos dessins qui vous ont fait tenir. - Oui, c’est ça qui m’a tenu, la passion du dessin. » Entretien avec Jeannette L’Herminier 1

1. Entretien réalisé par Claire Vionnet le 22 novembre 1997 à Vanves. 


Charlotte Gréco, dite « Charlie » Carton 14cm x 9 cm Charlotte Gréco fut déportée avec sa mère en 1943 pour faits de résistance. Elles rentreront toutes les deux de Ravensbrück en 1945. Sa sœur cadette, très jeune à l’époque, fut incarcérée à la prison de Fresnes : il s’agit de la chanteuse Juliette Greco. « Le plus terrible, c’était d’avoir des femmes de la même famille dans le Block. Si c’était une mère et une fille, la maman se privait du peu de nourriture pour la donner à sa fille. Elle disait souvent  : “- J’aurais préféré être toute seule que d’avoir ma fille ici avec moi !” Il y avait quatre ou cinq couples mère-fille comme ça. » Entretien avec Marie-Anne Beck Moeglin Pfeiffer, résistante, ancienne déportée à Ravensbrück 1

1. Mené par Claire Audhuy à Strasbourg, 6 avril 2010.

90


91

Blanche Pinard 21,6 cm x 15,2 cm Réalisé sur une boîte en carton de balles traçantes, à Holleischen Blanche Pinard, dite «  Phil  », est née le 14 juin 1904. Elle devint secrétaire. Déportée à Ravensbrück sous le matricule n°  35  270, elle fut transférée au Kommando d’Holleischen à cause d’un doigt écrasé sous une presse. «Les croix étrangement symboliques qui servent de support à la plupart des silhouettes sans visages de ce dernier album ne sont autres que les couvercles dépliés de petites boîtes destinées à contenir les cônes des balles des mitrailleuses. » Jeannette L’Herminier


92


93


Le vouloir-dire Depuis le carton dans lequel elle se cache, en se soustrayant au travail imposé par les nazis, Germaine Tillion donne vie à des personnages enfermés dans un camp, à des Verfügbar, à la merci des gardiennes et des nazis. Durant toute sa détention, Germaine Tillion n’aura de cesse de prendre des notes, pour elle, ses camarades, et pour les « Hommes du dehors », pour les générations à venir, se faisant ainsi témoin de la situation. Outre son opérette, elle écrivit de nombreuses notes sur le camp. Elle trouva, par le biais de recettes de cuisine par exemple, le moyen de noter les noms de différents responsables nazis rattachés au camp afin de divulguer leurs noms à l’extérieur. Recette clandestine en acrostiche, réalisée par Germaine Tillion.  D’apparence anodine, ces recettes livrent pourtant le nom de gardiens nazis. En prenant uniquement la première lettre de chaque ligne, apparaît un nom ; ici : KEGEL. Les commentaires manuscrits à droite des recettes dans le cahier sont d’Anise Postel-Vinay, camarade de Germaine Tillion déportée à Ravensbrück. 4/43. Potage maigre Kub Épinards ou oseille Gruyère râpé Éplucher quelques légumes de saison Lait à volonté

«  KEGEL / Commandant du camp jusqu’en avril 1943 (voir en haut du petit papier  : 4/43)  » (note d’Anise Postel-Vinay).

94


95

Recette clandestine en acrostiche, réalisée par Germaine Tillion.  Plats modernes. Gigot aux haricots. Prendre un gigot 2k Haricots 1k Ou pommes de terre 1k500 Laisser cuire environ 1heure

«  SS de notre époque / POHL (chef de tous les KL) » KL (ou KZ) désigne, dans la nomenclature nazie, les camps de concentration (note d’Anise Postel-Vinay).


Recette clandestine en acrostiche, réalisée par Germaine Tillion.  Gigot de chevreuil. Gigot de chevreuil Rhum 1 petit verre Un peu d’ail Purée de lentilles Purée de haricots blancs Épices Noix --Faire revenir le gigot Un peu dans la graisse Hacher ail et épices Rhum (arroser et flamber) Éplucher les noix et les Râper dans la sauce

«  GRUPPENFÜHRER (général de division)  » (note d’Anise Postel-Vinay).

96


97

Recette clandestine en acrostiche, réalisée par Germaine Tillion.  Riz oriental. Karry Œufs durs Moutarde anglaise Thym Hacher le tout Arroser de cognac Un peu de piment Riz cuit à l’eau Émincés de jambon fumé Y verser la sauce

«  KONTHAUREY (mal orthographié), en vérité CONTHOREY, domaine de POHL, près du camp » (note d’Anise Postel-Vinay).


Recette clandestine en acrostiche, réalisée par Germaine Tillion.  Autre recette. Sauce anglaise Un peu d’ail Hacher des fines herbes Râper une noix de coco Éplucher des amandes amères Napper le riz avec la sauce

« SUHREN, commandant du camp de 1943 à la fin » (note d’Anise Postel-Vinay). Le SS-Hauptsturmführer Fritz Suhren est nommé le 20 août 1942 commandant du camp de Ravensbrück en remplacement de Max Koegel, et reste à son poste jusqu’à la fin, en avril 1945. Arrêté, il est jugé en 1949 à Rastatt, condamné à mort et exécuté le 12 juin 1950.

98


99 Recette clandestine en acrostiche, réalisée par Germaine Tillion.  Gâteau de bananes. Bananes écrasées Éplucher Incorporer 150gr de beurre Noix pilées Zest, sucre à volonté

« BEINZ (mal orthographié), en fait BINZ, gardienne-chef du camp, jeune et cruelle » (note d’Anise Postel-Vinay). Dorothéa Binz (1920-1947) naît le 16 mars 1920 à Dulstarlake, dans la région de Teplin au nord de Berlin. Le 26 avril 1939 elle entre dans la SS et travaille comme gardienne à Ravensbrück. Elle sera notamment responsable du Block où sont enfermées les détenues punies (« Bunker » de 78 cellules). A partir d’août 1943 elle devient gardienne en chef « SS-Oberaufseherin » et passe toute sa « carrière » à Ravensbrück. Bunker est pour les détenues un mot chargé d’épouvante. Être punie d’une telle sanction signifie une haute probabilité de ne pas revenir vivante d’un tel endroit. On y pratique le supplice du fouet. Les plus fortes survivent à environ une vingtaine de coups. La Russe Zina M. Kudrjawzewa fut un jour attrapée par Dorothéa Binz en possession d’un billet où était griffonné un poème : elle fut punie de 15 coups de fouet et privation de repas pendant un jour. Prise une seconde fois pour le même motif, elle écopa de trois jours de Bunker sans manger, dans un cachot humide et froid. C’est ce qui attendait toute déportée désobéissante. Le 23 mai 1945 Dorothéa Binz est arrêtée et internée dans la prison « Curio-Haus » de Hambourg. Le 3 février 1947, elle est condamnée à mort par pendaison lors du premier procès de Ravensbrück. Lors de ce même procès, sont condamnés à mort avec elle : Johann Schwarzhuber, Ludwig Ramdohr, Ralf Rosenthal, Percival Treite, Gerhard Schidlausky, Gustav Binder, Greta Emmanuel, Carmen Mory, Élisabeth Marschall et Vera Salvequart. Dorothéa Binz est pendue avec d’autres femmes le 2 mai 1947 dans la prison de Hameln.


Recette clandestine en acrostiche, réalisée par Germaine Tillion.  Bœuf aux [gr] oseilles. Bœuf haché 500gr Incorporer ½ litre de lait Nouilles ou macaroni Deux œufs battus Émincés de jambon Raifort --Bien battre les œufs

« BINDER. Battait beaucoup les femmes, jusqu’à la mort parfois » (note d’Anise Postel-Vinay). Cette recette joue avec les termes de cuisine. Germaine Tillion note : « Battre les œufs » pour dénoncer les exactions des gardiens, ici de Gustav Binder.

100


101

Recette clandestine en acrostiche, réalisée par Germaine Tillion.  Salade niçoise. Radis Ail haché Navet cru Dés de beurre frais Oignons en tranches Moules marinées

«  RANDOM [mal orthographié], en fait Ludwig RAMDOHR, Gestapiste du camp, spécialiste en tortures raffinées » (note d’Anise Postel-Vinay).


Recette clandestine en acrostiche, réalisée par Germaine Tillion.  Veau aux épinards. Sel, poivre, Épinards Lait 1 litre Émincés de jambon Noix de veau 750gr Kub ou bouillon Ail, oignon, persil

«  SELENKA, chef d’atelier très cruel  » (note d’Anise Postel-Vinay).

102


103

Recette clandestine en acrostiche, réalisée par Germaine Tillion.  Morue au Karry. Lait Éplucher des pommes de terre cuites à l’eau Œufs durs Morue Ouvrir la morue en deux Zest de citron Émincés de jambon Karry

« LEOMOZEK ? » (note d’Anise Postel-Vinay).


104


105


Note manuscrite de Jeannette L’Herminier accompagnant, dans les albums, les dessins rangés après la guerre.

106


107

Le tracÉ de Jeannette L’Herminier Ces dessins pourraient presque être des pages de catalogue de mode de l’époque. Les poses sont élaborées, le trait laisse place aux vêtements en les dessinant avec précision alors que le visage disparaît. Ce qui est mis en avant, ce sont ces féminités reconquises, ces silhouettes presque coquettes, coiffées avec soin. C’est ce que les dessins laissent paraître. Plaquons à présent le contexte sur ces traits. Nous relevons tout de suite qu’il n’y a aucun visage et que ces femmes semblent des «  spectres  » pour reprendre l’expression utilisée par Charlotte Delbo, femme de théâtre déportée à Ravensbrück. « Au voyage de retour, j’étais avec mes camarades, les survivantes d’entre mes camarades. Elles étaient assises près de moi dans l’avion et à mesure que le temps s’accélérait, elles devenaient diaphanes, de plus en plus diaphanes, perdaient couleur et forme. Tous les liens, toutes les lianes qui nous reliaient les unes aux autres se détendaient déjà. Seules leurs voix demeuraient et encore s’éloignaient-elles à mesure que Paris se rapprochait. Je les regardais se transformer sous mes yeux, devenir transparentes, devenir floues, devenir spectres. 1 »

Les femmes semblent effacées, envolées. Les dessins sont pourtant achevés, finis. Ce qui est en jeu dans l’art dans les camps ce n’est pas la culture pour elle-même (l’art pour l’art), ni même l’œuvre en tant qu’objet esthétique, c’est la volonté d’exister, voire l’existence d’une volonté en soi qui est au cœur de cette expérience. Faire l’épreuve de la forme, combattre l’interdit et l’irreprésentable, est l’expérience qui permet de demeurer dans l’humanité. En poussant son crayon sur ces feuilles de papier journal, Jeannette L’Herminier permet à toutes ces femmes de se décentrer de la survie quotidienne du camp et de se projeter dans un possible. Il existe donc une échappatoire pour elles, la lutte pour la vie doit continuer. Elle semble pratiquer l’autocensure en s’interdisant de reproduire l’aspect famélique de ses camarades afin de ne pas porter atteinte à leur moral. Quand par hasard, l’un de ses modèles le lui faisait remarquer, Jeannette L’Herminier mettait cette «infidélité» graphique sur le compte de son manque d’expérience en dessin. Quelques-unes des femmes représentées par L’Herminier sont physiquement proches : il émane de ces dessins un sentiment de cohésion. Rapprochées, elles semblent se tenir les unes les autres, s’apporter chaleur et réconfort ; on y verrait des sœurs, une famille. Mais la plupart d’entre elles sont bien souvent des silhouettes seules. Or, dans les camps, la promiscuité est telle qu’être seule un moment 1. DELBO (Charlotte), Mesure de nos jours, les Éditions de Minuit, Paris, 1971, p 9.


est un luxe que peu peuvent obtenir. Ou peut-être pourrait-on expliquer ce choix par une situation de force : elle n’avait guère le temps au moment choisi de représenter plus qu’une seule femme. On sait que Jeannette L’Herminier dessinait durant les pauses pendant le travail de nuit. Sur les 12 heures de labeur, les femmes avaient 15 minutes pour s’asseoir et nombre d’entre elles s’endormaient alors, profitant de l’accalmie passagère. C’est dans ces moments-là, dans le Kommando d’Holleischen que « Jeannette » sortait son crayon et entamait un nouveau dessin. L’indispensable rapidité d’exécution, de choix de tracé, de poses pour les « modèles », rendait ce travail furtif et très rapide. De plus, les femmes ne pouvaient garder longtemps la pose, à cause de leur fatigue et du risque d’attirer l’attention des gardiennes. Il faut donc avoir en tête l’idée d’urgence et d’extrême précarité de cette entreprise. Les risques étaient partagés entre le modèle qui acceptait de poser, bien souvent debout, et Jeannette L’Herminier qui croquait le plus vite possible, sans pourtant aucune rature ou trait involontaire dans ses dessins. Les femmes y sont pleines de vie, sauf lorsqu’elles s’assoupissent et se reposent. Elles écoutent une conférence clandestine, fabriquent de petits objets interdits, jouent aux cartes (tout jeu était prohibé) : autant de participation à la vie clandestine et dangereuse du camp. En assistant à une conférence, les femmes retrouvent la vitalité d’acquérir une connaissance, de garder attention et de réfléchir. En construisant de petites choses, elles deviennent créatrices, et donnent la vie dans un camp de la mort.

