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PIERRE MILO

QUAND LA NUIT

PARLE nouvelles de comptoir

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Quand la nuit parle


Pierre Milo

Quand la nuit parle Nouvelles de comptoir


Préface Dans la plaisante sagesse lyonnaise, recueil de « maximes et réflexions morales » paru en 1920, le bon sens lyonnais est résumé en quelques phrases lapidaires. Il est même concentré dans cette affirmation définitive : «  les vrais bons gones, c’est ceux qu’ont les défauts que ne font tort qu’ à eux.  » Pierre Milo est un vrai bon gone. D’abord parce qu’ il est de la Croix-Rousse. Certains l’ont croisé dans les pentes de cette colline qui travaille au noir, la nuit, les yeux hagards et les mains


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tremblantes. D’autres l’ont entendu hurler, rire, dévorer les heures et les saisons avec un appétit gargantuesque. Pour faire simple, il a vécu. Il a encaissé pas mal de coups, et surtout il a tenu, et pas n’ importe quoi. Il a tenu un bar. Sur ses épaules, dans la paume de sa main, comme un pilier. Il l’a porté sur lui, il a poli le comptoir avec ses manches, il a servi, organisé, suivi, sombré, roulé, ressuscité... Derrière, devant, il a été partout dans ce bar. Il en avait même l’odeur. En être un habitant, faire vivre la famille, voilà ce qu’a été son histoire à un moment de sa vie. Et on ne peut que le comprendre : ce bar, c’est une merveille. Si vous rôdez la nuit dans les pentes de la Croix-Rousse, il s’ imposera à vous. C’est qu’un bar, ça se mérite… La lueur qui rougeoie dans la nuit, l’enseigne lumineuse qui vaut toutes les promesses, le réconfort des visages qui ne poseront pas de questions, la chaleur des corps, la certitude de tout partager, les amitiés qui s’enracinent, l’alcool…


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Pierre est aussi un vrai gone, parce qu’ il a « les défauts que ne font tort qu’ à lui  ». Comprenez une haute idée de la morale, de la vérité, du bien et du mal, et qu’ il se débrouille avec ça sans emmerder son monde. Maintenant, assez parlé de Pierre. Parlons de ses nouvelles. Ces histoires courtes ne changeront pas votre vie, elles vous donneront simplement le goût de la nuit et vous diront ce qui se passe à la Croix-Rousse. Elles vous raconteront un quartier, un vrai. Un lieu de vie où les gens mentent, s’aiment, essorent leur sentiments, jettent l’eau qui en sort dans le caniveau et repartent avec les mains dans les poches. Pleines de trous, les poches, évidemment, comme les immeubles et les cours qui servent de décor à Quand la nuit parle. Ces trous, ce sont les traboules, par où les canuts faisaient glisser les gros rouleaux de tissus jusqu’au Rhône en contrebas, par où les résistants épousaient l’ombre pendant l’occupation allemande, et par où la police


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est facile à semer aujourd’ hui. Des endroits secrets comme seul Lyon sait les fabriquer et les entretenir. Des passages de fuite et de dissimulation, où le sang et la pierre se mêlent dans un cocktail qui n’aurait pas déplu à Sainte-Blandine, dont l’ hémorragie rougit encore la terre de l’amphithéâtre des Trois-Gaules, niché au creux de la CroixRousse. Ni à la tenancière du fameux bar dont nous avons parlé. Dans ces histoires policières, les boyaux ne sont pas que sous les immeubles : ils sont aussi les tripes qui font que les hommes et les femmes agissent ainsi. Lyon sied bien au polar  : une ville qui est sous la brume tout le mois de décembre a forcément quelque chose à cacher… Sur les quais, sur et sous les collines, entre les fleuves, l’ intrigue et le noir sont partout. Il suffit de savoir les saisir et les aimer. Car le polar est un genre, avec ses codes et ses clichés. Voilà ce que vous allez lire : de la littérature de genre. Où les mots sont là pour raconter en noir,


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tout simplement. Comme le dit si bien la désormais familière Sagesse lyonnaise : « Le monde c’est comme l’Arche de Noé, y a toute espèce de bêtes. » Et bien sûr, le monde, c’est Lyon. En voici les bêtes.