Marguerite Maes l’une des deux « Stubas » du Block 22, côté B Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 20,4 cm x 12,2 cm Marguerite Maes est revenue de déportation et décédée en 1993.

108


109

Victoire Lathuille, morte à Ravensbrück Dessin réalisé à Ravensbrück - Block 22 crayon de papier sur papier journal 7 cm x 8 cm

Victoire Lathuille est née le 26 mai 1892. Elle fut arrêtée par la Gestapo à Paris le 17 octobre 1943 à cause de son activité dans la Résistance : elle hébergeait plusieurs opérateurs qui furent arrêtés. Incarcérée à Fresnes, internée à Compiègne, elle est finalement déportée à Ravensbrück le 3 février 1944, sous le matricule n° 27 450. On pense qu’elle fut gazée au Jugendlager de Ravensbrück, le 10 mars 1945. Son acte de décès officiel, dressé le 14 novembre 1946, mentionne « Morte pour la France ». Un dessin comme celui-ci, avec le tracé simpliste d’un trait en diagonal à travers le bas de la feuille montre l’excellence de Jeannette L’Herminier à esquisser sans tout donner à voir. Ce trait inscrit la table dans l’espace. Pourtant, aucun autre élément n’est donné ici pour nous informer de l’environnement du modèle. Elle avait la capacité de sous-entendre un tout grâce à quelques lignes, que cela soit pour un visage, des mains ou une table. Sur ce dessin en effet, la main du modèle n’est qu’une seule forme, sans doigts apparents.


Yvonne de La Rochefoucauld Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 21 cm x 10,2 cm La comtesse Yvonne de La Rochefoucauld est déportée le 30 janvier 1944 à Ravensbrück. Elle survivra à la déportation et reviendra des camps. Son mari, le comte Bernard de la Rochefoucauld fut exécuté à Flossenbürg le 4 juin 1944. On peut très bien observer le tracé rapide et figuratif de la porte, symbolisée par trois traits encadrant la silhouette d’Yvonne de La Rochefoucauld.

110


111

Verso du dessin Yvonne de La Rochefoucauld 21 cm x 10,2 cm Au verso du journal sur lequel a été réalisé ce dessin, on peut lire des propositions de rencontres maritales :  «  23 Jährige, 1,69, wollschlank, sucht einen guten, ernsten, Ehekameraden zwecks Heirat ».

Ou encore « Fünfzigerin, blond, gute Figur, 1, 65, modern, gepfl. Dreizimmerheim, wünschtsichaufrichtig.Lebenskameraden passenden Alters? Ernstgemeinte Zuschriften, evtl. mit Bild. »


Madeleine Clayssen, dite « Miette », et Evelyne Arhel Minguet  Dessin signé par les modèles Crayon de papier sur papier journal 13,5 cm x 21,5 cm Madeleine Clayssen, dite « Miette », née le 5 octobre 1919, fut déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 360, puis transférée à Holleischen sous le n° 50 386.

112


113

Annie de Montfort Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 20,9 cm x 14,8 cm Annie Archambault de Montfort est née le 16 décembre 1897. Internée à Compiègne et déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 576, elle donna des conférences sur les monuments de Paris pendant la quarantaine qui suivait l’arrivée au camp. Elle est morte à Ravensbrück le 10 novembre 1944. Sur certains dessins, un petit détail aide à resituer la scène. Ainsi, lorsqu’elle pose de profil pour Jeannette L’Herminier, Annie de Montfort a sur son épaule un insigne cousu (le triangle rouge des déportées politiques) et un numéro de matricule (illisible). C’est un petit détail que nous retrouverons sur beaucoup d’autres silhouettes. Le foulard, ici noué sur la tête, peut cacher des cheveux rasés ou sales. « Nous recevions un foulard en arrivant à Ravensbrück. Nous en faisions un soutien-gorge, un nœud dans les cheveux.... nous en avions mille utilisations. » Entretien avec Marie-Anne Beck Moeglin Pfeiffer, résistante, ancienne déportée à Ravensbrück 1 1. Mené par Claire Audhuy à Strasbourg, le 6 avril 2010.


« Élisabeth Barbier. Pendant l’heure de silence. Ravensbrück, mars 1944 » Dessin signé par le modèle et l’auteur Crayon de papier sur papier journal 13 cm x 6,2 cm Élisabeth Barbier est née le 8 janvier 1912. Internée à Fresnes puis à Compiègne, elle est déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 321 et libérée par la Suisse le 5 avril 1945. Elle meurt en 1968. C’est à elle que Jeannette confia les dessins de Ravensbrück au moment de partir dans le Kommando d’Holleischen. Ce dessin est annoté «  Ravensbrück, mars 1944 » : il fait partie d’une petite série de dessins qui indiquent un lieu et une date, et qui permettent avec certitude de les replacer dans leur contexte.

114


115

Nora Pincherlé Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 11,8 cm x 10,7 cm Nora Pincherlé, née le 1er avril 1914, était italienne. Elle fut déportée de Compiègne à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 509, après avoir été contrôlée à la frontière en possession d’une grosse somme d’argent qu’elle essayait de soustraire aux Allemands.


M. Aigrin, dite « Miche », Mado Begon [?] et Neige Roger Dessin signé par les modèles Crayon de papier sur papier journal 13,5 cm x 21,7 cm Neige Roger, née Catala le 6 octobre 1913, était une communiste espagnole « qui avait une voix ravissante de soprane  », témoigne Jeannette L’Herminier. Elle fut déportée de Compiègne à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 534.

116


117

Mme Paul, A. Michel Dessin signé par les modèles et par l’auteur Crayon de papier sur papier journal 13,5 cm x 20,2 cm


118


119


« En temps de crise, l’humanité trouve refuge dans l’art et la culture. »

120


121

La composition Au fur et à mesure de ses dessins, Jeannette L’Herminier apporte des éléments supplémentaires et représente, par bribes, le camp. Nous découvrons peu à peu, entourant les camarades, des tables, des chaises et tabourets, quelques accessoires. Les femmes ne possédaient que bien peu d’effets personnels : toutes les affaires des déportées étaient confisquées à leur arrivée (devenant alors propriété du Reich). Elles ne disposaient dès lors que d’une robe et de chaussures, la plupart du temps sales et bien sûr ni à la bonne taille, ni à la bonne pointure. Les objets que l’on peut apercevoir ici ont été « organisés » par les déportées et sont ainsi détenus clandestinement. Jeannette L’Herminier conservait ainsi précieusement son crayon et quelques feuillets de papier :

« Pour aller à la douche, on nous enlevait nos vêtements, nous devions les jeter sur un grand tas avec les autres tenues des camarades, en vrac. Les douches étaient parfois si brûlantes que nous ne pouvions pas aller dessous. Puis en sortant de la douche, nous étions obligées de prendre n’importe quel vêtement qui était posé là. Les robes étaient sales, pleines de puces d’autres femmes, nous n’avions pas le choix. Nous étions obligées de les mettre sur nous, ça c’était épouvantable. On ne peut presque pas l’expliquer. »

Entretien avec Marie-Anne Beck Moeglin Pfeiffer Résistante, ancienne déportée à Ravensbrück 1

1. Mené par Claire Audhuy à Strasbourg, 6 avril 2010.


122


123

Éliane Jeannin, Renée Metté, Mme Le Guillerm, dite « Mickey », Mme Paubert, Renée Raoux Dessin signé par « B. Paubert » et « R.R », Renée Raoux Crayon de papier sur papier journal 21,4 cm x 13,8 cm Éliane Jeannin-Garreau, née le 18 mars 1911, était professeur à Strasbourg. Internée à Compiègne, elle fut déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 492, puis à Holleischen sous le n° 50 426, où elle fut libérée le 5 mai 1945. Elle est l’auteur du livre Ombre parmi les ombres. Renée Metté est née le 18 avril 1915 à Alexandrie. Déportée, elle sera libérée à Holleischen le 5 mai 1945. Madame Paubert est née le 16 octobre 1888 et fut directrice d’une pension de jeunes filles. Déportée à Ravensbrück, elle sera libérée par la Croix-Rouge le 9 avril 1945. Renée Raoux, née le 21 mars 1904, était journaliste à Alger. Déportée de Compiègne à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 521, puis à Holleischen sous le n° 50 443, elle y sera libérée le 6 mai 1945. Elle est décédée en 1980. Cette composition est intéressante car elle montre des bribes de vie dans le camp. Les femmes ne sont jamais représentées en plein effort, dans le travail, ou à l’agonie. Elles sont bien portantes et semblent, lors de ces instants précieux volés, prendre du temps pour elle, prendre la pose et faire une halte dans le rythme harassant du camp. Ici, Éliane Jeannin et Renée Metté tentent de déchiffrer un peu d’allemand, complices, proches, le bras au-dessus de l’épaule, les mains serrées. Mme Paubert est appuyée contre un mur ou un châlit, elle ne se tient pas droite comme lors de l’appel, elle est debout pour elle-même, non en réponse à un ordre ou à une obligation. Renée Raoux, quant à elle, joint ses mains : prie-t-elle ? Entame-t-elle une discussion avec une camarade que nous ne voyons pas ? Les temporalités de ce dessin sont floutées. Toutes ces femmes sont-elles les unes en présence des autres ? Communiquent-elles ? Se voient-elles ? Le choix de position sur la feuille opéré par Jeannette L’Herminier semble nous dire que non. Aucun regard ne se croise, chacune est dans sa sphère, seule avec elle-même : un luxe dans le camp ! Elles se tournent le dos entre elles, bien que Mesdames Le Guillerm, Paubert et Raoux regardent toutes trois dans la même direction, sur notre droite.


Jacqueline Hereil, dite «Myrtille» Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 9,7 cm x 6,4 cm

Jacqueline Hereil-Bérévina, dite «Myrtille» est née le 4 avril 1913. Elle fut internée à Compiègne et déportée à Ravensbrück le 3 février 1944, sous le matricule n° 27 435, avant d’être transférée à Holleischen, d’où elle fut renvoyée à Ravensbrück pour incapacité de travailler  : elle souffrait d’une tuberculose pulmonaire. Jeannette L’Herminier raconte qu’elle s’était attachée à une fille de joie (« Raymonde ») qui l’admirait beaucoup. Très pieuse, elle lui apprit à réciter le chapelet. « Myrtille » est décédée en 1988. Ici, la table et la chaise ne sont pas simplement esquissées, mais représentées avec précision. Jeannette L’Herminier affine son trait et le réalisme de la représentation.

124


125

« Anka et Casimira /  Stubowas du bloc 22 côté B » Crayon de papier sur papier journal 13,8 cm x 14,5 cm Anka et Casimira (dite « Mira », son adjointe polonaise) étaient Stubowas, c’est-à-dire des chefs de chambre (contrairement aux Blockovas, qui étaient chefs de Block). Ici, Anka lit Les Fleurs du Mal en français tandis que son aide dort, appuyée sur une table.


Deux amies discutent, assises dans une des auges parallèles de la vacherie - Block 1 Crayon de papier sur papier 15 cm x 14,9 cm

126


127

Un dimanche à Ravensbrück : les femmes font sécher leur lessive ou reprisent leur unique paire de bas Carton 20,3 cm x 14,5 cm


Ghisi Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 16,1 cm x 11,5 cm Ghisi  Galambos était une danseuse hongroise qui improvisa une scène intitulée « La mort du Grand Reich », en tenue de soldat, le soir de la libération de Ravensbrück. Elle fut aussi transférée au Kommando d’Holleischen.

128


129

Monique Nosley reprisant un bas Dessin signé par le modèle et l’auteur Crayon de papier sur papier vierge 13,1 cm x 9,7 cm Monique Nosley, née le 28 mai 1913, était l’épouse d’un officier de marine et la sœur d’Anne Fernier. Elle fut internée à Compiègne et déportée à Ravensbrück dans le convoi des 27  000, sous le matricule n° 27 498 et y fut libérée le 2 avril 1945.


Douchka Hamelot, M-L Flandin, dite « Laurette » Dessin signé par les modèles Crayon de papier sur papier journal 13,5 cm x 13,5 cm Marie-Laurence Flandin, née Lespinasse et dite «  Laurette  », est née le 9 mars 1913. Elle fut internée à Compiègne et déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 403. Elle fut libérée par la Suisse le 2 avril 1945.

130


131

Raymonde Boix Crayon de papier sur boîte de munitions. 21,6 cm x 15,3 cm Raymonde Boix est née le 24 juin 1920. Elle faisait partie du réseau «  Défense de la France » quand elle fut arrêtée le 10 octobre 1943. Journaliste à France-Soir, elle fut déportée à Ravensbrück sous le matricule n°  61  000, et transférée à Holleischen sous le n°  52 572.


Marguerite Lozier, Lucie Artus Dessin signé par les modèles Crayon de papier sur papier vierge 13,7 cm x 11,6 cm Marguerite Lozier, née le 18 septembre 1898 dans une famille de paysans, épousa un policier de Lyon. Alors qu’elle héberge de nombreux parachutistes, cache des armes, des postes émetteurs, sert de «boîte aux lettres », etc., elle est arrêtée en juillet 1943 à cause de l’imprudence d’une camarade. Torturée (les interrogatoires lui laisseront un souvenir pire que la déportation), elle ne parlera pas. Elle est déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n°  27  467 après un séjour dans plusieurs prisons (Montluc, Romainville) et à Compiègne. Le 14 mars 1944, elle est affectée au Kommando d’Holleischen sous le matricule n°   50  416. Elle rentra de déportation, fut décorée (Légion d’Honneur, Croix de guerre avec palmes, Médaille de la Résistance) et mourut le 10 octobre 1971. Lucie Artus est née Guillard le 1er juin 1905. Elle faisait partie du même réseau que Jeannette et Marguerite L’Herminier (le réseau Buckmaster). Le 14 septembre, elle conduisit le jeune aviateur américain qui devait être hébergé chez les L’Herminier peu avant leur arrestation, le 19 septembre 1943. Arrivée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 577, elle devint folle et fut internée. Transférée à Holleischen sous le matricule n° 50 457, elle y sera libérée le 5 mai 1945. Le fait qu’il y ait parfois deux, trois, quatre silhouettes sur le même feuillet peut aussi s’expliquer par le manque de papier. Les feuillets devaient initialement servir de papier hygiénique ; détournés, ils serviront de papier à dessin, d’outil de témoignage. D’autres papiers furent aussi volés dans les Kommandos et dans les administrations du camp. Ce papier-ci n’est pas du papier journal, mais une feuille vierge au verso. On peut supposer qu’il provient de l’administration du camp.

132


133

« La table 12. Ravensbrück, mars 1944 » Dessin signé par l’auteur Crayon de papier sur papier journal 10,6 cm x 19,3 cm Ce dessin est imposant par son format et sa composition de scène de groupe attablé. Les femmes vaquent à leurs occupations  : l’une bricole à droite, la deuxième suit avec attention les travaux de couture de la troisième, la quatrième a une boîte posée devant elle et semble manipuler un petit objet ; enfin la dernière est de dos, tête baissée et semble elle aussi occupée. Ces « travaux » faisaient partie des rares moments libres que les femmes prenaient dans leur baraque.


134


135


« Mes dessins conservent vivantes celles qui ne sont pas revenues. » 1

Jeannette l’Herminier

136


137

Mort et maladies La mort et les maladies font partie du quotidien des déportées. Elles y sont sans cesse confrontées et n’ont pas de répit. L’hôpital de fortune du camp, le Revier (appelé aussi révir), est une baraque servant d’hôpital postiche vers laquelle aucun médicament n’est acheminé et qui est en fait un réel mouroir. Mieux vaut être malade discrètement que de pénétrer dans cette antichambre de la mort. Les femmes s’organisent pour voler des médicaments aux nazis mais pourtant, les camarades s’éteignent les unes après les autres. L’hiver, c’est le froid qui est menaçant. L’été, la soif les tenaille. À toutes saisons la faim et le travail harassant, la peur, la fatigue et l’incertitude.

« Yvonne Picard est morte Qui avait de si jolis seins. Yvonne Blech est morte Qui avait les yeux en amande Et des mains qui disaient si bien. Mounette est morte Qui avait un si joli teint Une bouche toute gourmande Et un rire si argentin. Aurore est morte Qui avait des yeux couleur de mauve. Tant de beauté tant de jeunesse Tant d’ardeur tant de promesses… Tout un courage des temps romains. Et Yvette aussi est morte Qui n’était ni jolie ni rien Et courageuse comme aucune autre. Et toi Viva Et moi Charlotte Dans pas longtemps nous serons mortes Nous qui n’avons plus rien de bien.1»

Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra

1. DELBO (Charlotte), Aucun de nous ne reviendra, les éditions de Minuit, Paris, 1970, pp 50-51.


138


139

Billet commun envoyé à « Kouri » (Germaine Tillion) malade « Jeudi matin Kouri chérie, m’aurait-on jamais dit que je t’écrirais à cinq heures du matin ! Les petites t’ont recouchée. Simone dort après une nuit presque blanche. Je suis allée, mère poule inquiète, écouter les respirations. Il pleut et ce serait si doux dans une maison bien tiède. Et toi, pauvre petit enfant, tu souffres loin de nous. Cela nous a fait du bien d’avoir de tes nouvelles toutes fraîches par Rose, qui nous est revenue à peu près normale et l’œil vif, mais elle nous a dit que tu avais très mal. Elle nous a raconté comment cela se passait dans votre chambre et nous en avons conclu que tu serais infiniment mieux soignée par nous, si l’on voulait nous accepter. Pourquoi pas  ? Ce serait plus simple pour tout le monde. Nous te soignerions si tendrement que sûrement tu n’oserais pas être longtemps malade... Personne n’est sorti ce matin, et nous ne savons pas si notre Michelle est toujours là. Simone s’est levée hier et y est allée en courant une heure après moi. Elle l’a reconnue, mais elle ne parlait déjà plus, ou presque plus. C’est tragique de voir ce corps fragile qui n’a pas pu résister, se cramponner maintenant à une lueur de vie. J’ai pensé égoïstement, et puérilement, ces jours-ci, qu’après Maman, cette épreuve au moins me serait épargnée, mais non. Nous aurions bien besoin de toi, Kouri. [...] »


Mélanie Audemard, dite « La Mémé » Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 13,5 cm x 9 cm Mélanie Audemard, dite « La Mémé », née le 18 décembre 1881, fut déportée de Compiègne à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 316. Elle mourut le 6 avril 1945, gazée au Jugendlager de Ravensbrück. Elle avait été arrêtée parce que son fils avait rejoint le maquis. C’était «  une brave fermière », dira d’elle Jeannette L’Herminier.

140


141

Agnès de Ribanaba, dite « Lala » Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier vierge, recollé avec papier journal 15 cm x 8,3 cm On sait seulement que « Lala » est morte à Ravensbrück.


142


143


Une 27 000 et une amie Dessin signé par l’auteur Carton 12,2 cm x 14,8 cm Une « 27 000 » a invité une camarade à passer le dimanche au troisième étage de son châlit, dans le Block 1.

144


145

L’amitiÉ Les femmes entre elles se réconfortent, s’accompagnent et se tiennent debout. On tient dans les camps grâce aux autres, grâce à la main de l’autre. Seule, une déportée est en danger, elle n’aura personne qui veillera sur elle, qui pourra partager son pain ou l’épauler lors des longs appels. Ensemble, réunies par des liens forts, les femmes s’attendent, se réconfortent, se parlent et se confient. En témoigne cette lettre écrite par plusieurs camarades. Les femmes y ont toutes écrit un mot à « Kouri » (Germaine Tillion), rempli de douceur et d’attention. On sent la grande tendresse et la compassion entre toutes ces victimes qui partagent les mêmes douleurs et les mêmes incertitudes. On retrouve ici Hélène qui a écrit un autre billet à « Kouri ». « [...] Mon cher petit enfant. Je viens de voir Michelle et je crois que c’est pour la dernière fois. Je l’ai embrassée pour nous toutes. Je ne sais pas si elle m’a reconnue. Elle ne souffre plus. Wilmia et moi avons coupé de ses beaux cheveux. Quelle douleur. Simone s’est habillée pour la voir. Y parviendra-t-elle  ? Pardonne-moi de t’apprendre de si tristes choses. Mieux vaut que ce soit par nous qui t’aimons que par d’autres. Je suis beaucoup auprès de toi. Je t’embrasse de toute ma tendresse. Hélène. Frère prophète !!! Te voilà au chaud et j’espère que tu vas bientôt pouvoir nous faire à nouveau tes prédictions. Je t’embrasse bien affectueusement. Repose-toi bien, la table se vide de plus en plus. Espérons que le reste tiendra. Violette Notre Kouri si chère, comme te voilà loin de tout, et tu souffres beaucoup. Garde bien toute la méthode que tu mets à te soigner comme à tout pour éviter toute complication et ne te tourmente pas pour nous. Cela fait partie de la méthode. Hélène nous entoure si bien toutes par sa douceur et son courage. Mais Dieu que nous voudrions que tu te serres auprès d’elle et de nous toutes. Toutes tes prescriptions sont suivies à la lettre. Je reste bien près de toi. Je t’embrasse avec toute ma tendresse. »

Charlotte Delbo, femme de théâtre déportée à Ravensbrück, écrira que les déportées avaient acquis une science précise, celle de la connaissance de la mort qu’elles pouvaient ainsi voir qui, des camarades, ne passerait pas la nuit. « C’est la dernière fois que je verrai Viva. J’ai de la mort une connaissance si exacte que je pourrais dire à quelle heure mourra Viva. Avant demain matin. C’est la dernière fois que je viendrai voir Viva au révir de Birkenau.1» 1. DELBO (Charlotte), Une connaissance inutile, les Éditions de Minuit, Paris, 2006, p 66.


146


147

Billet écrit à « Kouri » (Germaine Tillion) par Suzanne Roussel, dite « Armelle » Suzanne Roussel est née le 23 juin 1911. Arrêtée le 13 ou le 14 août 1943 alors qu’elle agissait au sein du réseau franco-britannique «  SMH Gloria  », elle est incarcérée à la Santé, à Fresnes, puis à Romainville. Elle arrive à Ravensbrück, classée « NN », sous le matricule n° 24 583. « Armelle » fut libérée par la Suède le 23 avril 1945. Elle mourut en 1986. « Lundi soir, Ma chère Kouri. Pourquoi es-tu venue m’embrasser ce soir ? J’ai été si brave et si calme toute la journée, et maintenant je suis un peu brisée. Tu vois, tu me ramollis toujours. Seule la corde raide tient bien plus longtemps. Avec toi, il faudrait la détendre chaque soir. Et tu as sans doute encore raison de la détendre, toujours raison quand tu me disais de me coucher, puisque Noëlle me redit la même chose, tellement raison que je me sens toute rassurée, malgré la nouvelle alarmante de ce matin, d’être entre tes mains. J’ai confiance dans ce que tu entreprends, et si tu as entrepris de rendre à maman son enfant, tu y réussiras dans toute la mesure qui dépend de toi. Je suis intégralement décidée à t’y aider et je te demande de me pardonner la résistance que je t’ai bien souvent opposée, je n’avais pas compris encore ce revirement du système qu’il faut faire ici : au lieu de s’arracher quotidiennement aux douceurs de la vie bourgeoise, il faut s’arracher quotidiennement aux rigueurs de la vie du camp pour retrouver la vie bourgeoise et tout son égoïsme. Kouri, mon chéri, je me suis camouflée ce matin dans mon lit très tard ce matin, mais quand je suis descendue alors, la malade française avec la double pleurésie et la grande diarrhée n’était toujours pas lavée, pas coiffée non plus depuis plusieurs jours. Et combien de fois on entend un “Danielle” angoissé de l’autre, la petite vieille. Je saute, bondis, mais c’est déjà trop tard et il faut rincer tout le linge. [...] Détail : la “petite vieille” en question n’a que 53 ans ! 1»

1. Billet clandestin écrit à Ravensbrück


Yvonne de La Rochefoucauld et « Mickey » Crayon de papier sur papier journal 8 cm x 6 cm Yvonne de La Rochefoucauld et « Mickey », épuisées, se blottissent l’une contre l’autre, trouvant ainsi réconfort et chaleur.

148


149

Verso du dessin représentant Yvonne de La Rochefoucauld et «Mickey» 8 cm x 6 cm

La composition, sûrement involontaire de cette œuvre en recto-verso, présente d’un côté deux déportées et de l’autre deux nazis (le capitaine Wilhelm Drewes et le capitaine Emil Möller). L’aplat d’encre utilisé pour les portraits des deux officiers donne ici un caractère officiel contrastant avec la nature clandestine de l’œuvre. Leur décoration imposante autour du cou rappelle le pouvoir en place à cette époque. Leurs visages nous apparaissent puisqu’il s’agit de deux photographies en noir et blanc. De l’autre côté, les camarades semblent frêles, esquissées au crayon de papier, sans nom (ni signature), sans date, et sans visage. Les deux camarades semblent fatiguées et se lovent l’une contre l’autre. Pourtant, ce dessin est « plus fort » que les deux portraits photographiques du verso. Notre recto sera donc le dessin, tandis que le verso, la partie secondaire et en général cachée d’une œuvre (son dos) arrive en second plan.


Mathilde Fritz, dite « Tilly » et Éliane Jeannin Dessin signé par les modèles Crayon de papier sur papier journal 11,5 cm x 16,4 cm

150


151

Charlotte Gréco, dite « Charlie », Catherine Goetschel-Franquinet et Michèle Aigrin au troisième étage d’un châlit Crayon de papier sur papier 13,2 cm x 13,8 cm


152


153


154


155

Donner ses forces À l’ennemi Les femmes passent leurs journées à travailler, en moyenne 12 heures quotidiennes, avec seulement le dimanche pour se reposer. Éparpillées dans des sections de travail appelées Kommandos, elles doivent, si ce ne sont pas des tâches pour l’entretien du camp, produire des matières pour le Reich. Exploitées, elles ne touchent évidemment rien pour leur labeur et sont ainsi tuées au travail. Les pauses sont minimes, gérées arbitrairement - comme tout le reste - par les gardiennes. Les femmes de Ravensbrück travailleront notamment pour l’usine Siemens pour laquelle elles réaliseront des pièces d’armement utilisées par les nazis. Les déportées, malgré elles, étaient donc forcées de participer à l’effort de guerre allemand. Dès l’été 1942, la main-d’œuvre concentrationnaire fut utilisée par l’entreprise, qui ne cessa de développer son industrie concentrationnaire.