Tanguy Blum


La veuve des pentes


Lundi, le temps se couvrait sur Lyon. Quatre mois que mon « incapacité à produire un travail efficient dans un cadre hiérarchique » m’avait exclu d’office de la police. Trois semaines que ma plaque d’agent de renseignement privé était fixée au 36, rue Burdeau. Deux jours que ma publicité apparaissait en avant dernière page du Progrès. Une heure que la bouteille de Chartreuse, posée sur mon bureau,

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m’invitait à oublier l’absence cruelle de client. J’avais fini par dévisser le bouchon et m’apprêtai à rejoindre les ordres à ma manière. La sonnerie du téléphone m’en préserva. Je décrochai en écartant la panacée verte. «  Puis-je parler à monsieur Arsène Deschanel ? » Une identité certifiée «vieille école», résultant d’une mère admiratrice de Maurice Leblanc et d’un vague ancêtre un peu fou, un peu Président de la République. Difficile à porter, malgré une nette amélioration depuis la réussite d’Arsène Wenger. « C’est lui-même - Bonjour monsieur. Lydie Lacombe à l’appareil. » La veuve de l’industriel Lacombe ? « Je désire vous rencontrer afin de vous demander un service. »


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Un service ? Le genre payant alors. Une certitude cependant, j’allais fêter dignement ma première enquête. Réouverture de la bouteille. « Décidons d’un rendez-vous. Je verrai ce que je peux faire. Disons jeudi, je suis pas mal chargé en ce moment. » Une Chartreuse après tout c’était deux jours de boulot : le premier pour la boire le second pour s’en remettre. «  Mon problème ne peut attendre monsieur. D’ailleurs on m’a affirmé que vous seriez ravi d’avoir un minimum de travail. On a rajouté que malgré votre absence de talent véritable vous étiez la personne adéquate pour cette affaire. » Revissage du bouchon et note pour plus tard  : retrouver « on », lui payer un coup pour « conseil judicieux », lui casser la gueule pour « critique inconvenante ». J’acceptai finalement de la recevoir dans l’après midi.

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Mon bureau professionnel étant aussi mon salon personnel, je rangeai rapidement les cadavres de bières et les restes de kebabs. Au moment où elle sonnait, le décor était planté. J’étais prêt à jouer mon rôle de « privé ». J’ouvris et perdis une bonne partie de ma confiance. Enserrées dans une robe charleston, ses formes généreuses occupèrent mon regard un peu plus de temps qu’il n’aurait fallu. Je l’avais souvent aperçue dans les pages people du Progrès où sa beauté ne passait pas inaperçue. Suite à la disparition de son mari, sept ans auparavant, elle avait délaissé la vie mondaine. Sa réclusion volontaire avait alimenté de nombreuse rumeurs qui toutes insistaient sur sa folie et son addiction aux drogues. Elle approchait la cinquantaine mais son visage niait cette estimation chiffrée. Elle me scruta. Ses yeux n’indiquaient, au mieux, qu’un profond mépris.


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Merde, j’aurais du : me raser, mettre une veste, éteindre ma clope. Soudain, le flic en moi se repris. J’ébauchai une fiche anthropométrique: Lydie Lacombe / 1m75 / brune / yeux bleus Bombay Saphir. « Je suis pressée monsieur Deschanel. » Je l’invitai à s’asseoir et à me donner les raisons de sa visite. « Hier après-midi mon bichon maltais s’est échappé du jardin. Il est vieux et faible désormais, incapable de se défendre. J’ai fait le tour de mes voisins mais cela n’a rien donné. Retrouvez-le et vous serez bien payé. » La mauvaise blague, un chien pour première enquête. La honte de la profession. L’ennui absolu. Mais j’avais besoin de cet argent. « Bien, j’accepte de vous retrouver… son nom ? - Cerbère. »

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