« Il y a deux choses qui usent notre résistance nerveuse [...] : le manque systématique de nouvelles des siens et le travail forcené et épuisant à seule fin de destruction de son propre pays. Kouri pourra vous dire l’épuisement constant des onze heures par jour avec le garde-chiourme haï et les camarades méprisables. L’enragement de leur donner le dernier effort, la dernière goutte de sueur. Leur air satisfait et narquois devant l’amoncellement des vêtements d’hiver qu’ils nous ont arrachés. L’impuissance devant le jeune garnement qui frappe à tour de bras la pauvre femme malade ou faible. Ce n’est rien, la vie dure, mais l’esclavage c’est certainement pire que tout. Enfin, il a déjà été banni une fois de notre planète, il le sera bien une seconde fois. Je vous embrasse de tout mon cœur. »

Billet clandestin écrit à Ravensbrück


« Lendemain de Sable !! Ravensbrück, avril 1944 » Suzon Legrand, Christiane de Cuverville, Claire Davinroy, “Catherine” Goetschel-Franquinet Dessin signé par l’auteur Crayon de papier sur papier journal 12,5 cm x 13,6 cm

156


157 Christiane de Cuverville, dite « Krikristoff » (elle trouvait que « ça faisait mieux » parce qu’elle était entourée de Polonaises) : à 19 ans, secrétaire de Pierre Arrighy, elle fut internée à Compiègne puis déportée à Ravensbrück sous le matricule n° 27 456. On sait que, comme beaucoup de femmes à leur arrivée, elle eut la tête rasée. Claire Davinroy, dite « Claire des Lavabos » est née Valy, le 14 octobre 1897. Elle chercha dès 1940 à aider la Résistance par tous les moyens. Elle entre dans le réseau « Parsifal ». Arrêtée en septembre 1943, elle subit l’interrogatoire par la baignoire. Internée à Compiègne et déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 369, elle fut libérée par la Croix-Rouge le 2 avril 1945. Professeur de métier, elle perdit son mari à la veille de la guerre et n’eut pas d’enfant. Secrétaire générale de l’ADIR de 1946 à 1949, « Claire des lavabos » mourut le 15 février 1973. La légende « Lendemain de Sable !! », écrite sur le dessin, indique que les femmes ont travaillé dur la veille, en extérieur, et qu’elles sont exténuées. En effet, Jeannette L’Herminier précisa à propos de ce dessin qu’il s’agissait de la « première expérience de maniement des lourdes pelles de terrassement ». Les femmes ont la tête posée les unes sur les autres, leurs corps sont affalés, laissant transparaître une grande fatigue et tout à la fois une grande douceur. On aperçoit ainsi à gauche une main posée sur l’épaule par exemple. « C’était la fatigue. Elles revenaient du travail, elles étaient “au Sable”: elles faisaient des routes. En revenant, elles étaient si fatiguées qu’elles se rapprochaient les unes des autres pour pouvoir dormir après ce labeur. C’était terrible. “Le Sable” c’était la constitution de routes par des déportées en extérieur. Elles n’en pouvaient plus, tombant de fatigue les unes sur l’épaule des autres. Je me demande comment on a tenu le coup là-bas, dans ces conditions. » Entretien avec Marie-Anne Beck Moeglin Pfeiffer Résistante, ancienne déportée à Ravensbrück 1

1. Mené par Claire Audhuy à Strasbourg, le 6 avril 2010.


158


159

« La route est longue, longue, longue ! Travaille sans jamais t’arrêter. La route est dure, dure, dure Surtout si tu es fatiguée... Tu traîneras les lourdes pierres, Tu pousseras les wagonnets, Tu brouetteras de la terre Et sans jamais te reposer.... [...] La route est dure, dure, dure Quand on a les pieds écorchés...  La route est longue, longue, longue, pour celles qui n’ont pas à manger ... Elles travaillent des heures entières Mais ne la font guère avancer, Car elles remuent beaucoup la terre, Mais surtout sans la déplacer ...» Germaine Tillion Le Verfügbar aux Enfers Opérette rédigée clandestinement à Ravensbrück.


160


161


Note manuscrite de Jeannette L’Herminier accompagnant, dans les albums, les dessins rangés après la guerre.

162


163

Gardienne des dessins Il a fallu ensuite cacher ces dessins, les protéger des intempéries, des voleurs et des effets du temps. Puis à la Libération, il a fallu les faire sortir eux aussi. C’est grâce à une de ses amies que Jeannette L’Herminier sauvera ses œuvres. « Pour les dessins de Ravensbrück, voués à être pris si je les emmenais avec moi, c’est ma meilleure amie Elisabeth Barbier, qui ne partait pas, qui les a gardés. Et pendant plus d’une année, elle les a gardés sur elle sans que les camarades qui partageaient sa couche ne s’en aperçoivent.  […] Quand elle allait sortir du camp, elle a mis ses mains sur sa poitrine et l’une des filles qui faisait la police (ils les prenaient parmi les droit commun) l’a vue, lui a écarté les mains et la robe et a pris le paquet de dessins. L’avoir conservé ainsi pendant des mois et se le faire prendre arrivée au bout… elle s’est mise à sangloter et la fille lui a rendu, allez savoir pourquoi. C’est une chance extraordinaire. Voilà comment ceux de Ravensbrück sont revenus. Pour ceux d’Holleischen, ce sont mes camarades qui gentiment m’ont proposé de se les partager. On a réussi ainsi à les faire échapper aux fouilles. Heureusement que les Allemands étaient complètement crétins. Ils faisaient deux fouilles par nuit, mais ils n’ont jamais pensé à changer de sens. Ce qui m’a infiniment touché, c’est qu’elles m’ont rapporté les dessins quelques jours après notre retour à Paris, à la maison. Je leur ai dit qu’elles avaient pris tous les risques et qu’elles pouvaient les garder. Elles ont refusé car elles m’ont dit que peut-être un jour, il y aurait un Musée de la Déportation et qu’elles voulaient être encore toutes ensemble d’Holleischen, pour témoigner ensemble par mes dessins. »

Entretien avec Jeannette L’Herminier 1

1. Mené par Claire Vionnet.


« Bonsoir Élisabeth et Bella ! » Crayon de papier sur papier vierge 9 cm x 12 cm Jeannette L’Herminier confia ses dessins à sa camarade Élisabeth Barbier que nous voyons ici, au lit avec Denise Dufournier.

164


165 Denise Dufournier, dite « Bella », est née le 10 janvier 1915. Fille de médecin, elle devint avocate au Barreau de Paris en 1937. En 1942, elle entra dans le réseau de résistance « Comète », en hébergeant notamment des aviateurs alliés et des prisonniers de guerre évadés. Arrêtée au cours d’une mission le 18 juin 1943 en même temps qu’Élisabeth Barbier et sa mère, elle est incarcérée à Fresnes et maintenue au secret pendant 6 mois. Internée à Compiègne, elle est déportée à Ravensbrück le 3 février 1944. Elle écrit des poèmes en camp. Elle sera libérée par la Suisse le 2 avril 1945. Rapatriée en France, elle épouse Clark Mac Adam, un scientifique écossais. Officier de la Légion d’Honneur, titulaire de la Croix de guerre, de la Médaille de la Résistance et du « Freedom metal of United States », elle est décédée en 1994. Jeannette L’Herminier dira  à son sujet : « Avec sa chevelure tondue, elle ressemblait à un jeune moine très pâle. Jamais Bella n’a su qu’Élisabeth [Barbier] portait mes dessins sur elle. »

Verso du dessin « Bonsoir Élisabeth et Bella ! » (un début de dessin inachevé) 9 cm x 12 cm


Élisabeth Barbier (en haut à gauche), Charlie Greco (en bas à gauche, fille de Juliette Gaubry), Denise Dufournier, dite « Bella » (à droite) Crayon de papier sur papier journal 21,2 cm x 15,2 cm Ce type de dessin permet d’illustrer l’extrême fragilité des œuvres : le papier est déchiré en haut de la feuille, l’encre imprimée au verso reprend le dessus sur le dessin (ici l’inscription « Treffpunkt... » - « Rendez-vous » - surélevée d’un trait noir entre en collision avec la silhouette d’Élisabeth Barbier). Le crayon de papier utilisé dans tous les dessins risque, à la moindre manipulation ou au moindre frottement, de s’effacer ; quant à la conservation du papier journal, elle est bien délicate puisque ce type de papier est composé de lignine : avec le temps, certains groupements chimiques de cette substance réagissent avec l’oxygène de l’air ; et le processus s’accélère en présence de rayons lumineux. Ces groupements chimiques se transforment alors en substances colorées qui vont donner graduellement cette teinte jaune au papier.

166


167

Verso du dessin Élisabeth Barbier, « Charlie » Gréco, Denise Dufournier, dite « Bella » 21,2 cm x 15,2 cm Les dessins, précieusement cachés et conservés par Élisabeth Barbier à Ravensbrück, puis rapatriés et sauvegardés à la Libération étaient triplement menacés : par la surveillance des gardiens, par la fragilité du type de papier utilisé et par le peu de moyens pour les cacher.


168


169


« à travers mes dessins, je voulais témoigner du courage exemplaire de celles qui trouvaient encore pour moi la force de se redresser. » 1

Jeannette L’Herminier

170


171

FidÉlitÉ des dessins « Mes dessins ne sont pas absolument fidèles. Ils sont fidèles dans les attitudes, mais j’ai toujours arrondi les mollets, j’ai toujours essayé de leur donner meilleure mine. Quand je voyais que le moral commençait à fléchir, que l’une de mes camarades n’allait même plus se laver […], je lui disais : “- Allez, arrange-toi, je n’ai pas encore fait de cheveux comme les tiens. Demain matin, tu mettras des bigoudis et tu seras superbe”. […] Ca les remontait un peu. Elles me disaient : “- Mais tu crois qu’on est encore comme ça ?” et je leur répondais : “- Mais oui, bien sûr”. » Entretien avec Jeannette L’Herminier

« Elles étaient émerveillées. Surtout que je les faisais aussi bien coiffées que possible… Elles me disaient : “- Mais tu crois vraiment qu’on est comme ça ?” ; et je leur répondais : “- Mais je ne sais pas dessiner, je suis bien obligée de suivre vos contours. Eh bien oui, on est comme ça! Bien sûr qu’on tient très bien le coup”. Elles me disaient : “- Tu crois qu’on reviendra ?”. “- Mais c’est certain ! Si je fais vos portraits c’est pour que vous les donniez à vos parents quand vous rentrerez”. (à ce moment-là, je n’avais pas pensé aux questions de musée). - Vos dessins étaient le seul moyen de voir comment elles étaient ? - Oui, elles ne pouvaient pas voir qu’elles étaient un peu différentes. » Entretien avec Jeannette L’Herminier 1 Plus tard, Jeannette m’a expliqué que non seulement elle ne savait pas dessiner des visages, mais qu’elle avait à cœur de dessiner des femmes propres, voire élégantes pour ne pas décourager les femmes qui se seraient vues telles qu’elles étaient, c’est-à-dire sales, cheveux emmêlés ou tondus, vêtements déchirés ou trop grands, etc. La camarade qui dessinait (admirablement) les femmes telles qu’elles étaient, était une Hollandaise, Aat Breun […] Extrait d’une lettre d’Anne Postel-Vinay 2 1. Mené par Claire Vionnet. 2. à Claire Audhuy.


172


173 « Samedi Ma chétive Loulou ! Pourquoi me dis-tu qu’on te diagnostique anémie ? Comme cela, peut-être à vue de nez, mais on n’a pas encore pu te faire une analyse de sang. A-t-on trouvé exactement par où cela pèche et ce qui te donne de la fièvre ? T’apercevoir derrière une fenêtre n’est pas un spectacle réjouissant. Tes yeux s’en vont presque rejoindre les coins de ta bouche et ta maman s’est pris hier la tête à deux mains en répétant, comme étourdie de la vision que tu venais de lui offrir “- Ce qu’elle a maigri. Mon Dieu, comment a-t-elle pu maigrir ainsi ?” Recevez-vous votre pain ? Et votre soupe ? Ou es-tu au régime congru comme au bloc 11 ? 1»

Billet clandestin écrit à Ravensbrück

Ces témoignages et billets sont les vrais reflets de l’aspect physique des femmes à Ravensbrück. Les dessins de Jeannette L’Herminier n’en sont pas pour autant mensongers ou falsifiés. Ils offrent une autre réalité, celle du psychisme fort, conquérant, encore debout. Les dessins permettent d’apercevoir l’autre pendant de ces femmes, leur for intérieur. Certaines d’entre elles ne reconnaissent plus l’amie d’hier, défigurée par la maladie, livide, sans cheveux ni plus aucune expression.

1. Lettre à Germaine Tillion, Block 7.


Une camarade tondue Crayon de papier sur papier journal 12,6 cm x 13,9 cm Le titre indique qu’ici, l’important, ce sont les chevelures des femmes. «  Une camarade tondue », debout à droite, se frictionne le crâne pour hâter la repousse de ses cheveux. Les trois camarades assises ont des coiffures soignées et volumineuses. Les autres femmes debout ont les cheveux très courts. Ont-elles été rasées elles aussi il y a quelques semaines ? Le mouvement des bras écartés de la « camarade tondue » attire tout de suite le regard : c’est l’élément mis en avant par Jeannette L’Herminier. Trois regards de camarades semblent se poser sur cette « tondue ». « On allait dans les douches et en sortant, les gardiennes comptaient : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10. Et à 10, elles rasaient. C’était très aléatoire. Certaines gardaient leurs cheveux, d’autres non. Moi j’ai été la dixième, ils m’ont rasée, mais après...  j’ai eu de belles boucles ! C’est comme ça qu’on réagissait, de manière positive. Nous voulions nous faire belles et nous mettre des bigoudis, alors nous prenions des bouts de papier, nous enroulions ces petits trucs de rien du tout dans nos cheveux. C’étaient des petits trucs comme ça qui nous aidaient. » Entretien avec Marie-Anne Beck Moeglin Pfeiffer Résistante, ancienne déportée à Ravensbrück 1 1. Mené par Claire Audhuy à Strasbourg, le 6 avril 2010.

174


175

Djenane Gourdji Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 18,1 cm x 13,4 cm

Djenane Gourdji, née le 9 septembre 1910 à Istanbul, était la sœur de l’actrice Françoise Giroux. Internée à Compiègne, elle fut déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 423, puis transférée à Holleischen sous le n° 50 402. Parlant de la coiffure de Djenane, Jeannette L’Herminier précisa : « elle était exécutée par une de nos artistes du genre, à l’occasion de notre revue de fin de quarantaine ». Ces trois figures sans visage à coiffure élaborée et soignée pourraient presque être des réclames pour un coiffeur de l’époque. Ce qui est mis en avant ici à travers ces trois vues  (de profil, de face, de trois-quarts gauche), c’est le mouvement donné aux cheveux. Pour ces séances de dessin, les camarades tentaient de se « pomponner », de se coiffer et d’arranger leur robe. Aucun détail n’était laissé au hasard, les femmes relevaient le défi d’être présentables, propres, coiffées, malgré l’absence de miroir, de brosses et de peignes adéquats, de laques ou d’autres ustensiles. Les femmes offraient ainsi le meilleur d’elles-mêmes.


Genia, Émilienne Maréchaux, dite « Mimi », Yvonne de la Rochefoucauld Dessin signé par Émilienne Maréchaux Crayon de papier sur papier journal 21,1 cm x 13,3 cm Émilienne Maréchaux, dite «  Mimi  », née le 18 février 1900, fut internée à Compiègne, déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 472, puis transférée au Kommando d’Holleischen. Elle est décédée à la fin des années 1970. Le portrait de Genia mérite un instant d’attention, car pour une fois, apparaissent un nez, des lèvres, un menton, un cou : tout le visage semble représenté. On pourrait presque imaginer que les yeux sont cachés par une mèche de cheveux.

176


177

Jadwiga Pawtowska et Marie-Claire Roquigny Dessin signé par les modèles Crayon de papier sur papier vierge 18,2 cm x 11,2 cm Marie-Claire Roquigny est née à Remiremont le 25 mai 1919. Déportée à Ravensbrück, elle fit partie du « chœur des J-3 » et fut libérée par la Croix-Rouge le 22 avril 1945 au camp de Mauthausen. Jadwiga Pawtowska était une « Stuba » du Block 22. Elle porte ici une robe qui n’est pas rayée comme la plupart des tenues imposées aux déportées. Cette robe est accompagnée d’un petit chemisier à col et à manches courtes. Cette représentation d’une jeune femme en tenue d’été, cheveux tressés semble décalée. Pourtant, la présence de Marie-Claire Roquigny à ses côtés, aux cheveux courts et à la robe rayée maintenue par un tissu improvisé en ceinture, rappelle inexorablement le camp et ses réalités.


Victoire Lathuille Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 12,4 cm x 10,1 cm Jeannette L’Herminier disait de son amie Victoire Lathuille : «Tu pourrais quand même t’appeler autrement ! ».

Si l’on observe de près cette silhouette de Victoire Lathuille, on constate qu’un menton et un front sont entièrement dessinés. Le menton est en deux parties, l’une plongeant vers le cou, la seconde flirtant avec une bouche absente. Dans sa chevelure, Victoire Lathuille a « organisé » une barrette.

« J’me peigne avec un pique-feu, J’me débarbouille quand il pleut, J’n’ai qu’une assiette plate, Pour me laver les pattes ... » Germaine Tillion Le Verfügbar aux Enfers Opérette écrite clandestinement à Ravensbrück

178


179

Louise Paysant Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 7,3 cm x 6,2 cm Louise Paysant est née Pickell le 30 août 1880. Elle fut déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 501 et y mourut le 22 janvier 1945. Du fait de l’arbitraire nazi, certaines femmes ont sur ces dessins de belles chevelures, alors que d’autres accusent les mauvais traitements du camp. Pour autant, Jeannette L’Herminier n’a pas insisté sur ces détails. Ce qui est particulièrement troublant sur ce dessin de Louise Paysant, c’est la présence fantomatique d’un nez et deux yeux ; une esquisse de visage que l’on retrouve ne que rarement ailleurs.


Tamara Varoun et Madeleine Lansac Dessin signé par les modèles et l’auteur Crayon de papier sur papier vierge 21 cm x 13,2 cm Tamara Varoun, dite «  La Grande  Tamara  », née Sekrei le 8 janvier 1914, était mannequin chez le grand couturier Jean Patou. Elle fut déportée de Compiègne à Ravensbrück dans le «  convoi des 27 000 » sous le matricule n° 27 562 et transférée à Holleischen sous le n° 50 453. Madeleine Lansac est née le 27 août 1898 dans une famille d’intellectuels. Elle habita au Mexique pendant plusieurs années. Secrétaire de mairie, elle organise dès 1942 des passages de la ligne de démarcation et transmet des renseignements aux Alliés et à la Résistance. En 1943, elle intègre le réseau «  Comète  » en hébergeant des aviateurs alliés et des prisonniers de guerre évadés. Arrêtée le 9 septembre 1943, elle est incarcérée à Fresnes, internée à Compiègne puis déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n°  27  449, avant d’être affectée au Kommando d’Holleischen, où elle est libérée le 8 mai 1945. Madeleine Lansac est décédée en 1986.

180


181

Mathilde Fritz, dite « Tilly » Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 13,3 cm x 19,3 cm Mathilde Fritz, dite «Tilly», est née le 14 décembre 1919. Professeur à l’université de Strasbourg, elle est internée à Compiègne, déportée à Ravensbrück sous le matricule n° 27 407 le 3 février 1944 et transférée à Zwodau le 2 octobre 1944. C’est sur ce type de silhouette, de profil, que ressort le plus nettement le manque de contours du visage. Ici, celui-là s’arrête aux mèches de cheveux tirées en arrière, et reprend au col de la robe. L’oreille a été dessinée : elle trace une ligne imaginaire vers les yeux, à la même hauteur. Une partie du cou nous serait de toutes manières caché par le col de la robe. Le regard de « Tilly » semble se poser sur ce qu’elle tient dans les mains.


182


183


« à partir du moment où on se laissait aller, on était perdue. » 1

Jeannette L’Herminier

184


185

RÉsistance et clandestinitÉ « Tout peut craquer, mon corps, mes mains, mes jambes, tant que reste l’art, je vis.1 » « Les activités culturelles de toute nature (chansons, poèmes, dessins, sculptures, etc.) exprimaient l’espoir et une volonté de vivre intacte, renforçaient la cohésion, jouaient un rôle symbolique, exerçaient un effet de stimulation et d’intégration, créaient des espaces de liberté intellectuels et transmettaient un sentiment de compétence, précisément parce que [...] l’on cherchait à retirer aux détenus le pouvoir de l’initiative personnelle et de l’optimisme.2 »

Il est bien souvent question de « résistance » pour parler des actions menées dans les camps, que celles-ci relèvent du sabotage dans les Kommandos de travail, d’entraide entre camarades, de créations artistiques clandestines, de conférences officieuses... Le terme peut aussi être remplacé par d’autres mots, plus éloignés du sens fort de « résistance », intimement lié à une force armée. Les revendications de vie émanant de ces actions diverses viennent d’hommes et de femmes se battant pour retrouver une humanité que les nazis ont tenté d’éradiquer. Ils sont les « rescapés » (Primo Levi) de ce grand naufrage. On peut aussi parler de « sauvetage ». La soumission au réel voudrait s’imposer de fait dans les camps, alors qu’en fait c’est d’insoumission qu’il est question dans ces œuvres. Les résistances dans les camps sont multiples : le maintien de la dignité, de l’intégrité, de la culture, de l’identité ; autant de résistances au but des nazis de réduire les déportées à néant, dans le Nacht und Nebel, dans la nuit et le brouillard. Si le dessin ne peut pas changer le monde, il peut contribuer à changer les visions de la réalité, à la transcender pour la rendre plus supportable. L’artiste devient donc le gardien de l’humanité des camarades. Il assure un lien avec le monde d’avant, le monde « normal » et libre. Si cette transgression des règles concentrationnaires est possible, alors il y a encore de l’espoir et une marge d’expression, de lutte, de contre-pouvoir. La réalité à l’arrivée dans le camp dépasse l’imagination, les cauchemars et tout ce qui est jusqu’alors connu. Il faut alors se décentrer pour supporter ce douloureux environnement. Les femmes pouvaient rire dans les camps, à l’insu des gardiens. Riaient-elles d’elles-mêmes ? En partie oui. Elles pouvaient rapporter de la vie là où elle s’effilait. 1. TODOROV (Tzvetan), Face à l’extrême, Seuil, «Points», Paris, 1994, p 101. 2. STREBEL (Bernard), Ravensbrück, un complexe concentrationnaire, Fayard, 2005, p 527. Témoignage tiré de KÖNIG (Ulrich), Sinti und Roma unter dem Nationalsozialismus. Verfolgung und Widerstand, Bochum, 1989, p 121; cf. Winska, «Travail», p 7.


En arrivant dans les camps, les déportés sont submergés, mais n’ont pas le temps de comprendre, ni d’analyser. Ils ne comprennent pas la langue, les ordres, les coups et l’avenir. Ils tentent de tout oublier pour se concentrer sur le moment direct : marcher, éviter un poing, manger, dormir, se chauffer. Ces personnages sans visage ne sont pas sans identité, ils sont debout dans les camps, faisant front aux réalités extrêmes du système concentrationnaire, existant malgré tout, vivants et rescapés. Certaines camarades dessinées par « Jeannette » sont revenues. D’autres sont en présence par ces robes grises. L’artiste est ici mandatée par les autres déportées pour créer. En volant les papiers pour elle, en prenant la pose, en faisant le guet, elles participent toutes directement à cette création, mais aussi au risque encouru. Jeannette L’Herminier retrouve une «  responsabilité sociale1  ». Les femmes s’organisent autour de cette activité, prenant toutes des responsabilités et une place. Elles servent à une œuvre clandestine. « J’ai vu Jeannette dessiner dans le camp. Comme j’étais l’interprète de la baraque, elle venait se renseigner auprès de moi pour savoir ce que l’Aufseherin avait dit. Je lui disais : « - Attention ne dessine pas aujourd’hui, il y a une très mauvaise Aufseherin qui vient d’Auschwitz». Les gardiennes de là-bas étaient les plus mauvaises, elles faisaient tout pour nous abaisser. Elle a dessiné devant moi dans le dortoir. Elle dessinait sur des cartons ramenés de l’usine. Elle dessinait un peu partout, là où elle pouvait, sur ce qu’on trouvait. En tant qu’interprète, j’avais accès parfois à des documents, donc je cachais des papiers que je volais auxquels j’avais accès. A Holleischen, c’était beaucoup plus facile de dessiner qu’à Ravensbrück. Tout y était beaucoup plus facile pour l’organisation. Nous avions peur quand Jeannette dessinait car c’était strictement défendu d’avoir des crayons, du papier. Je prévenais de l’arrivée d’une Aufseherin ; je la soutenais comme ça à ma manière, en la protégeant de la vigilance des gardiennes. Nous prenions toutes des risques. Ce dessin c’était de la résistance ! » Entretien de Marie-Anne Beck Moeglin Pfeiffer Résistante, ancienne déportée à Ravensbrück 2

1. TASLITZKY (Boris), Buchenwald, l’arme du dessin, Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris, 2006, p 41. 2. Mené par Claire Audhuy à Strasbourg, 6 avril 2010.

186


187

« Bohémienne », Marie de Robien, Henriette Fermet Carton 12,9 cm x 19 cm Marie-Alberte de Lardemelle est née le 11 mars 1902 en Lorraine. Marie perd son père, saint-cyrien, en 1914, et épouse Alain-Paul, futur comte de Robien. En 1940, ils ont cinq enfants, dont le plus âgé a quinze ans. Le couple de Robien entre dans le même réseau que Jeannette L’Herminier (le réseau Buckmaster) au début de l’année 1943. Ils sont arrêtés le 6 juillet de la même année. Alain-Paul ne reviendra pas de déportation. Marie de Robien arrive à Ravensbrück dans le « convoi des 27 000 », puis est transférée à Holleischen le 14 avril 1944, avec les 200 Françaises du Block 22. Elle est libérée le 6 mai 1945 et rapatriée en France. Elle est décédée le 16 février 1989. Henriette Fermet est née le 27 mai 1902 à Chartres. Déportée à Ravensbrück, elle sera libérée le 5 mai 1945 d’Holleischen. Les femmes notent la recette de la « langouste thermidor », dictée par une camarade pendant la pause de nuit à la poudrerie d’Holleischen.


Anne Fernier et B. Scleulk Dessin signé par les modèles et l’auteur Crayon de papier sur papier vierge 14 cm x 11,3 cm Anne Fernier, dite « Nanette », née le 26 juin 1911, est la sœur de Monique Nosley. Arrêtée le 1er novembre 1943, elle est internée à Compiègne, déportée à Ravensbrück sous le matricule n°  27  399 et transférée à Holleischen sous le n° 50 396, où elle sera libérée. Elle est devenue écrivain. B. Scleulk semble coudre ou broder sur un mouchoir ou un petit tissu. Pour les dates importantes (par exemple, le 14 juillet ou le 24 décembre) ou pour les anniversaires des leurs amies, les femmes confectionnaient et «  organisaient » de petits cadeaux : un dessin, un poème, un billet, un tissu brodé, de petits objets, etc. Les matières premières étaient en général dérobées dans les ateliers de travail. La possession d’objets étant formellement interdite, il était très dangereux de garder des effets personnels.

188


189

« Conférence sur Paris », Juliette Gaubry et Annie de Montfort Dessin signé par les modèles Crayon de papier sur papier journal 8,3 cm x 13,5 cm Juliette Gaubry (Juliette Lafeychine-Gautry) est née le 25 mars 1899. Mère de Charlotte Gréco, elle fut internée à Compiègne, déportée à Ravensbrück sous le matricule n° 27 443, puis à Holleischen. Elle est décédée en 1978.


« Ravensbrück février 1944 » Marguerite L’Herminier, Djenane Gourdji, Juliette Gaubry, auditrices d’une conférence Dessin signé par l’auteur Crayon de papier sur papier vierge, février 1944 16,4 cm x 14 cm Des conférences pouvaient se tenir clandestinement sur toutes sortes de sujets : littérature, histoire, art... Germaine Tillion tint une conférence sur l’organisation du camp et sur son système de rentabilité par le travail forcé des déportées. Elle informa ainsi de nombreuses camarades sur leur situation au sein de l’univers concentrationnaire tel qu’il lui était possible de le représenter à l’époque, depuis l’intérieur.

190


191

Renée Raoux, debout derrière Marguerite et Cotte fabriquant des poupées pour le Block des enfants juifs Crayon de papier sur papier journal 10,5 cm x 10,8 cm


Élisabeth Barbier Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier vierge 20,6 cm x 13,8 cm Réalisant clandestinement des sculptures à Ravensbrück, Élisabeth Barbier sera punie pour cela. Elle sculpte ici de petites pelles en bois pour la boutonnière de ses amies du Kommando de terrassement fantaisie très vite interdite. Les chaussures sont bien visibles ici  : on constate qu’elles ne sont pas enfilées correctement. En effet, elles étaient bien souvent trop petites ou trop grandes, distribuées aléatoirement aux nouvelles arrivantes. « A l’arrivée, les nazis nous donnaient de vieilles godasses. Nous avions des chaussures qui n’étaient pas du tout à notre pointure. On était obligées d’aller du camp à l’usine avec des chaussures bien trop petites. Nous avions les pieds complètement atrophiés. » Entretien de Marie-Anne Beck Moeglin Pfeiffer, Résistante, ancienne déportée à Ravensbrück 1

1. Mené par Claire Audhuy à Strasbourg, le 6 avril 2010.

192


193

« Cuisine clandestine de nuit dans les lavabos. Avril 1945. Holleischen (Tchéco) » Dessin signé par l’auteur, plus tard légendé par Jeannette L’Herminier : « Les trois complices » Boîte en carton, avril 1945 15,5 cm x 11,7 cm Les déportées rêvaient de festins gargantuesques, s’imaginant aller de table en table. Les maigres aliments qu’elles pouvaient « organiser » étaient bien rares et très précieux. « Nous avons fait un beau voyage, Nous arrêtant à tous les pas, Et goûtant, dans chaque village De bons vins et de bons repas... Nous mangeons avec joie Le foie gras strasbourgeois » Germaine Tillion, Le Verfügbar aux Enfers Opérette écrite clandestinement à Ravensbrück


Le choeur des J-3 Dessin signé par l’auteur Carton 15,3 cm x 12,9 cm « Le choeur des J-3 » s’entraîne le dimanche à chanter des chants régionaux de France dans le Block 1. Les « J-3 » correspondent à une catégorie de rationnement pendant l’Occupation : les adolescents, de 13 à 21 ans.

194


195

Veillée de Noël clandestine en 1944 16,2 cm x 14,5 cm Papier vierge, 24 décembre 1944 Lors des fêtes et occasions spéciales, les femmes tentent d’organiser quelques petites réjouissances. Pour les veillées de Noël, elles fredonnent des airs, récitent des poèmes et s’offrent de petits objets fabriqués clandestinement. D’après plusieurs témoignages, certains soirs au camp, des chants s’élevaient des baraques : dans toutes les langues, les femmes lançaient un appel dans la nuit.


« La recette de cuisine du dimanche... Holleischen (Tchéco), février 1945 » Dessin signé par l’auteur Crayon de papier sur carton, février 1945 15,5 cm x 13 cm « Le matin avant qu’le soleil Soit levé au-dessus de l’horizon Voilà la sirène qui nous réveille : Il faut se lever et l’on est grognon... C’est alors qu’une odeur infecte Envahit soudain tout le camp... Et cette odeur, puante et suspecte, Nous savons bien d’où ca vient... Ca vient d’la cuisine, [...] Rutabaga ! » Germaine Tillion Le Verfügbar aux Enfers Opérette écrite clandestinement à Ravensbrück

Le dimanche, les femmes affamées, nourries de rutabaga sans goût, écrivent des recettes pour se remonter le moral. Cette activité était très répandue et nombre de femmes récitaient de tête leur plat préféré ou celui qu’elles réussissaient le mieux avant la guerre et la déportation.

196


197

Lucienne Idoine et sa Bible sauvée de la fouille Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 9,5 cm x 11,1 Lucienne Idoine, née le 11 décembre 1918, était une «  protestante farouche  très sympathique », selon Jeannette L’Herminier. Elle fut déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 441 et libérée le 2 avril 1945. Elle perdit la vie dans un accident de voiture, le 30 août 1984.


« Ravensbrück, mars 1944 » la partie de cartes (jeu interdit) Dessin signé par l’auteur Crayon de papier sur papier journal, mars 1944 13,7 cm x 16 cm

198


199

Juliette Gaubry Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 17,7 cm x 10,8 cm Juliette Gaubry, mère de Charlotte Gréco, fut l’auteur d’une excellente revue jouée entre deux appels au Block 22, côté A, le dernier jour de la quarantaine du « convoi des 27 000 ».


200


201


« Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux ... » 1

Extrait de l’opérette de Germaine Tillion, Le Verfügbar aux Enfers

202


203

Les NN : se soustraire au travail Les NN («Nacht und Nebel») sont une catégorie de déportés politiques voués à disparaître «dans la nuit et le brouillard». Cette catégorie fut créée par décrets en février 1942 pour les détenu(e)s de l’Ouest de l’Europe. Les NN n’avaient plus aucune existence officielle, ne pouvaient ni écrire ni recevoir du courrier. En tant que déportés politiques, les NN entendent poursuivre leur résistance au nazisme par d’autres moyens  : se soustraire au travail dans les camps ou saboter l’industrie de guerre allemande, par exemple. Les camarades de Jeannette L’Herminier sont bien souvent des résistantes. Arrêtées et déportées, nombre d’entre elles font partie des NN. Considérées comme de la main-d’œuvre disponible à tout moment, pour des tâches ingrates et difficiles, ces Verfügbar se mettent en travers du chemin des nazis. « En s’extrayant de la masse des travailleuses, elles ralentissaient le rythme de productivité du camp et ne suivaient pas la logique de rentabilité par le travail instauré par les nazis. Les Verfügbar volontaires puisent leur courage dans la fierté de n’avoir en rien participé au travail productif militaire, et parfois même de n’avoir pas participé à la vie active du camp.1»

Des déportés, dans toute l’Europe occupée, à travers les différents camps nazis, refuseront l’ordre établi dans les camps par les nazis. Faisant alors partie de ceux qui disent non, nombre d’entre elles se mobiliseront pour hâter la libération des camps et la défaite du Reich. « Très brièvement, nos objectifs se résumaient à peu près ainsi : organiser l’entraide en coopération avec d’autres groupes nationaux, maintenir le moral et la confiance en la victoire et dans ce but, recueillir et diffuser des informations contrôlées pour rompre notre isolement, glisser des grains de sable dans les rouages de la machine de guerre allemande ; faire en sorte que des nôtres rentrent pour témoigner ; préserver le plus possible nos facultés et nos connaissances et même les enrichir de notre expérience afin de servir au mieux notre pays, si nous avions la chance de survivre.2»

1. AMICALE DE RAVENSBRÜCK (ouvrage collectif), Les Françaises à Ravensbrück, Gallimard, NRF , Paris, juin 2005, p 131. 2. AMICALE DE RAVENSBRÜCK (ouvrage collectif), Les Françaises à Ravensbrück, Gallimard, NRF , Paris, juin 2005, p 220-221.


204


205 « Mardi matin. Je me suis endormie bien tard malgré ma volonté de ne plus penser. Je voudrais me faire une cuirasse d’indifférence, me durcir à tout, me payer de bons sommeils immédiats et lourds. Je vais m’y mettre, j’y avais réussi à la Santé 1, je peux recommencer.  Enfin ce matin ça va bien mais hier j’étais un peu enragée d’avoir manqué ces deux années de résistance, avoir manqué ce réveil général du peuple français, la guerre des partisans, rentrer et passer les six premiers mois enivrants de la résurrection du pays, de la vraie révolution sociale, de la mise en route de la vraie nouvelle Europe à me soigner, encore à l’écart du monde, encore retranchée de la vie, il y a un peu d’abus, vraiment. Je n’ai absolument aucune disposition, je le sais par expérience, pour la vie recluse et la participation purement spirituelle au progrès de l’humanité. Je veux vivre, grand bien et à pleins tonneaux. 2 » Billet écrit par Suzanne Roussel dite « Armelle »

Suzanne Roussel dite « Armelle » est née le 23 juin 1911. Appartenant au réseau « SMH Gloria », elle fut arrêtée le 13 ou 14 août 1943 et transférée à la Santé. De là, elle partit pour Fresnes puis pour Romainville et enfin vers le camp de concentration de Ravensbrück (matricule 24 583). Déportée NN, elle sera libérée par la Suède le 23 avril 1945. Elle mourra en 1986.

1. La Santé est le nom de la prison dans laquelle nombre de femmes ont été internées avant la déportation. 2. Billet clandestin écrit à Ravensbrück.


Yvonne Le Roux, dite « Tante Yvonne » Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier vierge 7,3 cm x 6,2 cm Yvonne Le Roux, née Roussel le 6 mars 1878, dite «  Tante Yvonne  ». Revenue spécialement de Philadelphie après la capitulation de la France, elle entre dans le réseau «  Johnny  » qui renseigne l’amirauté anglaise. Elle est arrêtée en Bretagne en mars 1942, incarcérée à la prison de la Santé puis internée à Compiègne, qu’elle quitte - en chantant « La Marseillaise » - pour arriver à Ravensbrück le 3 février 1944, ajoutée in extremis à la liste du « convoi des 27 000 ». Libérée le 2 avril 1945, elle est rapatriée à l’hôpital Pasteur de Paris où elle meurt de la dysenterie trois semaines plus tard.

206


207

Éliane Jeannin et Geneviève Tillier Dessin signé par Geneviève Tillier Crayon de papier sur papier vierge 13 cm x 11 cm Geneviève Tillier, dite « Véronique » est née Charrier à Paris le 10 juillet 1912. Avec son mari, elle entra dans la Résistance, notamment dans le réseau «  Arc-en-ciel  ». Elle fut arrêtée à son domicile et eut une conduite héroïque lors des interrogatoires de la Gestapo. Déportée à Ravensbrück depuis Compiègne en février 1944 sous le matricule n° 27 555. Elle passa par Holleischen mais, après s’être blessée au doigt - qu’on dut amputer -, elle fut ramenée à Ravensbrück. Sélectionnée pour la chambre à gaz, elle mourut assassinée le 3 mars 1945 sans jamais s’être plainte. « Elle avait un sourire d’une douceur spirituelle », se souviendra Jeannette L’Herminier. Fait remarquable dans ce dessin : les contours du profil d’Éliane Jeannin sont entièrement dessinés.


Casimira et Suzanne Legrand, dite « Suzon » Dessin signé par Suzanne Legrand Crayon de papier sur papier journal 13,5 cm x 21,3 cm Suzanne Legrand, dite « Suzon » est née le 5 mai 1913. Fille de Mme Lucas Mac Donald qui fut déportée avec elle, Suzanne passa une grande partie de son enfance en Angleterre. Elle fit partie du réseau « Comète » qui hébergeait des aviateurs alliés et des prisonniers évadés. Elle est arrêtée à Fresnes, internée à Compiègne et déportée à Ravensbrück dans le convoi du 3 février 1944, sous le matricule n° 27 455. Dans le camp, elle parvient à retirer Élisabeth Barbier et sa mère d’un « Transport » en portant un faux brassard de kapo. « Suzon » est décédée en 1982.

208


209

Germaine Tambour Dessin signé par le modèle Crayon de papier sur papier journal 7,2 cm x 6 cm

Germaine Tambour  est née le 14 octobre 1903. Membre du réseau «  Prosper-Buckmaster  », elle fut arrêtée le 1er avril 1943. Incarcérée à Fresnes puis à Romainville, elle fut déportée de Compiègne à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n°  27  551. Elle fut gazée au Jugendlager à cause de son état de fatigue (elle souffrait du cœur). Sa sœur Madeleine l’accompagna à la chambre à gaz en février 1945. Madeleine Tambour est née le 18 décembre 1908 et fut déportée pour faits de résistance sous le matricule n° 27 552. Elle était actrice et enchantait ses camarades en récitant de longues tirades et des vers : « Quand la voix de Madeleine se faisait entendre, c’était pour nous l’oubli miséricordieux », dira d’elle Jeannette L’Herminier. Des témoignages attestent qu’elle n’ignorait pas que le camion qui l’emmenait avec sa sœur devait les conduire à la chambre à gaz du Jugendlager de Ravensbrück. Elle fut volontaire pour marcher à la mort à ses côtés.


210


211


« Pendant les nuits de 12 heures de travail, nous avions un quart d’heure de pause ; tout le monde dormait, moi je dessinais. » 1

Jeannette L’Herminier

212


213

Le visage des gardiens Jeannette L’Herminier se hasardera à dessiner trois gardiens du camp. « C’est dans la pièce réservée aux SS où ma compagne et moi-même partagions, en fin de chaîne, la vérification des obus de DCA avant de les disposer dans les lourdes caisses qu’il nous fallait ensuite entasser les unes sur les autres, que grâce à la complicité toujours en éveil de ma jeune camarade, j’ai réussi à surprendre dans leur moment de sommeil ou d’inattention nos cruelles Aufseherin et nos Meisters nazis. Enfin, j’ai voulu conserver le souvenir de trois moniteurs tchèques mobilisés d’office pour surveiller nos travaux, dont les timides élans de sympathie et de pitié nous ont parfois réconfortées. » Jeannette L’Herminier Note manuscrite accompagnant, dans les albums, les dessins rangés après la guerre

« Paris, Le 9 mars 2010, Les silhouettes de Jeannette L’Herminier m’ont longtemps laissée interdite. Celle que je préférais était celle de l’Aufseherin à moitié endormie sur le radiateur ! »

Extrait d’une lettre d’Anise Postel-Vinay 1

Anise Postel-Vinay, a été arrêtée pour faits de résistance le 15 août 1942, à l’âge de 20 ans. Déportée à Ravensbrück en octobre 1943, elle a été libérée le 23 avril 1945 par la Croix-Rouge suédoise du Comte Bernadotte. Elle vit aujourd’hui à Paris.

1. à Claire Audhuy.


Peter, « Meister » SS de l’atelier 137 de la poudrerie d’Holleischen Carton d’emballage de munitions 13 cm x 10,8 cm

214


215

Verso du dessin Peter, « Meister » SS de l’atelier 137 Carton d’emballage de munitions 13 cm x 10,8 cm Au verso de ce dessin du « Meister » (chef) est dessiné un visage de femme entier.


Peter, dit « Le Chinois », chef SS de l’atelier 137 de la poudrerie d’Holleischen Réalisé sur un bout de carton disposé sur le fond des caisses de munition 12,2 cm x 13 cm Ce dessin fut réalisé à l’insu du chef d’atelier, pendant le travail de jour à la poudrerie d’Holleischen.

216


217

« Aufseherin » (surveillante) assoupie en salle de contrôle à Holleischen, dans la poudrerie de l’atelier 137 Carton d’emballage de munitions 13,7 cm x 9,4 cm


218


219


La LibÉration

« Aucun de nous ne reviendra. Aucun de nous n’aurait dû revenir. » Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra 1 « Et je suis revenue Ainsi vous ne saviez pas, Vous, Qu’on revient de là-bas On revient de là-bas Et même de plus loin » Charlotte Delbo, Une connaissance inutile 2

« Par petits paquets, j’ai distribué mes trésors à mes sœurs de misère. Au mépris de tous les risques, elles ont accompli des miracles d’ingéniosité pour les soustraire aux fouilles de nos tortionnaires et me les ont tous rapportés après notre retour de déportation. Ils n’ont que le mérite de représenter des femmes qui ont réellement vécu le calvaire des camps de la mort. S’ils peuvent sembler peu conformes à l’horreur du cauchemar concentrationnaire, c’est que je me suis toujours interdit de violer la souffrance des plus atteintes dans leur chair épuisée pour témoigner surtout du courage exemplaire de celles qui, luttant sans relâche contre la déchéance et l’avilissement, trouvaient encore pour moi la force de se redresser et de donner à leur haillons rayés ce rien d’élégance, apanage des Françaises. » Jeannette L’Herminier Note manuscrite accompagnant, dans les albums, les dessins d’après la guerre 1. Aucun de nous ne reviendra (1970), Charlotte Delbo, Les éditions de Minuit, Paris, 2007. 2. Une connaissance inutile (1970), Charlotte Delbo, Les éditions de Minuit, Paris, 2007.

220


221 « - Vous avez dessiné pour redonner espoir, mais avez-vous pensé à dénoncer l’horreur que vous voyiez dans les camps ? - Je n’en aurais pas été capable. Mais il y avait des dessins de certaines scènes du camp que, grâce à une petite Tchèque qui était mobilisée par les Allemands, on a cachés derrière une armoire dans un bureau des SS, mais je ne les ai pas retrouvés. J’avais commencé à faire quelques scènes du camp. Mais autrement, vous savez, je ne savais pas ce que je faisais. Encore maintenant, je suis incapable d’imaginer quelque chose. Maintenant, j’en suis à l’aquarelle, j’ai fait de l’huile… En rentrant, une camarade m’a offert des fusains de couleur. Je me suis donc mise à la couleur. […] Mon oncle aquarelliste […] m’a conseillé de mettre de la couleur. Il disait qu’on en retirait une grande joie. J’ai fait beaucoup de pastels, de fusains de couleur. Et après, j’ai pris le pinceau et j’ai commencé par l’huile parce que c’était plus facile. […] Je ne sais pas ce que je fais quand je commence, mais il faut que je sois dans la nature, et dans ce que je vais faire. Les silhouettes, je les fais beaucoup moins. J’adore les arbres, les paysages. Parce qu’il m’arrive parfois de commencer par le bas, comme je le faisais pour les silhouettes. » Entretien avec Jeannette L’Herminier 1

Agnès Goetschel-Franquinet, dite « Catherine », Anne-Marie Bauer , Andrée Girard et Marguerite Lozier à leur retour de Ravensbrück Photographie, fin juin 1945 1. Mené par Claire Vionnet.


Dans le wagon du retour, 24 mai 1945 Crayon de papier sur papier vierge 17,2 cm x 10,4 cm Jeannette L’Herminier dira plus tard à propos de ce dessin : «  Aux côtés du drapeau tricolore que nous avons fabriqué, on guette le passage de la frontière de chez nous ! »

222


223

« 24.05.45. Dans le wagon du retour vers la France ! » Crayon de papier sur papier vierge, 24 mai 1945 15 cm x 21,2 cm «  Le dernier dessin a été réalisé dans un wagon du train de marchandises qui nous ramenait chez nous  », explique Jeannette L’Herminier. Deux femmes somnolent dans la paille, une troisième est assise et lit un livre ou un journal.


224


225

Andrée Girard, “Catherine” Goetschel-Franquinet, Anne-Marie Bauer au troisième étage d’un châlit Crayon de papier sur papier vierge 11,7 cm x 14,3 cm Andrée Girard est née Touan, le 19 mai 1903. Avec son mari, elle entre dans le monde du théâtre et du music-hall. Dès 1940, elle crée avec son mari, le peintre André Girard, un autre réseau, le réseau «  Carte  ». À 40 ans, alors qu’elle est mère de quatre filles, elle intègre le réseau «  Prosper  ». Elle est arrêtée au retour d’une mission dans le train Lyon-Antibes. Elle est incarcérée à Romainville et à Compiègne, déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 417 et transférée à Holleischen le 15 avril 1944, sous le n° 50 433. Agnès Debuire, dite « Catherine », est née Goetschel-Franquinet, le 7 mars 1908 d’un père d’origine belge qui tenait un magasin de dentelles à Paris; c’était une très petite femme mais d’une grande autorité naturelle. Elle fit des études de décoration à la Sorbonne. Son mari, juif, mourut à Auschwitz. Elle entra en résistance à Paris, en octobre 1942 et fut arrêtée. Elle fut internée à Compiègne et déportée à Ravensbrück le 3 février 1944 sous le matricule n° 27 420, puis transférée à Holleischen sous le n° 50 434. Anne-Marie Bauer, née le 9 juin 1914, était la fille d’un éminent scientifique. Elle s’engagea d’abord en 1940 dans le SAFF (Service automobile féminin français), dont l’action principale était le transport ambulancier, puis dans la Résistance, suite à l’appel de son frère Étienne, au début de l’année 1942 : d’abord à « Libération »-Lyon, puis elle devient « Claudine » dans un réseau Action du BCRA (Bureau central de renseignement et d’action, gaulliste). Elle code et décode des messages, en organisant les premiers parachutages en Corrèze. Arrêtée à Lyon le 27 juin 1943, elle est torturée par Klaus Barbie, emprisonnée à Montluc, au fort de Romainville puis à Compiègne. Déportée à Ravensbrück sous le matricule n° 27 327 le 3 février 1944, elle est transférée à Holleischen sous le n° 50 380, où elle doit porter un triangle jaune, réservé aux juives du camp. Elle y sera libérée le 5 mai 1945. Annne-Marie Bauer est décédée le 21 septembre 1996.


226


227


« Si je fais vos portraits c’est pour que vous les donniez à vos parents quand vous rentrerez. » 1

Jeannette L’Herminier

228


229

PostÉritÉ « Lorsque nous nous retrouvons aujourd’hui entre camarades, on parle des bonnes choses, on parle de ces dessins, on ne parle plus de toutes les mauvaises choses. »

Entretien avec Marie-Anne Beck Moeglin Pfeiffer 1 Résistante, ancienne déportée à Ravensbrück

Dans un souci de « travail de mémoire », à travers une initiative mémorielle, les œuvres des camps ressortent aujourd’hui, plus de soixante ans après, et sont offertes au public du XXIème siècle, aux générations d’après-guerre, à nous qui n’avons pas vécu cette guerre, qui l’avons connue à travers livres et grands-parents, films et témoignages. Ces pièces ont quelque chose d’authentique mais d’extrêmement dur à mettre sur scène, il s’agit de toute la réalité qu’elles portent en elles. La peur qui hante les anciens prisonniers, notamment Anise Postel-Vinay, c’est le quiproquo : la peur que le public d’aujourd’hui venu voir ces dessins de Jeannette L’Herminier puisse se dire que les camps ne devaient pas être si terribles, puisqu’on avait le temps et l’envie d’y dessiner. L’amalgame serait extrême, niant en son sein même l’œuvre, sa puissance, et son exceptionnel destin. Comment interpréter aujourd’hui ces œuvres sans plus d’indications, sans aiguillages ? Comment les recevoir, les transmettre sans les témoins directs, sans leurs auteurs ? La question de la postérité est primordiale dans cette réflexion globale des œuvres créées dans les camps. Il est particulièrement délicat de porter ces créations, mémoires des camps, à la connaissance du public du XXIème siècle pour de nombreuses raisons  - amalgame possible, vocabulaire du camp incompréhensible, œuvre arrachée à son contexte, jugement esthétique (im)possible -, mais devant les réfutations des négationnistes et devant le combat à mener, il s’agit de se saisir de ces œuvres pour leur valeur de témoignage de cette période et d’utiliser ainsi toutes les sources possibles pour contrer ces mensonges.

1. Mené par Claire Audhuy à Strasbourg, 6 avril 2010.


Comment présenter ces œuvres? Cette question rejoint l’interrogation non résolue de la représentation de la Shoah aujourd’hui, et de l’art après Auschwitz. Ces créations se font l’écho des camps, des réflexions et des combats menés par des hommes et des femmes qui ont pris des risques pour qu’ils existent, avec ces valeurs de fraternité et de liberté. Ces œuvres se dressent toutes, de manières diverses, contre le nazisme, et de par leur existence, et de par les tournures qu’elles ont prises grâce à leurs créateurs, sont ainsi toutes autant d’exemples de résistance au national-socialisme et à ses multiples résurgences actuelles.

230


231

Créer de l’immortalité au sein des camps de la mort L’opérette de Germaine Tillion et les dessins de Jeannette L’Herminier ont l’ambition de faire agir, faire réagir en donnant l’impulsion nécessaire aux déportées pour continuer leur lutte. Il s’agit là d’une colère qui dure et d’un art participatif, puisqu’il est empreint des réactions des déportées, devenues personnages principaux dans l’opérette et modèles des dessins. La colère ne s’éteint pas avec la fin de la lecture ou la fin de l’écoute dans le Block des lignes écrites ce jour là par Germaine Tillion, ni à la fin de la pose devant Jeannette L’Herminier, crayon à la main. Ce sont des actes créatifs qui les accompagnent au quotidien dans le camp, au travail et dans leurs diverses activités. Cette colère se transmet et s’organise, dans et en dehors du théâtre et du dessin. L’ethnologue fait des propositions et crée des ouvertures de possibles au sein de sa Revue et crée ainsi de l’immortalité au sein des camps de la mort. En écrivant son opérette, Germaine Tillion établit un lien avec le futur et la postérité, elle permet de laisser une trace. En outre, ses camarades et elle-même sont incertaines de leur sort, et nulle n’est sûre de revenir vivante des camps ; cette pièce est leur lien assuré avec la vie, car après elles, l’écrit restera et les personnages à qui elles prêtent leurs paroles, demeureront. Leurs mémoires seront rédigées par le biais de cette pièce, et il faut désormais veiller à protéger ce manuscrit. Il en est de même pour ces dessins, témoins fidèles du parcours de ces femmes, signés par elles, protégés et réalisés grâce à elles. Il s’agit de survivre pour comprendre, pour transmettre, pour analyser, de survivre pour la postérité, pour les autres, les camarades et ceux du dehors, pour les amis et les inconnus . «  Il faut se maintenir en vie non pour la vie elle-même, mais en tant que support de la mémoire, en tant que récit possible. En observant, en gardant dans la mémoire, en transmettant cet acquis aux autres, on combat déjà l’inhumanité. Comprendre, écrit G. Tillion, est une profonde vocation de notre espèce, une des visées de son émergence dans l’échelle de la vie. Savoir, et faire savoir, est une manière de rester humain.1 »

Il s’agit là de la question du témoignage, entre déportés et au-delà, de la transmission au sein du camp, et au-delà de son enclos. « Survivre, donc… Survivre pour savoir jusqu’au bout, et pour témoigner.2» 

1. TODOROV (Tzvetan), Face à l’extrême, Seuil, Paris, 1994, p 105. 2. LACOUTURE (Jean), Le témoignage est un combat, Seuil, Paris, 2000, p 155.


232


233


« Il ne faut pas s’habituer. S’habituer c’est accepter. Nous n’acceptons pas, nous subissons... » 1

Extrait de l’opérette de Germaine Tillion, Le Verfügbar aux Enfers

234


235

Postface Résister. Rester debout quand les autres s’effondrent pour esquisser leurs silhouettes et faire grandir leur dignité, telle était la mission que Jeannette L’Herminier s’était fixée. Et à laquelle elle se tint, trouvant chaque fois un sursaut d’énergie au cœur de l’épuisement : que l’on regarde le dessin de la corvée de Sable (p. 152), et que l’on tente un instant d’imaginer l’état de fatigue physique dans lequel l’auteur pouvait se trouver au moment où elle traçait ces lignes. Se soustraire au travail pour écrire afin de faire rire, le soir venu, ses amies rentrées du travail : telle était la tâche que Germaine Tillion s’était imposée. Conjurer l’horreur par le rire, c’est peut-être au passage la réponse à la lancinante question : « Peut-on rire de tout ? » Oui. Et surtout du pire, pour s’en éloigner, le circonscrire et le comprendre. Telle est la justification d’une oeuvre aussi étrange, aussi fascinante que Le Verfügbar aux Enfers. « Jeannette » et « Kouri » : voilà deux femmes qui rivalisèrent d’ingéniosité pour sans cesse rester « à la recherche du vrai et du juste » (Germaine Tillion). Mais quelle conclusion trouver dans ces œuvres aujourd’hui ? En regardant ces dessins, ce qui frappe avant tout, c’est la puissante fraternité qui animait ces femmes dans la résistance avant leur arrestation, et qui justifiait d’autant plus leur engagement humain et fraternel quand elles arrivèrent au camp. Charlotte Delbo n’écrivit-elle pas, en rentrant d’Auschwitz, que l’horreur des camps justifie l’engagement dans la résistance ? La fraternité au cœur de l’insupportable, qu’il soit moral ou physique, est ce qui a permis à ces femmes de tenir, de profiter d’un sursis et finalement de l’emporter sur le mal, sur l’inhumain - toujours profondément trop humain. Que l’on regarde les dessins de Jeannette L’Herminier ou les écrits concentrationnaires de Germaine Tillion, force est de constater que ces femmes exceptionnelles avaient pris humblement la mesure de leur force : tenir coûte que coûte, pour faire tenir leurs camarades. C’est dans cet élan de générosité qu’elles trouvèrent une raison de lutter aux pires moments de leur enfer. C’est de leur geste que nous avons hérité. Il nous paraissait essentiel de le faire connaître au grand public.


236


237


« Chœur : Nous ne sommes pas ce que l’on pense Nous ne sommes pas ce que l’on dit Le secret de notre existence La Gestapo ne nous l’a pas dit. » 1

Extrait de l’opérette de Germaine Tillion, Le Verfügbar aux Enfers

238


239

lexique Aufseherin : SS, surveillante dans les camps de femmes. Arbeitserziehungslager (AEL) : camps de redressement par le travail. Bataillonsführer in einem Panzergrenadier-Regt : chef de bataillon d’un régiment d’infanterie motorisée. Bataillonsführer in einem Grenadier-Regt : chef de bataillon d’un régiment de grenadiers (c’est-à-dire d’infanterie). Block (ou bloc) : baraque de détenus. Blockowa ou Blokova  : détenue, chef de block. Bunker : prison pour détenus dans les camps. Canada : entrepôt où sont stockés les effets personnels des déportés confisqués à leur arrivée dans les camps : couvertures, habits, bijoux, carnets, médicaments...Appellation utilisée à Birkenau et à Ravensbrück. L’appellation Effektenkammer est plus usitée ailleurs. Gruppenführer : général de division nazie. Häftling : détenu. Hauptsturmführer  : grade dans la SS, l’équivalent dans l’armée française est le grade de capitaine (Hauptmann dans l’armée allemande). Judenhäuser : maisons dans lesquelles les Juifs sont obligés d’habiter. Ouvertes en Allemagne dès la deuxième moitié des années 1930. Jugendlager : à Uckermark, à quelques centaines de mètres de Ravensbrück, le « camp de la jeunesse » fut créé en 1941 pour y interner les jeunes Allemandes récalcitrantes. A partir de février 1945, il servit de lieu de mise à mort par asphyxie dans la chambre à gaz, et par fusillades. Kapo : détenu chargé par une délégation de pouvoir de la SS de certaines fonctions dans les camps.


Kommando  : désigne une corvée, un chantier de travail, un camp extérieur au camp principal (Aussenkommando). Konzentrationslager : camp de concentration. Abrévié en KL (abréviation administrative) ou KZ (abréviation d’usage). Meister : maître de chantier où travaillent les déportés. Contremaître, le plus souvent civil. Nacht und Nebel : Nuit et brouillard (littéralement). Désigne une catégorie de déportés politiques voués à disparaître « dans la nuit et le brouillard ». Catégorie créée pour les détenus de l’Ouest de l’Europe à la suite des décrets Keitel de février 1942. La catégorie n’apparaît plus dès la fin août 1944. Oberaufseherin : SS, surveillante chef. Organiser : langage des camps. Signifie voler, système D imaginé par les détenus pour acquérir des objets, de la nourriture, des vêtements, etc. Rutabaga : chou-navet. Schutzhaft : internement administratif préventif en vertu du décret signé par Hindenburg le 28 février 1933 « sur la sécurité du Reich » qui permet un internement sans justification de motif ni indication de durée. Désigne les détenus politiques. Sélection : tri opéré par les SS entre les détenus voués à la mort immédiate dans les chambres à gaz et ceux qui sont reconnus aptes au travail. Sondertransport : « transport spécial ». Euphémisme pour désigner les convois de déportés vers les camps. Stalags : camps de prisonniers de guerre (soldats) en Allemagne. Stubendienst : détenu chargé du service des chambres (Blocks). Stube : chambrée, partie d’un block. Stubowa ou Stubova voire Stuba : détenue, chef de chambrée (appellation polonaise) Stück : « morceau », « la pièce » (littéralement). Les nazis employaient ce mot pour parler des détenus qu’ils qualifiaient parfois ironiquement de « Schmuckstück », « bijoux », quand ils atteignaient un stade avancé de dénutrition ou de fatigue.

240


241 Revier : infirmerie des camps. Il n’y avait que très peu de médicaments et quasiment pas de personnel. Le taux de mortalité y est très élevé malgré le dévouement des médecins détenus. Transport : transport de détenu ayant plusieurs sens, pouvant désigner aussi l’acheminement des victimes vers les chambres à gaz (« transport noir »). Verfügbar : les Verfügbar étaient des prisonnières qui restaient «disponibles», à la merci des nazis; elles n’étaient inscrites dans aucune colonie de travail. A Ravensbrück, Verfügbar a fini par désigner l’ensemble des détenues politiques d’Europe de l’Ouest (NN). Vernichtungslager : camp d’extermination. Vorarbeiter : détenu, chef d’équipe. Zigeunerlager : camp de Tziganes.


242


243


Bibliographie Ravensbrück, un complexe concentrationnaire, Bernard Strebel, Fayard, 2005. Une opérette à Ravensbrück, Germaine Tillion, Seuil, « Points », Paris, 2007. A la recherche de la vérité, in Ravensbrück, Germaine Tillion, Les cahiers du Rhône, série bleue, n° 20, décembre 1946. La traversée du mal, (1997), Germaine Tillion, préface de Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Seuil, Paris, 2002. Face à l’extrême, Tzvetan Todorov, Seuil, « Points », Paris 1994. Buchenwald, l’arme du dessin, Boris Taslitzky, Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris, 2006. Aucun de nous ne reviendra (1970), Charlotte Delbo, Les éditions de Minuit, Paris, 2007. Une connaissance inutile (1970), Charlotte Delbo, Les éditions de Minuit, Paris, 2007. Mesure de nos jours (1971), Charlotte Delbo, Les éditions de Minuit, Paris, 2006. Les Françaises à Ravensbrück, l’Amicale de Ravensbrück et l’ADIR (ouvrage collectif, 1965), Gallimard, Paris, 2005. Le témoignage est un combat, Jean Lacouture, Seuil, Paris, 2000. Claire Vionnet, Des silhouettes d’espoir dans l’enfer concentrationnaire, mémoire de maîtrise sous la direction de François Marcot, Université de Franche-Comté, 1997-1998.

244


245

Films et entretiens Entretiens réalisés par Claire Audhuy auprès d’Anise Postel-Vinay et Marie-Anne Beck Moeglin Pfeiffer, 2009 et 2010. Entretiens menés par Claire Vionnet auprès de Jeannette L’Herminier, Vanves, 1997. Je me souviens, Jean Baronnet et Colette Castagno, 52 min, 2001, (film). Là où il y a du danger, on vous trouve toujours, Myriam Grossi et Carmen Rial, UFSC Brésil, 2007, 50 min, (film).


246


247


table des matières Préfaces

248

9

Introduction « Images interdites », par Baptiste Cogitore, président de Rodéo d’âme

27

Précisions historiques par Robert Steegmann, professeur agrégé et docteur en histoire

31

Chronologie

37

Le camp de concentration de Ravensbrück

43

La déportation

59

Parcours

63

Jeannette L’Herminier

Germaine Tillion

Premier croquis

67

Premiers témoignages

73

Les premiers dessins

79

Des traces

85

Le vouloir-dire

93

Le tracé de Jeannette L’Herminier

105

La composition

119

Mort et maladies

135


249

L’amitié

143

Donner ses forces à l’ennemi

153

Gardienne des dessins

161

Fidélité des dessins

169

Résistance et clandestinité

183

Les NN

201

Le visage des gardiens

211

La Libération

219

Postérité

227

Postface

233

Lexique

237

Bibliographie

243


Achevé d’imprimer en Belgique par Bietlot imprimerie 185, rue du rond-point B - 6060 Gilly ISBN 978-2-9529128-2-2 Dépôt légal : février 2011



Les robes grises